« Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des éléments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? »
A plus de 1000 km de la première côte, l’île Shearwater va être le théâtre d’un huis clos entre la famille de Dominic et cette « intruse ». On apprend très vite que cette femme, Rowan, ne s’est pas échouée là par hasard. Dès les premières pages, on se rend compte du malaise, de la gêne de Dominic à l’arrivée de cette femme dans ce petit monde insulaire balayé par les tempêtes alors qu’ils vont devoir bientôt partir. Si Rowan comme Dominic ont beaucoup de choses à dissimuler, il en est de même pour les trois enfants troublants et passionnants, chacun à sa manière.
Actes sud présente Les fantômes de Shearwater comme un thriller polyphonique et il l’est de belle manière dans son final, mais c’est avant tout le récit de la fin d’un monde, envahi et bientôt submergé par l’océan. « Que faut-il garder d’un monde qui s’effondre ? » semble être une des questions du roman qui cultive de manière plaisante et parfois surprenante une réflexion écologique et de beaux instantanés sur la beauté et la fragilité du monde.
La réussite du roman tient à la qualité des personnages, à leur originalité, à leur part d’ombre que Charlotte McConaghy ne dévoile qu’au compte-gouttes, plus intéressée à montrer et à célébrer l’intelligence et l’obstination à vivre dans un théâtre originel généralement martyrisé par l’Homme. Néanmoins, malgré une certaine indolence dans la narration, tempérée par de petits détails offerts au lecteur se languissant, la dernière partie du roman prendra les couleurs d’un thriller à un moment où chacun a beaucoup à perdre.
Un peu éloigné des romans que l’on vous propose d’habitude, Les fantômes de Shearwater s’avère fort recommandable par sa construction superbement maîtrisée, son intensité dans le final et pour l’extrême humanité qui se dégage de ces pages.
Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.
« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.
Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.
Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.
Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…
Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.
Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.
Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…
Dans un immeuble délabré d’un quartier populaire de Tripoli, plusieurs histoires s’entrecroisent : celle de Hassan, d’abord, adolescent fantasque, insomniaque et mutique, loup solitaire maltraité par ses congénères et qui prétend entrer en communication avec les morts ; puis celles de son père Ziad, tombé follement amoureux dans sa jeunesse d’une prostituée transgenre ; de sa mère Saadiyé, le seul être qu’il aime au monde ; de sa grand-mère surtout, Chamsé, issue d’une tribu bédouine, dont le cadavre mutilé sera découvert dans le fleuve qui traverse la ville. D’autres personnages insolites, mais aussi des esprits et des monstres, surgissent dans ce sombre tableau qui oscille constamment entre passé et présent, rêve et réalité.
Il ne me fallait pas plus qu’un « n’est pas sans rappeler les dirty novels d’un Charles Bukowski » apposé par l’éditeur sur le livre, en l’occurrence Actes Sud, et de savoir qui plus est que l’on a affaire à un écrivain libanais, pour attiser ma curiosité et me donner envie de lire ce roman, Le Loup de la famille, du très prometteur Souhaib Ayoub.
« J’étais un cœur meurtri, qui détestait mes frères, mon père, ma grand-mère, la famille de ma mère et l’univers tout entier. J’étais ce fauve dans la blanche forêt. Un fauve errant derrière les brumes et les secrets des autres. J’étais le cœur de ma mère, qui dormait dedans, sur son canapé, au milieu des débris de nous tous, sur ce tissu défraîchi aux motifs de fleurs de jardin. »
Si vous voulez du noir, autant vous dire que vous ne ne serez pas déçu. Souhaib Ayoub nous embarque dans les quartiers pauvres de Tripoli et ses bas-fonds peuplés de marginaux en tous genres. Il y tisse un récit politique et social fragmenté où les histoires de personnages principaux et secondaires s’entrecroisent sur une temporalité allant de 1965 à 2013. Toutes ces scènes de vie, ces histoires, sont des strates qui nous donnent une perception de la ville du point de vue des oubliés. En abordant différents thèmes tels que la misère, la violence, l’amour, la mort, la sexualité, la guerre ou la perte, Souhaib Ayoub dépeint des réalités tragiques où les vies finissent souvent brutalement. Les femmes y sont particulièrement mises en avant, des femmes qui disparaissent quand elles ne sont pas assassinées. Une enquête, menée par un enquêteur à l’image des marginaux qui l’entoure, traverse d’ailleurs ces pages qui prennent alors des allures de polar qui n’en est pas un, ou qui ne peut véritablement en être un dans un système si chaotique où la justice peine à exister.
