Chroniques noires et partisanes

Étiquette : actes sud (Page 9 of 10)

CALCAIRE de Caroline de Mulder / Actes sud / Actes Noirs.

 

« Sur la route de Maastricht, une villa s’effondre brutalement, et son occupante occasionnelle, la fragile Lies, ne donne plus de nouvelles : son ami Frank Doornen la cherche partout. L’enquête de cet ancien soldat se tourne vers le propriétaire de la villa, amateur de jolies femmes et industriel véreux, qui stocke illégalement dans d’anciennes carrières de calcaire des déchets hautement toxiques pour l’environnement. Avec Tchip, ferrailleur à la petite semaine et recycleur impénitent, Frank va s’aventurer dans les souterrains labyrinthiques à la recherche de Lies. Mais la jeune femme reste introuvable… »

Caroline De Mulder est Belge, bilingue, auteure de quatre romans chez Actes Sud et je dois sa découverte à quelques recensions qui faisaient envie et qui s’avèrent à l’usage, très justes. « Calcaire » est un roman noir, assurément, bien plus sombre que ne le laisse imaginer une couverture dont j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce qu’elle évoquait dans le roman ni compris ce choix de couleurs pastel quand la couleur dominante est assurément le noir et sans aucune autre nuance. Vous allez vraiment morfler !

N’ayant pas lu d’autres romans de la dame, il m’est impossible de comparer ce bouquin aux précédents mais, néanmoins, il faut bien reconnaître que la dame a écrit là un roman fort, très fort, le genre qui vous en colle une bonne dès l’incipit rock n’ roll avant de cogner fort et souvent là où ça fait mal. Faisant naviguer le lecteur en eaux très troubles, usant de faux –semblants avec talent et créant une horrible cour des Miracles flamande, Caroline de Mulder nous fait croiser, partager l’existence, l’histoire de personnages bien cabossés, des doux dingues aux plus dangereux frappadingues. Et au fur et à mesure que le roman progresse, on s’enfonce dans la fange, dans la putréfaction, l’anéantissement, la pourriture parfois au bord de la nausée.

« Calcaire » tranche généreusement par rapport à une production internationale de plus en plus aseptisée, modélisée, en osant les chapitres très brefs, nerveux, en tabassant  à coups de phrases assassines ou cruelles, et le lecteur comprendra rapidement le fonctionnement, la logique scénaristique et appréciera rapidement l’impression d’urgence, que cette narration donne au roman. Tout n’est ici que pourriture, désenchantement et les phrases de Caroline de Mulder parfois comme des halètements, semblant bâclées alors que le roman est très habilement écrit, jetées à qui voudra bien tenter de comprendre quelque chose dans ce marasme et cette désolation, contribuent, en plus d’offrir un pouvoir d’évocation souvent redoutable, à donner un rythme dément où le pire peut survenir à tout moment.

L’intrigue est de très bonne qualité mais ce qui distingue « Calcaire », c’est cette ambiance très proche des magnifiques films de Felix Van Groeningen : « la merditude des choses », « Alabama Monroe » ou « belgica » où le meilleur comme le pire sont toujours envisageables où le moment unique, l’instant magique apparait là où on ne l’attend pas au cœur de l’adversité dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

De la belgitude des choses.

Wollanup.

PS: la zik, le cinéma, Eden Hazard, maintenant les polars, faut arrêter de flamber les Belgicains.

L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION DE LAT EVANS de A.B. Guthrie / Actes sud / collection l’ouest, le vrai.

Traduction: Agathe Neuve.

Avec ce titre, Bertrand Tavernier et la collection « L’Ouest, le vrai », clôture la traduction et la publication étalée sur quatre ans en France du cycle The Big Sky, quatre ouvrages écrits dans les années 1950 par Alfred Bertram Guthrie, historien, écrivain et scénariste, qui reçut le prix Pullitzer pour les deux premiers titres de sa saga. Car de saga il s’agit, louée par James Lee Burke par exemple, qui s’étale des années 1830 à 1890, dans l’ouest américain de part et d’autre des Rocheuses. On aimerait vous la lister, histoire que vous n’en perdiez rien :
La Captive aux yeux clairs
La Route de l’ouest
Dans un si beau pays
L’irrésistible ascension de Lat Evans.

