Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (Page 14 of 19)

LE MOTEL DU VOYEUR de Gay Talese/ éditions du sous-sol

Traduction: Michel Cordillot et Lazare Bitoun

L’auteur nous propose, en compagnie du personnage source, une enquête journalistique sur la déviance analysée du voyeurisme.

« Le 7 janvier 1980, Gay Tales reçoit à son domicile new-yorkais une lettre anonyme en provenance du Colorado. Le courrier débute ainsi : « je crois être en possession d’informations importantes qui pourraient vous être utiles. » ; homme, Gerald Foos, confesse dans cette missive un secret glaçant : voyeur, il a acquis un motel à Denver dans ‘unique but de le transformer en « laboratoire d’observation ». Avec l’aide de son épouse, il a découpé dans le plafond l’une douzaine de chambres des orifices rectangulaires le 15 centimètres sur 35, puis les a masqués avec de fausses cilles d’aération lui permettant de voir sans être vu. Il a ainsi épié sa clientèle pendant plusieurs décennies, annotant ans le moindre détail ce qu’il observait et entendait – sans jamais être découvert. A la lecture d’un tel aveu, Gay Talese e décide à rencontrer l’homme. Au travers des notes et des carnets du voyeur, matériau incroyable découpé, commenté et reproduit en partie dans l’ouvrage, l’écrivain va percer peu à peu les mystères du Manor House Motel. Le plus troublant ‘entre eux : un meurtre non résolu, digne d’une scène de psychose, auquel le voyeur assisterait, impuissant. Le voyeur exige l’anonymat ; l’écrivain, soucieux de toujours livrer les véritables identités de ses personnages, s’en tient aux prémices de son enquête. Trente-cinq ans plus tard, Gerald Foos se décide à rendre publique sa machination et Gay Talese peut enfin publier ce livre dérangeant et fascinant. Le Motel du Voyeur interroge aussi, à travers la figure de Gerald Foos, étrange double pervers de l’auteur, la position du journaliste qui scrute le réel en observateur – en voyeur. »

Gay Talese est né en 1932, journaliste émérite de son état, a écrit sur Sinatra ou autres personnages épiques de la Pègre. Il est donc à part entière le cosignataire de cette étude avec Gérald Foos qui s’est auto-baptisé « le plus grand voyeur du monde ».

On pourrait trouver le propos sordide, voire immoral, mais la force des auteurs, et surtout celle de Talese dans sa mise en forme, est bien de nous montrer un pan de l’expérience humaine dans son incongruité du vice exprimé. On est bien face à une analyse quasi méthodique sociale, sociétale avec des particularités et un américanisme exemplaires. Le livre reste le reflet d’une correspondance épistolaire entre deux individus cherchant à expier ses travers pour Foos et rétablir de sa légitimité journalistique pour Talese (concernant l’épisode du crime non dénoncé). Par l’entremise de ces échanges et de l’analyse du journaliste on perçoit, on comprend certaines spécificités de la culture et de l’éducation américaine, en particulier dans ce coin du Colorado qu’est Aurora. Foos conserve pour autant un cadre, des valeurs propres qui ne gomment pas ses déviances mais exposent un homme dans sa multiplicité et sa volonté de s’assumer. Les cris d’orfraies face à ce voyeurisme primaire pourraient s’élever mais qu’en est-il du voyeurisme institutionnel, larvé que l’on subit au quotidien. La question est à juste titre posée.

Au royaume des onanistes les manchots sont des monarques !

Chouchou.

LE VENT DANS LES ROSEAUX de Wendell Pierce / Editions du Sous-sol.

Traduit par David Fauquemberg.

Enfonçons-nous jusqu’ aux âmes, jusqu’ aux entrailles de vies, d’une ville multicolore, multiculturelle qui nous conduira au récit d’une vie et son histoire s’inscrivant dans l’Histoire d’un état-nation. Émotions, sentiments, propension forte à la promotion de la culture, valeurs d’existences marquées par le renoncement au fatalisme font de cet objet littéraire un joyau d’un discours salutaire.

