Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (Page 15 of 19)

GASA-GASA GIRL de Naomi Hirahara/ éditions de l’Aube Noire

Traduction: Benoîte Dauvergne.

Déserter sa ville des anges pour la big apple c’est déjà une épreuve mais en plus quand son lieu de villégiature le met au prise avec un crime entraînant sa descendance, là l’amertume, le désarroi enveloppent d’un linceul un banal jardinier.

« Depuis toujours, la fille de Mas Arai, Mari, est Gasa-Gasa – incapable de rester assise, toujours en mouvement.Et Mas, occupé à entretenir des pelouses et faire table rase de son passé de rescapé de Hiroshima, n’a jamais eu beaucoup de temps à lui consacrer.Mari est donc partie à New York et ne parle plus à son père.Un jour, pourtant, elle l’appelle à l’aide. Mas est aussitôt entraîné dans une série de situations surprenantes : il tombe sur un cadavre dans un ancien bassin à carpes.La victime est un millionnaire qui tentait de restaurer le jardin japonais d’une vieille propriété de Brooklyn.Rapidement, Mas repère les indices ignorés par la police, mais son instinct le pousse à se taire. Seulement, l’affaire finit par éclabousser sa famille. Le vieux jardinier passe donc à l’action. »

Des retrouvailles entre un père et sa fille confèrent déjà un point d’achoppement  en préambule du récit. Leurs liens sont distendus et Mas comprend rapidement que la raison de sa venue n’a pas de rapport avec un éventuel tissage réparateur.

L’ouvrage est le second d’une probable série mais la non lecture d’une première acte n’obère pas la plongée dans le second. L’auteur née en 1962 en Californie est d’origine nippone et ses parents ont grandi à Hiroshima. Ce point a une importance, modeste certes, dans des allusions à l’existence des Nisei, les américano-japonais de première ou seconde génération ou lesKibei, japonais nés aux USA mais ayant grandi au Japon et de retour sur le sol à la bannière étoilée.

Face à la placidité, la retenue, la bienséance de la culture nippone, l’enquête menée par notre jardinier revêt des paradoxes face au crime et aux péripéties rencontrées au décours de celle-ci. Son bon sens ainsi que son don d’observation, de déduction le placent dans une dynamique propice à la compréhension des composantes multiples et ramifiées des indices.

On est bien face à une écriture, une ambiance typique du pays du soleil levant. De ce crime et ses motivations, ainsi que ses problématiques satellites, l’auteur nous porte par son style poétique, ses couleurs pastels, sa capacité à édulcorer une situation dans ce qu’elle possède de plus sordide. La lecture reste douce, coule telle un ruisseau entouré d’une végétation chlorophyllée dans un agencement harmonieux de pierres polies  en créant une estampe d’Hokusai.

Roman noir coloré laissant la place à une incontestable douceur.

Crime et botanique !

Chouchou.

Festival AMERICA Première.

En préambule, je voudrais remercier Francis Geffard, la Ville de Vincennes et l’ensemble des partenaires de cet événement. En second lieu, ces rencontres ont été multiples et elles ont été l’occasion d’enfin rencontrer l’équipe Nyctalopes. Je tiens à les remercier par cette entremise de pouvoir vivre, sous une autre forme, ma passion vitale qu’est la littérature.

Première, pourquoi ? Car je suis un béotien concernant les salons littéraires. Il y avait des marches à gravir, des tapis rouges, des monstres de l’écriture américaine et nord-américaine sous les ors et les lambris de bien belles architectures. Mais point de groupies transis devant des idoles incarnées mais bien des passionnés, des connaisseurs, et pour certains de véritables experts es-roman noir. Mais point, non plus, d’ égos surdimensionnés, on est bien face à des littérateurs de haut niveau et doués d’une humilité sincère. Pas de grandiloquence, de m’as-tu-vu, d’étoiles filantes, on est bien face à des personnes simples, dénués d’artifices « papier cadeau ». Un petit bémol concernant le maître surjouant un chouille, le géniteur de la Malédiction Hillicker, et ma déception en l’absence d’un de mes incontournable l’auteur de la Vie et mort de Bobby Z pour des raisons obscures.

