Alan Parks est un auteur de polars écossais qui a initié en 2017 un série en douze parties racontant la criminalité à Glasgow en 1974 dans les enquêtes d’un flic nommé Harry McCoy. Chaque affaire représente un mois de l’année. Commencée en 2017 avec Janvier noir,elle s’est poursuivie avec L’enfant de février, Bobby Mars forever et Les morts d’avril pour nous amener à ce Joli mois de mai dont Rivages n’a pas su bien rendre la dureté et la justesse d’un titre original May God Forgive.
« Le voile du deuil s’est abattu sur Glasgow: un salon de coiffure a été ravagé par un incendie qui fait 5 morts. Lorsque trois jeunes sont arrêtés, la foule de déchaîne. Mais sur le trajet vers la prison, le fourgon cellulaire est attaqué et les trois jeunes gens enlevés. Le corps de l’un d’eux est retrouvé le lendemain. L’inspecteur Harry McCoy n’a que peu de temps pour empêcher les deux autres de subir le même sort. »
Cinquième volet de la saga McCoy Joli mois de mai est certainement le plus réussi de la série. Depuis le début, tout en appréciant les histoires de Parks, il était impossible de ne pas le comparer à William McIlvanney et à sa série Laidlaw mettant un flic éponyme enquêtant dans les bas-fonds de Glasgow dans les années 70. Et on ne pouvait que déplorer que Parks n’avait pas encore bien su se détacher de ce lourd héritage et que ce McCoy n’était encore qu’une copie un peu pâle de Laidlaw. Et puis ce Joli mois de mai, d’un niveau bien supérieur aux précédents et nettement plus pointu dans son intrigue, permet de relativiser un peu une opinion peut-être prononcée prématurément comme parfois. J’ignore si c’est parce que l’affaire s’avère particulièrement tordue et éprouvante pour le lecteur. L’enquête est menée au comptoir, au fond des bières, de pub en pub et McCoy n’a pas trop le temps de se soucier de ses cauchemars intimes et familiaux. Il développe par contre une belle humanité quasiment insolite dans une Glasgow bien sale.
Joli mois de mai séduira les nombreux fans de Parks et pourrait aussi s’avérer être la meilleure manière d’entrer dans l’univers de l’Ecossais. Attention, ça pique un peu quand même.
Clete
Un petit truc en plus : tous ceux qui auront aimé ce roman pourront se jeter sur l’impeccable Retour de flamme de Liam McIlvanney racontant également un incendie criminel faisant des victimes innocentes commis à Glasgow en 1975…
« Né en 1969, Emanuel Dadoun vit à Paris. Après une adolescence passée dans les comics et la poésie, il mène des études de philosophie à La Sorbonne, rédige un mémoire sur l’anthropologie kantienne et court-circuite sa destinée de prof pour l’écriture. Grand amateur de Manchette et d’Edward Bunker, il est l’auteur de deux polars, Lazarus(2010) et Microphobie (2012) publiés aux éditions Sarbacane et d’un roman noir, La Machine (2019), édité à La Manufacture de Livres. Il a par ailleurs écrit un roman jeunesse, Kimpouss, publié par L’École des Loisirs. » Voilà les phrases d’une présentation officielle de l’auteur ci-présent. Oui, parfois, cela nous aide le travail préparé par d’autres (cf les 4e de couv’ largement utilisés par nos soins). Personne n’étant parfait ni exhaustif, Nyctalopes n’avait jamais eu l’occasion de parler du travail d’Emanuel Dadoun. Ceci va changer.
En pleine guerre de Sécession, un major français se voit confier une mission quasi impossible : acheminer à bord de trois bateaux à vapeur une précieuse cargaison de coton jusqu’au golfe du Mexique. À la tête d’un régiment disparate, constitué d’Américains, de Français, de Cajuns et d’Amérindiens, il va entraîner ses hommes dans une folle expédition, onirique et obstinée, au cœur des bayous labyrinthiques de Louisiane.
