Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 49 of 160)

LES MORTS DE RIVERFORD de Todd Robinson / Gallmeister

The Dead In Riverford

Traduction: Alexis Nolent

Les éditions Gallmeister nous avaient fait découvrir Todd Robinson il y a déjà quelques années avec “Cassandra” et “Une affaire d’hommes” mettant en vedette un duo impeccable de potes redresseurs musclés de torts mais cela faisait cinq ans qu’on était sans nouvelles de l’homme aux multiples vies professionnelles autres que celle d’auteur: paysagiste, garde du corps, barman et videur de boîte de nuit. Ces expériences avaient certainement aidé à créer ses deux personnages de Boo et Junior, amis depuis l’orphelinat, “buddys”inséparables et héros des deux premiers opus réjouissants et considérés souvent et bien à tort, comme d’aimables séries B. C’est donc avec un plaisir non feint qu’on a attaqué puis avalé “Les morts de Riverford” qui signe l’entrée d’un nouveau duo Yama et Julius, des flics cette fois-ci, dont on ignore encore s’ils vont devenir les piliers d’une  nouvelle série.

“A Riverford, petite ville durement frappée par la crise économique, la population se noie dans l’ennui, l’alcool et la drogue. Quentin Davoll, vieille gloire du basket, est assassiné. Fils unique de l’homme le plus puissant de la ville, il était haï de tous pour ses activités de banquier – et parce qu’il était une brute raciste. Frank Yama, le flic chargé de l’enquête, a été l’une de ses victimes au lycée.”

La crise, les crises… sont de plus en plus souvent le théâtre récurrent des intrigues policières américaines, le déclencheur d’actes coupables, désespérés. “Riverford avait un taux de délinquance supérieur à la normale, mais un taux d’homicides plus bas que ce à quoi on pouvait s’attendre. Quasi zéro.” Ce meutre dont les possibles auteurs sont légion va donc réveiller la ville de son état de catalepsie. La mort naturelle quasi au même moment d’un nuisible historique du village aux rejetons particulièrement incontrôlables et qu’il va falloir canaliser avant qu’ils mettent à feu et à sang Riverford épice aussi notablement l’affaire

 Yama, flic d’origine asiatique et son chef Julius, seul “black” à des lieux à la ronde ont donc du taf. Mais les deux amis, habitués à la tranquillité et à la monotonie de leur job ne sont pas particulièrement pressés de trouver le coupable parmi tous ceux qui vouaient une haine farouche à ce fumier de Davoll. “Tout le monde avait peur des Davoll, pour tout un tas de raisons. Les Davoll, eux, n’avaient peur de personne. Ils n’en avaient jamais eu aucune raison, avant aujourd’hui.”  

Au départ, on peut s’étonner que Todd Robinson ait pu délaisser Boo et Junior mais très rapidement, on voit que les deux nouvelles personnalités de Yama et Julius seront les impeccables et placides moteurs d’une intrigue moins échevelée que par le passé, certes mais toujours aussi réjouissante sur la forme comme sur le fond. Portrait d’une Amérique blanche en pleine décadence, en grave déclassement, “Les morts de Riverford” montre l’envers du décor, regarde sous le tapis pour montrer les drames cachés, les martyres vécus, les peines incommensurables, les chagrins éternels, la perte.

Todd Robinson se montre aujourd’hui grave face à la misère humaine, dévoilant la part sombre de plusieurs de ses personnages, l’enfer d’une résilience qu’on ne parvient à réaliser. C’est souvent très triste, très touchant comme le calvaire d’un pauvre chien qui pourra très probablement émouvoir jusqu’aux larmes. Pour autant le roman est souvent synonyme d’espoir montrant la grandeur des humbles, l’humanité des damnés, la main tendue.

Et si le tableau est souvent déprimant, montrant la décrépitude d’un modèle sociétal devenu obsolète, une société à l’arrêt, la verve de Todd Robinson, les situations aussi décalées ou déjantées qu’explosives, les répliques qui tuent, contribuent à créer un roman superbement addictif tout au fond de l’Amérique blanche des chemises à carreaux, des bistrots borgnes, des casquettes John Deere, des picks-up rouillés et de la Sam Adams coulant à flots.

