Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 10 of 13)

LA MARCHE DU MORT Lonesome Dove : les origines, de Larry McMurtry chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

 

Originaire du Texas où il vit actuellement, Larry McMurtry est un grand écrivain américain qui a écrit plus de 40 livres, romans et essais. Il participe également à la rédaction de scénarii pour le cinéma et a obtenu un oscar pour celui de « Le secret de Brokeback mountain ». Il a obtenu le prix Pulitzer en 1986 pour « Lonesome Dove » et en a écrit deux prequels ensuite.  « La marche du mort » est le premier des deux, celui où on assiste à la rencontre entre les deux héros, Woodrow Call et Augustus McCrae, à peine sortis de l’adolescence. Le deuxième « Comanche moon » ainsi que la suite « Streets of Laredo » sont encore inédits en France. Espérons que leurs traductions soient dans les projets de Gallmeister…

« Aux confins d’un Texas encore sauvage, les jeunes Augustus McCrae et Woodrow Call viennent de s’engager pour faire régner un semblant d’ordre dans ce pays en devenir. Sous-équipés, piètrement entraînés et mal dirigés, ils s’apprêtent à traverser une série d’expéditions et d’aventures plus dangereuses les unes que les autres. Tour à tour poursuivis par des Indiens, l’armée mexicaine ou des ours, ils devront se battre au milieu d’une nature hostile. Heureusement que les femmes sont là pour les laisser rêver à des jours meilleurs. »

Augustus McCrae et Woodrow Call donc : ils sont tout jeunes, dix-huit ans à peine et s’ils sont carrément différents l’un de l’autre, Gus écervelé, ne pensant qu’aux putains, Call plus sérieux, plus rigide mais pouvant exploser gravement si on lui cherche des noises, leur amitié va devenir leur point d’ancrage. Ils cherchent tous deux l’aventure avec une solde à la clé et s’engagent dans les Texas rangers, pleins de rêves de bravoure et de gloire. Ce roman est celui de leur initiation à la dure vie de cow-boys.

C’est donc un western en bonne et due forme : les paysages grandioses de l’Ouest américain, les Indiens, les poursuites, les batailles…  Les Texas rangers partent d’abord pour établir une route sûre pour les diligences en territoire indien puis pour conquérir Santa Fe. Cette deuxième expédition représente la majeure partie du bouquin et s’inspire d’une expédition réelle qui eut lieu en 1841 et se termina par un désastre, elle s’en inspire seulement car c’est bien d’un roman qu’il s’agit ici.

Chariot retrouvé au fond d’un lac desséché.

Un roman bien noir, on est loin des clichés des westerns classiques avec de vaillants héros sans peur et sans reproche. Ces rangers sont de pauvres types qui n’ont rien, ni ici ni ailleurs, plus ou moins sympathiques, abrutis, cruels…. Ils sont recrutés en trois secondes, équipés à la va vite et pas formés du tout. La troupe des Texas rangers se compose de toute une série de personnages hétéroclites hauts en couleurs que Larry McMurtry nous décrit avec humour parfois car certains sont vraiment gratinés, mais toujours avec humanité. Loin d’être héroïques, ils tremblent  de peur, de froid, de faim, pètent les plombs, affrontent le danger parce qu’ils n’ont pas le choix et y survivent rarement.  Ce groupe est accompagné par Matilda, personnage magnifique de putain au grand cœur qui finit par prendre sous son aile les deux « jeunes chiots » Gus et Call.

Larry McMurtry s’intéresse à beaucoup de personnages, certains meurent au bout de quelques pages, d’autres tiennent un peu plus longtemps, mais il fait ainsi ressentir au lecteur les pertes, les deuils et l’angoisse de cette troupe qui va s’amenuisant. Car les expéditions sont des catastrophes prévisibles, menées par des chefs auto-proclamés, incompétents mais assez brutaux pour s’imposer comme chefs (plus chefs de gangs que chefs militaires). Et bien sûr ils sont en territoire inconnu, contrairement aux Indiens qui savent survivre dans ces déserts et tendent des pièges dans lesquels nos pauvres rangers pas trop futés se précipitent. Larry McMurtry, lui, connaît bien le Texas et il décrit magnifiquement ces terres sauvages et les dangers rencontrés : les éléments qui se déchainent, les animaux féroces…

Un western violent et sanglant et il n’y a pas que pour la troupe que la violence règne !  Larry McMurtry nous raconte une épopée peu glorieuse de la conquête de l’Ouest, un assaut par une bande de bras cassés qui nous rappelle que ces pionniers étaient des misérables, affamés et crasseux.

Un grand roman !

Raccoon

AMERICAN GIRL de Jessica Knoll chez Actes Sud

Traduction : Hubert Malfray.

« American girl » est le premier roman de Jessica Knoll, rédactrice en chef à Cosmopolitan. Il a connu un grand succès aux Etats-Unis et va être adapté au cinéma.