« Il n’y avait qu’elle dans cette ruelle où lui parvenait la rumeur des combattants qui se glissaient dans les rues drapées de noir. Quittant leurs lignes de front, ils s’enfonçaient dans ces petits quartiers repliés sur eux-mêmes comme des grottes, oubliés depuis le temps des mamelouks, qui les avaient conçus selon un plan militaire. Les collègues de Dolce Vita n’étaient pas venues travailler. Certaines avaient été tuées par balle – on avait aligné leurs corps dans les oliveraies de la colline Abou Samra. D’autres avaient été égorgées au couteau et jetées dans la vallée de Qadicha. Chez Salwa, on n’ouvrait plus la porte qu’aux clients de confiance depuis ce jour où des miliciens inconnus y avaient fait irruption. Ils avaient menacé les filles et enlevé les Alaouites – on ignorait ce qu’elles étaient devenues. »
Sous la plume brute empreinte de réalisme sale et poétique de Souhaib Ayoub, on sent et on goûte cette ville délabrée et hantée par des personnages sur la brèche. Il a l’art et la manière pour mettre en lumière cette ville souterraine où règne quelque chose de sombre mais tristement humain. On est instantanément gagné par cette atmosphère étouffante et bouillonnante dans laquelle s’instille la peur. Sa connaissance du terrain s’allie à merveille avec son travail d’écriture pour un résultat indéniablement singulier.
« En grandissant, je compris que nous héritons de la peur de nos parents, comme nous héritons de leur couleur de peau, de leurs yeux, de leurs traits de caractère, et aussi de leur haine. Pinçant le fil de cette haine entre nos doigts, nous l’étirons de génération en génération, jusqu’à ce qu’il finisse par s’enrouler autour de notre cou. Alors nous mourrons. La mort devient cet autre fil qui nous relie les uns aux autres dans notre nouveau voyage. »
Quelle fascinante plongée dans Tripoli qu’est Le Loup de la famille ! Un roman court et sinueux, particulièrement dense, qui imprime dans votre cerveau des images parfois dures mais puissantes. Souhaib Ayoub signe ce qui sera certainement l’une des lectures les plus frappantes de 2025.
« Hjorth & Rosenfeldt frappent à nouveau avec ce dernier opus de leur série phénomène consacrée au profileur Sébastian Bergman. » (Actes Sud)
Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt sont deux scénaristes et producteurs suédois qui connaissent quelques succès dans les « polars nordiques » ! Il s’agit en effet du 8ème tome de la série Dark secrets, qui, au début, (2011), devait être une trilogie…
Je les ai tous lus …mais Nyctalopes n’en a retenu aucun…d’où une certaine inquiétude de ma part, FORCÉMENT ! et l’impression de me faire l’avocate du diable…
Le diable étant … Sébastian Bergman lui-même !
Sébastien Bergman est un psychologue et profileur expérimenté et ancien policier. Dès que la police, et plus précisément, la police criminelle suédoise, s’embourbe, elle fait appel à lui. Il est brillant et imbattable dans son domaine… MAIS : antipathique, égocentrique, cavaleur, arrogant, cynique. Il se fait détester de tout le monde sauf…de certains lecteurs assidus qui sont les seuls à connaître ses failles. Il est devenu au fil du temps un grand-père que la petite Amanda adore. (l’espoir d’amélioration est donc permis !)
