Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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TREIZE JOURS de Roxane Gay / Denoël.

Traduction : Santiago Artozqui (Américain)


C’est un retour aux sources qui se brise sur des scories d’une société affichant dans un même temps le beau du laid, les sourires des pleurs, de l’accueillant au rejet brut. L’expatriée vit sur ses souvenirs, sur un inconscient idéalisé et reçoit de plein fouet la rage, la rancœur d’un peuple révolté, d’une société exsangue. Dans ce contexte du kidnapping de motivation pécuniaire, une femme Haïtienne qui écrit son histoire dans une Floride aux antipodes d’un pays déstructuré, structurant, se voit brisée dans sa chair et sa psyché. C’est le récit d’une déconstruction et d’une reconstruction pavées de remises en causes, de désillusions, de profondes déceptions et de viscérales souffrances.

« Fille de l’un des hommes les plus riches d’Haïti, Mireille Duval Jameson mène une vie confortable aux États-Unis. Mais alors qu’elle est en vacances à Port-au-Prince avec son mari Michael et leur bébé Christophe, Mireille est kidnappée. Ses ravisseurs réclament un million de dollars à son père. Pourtant, ce dernier refuse de payer la rançon, convaincu que toutes les femmes de sa famille seraient alors enlevées les unes après les autres. Pendant treize jours, Mireille vit un cauchemar. Son ravisseur, dit le commandant, est d’une cruauté sans nom. Comment survivre dans de telles conditions et, une fois libérée, comment surmonter le traumatisme, pardonner à son père et recréer une intimité avec son mari ? 
Mireille et les siens vont pourtant réussir à reprendre pied et découvrir que la rédemption peut revêtir les formes les plus inattendues. »

L’auteure possède une envergure sociétale dans son écriture et de par sa reconnaissance. Née à Omaha en 1974, dans le Nebraska, enseignant l’écriture dans l’université de l’Illinois, elle aime aborder dans ses ouvrages ses thématiques électives telles le racisme, les conflits de classe et l’identité sexuelle.

Elsa, une amie jamaïcaine, m’a parlé une fois d’une berceuse populaire dans son pays, sur une mère avec treize enfants. La mère en tue un pour nourrir les douze autres, puis un pour nourrir onze, puis un pour en nourrir dix, jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus qu’un, qu’elle tue également parce qu’elle a aussi faim. Finalement, elle retourne dans le champ où elle a assassiné ses enfants, où reposent les os de leur treize corps. Elle se tranche la gorge parce qu’elle ne supporte pas d’avoir fait ce qui devait être fait. « Aux Caraïbes, une femme doit toujours affronter de tels choix », a conclu Elsa après m’avoir raconté son histoire .

Paragraphe symptomatique d’un peuple et de vies basées sur le sacrifice et la souffrance de choix lacérants mais vitaux. (l’analogie entre les deux pays restant probablement juste)

Dans un premier temps la description de l’enlèvement et des Treize jours de tortures morales et physiques est directe, sans ambages. Les coups ne sont pas éludés ni contournés sans pour autant plonger dans un pathos surligné. On est dans un « document » du quotidien par les prismes de la détenue, des ravisseurs et de la famille. Notre propre regard sur ces entités va tour à tour être marqué par l’empathie, la révolte, l’incompréhension, le questionnement. Car apparaît dans ce temps une surprise, une « incongruité », que l’on pourrait avoir du mal à s’expliquer, à en trouver le sens, UN sens. Cette dissonance aura une terrible résonance dans le récit mais aussi une prépondérance dans l’écriture.

Et c’est sans nul doute que notre appétence littéraire revêt un caractère « viral ». Le prodrome de cette première partie nous plonge dans la seconde avec les symptômes de la fébrilité. Enclin à découvrir les voies de la résilience, de la reconstruction on est réellement happé par la portée de l’écriture et la transcription d’une équation à plusieurs inconnues. Les souffrances sont multiples et s’agrègent en une pelote où la trame s’entrecroise, s’emmêle, qui aboutit à des incompréhensions, des dissensions.

« Treize Jours » est donc un roman riche d’enseignement sur une culture, sur la filiation, sur la famille, sur les tentatives de retrouver une voie et sa voix sans pouvoir effacer les stigmates d’un trauma violent et inscrit dans une chair fibrosée. Et sous une plume incisive sachant imprimer un style, un regard laissant la place à la réflexion personnelle du lecteur, on est embarqué dans ce roman magnétique, profond.

