Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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PAR LE VENT PLEURÉ de Ron Rash / Le Seuil.

Ron rash est un écrivain qu’on ne présente plus à ceux qui aiment la littérature actuelle américaine. La qualité de ses romans et l’humanité qui ressort de l’homme quand on le rencontre plaident énormément en sa faveur. Il a aussi une vie de poète et cela donne des passages descriptifs souvent magnifiques dans des romans magnifiquement pensés, organisés et écrits de main de maître parlant de la Caroline du Nord où il a toujours vécu et où il enseigne la culture appalachienne, l’amour qu’il a pour ses terres natales. Assurément un auteur et un homme formidables et je m’en veux énormément de ne pas plus apprécier son œuvre et je m’en expliquerai plus tard car la raison de mes réticences est encore visible dans ce nouveau livre, une nouvelle fois, enchanteur.

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations.

Le roman est porté d’entrée par un titre français génial « par le vent pleuré », rimant tragiquement avec « par le sang versé » et laissant un voile de mystère sur une intrigue qui lorgne beaucoup plus que d’habitude vers le polar, un mystère que ne propose pas le titre original «  the risen » beaucoup plus évocateur pour le lecteur une fois qu’il a lu le bel incipit d’un magistral premier chapitre.

« Dès le début, la faculté d’apparaître et de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique. La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première. »

Dans ce premier chapitre éblouissant de classe, « la ressuscitée » du titre américain arrive telle une apparition divine, une sirène, une naïade et sa rencontre avec les deux frères en 1969 fera d’eux, à leur corps défendant, des hommes, des êtres de passion pour l’un et de pragmatisme pour l’autre. Les autres personnages importants, le grand père, le père défunt, tout est noté, signalé, tous les ressorts importants de la tragédie sont posés de manière simple, naturelle, limpide, coulant de source dirons-nous dans une nouvelle histoire au bord de l’eau comme cela devient vraiment une habitude chez Ron Rash. Pour terminer ce magnifique tour préliminaire de l’horizon proposé l’auteur finit par nous projeter de nos jours quand Bill apprend la découverte macabre des ossements d’une certaine Jane Mosely.

Par la suite Rash alterne admirablement chapitres sur ce « Summer of love » de 67 qui débarque avec Ligeia dans ce coin perdu de Caroline deux ans après son explosion californienne et chapitres sur les quelques heures où Eugene cherche à savoir auprès de son frère Bill qui a autant réussi sa vie que lui l’a ratée ce qui a pu se produire plus de quatre décennies plus tôt… qui a tué Ligeia et pourquoi ?

La partie 69 est vibrante, sans aucun doute, des souvenirs de Ron rash qui avait 16 ans à l’époque et vivait sur ces terres. La musique du Grateful Dead, de Jefferson Airplane, de Steve Miller, des Doobie Brothers… les premières bières, l’amour libre, les cachetons pour planer, la weed, des rêves de liberté et peut-être bien l’amour. Tout est joliment, intelligemment, conté avec un souci de précision où transparait l’expérience, les bons souvenirs de temps insouciants et finalement heureux s’il n’y avait la terrible issue.

Très proche du schéma préférentiel de Thomas H. Cook avec cette « enquête » sous forme de « cold case », « par le vent pleuré » démarre comme un polar très prometteur mais cela ne dure pas et c’est toujours là que le bât blesse chez Rash… quand il décide de faire du polar. Cook, magicien du genre, va vous balader pendant de longs chapitres pour vous laisser complètement abasourdi, pantois, stupéfait par une ultime pirouette plausible mais totalement inattendue et rageante pour le lecteur bluffé, abusé alors qu’ici la découverte du coupable est bien trop précoce pour le lecteur un peu expérimenté, l’issue bien trop prévisible et le coup de théâtre final bien pauvre. Non, on ne lit pas Rash pour ses talents dans le polar.

Par contre, tous les personnages, Bill et Eugene, leur mère veuve sous la domination d’un beau-père symbole d’un patriarcat très dur, un grand-père proche du colonel du roman « le fils » de Phillip Meyer, Ligeia, la rebelle hippie, sont peints avec grâce par un Ron Rash qui par des phrases d’apparence simples ajoutent des indices utiles à la connaissance intime des personnes. Et puis quelle écriture, pas une ligne inutile, tout est pensé, réfléchi et le roman se lit d’une traite avant de créer de multiples sujets de réflexion sur ces choix qui orientent une vie, une famille un peu comme dans le très beau roman de Larry Watson « Montana 1948 ».