Two Thumbs Up !

Clete

LE CARRÉ DES INDIGENTS de Hugues Pagan / Rivages

“Dans « Le Carré des indigents, nous retrouvons l’inspecteur principal Claude Schneider, protagoniste récurrent des romans d’Hugues Pagan. Nous sommes dans les années 1970, peu avant la mort de Pompidou et l’accession de Giscard au pouvoir. Schneider est un jeune officier de police judiciaire, il a travaillé à Paris et vient d’être muté dans une ville moyenne de l’est de la France, une ville qu’il connaît bien. Dès sa prise de fonctions, un père éploré vient signaler la disparition de sa fille Betty, une adolescente sérieuse et sans histoires. Elle revenait de la bibliothèque sur son Solex, elle n’est jamais rentrée. Schneider a déjà l’intuition qu’elle est morte. De fait le cadavre de la jeune fille est retrouvé peu après, atrocement mutilé au niveau de la gorge.”

Lire Pagan après ces trop nombreuses années de silence où il s’était inscrit dans une carrière de scénariste pour la tv est un plaisir non feint. Tous ceux qui ont déjà goûté sa plume noire et chirurgicale y retourneront certainement. Un peu comme Dominique Manotti qui est retournée avec bonheur vers son personnage fétiche de flic Daquin pour le faire évoluer dans la France de Pompidou dans « Marseille 73 », Hugues Pagan, après l’année 79 dans « Profil perdu », nous entraîne encore plus loin dans le temps avec Schneider. Nous sommes dans l’Est de la France en 1973, dans une tranche d’histoire où le pouvoir sait la maladie du président et où on spécule sur le temps pendant lequel il va pouvoir encore tenir les rênes. Pompidou grille ses dernières Winston tandis que Giscard accorde son accordéon et s’apprête à se taper l’incruste, le soir, dans les familles.

C’est aussi l’année où l’auteur a entamé lui-même une carrière de plus de deux décennies dans la police. Si les polars écrits par des flics ne sont pas forcément meilleurs que les autres, ils ont néanmoins le goût très prononcé de l’authentique, du vécu, du ressenti. Chez Pagan, avec les années, la plume s’est magnifiée pour mieux prononcer le trait sombre et mieux exposer ces petits bijoux de littérature noire tandis que l’expérience professionnelle et la connaissance de l’époque garantissent l’authenticité de la tragédie humaine racontée.

Hugues Pagan écrit la vie très durement. Fin observateur, il montre la douleur, la violence, la mort ordinaires. C’est triste, sale, très moche. Néanmoins le roman prend une dimension plus humaine, émouvante par l’entêtement de Schneider à résoudre une affaire dont tout le monde se fiche. Une petite ado, fille de prolo, de surcroît coco, l’ennemi intérieur du moment…

L’ambiance des films de Melville, un Schneider glaçant à l’allure de Delon dans “le samouraï”, un solide roman, un peu figé néanmoins, et une belle page d’histoire sociale. 

Clete

HOYA BELLA de Anne Luthaud / Inculte

“Tes mesures sont fausses, tu ne sais pas faire un relevé.

Qu’y a t-il de pire comme sanction pour Mitka, géomètre par passion? Ça nous est tous arrivé, un peu de colère, on passe à autre chose et ça s’estompe. Pas Mitka, lui, a la rage au ventre, qu’il soit en Picardie, à Séville ou en Italie.

Devoir se venger est pour lui une occupation comme n’importe quelle autre, une occupation nécessaire et vitale. Il lui faut pour cela ruminer, ratiociner, calculer. La vengeance comme mode de vie.”

On passe « Hoya Bella » dans la tête de Mitka, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y règne une noirceur de charbon.
Il passe ses journées à mesurer, tracer, quadriller des rues, des places, mais aussi à échafauder des façons de tuer, évaluer des portes de sortie au cas où il tuerait, couperait une nouvelle tête de l’hydre qui lui tient les tripes. Les motifs de ces assassinats se situent dans sa mémoire. Régulièrement, les paragraphes nous font plonger dans les différents âges de sa vie, à la recherche de souvenirs pénibles qui le tourmentent, l’assaillent.