Chouchou.

 

LES HOMMES de Richard Morgiève / Losfeld.

« C’est surtout l’histoire de Mietek, un individu en déshérence, amoureux d’une femme qui ne peut pas l’aimer. Mietek ne s’en sort pas, s’enlise dans des histoires dont le dénouement risque d’entraver sa liberté. »

Mietek, dans les vingt-cinq ans, dans les années 70, sous Giscard, sort de prison et ne veut surtout pas y retourner. Il replonge dans la voyoucratie de bas-étage, proxénétisme, vol de voitures, petits cambriolages, une criminalité de petite envergure d’une époque artisanale de la délinquance.

«Depuis pas mal de temps, je me disais que c’était fini les hommes, que c’était vraiment une espèce en voie de disparition – ce qu’on appelait les hommes, c’était les derniers singes, quoi. J’ai écrit une cinquantaine de pages – et ils sont venus les hommes de ma jeunesse et ma jeunesse avec. Mais dans toutes les histoires d’hommes, il y a une fille, et même il faut une fille – sans fille, pas d’homme. Et l’autre raison du livre m’est apparue, c’était elle – ma fille, Cora. C’était pas une histoire d’homme que je voulais écrire, pas exactement, c’était une histoire de père et de fille.» Richard Morgiève.

Quand on lit ce petit texte de l’auteur, on comprend qu’on va se glisser dans l’intimité et combien il va creuser dans ses souvenirs, dans son histoire, lui, qui avait l’âge de son héros à cette époque.

Alors, c’est un bouquin extrêmement troublant, qui ne se lit pas comme un polar ordinaire qu’il n’est d’ailleurs pas vraiment même s’il met en scène divers petits malfrats , les pages sur les médiocres affaires de Mietek n’étant pas les plus passionnantes du roman. Chronique d’une époque en train de se terminer, une France qui peine à se libérer de l’héritage de la libération où ceux qui avaient choisi le bon camp pendant la guerre ou juste avant la chute, ont pu obtenir un blanc-seing de l’état pour revenir à leurs magouilles quand ils n’étaient pas directement dans les hautes sphères de la nation. 68 était passé mais les rapports hommes femmes étaient quasiment les mêmes que 30 ans auparavant, les femmes depuis la libération pouvaient voter mais Simone Veil était encore à fignoler cette réforme sur l’avortement qui allait tant faire pour les femmes.

Selon son âge, on ne lira pas cette chronique d’une époque révolue au travers de l’itinéraire d’un voyou de la même manière. Morgiève n’a pas voulu faire un tableau idyllique de son héros. Proxénète à ses heures, il voue une grande admiration pour José Giovanni l’auteur et cinéaste  dont le passé de collaborateur d’abord et de meurtrier ensuite glace un peu l’ambiance. D’autre part, Mietek collabore avec ce qui semble être le SAC ou une autre organisation identique avec ses entrées dans toutes les branches du pouvoir, une police parallèle au service du pouvoir gaullien au départ mais qui par sa présence auprès du pouvoir en place a su faire de belles affaires avec la pègre de l’époque avant d’être dissoute en 82 après deux décennies d’obscures manœuvres. Ces aspects ne nuiront pas à l’image de beau ténébreux à qui ne connait pas ces histoires mais cela peut avoir quelques aspects répulsifs mais Mietek, par manque d’informations, a peut-être mal choisi ses guides… Complexe et imprévisible dans ses rapports avec les gens, animé d’une grande volonté d’assistance aux cabossés de son entourage, amis alcoolos, putes toxicos, vieille femme esseulée, Cora, petite fille en péril… Mietek séduira les lecteurs qui aiment les héros tordus, ambigus et toutes celles et ceux qui trouveront que la balance penche du côté mec bien.

Chacun verra sa vérité de l’histoire dans une France aujourd’hui disparue, verra naître ou pas l’empathie pour Mietek. Par contre, on doit constater le talent de Richard Morgieve pour nous installer dans l’univers et le milieu des malfrats décrits par ses aînés Dard, Simonin ou Le Breton. On n’oublie pas non plus des pages gorgées de tendresse et d’amour, masquées pudiquement, sans dramatisation des effets. Enfin, « les hommes » est un roman qui respire l’authenticité, la sincérité, l’excellence, la belle ouvrage d’un auteur qui se souvient et dont le roman, par son originalité, fait finalement un bien fou.

Authentique.

Wollanup.