Au cours des enquêtes on s’est attaché à Torkel, Vanja, Carlos, Billy…
Et Billy, parlons-en : le collègue, le policier exemplaire, l’ami… vient d’être arrêté : c’est un tueur en série : « Il a tué huit personnes. Parce qu’il le voulait. Parce qu’il y prenait du plaisir. » Et cette découverte sidérante met l’avenir de la section de la police criminelle (avec, en plus, ses intrigues et ses luttes de pouvoir proches du pouvoir politique) dans une mauvaise posture pour affronter la nouvelle enquête : celle d’un meurtrier qui semble vouloir se venger de Sébastien Bergman, et lui lancer un défi .Mais se venger de quoi ?
«La femme dans le coffre de la voiture était la première. Combien en faudrait-il d’autres, cela dépendrait de son adversaire : était-il aussi malin qu’il le prétendait ? Ce salaud arrogant. Sébastian Bergman.»
Contrairement à certains auteurs habitués aux longues séries, Hjorth et Rosenfeldt n’entravent pas l’intrigue avec de nombreux ressassements. Les allusions aux histoires précédentes sont concises et s’inscrivent juste dans la compréhension ponctuelle des éléments de l’enquête.
Bien sûr, comme d’habitude, la vie personnelle de Bergman s’imbrique dans sa vie professionnelle : Le lecteur est dans le secret depuis longtemps : Sébastien a perdu sa femme et sa petite fille de trois ans dans un Tsunami , en 2004, en Thaïlande. Mais « que s’est-il réellement passé ce Noël-là, il y a presque vingt ans ? »
Vingt ans de deuil pendant lesquels Bergman s’est peut-être fabriqué de toutes pièces ce rôle de dinosaure autodestructeur et insupportable?… Ce rôle qu’il a joué si longtemps lui permettra-t-il d’en endosser un nouveau si un évènement bouleversant surgit ? En est-il capable ?
L’écriture est nette, précise, sans fioritures, elle va direct à l’essentiel …
Dans Le fardeau du passé il y a un savoir-faire indéniable qui maintient le suspens constant… Pas beaucoup de nuances, ni de sensibilité, ni peut-être de subtilité mais seulement du travail bien fait, bien agencé. Peut-être avons-nous là, le reflet d’un système implacable, technique et froid, celui de la police suédoise ou…d’ailleurs.
Trois enterrements est le premier roman du dramaturge Anders Lustgareten dont la pièce Lanpedusa a été jouée dans quarante pays. Cette attention à la tragédie des migrants s’avère le principal moteur de ce roman.
« Comment Cherry, infirmière et mère de deux enfants, s’est-elle retrouvée en cavale au volant d’une décapotable rose, flanquée d’un policier menotté et du cadavre d’un réfugié assassiné ? Dans quelle quête pour la justice s’est-elle embarquée ? À ses trousses, un inspecteur de police raciste et enragé… Mais que peut bien faire d’autre une femme dotée d’une conscience dans l’Angleterre d’aujourd’hui ? »
Fan de « Thema et Louise », Cherry s’embarque dans une histoire totalement barrée, on l’aura compris à la quatrième couverture et vous le découvrirez très bien par vous-même. Disons seulement : Cherry ne s’est jamais remise du suicide de son fils et croit reconnaître ses traits, un matin d’ivresse, sur le visage d’un môme qui a traversé une partie de l’Afrique, survécu à l’enfer lybien pour traverser la Méditerranée et finir rejeté, mort, sur une plage de la Manche. Et c’est le début d’un gros bordel…
Etrange roman qui en surprendra plus d’un, racontant de manière très humaine, à hauteur d’homme, le drame des migrants qu’il habille d’un humour particulièrement noir, limite gênant parfois, de manière délibérée et totalement assumée. Se lisant très rapidement, Trois enterrements fait particulièrement bien le taf d’un Noir qu’on apprécie, franc, direct, garanti sans aucun filtre. Certes, ce roman n’est pas exempt de quelques faiblesses notamment dans ce désir d’épouser de trop nombreux thèmes qui tiennent à cœur au primo- romancier et Trois enterrements s’avèrera surtout maladroit en mettant en parallèle l’enfer des migrants et le mal être, le mal vivre des jeunes Anglais.