Dans cette journée de Samedi mon choix s’était porté sur un débat du forum des écrivains sur le thème « Toute la noirceur du monde ». On a pu apprécier Smith Henderson et Iain Levison dans un ping-pong huilé retraçant un monde mal en point où l’arbitraire semble régner sans partage. La soif de pouvoir attise les haines. Mais quelle mine d’or pour les écrivains ! Arnaques, braquages, et crimes en tout genres défraient aussi la chronique en littérature, et noir en particulier. L’avantage de ce face à face fut incontestablement une fluidité oratoire et une indéniable complicité des auteurs participants. Sous couvert de styles différents, noir, aride, sans concessions pour Henderson qui suit un homme courageux mais prenant les mauvaises décisions, et un Levison adepte d’un narration et un sens du conte où s’instille un réel humour d’une clairvoyance furibonde. L’association fonctionne et il existe plus de points communs qu’on ne pourrait penser initialement et j’ai eu cette impression que leur univers, leur vision romanesque s’interpénétraient avec une désarmante logique. Une leçon pour nos humbles lecteurs et d’autant plus humbles chroniqueurs car, en ce qui me concerne, le maître mot de ce débat reste bien celui de simplicité. Simplicité des hommes doués dans l’architecture manuscrite que simplicité envers leur public, leurs lecteurs. Ça j’aime !

2016-09-10-159

Ce festival a été l’occasion de me familiariser avec un milieu riche de métiers différents mais complémentaires ; en passant par des libraires passionnés, des attachées de presse investies et sensibles à leur univers, les bloggeurs impressionnants de connaissances et liés viscéralement à ce monde qui fait leur bonheur. L’organisation même de ce raout est millimétrée au pied à coulisse, elle possède cette unité de lieu où l’ensemble des points de rencontres conservent un périmètre ramassé qui sied aux festivaliers.

Merci, donc, à tous les intervenants et j’en retire surtout donc UNE chose La RENCONTRE. J’essaie par ma minime participation d’appartenir à cette belle famille et avant tout à la chance qui m’a été donné d’épancher ma faim bibliophagique de qualité, aliment indispensable à ma vie au même titre que la musique.

Chouchou.

 

LA FILLE EN ROUGE de Kate Hamer / Denoël

Traduit par Pierre Ménard

 

La douleur. L’écorché, la déchirure dans la disparition du sang de son sang, de la chair de sa chair ! L’auteur nous accompagne pour cette lecture où la peine et la sécheresse des esprits seront au rendez vous d’une, de lutte(s) incessante(s).

« Le cauchemar de tous les parents : un enfant qui disparaît dans la foule.

Beth élève seule sa fille de huit ans, Carmel, et n’a qu’une hantise : que celle-ci, qui a une fâcheuse tendance à s’égarer, vienne à disparaître.

Et son pire cauchemar ne tarde pas à se réaliser.

Un samedi matin brumeux, alors que mère et fille participent à un festival local, Beth perd Carmel de vue dans la foule.

L’instant d’après, la petite a disparu.

Anéantie, Beth se lance alors dans une quête solitaire.

Peu importe ce que lui disent les autorités, elle n’en démord pas : elle sait que Carmel finira par revenir.

Pendant ce temps, Carmel est entraînée dans un étrange voyage qui va la conduire dans un lieu des plus inattendus où elle ne pourra compter que sur ses propres ressources.

Racontant tour à tour les histoires de Beth et de Carmel, La Fille en rouge fait partie de ces romans inoubliables qu’on adore recommander entre lecteurs passionnés. »

Deux mains qui se séparent, deux êtres qui se désunissent et l’on doit affronter un abime de peur, de colère, de déni, de refus de la, d’une vérité. La filiation procure des liens immatériels, inexpliqués qui bien souvent se traduit par des besoins intimes, lestes de simples présences… Mais, donc, dans cet écrit il y’a la disparition, l’absence. Beth ne peut pas résoudre à l’évidence et derrière un miroir opaque Carmel continue son existence. On la mènera dans un contexte empreint de religiosité, de croyances aux antipodes de l’esprit cartésien et Carmel en est le centre.