« Sur le point d’épouser celui que n’importe quel magazine féminin désignerait comme l’homme idéal, Ani, jeune et jolie journaliste, est tenaillée par le doute. Obsédée par son image, elle peaufine compulsivement les moindres détails de sa vie glamour pour incarner aux yeux de tous l’héroïne infaillible qu’elle rêve de devenir. Celle dont la réussite, incontestable, laissera tout le monde sur le carreau. Derrière ce besoin éperdu d’invulnérabilité, derrière ce désir implacable d’être la New-Yorkaise branchée sous tous rapports, un terrible saccage intime, qu’elle refoule depuis l’adolescence. Et une lutte de tous les instants – contre ses souvenirs, contre le regard des autres, contre d’insoutenables accusations, contre la réputation qui lui colle à la peau depuis que sa vie a basculé dans la terreur. Une terreur entière, souveraine. Plus forte que la honte, que le désir de vengeance, que la souffrance – plus forte que tout. »

Dès la première page, on sent que quelque chose ne va pas chez Ani qui, examinant un couteau de cuisine sur sa liste de mariage, pense à le tester en l’enfonçant dans l’estomac de son fiancé. Puis on la suit dans sa vie de new-yorkaise branchée et elle parait assez agaçante, fashion victim dévouée aux apparences dont le but ultime est d’éblouir, d’en mettre plein la vue, écartant ses rivales sans états d’âme au boulot, partout… une vraie peste de chick lit.

Puis les flash-backs commencent, on entre dans l’intimité d’Ani, la narratrice, et sa vulnérabilité apparaît, sa terreur face au regard des autres, des souffrances qu’ils peuvent infliger. Sa quête de perfection, son besoin d’éblouir ne sont qu’une carapace qu’elle s’est forgée pour se protéger. Mais sous cette carapace, elle est loin d’avoir la paix, elle n’a pas toujours été l’éblouissante Ani…

Ani est une pure construction, même ce prénom n’est pas le sien… Peu à peu, par le jeu des flash-backs Jessica Knoll dévoile l’histoire de TifAni, ado ordinaire, virée pour une bêtise de son lycée catho qui veut absolument s’intégrer dans sa nouvelle école, un lycée prestigieux où les gosses des généreux donateurs peuvent faire preuve de cruauté et jouir d’une certaine impunité. Une histoire sombre et violente qu’on ne peut oublier par la simple volonté d’ « aller de l’avant », une histoire de viol, une histoire où la double peine s’applique : la victime devient la salope, et subit d’autres humiliations en prime…

Les personnages d’ados, bourreaux comme victimes et les personnages d’adultes, tous sonnent justes, terriblement justes. Le viol, la dévastation qu’il provoque sont évoqués avec une vérité étonnante qu’on comprend en se renseignant sur la vie de l’auteur : Jessica Knoll a vécu ce traumatisme, elle s’est inspirée de son histoire pour écrire celle d’Ani. Elle n’a réussi à en parler qu’après l’écriture de son livre, bien des années après les faits, cela en dit long sur la difficulté de rompre le silence qui entoure le viol, mais également sur le pouvoir des mots dans la résilience.

Pour le reste des événements du livre, car il y a encore plus d’horreurs dans le parcours d’Ani, Jessica Knoll s’est documentée, elle est journaliste et cela reste crédible. Elle construit son histoire brillamment, mêlant les vies de ces personnages dans le passé et les résonances de leurs actes dans le présent avec une grande habileté.

Un bon roman, âpre, qui se lit d’une traite.

Raccoon

ROUTE 40 de Romain Slocombe chez Belfond

Romain Slocombe, auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe…  réunit dans « route 40 » cinq nouvelles qu’il a écrites entre 1980 et 2005. Deux d’entre elles n’étaient pas des nouvelles  à l’origine : « fantôme du passé » était une pièce radiophonique et « weekend à Tokyo », un scénario. Romain Slocombe les a toutes révisées et retravaillées avant cette édition.

 « Quel est le point commun entre un shérif posté dans le désert de Mojave, une hippie qui sillonne les routes californiennes en stop, une musicienne suicidaire égarée dans une petite station des Alpes, et une vieille touriste à Paris désireuse de renouer avec son passé ?

Le Japon, leur pays de naissance ou d’origine et inspiration éternelle de Romain Slocombe, qui ajoute à la liste de ses talents celui d’auteur incomparable de nouvelles.»

Le Japon comme fil conducteur, donc, ce pays qui fascine Romain Slocombe et qu’il connaît bien, il y a situé plusieurs de ses romans. Ce fil est parfois évident comme dans «fantôme du passé » qui évoque un pan de l’histoire d’après-guerre au Japon, parfois ténu, juste dans l’origine des personnages, en particulier pour celles qui se passent aux Etats-Unis, « June’s highway » et « route 40 ». On retrouve également dans ces nouvelles notre lot de femmes blessées, bandées ou non, autre obsession de Slocombe.

L’univers de ces histoires est un univers noir et trouble où les apparences sont trompeuses, les victimes, les coupables, les gentils, les méchants ne sont pas forcément ceux qu’on  croit. Romain Slocombe, nous entraîne rapidement dans l’ambiance de chaque nouvelle, toujours noire mais avec parfois une note d’humour, une certaine ironie.

Dans un style épuré, il dévoile en même temps l’action et les personnages et avec un grand talent nous captive et nous surprend. On s’attache vite à ses personnages souvent désespérés, seuls, en quête d’amour qui affrontent la vie et ses cruautés d’une manière différente allant de la résignation à la violence.

