Chroniques noires et partisanes

RETOUR A CAYRO de Dorothy Allison chez Belfond

Traduction : Michèle Valencia.

Dorothy Allison est une écrivaine américaine aux écrits variés : essais, poésies, nouvelles, roman. Son premier roman autobiographique « l’histoire de Bone » sur son enfance dans une famille pauvre du Sud où elle a été maltraitée et violée par un beau-père violent l’a fait connaître. « Retour à Cayro » est son deuxième roman, il a été publié en 1998 et Belfond le réédite cette année, remettant ainsi cette œuvre puissante et émouvante en lumière.

« Delia Byrd a fui un mari violent et dangereux pour suivre Randall Pritchard et son groupe de rock, abandonnant du même coup ses deux petites filles, Amanda et Dede. Dix ans ont passé, mais ni le succès, ni les frissons de la scène, ni la naissance de Cissy, sa troisième fille, n’ont réussi à guérir ses blessures ou à apaiser sa culpabilité. L’alcool l’a presque détruite et l’amour l’a déçue une seconde fois. Quand Randall meurt dans un accident de moto, Delia décide de quitter la Californie et de rentrer chez elle, en Géorgie. Sa vieille voiture chargée de tout ce qu’elle possède, une Cissy murée dans un silence hostile à l’arrière, elle traverse d’une traite le pays, persuadée que son salut passe par un retour à Cayro, sa ville natale. Récupérer ses filles deviendra son obsession, plus forte que la haine que lui voue Cissy, que la rancoeur de Dede et d’Amanda, que la dureté des habitants de Cayro, des gens du Sud… »

Dorothy Allison nous livre des portraits magnifiques de femmes qui luttent pour vivre ce qu’elles jugent juste, malgré la culpabilité, la pression des préjugés, de la religion chez les pauvres blancs de ce sud puritain où elles sont les victimes faciles car souvent résignées et sans voix de la violence. Delia d’abord, personnage central, qui a tout perdu pour avoir voulu sauver sa peau, mais aussi ses filles Cissy, Amanda et Dede qu’on suit sur une dizaine d’années dans une grande fresque familiale, même si la famille est bien déglinguée. Chacune réagit à la souffrance différemment mais à chaque fois Dorothy Allison fait mouche et les personnages sonnent juste : jamais monolithiques, si elles sont fortes, ces femmes ne sont pas sans peur et sans reproche, elles dégringolent parfois dans l’alcool, la drogue, la dépression, la religion…

Le malheur, la souffrance sont très présents chez tous les personnages, victimes et coupables, aggravés par la rigidité morale de cette société et la pauvreté ambiante. Pas d’angélisme, un être blessé peut être violent, dangereux, méchant et les filles de Delia n’échappent pas à cette règle. Bref elles sont humaines, imparfaites et leur combat n’en est que plus beau et plus émouvant !

Dorothy Allison raconte dans un style puissant, rageur, drôle parfois mais jamais larmoyant le combat de Delia pour rompre le cycle infernal de reproduction du malheur. Elle suit l’évolution de Delia et de chacune de ses filles tour à tour avec quelques retours en arrière dans la narration qui surprennent parfois mais ces éclairages multiples donnent finalement une grande profondeur à l’ensemble du roman. Ce livre est un hymne au pardon, à la rédemption, à la résilience.

Il y a de beaux passages sur la musique, passion de Delia qui l’a absorbée lorsqu’elle s’est enfuie mais n’a pu apaiser sa culpabilité vis-à-vis de ses filles et à laquelle elle renonce pour se consacrer à elles. Dorothy Allison réussit également une peinture vivante d’une petite ville du Sud :  elle décrit brillamment le sud profond et on y est, on ressent tout : la chaleur écrasante, abrutissante dans les mobil-homes, la fraîcheur qui ne vient qu’avec la nuit, la pesanteur des regards, des jugements…

Très fort !

Raccoon

2 Comments

  1. Lybertaire

    Belle chronique ! J’ai adoré ce roman ! Je repense encore souvent aux passages dans la grotte 😉

    • Raccoon

      C’est vrai que c’est un beau roman qui marque durablement. Entièrement d’accord!

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