Fidèle à sa réputation justifiée, Ron rash offre, à nouveau et qui pourrait encore en douter, un roman magnifique d’humanité, d’une écriture et d’une construction virtuoses qui l’installent définitivement comme un grand écrivain de son époque.

Brillant.

Wollanup.

LA TANCHE de Inge Schilperoord /Belfond.

La rentrée littéraire commençant de plus en plus tôt et dans un souci très modeste d’orienter vers certaines lectures les heureux vacanciers d’août désireux de profiter tranquillement et sereinement des premières richesses de la mi-août avant la déferlante de la fin du mois et de septembre, je vous propose donc un roman que je déconseille fortement sur le bord de la piscine, dans les transats à l’ombre ou dans tout lieu de villégiature où on aime passer du bon temps.

 « La tanche » n’est pas un polar mais un horrible roman noir, la tanche ne vous apprendra pas grand-chose de passionnant sur le poisson pas plus que sur sa pêche mais il faut le lire.

« La tanche » ne possède pas des qualités littéraires qui pourrait le distinguer du reste de la production littéraire et pourtant passer à côté de ce roman serait une grave erreur.

« La tanche » parle d’un sujet de société grave et particulièrement dérangeant, la pédophilie, certainement aussi difficile à lire qu’à écrire. Inge Schilperood est rédactrice et chroniqueuse pour des grands journaux aux Pays Bas et « La tanche » est un premier roman qui a enflammé les débats là-bas avant de recevoir un accueil enthousiaste de la critique en Angleterre.

 « En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur.
Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.

Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.

Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette… »

Il m’aura fallu plusieurs jours pour venir à bout de la lecture de ce roman n’excédant à peine les 200 pages. L’auteur, horriblement mais de manière très objective nous faire entrer dans le cerveau de Jonathan et ce n’est pas évident comme chacun pourra aisément le constater. La vie de Jonathan dont les psys ont constaté une intelligence en dessous de la moyenne est banalement triste aux côtés d’une mère anesthésiée par la chaleur caniculaire de l’été, une santé moyenne et une consommation excessive d’alcool et qui semble juste heureuse de retrouver son fils pour leurs parties de cartes et les programmes TV qu’ils partagent. Les deux fonctionnent comme un vieux couple et les récents événements sont venus juste les importuner dans cette routine appréciée de la mère.

En cours de roman, nous apprendrons ces fameux faits qui ont provoqué l’incarcération puis la remise en liberté avec un suivi psy à effectuer tant les risques de récidive dans le cas de Jonathan sont importants. Il est à signaler que les actes de barbarie de Jonathan sont particulièrement bien écrits, l’auteur ne rajoutant pas une horreur visible à des actes suffisamment monstrueux à la simple mention.

La tension, qui ne se relâchera qu’à la dernière ligne, est créée d’entrée avec l’apparition de cette gamine plus ou moins livrée à elle-même pendant la journée puisque sa mère, qui fuit les services sociaux, travaille dans la journée et la laisse donc seule durant cet été de braise. Il est évident que leur rencontre, leurs liens naissants, l’innocence de la petite fille, les pulsions de Jonathan provoquent chez le lecteur une énorme appréhension quant à l’évolution prévisible de cette relation, les nerfs étant mis à particulièrement rude épreuve. Inge Schilperrord qui a été psychologue judiciaire, connait bien les dispositifs d’aide mis en place et a donc travaillé avec des cas similaires montre les combats intérieurs de Jonathan tandis qu’on sent de plus en plus que l’inéluctable peut puis va se produire. Dans ce huis-clos stupéfiant, on comprend très rapidement que le salut de la gamine ne viendra pas d’une personne tierce, seul Jonathan peut éviter le drame, éviter cette chronique d’une catastrophe annoncée. Le suspense s’éteindra avec les dernières lignes.

Horrible et nécessaire.

Wollanup.

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

 

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

BACK !

