Chroniques noires et partisanes

Étiquette : denoel (Page 4 of 6)

AUX CONFINS DU MONDE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction : Marie Pierre Fiquet.


On sait très rapidement, et instinctivement, que l’on va s’engouffrer dans un ouvrage littéraire avec un grand L. Très rapidement car le ton est donné, car la plume marque de son empreinte dès la première page un journal d’une page de l’existence du géniteur. Tant dans la précocité de son entrée dans le monde des adultes que par les responsabilités lui incombant s’installent, alors, de profondes ambivalences jumelées à de légitimes questions d’une réflexion personnelle mal dégrossie. D’une trace directe, sans faux-semblant, sans verser dans la digression excessive, la patte nordique affiche ses atours et cette musique épurée.

« À dix-huit ans, fraîchement sorti du lycée, Karl Ove Knausgaard part vivre dans un petit village de pêcheurs au nord du cercle arctique, où il sera enseignant. Il n’a aucune passion pour ce métier, ni d’ailleurs pour aucun autre : ce qu’il veut, c’est mettre de côté assez d’argent pour voyager et se consacrer à l’écriture. Tout se passe bien dans un premier temps : il écrit quelques nouvelles, s’intègre à la communauté locale et attire même l’attention de plusieurs jolies jeunes femmes du village. S’installe peu à peu la nuit polaire, plongeant dans l’obscurité les somptueux paysages de la région et jetant un voile noir sur la vie de Karl Ove. L’inspiration vient à manquer, sa consommation d’alcool de plus en plus excessive lui vaut des trous de mémoire préoccupants, ses nombreuses tentatives pour perdre sa virginité se soldent par des échecs humiliants, et pour son plus grand malheur il commence à éprouver des sentiments pour l’une de ses élèves. 
Entrecoupé de flash-back où l’on découvre l’adolescence de Karl Ove, et grâce auxquels on distingue l’ombre omniprésente de son père, Aux confins du monde capture d’une main de maître le mélange enivrant d’euphorie et de confusion que chacun traverse à la fin de l’adolescence. »

L’auteur norvégien, né en 1968 vivant actuellement en Suède avec ses trois enfants, est considéré, par l’entremise de son incroyable autobiographie divisée en six volumes, comme un littérateur « nobellisable » en renouvelant le genre de l’autofiction.

Karl Ove mène sa barque dans le but de s’émanciper mais aussi dans l’ambition de concrétiser son doux songe de devenir écrivain.

Son détachement de « l’écrin familial » prendra forme en cette mission de professeur principal jouxtant la fin de ses études secondaires. L’indépendance et la survenue de concrètes responsabilités ne sont, bien entendu, pas sans écueils. Mais au sortir de l’adolescence et à l’orée de l’âge adulte résident des inflexions, des magnétismes où l’humoral est sur un piédestal. La sève est un moteur, elle est un leitmotiv. Tout comme l’impériosité socialisante festive qui scelle les amitiés, renforce son empreinte dans ce coin et cette communauté inconnus. On ressent inéluctablement le malaise dans la difficulté à s’affirmer, dans la difficulté à afficher des certitudes d’homme et de littérateur. Comme bien souvent la pente est abrupte, les accotements instables et la direction floue…Le trajet est fatalement semé d’embûches. Et c’est cette fragilité, cette profonde humanité, l’expression d’angoisses universelles qui rend le projet littéraire sincère et marquant.

L’écrit est beau car il est empreint d’une véracité sans nuances. La langue est touchante car elle n’est pas cérébrale mais cardiaque. Le verbe est fort, hypnotique car vécu et non choisi. S’y retrouver c’est s’y égarer, sans dissimuler ni les émotions, ni les poils qui s’hérissent, sans renoncer à l’idée que le passé reste constitutif de notre présent bien souvent dans son intégralité. L’empirisme est ainsi fait d’erreurs, d’hésitations, de tâtonnements tout en portant les stigmates de notre histoire incluse dans notre éducation, notre culture. Les confins du monde c’est une cellule forgée notre être singulier qui se veut paradoxal afin de nous ouvrir à autrui pour nous affirmer à nous même.