Comment ne pas sentir aspiré par les promesses d’un tel appât quand, comme moi, vous vous intéressez à l’histoire de l’Amérique du Nord et des Etats-Unis (parfois sous ses angles les plus méconnus ou improbables) et à son infusion dans la production romanesque ? Oui la fantaisie littéraire d’Emanuel Dadoun s’inspire de faits réels et de personnages historiques. Tandis que la France de Napoléon III profitait de la faiblesse des Etats-Unis, en proie à sa propre guerre civile, et envoyait une expédition – au final désastreuse – impérialiste au Mexique, des citoyens français décidaient de participer de leur propre chef au conflit, souvent parce qu’ils étaient des immigrants installés sur le sol américain, en voie d’assimilation. L’histoire a retenu la création de ces unités de volontaires au nord, les 53e et 55e New York (« Gardes Lafayette » et « Zouaves d’Épineuil »), a conservé par exemple le témoignage écrit du général Régis (de Keredern ! D’ascendance bretonne, gast) de Trobriand (Deux ans à la guerre du Potomac), plus tard général tunique bleue dans les Grandes Plaines. D’autres Français sont venus tout bonnement proposés leur sabre et leur culture guerrière aux acteurs du conflit : trois princes de la famille d’Orléans, le comte de Paris, le duc de Chartres et le prince de Joinville pour le Nord « libéral » et, notre personnage principal ici, un cas à part, Camille de Polignac, pour le Sud esclavagiste. Ils sont comme ça, les nobles, à la recherche d’un vent d’aventure dans leur moustache, d’une fidélité à un idéal chevaleresque, un baise-main à la dame et un regard pudique sur la société esclavagiste. Alors partons, avec Polignac et Dadoun, pour la Louisiane, sa touffeur, les méandres de ses fleuves à l’odeur de pourri.
Le décor et les circonstances de ces aventures c’est comme une serre sous plastique dont les parois retiennent et ressassent les gouttelettes de sueur, de sang projeté (parce qu’on y massacre allégrement, c’est la guerre), l’épaisseur des haleines, chargées de brandy ou d’angoisse, les brisures de rêves et d’idéaux. Mais sur l’ordure prospère une forme de beauté, une forme d’espoir. On ne sait pas si Emanuel Dadoun s’en est allé pagayer sur des bras du bayou, enveloppés de silence brumeux, de pétarades douces qui parlent de la décomposition dans les profondeurs, de hiatus dans la symphonie aviaire ou batracienne qui précèdent l’embuscade. On comprend juste, qu’avec ses mots, nous nous retrouvons avec lui, les braies trempées, les torses pelliculés de lentilles d’eau, pixels végétaux de ses descriptions, de ses ambiances, de ses scènes de violence brusque, de ses pensées qui s’échappent vers le passé ou l’avenir. C’est là sa belle réussite.
Ensuite, il faut dire la fuite inventive, l’exploration créative : à partir d’un limon historique, Emanuel Dadoun pétrit un artefact littéraire, humidifié sans doute avec ses lubies, ses projections, voire ses obsessions. Il a la délicatesse – peut-être la prudence – de nous en avertir en préface. Emanuel Dadoun a lu, il a ses références littéraires, voire mythologiques. Il a cherché avec intelligence à leur rendre hommage ou matière. Et il y aura donc quelque chose de grec et de tragique, un peu de philosophie et beaucoup de folie, un zeste aussi de Fitzcarraldo dans cette descente vers l’en-bas des fleuves qui préfèrent par endroits s’égarer plutôt que s’écouler…
Je ne dirais pas que tout est parfait dans ce texte d’un genre hybride. Mais je voudrais que soit salué le courage d’un auteur d’agripper un sujet personnel, de louvoyer entre grande et petite histoire dans un ailleurs qui paraît lointain, pourtant proche si nous le réalisons, autant que soit salué le courage d’un éditeur qui l’accompagne.
Stéphane Pair est un journaliste que l’on peut écouter sur les ondes de France Info lors de certaines affaires de justice ou faits divers. On l’avait découvert lors de son premier roman Elastique Nègre en 2017. Il y faisait un portrait fidèle, crédible de la Guadeloupe au sein d’une intrigue policière efficace.
