Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 9 of 13)

LA FILLE DU TRAIN de Paula Hawkins chez Sonatine.

Traduction de Corinne Daniellot

Paula Hawkins a été journaliste pendant quinze ans au Financial Times. Elle a écrit sous un autre nom une série sur commande qu’elle qualifie elle-même de « Bridget Jones en moins drôle ». Elle signe ici son premier thriller, et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! N° 1 des ventes en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada et en Australie, vendu dans 42 pays et Spielberg en a acquis les droits cinématographiques ! Paula Hawkins nous tient en haleine jusqu’au bout à partir d’…un train de banlieue et de notre instinct de voyeur qui nous pousse à regarder chez les gens et imaginer leur vie.

« Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu… »

Rachel n’a plus de vie, Rachel s’ennuie, Rachel observe, Rachel est témoin, Rachel raconte…C’est par sa voix qu’on découvre l’histoire, puis par celle de Megan, la disparue et enfin par celle d’Anna, l’heureuse rivale de Rachel. Ces voix s’entremêlent, se rejoignent, s’opposent et nous entraînent dans l’intrigue. Car chacune nous dévoile sa vérité à différents moments et apporte un morceau au puzzle qui n’apparaîtra en entier dans toute son horreur qu’à la fin. Et en attendant, quel supplice ! On s’engouffre dans des fausses pistes, on doute, on se doute, on redoute… L’auteur nous balade avec délectation !

Oui car Rachel boit, elle est instable, ce n’est pas un témoin fiable et elle-même n’est plus sûre de ses souvenirs… et il y a les trous noirs !

L’écriture de Paula Hawkins sonne juste. A propos de l’alcool où Rachel n’en finit pas de sombrer, une fois sa vie brisée. A propos du bonheur, cette chimère rose bonbon à laquelle on aspire tous, de la vie de couple qui étouffe malgré l’amour, du désir d’enfants. A propos des douleurs et des blessures qui nous façonnent tous.

C’est peut-être ça qui nous embarque si bien dans ce roman. Ces personnages n’ont rien d’extraordinaire, ils mènent des vies banales, et pourtant Paula Hawkins réussit à nous captiver. On pense à Fenêtre sur cour, à Hitchcock, à cette manière de distiller le suspense si finement qu’on halète jusqu’au bout !

Ce sont les femmes qui parlent dans ce roman, elles sont centrales mais les personnages masculins ne sont pas sacrifiés pour autant, ils existent vraiment, même si c’est par les yeux des femmes qu’on les connaît.

Bref, une grande réussite !

Prévoyez du temps libre : tout le temps de la lecture, vous ne serez pas très disponible aux requêtes de votre entourage…

Raccoon

Night windows d’Edward Hopper

LA REVOLUTION DE LA LUNE d’Andrea Camilleri chez Fayard

Traduction : Dominique Vittoz

Andrea Camilleri, Le Grand Camilleri, connu pour ses romans noirs parus chez Métailié et toutes les aventures de Montalbano parues chez Fleuve nous dévoile ici un autre pan de son œuvre : des romans basés sur des faits réels exclus de l’histoire officielle de Sicile, édités eux chez Fayard. L’homme est décidément prolifique ! Mais toujours passionnant ! C’est une bonne nouvelle pour moi qui ne connaissais pas toute cette partie de son œuvre. L’épisode révélé dans ce livre est celui du règne d’une femme en 1677 en Sicile, épisode qui, ainsi que l’explique Camilleri à la fin du livre, n’est que très peu mentionné dans les livres d’histoire de la Sicile.

« Palerme, en 1677, est la capitale d’une Sicile sous domination espagnole. Quand son vice-roi, don Angel de Guzmàn, meurt en pleine séance du Conseil, les notables siciliens cupides et dépravés exultent : cette brève vacance du pouvoir est une aubaine inespérée. Mais don Angel a laissé un testament, et le successeur qu’il désigne pour l’intérim n’est autre que…sa propre épouse, donna Eleonora di Mora. Si la stupeur est grande dans la ville, elle tourne vite à la fascination, car cette femme tirée de l’ombre se révèle d’une beauté envoûtante, d’une intelligence redoutable et d’une équanimité révolutionnaire.