UNDERGROUND RAILROAD de Colson Whitehead chez Albin Michel

Traduction : Serge Chauvin.

 

Colson Whitehead, journaliste new-yorkais publié dans le New York Times ou le Village Voice est déjà reconnu comme écrivain, ce roman est son sixième et il a obtenu outre Atlantique un énorme succès. Il a reçu, entre autres, le national book award en 2016 et le prix Pulitzer en 2017, doublé rare, et les droits ont été acquis pour le cinéma. Colson Whitehead était petit quand il a entendu parler pour la première fois de l’underground railroad, ce réseau d’abolitionnistes qui aidaient les esclaves à gagner les états du Nord et il l’a visualisé comme une sorte de métro, en bon gamin new-yorkais. Cette image a mûri en lui et a donné le point de départ de ce roman fort et magnifique.

« Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté. »

L’underground railroad, avec ses chefs de gare, ses conducteurs… vocabulaire réellement utilisé par les membres de ce réseau, existe au sens propre dans le roman : un train souterrain qui va permettre certaines étapes aux fuyards dans leur voyage vers le Nord. Loin d’enlever de la force au récit, cette part d’invention en augmente la puissance par la richesse des images qu’elle crée.

Colson Whitehead nous raconte la vie de Cora, depuis son enfance dans la plantation. Sans jamais chercher le sentimentalisme ou l’émotion facile, il réussit à décrire l’horreur de l’esclavage. Il ne s’appesantit pas sur les descriptions des sévices, mais les présente dans toute leur brutalité. L’humanité des esclaves est niée, ils sont asservis, brisés et seuls les plus forts réussissent à le supporter. Cora est de ceux-là, elle va devoir se blinder pour survivre. Beaucoup sombrent dans la folie ou se suicident. La description de la vie dans la plantation est saisissante car en plus d’être écrite dans un style magnifique, elle est documentée.

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres de bord. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que celui des vivants, car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité -, devait être justifiée auprès des armateurs. A la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonnes serrées d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

Colson Whitehead construit son roman de main de maître, insérant des passages sur des personnages secondaires entre chaque étape du voyage de Cora et par ce double éclairage, il leur donne encore plus de force et de profondeur. Beaucoup apparaissent et disparaissent rapidement, connaissant une fin brutale, abrupte, nous faisant ressentir la violence ambiante et laissant Cora toujours plus seule avec sa peur, son désespoir mais aussi sa rage et sa détermination.

En suivant le périple de Cora, étape après étape, il explore à travers différents états, différentes expressions du racisme, des plus brutales aux plus retorses, de l’éradication pure et simple à la ségrégation « bienveillante ». La lutte de Cora, l’évolution de son besoin de liberté est un combat âpre et difficile sous tension permanente car les chasseurs d’esclaves peuvent passer les frontières pour ramener leur proie selon un accord entre les états du Sud et ceux du Nord. Colson Whitehead mêle brillamment fiction et réalité et écrit avec une puissance extraordinaire, c’est un livre qui résonne profondément et longtemps après l’avoir refermé.

Un chef d’œuvre !

Raccoon.

Entretien avec Michael Farris Smith pour « NULLE PART SUR LA TERRE ».

  • Vous êtes l’auteur de trois romans dont deux sont édités en France, UNE PLUIE SANS FIN paru chez nous en 2015 chez Super 8 et ce NULLE PART SUR LA TERRE qui arrive pour la rentrée littéraire mais vous n’êtes pas encore très connu en France, qui êtes-vous Michael Farris Smith ?

C’est facile (en français). Il y a deux endroits au monde qui comptent pour moi: le Mississipi et la France. J’ai eu la chance de vivre à Paris et dans le Val de Loire et la France me manque tout le temps. Je déteste citer Hemingway, mais il avait raison quand il disait que si vous aviez la chance de connaître Paris jeune, cette expérience resterait toujours en vous. Il y a deux ans, j’ai emmené ma femme et mes filles passer l’été en France et je cherche toujours un prétexte pour y retourner. Depuis le tout début, il y a quelque chose qui m’y attire.

  • Comment êtes devenu écrivain ? Désir depuis l’enfance ou projet d’adulte ?