Bertrand Tavernier le précise, qui signe la postface de chacune de ces publications : il tient ce quatrième tome comme « l’œuvre la plus mûre et la plus aboutie de l’auteur, et pourtant la plus méconnue. La plus dense aussi, peut-être, parce ce que pour la première fois dans ce cycle, la colonne vertébrale du récit s’appuie sur une problématique sociale et non plus épique. »

Lat Evans, fils d’un couple de pionniers rencontrés dans La Route de l’ouest, quitte le domicile familial de l’Oregon où il étouffe dans un cadre moralement étriqué et laborieux. Il veut de l’aventure, il a de l’ambition. Dans ses projets, un ranch, des terres, des têtes de bétail. Il s’engage dans un convoi de cowboys vers le Montana qui s’annonce à cette époque comme une terre d’opportunités. Entre apprentissage, période de vache enragée, coup de dé et investissement astucieux, Lat Evans va devenir le rancher et le notable qu’il rêvait d’être. Mais il y a un prix à payer, car si les amitiés, les fidélités, la générosité accompagnent et permettent cette ascension, il y a en nombre des reniements, des mensonges, de morts.

On ne peut nier à l’historien Guthrie la fine connaissance d’une époque et de ses changements. Extermination des bisons, marginalisation des tribus, stabilisation d’une société de pionniers et d’aventuriers qui deviennent pour certains (et certains seulement) des entrepreneurs et des notables, enracinement de valeurs morales et religieuses plus conservatrices et intransigeantes. Tout cela infuse le récit. A petites touches, c’est aussi la beauté et la rudesse du Montana qui est donnée au lecteur, contrée où l’auteur vint s’installer avec le succès littéraire.

Il faut confesser peut-être que, parmi tous les personnages distribués dans le cycle, celui de Lat Evans n’est pas le plus attachant à mes yeux. Il y a quelque chose qui agace dans la rectitude apparente de celui-ci, dans son comportement de « do-gooder », terme qui qualifie ceux qui pensent agir pour le bien (il s’agit bien souvent de leur propre bien) sans réaliser que tous les autres ne vont pas nécessairement être illuminés par leurs actes. Avec une facilité étonnante, Lat Evans se met à dos un ami plus tourmenté ou moins en réussite, se détourne d’une femme à qui il doit beaucoup mais dont le statut de prostituée ne peut que contrarier ses désirs de notabilité. On aurait l’impression d’un héros archétypal de western des années 1950, sûr de ses valeurs et son chemin, et il ne peut être mauvais parce qu’il réussit. Seules les dernières pages, un final dramatique et dépouillé, nous le rendraient plus sympathique, qui rappellent que le destin réserve des gifles même à ceux qui oublient qu’ils ne sont pas intouchables.

Terminons avec ce qui est le plus réjouissant. Le cycle The Big Sky est bouclé, donné aujourd’hui dans son intégralité à ses lecteurs francophones. Il est magistral. Groupez les quatre volumes dans votre bibliothèque. Quand vous les aurez lus, ils y seront comme des pics de la chaîne des Rocheuses. Eclairés par le couchant, ils vous feront penser à un beau pays et à de la belle littérature.

Paotrsaout

FARALLON ISLANDS de Abby Geni / Actes Sud.

Traduction: Céline Leroy.

« Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île ; six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches. »

Challenge à relever avec ce « Farallon Islands » : écrire une petite chronique d’un roman dont on se rend compte très rapidement qu’on s’est complètement fourvoyé en le lisant et que certainement, si on lit les recensions présentes sur le web, on n’a pas vu du tout ce qu’il fallait voir parce qu’on n’était pas la cible. Loin de vouloir qualifier ce roman de bouquin pour gonzesses, quoique, je dois quand même prévenir celles et ceux qui apprécient à peu près les mêmes bouquins que moi qu’ils pourraient être aussi assez  dubitatifs une fois la lecture terminée.

Avant tout, « Farallon islands » donne la part belle à de nombreux chapitres de nature writing parlant de la faune maritime vivant sur et aux abords de ces cailloux hostiles plantés dans le Pacifique à une quarantaine de kilomètres de San Francisco. Que ce soient les requins blancs, les éléphants de mer, les phoques, les baleines à bosse, les macareux, les goélands… tous sont évoqués dans de nombreux passages, chapitres, nous familiarisant avec ces espèces qui passionnent une Abby Geni qui a déjà écrit un recueil de nouvelles inédit en France « the last animal » qui leur était consacré.