Dans ce catalogue de morts violentes, la préméditation est un passage obligatoire ; avec méthode et mesure, Mitka tue, ou pas, on ne sait pas toujours s’il est passé à l’acte, ou si c’est dans son cerveau que ça se passe, c’est bien la seule imprécision de ce livre. Anne Luthaud y est toujours très précise, ses phrases sont aussi aiguisées que les couteaux utilisés par Mitka.

Elle montre une forme de détachement, ne juge jamais, comme si elle posait un regard d’entomologiste sur les actes de Mitka, et de la poignée de personnages qui tournent autour de lui. 

“ Mitka traîne le long du Tibre, arpente la berge.

Et de trois. J’en ai eu trois. Toujours plus habile, toujours plus rapide. Celle du pont n’a rien vu venir. Un sourire en trop et hop ! L’hydre est efficace, bien nourrie.

Le dégoût viendra plus tard. Et avec lui l’épuisement.

Il lui reste cinq jours avant la fin.”

Je fais attention à ne rien dévoiler, « Hoya Bella » est court, serré, concentré. Anne Luthaud s’amuse à nous perdre, elle imbrique les histoires d’amour, de mort, les unes dans les autres. 


Au cours de ma lecture j’ai souvent pensé à Thomas de Quincey et à son « Assassinat considéré comme un des beaux-arts », et encore plus à l’anthologie d’Alfred Eibel et Françoise Montfort, « Les 500 façons d’éliminer son prochain ». Anne Luthaud pourrait y ajouter quelques notices à l’un comme à l’autre. 

NicoTag

Mitka se promène dans les rues de Séville, de Rome ou de Crépy en Valois, et il tue, parfois. On pourrait faire de son périple une « murder ballad ».

JOKERS  de Hervé Mestron / Editions In8 

Ziz is back ! Et on ne peut pas dire que son horizon se soit dégagé depuis Cendres de Marbella ou Maître de cérémonie. Nous l’avions quitté affublé d’un costard de croque-mort improvisé, nous le retrouvons, égal à lui-même, surfant entre précarité suburbaine et expédients tous plus foireux les uns que les autres. En quatre tableaux, comme autant de lavis en noir et gris, Hervé Mestron reprend son meilleur rôle, celui de peintre vif et déjanté d’une banlieue qu’il connaît sur le bout des pinceaux. Rappelons qu’il habite Aubervilliers, 9.3 DC, depuis toujours et que ses traits, certes forcés au burin, ne racontent que ces matérialités sordides mais bien réelles.
À propos de réalisme turpide, le premier texte, Roland, vaut son pesant de galettes de crack. En une sorte de bourbier intergénérationnel, entre un père fantôme à plusieurs visages et un bébé en Moïse mal enquillé dans la vie, Ziz claudique, vacille, mais tient son cap aléatoire.

Le braquo suivant est tout aussi minablement raté. Faut bien avouer qu’après le mitard on rebat les cartes et les prétentions : « C’est un peu comme ça que je suis passé de la grande délinquance à la petite. Que normalement c’est l’inverse, avec l’âge, l’expérience, tout ça, tu montes en grade. Toi c’est le contraire, tu descends ». Ziz y perd même sa magnifique gueule d’ange abruti pour devenir ce Sans visage annoncé par le titre. Il tente aussi d’y apprivoiser la campagne et les clapiers préfabriqués d’un genre de Val-de-Reuil bourguignon. Mais les destins savonnés ne changent pas en fonction du décor. Quand ça veut pas, ça veut pas. Dick crève pour la seconde fois, Nadège trinque encore et encore, les incendies reviennent comme un refrain collant et le cave finit à la cave.


Pas moins débridé, le troisième et bien nommé Balance cabote au pif entre ethnographie dézinguée et kits de survie low cost. La surface livide du marigot s’irise, Dick, le pote de maternelle, ressuscite pour quelques pages, pas plus, et Ziz redémarre propre comme un sous neuf de contrebande. Même Nadège veille en apnée sur le landau d’emprunt. Comme si ça pouvait durer. Non, ça ne dure pas et le Ô Bled ! final n’arrange rien à l’affaire. Le business du trafic d’organes pulvérise les limites de l’indicible sans égratigner la torve bonhommie générale. Mais Ziz rabat son caquet et termine en roue libre et quasi peinarde, sans même penser à ces autres roues libres de rodéo hors quota de décibels tonitruants sur le boulevard Maurice Thorez ou l’avenue Marx Dormoy. Oran est au bout de la rue, square Rol-Tanguy, s’il y arrive.