Cinq très belles nouvelles qui se dévorent en un rien de temps, on en aurait voulu plus !

Raccoon

TREIZE MARCHES de Kazuaki Takano aux Presses de la Cité

Traduction : Jean-Baptiste Flamin.

Kazuaki Takano est un écrivain et scénariste japonais. Il a travaillé pour le cinéma et la télévision. « Treize marches » est son premier roman publié en 2001 qui a eu un grand succès au Japon et a gagné le prix Edogawa Ranpo. Il a été adapté au cinéma en 2003 par Masahiko Nagasawa (si quelqu’un sait où trouver ce film, je suis preneuse…)

« Avant que la corde ne se tende

Ryô Kihara, trente-deux ans, est condamné à la peine capitale. Il a déjà passé sept ans dans le couloir de la mort sans connaître la date de son exécution, comme le veut la loi japonaise. Bien qu’amnésique au moment du procès, il a reconnu sa culpabilité. Un matin, il entend les gardes venir chercher son voisin de cellule pour l’exécuter. Traumatisé par les hurlements, Kihara a soudain des flashes, comme si son amnésie se dissipait : il se revoit en train de gravir un escalier, dix ans plus tôt. Il décide d’écrire à son avocat.

Jun’ichi Mikami, vingt-sept ans, a été incarcéré deux ans pour homicide involontaire. Remis en liberté conditionnelle, il croise celui qui était son gardien de prison, Shôji Nangô, qui s’occupe aussi de la réinsertion des anciens détenus. Ce dernier lui propose de l’aider à prouver l’innocence d’un certain Ryô Kihara. Voyant un moyen de se racheter aux yeux de la société, Jun’ichi accepte… »

« Treize marches », l’autre nom de la potence, le nombre de marches pour aller à la mort… Ce n’était pas forcément le nombre de marches des gibets au Japon qui, vu les problèmes survenant au moment de monter ces marches, a désormais adopté la pendaison souterraine où le condamné tombe d’une trappe jusqu’au sous-sol.

Une salle d’exécution au Japon.

Treize, c’est aussi le nombre de démarches administratives et de signatures à obtenir, de la sentence à l’exécution. Au moment où commence le bouquin, cinq marches ont été gravies, cinq étapes franchies avant la pendaison de Ryô Kihara. Parallèlement à l’enquête, on suit le cheminement de l’ordre d’exécution qui doit finalement parvenir au ministre de la justice, rappel angoissant au fil du récit que le temps est compté…

Jun’ichi Mikami et Shôji Nangô ne sont pas enquêteurs de formation mais tous deux se lancent à corps perdu dans cette enquête qui les touche profondément. Ils ont tous deux un vécu personnel, intime avec le crime, le châtiment. Ils veulent autant sauver le condamné à mort que le mystérieux commanditaire mais ils y mettent également tout leur espoir de rédemption. Ce sont des personnages torturés et magnifiques dont l’auteur dévoilera peu à peu les parts d’ombres et les secrets. Kazuaki Takano mène brillamment son récit : les personnages, leur histoire s’entremêlent, se font écho et entretiennent le suspense jusqu’au bout.

On est plongé dans le système judiciaire japonais où le repentir semble jouer un rôle énorme : à sa sortie de prison, Jun’ichi doit aller présenter ses excuses aux parents de sa victime. Mais Kazuaki Takano va bien au-delà de la simple description d’un système, en dévoilant les souffrances de chacun :  victime, bourreau, meurtrier face à l’horreur du crime, à son irréversibilité, au trou béant que nul ne peut combler chez les proches, au désir très humain de vengeance, au pardon beaucoup moins naturel, aux remords dont l’intensité et la sincérité ne peuvent ramener les victimes. Il soulève des questions universelles sur la Justice qui oscille toujours entre justice rétributive où le châtiment est une sorte de vengeance et justice réhabilitative où le but est d’éduquer le criminel afin d’éliminer la menace qu’il représente. Et c’est passionnant, passionnant et tragique car elle ne peut convenir à tous, victimes, bourreaux, meurtriers qui sont des êtres brisés, désespérés donc parfois dangereux.

Quant à l’enquête, elle est magistralement menée ! Kazuaki Takano sait jouer avec le lecteur, les indices, les révélations arrivent au compte-gouttes dans cette course contre la montre contre la mort et on est tenu en haleine jusqu’à la conclusion à la fois inattendue et logique.

Un excellent roman, sombre et brillant.

Raccoon

LES MILICES DU KALAHARI de Karin Brynard au Seuil policiers

Traduction : Estelle Roudet.

Karin Brynard est une auteure d’Afrique du Sud, elle a grandi dans une petite ville de la Province du Cap Nord où se déroule le bouquin. Elle a été traductrice et journaliste politique. Ce livre, de 2009, est son premier publié en France. Il a reçu le « debut prize for creative writing » de l’université de Johannesburg.