Ensuite, le roman s’intéresse beaucoup aux rapports entre les humains présents dans ce « laboratoire » précaire, isolé, où sont entassés six biologistes uniquement concentrés sur leur objet d’étude, créant un huis –clos, par instants dérangeant et à d’autres un peu banal. Progressivement, on en apprend un peu sur leurs habitudes et leur psychologie tout en s’apercevant qu’ils sont très loin des contingences ordinaires et banales de l’humain lambda. Ici, la vie est réglée par le rythme des saisons apportant les objets d’études sur les îles : la saison des requins, la saison des baleines, la saison des phoques et la saison des oiseaux.

Mais, inévitablement, le ver est dans le fruit, le loup est bien dans la bergerie et deux drames, dans la première partie, donneront une dimension criminelle au roman. Mais jamais, on ne tremble réellement, jamais on ne se crispe puisque cette intrigue criminelle, est très délayée dans le roman qui évoque de nombreux thèmes que l’auteur donne souvent l’impression de simplement survoler. On n’est pas dans un thriller et on le comprend dès le prologue qui raconte la fin de l’histoire, le départ de l’île de Miranda, saine et sauve, au bout d’un an passé sur Farallon avec, apparemment, toute sa tête. Le suspense est donc très secondaire surtout quand, rapidement, les évènements deviennent favorables à une Miranda, légitimement terrorisée dans la première partie du roman. Par ailleurs, les différents personnages étant uniquement passionnés par leurs études, ne sont pas vraiment éclairés par un auteur qui se centre beaucoup sur une Miranda pour qui, je le reconnais, je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie malgré le drame vécu.

Parallèlement, le roman évoque beaucoup les rapports entre Miranda et sa mère décédée prématurément. L’histoire est d’ailleurs racontée par les lettres écrites à sa mère morte et fait prendre conscience du poids de l’absence. Alors, tout ceci nous fait un premier roman plutôt bien écrit qui ravira certainement les amateurs de nature writing. Pour les autres qui aiment les histoires proposant un cadre où la nature reprend ses droits en accablant l’homme à la merci des éléments et de la faune tout en proposant une intrigue particulièrement flippante propice à la réflexion, une fois de plus, je ne peux que conseiller cette tuerie qu’est « Aucun homme ni dieu » de William Giraldi.

Décevant.

Wollanup.

L’ AMOUR ET AUTRES BLESSURES de Jordan Harper /Actes noirs.

Traduction: Clément Baude.

Jordan Harper est un auteur originaire du Missouri vivant actuellement à L.A. qui a été critique rock, d’où des références musicales impeccables, pleinement en harmonie avec le propos et scénariste pour des séries TV d’où peut-être aussi ce talent pour créer des situations franchement originales. Son premier roman « She rides shotgun » sort en mai aux USA et ici, il n’ y a plus qu’à attendre pour savoir s’il confirme l’essai éblouissant réalisé par ce recueil de nouvelles. Continue reading

BORDERLINE de Jessie Cole chez Actes Sud

Traduction : Hélène Frappat.

Borderline est le premier roman de Jessie Cole, jeune romancière australienne. Elle s’est inspirée de la chanson « Darkness on the edge of town » de Bruce Springsteen, qui est aussi le titre original du bouquin, une chanson sur les secrets si lourds à porter, sur le sort qui s’acharne… Une belle chanson pour un roman qui ne l’est pas moins.

« Un soir d’automne, Vincent rentre chez lui après quelques bières au pub avec des potes. Perchée sur les hauteurs, sa maison n’est accessible que par une route sinueuse. Dans le dernier virage, il avise une voiture renversée, dont le moteur tourne encore. Il se gare, sort de son pick-up et se précipite vers l’épave. Il n’y a personne dans la voiture, mais il perçoit du mouvement au bord de la route. C’est alors qu’il la voit, accroupie, le talus plongeant à pic derrière elle. Elle se balance légèrement et chantonne. Quand elle lève la tête, ses longs cheveux s’écartent, découvrant le bébé mort qu’elle tient dans les bras. Il les ramène chez lui en attendant l’arrivée des secours. La jeune femme est hospitalisée en état de choc. Quelques jours plus tard, il la retrouve, pieds nus, tremblante, perdue, dans son jardin.