« Le 29 août 2005, l’ouragan Katrina frappe La Nouvelle-Orléans et dévaste tout sur son passage. Quelque temps après le désastre, une voix s’élève des décombres : celle de Samuel Beckett, à travers l’acteur Wendell Pierce, interprétant un Vladimir prophétique. “Vladimir : J’ai cru que c’était lui. Estragon : Qui ? Vladimir : Godot. Estragon : Pah ! Le vent dans les roseaux.” Face à tous ces foyers rasés, à ces administrations dépassées par le chaos, à des familles dispersées, perdues, cette pièce, jouée au milieu d’un paysage apocalyptique, offre une incroyable catharsis pour tous ces rescapés qui peinent à revenir sur les lieux du drame, sur leurs terres, pour lesquelles leurs aïeuls se sont battus. Car eux, qui viendra les aider ? Qui aida leurs parents à échapper au fouet des esclavagistes, aux violences silencieuses des ségrégationnistes, à tous ceux qui nièrent leurs droits civiques ? »

L’auteur, bien connu des sériphages amateurs de fresques sociales et sociétales fortes, n’est autre que le Bunk Moreland de The Wire et l’Antoine Batiste de TREME. Et sa profession, son sacerdoce de comédien dramatique ne le cantonne pas à rentrer dans de simples personnages mais il fait preuve d’une réelle conscience politique et critique artistique en se référant comme un totem à sa culture afro-américaine et New Orleanians plus particulièrement.

Comme le soulignait Blaise Pascal « l’homme n’est qu’un roseau » mais il est devenu un roseau pensant ; ces roseaux entonnent leur chant, un chant triomphant. Et plus le vent souffle fort, plus notre esprit est fort. Plus notre art devient pur et plus grande est notre victoire.
Wendell Pierce nous convie successivement dans l’apport qu’a représenté l’éducation, la culture de ses grands parents marquée au fer rouge. Il étale ensuite la prépondérance des préceptes, les paradigmes inculqués par ses parents dans la difficulté majeure de la ségrégation au sein de la communauté de Pontchartrain Park. En décrivant l’enfance de ceux-ci puis de l’ensemble de la fratrie il dresse une ligne droite inflexible de valeurs profondes et constructives, constitutives d’esprits ouverts et allant de l’avant. Vient le temps de l’émancipation contrecarrant la peur salvatrice de la crainte viscérale de l’échec où alors bourgeonne et révèle la profondeur de son être artistique. On le voit alors creuser son sillon d’acteur pour atteindre sa félicité pour le rôle bi-facette de Bunk.
Vient de manière abrupte l’épisode catastrophe de Katrina qui plus qu’une portée naturelle représente surtout la destruction d’une cité dans ses dimensions multiples fondées sur des racines profondes alliant cultures patrimoniales, instinctivement, naturellement guidées, soutenues par cette culture musicale séculaire. S’ensuit la période de la reconstruction. Reconstruction matérielle mais bien plus. Reconstruction de volontés communes de préservation d’une force intérieur qui puise dans la foi de certitudes de singularités fondatrices, intangibles. Cette restauration pourrait être symbolisée par la représentation in vivo de la pièce de Beckett « En attendant Godot » où Wendell découvre l’attachement de son peuple à la culture, à sa culture et ses répercussions. Cet épisode est aussi le pont pour présenter l’aventure TREME constitutive à part entière des méfaits engendrés par un tel désastre, par la mise à jour de manœuvres politiques muées par le pouvoir et la recherche éternelle de bassesses mercantiles.

Ce récit bouleversant est l’histoire, donc, d’un homme à travers sa famille cherchant à étancher sa soif insatiable d’ouverture culturelle en naviguant invariablement entre musique et spectacle vivant. On est régulièrement ému par la sincérité du discours, par sa force puisée dans ses rhizomes générationnels qui ont forgé sa chair, son être, sa sensibilité.