Il n’y a pas eu de plan. Je n’ai pas commencé à écrire avant 29 ans. Et c’est seulement parce que, pendant que je vivais à l’étranger, j’ai commencé à lire, pour la première fois de ma vie, je lisais pour le plaisir. J’ai lu les grands auteurs parce que c’étaient les seuls que je connaissais – Hemingway, Faulkner, Fitzgerald, Dickens. Après quelques années, j’ai simplement senti quelque chose bouger en moi et j’ai voulu essayer. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais. Je ne pouvais pas savoir si j’allais réussir ou échouer lamentablement, mais je ne pouvais pas renoncer. C’était la première fois de ma vie que je savais ce que je voulais vraiment faire.

  • Quel est votre moteur pour écrire ? Des sujets qui vous sont chers, le quotidien, une région ?

C’est une question difficile pour moi, car je pense que ça change, ça évolue. J’aime la langue, je m’intéresse à l’esprit humain et à la condition humaine, j’aime le sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un lieu et l’impact qu’il peut avoir. Les lieux ont joué de grands rôles dans ma propre vie. Je veux aussi essayer d’éprouver mes personnages sur un plan émotionnel, car c’est ce que nous vivons tous, tous les jours. Donc, pour moi, il y a beaucoup de choses qui m’inspirent pour essayer de raconter une histoire intéressante. Je pense aussi, comme la plupart des artistes, que c’est simplement quelque chose que je dois faire ou je serai malheureux. C’est difficile de décrire ce sentiment.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Il est impossible de lire un roman comme NULLE PART SUR LA TERRE et ne pas entendre l’écho d’un écrivain comme Larry Brown. Parlez un peu de ces influences – Larry Brown, William Gay, Barry Hannah, etc. – ainsi que du vide laissé après leur passage, un vide que ton travail semble parfaitement combler.

Ces noms que tu mentionnes sont au sommet de ma liste d’influences, et j’ai été triste ces dernières années, d’avoir enfin décidé d’être écrivain après qu’ils soient tous décédés. Je me souviens que quand il a été temps de partager les épreuves d’UNE PLUIE SANS FIN avant sa publication aux États-Unis, et que je discutais avec mon éditeur des écrivains à qui je voulais les envoyer, j’ai été déprimé car beaucoup d’écrivains auxquels je pensais, beaucoup de ceux qui m’ont inspiré avec leurs histoires de persévérance n’étaient plus là.

Donc, tu as raison lorsque tu dis qu’il y a eu un vide. Je l’ai ressenti, et beaucoup d’autres auteurs que je connais et avec qui je parle, ils l’ont tous ressenti. Je suis très fier d’être mentionné maintenant comme un écrivain qui aide à porter le flambeau. Je rêve toujours d’entrer dans un bar, de voir Larry Brown ou William Gay assis là, d’avoir la chance de leur offrir un verre et de les remercier. Les remercier pour leurs histoires, mais aussi d’avoir partagé leurs expériences d’écriture, avec ce que ça demande d’efforts et de persévérance. Car c’est ce qui m’a guidé à mes débuts quand j’apprenais, un apprentissage qui ne semble jamais se terminer.

  • Quand j’ai interviewé l’an dernier David Joy auteur brillant et grand lecteur, il avait cité ce NULLE PART SUR LA TERRE comme l’un des romans à ne pas manquer, quels sont vos pairs que vous appréciez et que vous voudriez nous encourager à lire ?

David est en tête de liste, et en plus d’être un écrivain d’enfer, c’est devenu un ami. Je n’aime pas trop faire ce genre de liste parce que je ne veux oublier personne, mais je suis heureux de recommander certains noms : Ron Rash, Tom Franklin, Brad Watson, Jamie Kornegay, Brian Panowich, Matthew Guinn, Steph Post. J’aime les écrivains qui montrent beaucoup de courage dans leurs histoires.

  • L’action de vos deux romans se situe dans votre région, pensez-vous qu’on écrit mieux sur des territoires connus ou vouliez-vous attirer l’attention sur la situation écologique du sud des Etats Unis puis sur le désarroi de ces populations oubliées, sur ces exclus du rêve américain ?

J’ai toujours écrit sur des lieux avec lesquels je me sens lié affectivement. Pour moi, cela a été, et ce sera toujours le Mississippi. Mais je ne suis pas lié à un endroit particulier du Mississippi. J’ai vécu dans tout l’État : sur la côte, dans les montagnes (Mississipi hills) et la plaine (Black prairie). Le Mississippi est un état très varié, ce que la plupart des gens ignorent. Chaque région a sa propre personnalité et ses propres caractéristiques géographiques. J’adore le sud du Mississippi. Je suis intrigué par le Delta. Le nord de l’état, où je vis maintenant, est une région de collines ondulantes aux innombrables musiciens et conteurs. C’est le genre d’émotion que je ressens à propos d’un lieu.