« À la lisière du Kalahari, dans la province du Cap-Nord, les meurtres de fermiers blancs sont si fréquents que des milices d’autodéfense se sont constituées pour protéger les survivants contre la violence des Noirs, déterminés à récupérer les terres qu’on promet en vain de leur restituer. Aussi, quand Freddie, célèbre artiste peintre, et la petite fille métisse qu’elle a adoptée sont découvertes, la gorge tranchée, dans leur ferme reculée, les soupçons se portent aussitôt sur le contremaître, un bushman mystérieux et étonnamment sophistiqué. Mais il ne faut pas négliger la sœur de la victime, Sara. Elles n’étaient pas en très bons termes… Personne ne semble disposé à aider l’inspecteur Beeslaar, venu de la ville et peu au fait des coutumes locales, dans son enquête qui se complique à vue d’œil. »

On est loin de l’univers des grandes villes sud-africaines qu’on est plus habitué à côtoyer dans les polars et l’inspecteur Beeslaar qui va devoir enquêter sur ce meurtre est dans le même cas. Il se retrouve à ce poste après un drame qui a stoppé sa carrière à Johannesburg mais a du mal à s’habituer à sa nouvelle vie : la chaleur, le veld et les mœurs de ses habitants … même les araignées ! Tout lui est étranger.

Dans cette petite ville, la police manque cruellement de moyens : Beeslaar n’a que deux adjoints sous ses ordres, des débutants qui connaissent le secteur mais pas la manière de mener une enquête pour homicide et seulement deux véhicules pour sécuriser un secteur où les fermes se trouvent à des kilomètres les unes des autres, où le réseau de téléphone ne passe qu’à certains endroits de routes qui ne sont bien souvent que des pistes défoncées.

Et la violence est là ! Des vols de bétail dans les fermes, des meurtres dans une ferme, il n’en faut pas plus pour ranimer des antagonismes et des réflexes datant de l’apartheid… La grande majorité des fermiers sont blancs et s’ils n’ont plus le pouvoir politique, ils ont encore le pouvoir économique. Ils s’y accrochent et sont prêts à en découdre d’autant que les extrémistes instrumentalisent la peur chez les fermiers et créent des milices qui peuvent faire régner la terreur, rendre une justice expéditive et violente ou même organiser des soulèvements contre ce gouvernement dont ils se sentent les victimes.

Voilà l’ambiance dans laquelle on embarque aux côtés de Karin Brynard, les attaques et meurtres de fermiers existent réellement en Afrique du Sud, certains prennent sans doute à la lettre la chanson « kill the boer, kill the farmer » qui date de la lutte anti-apartheid. Selon les sources que l’on peut consulter, la couleur de la peau des victimes est ou n’est pas la raison de ces meurtres. La majeure partie des terres appartiennent aux Blancs et s’il y a des velléités de réforme agraire dans ce pays, elle est difficile à mettre en œuvre, les revendications territoriales doivent être justifiées et acceptées, les ex-propriétaires doivent être indemnisés et certaines expériences se sont soldées par des échecs, les nouveaux propriétaires n’étant pas assez formés.

On comprend combien tout est compliqué dans ce pays où le taux de criminalité est l’un des plus forts au monde. La fin de l’apartheid n’a éradiqué ni la misère ni la violence. Karin Brynard connaît bien la vie et l’histoire de ces petites villes rurales du Cap Nord, elle y a grandi. L’enquête de Beeslaar va l’amener à se plonger dans l’histoire des différentes communautés du veld avec des mœurs et des croyances différentes : les Bushmen quasiment disparus, les Griquas un peuple de métis qui s’appelaient eux-mêmes « les Basterds », les Boers… Tous coexistent sans se mélanger, sans se comprendre, dans la peur, réelle ou fantasmée. Mais il devra également se pencher sur les intérêts des uns et des autres dans cette région agricole qui se tourne peu à peu vers le tourisme.

Les personnages sont tous vraisemblables, ce sont des humains avec des contradictions, des parts d’ombre, des secrets plus ou moins avouables. Dans l’ambiance bien particulière de cette région, où la violence est ordinaire, ils sont soumis aux mêmes passions que partout dans le monde : amour, jalousie, vengeance, avidité…  Karin Brynard réussit à créer de beaux personnages, certains hauts en couleurs, beaucoup très sombres et elle mène à bien cette intrigue complexe de belle façon dans un contexte très documenté où on reconnaît la patte de la journaliste.

Un très bon polar où la violence se déchaine dans la chaleur du veld.

Raccoon

TOUT N’EST PAS PERDU de Wendy Walker chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

Wendy Walker était une avocate spécialisée dans le droit de la famille dans le Connecticut. Elle a commencé à écrire quand elle a arrêté de travailler pour élever ses enfants. « Tout n’est pas perdu » est son premier roman publié en France, avant même sa sortie aux Etats-Unis en juillet prochain où il est très attendu et devrait faire un carton (les droits cinématographiques du roman ont déjà été achetés par l’équipe de production de « Gone girl » de David Fincher).