Néanmoins, le roman ouvre pas mal les yeux sur la tragédie vécue par ces gamins qui n’ont, de toute manière, rien à perdre… sauf la vie mais n’est-ce pas leur ordinaire depuis la naissance ? Eminemment politique, soulignant un côté sombre du Royaume Uni que confirme l’actu récente de la perfide Albion, Trois enterrements percute, atteint sa cible et peut être rangé à côté des romans de Joseph Incardona par exemple. On y retrouve cette rage contenue, cette colère froide devant le devenir de l’humanité, cette volonté de montrer les « invisibles » et un humour vachard particulièrement bien senti voilant un temps la tristesse, la peine. Lustgarten a choisi le combat, la lutte avec ses armes et peu importent les quelques imperfections, le message passe.
« Quand tout changement possible venant d’en haut est exclu, quand le pouvoir n’est que malveillance, que faire ? On se replie sur soi ? Ou on va chercher les autres et on se bat ? »
Zem ? On le connaît ! Dans Chien 51, (Nyctalopes, octobre 2022), il était un « chien », ayant fui une Athènes en faillite, rachetée, comme grand nombre de pays, par le consortium GoldTex…Un policier désespéré errant dans une zone sordide de Magnapole…En le suivant dans cette « zone du dehors » nous nous étions même attendus, parfois, à croiser ces « furtifs » d’ Alain Damasio…
Alors, évidemment quand Zem sort en librairie ou quand on apprend qu’il va apparaître sur les écrans le 15 octobre prochain dans un film de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, on éprouve à la fois du plaisir et de l’appréhension…Ce Zem là va-t-il être à la hauteur de notre attente ?
« La ville se prépare aux festivités de la cérémonie des Cinq Cents Jours. » « Tout aurait dû se passer ainsi. Les docks qui travaillent. Les journalistes qui font tourner les caméraspour pouvoir fournir aux informations des images du découpage des blocs jusqu’à plus soif… » Des blocs de glace qui arrivent du Groenland transformé en comptoir par GoldTex pour fournir « trois cent mille bouteilles d’une eau qui a connu les mammouths et l’ère glaciaire. Une eau d’avant la pollution humaine, pure comme l’éternité. »
« Mais soudain, un chariot porte-container surgit. Il déboule de la droite, dans le dos des journalistes, et roule vers le quai. Il va étrangement vite. »
Il percute un bloc de glace, fait éclater un container qui laisse apparaître… « Cinq corps. Trois inconnus et deux « Rebuts.», se tenant les uns les autres et bourrés d’antidouleurs…
« Qui sont ces gens ? Et qu’est-ce qu’ils fuyaient ?»
« Le surgissement du container au port est-il une mise en scène très bien réfléchie ? «
C’est l’enquête que devront mener Zem, aujourd’hui garde du corps de Barsok chef de la Commission des Grands Travaux, et l’inspectrice Salia Malberg : « deux déracinés qui s’accrochent à leurs enquêtes pour ne pas se noyer. »
Par de discrètes allusions Laurent Gaudé nous rappelle habilement la trame essentielle du livre précédent. L’intrigue policière est parfaite. De courts paragraphes scandent sa progression. « Inspirer, expirer » s’impose Salia à elle-même et le récit va suivre ce rythme haletant.
Mensonges, Cynisme, violence, barbarie, pillage des ressources, mépris, voire déni, du vivant chez ces nouveaux « maîtres du monde » (mais ne croisons-nous pas les mêmes chaque jour sur nos écrans ?).