Je vous laisse : deux gusses rivalisent d’amabilités en bas de mon bloc pour une place de stationnement. J’entends déjà Hervé Mestron extrapoler l’embrouille dès le prochain épisode…

JLM

LES LOUPS de Benoît Vitkine / EquinoX / Les Arènes

“Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. En 2020, il a reçu le prestigieux prix Albert-Londres. En 2021, il a publié, dans la collection EquinoX, Donbass, son premier roman.”

Certainement que Benoît Vidkine se serait bien passé d’un tel timing parfait entre la sortie de son roman sur l’Ukraine et l’invasion russe que nous vivons actuellement. Toujours est-il que comme Donbass, son premier opus ainsi que Les abeilles grises de Andrei Kourkov chez Liana Levi, son nouveau roman “les loups” fait écho de la plus tragique et sinistre des manières à la guerre qui fait rage.

Les Russes sont des pros en désinformation depuis des décennies, les USA et les Européens ne sont pas en reste et couper les chaînes d’info et réseaux sociaux pour se poser dans cette intrigue très réussie semble être un excellent moyen pour appréhender le merdier de l’Ukraine, pas aussi clean que l’on voudrait nous le faire croire et pas aussi pourrie qu’on voudrait aussi nous le faire avaler à coups de bombes et missiles.” « Il n’y a pas de gentil et pas de méchant. Mais dans l’actualité il y a bien un agresseur et un agressé” a déclaré Benoît Vitkine récemment sur France Info.

“La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle que l’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. À ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires.” 

Nous sommes en 2012 et une femme que l’on pourrait comparer à certains égards à Ioulia Timochenko fausse blonde à fausse tresse, femmes d’affaires redoutable surnommée “la princesse du gaz” qui était aux affaires de l’Etat à l’époque. Trente jours séparent son élection de son investiture et Olena Hapko va devoir faire le ménage dans son passé parfois très trouble qui l’a menée au sommet des affaires d’abord et de l’état maintenant. Ses petits arrangements avec la loi, ses trafics, ses alliances très mal venues, son histoire comme un reflet du pays depuis son indépendance. Elle va devoir s’employer face aux « loups » qui veulent sa peau. Ennemis de l’intérieur comme les oligarques et l’opposition et de l’extérieur comme le pouvoir russe qui n’a jamais digéré cette indépendance montrent les crocs mais celle qu’on nomme “la chienne” ne va pas lâcher.

Quand à la puissance de la connaissance s’allie un talent littéraire, on obtient avec “Les loups” comme avec “ Une guerre sans fin” de Jean-Pierre Perrin l’an dernier, des romans puissants, crédibles, éclaireurs loin de la bouillie “mainstream”.

Muzhnistʹ!

Clete.

AU PARADIS JE DEMEURE de Attica Locke / Liana Levi

Heaven My Home

Traduction: Anne Rabinovitch

Le lac Caddo, une immense étendue d’eau verdâtre aux confins du Texas et de la Louisiane, où les silhouettes décharnées des cyprès se perdent dans la brume. Quand le soir tombe, mieux vaut ne pas y naviguer seul, sous peine de ne plus retrouver son chemin dans les innombrables bayous et de « passer une nuit au motel Caddo », comme disent les anciens. C’est d’ailleurs parce qu’un enfant a disparu sur ce lac que Darren Mathews, Ranger noir du Texas, débarque à Hopetown, un lieu reculé habité par une communauté disparate. 

Dans les grandes lignes, « Au paradis je demeure », cinquième roman de Attica Locke, deuxième d’une trilogie consacrée au Ranger Darren Mathews, n’annonce rien de très original. Une virée aux confins du Texas et de la Louisiane, à la rencontre de laissés pour compte, de communautés isolées traversées par les grands maux de l’Amérique, du racisme à la pauvreté, avec son lot de faits divers et de crimes. Il y a un air de déjà-vu. Pour autant, on ne se fait pas prier. On semble que trop bien connaître la recette mais on y retourne sans grande hésitation, d’ici que ce soit cuisiné un peu différemment que d’habitude, car on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. 