Lié familialement aux Antilles, l’auteur est resté dans la Caraïbe pour nous raconter certaines des pages les plus noires de Haïti. Première république noire libre en 1804, le pays a connu depuis une histoire chaotique rythmée par des catastrophes climatiques (séismes, cyclones) et par les agissements des gouvernants provoquant misère, corruption, coups d’état, répression, élimination de l’opposition, vacance du pouvoir… De toutes ces apocalypses, la plus terrible peut-être, la plus représentative de l’horreur vécue par la population haïtienne est peut-être la période de 1957 à 1986, dates du règne de la famille Duvalier père et fils surnommés aimablement et faussement « Papa Doc » et « Bébé doc » qui ont instauré une dictature avec comme bras armé, les funestes « tontons macoutes » chargés des basses œuvres, tueurs masqués officiels des tyrans.
« 1971, Haïti. Rosalie Adolphe est certainement la femme la plus puissante du pays. Au service du président François Duvalier, elle traque sans pitié les opposants au régime, allant jusqu’à participer à de véritables massacres comme celui dans lequel la famille Sansaricq a perdu la vie.
1986, Sybille est la dernière survivante de la famille Sansaricq. Membre de la rébellion, elle cherche à se venger des miliciens qui ont brutalement tué les siens, vingt ans plus tôt. Accompagnée de Jacques, un trafiquant dont elle est éperdument amoureuse, elle est décidée à mettre fin au régime violent des Duvalier et à libérer Haïti. »
Basé sur le portrait de deux femmes que tout oppose mais liées par un drame, Furie caraïbe est un roman tout à fait recommandable pour toute personne qui s’intéresse à Haïti et à son chemin de croix de territoire abandonné des dieux. La plume appliquée de Stéphane Pair s’avère judicieuse pour nous montrer la sale réalité de l’époque, les combats perdus, les luttes désespérées des Haïtiens comme la répression aveugle des opposants, l’outrance, la violence du régime des Duvalier.
Sans trop insister avec le cadre historique, Stéphane Pair construit une intrigue addictive, faisant monter progressivement un suspense qui connaîtra son apogée lors de la rencontre des deux personnages principaux, Sybille, le dernier membre d’une famille assassinée par les tontons macoutes et Rosalie chef de cette milice, tout en montrant très justement le combat vers la liberté d’anonymes mais aussi des futurs dirigeants comme un certain père Aristide.
Texas forever, La maison du soleil levant, Robicheaux, New Iberia Blues, Une cathédrale à soi, Les jaloux. Depuis ses débuts, Nyctalopes a toujours été au rendez-vous des sorties de James Lee Burke que je considère, et de très loin, comme le meilleur auteur de noir ricain, tendance un peu cowboy du sud, à cheval entre Texas et Louisiane avec quelques incursions jusque dans le Montana ou au Colorado comme ici.
James Lee Burke a écrit, depuis ses débuts… en 1965, plus d’une quarantaine de romans dont certains sont toujours inédits en France. L’homme, que je pense immortel, a quand même 88 ans et s’il est aidé maintenant par sa fille Alafair également romancière, ses livraisons annuelles s’apparentent néanmoins à de petits miracles. Par ailleurs, une info qui ravira les fans, Robicheaux revient dans deux jours dans les librairies américaines dans une histoire au titre sobre mais prometteur « Clete ».
James Lee Burke est surtout connu pour sa série autour des enquêtes de Dave Robicheaux qui, aidé de son pote Clete Purcel, s’oppose aux puissants et défend les pauvres et les déshérités du bayou de Louisiane à New Iberia. Le top pour beaucoup de fans de Burke. Il a aussi écrit une autre série autour de la famille Holland, originaire du Texas et que l’on retrouve à différentes époques de l’histoire américaine ou texane. Dans cette saga Holland viennent se glisser trois romans autour de Aaron Holland Broussard que l’on a découvert ado des années 50 dans Les jaloux et qu’on retrouve adulte dans le Colorado, au milieu des années 60. La fin de cette trilogie, Every cloak rolled in blood, est déjà sortie outre atlantique.