Nous allons donc éprouver beaucoup de tendresse pour Zem et Salia, leur fragilité cachée qui les submerge parfois, leur amitié. Ils sont sans compromissions. Ils gardent aussi l’espoir qu’il y ait « d’autres mondes » et que la vie soit toujours « plus forte que tout. »
«Je ne sais pas ce que tu as mis en moi, Zem, il y a des années de cela, mais cela a peut-être à voir avec la rage ou la résistance.»(Salia)
Comme dans chien 51, l’auteur a choisi un genre littéraire auquel il ne nous avait pas habitués (au travers de ses pièces de théâtre, de ses romans, de ses nouvelles, de sa poésie …il écrit quand même depuis 1999 !) mais on y retrouve toujours le même souffle, le même élan, la même puissance, la même précision d’écriture.
Soaz.
PS : Il y a un autre « personnage » , une sorte de bidule qui m’a attendrie. A mon grand étonnement d’ailleurs, puisqu’il s’agit de Motus, le DataGulper de Salia, un programme d’assistance intelligente… « presque timide », qui hésite et affirme son désir de loyauté !
« Si les machines peuvent désobéir par loyauté, peut-être faut-il encore croire en l’avenir. » ?
« Je plonge dans une mer de monstres : des caméras cyclopes avec leurs yeux aveugles et noirs braqués sur moi, des micros dardés comme des baïonnettes dans ma direction. Connaissiez-vous Lily Campanello ? Pourquoi votre fils l’a-t-il tuée ? Asher a-t-il un passé de garçon violent ? » Asher est le fils d’Olivia, il a dix-huit ans, plein d’attentions délicates pour sa mère. « Il a un tempérament tellement doux » murmure son amoureuse Lily.
Dans Le Goût des secrets, deux voix alternent, mélangeant le présent et le passé, comme à contre-courant : celles d’Olivia et de Lily. Elles se côtoient (dans le New Hampshire), l’une ayant échappé à un mari violent, l’autre à un père dont on sait seulement qu’elle le hait.
Au début, on a parfois l’impression d’être immergé dans un traité d’apiculture…Il n’y aura plus aucun secret… pour la vie des abeilles ! Olivia nous raconte, par petites touches, l’organisation de la ruche, la récupération d’un essaim, la récolte du miel, ou comment allumer un enfumoir…
« Quand on travaille avec des abeilles, on commence par les enfumer. » nous explique-t-elle, et, peu patiente, j’ai eu un peu peur que cet enfumage agisse aussi sur le lecteur…Mais non, ce sont au contraire, Mille petits riens (un autre ouvrage de Jodi Picoult (2018) qui nous captivent et nous entraînent vers le drame : La mort de Lily.
Asher crie son innocence « Je me rappelle juste avoir vu la mère de Lily devant moi, et elle me demandait ce qui s’était passé. Elle a appelé les secours et ensuite elle s’est agenouillée près de Lily et là, je… je me suis écarté. Et ensuite, la police est arrivée. »
Emprisonnement, procès, et de multiples rebondissements…
Une étincelle de violence surprise dans les yeux d’Asher, un pli mauvais au coin de sa bouche…le souvenir d’un mur de plâtre enfoncé dans la chambre de l’ado et le poison du doute s’insinue dans le cœur d’Olivia. Et si…comme son père … ??
Le titre anglais Mad honey fait peut-être mieux ressentir l’atmosphère du roman : «L’arme secrète du miel fou, bien sûr, c’est que l’on s’attend à quelque chose de doux sans penser un instant qu’il peut être mortel.»
L’écriture ressemble aux gestes de l’apicultrice (et aux mouvements des abeilles?)…Simple, efficace, mesurée, fluide. Toute en douceur et subtilité pour aborder des thèmes difficiles comme ceux de la violence faite aux femmes, le rapport au mensonge, (Est-ce que le fait de ne pas tout dire revient à mentir? Quelle est la différence entre ce qui relève du secret et ce qui relève de l’intime ?), la construction de l’identité…
Les autrices ? Jodi Picoult et Jennifer Finney Boylan. Les éditeurs n’en révèlent quasiment rien et nous laissent attendre les notes des autrices elles-mêmes pour que le secret se dévoile.
Alors, on dira simplement que les deux autrices, engagées pour la défense des Droits humains abattent (avec délicatesse), tout au long de ce livre, des « pyramides de préjugés ».