Vite appréciée des fonctionnaires intègres, aimée par le peuple et adorée par le médecin de la cour, Don Serafino, donna Eleonora retrousse ses manches en faveur des plus démunis. Mais ses ennemis n’auront de cesse de trouver la faille pour que cesse le scandale d’un vice-roi femme. Et surtout, équitable. »

Dès le début, on replonge dans le langage si particulier de Camilleri mâtiné de tournures et de patois sicilien auxquels s’ajoute ici un peu d’espagnol, car la Sicile à l’époque est espagnole et le vice-roi ne maîtrise pas totalement la langue de ses sujets. Ce mélange n’est aucunement un obstacle au plaisir de la lecture mais au contraire un grand plus : cette langue est imagée et chaleureuse, sans doute un travail énorme de la traductrice !

Et puis il y a le rythme ! Camilleri, homme de théâtre et de radio, sait raconter une histoire : pas de temps mort, toujours dans le fil de l’intrigue, des personnages vivants et intéressants, croqués rapidement sans être caricaturaux.

Les éléments historiques sont amenés au fil de l’histoire, naturellement, pas d’exposés de situation parfois pesants dans les romans historiques.

Voilà pour la forme.

Pour le fond, Camilleri nous a gâtés. L’histoire est passionnante tout autant que poétique : cette femme a régné le temps d’une lune, astre ô combien féminin ! Elle a affronté les élites corrompues y compris l’Eglise et la Sainte Inquisition et défendu les opprimés dont, bien entendu, les femmes et les enfants abusés. Elle a su un temps s’imposer dans un monde d’hommes au XXVIIème siècle pour… je ne vous dirai évidemment pas quel résultat !

En plus cette histoire est vraie et là, ça fait encore plus rêver ! Bon bien sûr, c’est un roman et Camilleri avoue en fin d’ouvrage quelques libertés prises avec l’Histoire, mais elles sont mineures, enfin celles qu’il avoue et de toute façon, l’histoire qu’il a écrite est si belle qu’on lui pardonne tout !

Un livre tellement savoureux et passionnant qu’on le dévore en une seule fois !

Raccoon

LES CRIS DU MISSISSIPI de Ace Atkins aux éditions du Masque

Traduction : Jean Esch.

Ace Atkins a d’abord été journaliste, il a été nominé pour le prix Pulitzer pour une série d’articles sur des enquêtes criminelles et s’est lancé ensuite dans l’écriture de romans policiers. Il vit dans une petite ville du Mississipi non loin de celle où se déroule « les cris du Mississipi », deuxième opus d’une série de livres mettant en scène le shérif Quinn Colson (le 5ème paraît cette année aux Etats-Unis, bonne nouvelle pour ceux qui, comme moi, tomberont sous le charme !).

« Quinn Colson, ranger vétéran d’Irak et d’Afghanistan, est le nouveau shérif du comté de Tibbehah, dans le nord du Mississippi. Il est chargé d’enquêter sur un cas de maltraitance d’enfant. Quand il arrive sur la propriété de Janet et Ramón Torres, les tuteurs, il découvre une scène qui dépasse l’entendement : une horde de chiens galeux attachés dans des cages souillées, treize couffins vides, des tas de détritus qui jonchent le sol de la maison décrépie, et surtout une boîte en carton pleine de dollars. Il est sûr que les Torres vont revenir pour récupérer leur trésor.
Pendant ce temps-là, la sœur de Colson est rentrée au bercail, sobre et clean – d’après elle. Quant à son meilleur ami, Boom, le vétéran qui a laissé un bras à Fallujah, il s’abîme dans l’alcool et les bagarres pour oublier la guerre. Mais Quinn a d’autres chats à fouetter. Son second, Lillie Virgil, et lui-même subodorent que le couple Torres a un goût particulier pour les trafics en tout genre : armes, drogues, enfants. Il semble qu’il y ait un lien entre eux et un cartel de la drogue qui contrôle le plus gros de la frontière texane. »

Nul besoin d’avoir lu le premier de la série pour comprendre celui-là,  par contre si on se prend de tendresse pour ce shérif au grand cœur, on aura envie de vivre son « Retour à Jéricho ».