« L’Ouest américain des années 1960 donne encore l’impression d’une nature édénique. Le romancier Aaron Holland Broussard (de la célèbre famille Holland) fait « la route » à bord de wagons de marchandises, pour trouver l’inspiration. Il s’arrête dans la région de Denver où il va faire la connaissance de Joanne McDuffy, une jeune étudiante douée pour la peinture. Ils éprouvent une attirance réciproque quasi immédiate… » mais chez Burke, il n’y a jamais très loin de l’Eden à l’enfer et Aaron va le connaître pour sauver Anne Jo, victime de ses mauvaises fréquentations. Une fois de plus les grands thèmes de Burke : la résilience, la rédemption, la filiation sont encore au rendez-vous. Son héros Aaron, écrivain en herbe, a beaucoup de traits de caractère identiques à Robicheaux. Certaines anecdotes ou situations ont déjà été racontées mais une fois de plus le talent de l’écrivain fait son œuvre et dès les premières pages, le vieux Jim, roi de l’incipit vous embarque. Les figures du mal sont, une fois de plus, terrifiantes et la crainte est amplifiée par des petits passages plus obscurs, à la limite du surnaturel, où on ne sait plus où est la réalité, la vérité.
Comme toujours chez Burke, les héros représentent le bien qui part en croisade contre les représentants du mal qui sont connus, identifiés dès le départ. Ces derniers temps, Burke y ajoute des pincées de surnaturel à doses homépathiques. Le roman prend son essor autour de ce combat cruel qui se termine souvent, mais pas toujours, par une fusillade digne d’un western.
Tout en restant assez succinct sur cette belle histoire où Aaron découvre la douleur de la désillusion et la cruauté de l’homme, ajoutons qu’ Un autre Eden, écrit par la plume mélancolique belle à en pleurer d’un James Lee Burke au sommet de son art porte un titre qui l’habille parfaitement.
« Depuis cette nuit dans le canyon, je n’ai jamais craint la mort, et elle ne me fait plus broyer du noir. J’irai même plus loin. Depuis cette nuit, je n’ai plus jamais eu peur de rien, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. »
La collection L’Ouest, le vrai poursuit son bonhomme de chemin en publiant ce printemps un nouvel opus qui inspira le film Four Faces West / 3000 $ mort ou vif d’Alan E. Green (1948), un des rares du genre à ne pas mettre en scène un combat à l’arme de poing. L’auteur peut se targuer d’avoir été un authentique westerner et lui-même cow-boy, une expérience qui inspira son œuvre, mélange de romans et nouvelles consacrés à un Ouest déjà crépusculaire.
Ross McEwen cambriole un magasin au Nouveau-Mexique avant de s’enfuir dans les montagnes, pourchassé par Pat Garrett et sa milice. Au bord de l’épuisement, le cow-boy aperçoit un moulin à vent et une cabane isolée. Il titube vers la source d’eau et l’abri pour ensuite découvrir qu’ils sont occupés par une famille de peones atteinte de diphtérie. « Je suis là pour aider » leur dit-il. Mais l’opiniâtre shérif va bientôt découvrir que McEwen n’est pas un desperado comme les autres…
C’est la première fois que la collection publie, non pas un roman mais une novella d’une centaine de pages. On peut regretter que l’introduction et l’issue de cette cavale dans les sierras nous soient données au travers des propos de personnages secondaires, assez lointains du héros, Ross McEwen, un procédé indirect presque daté. Toutefois quand enfin, Eugene Manlove Rhodes place son fugitif au cœur du récit, il est aisé de comprendre qu’il connaît parfaitement le territoire et les mœurs des caballeros du Nouveau-Mexique. Les paysages décrits avec acuité et les mouvements pleins de ruse et de sagacité du cavalier en fuite ne peuvent se justifier que par une intimité réelle avec le sujet.
De plus, Ross McEwen campe un cow-boy peu ordinaire, prolixe et ironique, même si ses remarques s’adressent avant tout aux oreilles de son cheval. Il n’y a rien chez lui du pistolero brutal. Le hold-up qui exige sa fuite, McEwen donne l’impression de l’avoir fait comme une mauvaise blague. Il est désormais dans le pétrin et compte sur sa science des sierras pour échapper à ses poursuivants qui ne lui feront pas de cadeau. Sur son chemin, le sort d’une famille mexicaine l’émeut. Il fait tous les efforts (et par la même, compromet ses chances de fuite) pour la secourir et rameuter de l’aide extérieure. Notre desperado a en fait un grand cœur. Lui sera-t-il suffisant pour survivre ?