Comme d’une volute parte en fumée elle est tour à tour dense, compact puis diaphane et imprécise. L’espoir d’une mère, son intime conviction traverse des états distincts semblables au deuil. Sans s’y résoudre elle conçoit inconsciemment et progressivement à sa reconstruction malgré l’épreuve.

Carmel brinqueballée comme une attraction de foire ne comprend pas les enjeux initiaux mais s’instillera en elle une conscience « maturante » qui lui permettra d’acquérir les outils nécessaires à un équilibre permettant de faire face à cette déviation de destin non voulue.

« L’émoi et nous nous enlaçames

Les mois et nous nous en lassâmes

J’essuie les souvenirs qui coulent sur mes joues »

Sensible sans sensiblerie pour un cauchemar universel !

Chouchou.

ROME BRÛLE de Giancarlo De Cataldo et Carlo Bonini/ Métailié Noir

Traduction: Serge Quadruppani.

Samourai derrière les barreaux lègue ou plutôt délègue son empire à Sebastiano et la représentation n’est pas chose aisée. Entre questionnements politiques, économiques, mafieux sécantes et sensibilités individuelles la ville de la Louve ressasse son passé et son histoire.

« Rome.

Sebastiano, représentant du Samouraï, leader incarcéré des mafias locales, tente de pérenniser son empire.

Le prochain jubilé relance les travaux publics et aiguise l’appétit de Fabio, étoile montante du trafic de drogue.

Martin, le nouveau maire, Polimeni, sénateur intègre et Malgradi, représentant des constructeurs, veulent leur barrer la route.

Bientôt, c’est l’escalade de la violence. »

 

Les déliquescences de systèmes politiques à l’orée des systèmes mafieux marque une jauge dans nos mondes contemporains. Rome dans son  incandescence, sa proximité avec les édiles religieux du Vatican lui confère une place névralgique de trois pouvoirs. Le trident se jauge, s’évalue, se tourne autour. Malgré une évidente volonté vertueuse d’offrir à la cité un équilibre, un souci de la communauté, la gangrène est là et bien là mais elle ne présente plus macroscopiquement la même devanture.

On prend alors conscience que la pieuvre reste immarcescible. Les atours contemporains de celle-ci faits de charme, de « respectabilité », d’intelligence ne masquent pas sa substance visqueuse, imputrescible. Face à un maire volontaire mais crédule, les tentacules se déploient, s ‘enroulent et étouffent sa proie. Ce personnage à la Lucien de Rubempré des Illusions Perdues de Balzac tente, force, se défend, manœuvre, propose son énergie pour le bien collectif mais le pouvoir derrière les tentures est implacable.

Les barbares et les Papes, Rome, Hier, Aujourd’hui. Pour l’éternité.  La suite de Suburra semble sans fin, semble éternelle. Nous, lecteurs, sommes happés par les plumes acérées du duo d’écrivains et amateurs de roman noir nous rendons les armes en nous laissant guider dans ce dédale sans issue.

Quant en sera t-il du futur, serons nous les tristes spectateurs d’une ville divine au prise avec des entités telles que l’épigone d’une race typiquement italienne…

« Ce poignard s’appelle « Miséricorde ». C’était l’arme avec laquelle, au Moyen Age, on finissait sur le champ de bataille les blessés intransportables. Les hommes pour lesquels il n’y avait rien d’autre à faire que de les confier au jugement de Dieu. Normalement, au terme d’une bataille, l’évêque s’inclinait sur les malheureux, leur administrait l’extrême-onction et puis, d’un signe de tête, ordonnait de procéder. La lame s’enfonçait à la hauteur du sternum et perçait le cœur. Un seul coup. Une « Miséricorde », donc. »

Comme le proclamait le tristement célèbre révolutionnaire Saint just aux racines bourbonnaises : « Ce n’est pas avec l’innocence qu’on gouverne ! »

Noir cendré…

Chouchou.

 

 

Le CONTORSIONNISTE de Craig Clevenger/ Le Nouvel Attila

Traduction:Théophile Sersiron.

Pas de panique, l’issue n’est pas dans la fuite mais bien dans le contournement. Différentes entités civiles n’en forment qu’une et le fil rouge du contorsionniste nous pousse à méditer que notre, que son existence se loge dans une boîte exiguë.