L’intérêt principal du livre est de nous plonger dans l’atmosphère de cette petite ville du Sud profond. Dans ce comté pauvre, peu de perspectives de carrières, l’armée est un débouché naturel pour les pauvres et Quinn Colson n’est pas le seul vétéran du coin. Beaucoup de ses amis d’enfance sont partis aussi et les vétérans d’Irak et d’Afghanistan ont succédé aux vétérans du Vietnam… La guerre les a tous marqués, ils réagissent de manière différente : Quinn, que l’armée a détourné de la délinquance mais qui a parfois envie de rendre une justice expéditive à la mode du far-west, Boom qui ne veut que boire pour oublier et dormir, éventuellement se battre et Donnie qui en a profité pour faire des affaires illégales, forcément illégales… mais pas de pages torturées sur les horreurs de la guerre à la Burke, Ace Atkins insère ces données dans le quotidien, la guerre et ses dégâts semblent faire partie de la vie de ces gens depuis toujours !

La pauvreté avec les trafics et la violence qui en découlent, la corruption des élites locales, l’importance des églises, le poids du qu’en dira-t-on, les traumatismes de l’enfance… ces thèmes sont traités par le biais des personnages : certains s’en servent, d’autres y sont résignés, d’autres encore se battent contre.

Tous se connaissent : amis d’enfance, ils ont fait ensemble les conneries qu’on ne manque pas de faire quand on est ado dans une petite ville où il ne se passe pas grand-chose…  et cela compte! Puis ils ont suivi leur chemin… de part et d’autre de la loi… Les interrogatoires se font parfois au comptoir du bar, les arrestations sont parfois repoussées à la prochaine fois…

Et puis il y a les fédéraux qui débarquent et veulent tout régenter, à la manière des envahisseurs. On ne peut pas transiger avec eux, mais cela heurte tout de même les valeurs des Rednecks qui aimeraient faire régner l’ordre à leur manière…

L’enquête est de facture classique et ce n’est pas la première fois que je lis que les cartels mexicains élargissent leur territoire depuis Katrina et s’implantent sur les terres rurales du Sud voisines de la Louisiane. Ace Atkins est un conteur, il ne nous met pas dans la tête d’un personnage, il raconte, et il raconte bien. On s’attache à ses personnages, on ressent l’atmosphère de Jericho avec la misère, l’ennui et l’étouffement qui peuvent y régner mais aussi l’attachement à cette terre.

Un bon polar mais surtout une belle description de la vie d’une petite ville du Sud déshéritée.

Raccoon

L’OISEAU DU BON DIEU de James McBride chez Gallmeister

Traduction de François Happe

« L’oiseau du bon dieu » est le dernier roman de James McBride. Il se situe au XIXème siècle, avant la guerre de sécession et nous embarque en compagnie du célèbre abolitionniste : John Brown. Ce livre a remporté le National Book Award en 2013 et une adaptation cinématographique est actuellement en cours.

« En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain. »

C’est Henry le narrateur, et il raconte son histoire sur un tel rythme, avec une telle verve qu’on plonge rapidement dans ses aventures sans avoir envie de lever le nez.

Car si Henry, jeune esclave, est habitué à se taire et à ne pas contredire un blanc (ce qui l’amène à se faire passer pour une fille lorsqu’il est «libéré/kidnappé» par le fameux John Brown), il a un regard terriblement lucide, affûté par ses jeunes années passées dans un saloon et il n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit de commenter in petto…

Dans le même temps, Henry est également habitué à devoir survivre dans un monde où le plus crétin des abrutis peut lui créer des ennuis pourvu qu’il soit blanc. Il connaît donc la nécessité de sauver sa peau et, s’il repère la peur et la lâcheté chez les autres, il n’en est lui-même pas exempt et les comprend. Cela donne un ton profondément humain au livre, il n’y a pas de héros sans peur et sans reproche !

Henry, alias Henrietta, alias l’Echalote va donc côtoyer pendant trois ans John Brown, qui l’a adopté comme porte-bonheur, et son « armée » de quelques hommes dépenaillés.

John Brown en 1856.

James McBride nous donne à voir un personnage haut en couleur : humaniste, généreux, complètement illuminé, (il se sent investi de sa mission par Dieu lui-même avec qui il est en contact régulier !), et prêt à toutes les violences pour faire avancer sa Cause. James McBride nous fait un portrait extrêmement vivant de cet homme qui marqua son époque et dont la renommée traversa l’océan : quand il fut condamné à mort, Victor Hugo écrivit une lettre aux Etats-Unis d’Amérique pour demander sa grâce. On croise également d’autres personnages historiques qui se sont battus contre l’esclavage : Harriet Tubman et Frederick Douglass (qui n’a pas la sympathie de McBride).