Je n’ai jamais voulu écrire sur un thème particulier. Je suis plus influencé par ce que je vois, j’entends et j’éprouve, et ces thèmes trouvent naturellement leur place dans mes romans.

Un exemple concernant le lieu : avant les romans du Mississippi, mon premier écrit, THE HANDS OF STRANGERS est situé à Paris, parce que j’ai été inspiré par une scène dont j’ai été témoin dans une rue de Paris. Je ne pouvais pas aider , mais je pouvais raconter. Et mon amour pour Paris a donné le ton de l’histoire.

 

 

  • Votre roman se démarque de beaucoup de la production ricaine ordinaire du genre par l’absence de délinquance ou de violence due à la meth tout en étant très proche de thématiques très visibles dans les romans américains comme le retour et la recherche de rédemption. Peut-on dire que votre roman parle de rédemption ou considérez-vous que la quête de Russell tout en étant très digne se situe ailleurs ?

Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de violence. Mais non, pas de meth. Mais il y a sacrément beaucoup d’autres problèmes. Ce n’est juste pas quelque chose qui a inspiré mon travail, pour quelque raison que ce soit. Je pense que NULLE PART SUR LA TERRE concerne une quête de rédemption, et la rédemption existe à plusieurs niveaux. Se sauve-t-on soi-même lorsqu’on sauve quelqu’un ? Peut-on changer le passé? Que fait-on lorsqu’on ne peut pas dormir la nuit en raison des erreurs qu’on a commises? des vies qu’on a changées ? Quand quelqu’un tend la main, la prend-on ? Je pourrais encore continuer, mais peu importe ce que vous écrivez, tant que vous poussez vos personnages vers leurs limites émotionnelles, et que vous attendez qu’ils les franchissent.

  • Question de Simone du site « la livrophage » :

Ce qui me marque le plus pour l’instant, c’est le résultat obtenu par l’écriture. Il s’en dégage une langueur, un rythme lent et comme un temps suspendu par moments, dans les gestes des personnages, dans le déroulé de l’histoire, pas de vitesse. Ce n’est pas un ralenti, mais une lenteur que j’aime beaucoup…cette scène, quand Russell retrouve son père, la pêche, le retour et le temps de réadaptation entre père et fils, la manière qu’ils ont de se ré-apprivoiser. Comment choisissez-vous la façon de dérouler l’histoire, choisissez-vous ce rythme ou bien est-ce qu’il s’impose par ce que vivent les personnages, est-ce pensé ou bien il y a un truc naturel qui va de soi pour que le roman avance ainsi, pas à pas, avec en fait une sorte de sensualité palpable du temps ?

Je suppose que c’est juste la façon dont l’histoire se déroule dans sa progression naturelle. Je ne suis pas un écrivain qui regarde trop loin. Je n’ai pas de plan, pas les grandes lignes de l’histoire. Je me mets au travail le matin, et à la fin de mon temps d’écriture, je me laisse quelques notes sur ce que je pense qu’il va arriver ensuite. C’est ce qui a toujours le mieux marché pour moi car ça laisse intacte la notion de découverte. Quand je m’assois pour écrire, je découvre l’histoire en même temps que les personnages et finalement comme le lecteur. C’est peut-être la raison pour laquelle la langue ou le rythme de l’écriture se manifeste de cette manière. C’est difficile à dire. Ce processus est en si grande partie inné et naturel, du moins pour moi, qu’il est difficile de le nommer ou de dire comment il fonctionne. J’apprécie vraiment être au milieu d’un roman et être curieux de ce qui se passera le lendemain quand je reprendrai le récit.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Tu fais un merveilleux travail sur l’humanité de tous les personnages, forçant le lecteur à éprouver de l’empathie même pour les plus sombres – dans ce roman je pense spécifiquement à des moments comme la scène de Larry sur le terrain de baseball. Quelle est l’importance des scènes comme ça, d’essayer de trouver un moment de compréhension, même pour les personnes que nous pourrions mépriser?