Premier livre d’Attica Locke que je lis et, si comme je l’ai évoqué précédemment, on a de prime abord l’impression d’avoir à faire à un univers avec lequel on est assez familier, il y a néanmoins un détail qui diffère du schéma classique, notre héros, qui est certes Ranger, mais également noir. D’emblée donc, Attica nous offre un regard différent sur cette Amérique profonde, en passe de basculer sous l’ère Trump. Notre représentant de la justice est noir, texan, et entend bien faire son possible pour mettre à mal la Fraternité Aryenne du Texas qui sévit toujours. Sous couvert d’une enquête sur la disparition d’un enfant en Louisiane, aux abords d’un lac, il est envoyé chercher des éléments pouvant servir sa cause. Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles pourraient l’être, car « il y a quelque chose d’opaque dans cet endroit, comme la mousse grisâtre suspendue aux cyprès du lac Caddo. » 

En plus de nous offrir un point de vue assez inédit, ou au minimum original, Attica nous donne également à découvrir un lieu. Ce lieu c’est le lac Caddo et ses environs où s’entremêlent différentes strates de l’Histoire américaine. Les personnages qui y vivent, un vieux noir et quelques Amérindiens, forment une petite communauté assez unique en son genre, sans oublier quelques blancs biens racistes qui mettent à mal l’équilibre de ce microcosme. Un petit univers passionnant, riche en enseignements, dans un décor envoûtant. 

On entre sans aucun mal dans « Au paradis je demeure ». La plume est vivante, avec sa propre musique qui capte aisément notre attention, de bout en bout, et sans jamais faillir. Tout paraît vrai, ou plus exactement crédible, de l’histoire jusqu’aux dialogues. Attica Locke construit ici quelque chose de tangible et sincère. Elle maîtrise son sujet et ne laisse jamais le lecteur au bord de la route. On lit et vit chaque page avec attention et plaisir. Un livre convaincant, donc un bon livre.

Brother Jo

LE MUR DES SILENCES de Arnaldur Indridason / Métailié

 þagnarmúr

Traduction: Eric Boury

“Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps. Plusieurs choses l’avaient poussé à se lancer dans ces recherches. L’affaire n’avait jamais été résolue. Personne n’avait été arrêté, reconnu coupable ni condamné, et les questions qui s’étaient posées en 1963 demeuraient encore aujourd’hui sans réponse. La situation était identique. La seule chose dont il avait obtenu la preuve formelle, c’était que, peu de temps avant son décès, son père s’était remis à collaborer avec un dénommé Engilbert qui se prétendait médium et que les deux compères avaient manipulé des personnes crédules et plongées dans la peine.”

 Un squelette ressurgit dans une buanderie, d’une manière fort peu ordinaire, flirtant avec le surnaturel. Voilà Konrad, retraité de la police qui remet ses neurones en route. Vieux flic en retraite, cabossé par la vie, un bras handicapé, l’allure vaguement négligée ; souvent gêné face aux autres personnes, il devient parfois gênant par son opiniâtreté.
Comme dans les précédents volumes de cette série, Konrad continue à enquêter sur la mort de son père au début des années soixante. Ce coup-ci Arnaldur Indridason n’hésite pas une seconde à le mettre en bien mauvaise posture. Dans « Le mur des silences », il est clairement en position de faiblesse, et il s’y met un peu tout seul.

 “Avant de rentrer chez lui, il s’arrêta avec plaisir chez Eyglo. Sa visite à la prison l’avait plongé dans la consternation. Il avait éteint son portable durant sa converstion avec Gustaf et, en le rallumant, il avait vu qu’Eyglo avait tenté de le joindre. Il la rappela avant de franchir la lande qu’il devait traverser pour regagner Reykjavik. Il avait réussi à se fâcher avec tout le monde, sauf avec elle, et il était heureux qu’elle accepte de le recevoir.” 