« Un homme se réveille un matin dans un lit d’hôpital, victime d’une overdose, sous un nom qui n’est pas le sien. Daniel Fletcher a déjà vécu cette situation, mais la dernière fois il s’appelait Christopher Thorne, et la fois d’avant Eric Bishop…

Faussaire de génie traqué par les hôpitaux psychiatriques, la police et la mafia, le héros endosse pour leur échapper des identités à l’infini. Pour chacune d’elles, il fabrique des preuves nouvelles : noms, papiers, adresses postales, et jusqu’à ses souvenirs… Une fuite en avant qui va vite s’enrayer. »

Craig Clevenger naît à Dallas, Texas, en 1964 et grandira en Californie. De petits boulots à l’industrie High Tech son attirance pour le voyage le portera vers l’Irlande, l’Angleterre, la Bolivie avant de s’ancrer à San Francisco. Ce premier roman a remporté un tel succès que les producteurs du cinéma ont acquis les droits mais aussi le copyright de son personnage principal bloquant sa réutilisation.

La prépondérance des sous-titres, des titres alternatifs de l’ouvrage, « Guide de l’homme invisible », « Faussaire : mode d’emploi » nous aiguille sur les motivations de l’homme aux multiples facettes. Ses addictions couplées à des compétences supra ordinaires le ballottera de prisons, de tribunaux, d’établissements hospitaliers, de contacts dans des milieux licencieux.

Mais voilà don d’adaptation, d’observation forment un couple uni et indéfectible lui permettant d’enjamber les obstacles jonchant son parcours. Entre relations amoureuses, voire passionnelles, et consommation de stimulants, le lecteur emboîte le pas de ce border-line, sans présenter, paradoxalement, de troubles de la personnalité dissociative et s’immisce dans son existence effrénée, frénétique, dénuée de repères/ repaires.

Outre l ‘analyse éducationnelle et psychologique, bien cernés par l’auteur, on est aux prises à une écriture nerveuse qui donne un tempo sachant exploiter des parures imagées et stylisées. Clevenger nous pousse à l’empathie de son personnage et contente aisément notre satiété rhétorique. Il possède la subtilité d’une plume alerte et originale qui rend l’œuvre marquante et tenace dans notre striatum, l’une des aires cérébrales des émotions.

Vif, hors des sentiers répertoriés sur une édition, à noter, doué d’une réelle mise en valeur graphique et structurelle.

Cherchez la…les vérités et ses interprétations, le lecteur est alors acteur…

Chouchou.

 

LA MORT de MITALI DOTTO de Anirban Bose / Mercure de France

Traduit de l’anglais (Inde) par Josette Chicheportiche

L’Inde a ses rites, ses us et coutumes. Pays en plein essor économique, il conserve, néanmoins, derrière les devantures, aux périphéries des mégalopoles, des scissions profondes sociales et des habitudes ancestrales dans ses relations humaines. Le retour au pays d’un brillant chirurgien oncologue, promis à la félicité, ne sera que désenchantement, surprises malsaines et vérités « boomerang ».

« Après avoir exercé aux États-Unis pendant quinze ans, le docteur Neel Dev-Roy est revenu en Inde pour travailler dans un hôpital de New Delhi. Plein d’enthousiasme au début, il va vite se heurter à une insupportable bureaucratie, une déplorable gestion et surtout une corruption à tous les échelons.

Quand il est confronté au cas si douloureux de la jeune et jolie Mitali Dotto, plongée dans le coma après avoir été poignardée, il va se battre pour essayer de sauver cette patiente qui n’intéresse personne : pas d’argent, pas de famille, pas de relations. Mais il devra redoubler d’efforts, après avoir découvert que Mitali est enceinte de trois mois. Ce n’est plus pour une vie, mais deux, qu’il lutte désormais, contre à peu près tout le monde. »

L’auteur né en 1970 a lui-même exercé aux Etats Unis après avoir étudié la médecine à Bombay, vivant à Calcutta. Et cet ouvrage est le premier à être édité dans la langue de Modiano, l’on peut aisément se dire que celui-ci renferme une part d’histoire personnelle.