Il est des romans qu’on lit, qu’on apprécie vraiment mais qu’on laisse de côté parce qu’ils ne semblent pas être tout à fait de la délicieuse noirceur qu’on privilégie ici. Et puis au moment où on va baisser le rideau pour l’été, on s’aperçoit que ces romans qui prennent des traverses frôlent peu ou prou les univers aimés, on se dit que si on a été profondément touché par l’histoire, le propos ou les deux, certains, on le souhaite, y trouveront aussi leur bonheur. Ainsi, nous exhumons de nos archives quatre romans de cette année qui, loin d’être des seconds couteaux, s’avèrent être de dangereuses lames à l’écriture brillante et parfois inoubliable.
Ma première entrée dans l’univers de Patrick DeWitt s’est produite avec son deuxième roman Les Frères Sisters, un western qui sera adapté à l’écran par Jacques Audiard dans un film éponyme. Tout en appréciant la verve, la folie, certaines trouvailles de DeWitt, force est de dire que, hélas, l’histoire à succès de ces deux grands bourrins dangereux ne m’a pas particulièrement ému et ne m’a point donné une quelconque envie d’y retourner. Une impression coupable de ne pas avoir vu la richesse que tout le monde vantait et admirait.
Oui mais voilà, avec le temps, les goûts peuvent changer. Certains détails indécelables, improbables peuvent vous troubler… Peut-être une allusion, s’avérant finalement très, très fausse à l’univers de Wes Anderson dans un canard bien-pensant, gardien du bon goût littéraire. Non, plus sérieusement une dédicace sur la première page à la mémoire de David Berman, leader de Silver Jews et de Purple Mountains qui a décidé de nous quitter en 2019. Brother Jo vous a déjà présenté ce perdant magnifique en chroniquant Au nom du pire de Pascal Bertin qui lui était consacré aux éditions du Gospel.
« L’existence de Bob Comet, bibliothécaire à la retraite, s’écoule tel un long fleuve tranquille : il n’a pas d’amis, son téléphone ne sonne jamais, et si quelqu’un frappe à sa porte c’est pour lui vendre quelque chose. Depuis longtemps, Bob a abandonné l’idée de connaître son prochain, ou de s’en faire connaître, et sa seule façon d’être au monde est la lecture. Lors d’une de ses longues promenades, Bob croise la route d’une vieille femme égarée et la raccompagne à la maison de retraite. C’est là qu’il tombe sur un appel à bénévoles. L’opportunité pour lui de faire découvrir ses romans préférés aux résidents, mais aussi, de manière tout à fait inattendue, l’occasion de se réconcilier avec son passé et, peut-être, d’affronter la nostalgie féroce d’un amour perdu…«
Dès le départ, on sent le grand écart entre un nom Bob Comet qui évoque un héros survolté de Comics et la réalité de ce bibliothécaire en retraite qui veut donner un peu de sa vie, de son temps à faire encore connaître les trésors de la littérature. Une toute petite maison de retraite comme théâtre des opérations, on se dit que le bouquin, qui ne démarre pas pied au plancher mais de manière très touchante, a peu de risques de nous affoler. Et pourtant, le roman, entre émotion et sourires, captive rapidement, enchante par son humour, sa finesse, sa tendresse et laisse des impressions, des sentiments très troubles. On oscille souvent entre peine et ravissement comme dans le cinéma de Chaplin. Bob Comet par son innocence, sa gentillesse, émeut. La vacuité d’une existence, les rendez-vous ratés, les trahisons, les abandons, son désir d’aider de manière modeste les plus démunis est émouvante. C’est vrai que l’on ne prend plus le temps de rencontrer des types comme Bob Comet mais des mecs gentils, ça existe. Sont juste invisibles dans le monde nombriliste des réseaux sociaux. Nous sommes en 2005, Bob Comet a soixante-douze ans et on se surprend à se passionner pour sa vie sans charme, sans éclats, sans couleurs ni saveur quand DeWitt, perfidement, nous ébranle par une étonnante révélation avant de clore sèchement sur cette époque et nous propulser dans le passé.