 J’aime bien l’écriture faussement simple d’Indridason. Il y a une recherche de sobriété assez rare, ce n’est pas un fabricant de punchlines, il n’en a pas besoin, ses histoires sont solides. Dans ce livre, comme dans d’autres, la pédophilie et les violences faites aux femmes sont au cœur du récit. Les hommes portraiturés ne sont pas bien bons. On évoque souvent Simenon à propos d’Indridason, c’est là un de leurs points communs ; dans les « romans durs » de l’écrivain belge, les hommes sont rarement à leur avantage.
Mais, malgré la culpabilité avec laquelle il les assomme, Indridason a toujours beaucoup de compassion pour ses personnages, rares sont ceux totalement mauvais. Il y en a quand même un ou deux dans ce livre qui mériteraient une bonne raclée, voire plus… 

 — Le salopard, marmonna-t-il tandis que les lumières de la ville faisaient leur apparition à l’horizon.

 Ce n’était pas la première fois qu’il se débattait avec ce genre de dilemme. Il avait l’impression que la vie le confrontait constamment à de telles situations. Qu’elle l’amenait régulièrement à douter du bien-fondé de ses actes comme de ceux qu’il choisissait de ne pas accomplir. Rien n’était simple. La réalité ne se limitait pas aux apparences.” 

 Y a t-il un lien entre l’histoire du squelette et l’enquête sur le meurtre de son père ? 

 Petit à petit le roman évolue, des liens fragiles apparaissent entre des affaires vieilles de plusieurs dizaines d’années. Comme souvent chez cet auteur, l’histoire mêle passé et présent. Sous nos yeux il y a deux narrations, celle du passé racontée au travers d’un écran de fumée, et celle du présent, lacunaire, cherchant à reconstituer un vieux puzzle.


Alors rien de révolutionnaire dans « Le mur des silences » c’est sûr, mais il y a une histoire au cordeau et un auteur qui sait comment nous capter dès le début pour ne plus nous lâcher avant la fin de ces trois cent trente pages. 

NicoTag

L’écriture d’Arnaldur Indridason c’est de la grisaille délicate, un peu comme la musique de Richard Hawley.

PETER PUNK AU PAYS DES MERVEILLES de Danü Danquigny / Série Noire / Gallimard

“À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.

Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.”

On a tous un pote comme Desmund Sasse, ce genre de type qui a un réel talent pour se mettre dans la mouise et vous en faire généreusement profiter avant de disparaitre momentanément de votre univers. Desmond revient dans une ville bretonne imaginaire où il a longtemps “sévi”, “la douce cité de Morclose”. Mais, la rue de la soif, le métro, le stade rennais, autant d’éléments qui montrent que nous sommes à Rennes où l’auteur, il me semble, a des attaches. 

La roue a tourné. Le temps a passé et ses anciens amis, ses compagnons de bamboche, ses pairs de ribotte ont avancé pendant que lui stagnait. L’un est flic, l’autre avocat, quant à son ex… Sortant de taule, Desmund a pris de bonnes résolutions, mais le passé se rappelle rapidement à lui tandis que le naturel, foncer tête baissée, revient au triple galop. Tout part rapidement en distribil… Desmund, alias Peter Punk, perdant magnifique et sympathique n’a pas grandi.

Deuxième polar de Danü Danquigny, Peter Punk au pays des merveilles”, montre dès le titre bien déjanté que nous ne sommes plus du tout dans le même registre que “Les aigles endormis”, son premier roman, qui contait l’histoire contemporaine douloureuse de l’Albanie. Le ton est bien plus léger, les situations frôlent souvent le burlesque, les dialogues cognent. Néanmoins ce roman poursuit parfaitement la logique d’une œuvre qui emprunte des chemins bien connus de l’auteur, son histoire personnelle. Danquigny a des origines albanaises et vit ou a vécu longtemps à Rennes. Certaines remarques, d’ailleurs, plairont en Ille et Vilaine et plus globalement en Bretagne sauf peut-être à Monfort sur Meu où on appréciera moins les évocations de l’animation nocturne du village. 

Roman gentiment addictif, “Peter Punk” vaut par son héros cabossé, très sympathique en chevalier blanc marginal et malchanceux. Les autres personnages performent aussi parfaitement que ce soit un flic comme une détective privée, métiers exercés par le passé par l’auteur.