Voilà, c’est l’heure de la rentrée littéraire et comme on a reçu quelques bouquins, on peut ainsi d’ores et déjà vous parler des recommandables qui sortent cette semaine.

On va le dire une bonne dernière fois pour toutes, cette année, on se concentrera encore sur les romans qui nous ont plu, dignes, pour nous, d’un intérêt. Les autres, les daubes dont la lecture a été un supplice ou ceux que vous avez totalement oubliés au bout de trois jours, tentant vainement de trouver un vague souvenir en se concentrant sur la couverture, eh bien, le temps perdu par la lecture est bien suffisant et on s’en épargnera la chronique. Notre avis n’étant pas parole d’évangile, vous trouverez aisément des sites vous proposant un avis compétent sur ces ouvrages. Par contre, quand un auteur reconnu, un éditeur sérieux, se fout de la gueule du monde, on va continuer à ne pas se gêner et on cognera comme par le passé.

Etant souvent cités dans le débat des vilains blogueurs qui reçoivent ces fameux exemplaires gratuits des éditeurs, les SP, il est bon de signaler notre position. Accusés de faire du mal aux libraires, égaux dans le mal avec le monstre Amazon, voici comment se passe notre « collaboration » avec les éditeurs, nos esclavagistes à qui nous rendons de bien vibrants hommages forcément subjectifs et putassiers.

Les bouquins que nous demandons, nous les chroniquons et si c’est franchement imbuvable, nous nous en expliquons avec le service presse, chaque membre de Nyctalopes gérant lui-même ses rapports plus ou moins cordiaux avec les éditeurs qui lui sont réservés. Par la discussion avec les fées des services de presse, nous arrivons à de moins en moins nous planter dans nos choix mais parfois il faut bien remettre les pendules à l’heure avec la dame qui nous a vanté un bouquin bien pauvre ou très loin de nos univers.

Et puis, il y a les SP que nous recevons sans avoir rien demandé, des sondes envoyées par certains services ayant du mal à caser leurs productions peut-être et là, on fait le choix de le lire ou pas mais aussi de chroniquer ou pas, ne nous sentant engagés d’aucune manière. Il est parfois nécessaire d’écrire à certaines maisons pour leur dire d’arrêter d’envoyer leurs productions qui n’ont rien à faire dans notre petit monde. La place dans les bibliothèques n’étant pas plus extensible que le nombre de bibliothèques dans une maison, nous sommes avides de grands romans oui, de la qualité oui, de la quantité, ben non. Par ailleurs, nous ne solliciterons plus les éditeurs qui nous snobent trop ouvertement et nous ne chroniquerons jamais les fachos.

Vu les sorties malines de cette semaine, on peut constater que la rentrée littéraire commence de plus en plus tôt et dès cette semaine nous vous proposons le nouveau Ron Rash, « la tanche » une horreur noire néerlandaise de Inge Schilperoord chez Belfond et une très réjouissante fresque ricaine de Nathan Hill en cours d’adaptation en mini-série avec Meryl Streep dans le rôle principal, un roman de chez Gallimard qui a fait un gros carton aux USA « les fantômes du vieux pays ».

Et pour les semaines à venir, du lourd, du très lourd ricain et deux entretiens Lisa McInersay pour le très rock n’roll « Hérésies glorieuses » chez Losfeld et Michael Farris Smith pour le magnifique « Nulle part sur la terre », splendide coup de Sonatine dans la même veine que David Joy l’an dernier. Et puis bien sûr tous les bouquins qui nous attendent et qui vont nous surprendre vous comme nous…

Bonnes lectures à vous qui passez.

Wollanup.

PS: Et évidemment, on méprise toujours autant les bons penseurs, les clodos du net, les juges et censeurs, les donneurs de leçons, les envieux, les pleurnichards, hauts représentants de la connerie sur le web et du discours stalinien adapté à la littérature.

AVANT PUKHTU de D.O.A. / Folio Gallimard.

« La peur, prélude à la violence, est là elle aussi. Jamais montrée, parfois discutée, mais avec une infinie pudeur. La guerre est un mystère intime qui place ceux qui la vivent face à eux-mêmes et les oblige sans cesse à redessiner les contours de leur humanité. »

Hou là, on ne s’excite pas en vain. DOA  n’a pas sacrifié à la mode du prequel utilisé par de plus en plus d’auteurs en mal d’inspiration ou voulant reprendre ou approfondir une histoire.