Je l’aimais comme acteur maintenant je l’aime comme homme du monde dan son envergure émotionnelle, sa stature humaniste sans cacher ses failles, sans gommer ses anfractuosités.

Récit enrichissant qui à sa lecture nous isole de notre monde environnant mais à sa clôture nous imprègne d’une dose prophylactique contre les errances de certains et renforce notre part optimiste sur nos prochains nous entourant. Pierce possède cette indéniable faculté de recul sur soi-même et de transmission de vertus poussant à une alacrité sans faille.

Superbe et réel !

« ….nous étions peut-être allongés dans le caniveau mais nous avions le regard fixé sur les étoiles. »

Chouchou.

GUERRE de Vladimir Kozlov / Zapoï / La manufacture de livres.

Traduction: Thierry Marignac

Au delà d’un « simple » roman  GUERRE est un document, quasiment une étude journalistique, sur la Russie contemporaine. Les joutes entre un groupe anarchiste et les pouvoirs en place tendent à démontrer une fois de plus que cet état reste aux prises à des démons d’une démocratie balbutiante n’ayant pas franchie les limites floues d’une maturité politique dans ce jeune cadre.

« S’inspirant de faits réels ayant défrayé la chronique en Sibérie en 2010, Kozlov, à sa façon laconique, sèche, cinématographique et digne de Dashiell Hammett, nous offre un polaroid saisissant de la Russie d’aujourd’hui à travers le destin d’un groupe de jeunes « casseurs » anarchistes. Dans une ville de province russe, rongée par la corruption, pillée par les « gangsters en uniforme », quelques étudiants, filles et garçons, un ancien de la guerre en Tchéthénie, un musicien de rock, vont se rassembler sous l’égide d’un truandrangé des voitures pour mettre un terme aux exactions de la police, qui couvrent les abus de pouvoir en tous genres de l’administration locale, laquelle les protège en retour. »

Dans cette guérilla urbaine certains cherchent leur voie citoyenne, d’autres arc-boutent sur des certitudes volatiles et obsolètes.

Le pouvoir, l’organisation pyramidale de celui-ci conserve les relents des contours du kommintern, des soviets. Sans pour autant s’y référer, les strates archéologiques léninistes  sont dans les inconscients et conditionnent des hommes, des institutions.

C’est aussi, et surtout, le cadre du récit où une jeunesse en quête d’un rite initiatique politique tend à la réflexion sur leur univers dans son héritage propre. Par le biais d’un miroir de groupuscules à connotations anarchistes ou anarcho-communistes, le livre ponctue sa rhétorique en filigrane des buts d’inflexion, de déséquilibre du cours de leur société.

Kozlov relais d’un héritage littéraire et témoin de l’histoire, souvent brutale et jonchée de points de déviation tout aussi radicaux, nous délivre un message transfigurant par son style sec, sans esbroufe, parsemé de série de jams à l’hypocondre gauche. Le couple style/fond se marie comme les pièces d’un tan gram évident.

Vodka et Lada deux insignes de feu et de fer.

Chouchou.

PUKHTU secundo de DOA / Série Noire / Gallimard.

 

Présenter ou résumer PUKHTU Secundo c’est utopique, voire irrespectueux pour son géniteur et son (futur) lectorat. Un ressenti de cette saga additionnée à des bribes symptomatiques de ma lecture, de ma plongée, n’en sera que le sel d’un roc brut aride mais qui délivrera des émotions que seul le vivant reste susceptible de transmettre, de communiquer.

« “Vous avez bonne mémoire. ”

Montana acquiesce, songeur. Ce nom le hante depuis six ans. Après avoir atteint leur objectif, empêcher l’attaque et récupérer le puissant neurotoxique d’origine française dont les islamistes entendaient faire usage, le clandestin et l’infiltré, Robert Ramdane, se sont volatilisés. Un imprévu contrariant. Il avait en effet été décidé de rhabiller les deux hommes en ennemis de la République et de les tuer, pour leur faire endosser plus aisément la responsabilité d’une série de décès suspects, ceux des véritables intégristes, auxquels les journaux et les services de police commençaient à s’intéresser. “Où se cache-t-il ? ” »