Dans cet Ouest sauvage où la justice est expéditive, Henry, témoin privilégié, raconte cette lutte violente qui amènera la guerre de sécession. Sa situation en tant que fille (il va découvrir les avantages et les inconvénients de la féminité), sa liberté de ton agrémentent d’humour ses aventures et mésaventures. Il n’y a pas de temps mort et on suit avec passion l’évolution de ce drôle d’oiseau…

Un beau roman, épique, noir, drôle et tendre où la grande histoire et la fiction se téléscopent de belle manière.

Raccoon

 

INTERIEUR NUIT de Marisha Pessl chez Gallimard

Traduction de Clément Baude

Marisha Pessl est une jeune auteure américaine, « Intérieur nuit » est son deuxième roman.

Avant même de l’ouvrir, on est attiré par ce livre. D’abord on le voit, avec ses tranches zébrées par les illustrations, ensuite on le prend, on le soupèse et c’est du lourd, au sens propre, du dense avec un papier super fin, on le sent, il sent bon ! Un beau livre, sensuel… Enfin intrigué, on le lit…

« Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore… »

On est vite happé par cette traque étrange où le chasseur se retrouve proie, où on ne sait plus à quel saint (ou diable) se vouer. Les illustrations complètent parfaitement l’histoire, nous montrant la vie de Cordova par une revue de presse plus vraie que nature, celle de sa fille disparue par toutes les traces qu’elle a pu laisser au cours de sa courte vie, la force de l’adoration de ses fans par leur site internet… Et tout s’intègre sans lourdeur au récit, le lecteur découvre les indices en même temps que Scott McGrath, le narrateur.

Le journaliste, déjà broyé dans le passé par la puissance du maître de l’horreur s’engage une nouvelle fois sur sa piste, bien décidé à se réhabiliter et à prouver au monde qu’il avait raison lors de sa première enquête sur Cordova. Il est aidé dans cette quête par deux jeunes gens : un ancien ami d’Ashley, dur au cœur tendre et une actrice en devenir, un peu paumée. Les personnages sont assez stéréotypés mais ils sont attachants et le suspense fonctionne, on a vraiment envie de percer les secrets de cet homme qui a gagné la célébrité par l’horreur et dont la vie recluse sème bien des interrogations…  on est tenu en haleine jusqu’à la fin.

Chez McGrath, comme chez tout le monde, l’œuvre de Cordova ranime des fantasmes, floute la frontière entre réalité et folie et flirte avec la magie noire. On comprend la puissance de cet homme très riche, adulé, protégé par des fans dévoués et on s’inquiète de savoir si le journaliste pourra se sortir des manipulations en cascades dont il est victime. Puis on glisse, tout comme le héros, qui y perd quelque peu la raison, vers la magie … il y a alors quelques longueurs et pour moi une légère déception de trouver par ce biais les explications et… je ne peux rien dire de plus sans spoiler…

Le talent de Marisha Pessl est d’entraîner le lecteur aux côtés du héros dans le monde terrible de Cordova, un univers sombre oscillant entre réalité et cauchemar. On perd nos repères, on ne sait plus que penser… Très habile !

Raccoon

TROIS MILLE CHEVAUX VAPEUR d’Antonin Varenne chez Albin Michel

Antonin Varenne, l’écrivain voyageur qui a vécu au Mexique, en Islande, aux Etats-Unis avant la Creuse nous fait parcourir le monde dans ce roman « trois mille chevaux vapeur », son avant-dernier, paru en 2014.

« Le sergent Bowman appartient à cette race des héros crépusculaires qui traversent les livres de Conrad, Kipling, Stevenson… Ces soldats perdus qui ont plongé au cœur des ténèbres, massacré, connu l’enfer, couru le monde à la recherche d’une vengeance impossible, d’une improbable rédemption.