« Alan Forrester est thérapeute dans la petite ville cossue de Fairview, Connecticut. Il reçoit en consultation une jeune fille, Jenny Kramer, quinze ans, qui présente des troubles inquiétants. Celle-ci a reçu un traitement post-traumatique afin d’effacer le souvenir d’une abominable agression dont elle a été victime quelques mois plus tôt. Mais si son esprit l’a oubliée, sa mémoire émotionnelle est bel et bien marquée. Bientôt tous les acteurs de ce drame se succèdent dans le cabinet d’Alan, tous lui confient leurs pensées les plus intimes, laissent tomber leur masque en faisant apparaître les fissures et les secrets de cette petite ville aux apparences si tranquilles. Parmi eux, Charlotte, la mère de Jenny, et Tom, son père, obsédé par la volonté de retrouver le mystérieux agresseur. »

C’est à entrer dans une histoire à multiples tiroirs que Wendy Walker nous convie : l’histoire de Jenny bien sûr dont le traitement n’a effacé que les souvenirs du viol, mais pas la mémoire émotionnelle. Wendy Walker précise en fin d’ouvrage que des scientifiques ont déjà réussi à altérer des souvenirs factuels et à atténuer leurs impacts grâce à des médicaments et que si ce traitement n’existe pas encore réellement c’est bien dans cette direction que se dirigent les recherches dans le domaine des sciences de la mémoire notamment en vue de soigner les soldats atteints du syndrome de stress post-traumatique. Le personnage de Jenny sonne juste et parvient à nous faire ressentir aussi bien l’abomination du viol et ses conséquences sur la victime, abîmée à vie, que l’angoisse et la détresse d’avoir perdu la mémoire. De plus, Jenny ne peut aider la police puisqu’on lui a fait oublier le viol.

Puis l’histoire des parents, détruits eux aussi par le drame que vit leur fille mais chez qui il résonne différemment, ouvrant entre eux des brèches risquant de faire voler leur couple en éclats. Les non-dits, les secrets dont ils s’accommodaient vont être révélés.

Et l’histoire de la vie dans cette petite ville du Connecticut où l’anonymat n’est pas possible, où tout le monde se connaît, vit tranquille car chacun gère avec grand soin sa réputation… Nul ne peut ni ne veut envisager que le coupable soit du coin : la police se rue sur toutes les pistes venant de l’extérieur et traine des pieds sur les pistes internes à la ville. Mais les apparences sont bien sûr trompeuses… D’autres personnages apparaissent alors : un ex-soldat traité de la même manière que Jenny, d’autres jeunes présents à la fête où Jenny a été violée, le patron du père…

Enfin il y a le psychiatre qui vit lui aussi dans cette petite ville avec sa famille. Spécialiste de la thérapie post-traumatique, le seul à vrai dire à Fairview, et il s’occupe de tous les personnages. C’est lui le narrateur, et c’est par sa voix que Wendy Walker va tisser son récit. Une voix très sûre d’elle, froidement professionnelle au début mais qui va parfois se troubler, lui aussi est humain. Le psy nous raconte la thérapie de Jenny : opposé à l’utilisation des médicaments qui enlèvent les souvenirs, il veut lui redonner la mémoire et l’accès à la résilience. Il participe également à l’enquête puisque les souvenirs retrouvés pourraient aider les policiers. Tous, vus par le psy sont dépouillés de leur carapace avec défauts, vices, blessures et failles et donc terriblement humains et vulnérables.

Par lui, elle mêle les histoires, les pensées de chaque personnage, elle entremêle les vies de tous, met à jour des liens qui tour à tour éclairent puis obscurcissent l’histoire. On pense avoir compris, on se sent drôlement intelligent puis elle démolit tout : Wendy Walker se joue de nous avec une très grande habileté. Elle nous mène par le bout du nez, nous fait douter de tout avec un grand talent : une pro du suspense !

Un très bon thriller psychologique, qui nous tient en haleine tout en ayant une grande justesse et une grande humanité.

Raccoon

 

LA DERNIERE NUIT A TREMORE BEACH de Mikel Santiago chez Actes Sud

Traduction : Delphine Valentin.

Mikel Santiago est né et vit actuellement au pays basque mais il a longtemps vécu au Pays Bas et en Irlande où se passe « La dernière nuit à Tremore Beach », son premier roman.

« Clenhburran : cent cinquante âmes en hiver, ses routes sinueuses entre vallons verdoyants et récifs escarpés, ses tourbières et ses fleurs sauvages. C’est en Irlande, dans ce hameau du comté de Donegal, que le célèbre compositeur Peter Harper est venu trouver refuge dans une maison isolée sur la plage. Pour s’accommoder d’un divorce orageux et renouer avec la musique.

Au retour d’un dîner chez des amis par une nuit de tempête, il tente de dégager la branche d’un vieil orme qui lui barre le chemin, quand il est frappé par un éclair d’une rare violence. S’ensuit une migraine chronique qu’aucun traitement ne parvient à apaiser, suivie, quelques jours plus tard, par de récurrents cauchemars sanglants où peu à peu apparaissent ses voisins et ses propres enfants, qu’il attend pour les vacances. Ces rêves semblent l’avertir d’un danger imminent auquel personne n’est disposé à croire. Saisi d’une angoisse vertigineuse lorsqu’il constate que jour après jour des pans entiers de ses visions nocturnes s’incarnent dans la vie réelle, il doit lutter seul contre la menace qui désormais enserre les siens.