Les sentiments, les affects, les tensions se conjuguent à tous les temps et de son rythme propre l’auteur nous convoque comme prévu pour ce second acte. Avide de dénouer les nœuds gordiens d’une géopolitique implacable, froide, on rentre les épaules pour se frayer un passage dans la nasse tressée. Les retrouvailles avec les différents acteurs sont parfois empreintes de retenues, d’une certaine frilosité. Mais de nouveau on perçoit que nous ne sommes pas les parangons d’une farce, d’une duperie, d’une vile manipulation. La manipulation elle procède d’un autre niveau, ce niveau qui ne tient pas compte des êtres dans leur singularité, leur richesse propre. On assiste alors à une révolte de « pions » qui ne veulent plus en être. Et comme dans tout soulèvement, il y’a des victimes, des virages, des inflexions de vie à assumer. La poussière vole, les cœurs se déchirent, les estomacs se nouent et proche de la nausée on vomit une coulée d’émotions où nous sommes contraints de faire face !

Les consciences face au miroir sont meurtries qui mènent à des prises de décisions lourdes mais irrévocables. Possédé par la force suggestive derrière une fresque « picaresque » à la Guernica, on se résout à constater, qu’inconsciemment ou pas, que noter empathie pour les différents acteurs grandit tout au long de notre trajet en leurs compagnies. La force magnétique de chacun montre et démontrent l’universalité des émotions, des sentiments et la difficulté d’y faire face, d’exister avec. A chaque impasse, à chaque cul-de-sac la lumière l’emporte sur la terreur.

DOA a tenté, a réussi un pari osé qui aurait pu passer pour un roman d’étude géopolitique, qu’il est en partie, mais indubitablement le roman d’êtres humains mis à nu avec leurs forces, leurs faiblesses. Cette irrépressible volonté de dénuder ses personnages pour en faire les égaux de nous-mêmes exploite nos émotions les plus profondes, les plus authentiques, les plus limbiques.

La littérature sert aussi à se voir comme l’on aimerait être sans cette dimension du paraître. Nul besoin d’artifices, d’atomiseurs, de formes tapageuses, les tripes et la pompe à fluides vitaux, sont bel et bien les seules armes de nos existences réelles.

« Un IPod, ombilic superflu, indispensable à sa raison » c’est dérisoire mais nécessaire au même titre que rechercher l’humain, bien trop dédaigné, méprisé, est essentiel.

MERCI Monsieur !

Chouchou.

LA TÊTE DE L’ ANGLAISE de Pierre D’Ovidio / JIGAL Polar

Dans une campagne française inconnue, ordinaire, se joue le conte de la folie ordinaire.

« Très tôt, Joël, garçon taciturne et craintif, a été soumis à l’autorité du Père, une brute expéditive, ancien héros de la Résistance, sous-off’ « efficace » et acharné en Algérie. À sa mort, Joël, un taiseux comme le sont parfois les gens de la campagne, reprend la ferme du Vieux et va se libérer… De sa famille et de tout le reste… Avant de commettre cet horrible crime… Emprisonné et en attente du jugement, il est devenu « le Monstre », celui pour lequel « on » rétablirait bien la torture et la peine de mort… »

Sous la coupe d’un père violent un enfant voit son jumeau partir accidentellement. Son éducation, sa construction propre seront à jamais marqués par cet événement. On assiste alors à une genèse psychopathologique d’un être désincarné par son histoire, ses histoires sous le sceau de la brutalité, la mort, la culpabilité, et ses répercussions.

C’est alors LA rencontre, on pourrait affirmer UNE rencontre, qui accouchera d’une atrocité sans nom, résultante d’une route chaotique, cabossée, sombre. Les questions évidentes se posent alors : pourquoi ? Comment ? Quoi faire ? Car oui quoi faire dans pareil cas. Doit-on abolir la peine capitale ou la proroger ? La population s’incline « naturellement » vers la première option. Lecteurs nous avons une trame d’existence permettant de posséder les tenants et les aboutissants. Devant un tel déchaînement de fureur, de perte de sens commun on prend conscience de la criminopathie de Joël et de ses origines. Sa froideur, son sens de l’ellipse et son détachement face à l’événement est glaçant d’un cas concret en l’espèce ; un psychopathe se définit par ses racines, son vécu et la somme des éléments le fondant.