Il la recueille et prend soin d’elle, sous le regard de sa fille adolescente. À mesure qu’il s’attache à elle, Vincent comprend que son traumatisme est plus ancien que la mort de l’enfant. Ce qu’il ignore, c’est que le père du bébé est sur le point de retrouver la trace de celle qui avait décidé de le fuir à tout jamais… » Continue reading

LA VEILLE DE PRESQUE TOUT de Víctor Del Árbol chez Actes Sud

Traduction : Claude Bleton.

Víctor Del Árbol a fait des études d’histoire et a travaillé pendant vingt ans dans la police régionale de Catalogne. Il écrit depuis 10 ans et a reçu un prix pour presque tous ses romans. « La veille de presque tout » est son cinquième roman publié en France, il a reçu le prix Nadal en 2016.

« L’inspecteur Ibarra a été transféré depuis trois ans dans un commissariat de sa Galice natale après avoir brillamment résolu l’affaire de la petite disparue de Málaga. Le 20 août 2010, 0 h 15, il est appelé par l’hôpital de La Corogne au chevet d’une femme grièvement blessée. Elle ne veut parler qu’à lui. Dans un sombre compte à rebours, le récit des événements qui l’ont conduite à ce triste état fait écho à l’urgence, au pressentiment qu’il pourrait être encore temps d’éviter un autre drame.

À mesure que l’auteur tire l’écheveau emmêlé de ces deux vies, leurs histoires – tragiques et sublimes – se percutent de plein fouet sur une côte galicienne âpre et sauvage.

Une fillette fantasque qui se rêvait oiseau marin survolant les récifs, un garçon craintif qui, pour n’avoir su la suivre, vit au rythme de sa voix, un vieux chapelier argentin qui attend patiemment l’heure du châtiment, un vétéran des Malouines amateur de narcisses blancs…

Aucun personnage n’est ici secondaire… » Continue reading

CIEL ROUGE de Luke Short /Actes Sud/ collection « l’ouest,le vrai ».

Traduction:Arthur Lochmann.

Chez Actes sud, « l’ouest, le vrai » est une collection qui  s’adresse tout particulièrement aux vieux cowboys. Elle est dirigée de main de maître par Bertrand Tavernier à qui on doit une adaptation cinématographique réussie d’un roman de James Lee Burke « Dans la brume électrique avec les soldats confédérés »  et dont il raconte avec minutie le tournage dans « pas à pas dans la brume électrique » aux éditions Flammarion en 2009.                                                                          Cette collection forte d’une douzaine de sorties propose des romans sortis des greniers et de l’oubli, écrits à une époque où les romans westerns étaient particulièrement à la mode aux USA tout comme les films créés à la gloire de l’homme blanc triomphant.Si vous aimez ce théâtre et ces représentations de l’histoire des USA, vous trouverez ici sûrement votre bonheur.

Il n’est pas exclu non plus d’y trouver aussi l’écho  de thèmes d’actualité, des thématiques assez novatrices pour ce genre littéraire et une écriture particulièrement efficace comme ici.

« La cupidité oppose deux hommes, et la fille de l’un d’eux aime celui qui s’apprête à escroquer son père. Sur fond d’élevage de bétail et de répression d’Indiens croupissant dans des réserves dépourvues de bonnes terres, Luke Short compose un western efficace et exemplaire qui a été adapté par Robert Wise sous le même titre. Robert Mitchum et Barbara Bel Geddes tiennent les rôles principaux dans ce film, considéré comme l’un des meilleurs westerns noirs. »

La quatrième de couverture déjà vous indique clairement, et vous pouvez la croire, qu’on n’a pas affaire à un nanard, c’est du costaud dans les relations psychologiques tout comme dans les comportements des différents acteurs.

« Luke Short fait bifurquer le western vers le roman et le film noirs en tournant le dos à certaines péripéties, en mettant l’accent sur des sentiments troubles, un climat que ronge une violence sous-jacente. »

Quand le directeur de la collection y va de de quelques paragraphes dans une postface brillante et éclairante, le blogueur néophyte ou presque n’a plus qu’à s’effacer tant ses commentaires ne seront que verbiage et paraphrase  du discours de Bertrand Tavernier.