Et puis, c’est important quand vous appréciez un cadre, une histoire ou tout simplement des personnages, “Peter Punk” est sûrement le premier d’une série. D’une part parce que beaucoup reste encore à éclaircir sous le ciel rennais et d’autre part parce qu’on ne termine pas une histoire par un insipide et frustrant “Le café est prêt” . Ça ne se fait pas môssieur, même à Monfort sur Meu, je pense !

Très sympa.

Clete

ENTENDEZ-VOUS DANS LES CAMPAGNES de Ahmed Tiab / L’Aube noire

« Vingt Stations », le dernier livre d’Ahmed Tiab, était une longue errance douloureuse à travers Oran. Il revient en ce début d’année, avec « Entendez-vous dans les campagnes », a une forme classique et efficace, et en compagnie de son inspecteur Lotfi Benattar, spécialiste du terrorisme islamiste au sein de la DGSI. Ce flic est un concentré de souffrances, un vrai survivant un peu bancal, pas toujours agréable, mais d’une stabilité à toutes épreuves. Un vrai héros de roman.

   Lotfi Benattar est conduit directement sur le lieu de la découverte macabre. Il faut faire vite car on risque de polluer l’endroit. Il est déjà intervenu sur des scènes de crime où l’on a trouvé des trucs qui ne devaient pas y être : des traces de pas, des cendres de cigarette, des miettes de bouffe laissées par des personnes peu habituées à ce genre de situations, ou bien tout simplement distraites. Tomber nez à nez avec un macchabée n’est pas une partie de plaisir, sauf pour des esprits tordus. Il y en a aussi dans la profession mais la plupart peut s’en trouver déstabilisée, ce qui explique certaines erreurs commises. La vraie vie de flic ne ressemble pas aux séries policières inlassablement ventilées sur les plateformes en ligne où les morts se ramassent à la pelle par une légiste top model.


Dans un coin du Morvan, Émilien, 16 ans, est retrouvé mort quelques jours après sa disparition. À deux kilomètres, trois jeunes gars s’évaporent d’un centre de déradicalisation. 

Voilà de quoi satisfaire le voyeurisme des chaînes d’infos continue. C’est Marie-Aliénor Castel de Fontaube, jeune journaliste irascible et ambitieuse  qui se trouve dépêchée sur place.
Elle attend que les gendarmes retrouvent le corps du disparu. Issue de la grosse bourgeoisie, à la haute fonction publique elle a préféré le journalisme et se rêve en bourlingueuse. 

Tous deux, avec Lofti Benattar et sa carcasse déglinguée, ils tiennent le roman. Uniques éléments extérieurs de ce bourg perdu, ils côtoient bien malgré eux les autres personnages, tous enracinés à Verniers. Les deux jeunes gendarmes qui se rêvent en Rambo, Pif le jardinier, la famille du jeune décédé, un patron mutique de motel pourri, etc. Enfin il y a Camille, demi-sœur d’Émilien. Écorchée pas bien farouche un peu camée, on la voit peu, mais elle est omniprésente, comme le brouillard local qui parfume le roman d’un bout à l’autre.

   Lotfi scrute minutieusement le cadavre. Pas de sang, pas de traces apparentes de bagarre. Une odeur de crasse spécifique des personnes en délicatesse avec l’hygiène ordinaire en émane, ce qui ne détonne guère dans cet environnement malsain. D’un geste de la main, il repousse les gars du SAMU avec leur brancard souple.

   « Il est déjà mort, rien ne presse. »

L’écriture est précise, dynamique, les phrases claquent, les dialogues sont rythmés, il faut ajouter quelques belles saillies teintées d’un humour noir brillamment aiguisé. Ahmed Tiab n’est pas adepte de la digression : l’histoire et uniquement ce qui la fait avancer. Tout détail donné a son importance, il faut rester aux aguets durant la lecture.  

Au passage, l’auteur en profite pour brosser le portrait d’une province un peu oubliée, loin de tout, avec ses petits trafics et ses affaires de famille, d’héritage et de partage de terres, de vengeances recuites ; tout juste bonne à accueillir ce que les villes de pouvoir ne veulent pas chez elles, comme ce centre de déradicalisation.