Dans cette période d’une vie où se côtoie une multitude d’ambivalents sentiments, les états extrêmes et brutaux se succèdent avec célérité. Sous couvert, donc, d’un récit de la rupture où vide et plein s’alternent, l’auteur scandinave nous gratifie d’un tour de force d’écriture sans détours ni ambages.

Réalisme vécu d’un littérateur exigeant un vital dynamisme !

Chouchou.

 

PISTE NOIRE de Antonio Manzini / Denoël / Sueurs froides.

Traduction: Samuel Sfez.

« Le commissaire Rocco Schiavone est romain jusqu’au bout des ongles : snob, macho et ronchon, il est doté d’un humour noir dévastateur. Muté à Champoluc dans le val d’Aoste, il vit son départ en province comme un exil. À son corps défendant, il doit quitter sa paire de Clarks adorée pour porter de répugnants après-ski et considère ses nouveaux collègues comme des ploucs.
Peu après son arrivée, on trouve le cadavre d’un homme sur une piste de ski, écrasé sous une dameuse. Accident ou meurtre? Quand le médecin légiste découvre un foulard dans la gorge de la victime, le doute n’est plus permis. Schiavone se plonge alors dans une enquête rocambolesque, freiné par son ignorance, voire son mépris, de la région et de ses usages. Mais certains habitants de cette vallée hostile et glaciale trouvent grâce à ses yeux. Notamment une habitante : la somptueuse Luisa Pec… »

J’avais beaucoup aimé la deuxième aventure de Rocco Schiavone Froid comme la mort , flic romain pur souche tendance exclusive, nommé dans la vallée d’Aoste et la troisième Maudit printemps  a d’ailleurs trouvé grâce aux yeux difficiles de Chouchou. L’été m’a semblé la bonne période pour lire le premier opus, qui, en général, installe le héros. Du coup, de par ma lecture précédente et postérieure dans le cycle Rocco Schiavone, je n’ai pas ou moins eu les surprises qui vous attendent en découvrant cet odieux et attachant sous-préfet (commissaire) qui vomit à la population locale son fort mécontentement d’exilé .

Les Ritals font vraiment de bons polars et Manzini devrait gagner ici, comme en Italie où une série de la RAI est consacrée aux enquêtes de Rocco Schiavone, un large public avec ces romans qui font décidemment penser que beaucoup d’auteurs transalpins ont été fortement et durablement influencés par les polars de Manchette ou de Fajardie. Le ton est vif, les dialogues sont au cordeau, il suinte des propos de Rocco beaucoup de méchanceté, d’ironie et de morgue, une contenance hautaine et méprisante pour tout ce qui n’est pas Rome. Rocco n’est pas un petit saint et demeure meurtri par des failles qui sont évoquées mais pas vraiment racontées : on installe juste le personnage. Alors, les fans de Camilleri trouveront peut-être que l’attitude de Rocco devant ses subordonnés ressemble un peu trop à celle de Montalbano envers ses adjoints ignares mais ce n’est que fugitif, au tout début, et totalement absent du deuxième roman. Si Rocco sait se montrer ignoble de manière quasi naturelle et spontanée, il peut apparaître par ailleurs, fort sympathique par ses démonstrations d’irritation et mauvaise foi tout comme ses petites habitudes : porter des clark’s dans la neige, fumer un petit pétard en arrivant au boulot le matin… Et puis c’est un Rital quand même et toutes ses relations avec les femmes sont autant de démonstrations réussies ou gravement plantées du charme à l’italienne.