De sympathiques signaux de fumée montent de l’horizon : L’Ouest, le vrai est de retour. Mais le format et la nature de cette récente publication font désirer plus que tout d’autres romans aussi flamboyants, aussi épiques que ceux des premières saisons.
« 1899. L’unité de l’Italie existe dans les cartes mais pas dans les cœurs des habitants. Un groupe de carabiniers venus des quatre coins du pays est envoyé pour combattre le banditisme en Sardaigne, un lieu où il y a beaucoup de crimes mais aucune dénonciation. Affecté dans un petit village sarde superstitieux et féroce, le jeune vice-brigadier turinois Ghibaudo est très surpris par une plainte pour vol. Il l’est moins lorsque, en examinant les lieux du larcin, il découvre le cadavre d’un des carabiniers. Il est accompagné par le brigadier Moretti, romain, fervent catholique et enfant de la haute société, adepte d’une nouvelle méthode qu’il essaie d’imposer avec enthousiasme : les empreintes digitales. Ghibaudo, lui, veut résoudre l’enquête en racontant les histoires et donc en découvrant les failles du récit. »
Rien de tel que le roman historique pour nous proposer du nouveau avec du vieux dont on ignore tout. Sans partir très loin, sans nécessité de créer des nouveaux univers ou des mondes en train de crever. Un petit voyage dans le temps à quelques miles de nos côtes a de quoi surprendre le lecteur. Et c’est ce qu’a très bien compris Sara Vallefuoco, jeune professeur d’école italienne, auteure de ce premier roman aux multiples atouts pour le lecteur patient et enclin à pénétrer dans ce monde secret d’une Sardaigne qui n’aime pas se livrer aux étrangers et encore moins s’ils sont carabiniers.
« Noir d’encre » est le surnom d’un des personnages les plus réussis, un môme du coin aux mains noires de l’encre des journaux livrés ou parcourus, de l’encre utilisée pour composer des lettres anonymes ou recopier les vers de poètes de village qui s’opposent dans des joutes villageoises sous les applaudissements et des hurlements d’une foule très friande de ces festivités. Cette tradition typiquement sarde peut se voir finalement comme une ancêtre du « slam ». Tout le monde peut y participer, les meilleurs sont adulés et récompensés et certains poètes comme nous le verrons dans le roman, atteignent le statut de stars et seront d’ailleurs un des moteurs du roman.
Même si les meurtres sont nombreux et les nuisibles très actifs, prévenons que le rythme du roman ne s’avère guère trépidant, se mettant au diapason de la vie quotidienne lente, monotone d’une campagne sarde pas encore très concernée ou touchée par les avancées technologiques de la fin du 19ème siècle, à l’opposé de Moretti un brigadier passionné par les nouvelles techniques balbutiantes d’investigation policière notamment la reconnaissance par les empreintes digitales. Son collègue et personnage principal de Noir d’encre , Ghibaudo Robespierre, lui s’attache beaucoup plus aux récits, tentant de trouver les failles dans les témoignages qui lui sont rapportés et se nourrissant souvent uniquement de l’incompréhension dans ce monde si éloigné du sien.
Si l’enquête est parfois un peu reléguée au second plan au profit d’un vaste panorama humain des campagnes éloignées de l’île, elle n’est jamais absente des pensées pourtant bien tourmentées d’un Ghibaudo se posant bien des questions existentielles. Il est certain que l’enquête aurait pu trouver son issue bien plus tôt mais la plume de Sara Vallefuoco, grâcieuse et délicieusement surannée, nous accompagne et nous ensorcelle gentiment tout en insistant sur le pouvoir de l’écriture et la violence déchaînée parfois par ceux qui la maîtrisent ou qui sont experts d’un discours.
Une plume qu’on aura beaucoup de plaisir à retrouver et pas forcément et uniquement dans le domaine du noir. Charmant !