Dans ces paysages irlandais aussi grandioses qu’inhospitaliers, c’est la part d’ombre de chaque personnage qui se dévoile, tous rattrapés par ce qu’ils sont ici venus fuir. »

Peter Harper, en pleine dépression, en panne d’inspiration espère retrouver un peu d’équilibre dans cette maison isolée au fin fond du Donegal : un couple de voisins à une centaine de mètres, le plus proche village bien loin, la mer en face avec les tempêtes et les orages qui se déchainent brutalement et violemment…

Dans cette petite communauté, l’isolement resserre les liens et on s’intéresse aux nouveaux venus. Mikel Santiago nous décrit cette vie de petit village de manière très réaliste, la curiosité des indigènes, les liens qui se tissent entre nouveaux venus : les voisins les plus proches, une jeune femme Judie qui ne laisse pas Peter indifférent.  Les personnages sont bien campés, crédibles, attachants. On soupçonne chez tous des secrets mais c’est bien ordinaire, on a tous des secrets, des zones d’ombres qu’on ne livre pas facilement.

Tous les ingrédients classiques du thriller sont mis en place et Mikel Santiago les utilise avec brio. La solitude des lieux, la violence des éléments… il sait créer une atmosphère inquiétante où la tension va monter, forcément.

Mikel Santiago introduit une petite dose de fantastique ou de paranormal comme Stephen King (on le surnomme d’ailleurs le « Stephen King espagnol »). Après avoir été foudroyé, Peter Harper a des visions d’horreur, des rêves éveillés hyper réalistes qu’il pense prémonitoires. Un don de vision hérité de sa mère ! J’avoue que j’ai du mal à adhérer au fantastique, mais là, Mikel Santiago s’en sert vraiment bien : Peter tente de rationnaliser, il cherche des explications médicales, psychologiques et comme c’est lui le narrateur, on suit tous ses efforts pour comprendre ce qui lui arrive. On ne sait plus, comme lui, ce qui relève des hallucinations, de la réalité… On perd pied avec lui : ses visions sont peut-être juste l’expression de son inconscient ?  Peut-être est-il lui-même le danger ? On en vient à douter de sa santé mentale, de tout, de tous…

Bref, on est happé par cette histoire et Mikel Santiago nous trimballe à son gré et avec un grand talent jusqu’au dénouement.

Pour un premier roman, c’est une réussite, un très bon thriller.

Raccoon

A VOL D’OISEAU de Craig Johnson chez Gallmeister

Traduction : Sophie Aslanides.

On ne présente plus ni Craig Johnson, l’écrivain du Wyoming qui vit dans son ranch le stetson vissé sur la tête, ni son héros le shérif Walt Longmire dont «  A vol d’oiseau » est la huitième aventure. Ces livres sont tellement populaires qu’ils ont donné naissance à une série télé où Walt et Henry ont bien rajeuni de 10 ou 15 ans… sympathique mais bien loin d’égaler les bouquins à l’atmosphère inimitable. Voici donc « A vol d’oiseau », la nouvelle enquête de Walt Longmire :

« Le shérif Walt Longmire doit mener à bien une affaire des plus importantes : marier sa fille unique, Cady. Mais pendant les préparatifs de la cérémonie Walt et son ami Henry Standing Bear sont les témoins d’un étrange suicide. Audrey Plain Feather s’est jetée de la falaise avec son fils dans les bras. Si l’enfant est miraculeusement sain et sauf, il apparaît rapidement que cette mort est un meurtre déguisé. Walt se retrouve aux prises avec la nouvelle chef de la police tribale, la très belle et très zélée Lolo Long, et pour compliquer encore leurs relations, le FBI débarque en force pour suivre l’affaire. Une chasse à l’homme s’engage, qui mènera le shérif au plus profond de la réserve indienne avec pour guides un mystérieux corbeau et la sagesse des anciens.

Dans ce nouvel opus trépidant des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous entraîne au cœur du monde cheyenne. Entre mariage et course-poursuite, il n’y a pas de repos pour les braves. »

On retrouve tous les personnages de Craig Johnson avec un très grand plaisir, comme on retrouve de vieux amis : Walt, Henry, Vic, Cady… et bien sûr le Wyoming, dont les paysages : grandes plaines ou montagnes sont intégrés dans le récit et participent à son charme. La nature, les éléments ont tellement de force que nul ne peut vivre dans ces terres sauvages et reculées en les ignorant. Craig Johnson a un talent particulier pour ancrer ses histoires dans des lieux et les mêler aux intrigues.

Cette nouvelle enquête se situe entièrement sur la réserve cheyenne à cheval entre le Wyoming et le Montana, Walt Longmire n’est pas sur sa juridiction et n’a aucun pouvoir, par contre il a été témoin du crime et va participer à l’enquête en secondant la nouvelle chef de la police tribale. Craig Johnson nous emmène donc cette fois-ci plus avant dans les terres indiennes et nous fait découvrir la vie sur la réserve.

On découvre une société avec d’autres coutumes, d’autres rites, d’autres loyautés que Walt, aidé bien sûr de son ami Henry, comprend et respecte. Mais il ne fait pas des Indiens des héros, les mêmes passions que les Blancs les animent : amour, jalousie, vengeance. Avec son empathie et son humanité habituelle, Walt sait que ces passions sont à la base de la plupart des crimes et se doute que la résolution de l’enquête révélera beaucoup de souffrance et de malheur.