Franchement, vous pensez que DOA a besoin d’approfondir sa furieuse épopée ? il est passé à autre chose depuis, très loin des barbus et  barbouzes..

« Avant Pukhtu » n’est juste qu’une nouvelle de moins de vingt pages écrite à l’occasion du dixième anniversaire de Quais du Polar et qui « sera ajoutée à la version numérique de Pukhtu à sortir le 7 septembre (Folio Gallimard) ou téléchargeable seule, mais payante. Il n’y aura pas de version papier. »

« Le 24 mai 2005, assistés d’une compagnie de soldats irakiens, mille marines se lancent dans une opération, dite d’encerclement et fouille, à Haditha. Son objectif est de localiser et neutraliser les groupes terroristes qui contrôlent cette cité. Ce jour-là̀, ils ne sont pas les seuls Américains à grenouiller dans le coin. Un groupe de paramilitaires, embauché par une société de sécurité privée et mené par Voodoo, se lance aussi dans la chasse à l’homme… »

En une quinzaine de pages hallucinées, on retrouve avec un énorme plaisir, peut-être coupable, Voodoo, Ghost et les membres de son commando privé dans une opération de traque de Abou Moussab Al-Zarqaoui à l’origine du projet Etat Islamique. Excellente introduction à l’aspect guerre du roman, « Avant Pukhtu » vous envoie dans une guerilla urbaine du XXIème siècle avec armes sophistiquées et appui de drones, fulgurant, de quoi vous donner envie d’acheter le bouquin et d’ entrapercevoir la qualité de l’écriture de DOA.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore entendu parler de « Pukhtu » et qui ne devaient donc pas être en France ces deux dernières années et n’être jamais passé chez nous avant, nos petits liens (chroniques et entretiens avec DOA) qui vous informeront un peu sur l’oeuvre, l’auteur et l’homme :

Entretien sur le cycle « Clandestin » de DOA.

Pukhtu Secundo par Wollanup.

Entretien avec DOA pour Pukhtu Primo.

Mon Amérique à moi

Pukhtu secundo par Chouchou.

Notons qu’avant la sortie folio de « Primo » et « Secundo » les deux parties du roman, le téléchargement de la nouvelle est gratuit et légal…

 

 

                                                                                                

 

Où télécharger « Avant Pukhtu » ? Allez, DOA se mérite et Google est votre ami.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

L’ OISEAU CANADECHE de Jim Dodge / Editions Cambourakis

Traduction: Jean Pierre Carasso.

Très court roman de Jim Dodge publié en 1985 par les éditions du Seuil, ressorti avec malice par les éditions Cambourakis en 2010 et paru également en poche chez 10/18. On peut parler aussi de novella si vous préférez, ou de conte métaphysique ou de fable vaguement animalière ou de récit sur un « néosurvivalisme » n’incluant pas de flingues ou d’attentats sur des buildings à Oklahoma city mais s’accompagnant d’une méfiance voire d’ une hostilité vis-à-vis des lois fédérales et tout ce qui concerne l’administration nationale et le système d’imposition. C’est tout ce que vous voulez mais c’est avant tout une heure voire une heure et demie de bonheur, de tendresse et de rire à gorge déployée à lire cette histoire qui n’en est pas vraiment une mais où on peut y voir beaucoup de métaphores si le cœur vous en dit.

« L’oiseau Canadèche » serait une introduction au roman « Stone Junction » qui a rendu célèbre Jim Dodge puisqu’on découvre ici « Sept lunes » sous la forme d’une réincarnation en sanglier personnage que l’on retrouvera par la suite .