En 1959 Bob va connaître l’amour d’une vie et découvrir une amitié qu’il espère aussi éternelle… Las, bien sûr, Bob Comet est l’éternel perdant, le malchanceux pathétique, l’éternel second. DeWitt, dans une nouvelle pirouette, nous invite aux quatre jours de fugue de Bob en 1945 quand il part à la recherche d’une quelconque affection qu’il n’a jamais trouvée auprès de sa mère. L’épilogue nous ramènera en 2006 pour assister à une conclusion un peu chagrinante.
On s’étonnera un peu du titre français car le roman traite finalement très peu des livres. Le titre original, The Libriarist, habillait beaucoup plus habilement le personnage, donnait des impressions sur l’existence du héros. Alors, on a du mal à imaginer un bibliothécaire en parfait aventurier, et on a bien tort bien sûr… Là, je fais gaffe car je suis en train, mine de rien, de niquer deux amitiés de longue date, ayant survécu pourtant à d’autres tempêtes… Bref, on se trompe souvent en ne représentant pas assez les bibliothécaires en guerriers aux multiples combats, missions et quêtes. Dans l’imaginaire populaire, un bibliothécaire mène une vie aussi rangée que les livres qu’il dépose dans les rayonnages et Bob en est le parfait exemple.
“Lire était une chose vivante, toujours en mouvement, qui lui échappait, qui grandissait et qui, il le savait, ne prendrait jamais fin.”
Souvent drôle, touchant, L’homme qui aimait les livres est un grand roman. Chaleureux comme sait l’être Richard Russo, Patrick Dewitt en racontant une histoire ordinaire, crée un roman extraordinaire. Bonne route Bob Comet !
Légitime démence est le quatrième polar de Laurent Philipparie criminologue et commandant de police mais également son premier dans la collection Actes Noirs d’Actes Sud.
« Une opération de police vire au cauchemar. Le capitaine Thierry Bar tue le leader des « Servants de Gaïa », premier groupe écoterroriste français. Quand sa supérieure et amie, Catherine Novac, suspecte une bavure, il n’a d’autre choix que de l’exécuter elle aussi…Traqué par toutes les polices du pays, et prêt à tout pour accomplir une mystérieuse mission, Bar élimine un à un les membres du groupuscule terroriste. L’enquête est confiée au commissaire Nicolas Novac, frère de la commandante assassinée, qui, guidé par une experte des mouvances écoguerrières, met au jour un effroyable secret… »
Ce roman de Laurent Philipparie plaira certainement à tous les amateurs de thrillers explosifs où les situations chaudes et les coups de théâtre, très impressionnants, s’enchaînent pour créer une addiction certaine. De par sa fonction, l’auteur dresse un tableau assez cinglant de la police, de l’inertie dans sa lutte contre la criminalité handicapée par une hiérarchie et des politiques adeptes du principe du « pas de vagues ». C’est une police désabusée, déconsidérée, désarmée qui est confrontée à une criminalité de plus en plus diversifiée et insaisissable. L’exemple le plus frappant de ces nouveaux maux qui nous guettent est ici l’écoterrorisme ; ces écoguerriers qui, sous couvert de protection de la planète et des animaux, s’attaquent aux humains, fomentent des complots et pourraient presque faire passer Poutine et Trump pour de jolis plaisantins. Sont contés des groupuscules fictifs mais aussi des organisations réelles ayant pignon sur rue et dont les desseins et les vues sur l’humanité sont particulièrement terrifiants.
Si on peut trouver que la figure du mal combattue ici par le commissaire Novac possède quand même beaucoup de talents pour une seule et même personne, il n’empêche que l‘histoire ne souffre d’aucun temps mort et apporte son lot d’enseignements sombres qui donnent à réfléchir.