« Je suis le pire des fils de pute, …Et je dois me faire face chaque jour. Dans le miroir, dans une flaque d’eau, quand je conduis, quand je mange et quand je vais aux chiottes. Et même quand je vois ce putain de ciel gris que vous avez par ici. Toujours. Un jour ou l’autre, je paierai mon dû. Mais je n’ai pas de cadavres innocents sur la conscience. Si d’après toi ça ne suffit pas, je m’en bats allègrement les couilles. »

« Piste noire » est un bon roman d’investigation, un whodunit qui fonctionne très bien, rien de génial (le second est bien meilleur encore) mais du solide, des preuves bien établies avec le souci du détail où on apprendra la vérité dans un lieu bien original et dans des circonstances très déplacées.

Parfait pour les vacances.

Wollanup.

 

LA CITE DU FUTUR de Robert Charles Wilson Denoël / Lunes d’encre.

Traduction : Henry-Luc Planchat.

Qui n’a jamais rêvé de vivre l’Ouest américain du temps des pionniers ? Respirer ce parfum d’antan, cet air non pollué encore vierge d’une civilisation oppressante ? Parcourir ces plaines ondoyantes du midwest et peut-être même apercevoir des troupeaux de bisons à l’état sauvage ! Et pour ceux que les joies bucoliques ne tentent pas, arpenter les rues de New York ou de San Francisco bien avant que les gratte-ciels n’en obscurcissent l’horizon de vaines promesses de grandeur, ne serait-ce pas le plus prodigieux des voyages ?

« L’authenticité est essentielle pour les profits. Les gens qui paient pour voir l’Ouest du XIXe siècle ne veulent pas d’un parc à thème où de faux cow-boys se la coulent douce dans un ranch et regardent Netflix en grignotant des Doritos. Ils souhaitent contempler l’Ouest authentique. » (Auguste Kemp)

Si l’aventure vous tente, elle est désormais à votre portée. C’est tout du moins ce que propose le milliardaire Auguste Kemp, sorte de génie à la Elon Musk. Ce dernier possède en effet une technologie fabuleuse appelée communément « le Miroir » qui permet le voyage dans le temps. Nous sommes donc invités, nous résidents du XXIe siècle, à embarquer pour un incroyable périple vers ce glorieux passé où sévissent encore cow-boys et indiens. L’invitation sera cependant de courte durée, puisque le portail temporel se refermera en 1877, soit cinq années après sa mise en service.

A Futurity, la ville bâtie en un temps record dans les plaines de l’Illinois par Kemp pour accueillir les touristes, tout est vrai. On ne se balade donc pas dans une sorte de « Westworld bis » pour ceux qui auraient pressenti l’éventuelle entourloupe. Futurity n’est pas non plus exclusivement peuplée par nos contemporains : afin d’augmenter sa source de business, Kemp a fait construire deux tours qui s’élèvent comme des flèches ardentes vers l’azur, constructions titanesques pour l’époque faisant office d’hôtel de luxe pour les nouveaux arrivants. Si La tour n°1 s’avère effectivement réservée aux touristes du futur, servant de base de départ à leurs pérégrinations, la tour n°2 ouvre ses portes quant à elle aux gens du XIXe afin de leur faire profiter des merveilles technologiques de notre époque. Enfin, de leur donner un aperçu édulcoré, dirons-nous.

C’est là que nous retrouvons Jesse Cullum, garde taciturne autochtone au passé flou et ayant participé à la construction de Futurity suite à des désagréments de voyage (on l’a jeté d’un train et il s’est retrouvé là sans le sou). C’est un grand jour pour la Cité, le général Grant est de visite et Jesse fait le planton dans le cordon de sécurité. Manque de bol, ça tombe sur lui : un homme va dégainer une sorte d’arme pas très catholique et tenter d’assassiner le président. Mais Jesse est rapide, et il en a vu d’autres…

Si l’idée d’une machine à explorer le temps n’est pas nouvelle, depuis H. G. Wells et tant d’autres qui en ont repris la thématique, elle n’en reste pas moins un outil puissant pour tout écrivain avide de plonger son lecteur dans les potentialités d’un monde parallèle. Robert Charles Wilson avait d’ailleurs lui-même déjà brillamment utilisé ce principe dans « les Chronolites » paru chez Gallimard au rayon Folio SF. Au delà du décalage induit et propre au merveilleux, l’idée est de se servir du voyage dans le temps pour soutenir un propos, une thèse, ouvrir une perspective nouvelle et finalement parler de notre présent. Peu importe que cette fameuse machine ait été inventée un bon millier de fois sous toutes ses coutures, ou plutôt sous tous ses boulons devrions-nous dire, l’essentiel est ailleurs.