D’ Ovidio nous assène une littérature de mots tirée d’une Thompson, d’un riot Gun, nous balance sèchement dans des cordes sèches et abrasives. Les cartouches sont de la chevrotine qui éjectent des phrases lacérantes, transfixiantes. Gelé par le ton, gelé par le récit, on recherche une chaleur qui se traduit par une profonde et sincère empathie d’un littérateur pour son personnage qui reste, malgré tout, humain !

Tétanisant mais révélateur…!

Chouchou.

CRIS DE GUERRE AVENUE C de Jérôme CHARYN/ Mercure De France

Traduction: Marc Chénetier

Carrefour d’avenues de Manhattan, jonction d’une sous civilisation dans le New York de quartiers disparates d’une mégalopole exsangue dans ces années reaganiennes, se cristallise un îlot protecteur dans cette école hébraïque, ce Talmud Torah. De cette communauté matriarcale, symbolisée par Sarah « Saigon », se juxtapose un panégyrique de personnalités disparates et belliqueuses ourdie par leurs histoires gangrenées par les parasites d’Hô Chi Minh Ville.

« Les avenues A, B, C et D forment une espèce d’appendice crasseux du Lower East Side de Manhattan : ces îlots à initiale sont devenus territoire indien, le pays du meurtre et de la cocaïne… Interrogés sur les origines de leur Alphabetville, les habitants répondront que le Christ s’est arrêté à l’entrée de l’avenue A… Mais enfoncez-vous un peu plus loin dans le quartier. L’avenue B, où tous les repères rassurants s’évaporent, arbore les couleurs de la pauvreté les plus primaires… Or c’est quasiment la civilisation comparée à la C.

Avenue C, ce sont des patrouilles d’ados qui font régner l’ordre – enfin, leur ordre –, protégeant les dealers du coin et dissuadant les malfrats du nord de la ville de venir s’aventurer par là. Leur chef est une femme, Sarah, surnommée Saïgon, parce qu’elle a été infirmière militaire au Vietnam. Avec Howie, son amour d’enfance, on va se laisser emporter dans des aventures qui défient l’imagination la plus enfiévrée, entre les rois de la drogue, les agents doubles, les truands de haut vol, les coups tordus des uns, les crimes des autres. »

Saigon, ex-infirmière militaire au Vietnam, règne sur un royaume composé de rebuts d’une société au sortir d’un conflit lytique des âmes, lytique des destinées. Enfouraillée de deux colts 45 en permanence, son assise dans ce monde rugueux est aussi le fruit de sa propre histoire. Son idylle précoce avec Howie, alias le Prof durant le conflit Viet, la pousse à une émancipation forcée. Parcours de vie, parcours familial la poussent à afficher cette poigne de titane dans un gantelet de simili velours.

Ce « petit » monde est tiraillé dans des frictions létales claniques. Baladé alternativement entre des faubourgs de Brooklyn, Hô Chi Minh, le berceau de « boulangers » russes (hum, hum,…Peaky Blinders ?!) l’affrontement gronde dans un voyage immobile des songes suscités par les galets de goudron, les sucettes de réglisse ou autres boules d’opium. De ces tribulations introspectives d’opiacés hérités du conflit du Sud-Est asiatique, on voit flou, on mange mou, on déambule dans des mondes parallèles oniriques.

Ce château de cartes qu’est le Talmud Torah nous invite dans des lieux de villégiatures disparates, peuplés d’habitants perclus de stigmates mentaux légués du Vietnam, véritable broyeur d’illusions perdues, d’innocences remisées, et la résultante en est un monde psychédélique.