Tout simplement, Titou, orphelin est recueilli par son grand-père excentrique pour que celui-ci puisse résoudre son problème d’impôts  non payés depuis des lustres. Ayant eu une vie très mouvementée de joueur de cartes dans les saloons de l’ouest américain que Jim Dodge vous racontera avec son humour charmant et dévastateur et sa verve contagieuse mieux que moi, notamment ses différents mariages très infructueux, Jake (plus de 80 ans au début de l’histoire) qui deviendra Pépé Jake  mène une vie pépère dans son ranch à regarder vivre la nature, en buvant  son dangereux whisky à 97°(quand même !) qui rend soi-disant immortel, vautré confortablement sous sa galerie quand arrive Titou jeune enfant qui a perdu sa mère et dont Jake se contrefout. Mais le vieil homme a du cœur et même si tout les sépare il va se créer une histoire d’amour fou du vieux pour son petit-fils et réciproquement. Ils vont être rejoints, quand Titou sera devenu un adulte très robuste, par un étrange volatile d’origine canard colvert, semble-t-il. Recueilli par Titou, l’ oisillon va prendre en grandissant une taille et un poids extraordinaires et va devenir le fidèle compagnon des deux hommes accompagnant Titou le matin dans ses tâches dans les champs et cuvant son whisky avec Pépé l’après-midi.

C’est une histoire toute simple qui respire le bonheur mais qui ne pourra se finir sans des moments de tristesse puisque le breuvage fabriqué par Pépé Jake ne peut pas, en fait, offrir l’immortalité. On rit beaucoup, on est ravis par tant de complicité, de gentillesse, de bons sentiments se plaisant à rêver à une vie simple dans la nature où votre environnement proche devient univers paisible où les événements des journées seront prétextes à des éclats de rire le soir venu. Un bouquin pour ceux qui ont envie de lire une belle histoire drôle, un vrai antidote à la morosité ambiante. Suivez la plus grande partie d’échecs du monde, découvrez les effets du whisky « vieux râle d’agonie » sur les néophytes, intéressez-vous au débat critique, épique et dérisoire entre les deux hommes sur l’utilité des clôtures… Un  coup de cœur, aussi roboratif que la lecture d’un roman de Drury, c’est dire !

Canardeur.

Wollanup.

MONTANA 1948 de Larry Watson / Gallmeister / Totem.

Traduction: Bertrand Péguillan.

Chez Gallmeister, il y a les collections grand format mais il y a aussi cette collection Totem qui n’est pas à négliger ou oublier. Totem réédite certaines des publications  maison au format de poche et offre aussi une nouvelle vie à des romans et à des auteurs tombés un peu dans l’oubli ou moins médiatisés à un prix particulièrement intéressant et avec le label de qualité de la maison. Perso, celui-ci, je lui aurais bien vu une plus grande couverture tant ce roman, sans être parfait, cumule des qualités qui devraient plaire à beaucoup.

Etiqueté « nature writing » de manière bien exagérée, peut-être parce qu’il se déroule dans le Montana, le roman n’a pas à souffrir d’une multitude de pages vantant la nature et le lecteur excédé par les multiples démonstrations de la puissance et de la beauté de la nature habituelles de ce genre de littérature ne connaîtra pas ce genre de parasitages. Proclamé classique de la littérature américaine dès sa sortie en 1993, le roman montre avant tout un drame familial sous relents de racisme.

« De l’été de mes douze ans, je garde les images les plus saisissantes et les plus tenaces de toute mon enfance, que le temps passant n’a pu chasser ni même estomper. » Ainsi s’ouvre le récit du jeune David Hayden. Cet été 1948, une jeune femme sioux porte de lourdes accusations à l’encontre de l’oncle du garçon, charismatique héros de guerre et médecin respecté. Le père de David, shérif d’une petite ville du Montana, doit alors affronter son frère aîné. Impuissant, David assistera au déchirement des deux frères et découvrira la difficulté d’avoir à choisir entre la loyauté à sa famille et la justice. »

En choisissant un narrateur enfant, Larry Watson crée un personnage qui rappelle parfois Harriet Cleve, l’héroïne de Dona Tartt dans « le petit copain » âgée, elle aussi, de douze ans. De la même manière que chez Tartt, David observe, épie, interprète le monde des adultes autour de lui. Il serait dangereux de raconter plus, d’une part parce que le roman étant très court, vous prendrez plus de plaisir en découvrant par vous-même les tenants et les aboutissants et, d’autre part, je ne veux pas en aucun cas spoiler un suspense digne d’un bon polar et vous gâcher le plaisir de la découverte d’un bon roman tout simplement, car ce n’est pas un polar. Bon, il y a des regrets aussi, j’aurais bien aimé connaître le contenu des querelles entre les deux frères, les colères du grand père ancien sheriff mais le choix du narrateur enfant écarte forcément le lecteur de certaines conversations adultes secrètes mais cela ne gâche rien à la puissance de l’histoire et du propos.