Neel rentre donc au bercail bardé d’une expérience médicale solide dans sa spécialité. Son choix de retour est délibéré et acté par son épouse initialement retors à ce virage de vie. Dans une utopie, une crédulité sincère professionnelle, il pense que les portes du milieu hospitalier indien seront grandes ouvertes. Il y découvre un système qui se veut être l’égal des établissements occidentaux, voire leur ravir le leadership, qui derrière les murs opaques d’un théâtre de dupes, en parallèle les démons séculaires d’une société sclérosée par des habitus délétères à cette expansion.

Derrière ses choix, son trajet hospitalier, Neel conserve le but inavoué de renouer avec ce père légendaire, tant dans sa dimension médicale que par son engagement politique, et de remonter un temps jonché de frustrations, de non dits, de zones d’ombres. Son amour pour sa mère décédée et le mystère concomitant de ce père dont l’image instantanée reste voilée déroule le fil d’un écheveau ponctué de nœuds.

L’histoire au médian du récit vire dans une narration et des thématiques proches du polar avec ses manipulations, ses menaces, ses conspirations et l’on se prête volontiers aux combats du personnage principal. Ces thématiques intriquées politique, déontologique, morale et rattachées par des traditions séculaires « trahissent » les idéaux de Neel mais lui permettent irrémédiablement de recouvrer ses racines et comprendre la genèse de son éducation et ses ramifications.

Ouvrage empreint d’émotions, de reconstructions morales, de désillusions abreuvées par des chimères friables, on est emporté dans ce récit sincère qui dresse le portrait sans concessions d’une société mi-dorée, mi-terne. Riche d’enseignements sur cette culture ambivalente et face à un bel objet littéraire on referme ce livre rasséréné.

Eclairant, jubilatoire, remise à plat de valeurs humaines fondamentales !

Très belle découverte.

Chouchou.

WATERSHIP DOWN de Richard Adams / Toussaint Louverture

Traduction: Pierre Clinquart.

Disons le tout de go : faisons abstraction de cette communauté de léporidés ! L’ouvrage possède de multiples facettes, des prismes de lecture variés et désarçonné, donc, par le milieu décrit l’on s’ouvre progressivement à l’histoire dans sa transposition naturelle à notre espèce….

« C’est dans les fourrés de collines verdoyantes et idylliques que se terrent parfois les plus terrifiantes menaces. C’est là aussi que va se dérouler cette vibrante odyssée de courage, de loyauté et de survie.

Menés par le valeureux Hazel et le surprenant Fyveer, une poignée de braves choisit de fuir l’inéluctable destruction de leur foyer. Prémonitions, malices et légendes vont guider ces héros face aux mille ennemis qui les guettent, et leur permettront peut-être de franchir les épreuves qui les séparent de leur terre promise, Watership Down. Mais l’aventure s’arrêtera-t-elle vraiment là ? »

Richard Adams commence l’écriture vers ses cinquante ans. Admirateur de Kipling et de Shakespeare il accouche de ce premier roman dans le but d’inventer des histoires à l’attention de ses filles.

Ceci est un conte, une fable, une épopée qui se rapproche de notre société dans le sens politique ou philosophique. Dans la quête d’une résilience post destruction d’un monde établi, les protagonistes affrontent des périls pour construire le leur et y fonder leurs concepts, leurs règles afin de leur permettre d’y affirmer leur communauté pérenne.

Les parallèles évidents avec la société humaine se fondent dans ce microcosme sous des valeurs acquises ou innées  révélant alors des préceptes nécessaires à la constitution d’une cité, d’un peuple.

J’ai donc occulté ce monde des garennes car le roman imaginaire n’a que peu de magnétisme à mes yeux et j’ai lu derrière les lignes. De ma lecture en est ressorti une critique de notre monde, de nos sociétés. Sans mettre en péril mon sens et mon goût du roman noir Watership Down m’aura poussé à la réflexion sur soi même et à des considérations d’ordre géopolitique.

Sous sa couverture de prime abord peu engageante, j’ai gratté et finalement trouvé ses qualités explicitées plus avant.
La méditation de lecture a du bon !