Signalons néanmoins que malgré son positionnement évident vers un Noir réaliste, « Ciel rouge » est avant tout un western avec tout le décorum qui est familier aux amateurs du genre et on y retrouve bien le thème archi éculé de la littérature américaine, la rédemption, dans un suspense qui se lit avec plaisir.

Plaisant.

Wollanup.

PS: la couverture est magnifique.

 

IDAHO BABYLONE de Théo Hakola /Actes Sud / Actes Noirs.

Traduction : Yoann Gentric.

Theo Hakola est un musicien américain vivant en France depuis 1978 et connu depuis le début des années 80 pour son talent dans l’indie rock au sein de formations comme Orchestre Rouge puis Passion Fodder avant de se consacrer à une carrière solo à partir de 1992. Il fut aussi le producteur du premier album d’un groupe bordelais nommé « Noir désir ». Mais Hakola a plusieurs cordes à son arc puisqu’il a aussi réalisé des musiques de films et est également un homme de théâtre et bien sûr et c’est ce qui nous intéresse particulièrement un auteur dont le cinquième roman fait son entrée chez Actes Sud.

« Metteur en scène originaire de Spokane, dans l’État de Washington, Peter Fellenberg réside en France depuis plus de trente ans. Alors qu’il est sur le point de monter une nouvelle pièce de théâtre dont le rôle principal sera tenu par une célèbre actrice de cinéma, sa soeur Marnie l’appelle des États-Unis, affolée : sa fille aînée, Macie, vient de disparaître lors d’un camp de vacances organisé par l’Église, dont l’adolescente a récemment embrassé un peu trop ardemment les principes… À moins qu’elle ne se soit enfuie avec un certain Brandon, neveu d’un suprémaciste blanc notoire de l’Idaho voisin ?
Si Marnie fait appel à ce frère qu’un sombre chapitre du roman familial a définitivement éloigné de ses origines, c’est que Peter a été le grand ami d’enfance de Tom Palm, pasteur, précisément, de l’église évangéliste dont la jeune fille est une prosélyte.
Secrètement taraudé par un désir confus de renouer avec son pays, Peter saisit cette occasion de retrouver Spokane et va tenter d’arracher Macie aux griffes d’un destin qui menace les enfants d’une Amérique victime de tous ses aveuglements. »

Attiré par le nom de l’auteur et le souvenir de son œuvre musicale assez sombre, la couverture du livre et la quatrième de couverture, je me suis jeté sur un roman qui n’est finalement pas celui que j’attendais. Si le propos est bien l’enlèvement d’une jeune fille par une congrégation religieuse trouble du côté de Spokane au cœur d’une Amérique très bigote et blanche, le roman raconte aussi et peut-être surtout le retour au pays d’un homme qui a atteint la cinquantaine en France et qui tente de retrouver ses racines au sein d’une famille qu’il a quittée depuis longtemps. Et c’est intéressant, pas décevant et sans être réellement bouleversant mais néanmoins touchant et il est certain que vous l’apprécierez bien plus que moi si vous ignorez tout de la première vie artistique de Théo Hakola.

La plume est alerte, vivante et le propos est animé d’un bel humour que je ne pensais pas trouver ici. Les personnages issus de la famille et des relations passées de Fellenberg, (à l’identique de Hakola ?), la propension du héros à être victime d’une lolitalisation font que nombreuses scènes sont très drôles sans que l’aspect plus sombre de l’embrigadement de la jeunesse et des plaies provoquées par la religion soit pour autant mal exploité mais sachez néanmoins que c’est l’aspect comédie qui est le plus remarquable dans ce « Idaho Babylone ».

A pratiquer sans retenue.

Wollanup.

LES MUSELÉS de Aro Sainz De La Maza chez Actes Sud

Traduction : Serge Mestre.