La vie est dure sur la réserve: pauvreté, chômage, alcoolisme sont monnaie courante. Comme dans tous les territoires déshérités des Etats-Unis, l’armée est un débouché naturel pour ceux qui n’ont pas trop fréquenté l’école. Le pays a presque toujours une guerre en cours, génération après génération. Désormais, les vétérans d’Irak, avec leurs blessures et leurs traumatismes, remplacent ceux du Vietnam. C’est le cas, entre autres, de Lolo Long, la chef de la police tribale. Ces ex-soldats, bien abîmés, se réfugient souvent dans les médocs à haute dose, la drogue ou l’alcool ce qui ne les rend pas forcément doux comme des agneaux…

Et parallèlement à cette enquête dans la réserve indienne, Walt prépare le mariage de sa fille Cady et ce n’est pas facile pour un père veuf de lâcher sa fille unique.

Tout en évoquant des situations bien noires, Craig Johnson évite la pesanteur grâce à l’humour dans les dialogues et dans certaines scènes.

Bref, un très bon roman où l’on retrouve avec bonheur l’humanité et la tendresse de Walt Longmire.

Raccoon

LA MARQUE ET LE VIDE de Paul Murray chez Belfond

Traduction : Chloé Royer.

Paul Murray est un auteur irlandais, il a étudié la littérature avant de devenir libraire. Ses deux premiers romans ont connu un grand succès outre-Manche et outre-Atlantique.  « La marque et le vide », son troisième roman, se situe au moment où le paradis financier qu’était devenu l’Irlande commence à se fissurer et les effets de la crise se font sentir.

« De l’action ! Du changement ! Une nouvelle vie ! C’est un peu tout ça que Claude, jeune trader ambitieux, est venu chercher en quittant sa morne banlieue parisienne pour Dublin, le nouvel eldorado bancaire du début des années 2000.

En réalité, Claude passe ses journées à étudier les fluctuations des cours et des taux, ne sort qu’en compagnie de ses collègues et s’autorise une seule fantaisie : desserrer sa cravate le vendredi.

Aussi, quand un écrivain prénommé Paul le contacte, entrevoit-il enfin l’excitation qui viendra briser sa routine. Longtemps en panne d’inspiration, Paul a pour projet d’écrire un livre sur la vie d’un monsieur Tout le monde. Et Claude en est un parfait spécimen.

Enfin une perspective intéressante ! Devenir un héros de roman ! Le début de la gloire !

Ou le début des ennuis… »

Claude, banquier d’investissement français travaille à l’IFSC (international financial services center) installé à Dublin pour accueillir les fonds d’investissements, banques et autres sièges sociaux d’entreprises qui brassent des milliards et préfèrent éviter de payer trop d’impôts. L’Irlande a construit son essor économique sur ce statut de paradis fiscal et financier. Ce centre regroupe des jeunes loups de la finance de tous les pays, les collègues de Claude sont anglais, allemands, australiens… et tous pataugent dans le fric avec joie et spéculent à qui mieux mieux. La plupart sont des pourris qui ne pensent qu’au fric et au pouvoir qu’il confère mais pas tous, certains ont juste remisé leurs rêves et se sont fait happer par cette vie trépidante mais vide de sens.

Claude, fils de soixante-huitard ne vient pas de ce milieu. Il a d’abord fait des études de philo avant de se tourner vers la banque. Poussé vers la réussite par un père qui lui en a ensuite voulu de trahir ses pairs, il a fui ces conflits en Irlande au moment où l’argent du tigre celtique coulait à flot. Il se noie depuis dans le travail, il se satisfait de cet abrutissement, du vide de sa vie et jongle avec des chiffres qu’il ne veut envisager que comme des abstractions sans être totalement dupe et inconscient des conséquences dans la réalité. La vacuité de sa vie le rend malheureux mais pas au point de tout envoyer bouler.

C’est pourquoi il va s’en remettre à Paul qui lui propose de le transformer en héros de roman, il voit là l’occasion de remplir son existence pour de bon. Paul, ruiné, croulant sous les crédits, est prêt à tout pour se refaire et se sert de son imagination créative sans aucun scrupule.

Le décalage entre les deux personnages : le banquier scrupuleux, intello, naïf et l’écrivain terre à terre, roi de l’esbroufe, crée des situations cocasses. Il y a toute une galerie de personnages secondaires soignés et drôles qui allègent par l’humour le ton du bouquin car le fond est vraiment sombre.

Paul Murray décrit ce monde qui décide de nos vies en brassant des millions, des milliards. On achète, on vend, on parie sur les succès ou les échecs avec un cynisme hallucinant. Toutes ces transactions sont coupées de la réalité, il n’y a pas un billet dans cette banque. C’est un jeu, avec bluff et triche, un jeu de massacre où quelques-uns s’amusent mais où bien des gens sont fauchés. Le produit ultime, inépuisable des profits, ce sont les pauvres. Le capitalisme sauvage en plein triomphe ! Les banquiers et les politiques, comme culs et chemises, font payer les pauvres pour les riches. Toute velléité de révolte est vite étouffée : on est trop pauvre et prêt à se vendre pour échapper à la misère, on veut aussi en croquer ou on se console dans une vie virtuelle plus intéressante. Ce système machiavélique s’impose partout, il gangrène jusqu’à l’art et la pensée, d’autres domaines vers où l’auteur pousse ses réflexions.