De la jungle birmane aux bas-fonds de Londres, des rives de l’Irrawaddy à la conquête de l’Ouest, ce roman plein de bruit et de fureur nous mène sans répit au terme d’un voyage envoûtant, magnifique et sombre. »

Arthur Bowman après l’échec d’une mission secrète, a survécu, avec neuf de ses hommes, à une année de torture dans la jungle birmane. Une fois rentré à Londres où il est policier, il découvre un cadavre dont les mutilations ressemblent trop à ce qu’il a subi et ce mot « survivre » tracé avec le sang de la victime… ça ne peut pas être une coïncidence, il comprend que le meurtrier est un des survivants parmi ses hommes et les soupçons se portent sur lui bien sûr, lui qui est violent, déséquilibré, alcoolique, drogué depuis son retour. Il se lance dans cette quête, trouver le coupable apaisera peut-être ses cauchemars…

Antonin Varenne nous entraîne dans un roman d’aventures époustouflant. Que ce soit dans la jungle birmane, dans le Londres du XIXème siècle, au fin fond du Texas, il sait peindre en maître les atmosphères de chaque lieu et on ressent la touffeur de la jungle, la puanteur de Londres, l’aridité du désert, la beauté des montagnes… et partout, la folie des hommes, la violence des batailles, la fièvre de l’or, la justice expéditive… Antonin Varenne est un conteur hors pair et on suit son héros, captivé de la première à la dernière ligne.

Et quel héros ! Sergent sans peur et sans pitié, courageux mais cruel, il n’est pas sympathique d’emblée. Il ressort de captivité brisé par l’horreur de tout ce qu’il a vécu, de tout ce qu’il a fait, comme tous les vétérans de toutes les guerres. Le syndrome de stress post traumatique au XIXème … les hommes sont broyés, détruits, certains croupissent à l’asile, d’autres tentent de se suicider : la chair à canon n’en finit pas de mourir. Bowman, ne peut plus que survivre, mais la traque de ce criminel dont il connaît les souffrances lui redonne une raison de vivre, un espoir de rédemption et l’empathie fonctionne, on s’attache, on souffre, on espère avec ce paumé désespéré mais si charismatique !

Et si Bowman est le personnage central, aucun autre n’est négligé : tous ceux que Bowman va rencontrer et ils sont nombreux, sonnent juste. Antonin Varenne réussit à croquer en quelques pages des personnages authentiques avec une palette très variée : des suicidaires, des doux rêveurs, des hors-la-loi, des policiers…

Cette poursuite l’entraîne vers ce nouveau monde, l’Amérique, terre d’utopie où beaucoup espèrent repartir à zéro et construire un monde meilleur. L’aventure continue donc dans ce pays plein de promesses… Bowman y débarque sans trop d’illusion, c’est bien chez l’homme que se situe la cruauté et cette Amérique qui se voulait meilleure, plus libre se révèle aussi violente et cruelle que le reste du monde, les plus forts écrasant toujours les autres. La lignée compte juste moins qu’ailleurs alors chacun peut tenter l’aventure, même le dernier des derniers… Antonin Varenne nous fait assister à la construction de ce pays tout juste « civilisé » avec ses espoirs fous et ses échecs cinglants : c’est magnifique, fort, émouvant…

Un roman d’aventures, un roman noir, un roman historique… Antonin Varenne réussit ce mélange à la perfection.

Un chef d’œuvre !

Raccoon

LA POMME DE DISCORDE de Donald Westlake chez Rivages/noir

Traduction : Denise May, traduction revue et augmentée : Marc Boulet.

On ne présente plus le grand, l’immense, le génial Donald Westlake, alias Richard Stark, alias Tucker Coe, alias Alan Marshall… Il a écrit une centaine de livres et a gagné de nombreux prix littéraires américains et internationaux…

Je suis fan ! Et inconsolable de savoir que c’est fini… Alors je guette… et dès qu’apparaît quelque chose que je n’ai pas lu, je me jette dessus et … au diable le livre que j’avais en cours ! Je me jette littéralement sur les Westlake ! C’est plus facile maintenant que tout est réédité sous son vrai nom.

Alors, voilà, un « Mitch Tobin » que je n’avais pas lu…

Les « Mitch Tobin » sont sortis vers 1970 à la Série Noire sous le nom de Tucker Coe et le premier opus « Chauffé à blanc » a été réédité en 1995 pour le cinquantième anniversaire de la Série Noire, c’est là que j’ai connu Mitch… Rivages réédite maintenant la série des « Mitch Tobin » avec des traductions revues et augmentées, de nouveaux titres et sous le nom de Donald Westlake. J’ai acheté « On aime et on meurt comme ça », la nouvelle traduction de « Chauffé à blanc »  pour comparer… Vous êtes prévenus,  je suis complètement, totalement, absolument fan !