Ce récit rime avec poésie. Poésie du propos, poésie crue du style. Charyn nous submerge d’un halo multicolore, drapé dans des sentiments éphémères. De cette fable, de ce conte onirique, on est exfiltré du monde réel, manichéen le temps de cette lecture lysergique.

Lyrisme brut déconnectant et surprenant dans un contre pied continu !

Chouchou.

EFFETS INDÉSIRABLES de Larry Fondation / Editions Tusitala.

Traduction: Romain Guillou.

Larry Fondation a grandi dans un quartier chaud de Boston et quand à l’âge adulte, il déménage à L.A. pour sa carrière de journaliste, il devient médiateur de quartier à South Central L.A. et Compton et certainement que son expérience personnelle lui a servi pour ses écrits. Quatrième partie d’une œuvre qu’il envisage comme un octet sur los Angeles « Effets indésirables » est paru en 2009 aux USA et on ne peut que féliciter les éditions Tusitala pour la poursuite de la diffusion des bouquins de Fondation autrefois édités par Fayard.

Fondation photographie la ville de Los Angeles ou plutôt ses habitants mais pas les Californiens bronzés et bodybuildés qui pensent être les élus du troisième millénaire mais plutôt ceux que le grand rêve américain (vaste farce) a laissés sur le bord de la route par leur faute ou par la folie d’un monde occidental sans pitié pour les plus faibles, les plus démunis ou les plus malchanceux.

Formé de nouvelles allant de quelques pages à quelques lignes « Effets indésirables » offre des instantanés terribles, crus, toujours tendus où la morale est souvent battue en brèche par la folie, l’addiction ou le désir de s’en sortir coûte que coûte. La chute de ces petits instants de vie est souvent à couper le souffle, sidérante, nous choquant, nous provoquant de la même manière qu’un Eric Williamson, c’est dire l’urgence de lire Fondation.

De sales histoires qui donnent à réfléchir, comme un Carver qui aurait changé de public pour s’intéresser aux plus démunis, lancées par des phrases qui cognent dur « J’avais vraiment envie de tuer quelqu’un mais je ne voulais pas aller en taule. », « J’étais censé l’abattre, mais je me suis dégonflé. » mais aussi parfois agrémentées d’un ton très enthousiasmant comme pour dégonfler un peu la pression« Je ne parlais que l’anglais quand je suis entré dans le taxi-phone ; en sortant, je parlais aussi espagnol. »  ou par des passages plus lyriques « le soleil apporte avec lui son lot de contraintes. » . Beauté vénéneuse.

Indispensable !

Wollanup.

CRYSTAL CITY d’Hervé Claude/ Editions de l’Aube Noire

Quand la chaleur accablante,  un travail de forçat, un isolement cyclique du monde « civilisé », une concentration de testostérone associée à des expédients licencieux, la somme donne un résultat bien souvent d’ordre criminel.

« Un désert, isolé du monde. L’ouvrier d’une mine, véritable prison surchauffée, est assassiné. Son chef, atterré par le manque d’intérêt manifeste de la police locale, décide d’appeler son vieil ami, Anthony Argos.

C’est un journaliste marginal et pugnace sous des allures d’ours ­débonnaire. Curieux de découvrir un lieu aussi ­insolite qu’une mine au cœur de l’outback australien, il ­accepte de se mêler de cette affaire… à ses risques et ­périls !

 

 Très vite, il comprend que tous les fils de l’enquête sont liés à la drogue, à ses trafiquants et aux ravages que la ­méthamphétamine – et le crystal en particulier – inflige à tout le pays. »

The biggest single-pit open-cut iron ore mine in the world, the BHP Biliton Mount Whaleback mine, 455 km (283 miles) south of Port Hedland is seen in this undated handout photograph obtained August 12, 2009. BHP Billiton Ltd, the world's largest miner, reported a 30 percent slide in annual profit excluding writedowns, its first fall in seven years, pummelled by a slump in metals prices and demand. REUTERS/BHP Biliton/Handout (AUSTRALIA BUSINESS ENVIRONMENT) FOR EDITORIAL USE ONLY. NOT FOR SALE FOR MARKETING OR ADVERTISING CAMPAIGNS

REUTERS/BHP Biliton/Handout

Hervé Claude bien connu comme présentateur de Journaux Télévisés est aussi le géniteur de romans à classer résolument dans le noir. Vivant plusieurs mois par an en Australie, il s ‘imprègne de cette culture et sa géographie pour débuter une nouvelle série d’ouvrages mettant en scène un journaliste du nom d’Anthony Argos.