En l’occurrence ici, la trame rocambolesque et savoureuse de Jesse Cullum nous amènera sur les rives humanistes de la tolérance, chère à l’auteur, envers celui dont on ne comprend pas forcement la culture et les moeurs. L’autochtone, l’indigène, le barbare au comportement impropre et scandaleux, c’est forcement toujours l’autre…

Le racisme, le sexisme et l’homophobie d’une époque feront ainsi face au dédain, à la trivialité et à la suffisance d’une autre. Wilson traite l’incompréhension des contemporains de ces deux époques qui se télescopent comme d’autres parleront d’interférence culturelle et de la difficulté d’accepter cet étranger qui nous regarde comme son égal.

Si le récit s’annonce par ailleurs alerte et léger, drôle et porté par un souffle épique propre au roman d’aventure – parfois violent comme tout bon western qui se respecte – il s’avérera également nimbé par moment d’une aura plus grave, état d’âme qui s’exprimera dans de nombreuses thématiques sous-jacentes parsemant le récit comme autant de zones plus sombres. On pense ici au drame du 11 septembre (l’image des deux tours n’est sans doute pas anodine) ou à celui du stress post-traumatique vécu par ces soldats rescapés des champs de batailles.

Ce qui nous amène au point névralgique de cette chronique : la grande force de Robert Charles Wilson, c’est son humanité ainsi que la justesse avec laquelle il dépeint ses personnages et la qualité des relations qu’ils tissent les uns les autres au cours de l’aventure. Tout sonne juste, on est à mille lieux des stéréotypes fastidieux servant la soupe à un récit bancal. Il y a des moments de grâce chez Wilson, des petits moments de magie où les personnages prennent vie au delà de la trame principale pour notre plus grand bonheur.

L’auteur canadien signe ici une nouvelle grande fresque dans l’épopée spatio-temporelle, cinglante et haletante comme un bon vieux western, mais aussi touchante et vibrante d’une humanité qui colmate ses failles comme elle peut.

Wangobi.

LATIUM de Romain Lucazeau (tome I et II) / Denoël/Lunes d’encre

 

Romain Lucazeau est le lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2017 du meilleur roman francophone, distinction qu’il recevra à Saint Malo le 4 juin prochain à l’occasion du festival « Etonnants Voyageurs » pour son premier roman Latium, sorti fin 2016 chez Lunes d’encre. La nouvelle fera grand bruit au sein du petit monde de la science-fiction française, n’en doutons pas, et mérite que l’on s’y intéresse de plus près. Gilles Dumay, son éditeur, a même été jusqu’à dire « qu’ il est le parfait exemple de la SF que j’ai toujours souhaité publier, qui fait autant rêver que réfléchir (et dont « Dune » m’a toujours semblé être l’archétype insurpassable). ».

Qu’en est-il exactement ? Ouvrons les quelques 449 pages de son premier volet afin de nous faire une idée du phénomène.

Et si Rome était vraiment éternelle ? Qu’elle avait propulsé ses philosophes les plus audacieux au sein des étoiles ? La mystique pythagoricienne et la réminiscence platonicienne chevauchant de conserve des automates intelligents sur les routes galactiques de la sentience et du libre arbitre : telle est la vision lumineuse que Romain Lucazeau souhaite nous faire partager au travers de son diptyque Latium.