Revenons à ce « Mitch Tobin », « La pomme de discorde ». L’ancien titre était « Alerte aux dingues » paru en 1970. L’évolution de ces quelques mots de titre illustre vraiment bien l’image que le polar véhiculait à cette époque et les lettres de noblesse qu’il a gagnées depuis !

« La pomme de discorde » donc :

« Depuis son renvoi de la police de New York, Mitch Tobin flirte avec la dépression nerveuse. Aussi, lorsqu’il est interné dans un établissement de soins psychiatriques, peut-on se demander s’il est là en tant qu’enquêteur privé ou en tant que patient… »

Mitch Tobin enquête dans un centre de postcure. Mitch Tobin ne va pas bien, c’est un homme brisé qui n’arrive pas à se remettre de la mort de son co-équipier et qui expie en construisant un mur, il s’est condamné lui-même aux travaux forcés. Il sait également que son attitude blesse sa femme et son fils, il les aime mais ne peut tout simplement pas accepter de retrouver sa vie alors que son co-équipier, lui, est mort. Quand je vous dis qu’il ne va pas bien, c’est un euphémisme… Et c’est cet homme à la limite de la rupture qui va aller enquêter dans un centre psychiatrique. Il est quasiment dans le même état que les patients, mais n’a pas encore basculé tout à fait. C’est lui le narrateur. Westlake s’introduit ainsi en douceur dans l’univers de la psychiatrie de la fin des années 60 : les relations avec la police, la population de la ville…

Pas de théorie psy, tout est amené au fil de l’histoire et on retrouve le ton profondément humain de Westlake. Les pensionnaires du centre ne sont pas des monstres, on comprend comment ils ont pu sombrer dans la folie, ce sont des humains pour qui on a plus ou moins de sympathie, tout comme les psychiatres. L’histoire se déroule à huis clos dans le centre, de manière très classique, on pense à « la maison du Dr Edwardes » d’Hitchcock, à « Shutter Island » de Lehane… Ce n’est pas un Westlake drôle, on se frotte là à beaucoup de souffrance et peu d’espoir.

Mais Westlake sait tout faire : de l’hilarant avec les aventures et mésaventures de Dortmunder, du noir violent avec Parker qui, lui, n’a pas le sens de l’humour, et ici du noir plus psychologique avec Mitch Tobin, ex-flic dépressif… Plus des grands romans plus sociaux comme « le couperet », lucide et glaçant !

Avis aux amateurs donc, s’ils ont loupé la sortie de ce poche : c’est un polar classique mais écrit par Westlake…

Et il y a encore deux livres de cette série à sortir en traduction améliorée,  pourvu que ce soit prévu par Rivages !

Raccoon.

LE DESERT OU LA MER d’Ahmed Tiab / l’Aube noire

Ahmed Tiab, né à Oran, ville de son héros le commissaire Kémal Fadil, vit en France depuis les années 90. Deuxième opus de la série, après « le Français de Roseville », « Le désert ou la mer » se situe chronologiquement avant puisque c’est dans cette enquête que le commissaire va rencontrer Fatou réfugiée nigérienne.

« De jeunes gens miséreux dans les rues de Niamey. Des cadavres de migrants africains échoués sur les plages d’une Oran devenue tombeau des désespérés. Ahmed Tiab s’interroge : comment les premiers deviennent-ils les seconds  ?

L’enquête mènera le commissaire Kémal Fadil au cœur d’une organisation de trafic d’êtres humains entre Maghreb et Europe.

Sa route croisera l’histoire de son propre pays, toujours en proie à ses vieux démons, et celle d’une jeune femme, qui a laissé le sien – le Niger – derrière elle.

Lui essaie de démanteler une filière mortifère, avec l’aide de ses collègues marseillais. Elle se bat pour survivre et fuit une existence sans avenir. »

Ahmed Tiab construit son roman avec deux récits qu’il intercale intelligemment : l’enquête de Kémal Fadil sur un trafic d’êtres humains après la découverte de plusieurs cadavres de Noirs sur des plages algériennes et le départ du Niger de deux jeunes gens fuyant la misère et une vie sans espoir. Les chapitres des deux parties  sont datés et les dates se rapprochent inexorablement et dès le début, on sait que les deux histoires vont se télescoper tragiquement.