“Tu sais pourquoi j’aime les jeux ? Pour la même raison que j’aime la littérature. Dans un jeu… un bon poème, une bonne fiction… C’est la mort qui engendre la beauté.” Il s’interrompit et pivota pour me regarder en face. “Tu vois ce que je veux dire ? — Pas du tout.”
Dans ce livre, « chaque organisme, terrestre ou aquatique », joue, même les grandes raies manta de récif … Et peut-être que l’auteur lui-même joue avec le lecteur…C’est comme s’il l’installait devant le tablier quadrillé d’un jeu de go. Il va distribuer les pierres. Les noires. Les blanches. Construire des territoires (La banlieue chic de Chicago, ses quartiers défavorisés : le South Side, le prestigieux lycée Ignatus, l’université d’Urbana, la bibliothèque municipale de Taylor Street, la minuscule île de Makatea) .Placer minutieusement ses pions. En décidant des intersections dans le temps (de 1947 à 2027), et dans l’espace…
Todd Keane est devenu ingénieur, spécialiste de l’intelligence artificielle et milliardaire. Sa mémoire s’efface peu à peu mais c’est lui qui va replonger dans les souvenirs : Son enfance, sa fascination pour la première femme océanographe Evelyne Beaulieu, ses parents riches mais « ineptes », son père acharné du jeu de dames, son amitié avec Rafi Young. Cette amitié qui va naître autour d’un échiquier avant d’être supplantée par une passion dévorante pour le jeu de go, leur point commun étant « d’être les fils de pères déconnants et de mères erratiques incapables de maîtriser leur couple. »
Rafi Young, jeune noir, que sa mère affuble d’un blouson et d’une casquette orange vif qui peupleront à jamais ses cauchemars et qui, à « treize ans décida de vivre à jamais dans la vérité», passionné de philosophie, de poésie.
Ina Aroita vit depuis 4 ans dans l’île de Makatea, (82 habitants) où Rafi Young « a fini par la rattraper ». Elle fabrique « des choses » avec ce qu’elle ramasse sur l’estran, y compris les déchets plastiques rejetés par l’océan.
Evelyne Beaulieu, Evie, qui plonge toujours à 92 ans.(Son père s’étant pourtant servie d’elle comme cobaye, la jetant à l’eau à 12 ans attachée à un prototype…) Qui plonge dans les eaux de… Makatea… et se perd dans la contemplation et l’écoute de la cacophonie des fonds sous-marins.
Makatea…on sent déjà que c’est là que tout va se… jouer !…
Alors, on patiente encore un peu…
Les longues énumérations de Cnidaires et autres bestioles pélagiques nous séduisent et nous fatiguent pourtant. Les fantasmes de Todd « enivré par la croissance exponentielle de la puissance de programmation du monde», même s’ ils nous défripent un peu les neurones au passage, nous ennuient quelques temps …
Et puis, tous les personnages sont si brillants, si intelligents, qu’on se trouve fatalement un peu idiot !
Mais…
«Je ne veux pas gâcher la fête, mais quelque chose est en train de se passer et il faut que tout le monde en soit informé. Un groupe d’entrepreneurs américains, des spécialistes du… capital-risque, sont en train d’explorer la possibilité de construire des communautés flottantes à partir d’éléments modulables. Ces communautés s’assembleraient d’elles-mêmes dans les eaux internationales. » va annoncer le maire de Makatea. Un référendum va donc être organisé : « On va cocher votre nom sur le registre et vous donner à chacun deux pierres : une noire et une blanche.»…
Ni noir, ni polar, avait déjà prévenu Nyctalopes à propos de Sidérations paru en 2021. C’est encore le cas pour ce nouveau roman de Richard Powers Un jeu sans fin. Sciences, technologie, poésie …il y a beaucoup d’érudition, mais l’écriture reste limpide malgré une architecture complexe. C’est un roman brillant.
L’extinction des espèces se profile évidemment, ainsi que la menace des intelligences artificielles au service du cynisme humain …mais Richard Powers nous fait miroiter que la partie n’est peut-être pas encore tout à fait jouée ?
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