Cet ancien normalien de 35 ans, agrégé de philosophie et qui enseigna à Science-Po Paris avant de de devenir consultant, frappe fort dans son premier roman. C’est un coup de maître. Si les aficionados du genre avaient déjà pu préalablement goûter à la saveur antique de ses nouvelles, force est de constater que ce jeune auteur restait pour le grand public nettement méconnu. Cet état de fait n’est plus de mise, les trois coups viennent d’ailleurs de sonner et le rideau se lève sur les étendues glacées du cosmos :

Une Nef, véritable machine de guerre s’étendant sur des dizaines de kilomètres y git inexorablement, quasi-éteinte à elle-même et au monde. Ce colosse de métal est un automate computationnel, un assemblage de programmes plus ou moins complexes organisant et participant à un tout dénommé Plautine. Cette Intelligence pour l’instant endormie s’est mise en quête de l’Homme, dont elle tire son origine. Disparue depuis des millénaires, annihilée après une mystérieuse hécatombe, l’humanité semble avoir en effet bel et bien déserté le cosmos.

Or sans l’homme, point de salut : la privation du créateur incarné rend l’éternité des machines impensable. Elles deviennent folles, amputées qu’elles sont de leur raison d’être, impuissantes à contrôler la menace extérieure. Car les barbares forcent les frontières du bras d’Orion, prêts à fondre sur cet ersatz d’humanité mécanique restant. Les semblables de Plautine en attente de son hypothétique retour se sont d’ailleurs retranchées dans l’Urbs, cité bâtie aux abords du système solaire des origines. L’espoir semble bien maigre, quand surgit soudain un signal des profondeurs de l’espace…

Le décor étant planté, on n’en dira pas plus de l’intrigue et des protagoniste en jeu tant le plaisir de la découverte est grand. Le récit s’annonce gorgé de « sens of wonder » propre à toutes les grandes épopées SF, porté ici au pinacle d’une écriture savante et fluide, ciselée de main d’orfèvre, étourdissante d’envolées conceptuelles mais jamais pompeuse. On pourrait croire dans ce théâtre de machines à une hard SF mâtinée d’allégories métaphysiques assommantes et inaccessibles au néophyte : il n’en est rien !

Il y a en effet une grande poésie sous la plume de Lucazeau, et même un coup de pinceau à la Miyazaki rapprochant l’oeuvre des paysages oniriques et épiques propres à l’enfance. Ainsi la geste homérique des hommes-chiens du proconsul Othon, ou celle plus humble mais non moins touchante du petit robot scarabée Virgil délivrant Plautine de ses propres entrailles de fer et de feu.

Et quel incroyable paradoxe que de voir ces Nefs, demi-dieux mécaniques ayant le pouvoir d’embraser et de réduire à néant des planètes entières, soumises à l’absence de leur primate de créateur !

Un noeud épineux et oedipien propre à cette tragédie spatiale post-humaine que nous propose de démêler Romain Lucazeau, qui aime visiblement Corneille, les monadologies de Leibnitz et le théâtre antique. Cette quête ontologique s’inscrit donc avec brio comme un prolongement des fresques dantesques élevées par les géants de la science-fiction que sont Dan Simmons, Iain M. Banks, Asimov et même K. Dick.

L’aventure nous portera jusqu’au rivage de l’Urbs, à ses intrigues de palais et bien évidemment jusqu’à sa révélation finale, mais il me semble avoir écrit préalablement que je n’en dirai pas plus.

Aux lecteurs qui se sont déjà régalés des deux tomes de Latium, notons que l’excellente nouvelle « De si tendres adieux » est parue dans le Bifrost n°84, faisant écho au trio Béréniké, Antiochus et Titus dans une sorte de préquelle à l’épopée présente.

Aux autres, je ne saurais que trop recommander cette lecture captivante, inaugurant le parcours, on l’espère bien, d’un futur grand de la science-fiction française.

Wangobi

COYOTE de Colin Winnette / Denoël.

Traduction : Sarah Gurcel (Etats unis)

La perte d’un enfant c’est un démembrement, c’est une déchirure irréversible,  c’est une acidité qui ronge les entrailles et délite l’âme. Un couple désincarné sorti d’un cadre localisable se voit faire face à ce drame. Mais les zones d’ombres existent, persistent. La dissection de cette tragédie accouche d’un roman noir où le répit n’a pas sa place dans cette nerveuse novella. Colin Winette a voulu façonner un mégalithe dans l’abrasion dans l’éclat de la percussion pour en extraire une poudre âcre, putride.