Ali, enfant des rues, étrange tueur au cœur tendre accompagne dans sa fuite Fatou à laquelle il s’est rapidement attaché et qui, elle, fuit un oncle qui ne pense qu’à la violer comme il l’a déjà fait à sa propre fille, la réduisant à la prostitution. En chemin, le groupe de réfugiés s’étoffe et l’histoire de chaque nouvel arrivant élargit la palette des horreurs qui poussent à l’exil : la misère et toute la violence qui l’accompagne, la guerre, l’intégrisme. Chacun est jeté sur les routes par une histoire violente et désespérée qui interpelle fortement en donnant une vie, un destin à quelques-uns de ces morts qui jonchent les plages et ne sont juste qu’un nombre aux infos du soir. Comme dans la vraie vie, tous ne finiront pas le voyage…

Par le biais de Fatou, Ahmed Tiab évoque également le sort des femmes dans les sociétés africaines, sociétés archaïques où elles ne sont bien souvent que des esclaves, des monnaies d’échange ou des utérus chargé de procréer (des fils de préférence).

Le commissaire Fadil, dans son enquête, évolue lui dans la société algérienne actuelle qui hésite encore devant la démocratie, les militaires y sont très puissants, la corruption fait rage, les trafics pullulent, les réfugiés ne sont pas les bienvenus et les intégristes sont loin d’être éradiqués. Ahmed Tiab rappelle l’histoire récente de l’Algérie, la guerre civile contre les islamistes, les régions reculées où ils sévissent encore.

Dans ce polar, Ahmed Tiab réussit à évoquer tout ça sans négliger l’enquête où on retrouve avec plaisir le commissaire bien sûr, mais aussi sa mère Lela et son acolyte Moss, personnages attachants et hauts en couleur.

Un bon polar intelligent, une série à suivre donc…

Raccoon

 

RETOUR A CAYRO de Dorothy Allison chez Belfond

Traduction : Michèle Valencia.

Dorothy Allison est une écrivaine américaine aux écrits variés : essais, poésies, nouvelles, roman. Son premier roman autobiographique « l’histoire de Bone » sur son enfance dans une famille pauvre du Sud où elle a été maltraitée et violée par un beau-père violent l’a fait connaître. « Retour à Cayro » est son deuxième roman, il a été publié en 1998 et Belfond le réédite cette année, remettant ainsi cette œuvre puissante et émouvante en lumière.

« Delia Byrd a fui un mari violent et dangereux pour suivre Randall Pritchard et son groupe de rock, abandonnant du même coup ses deux petites filles, Amanda et Dede. Dix ans ont passé, mais ni le succès, ni les frissons de la scène, ni la naissance de Cissy, sa troisième fille, n’ont réussi à guérir ses blessures ou à apaiser sa culpabilité. L’alcool l’a presque détruite et l’amour l’a déçue une seconde fois. Quand Randall meurt dans un accident de moto, Delia décide de quitter la Californie et de rentrer chez elle, en Géorgie. Sa vieille voiture chargée de tout ce qu’elle possède, une Cissy murée dans un silence hostile à l’arrière, elle traverse d’une traite le pays, persuadée que son salut passe par un retour à Cayro, sa ville natale. Récupérer ses filles deviendra son obsession, plus forte que la haine que lui voue Cissy, que la rancoeur de Dede et d’Amanda, que la dureté des habitants de Cayro, des gens du Sud… »

Dorothy Allison nous livre des portraits magnifiques de femmes qui luttent pour vivre ce qu’elles jugent juste, malgré la culpabilité, la pression des préjugés, de la religion chez les pauvres blancs de ce sud puritain où elles sont les victimes faciles car souvent résignées et sans voix de la violence. Delia d’abord, personnage central, qui a tout perdu pour avoir voulu sauver sa peau, mais aussi ses filles Cissy, Amanda et Dede qu’on suit sur une dizaine d’années dans une grande fresque familiale, même si la famille est bien déglinguée. Chacune réagit à la souffrance différemment mais à chaque fois Dorothy Allison fait mouche et les personnages sonnent juste : jamais monolithiques, si elles sont fortes, ces femmes ne sont pas sans peur et sans reproche, elles dégringolent parfois dans l’alcool, la drogue, la dépression, la religion…

Le malheur, la souffrance sont très présents chez tous les personnages, victimes et coupables, aggravés par la rigidité morale de cette société et la pauvreté ambiante. Pas d’angélisme, un être blessé peut être violent, dangereux, méchant et les filles de Delia n’échappent pas à cette règle. Bref elles sont humaines, imparfaites et leur combat n’en est que plus beau et plus émouvant !