En cet été 1948, dans le Montana, David Hayden réalisera que les valeurs familiales et les valeurs de justice de la société ne sont pas toujours compatibles et cette découverte le sortira brutalement du cocon de l’enfance, on ne choisit pas le moment où on devient adulte. « Montana 1948 », sans être le roman culte souvent vendu, est prenant et très intelligent, emblématique de la qualité des productions Gallmeister.

Recommandable et recommandé.

Wollanup.

MONTEPERDIDO de Agustin Martinez / Actes Sud / Actes Noir.

Traduction: Claude Bleton.

C’est le nom d’un village perdu au bout d’une route dans les Pyrénées espagnoles. Un terminus qui ne s’ouvre que sur les cols, la neige en hiver, des chemins de randonnées,  et la solitude de la haute montagne. C’est l’histoire de ce village, de ses habitants qui forment une famille. « Dans ce village, chacun avait creusé son trou. Confortable pour les uns, moins pour les autres. »

L’histoire tourne autour de la disparition de deux fillettes de 11 ans, et la réapparition cinq ans plus tard de l’une d’elles. Deux policiers arrivent alors à Monteperdido pour reprendre l’enquête.

J’ai mis une bonne centaine de pages  à vraiment rentrer dans le livre, du fait de la multitude de protagonistes : toutes les personnes liées directement à l’enquête plus des figures qui ont des rôles clés dans le village.

Une fois familiarisée avec eux, on s’attache à Sara, enquêtrice qui retrouve dans cette bourgade et cette enquête une part obscure d’elle-même : elle y plonge tout en ayant la crainte de s’y perdre, son histoire personnelle s’entrelace avec la vie du village : solitaire, blessée, ayant soif de se trouver une famille.

Monteperdido est un personnage en lui-même. La vie y est dure, âpre, hors du temps, ou rien ne peut être caché, mise à part 2 fillettes. Le monde extérieur n’existe que très peu, chacun se serre les coudes dans un milieu naturel hostile, chacun cache les plus noirs secrets des autres, chacun étant ainsi « tenu » par le village. Seuls les étrangers, qui n’en sont pas issus sont rejetés, montrés du doigt. Qui peut avoir enlevé ces fillettes ? Probablement des étrangers du village, cela ne peut pas être quelqu’un que l’on côtoie tous les jours, avec qui on part à la chasse, avec qui on boit un café…

Une fois familiarisée avec les habitants, vous vous laissez porter par ces longues descriptions, par les sentiments éprouvés par les protagonistes : vous êtes ferré et vous ne lâchez plus le livre. Monteperdido est un huis-clos qui tient en haleine, la pression montant au fil des pages. Il s’agit d’une société patriarcale, les hommes ont, semble-t-il, le pouvoir : la domination des femmes quitte à faire appel à la violence, la domination sur la nature.

En fait, les femmes sont véritablement présentes :

Ana, la jeune fille reparue qui veut reprendre son destin en main, Raquel sa mère qui avait décidé de continuer à vivre, alors que son mari se laissait engloutir dans la culpabilité. Montserrat, la maman de la 2ème fillette Lucia, est sous le joug de son mari mais petit à petit elle reprend le pouvoir sur sa vie, ses espoirs et sur son couple.

Ana cache bien des choses, elle est à l’image de son patelin : sauvage, secrète et protectrice. Que sait- elle de son ravisseur, que veut elle bien raconter de ses 5 dernières années de captivité, de sa vie avec Lucia, vécue dans la peur, dans le sous- sol d’un refuge en montagne, peut- elle aider à la retrouver, ou ne le veut- elle pas ? Qui protège t’elle, elle- même, son ravisseur…?

Au fil des pages, ces questions trouvent des réponses, chacun ayant des faces multiples, les sentiments changeant face à la dureté de la vie en altitude

Ce livre est un très bon premier roman, comme une pause dans le temps. L’auteur est sans aucun doute à suivre.

Marie-Laure.

MÉRIDIEN DE SANG ou le rougeoiement du soir dans l’Ouest de Cormac McCarthy / Gallimard.