« Quelque part au cœur de l’Amérique, dans une bicoque isolée au fond des bois. Des parents couchent leur fillette de trois ans, comme tous les soirs. Le lendemain matin, ils trouvent un lit vide. La petite a disparu sans laisser de traces. La mère raconte les jours qui ont suivi : les plateaux télé sur lesquels ils se rendent, avec son mari, pour crier leur désespoir, l’enquête des policiers, puis le silence, l’oubli. Mais la mère dit-elle toute la vérité? 

Maniant la plume comme un Poe des temps modernes, Colin Winnette nous laisse entrevoir les divagations d’un esprit détraqué, d’autant plus angoissantes que cette mère est aveugle à sa propre folie. Coyote est un conte sur la noirceur et la folie des hommes, un roman profondément marquant, difficile à lâcher et encore plus à oublier.

Un conte noir et cruel, made in America. »

Colin Winette natif du Texas a reçu de nombreux prix aux Etats-Unis pour ses romans et nouvelles.

L’histoire prend sa source d’une banale horreur et se développe sur un postulat basique et logique. Les questions s’imposent sur les circonstances de la disparition, sur les stratégies à mettre en œuvre pour tenter de résoudre l’énigme, sur la faculté à continuer de vivre en pareil contexte. On assiste aux réactions du couple dans leurs ambivalences, dans leurs oppositions face à ce drame. La violence est ancrée dans ces lignes suintant la mélancolie, suintant la rage, suintant le déni, suintant le refus d’abdiquer tout en creusant inexorablement un tertre dans les sentiments contradictoires de deux êtres lacérés.

La vivacité du récit imposée par son géniteur dénote de la lourdeur des esprits du couple, il raye ou hachure de la léthargie de parents reclus dans une peine artésienne. Bien que l’on soit les spectateurs de scènes paradoxales où les conventions s’affolent et se réduisent au silence, imparablement la dichotomie entre souffrance et vie du quotidien s’affiche et se distingue dans une inexorable lassitude de la souffrance intérieure, viscérale.

Coyote être esseulé qui exprime son existence dans la rudesse de son isolement sans outrepasser sa responsabilité nucléaire et affective.

Rugosité acrylique d’une vacuité filiale !

Chouchou.

CABARET BIARRITZ de José C. Vales / Denoël

Traduction : Margot Nguyen Béraud.

Biarritz, chiberta son golf, la chambre d’amour d’Anglet la ville limitrophe, le lieu de villégiature de l’impératrice Eugénie, le rocher de la Vierge, son image estampillée d’une certaine bourgeoisie et d’un goût assumé pour l’ostentatoire revêtait une place de choix à la Belle Époque. Et cette Belle Époque n’offrait pas que l’exclusivité du grand mais était nécessairement le carrefour d’inégalités, le lieu de passage et d’une certaine cohabitation de différentes couches sociales. On est donc plongé dans ce Deauville basque aux prises avec un drame qui attise les velléités journalistiques à la rubrique des chiens écrasés.

« 1938. Georges Miet, un jeune écrivain fougueux, se lance dans l’écriture d’un roman sur un drame survenu à Biarritz près de quinze ans auparavant : le corps d’une jeune libraire retrouvé dans le port avait plongé la ville dans un profond émoi. Il en est sûr, ce roman sera son chef-d’œuvre.

Georges commence alors son enquête dans l’élégante station balnéaire. Il interroge tous les acteurs de la frétillante cité – employés de maison, grands bourgeois, gendarmes, journalistes et bonnes sœurs –, nous faisant pénétrer dans l’alcôve sombre d’une bourgeoise de province, mais aussi dans les cabarets, les bordels de luxe et les restaurants les plus chics. »

Né en 1965 l’auteur a étudié la littérature espagnole à l’université de Salamanque se spécialisant par la suite dans la philosophie et l’esthétique de la littérature romantique. Cet ouvrage a reçu le prix Nadal (pendant du prix Goncourt français) en 2015.