Six ans séparent Fille de de Que la guerre est jolieparu en 2018. L’auteur est donc plutôt rare peut-être parce que l’homme Christian Roux a plusieurs cordes à son arc, exerçant aussi son talent en tant que scénariste, auteur, compositeur et interprète. Sachons donc apprécier à sa juste valeur la rareté de ce nouveau roman.
« Sam, 26 ans, est une solitaire. Mécanicienne hors pair, elle tient un garage sur les hauteurs de Cassis et semble mener une vie tranquille. Mais un jour, son passé ressurgit sous les traits de Franck, un homme qu’elle aurait souhaité ne jamais revoir, tout comme son père Antoine. Adolescente, elle a fait partie de leur bande de braqueurs, puis à 20 ans, elle les a quittés. Juste après son départ, un coup a mal tourné, Antoine a dû planquer le butin tandis que Franck s’est retrouvé derrière les barreaux. Aujourd’hui Franck veut récupérer le magot. Hélas Antoine a plus ou moins perdu la mémoire à la suite d’une crise cardiaque. Qui d’autre que Sam pour tenter de la lui rafraîchir ? »
Road trip, Fille de nous balade sur les routes les plus discrètes de France en compagnie de Sam jeune femme au caractère bien trempé et d’Antoine son père tous deux plongés dans le théâtre du passé, sur les chemins de la vérité. Un voyage périlleux pour retrouver la cache d’un trésor perdu dans les méandres du cerveau quasiment cramé d’Antoine et un retour aux origines du drame qui a scellé l’explosion de la famille : la fuite de Sam, la disparition de sa mère, le casse raté, l’arrestation… six ans plus tôt. Petit à petit, on entre dans le mystère et on se frotte à la douleur de Sam, aux horreurs du passé, aux erreurs coupables.
Il est certain que le thème du roman est loin d’être original mais on ne demande pas non plus aux auteurs de refaire le monde à chaque roman. Dans la multitude des histoires de relation filiale, de notion de famille, d’héritage du sang seuls le talent et l’écriture vous sauvent d’un possible ennui. Mais aucun souci, Christian Roux a déjà prouvé sa maîtrise à maintes reprises. Néanmoins, par la voix de Sam, il prévient le lecteur venu s’aventurer.
« Que les choses soient bien claires mon vieux. Je ne reviens pas. Je ne suis pas là pour jouer la grande dégoulinade hollywoodienne entre le pépère et sa fifille qui enfin se comprennent, se sont toujours aimés, mais la vie et blablabla et blablabla… Dès qu’on a retrouvé ce putain de trésor planqué dans ta putain de mémoire, tu rentres dans ton trou à rats, moi dans le mien, et basta, fin de l’histoire. » Il en sera bien autrement et de manière bien plus tragique durant 150 pages sèches, sans dorures, sans artifices faciles et pourtant si attachantes quand le narrateur puis l’auteur interpellent malicieusement le lecteur.
Il n’y a plus ni animaux, ni végétaux, et la seule nourriture disponible est la viande humaine. Ce qu’il reste de vie s’organise autour des halles, une immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité impitoyable, punissant le moindre faux pas d’abattage immédiat : il faut bien approvisionner la ville en viande fraiche.
Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur de Viande est un monstre ordinaire. Affamé perpétuel, obsédé par la viande, il comprend que le meilleur moyen d’en obtenir est de collaborer avec la police et de devenir un délateur professionnel. Mais, lui-même victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville…
Vous ne connaissez peut-être pas encore la petite maison d’édition des Monts Métallifères mais ses publications, intéressantes et particulièrement soignées, méritent toute votre attention. Il fallait oser publier Viande pour la première fois en France, œuvre de l’écrivain tchèque Martin Harníček, un court roman initialement publié en 1981 et qui, aussi bon soit-il, s’avèrera peu ragoûtant pour beaucoup et ne sera définitivement pas le livre préféré des végétariens.
Avec Viande, peut-être tenons nous le feel-bad book de l’année. La couleur est d’ailleurs annoncée par la collection dans laquelle celui-ci est publié, j’ai nommé Pb82, soit le plomb dans le tableau périodique des éléments. Une collection dédiée aux fictions plombantes ! Qui dit mieux ?