Chouchou.

 

EN DOUCE de Marin Ledun/Ombres Noires Flammarion.

Une revanche qui semble préméditée, muée par une logique implacable aspire Emilie à incarner des personnages sur des profils empreints du sceau du tourment. On navigue en eaux troubles dans cette descente en enfer. Ce face à face noir khôl permettra au lecteur de se faire sa propre analyse, son propre ressenti, sa propre histoire…

« Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.”

Entre alternance du présent et vision du passé, nous, lecteurs, sommes aux prises avec une vie fissurée, fracturée, « amputée »…Son tracé sinueux qui ne cesse de s’infléchir vers l’échec, les rêves brisés, le destin embrumé pousse sensiblement, mais variablement, à l’empathie alternative. (Tant pour l’agressé que pour l’agresseur). Leurs existences irrémédiablement liées et, surtout, leur duel présenteront les signes progressifs du syndrome de Stockholm.

Emile la noire, l’éclopée, pourrait être l’addition, la résultante, d’un système, d’une société qui brise les destinées, qui ne tend pas la main à ceux qui le nécessitent. Les problématiques soulevées telles que l’origine sociale, le handicap, l’épuisement professionnel en représentent bien des stigmates. Malgré la volonté, Emilie sombre, Emilie se noie dans sa conscience, dans son subconscient. Insidieusement, puis comme une évidence, sa psychose se matérialise derrière le personnage de Simon.

Sa cible, elle se la représente comme le mille, comme la solution, la réponse à ses maux. Et le discours, le prisme rhétorique choisis par l’auteur ouvre à l’oscillation ambiguë de personnalités confondues. Elle se cherche, ON la cherche dans ces échanges humains râpeux, abrasifs. De ce tourbillon de rancœurs s’opérera une inflexion surprenante et l’on découvrira un binôme inattendu symboles d’un miroir des âmes.

Déstabilisant, incisif sur un ressenti de lecture strictement personnel…

Lacéré, évidé le roman se veut une reconstruction par la vacuité de l’effacement d’un virage en épingle de vie.

En dérive… (Broyer du dur) !

Chouchou.

 

SUR L’ ILE, UNE PRISON de Maurizio Torchio/ Editions Denoël

Traduit de l’italien par Anais Bouteille-Bokobza

 

Le milieu carcéral a ses prisons, une île possède aussi des caractéristiques similaires, édulcorées. L’ouvrage se propose de nous relater les thématiques de l’enfermement, de la sociologie dans cette communauté codifiée, hiérarchisée.

« Depuis le tréfonds d’une cellule s’élève une voix. Celle d’un homme emprisonné pour avoir enlevé la fille d’un patron local, surnommée «la Princesse du café». Le jour où il tue un gardien, il est alors condamné à perpétuité et décide de tout raconter : les relations entre gardiens et détenus, les rivalités et la solidarité entre les prisonniers eux-mêmes. Il décrit la nourriture, le sexe, le monde extérieur, l’attachement désespéré aux objets, les jours et les nuits qui se confondent – tous les détails, même les plus infimes, sont rapportés avec une minutie sans pitié. »

Par l’entremise d’un personnage cardinal et de personnages secondaires, pour la plupart désincarnés, l’auteur nous livre une description sèche et objective de cet univers.

L’écrivain Turinois né en 1970 est titulaire d’un diplôme en philosophie et d’un doctorat en sociologie de la communication.

Sous cet angle didactique on évolue dans l’existence de TORO en s’attachant à mettre en parallèle les deux entités, les deux unités spatiales de la prison et de l’île. Relatant ses relations, ses interactions dans ce monde clôt qui, par un effet miroir,  met en exergue sa position face à ses crimes. On prend conscience des aberrations, des incohérences du système dans sa morale, son éthique, sa déontologie bancales et désordonnées. La notion de respect bilatéral, détenus matons, s’étalonnant sur la typologie du crime.

Sans interférer sur nos propres sentiments, l’auteur s’ingénie, donc, à nous dépeindre un lieu commun, au même titre que la cité au sens politique du terme, sans densifier la situation, ni l’assombrir.