C’est sous la forme d’une enquête documentaire d’un gratteux du nom de Georges Miet que le récit se présente en s’attachant à narrer la tragédie, « une tragédie », par les paroles et visions de différents protagonistes plus ou moins proches de la suppliciée. De ce défilé de personnages l’on perçoit aussi , et surtout, la description d’une époque, d’une société, d’un temps qui parait plus de l’enveloppe que du contenu. L’esprit volage mêlé aux plaisirs artificiels accentuait un trait vouant à creuser le fossé dans cette communauté spastique de son rang ou de son sang. Déterminisme d’une place dans la société et croquis enjoliveur médiatique fondaient cette ère, mais a t-elle évolué ?

Avec un amusement réel d’écriture mêlé à une volonté de retranscription stylistique collant à ces années, l’auteur nous livre un tableau figuratif montrant son adéquate documentation. Sa plume virevolte, sa pensée est cadrée afin d’y développer les détails d’une histoire dans l’Histoire. Il y a beaucoup de vies dans ces lignes, beaucoup d’images idéalisées de ces années folles laissant des existences sur le bord des rives.

Un cabaret possède une bien belle devanture or l’arrière scène recèle parfois de pathétiques vérités. Biarritz et cabaret sont donc deux termes, un  commun l’autre propre, possédant de bien consternantes similitudes.

Écriture acérée qui sait se départir du drame inhérent et se montrer légère afin d’accentuer ce contexte.

Beau livre d’époque, sociétal et littéraire !

Chouchou.

LUNA de Ian McDonald / Denoël Lunes d’Encre.

Traduction : Gilles Goullet.

La lune en 2110 : un satellite appartenant à la Lunar Development Corporation où près de 2 millions d’âmes vivent dans des installations high-tech et servent les nouvelles dynasties qui se partagent le pouvoir et en exploitent les richesses, les Cinq Dragons.

Les Corta, dernière de ces familles à s’être hissée au sommet du pouvoir, gèrent l’extraction et la commercialisation de l’hélium 3, le gaz qui fournit l’énergie à la Terre. Les Mackenzie, rivaux de longue date, extraient les métaux. Les Asamoah se sont concentrés sur l’agriculture et la bio-ingénierie. Les Vorontsov sur le transport et les différentes infrastructures qui en dépendent. Les Sun, pour finir enfin, sont passés maîtres dans l’art de la haute technologie.

Marina Calzaghe, elle, est fraichement débarquée sur Luna. C’est une « Joe Moonbeam » pour reprendre l’expression populaire, un pied-tendre. Passablement en galère peu après son arrivée, c’est à travers son regard que l’on découvre émerveillé et plein d’effroi ce nouveau monde : un eldorado sans pitié, cocktail étourdissant de cultures et d’opportunités. Un monde en vase clos dont elle devra maîtriser les codes si elle désire rester en vie.

« Luna c’est Dallas dans l’espace »

Intrigues de palais, violence, coups de vices, espionnage, sexe, mensonges et trahisons. L’univers de Luna est effectivement impitoyable… mais aussi furieusement chic et glamour !

C’est un microcosme ultra libéral économiquement, féodal dans son organisation politique et ultra libéré au niveau des mœurs. Le système judiciaire y est limité à sa plus simple expression : pas de droit pénal ou civil. Pour éviter toute lourdeur et pesanteur administrative, tout est négociable sur Luna, contractuel… et se gère d’un clic de rétine ou d’un coup de couteau.

De l’aveu même du génial Ian McDonald, ce premier volet d’une trilogie se situerait donc à mi-chemin de la fameuse saga texane secouant la famille Ewing et de la série à succès « Game of Thrones ». L’argument commercial est certes louable, il élude cependant tout un pan magistral du récit.