Heureusement, Paul Murray nous fait parfois sourire car le constat est réaliste et glaçant !

Un bon roman, vraiment intelligent.

Raccoon

AU PLUS PRES de Joy Castro à la Série Noire Gallimard

Traduction de Thomas Bauduret.

Joy Castro est une auteure américaine. Professeure à l’université du Nebraska, elle a beaucoup écrit  de « non-fictionnel » : ses mémoires d’enfant adoptée puis maltraitée, des essais, de la poésie. Elle a fait sa première incursion dans le polar avec « Après le déluge » paru à la SN en 2015, la première aventure de Nola Céspedes journaliste au Times Picayune. Ici, c’est le deuxième roman où on retrouve ce personnage et ceux qui, comme moi, n’ont pas lu le premier vont tout de même tout comprendre : l’auteure donne rapidement les clés du premier opus et on s’embarque sans peine dans son histoire, dans l’ambiance de la Nouvelle Orléans, théâtre une fois de plus d’événements sanglants. Et sans doute, l’envie de lire le premier sera alors très forte, non par nécessité de compréhension, mais pour le plaisir de retrouver Nola et ses premiers pas d’enquêtrice.

« Alors que la Nouvelle-Orléans s’éveille et qu’elle fait son jogging dans un parc, la journaliste du Times-Picayune Nola Céspedes se retrouve au beau milieu d’une scène de crime. Et elle connaît la victime de ce meurtre : il s’agit de Judith Taffner, son ancienne professeure de journalisme. Nola décide de mener sa propre enquête.

« Taffner s’intéressait de près à des affaires sensibles, dont celle d’un vieil homme noir abattu par la police dans des circonstances douteuses : est-ce là ce qui a provoqué sa perte? Et quel rapport avec les actes de vente de chevaux pur-sang trouvés en sa possession? Alors que les meurtres se multiplient, l’enquête de la jeune journaliste la fera remonter jusqu’à la plus haute société de Louisiane, où la notion de classe sociale est omniprésente. Dans une ville marquée par les stigmates de Katrina, la vie humaine ne vaut pas cher… »

La Nouvelle Orléans est une nouvelle fois le théâtre d’un polar avec une nouvelle voix pour décrire cette ville : Joy Castro. Une voix féminine rauque, rageuse, révoltée contre tous les préjugés, de classes, de races qui règnent sur la ville et perpétuent des inégalités criantes. On retrouve l’ambiance oppressante de violence, de corruption, de racisme, de misère et de pauvreté dans un décor somptueux, une chaleur étouffante qu’on connaît bien depuis Burke, Sallis, Gran…

Nola Céspedes, la narratrice, est issue de la minorité hispanique. Elle revient de très loin avec une enfance plus que compliquée, élevée par une mère seule, parlant peu anglais, dans une cité sordide. Violée à huit ans, elle s’en est relativement bien tirée, au moins au niveau social : boursière après le lycée elle a pu obtenir ce diplôme de journalisme. Sur le plan personnel, c’est une autre histoire : une enfance massacrée laisse des traces. Autodestructrice, instable, elle s’insère parfaitement dans la lignée des enquêteurs de polar qu’on aime tant : désespérés, tortueux sans trop d’illusions et qui n’ont pas froid aux yeux. Nola essaye pourtant d’aller bien par tous les moyens : de la vengeance à la psychothérapie…

Le personnage de Nola nous accroche rapidement tant il sonne juste et on retrouve son énergie, son refus de s’avouer vaincue, son envie de crier la vérité dans sa manière d’enquêter où elle va souvent se mettre en danger. Il faut dire qu’à la Nouvelle Orléans, ce n’est pas trop difficile de se mettre en danger : quatre ans après Katrina, les ravages de l’ouragan et le chaos qui s’en est suivi ont réveillé de vieux démons, c’est une ville hautement dangereuse et corrompue où on n’hésite pas à tuer pour étouffer des scandales. Les journalistes ne sont pas à l’abri tant que leur papier n’est pas sorti. Certains se sont relevés très vite de ce désastre, ils en ont profité même et la police n’est pas toujours très motivée pour mener des enquêtes sérieuses d’autant plus qu’elle est parfois mise en cause.

Souvent dans les polars il y a des victimes secondaires, celles qui font avancer l’enquête mais concernent des personnages peu connus ou inconnus et la plupart du temps, on retrouve leur cadavre dans une impasse ou au fond d’un bois et basta ! L’enquête continue…  Ici, Joy Castro réussit, sans s’appesantir, en quelques phrases, à évoquer l’horreur de chaque meurtre, la souffrance des proches, le vide, les vies brisées avec une empathie telle qu’elle nous étourdit un peu. La violence devient plus qu’un climat ou une ambiance, elle est bien plus réelle quand on entrevoit l’abîme de souffrance qu’elle provoque.

Joy Castro construit son roman en mêlant habilement l’histoire de son personnage, celle de la ville à une enquête palpitante et intelligente, où sans surprise, les puissants sont prêts à tout pour le rester et le font sans vergogne et sans états d’âme.

Un roman noir passionnant et intelligent, singulièrement humain.

Raccoon

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