133 pages qui nous embarquent dans une spirale infernale. Dans une société dystopique totalitaire, notre narrateur est aux prises avec un système asservissant les gens par la faim, un système qui pousse les êtres humains à assouvir leurs instincts les plus primaires dans d’ignobles conditions. Ici, c’est le cannibalisme qui permet à l’humanité de survivre. Manger son prochain ou être mangé. Pour être le plus légal possible et ne pas finir abattu par la police, puis vendu sur un étal de boucher, il faut se faire remettre des tickets pour aller chercher sa viande dans des halls. Le hall de première classe pour les mieux lotis (la viande y est plus fraiche), de deuxième classe ou de troisième classe pour les plus miséreux qui n’ont le droit qu’à une viande infâme. La déshumanisation est totale et notre narrateur est obsédé par sa quête de viande. Mais dans sa lutte pour survivre, il va aller de déconvenue en déconvenue et terminer au plus bas de la société. Si en fuyant cette ville si suffocante il aura l’opportunité de trouver son salut, cela ne se passera comme on aurait pu l’espérer.
Viande est ce que l’on pourrait qualifier de littérature sans littérature. L’écriture à la première personne est complètement factuelle, crue, sans aucune empathie ou émotion. Rien n’est fait pour vous faire aimer Viande. L’expérience de lecture, bien que fluide et limpide dans le texte, se veut tout ce qu’il y a de plus désagréable et dérangeante. Nul plaisir à éprouver mais ça ne peut laisser indifférent.
Le roman de Martin Harníček est un roman trouble et dérangeant sur les rouages du mal. Une lecture percutante pour laquelle il faut avoir l’estomac bien accroché. A consommer de préférence à distance des repas.
Faisant suite à Le bourreau de Gaudi en 2014, Les muselés en 2016 et Docileen 2021, Malart est le quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Milo Malart de la police de Barcelone.
« A quelques milles des côtes barcelonaises un yacht dérive sans équipage. Il traîne deux filins auxquels sont accrochés les cadavres des propriétaires. A la scène : un couple d`entrepreneurs membres de la jet set locale mais pour l`inspecteur Malart, deux psychopathes à la perversité sans borne. Inculpés puis relaxés à la faveur de preuves falsifiées, ils constituent une névrose obsessionnelle pour Malart qui les traque depuis des années à l`insu de sa hiérarchie. Or, l`embarcation est saturée de l`ADN de l`inspecteur qui (opportunément ?) reste introuvable. En 60 heures d`une course effrénée, ses coéquipiers adoptent par un troublant mimétisme les méthodes peu orthodoxes du policier le plus révolté et empathique d`Espagne pour rétablir une vérité que certains voudraient taire. »
Malart a disparu et c’est un peu ballot pour un roman portant son nom… et où il incarne le rôle du coupable pour une fois. Tous ceux qui ont déjà suivi Milo et ses casseroles familiales, ses démons, ses obsessions morbides et son humanité renversante auront le même plaisir que d’habitude à évoluer dans cette intrigue retorse, racontée de manière originale. Les nouveaux lecteurs n’auront aucun mal à comprendre la psyché torturée de Milo Malart car s’il est absent, disparu une partie du roman, il occupe néanmoins le centre de l’histoire à défaut de vraiment s’y distinguer.
Une fois de plus, Aro Sainz de la Maza privilégie les comportements et la psychologie des personnages à l’action mais le roman s’emballe très vite. Le suspense s’avère addictif ; l’investigation, les recherches sont agrémentées de bons coups de théâtre. Un polar béton dans une Barcelone au cœur noir n’offrant plus la protection à ses malheureux.
Milo Malart certainement le meilleur flic apparu ces dernières années.
Épuisé par la firme gigantesque qui l’emploie, un avocat démissionne et tente de survivre dans un New York crépusculaire au début des années 2000. Un jour, frappe à sa porte Anna Reddick, une jeune femme qui lui demande de mettre la main sur une collection de livres rares subtilisée par son ancien mari. Il accepte cet argent facile et retrouve la trace du fautif. Quelques jours plus tard, une autre femme se présente à sa porte. Il s’agit de la véritable Anna Reddick qui lui annonce la mort de son mari et le charge de découvrir la vérité. Aidé par un poète vénézuélien, l’avocat se lance dans une enquête dont les seuls indices sont les livres collectionnés par le défunt.