`D’une lecture instructive et révélatrice d’un microcosme noir, par le fond mais bien vivant dans sa forme, le lecteur envisagera la geôle sous un autre prisme qu’un « Green river » de Tim Willocks ou qu’ « Aucune bête aussi féroce » d’Edward `Bunker.

Nuances noires où filtrent des rais solaires obvies qui nous propose une consciente lecture directe, sans complaisance ni jugement péremptoire moral.

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LONDON OVERGROUND de Iain Sinclair / Inculte Editions.

Traduit par Maxime Berrée.

 

On entre dans Londres par le vecteur, l’intermédiaire d’un réseau de lignes ferroviaires principalement en surface et ce sera le prétexte, ou le support, à des digressions subtiles et hétéroclites sur cette cité phare de l’île de St Georges.

« Après London Orbital, publié chez inculte en 2012 (Babel 2016), consacré à l’autoroute circulaire construite par Margaret Thatcher autour de Londres, le romancier britannique salué par Will Self, Alan Moore ou J. G. Ballard, revient pour un deuxième livre, London Overground.

Cette fois, Sinclair explore sans relâche une nouvelle ligne de métro ouverte en 2010 par le maire conservateur de Londres, Boris Johnson. La méthode Sinclair est implacable : cerner le réel et réduire la focale jusqu’ à ce que des formes nouvelles apparaissent. »

Écrivain et cinéaste, Iain Sinclair est né en 1943 à Cardiff.

Après des ­études littéraires au Trinity College de Dublin et de cinéma à Londres, il s’installe dans le quartier populaire de Hackney, dans l’Est londonien. Il s’attelle alors à l’écriture d’une œuvre multiforme pour dire un territoire, Londres.

Depuis trente ans, Sinclair arpente inlassablement la ville.

En marchant, il relève les métamorphoses – et les agressions subies – d’un paysage urbain, et établit des connexions invisibles. Proche de J.G. Ballard, il est l’un des romanciers anglais les plus reconnus de sa génération. Il est aussi l’adepte, l’un des chantres de ce que l’on appelle la psychogéographie. Tout d’abord revenons à cette notion qui est un néologisme et créé par l’internationale situationniste de Guy Debord. «  se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur les émotions et le comportement des individus.»

Derrière cette forme théoriquement pompeuse et peu parlante, l’auteur nous montre son étendue littéraire et poétique dans ce cadre pour le moins peu propice. Suivant la coulée de ce transport communautaire, il réussit par l’entremise d’emprunt de chemins de traverses, d’affluents de la voie matricielle, à captiver ma lecture. Il exploite et définit chaque lieu ou quartiers comme « l’excuse » à l’évocation de personnages, d’édiles de milieux bigarrés qui constituent, ou ont constitués, cette cité. Par sa plume fine et acérée il nous délivre une véritable prose paradoxale au contexte. De son œil écarquillé et alerte sur son monde, sur le vivant et les créations humaines.

 

« Personne ne peut observer le désespoir d’un autre plus d’un quart d’heure sans perdre patience. Ensuite, on s’invente un prétexte et on passe à autre chose. »

Cette « flânerie » discursive nous plonge dans des états multiples et de teintes variées et notre réflexion personnelle à cette lecture nous ouvre des voies, nous ouvre des champs des possibilités. De par son style on entrevoit pas de manière automatiquement naturelle qu’en filigrane la résultante de son étude reste bien que l’homo sapiens est façonné dans ces émotions et ces choix.

Triste et réel constat d’un diktat dénué d’humanisme !

« Il y a immobilier et illusion immobilière…Il leur dit de regarder comme c’est joli, un arbre, un arbuste, comme ça compense le bruit et la monstruosité du vieil immeuble qu’on abat pour en reconstruire un neuf. C’est tout le secret des entreprises, mon ami. Dites à l’ennemi que vous planterez quelques arbres » Don De Lillo

 

Mon choix d’habillage musical se porte sur un artiste protéiforme pour qui j’y ai ressenti des analogies par sa profondeur, sa complexité dans sa simplicité et les multiples à ouvrir à chaque écoute…

Chouchou.

Sortie le 25 août.

 

 

 

 

 

 

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