L’enquête, ou les enquêtes, avancent avec lenteur, Ahmed Tiab entretient le flou durant toute l’histoire. Les hypothèses sont nombreuses, il ne cherche pas non plus à nous emmener dans une direction particulière ou dans une autre. Il amasse les renseignements, les interrogatoires plus ou moins formels. Il laisse vivre ses personnages, nous laisse tenter de trouver un début de piste dans cet intense brouillard morvandiau jusqu’au final musclé, un véritable western, dont certains ne se relèveront pas. 

NicoTag

Dans le genre western, la musique du film « Lawless » est exemplaire. Vous pensiez que réunir dans un même morceau le Velvet Underground, Mark Lanegan, Nick Cave et sa bande de scélérats n’était pas possible ?

DANS LA PIÈCE DU FOND de W.C. Morrow / Finitude

Traduction: J.-B. Dupin

Le mystère n’est jamais si opaque que lorsqu’il est à portée de main, derrière une porte, dans la chambre voisine ou « dans la pièce du fond ». William Chambers Morrow, journaliste à San Francisco à la fin du XIXe siècle, prend plaisir à jouer de ce paradoxe. Son goût pour l’étrange et la manière dont il le marie à la modernité, sous l’influence d’Edgar Poe et d’Ambrose Bierce, l’amène à inventer ce que l’on pourrait appeler le « fantastique policier ». L’un des premiers, il a l’intuition de quelques-uns des grands thèmes qui baliseront la littérature de genre du XXe siècle : l’angoisse urbaine, la folie meurtrière, l’inquiétant comportement d’un proche.

W.C. Morrow pourrait être le grand-père de Stephen King. Les neuf nouvelles rassemblées ici le prouvent.

Toujours désireux de découvrir des écrivains qui pratiquent l’art de la nouvelle – exercice bien trop mésestimé –, et plus encore des auteurs oubliés ou inconnus, cette réédition chez Finitude de ce recueil depuis longtemps épuisé, signé d’un certain W. C. Morrow, avait d’emblée une aura en mesure d’attiser ma curiosité.

Avec les références citées précédemment, j’ai nommé Edgar Poe et Stephen King, la barre est placée relativement haut. A tort ou à raison ? N’est-ce pas prendre le risque d’éveiller chez le lecteur des attentes trop importantes ? Dans le cas de Dans la pièce du fond, ces références s’avèrent au final justifiées mais un poil écrasantes, me laissant sur ma faim. Une déception ? Non, ce serait nier les qualités certaines de ces textes que d’évoquer là une déception. Je parlerais plutôt de frustration. Petite la frustration ! Point de claque de l’envergure d’un Poe. Voilà tout. A défaut d’être inoubliable, ce livre a d’autres atouts.

On retrouve dans ce recueil de neuf nouvelles plusieurs genrse littéraires qui s’entremêlent assez sobrement. Fantastique, horreur ou policier, c’est un mélange de tout ça. Les allergiques au fantastique ou à l’horreur n’ont pas à craindre de rester insensibles à ces textes. Rien n’est forcé en ce sens. Ce sont des petites touches, des éléments, qui parcourent les nouvelles, donnant une atmosphère un peu étrange mais assez convaincante à l’ensemble. Ajoutez à cela un charme d’antan légèrement désuet aux intrigues, mais pas si daté pour autant, et vous voilà transporté dans un curieux univers qui vous porte sans difficulté. Les textes sont de qualité inégale, il y en a des plus marquants que d’autres, mais le tout s’apprécie comme une véritable petite curiosité. 

W. C. Morrow n’a pas la force littéraire d’un Poe, ce qui explique peut-être qu’il soit injustement passé aux oubliettes, mais il mérite néanmoins d’exister parmi toutes les références que l’on pourrait lui coller car il y a définitivement des amateurs à contenter. Ça se lit à la lumière du chandelier, sauf peut-être pour les presbytes qui n’y verraient que du flou, un verre d’absinthe à la main, dans un bon fauteuil au bois grinçant. Frissons garantis si vous oubliez le chauffage !

Brother Jo

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