Dorothy Allison raconte dans un style puissant, rageur, drôle parfois mais jamais larmoyant le combat de Delia pour rompre le cycle infernal de reproduction du malheur. Elle suit l’évolution de Delia et de chacune de ses filles tour à tour avec quelques retours en arrière dans la narration qui surprennent parfois mais ces éclairages multiples donnent finalement une grande profondeur à l’ensemble du roman. Ce livre est un hymne au pardon, à la rédemption, à la résilience.

Il y a de beaux passages sur la musique, passion de Delia qui l’a absorbée lorsqu’elle s’est enfuie mais n’a pu apaiser sa culpabilité vis-à-vis de ses filles et à laquelle elle renonce pour se consacrer à elles. Dorothy Allison réussit également une peinture vivante d’une petite ville du Sud :  elle décrit brillamment le sud profond et on y est, on ressent tout : la chaleur écrasante, abrutissante dans les mobil-homes, la fraîcheur qui ne vient qu’avec la nuit, la pesanteur des regards, des jugements…

Très fort !

Raccoon

CHER MONSIEUR M de Herman Koch chez Belfond

Traduction : Isabelle Rosselin.

Herman Koch est très connu aux Pays-Bas, acteur et réalisateur d’émissions de télévision, éditorialiste dans le journal de Volkskrant et bien sûr écrivain. Son livre « le dîner » a connu un immense succès international, c’est un des livres néerlandais les plus traduits, et il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Ce roman est son troisième traduit en français.

« Herman a un passe-temps : il écrit des lettres. Pas n’importe lesquelles, des lettres de menace à son voisin, monsieur M., auteur de best-sellers internationaux.

Des lettres qu’il n’envoie pas mais dans lesquelles il fait part de sa fascination mêlée de dégoût pour ce romancier, gloire passée des librairies, vieux beau fortuné, à l’épouse trop jeune, trop belle.

Ce cher monsieur M. avec lequel Herman joue les gentils voisins, en attendant son heure.

Car Herman le sait, le succès de monsieur M. est bâti sur un mensonge. La vérité, lui seul la connaît. Et aujourd’hui, il est bien décidé à se venger. »

Le livre commence bien : les lettres d’Herman sont franchement inquiétantes. Ce voisin qui guette, qui traque tel un chasseur à l’affût… on craint le pire pour Monsieur M. l’écrivain, mais surtout pour sa jeune épouse et leur fillette, le suspense monte. Puis Herman Koch change d’approche, il suit l’écrivain vieillissant et fait de nombreux retours dans le passé où on découvre peu à peu le fameux voisin alors adolescent, le drame qui a marqué sa vie et que l’écrivain a utilisé pour écrire son meilleur livre. Se posent alors beaucoup de questions sur la création littéraire, la fiction et la réalité, le droit qu’a un auteur de l’utiliser, de la modifier…

Herman Koch dresse en plus un portrait assez grinçant du monde littéraire : les auteurs, les éditeurs, les séances de lecture, de dédicaces, les bibliothécaires, les profs… tout le monde en prend pour son grade. Aucun des personnages n’est sympathique, mais ce n’est pas forcément gênant dans un livre de vengeance où tout le monde a quelque chose à se reprocher, ça va avec le ton du bouquin. C’est parfois drôle, dans le genre caricatural et provoquant.

Mais cela ne rentre pas vraiment en résonnance avec la partie thriller, ça l’alourdit. Herman Koch fait un mélange des genres qui ne prend pas, brouille les pistes et l’intérêt décline. On a le fin mot de l’histoire principale, bien sûr, mais on reste sur sa faim.

Décevant. Si on veut découvrir cet écrivain, mieux vaut se tourner vers « le dîner ».

Raccoon

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