Traduction : François Hirsch 

C’est dans cette seconde moitié du XIXème siècle, à la lisière du Mexique, qu’un jeune garçon livré à lui-même se trouve mêlé à une horde de tueurs dont le mobile de leurs exactions reste forcément fusionnel avec l’appât du gain. Les pérégrinations violentes, sans foi ni loi, sont placées sous une figure tutélaire, tantôt ange gardien, tantôt démon, tantôt père, tantôt éxecuteur de la pénitence, tantôt lumière, tantôt rideau opaque des destinées…Souffrance, émancipation et maturité accélérées seront les balises d’un sentier pavé de haies où les épines acérées scarifieront une âme en détresse. Les compagnons, ou plutôt les éclaireurs, d’infortune traceront avec lui un sillon profond où se déversera l’hémoglobine de leur terrible labeur hanté par les esprits tourmentés de victimes expiatoires et sacrifiés sur l’autel de luttes frontalières.

« De tous ses livres, Blood meridian (Méridien de sang) est sans doute le plus notoire (même pour ceux qui ne l’ont pas lu). Un western métaphysique story-boardé par Dali ou Ernst, une sorte de Horde sauvage, dans lequel William Holden serait The Judge (ils portent d’ailleurs le même nom), ou le Capitaine Achab. Une équipée nihiliste au terme de laquelle rien n’est révélé, où l’on massacre pour cent dollars le scalp, où l’on ne récolte qu’un collier d’oreilles séchées. Le livre contient des scènes fantastiques et grotesques, certaines inoubliables et incroyablement culottées, comme le passage où Holden sauve sa troupe de chasseurs de primes d’une mort certaine aux mains des Apaches (ils n’ont plus de poudre) en concoctant un mélange détonant avec de la merde de chauve-souris et autres salpêtres récoltés à la bouche d’un volcan. Le Juge est lui-même sa propre baleine blanche, énorme et glabre. Il est non seulement le philosophe du groupe, mais aussi son botaniste, historien, entomologiste et exécuteur.
Inutile de dire que cette chevauchée plus que fantastique qui mène le lecteur du Tennessee au Texas, puis à travers les déserts de Chihuahua et Sonora, le laisse aussi complètement horrifié et épuisé. »

Les terres sont arides, aussi bien sur le versant texan ou du Nouveau Mexique, que sur le versant sudiste du pays mexicain, et l’image des virevoltants, « tumbleweed », contrastant par leur mouvement qui s’oppose à la concentration, l’immobilisme et la désolation de ces steppes typiques du Far-West. Les amarantes hydrophiles sont le pendant des renégats avides de liquides de feu frelatés et c’est dans cette carte postale cinématographique qu’évoluent les protagonistes d’une bataille abolissant la pitié et la concorde que n’aurait pas renié un Quentin Tarantino ou magnifié par un Sergio Léone tel « Il était une fois la révolution ». On y retrouve d’ailleurs des profils de personnages similaires et leur cruauté liée à un détachement froid de l’action rehaussent de manière significative la tension métallique du récit. Les scènes anthologiques s’enchaînent dans un rythme « wagnérien » avec toute la pesanteur et cette propension à plomber une atmosphère raidissant l’échine et bloquant le grill costal interrompant transitoirement notre expiration.

Cormac McCarthy possède ce don antagoniste de l’épure du propos foncier, il cherche à le dégraisser pour n’atteindre que le muscle chaud et vivace, et dans un temps parallèle propose une écriture descriptive d’une rare race. Sa peinture kinémique de scènes époustouflantes de violence couplées à une débauche de détails sordides nous renvoie à des triptyques semblables à ceux de Jéronimus Bosch. La langue est précise, la langue est cinématographique et picturale mais elle semble complexe à adapter pour le 7ème art. Les deux vecteurs émotionnels sont additionnés, le cérébral et le viscéral, et le Juge Holden remplit à lui seul l’archétype littéraire voulu par son accoucheur. Les symboliques et son incarnation sis décrites dans le liminaire affichent le profil de ce totem d’où se construit une histoire dévorante, noir créosote, macrophage qui encadre une ouvrage référence.

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Puisse que mes prochaines lectures ne me paraissent point fades !…

CHEF D’ŒUVRE.

Chouchou.

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