En pénétrant dans le milieu extrême, hostile, des Bogans, ces ouvriers exploitant les mines riches de minerais tels l’or, le nickel, le diamant, on découvre un monde, une communauté autarcique. Dans la partie occidentale du Sud de ce pays continent, sur les rives du Swan, les FIPO effectuent de manière récurrente des allers-retours entre leur lieu de travail et leur lieu de repos. La vie sur les terres ocres des mines plombés par des températures irréelles où le travail, grassement rétribué, n’est que souffrance et « taylorisme », la place aux divertissements reste basique. Picole, bastons, et irrémédiablement consommation de came. Cette dopo élective dans ce no man’s land est la Meth, le crack, le crystal quand il est inhalé par combustion, et qui dit came dit trafic impliquant son lot de crimes.

Le premier homicide dans cette mine du Nord-Ouest de ce désert sera le point d’ancrage d’une mise à jour de ces problématiques gangrenant une société branlante qui ouvre les yeux avec effarement sur un commerce parallèle s’édifiant sur une logique mafieuse implacable. Mais elle est aussi la déchéance des âmes, le résultat de fuite vers le néant, l’inadéquation d’une culture vacillante couplée à des revenus lipothymiques.

Et au centre ce journaliste homo, plutôt bravache, bougon, indépendant dans ses idées, indépendant pour mener sa barque mais qui, indubitablement, conserve le souci d’une éthique de la vérité. Balancé dans cette fosse aux lions il touche le feu. Conscient de sa périlleuse enquête, il n’a de cesse de dénouer l’écheveau.

L’ensemble de l’écrit aurait mérité, à mes yeux, de creuser les profils des protagonistes avec une profondeur plus dense. Mais aussi bien le rythme, la mise en perspective des thématiques soulevées et les acteurs font montre d’une alchimie réussie qui a le don de nous éclairer sur une communauté border-line soumise à des conditions d’existence quasi inhumaines.

Les cailloux sont partout et ont tous une valeur monétaire, mais bien (trop) souvent mortifères. Derrière la carte postale, l’enfer et la dureté d’une réalité sans concessions, implacable.

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

 

LE PRINTEMPS DES CORBEAUX de Maurice Gouiran / Jigal.

21 Mai 1981, François Mitterrand remonte la rue Soufflot dans une foule dense et s’en extrait pour pénétrer dans la crypte du Panthéon pour y fleurir les tombes de Jaurès, Victor Schoelcher et celle de Jean Mouiin. C’est le jour de l’investiture, du sacre laïc du chef de la gauche, qu’a lieu le premier crime dans la cité phocéenne. Jeune étudiant, Luc Rio, va voir son existence basculer.

« Mai 81. La France se passionne pour les prochaines présidentielles. Louka, jeune étudiant marseillais, cherche plutôt une idée pour gagner un peu de fric. Une mère aux abonnés absents, un père abattu lors d’un braquage, Louka a un passé chargé, trimbalé entre foyers et familles d’accueil. Pour l’instant, il va à la Fac, vit de petits boulots et de combines en tout genre. Mais Louka est intelligent, il fonctionne à l’instinct, maîtrise déjà les codes des voyous et ceux qui permettent de mener les hommes. Et c’est en lisant un article du Canard sur Papon que l’idée va jaillir… Sans aucun état d’âme, il met alors en place une redoutable machine à cash… Mais le chemin qui mène à l’enfer n’est-il pavé que de bonnes intentions ? »

Initialement mué par une inextinguible avidité le jeune Luc, alias Louka, va être entraîné dans des événements qui feront date dans son existence. C’est le printemps, on est donc en 81, et il porte son passé en bandoulière mais pas comme un lest invalidant. En faisant preuve d’une « malice » futée pour se créer un pécule que son niveau social ne lui autorise pas, de fil en aiguille Louka devra évoluer, trouver des alternatives à ses impasses. Ses décisions, pas toujours à propos, sa maturité qui pointe le bout de son nez provoque la chance, provoque des affres périlleuses.