La maison d’édition Le Gospel continue son bout de chemin dans le milieu de l’édition et se forge petit à petit son identité avec ses publications singulières. Nul crépuscule n’est trop puissant est le premier roman de Dwyer Murphy, ex-avocat, à être publié. La couverture est superbe, le titre fort et poétique, et les références citées (Paul Auster, Better call Saul, The long goodbye de Robert Altman) alléchantes. Mais vous savez ce que l’on dit, on ne juge pas un livre à sa couverture…
Tenter de s’étendre sur l’intrigue écrite ici par Dwyer Murphy est un peu vain. Ce que le synopsis nous dit et un peu tout ce qu’il y a en dire, dans le sens où, il n’y a pas vraiment d’intrigue. Ou plus exactement, l’intrigue ne semble pas du tout centrale. On peut supposer que c’est un choix, même si certain(e)s pourraient y voir là une maladresse.
Ecrit à la première personne, le roman de Dwyer Murphy, sous couvert d’une pseudo enquête de notre narrateur qui tente, sans grande conviction, de faire la lumière sur une potentielle histoire de fraude fiscale impliquant des livres, ainsi qu’un mort qui ne l’est peut-être pas, et une possible romance entre lui et la femme qui l’embauche, nous plonge avant tout dans une atmosphère. Cette atmosphère c’est le New York (plus spécifiquement Brooklyn) du milieu des années 2000, donc juste après le 11 septembre et avant l’émergence des smartphones et de la multiplication des accès à internet, en plein été et en pleine gentrification. On y déambule et on y rencontre toutes sortes de personnages, souvent désenchantés mais assez hauts en couleurs, dont pas mal ne semblent avoir aucun but, notre narrateur y compris. Pour être franc, notre personnage principal n’a rien d’attachant, manque de substance pour vraiment exister, et son apathie le définit plus que sa volonté. J’irai même jusqu’à dire que toute la galerie de personnages secondaires qui s’offre à nous sont plus concrets que lui.
Pour le style, c’est écrit. C’est même très écrit. On est dans l’exercice de style référencé et poétique. Quelque chose d’assez beau, d’assez immersif, mais qui peut également agacer. On peut trouver ça un peu pompeux. Aussi, ça paraît écrit sans véritables émotions. C’est assez froid et distant. Mais tout cela contribue à l’atmosphère particulière du livre. On peut y être sensible et se laisser porter, bien que l’on ne sache jamais si l’on va vraiment quelque part, ou y être totalement hermétique. Ceux qui cherchent l’action seront fatalement déçus. Pour citer le narrateur à propos du film Chinatown : « C’était mieux que dans mes souvenirs, plus calme, avec un éclairage intéressant, et une intrigue où il ne semblait pas se passer grand-chose. » Cette remarque peut tout aussi bien s’appliquer à notre roman. Même lui mettre l’étiquette « roman noir » me semble difficile. On n’est pas dans le noir franchement dur comme on en lit souvent aujourd’hui, et on n’est pas non plus dans le noir à l’ancienne, bien que la quatrième de couverture nous laisse entendre que ce serait un hommage aux classiques du genre. Paraitrait même qu’il réinvente le genre.
Je ne pense pas que Dwyer Murphy réinvente quoi que ce soit avec Nul crépuscule n’est trop puissant mais l’approche est particulière. Le roman étant difficilement catégorisable, il risque en revanche d’en frustrer ou d’en irriter plus d’un(e). Il est, à mon sens, un peu tout ce que l’on ne s’attend pas à ce qu’il soit. Plutôt que du roman noir, serait-il plus juste de dire que nous avons affaire à du noir atmosphérique ? Honnêtement, je ne sais que répondre. Mais il a un certain charme et la plume ne laisse pas indifférent. Un livre qui illustre parfaitement, une fois de plus, la devise de la maison d’édition Le Gospel : « Nos livres ne sont pas pour tout le monde. »
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