Si ce dernier de ses cinq romans sortis chez Lunes d’encre reprend en effet les recettes des télénovelas et autres séries de renom, il développe surtout une palette impressionnante de thématiques et de visions bien plus personnelles chères à l’auteur, scientifiquement crédibles, mais aussi humanistes et profondes.

Que l’on ne s’y trompe pas : les atours sont légers, la plume suave et alerte, mais c’est bien l’ombre dantesque d’une tragédie shakespearienne ou d’un « Dune » de Frank Herbert que l’on voit rôder sur le régolite lunaire.

L’approche socio-historique, la finesse psychologique des personnages et la fougue jubilatoire de cet opus en font véritablement une œuvre d’une grande force et d’une grande justesse qu’on dévorera d’un bout à l’autre.

Ian McDonald est né en 1960, à Manchester. Décrit comme postcyberpunk, cet anglais émigré à Belfast cumule les succès et les prix littéraires depuis de nombreuses années.

Les droits de Luna on été achetés par CBS. Une adaptation pour la télévision est en cours de production.

Wangobi

PS: Et pour l’illustration sonore, j’ai choisi la grande Billie Holiday et son fameux Blue Moon, titre évoquant bien évidemment le cocktail éponyme « guest star » dans les salons huppés du satellite lunaire.. Je serais d’ailleurs bien surpris que la CBS ne rachète pas les droits d’une des nombreuses versions de ce morceau pour la balancer dans le jukebox de leur BO 😉

 

 

LES VIEILLES FILLES de Pagan Kennedy : Denoël et d’Ailleurs.

Traduction : Philippe Brossaud (Etats Unis).

Telle votre écharpe fétiche qui ne vous quitte jamais, tel un gilet, un pull, étoilé de bouloches que vous rêvez d’enfiler dès votre retour du taf sous les frimas hivernaux, votre veste de jean en lambeaux que vous rejetez de livrer au rebut, ce bouquin a une attache singulière, une aura définitive, envoûtante. Dans celui-ci deux pôles antagonistes fusionnent et leur choix de vie décrit, en quelque sorte, une liberté retrouvée, expurgée.

« Dans l’Amérique des sixties, deux sœurs d’une trentaine d’années vivent coupées du monde, seules avec leur père malade. Quand il décède, c’est la libération! Chouette, se dit Frannie, je vais pouvoir passer le reste de mes jours avec ma sœur, une vraie vie de vieilles filles, le rêve!

Extra, je vais enfin m’amuser, rire, découvrir le monde… et les hommes, pense Doris.

Les deux sœurs décident de se lancer dans un road-trip décoiffant à bord de leur Plymouth bien-aimée. » Continue reading

MOUNTAIN STORY de Lori Lansens / Denoël.

Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné (Anglais canadien)

La montagne, théâtre magistral d’une dramaturgie rude pour quatre randonneurs, plante irrémédiablement ce décor singulier d’espace, d’introspection et, paradoxalement, aussi de communions multiples.

« Un matin d’hiver, quatre randonneurs se retrouvent dans la cabine d’un téléphérique qui les dépose en haut d’Angel’s Peak. La météo change brusquement et une tempête de neige les bloque en altitude. Bravant une contrée aussi sublime qu’inhospitalière, Nola, Bridget, Vonn et Wolf – qui ne se connaissaient pas vingt-quatre heures plus tôt – seront confrontés à une question terrible : quels sacrifices sont-ils prêts à consentir pour sauver la vie d’un inconnu? » Continue reading

PETITE FLEUR (Jamais ne meurt) de Iosi havilio/ éditions Denoël / collection Y

Traduction : Margot Nguyen-Béraud (Argentine)

La découverte accidentelle d’une capacité, d’un pouvoir de l’ordre du divin, tout en possédant l’attribut maléfique en miroir, projette José dans des questionnements légitimes. L’auteur emmènera le lecteur dans sa réflexion intime dans l’affrontement de sentiments opposés tiraillé par une base culturelle et éducationnelle traditionnelles, communes. Continue reading

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