Germe dans son esprit une échappatoire, une solution à sa philosophie de vie. C’est alors qu’entre en scène le maître chanteur des corbeaux ! Il côtoie alors ronds de cuir, politiques, familles bourgeoises, petites pègres et nage dans le marigot avec une déconcertante aisance. Ses objectifs tendent à être atteints mais c’est alors que surgit l’Histoire et ses nuances en vert de gris, en noir, en gris,…

Son examen de conscience en croisement avec son histoire le contraindra à emprunter une route, une voie inattendue. Louka se révèle d’une implacable lucidité et d’un regard avisé sur la société. Le printemps les bourgeons surgissent, les destinés se concrétisent et le présent est rattrapé par le passé immuable.

Maurice Gouiran dans son attachement à sa cité des Bouches du Rhône nous délivre, de nouveau, un écrit fort paré d’un emballage engageant, attractif. En mettant en place des personnages à la croisée de leurs existences, il structure un récit tout à la fois frais, sombre en lien avec les agissements de chacun au décours du conflit de la seconde guerre mondiale, et nous replonge dans cette année 81, son printemps, où espoir symbolisait le maître mot d’une génération.

Noir est le Corbac, coloré est le printemps !

Chouchou.

 

VAGABOND de Franck Bouysse / La Manufacture de Livres.

On déambule, on cherche une voie, une voix…L’accompagnement dans cette lassitude, dans cette aridité d’un être fracturé par les impasses, érodé par les échecs, les tourments sentimentaux nous conduit irrémédiablement dans une mise en abîme.

« L’homme est traqué.
L’homme joue du blues chaque soir dans un obscur bar de la rue des Martyrs à Limoges. 
Lorsqu’il dérive vers son hôtel, au milieu de la nuit, il lui arrive de dialoguer avec des clochards et autres esprits égarés. 
Il lui arrive de s’effondrer sur les pavés des ruelles antiques et de s’endormir, ivre ou épuisé. 
Il lui arrive aussi de ne jouer sur scène que pour une femme qu’il semble être le seul à voir.
Mais l’homme est traqué
 pas par un tueur. Ni par un flic. Quelque chose comme des ombres. »

L’auteur en ponctuant sa prose d’un ton écarlate, par le biais rhétorique de la Numération Formule Sanguine, densifie son propos et y adjoint un prisme de lecture tendu et fragile. Ce fil rouge encense les sens, crédite les humeurs d’une viscosité prompte aux thrombus. Caillots tensionnels qui bloquent les sentiments emplis d’acrimonies, de rancœurs.

On suit cette progression de ce musicos sans avenir, sans ambition, sans autre but que de survivre. Pourchassé par des fantômes lui retirant son libre arbitre et sa bienveillance pour autrui il se délite aux yeux de chimères faites d’émotions perdues et de résidus amoureux.

Derrière les paravents d’une pudeur incarnée par une solitude amère et emplis d’une mélancolie envahissante, son chemin n’a qu’un seul but et ce sera son chemin de croix.

Comme le présente Franck Bouysse, en citation des pages de garde de l’ouvrage auquel je ne peux m’empêcher de m’y référer à mon tour, pour ce qu’il représente à mes yeux et dans mon champ musical :

J’ai fait la saison

Dans cette boîte crânienne

Tes pensées, je les faisais miennes

T’accaparer, seulement t’accaparer

D’estrade en estrade

J’ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Alain Bashung

La nuit Je mens

Bouleversant et rouge.

Chouchou.

 

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