Aro Sainz De La Maza est éditeur, traducteur, il a écrit des essais, des livres pour enfants et des recueils de contes. « Les muselés » est son deuxième roman noir, après « le bourreau de Gaudi ». On y retrouve l’inspecteur Milo Malart. Ce livre ne m’a pas posé de problème de compréhension alors que je n’avais pas lu le premier : je suis vite entrée dans l’univers de Milo, avec sa psychologie torturée et les rapports spéciaux qu’il entretient avec les autres. L’ambiance du roman et l’univers bien particulier de Milo Malart m’ont accrochée et j’ai désormais très envie de lire le premier opus de ses aventures. Si on peut lire les deux tomes dans l’ordre, c’est sans doute encore mieux !

« Dans un sous-bois à la lisière de Barcelone, caché sous des feuilles mortes, gît le corps d’une jeune femme à l’aspect en tout point ordinaire, si ce n’est ses ongles, impeccablement manucurés : une étudiante de famille modeste qui finance ses études au service de recouvrement de créances dans un cabinet d’avocats, et arrondit ses fins de mois en faisant l’escort-girl.

Quelques jours plus tard, un des associés du cabinet qui l’employait est retrouvé mort dans son appartement cossu du centre-ville. De la chaîne hifi high-tech s’échappent encore des accords de blues, tandis que le champagne s’évente sur le comptoir de marbre noir.

L’enquête s’annonçait déjà ardue quand un sadique entreprend d’exposer dans les squares, à la vue des enfants, des chiens empalés. Les plaintes fusent et la pression est à son comble pour l’inspecteur Milo, chaque jour un peu plus gagné par la schizophrénie qui a déjà emporté son père et ronge désormais son frère Hugo. Mais ces troubles psychotiques qu’il essaie d’endiguer sont aussi sa plus grande force : une capacité hors pair à se mettre dans la peau des meurtriers.

Le pouvoir politique veut des arrestations pour ramener l’ordre dans la ville et refuse d’entendre les clameurs d’une cohorte d’Indignés pris au collet par le chômage, la corruption et la misère, prêts à tout pour simplement survivre. Mais qui sont les coupables ? Ces victimes ? »

On est à Barcelone donc, mais loin, bien loin de l’image de carte postale qu’on peut en avoir en tant que touristes. La crise est là, violente, et la misère s’étend sur bien des quartiers. C’est l’hiver en Catalogne mais tous les appartements ne sont pas chauffés, loin de là !

L’inspecteur Malart en est douloureusement et rageusement conscient. Son travail l’amène souvent dans les quartiers populaires où il peut voir de près ce que la pauvreté contraint les gens à faire. La crise touche aussi la police où les coupes budgétaires atteignent des sommets sauf pour les brigades anti-émeutes qui, elles, ont des véhicules et du matériel flambant neuf qu’elles exhibent à la moindre manifestation, même pacifique. Et des manifs, il y en a, la colère gronde chez les pauvres !

Aro Sainz De La Maza nous dévoile une Barcelone pas vraiment glamour : le chômage de masse y est couplé avec le cynisme des élites, de plus en plus riches et des politiciens corrompus. Il réussit parfaitement à faire ressentir cette ambiance tendue où règnent le désespoir et l’angoisse avec la folie en embuscade car l’esprit humain bascule facilement quand les conditions de vie sont si difficiles.

Milo Malart est un écorché vif cerné par la folie : son père et son frère sont schizophrènes, son neveu s’est suicidé et l’angoisse d’être atteint à son tour le ronge et lui fait couper court à toute relation. Seul, révolté et désespéré : des ingrédients pour qu’il se lance dans l’enquête sans tenir compte ni du danger ni des pressions. Il est à l’unisson des malheureux de cette Barcelone glauque, les comprend et réussit à se « connecter » même aux assassins. C’est un beau personnage et il y en a d’autres dans ce bouquin : Rebecca sa coéquipière, moins torturée et beaucoup plus rationnelle, une juge toujours ébranlée par la précédente enquête, des êtres aux vies fracassées. Des personnages terriblement humains, imparfaits mais touchants si près du gouffre.

Une enquête sous tension, sous surveillance aussi car les élites intouchables ont le bras super long, et très bien ficelée, sur fond de régression sociale, un style tendu mais non dénué d’humour, noir bien sûr !  Aro Sainz De La Maza écrit un portrait de cette ville effrayant mais tellement juste qu’on est saisi, bouleversé même après avoir refermé le livre.

Un excellent polar très noir.

Raccoon

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