C’est aussi une de mes scènes favorites et, même si Larry est le «méchant», c’est l’un de ceux que j’ai préféré créer. Pourquoi? Parce que les gens qui prennent de mauvaises décisions ou agissent de manière drastique ont autant de raisons de le faire que ceux qui prennent les bonnes décisions. Une des choses que j’ai apprises sur l’écriture de romans et la création de personnages, c’est que chaque personnage doit être comme une personne réelle. Que ce soit un personnage principal ou secondaire, il est important d’essayer de le présenter d’une manière inoubliable. C’est bien plus intéressant pour moi de tenter de comprendre ou de créer une sympathie pour un personnage «mauvais». Cela renvoie aux limites émotionnelles que j’ai mentionnées auparavant. Nous avons tous des raisons de faire ce que nous faisons, bonnes ou mauvaises, et je pense qu’on doit essayer de comprendre toutes les facettes des gens même les plus sombres.

  • Quelle serait la bonne B.O. de NULLE PART SUR LA TERRE ?

Bonne question. Avec quelques chansons de Steve Earle, de Lucinda Williams et de Merle Haggard , vous avez une bande sonore plutôt cool. Ce sont des auteurs qui n’ont pas peur de mélanger le malheur et la beauté pour créer des images poétiques merveilleuses, ce qu’essayent de faire tous les écrivains je suppose.

  • Pas de Drive-by Truckers, Two Gallants, Richmond Fontaine, Jason Isbell… dans la B.O. ?

Vous pouvez ajouter Drive-by Truckers et Jason Isbell, je n’étais pas sûr que le public français les connaisse mais je les aime.

  • Avez-vous un nouveau roman en cours d’écriture ?

Je viens de terminer les dernières modifications de THE FIGHTER. Il sortira en 2018, également chez Sonatine.

  • Il y  a sûrement un sujet qui vous tient à cœur et dont j’ai omis de parler, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Aucune autre question. Simplement que je suis ravi d’être publié en France, ce pays qui m’a tellement marqué.

Entretien réalisé par mail à la mi-août 2017 par Wollanup avec la participation de David Joy et de Simone Tremblay pour les questions, de Morgane et de Raccoon pour la traduction.

NULLE PART SUR LA TERRE de Michael Farris Smith / Sonatine.

Promis je ne parlerai plus dorénavant des phrases prétendument écrites par de grands auteurs pour vanter un bouquin. Cette fois-ci, c’est encore gonflé. James Lee Burke aurait comparé les romans de Michael Farris Smith à McCarthy et Faulkner. La référence Faulkner, tout roman noir ricain situé en-dessous de la ligne Mason Dixon qui tient à peu près la route y a le droit et McCarthy est souvent cité si le roman est particulièrement dur. Que Burke, mon idole, parce qu’il y a tout simplement Burke et puis tous les autres, ait pu balancer de telles inepties m’inquiète au plus haut point. Soit il avance trop rapidement dans une sénilité non visible dans ses derniers romans toujours impeccables soit il picole gravement ou alors, enfin, il n’aurait jamais lu les deux auteurs qu’il a cités et là je n’y crois pas une seule seconde.

Bref, ce genre de commentaires n’apporte rien et peut, tout simplement, nuire à la réputation d’un éditeur sérieux se hasardant à de tels artifices pour vendre une œuvre qui n’a pas besoin de cela tant la qualité est là. Michael Farris Smith fait tout simplement du Michael Farris Smith, c’est tout à fait recevable, et s’il fallait le comparer à un grand auteur américain sur le fond de l’histoire ce serait évidemment à Larry Brown que Farris Smith cite d’ailleurs comme influence majeure dans l’entretien qu’il nous a accordés et que nous mettons en ligne à la suite de la chronique. Willy Vlautin et le Tom Franklin du « retour de Silas Jones » et leurs écrits emplis d’humanité et de compassion et tendresse pour les plus humbles peuvent aussi être considérés comme ses pairs les plus proches actuellement.

On avait fait la connaissance de Michael Farris Smith, il y a deux ans chez Super 8 avec un plaisant « une pluie sans fin » et on le retrouve chez Sonatine dans un roman beaucoup plus ambitieux qui en surprendra plus d’un.

Russell revient chez lui dans le Mississipi après onze de prison pour avoir tué accidentellement un homme en roulant en état d’ivresse.

L’un de ces soirs où la lumière s’attarde et repousse sans cesse la nuit et tant qu’il y a de l’essence dans les pompes des stations on se dit que ce serait trop bête de ne pas la faire flamber.Plus d’une fois par la suite il s’était dit qu’il y aurait mieux valu qu’il y ait une raison. Quelque chose qui l’aurait provoqué, poussé, énervé, bousculé, quelque chose qui aurait pu expliquer qu’il ait tant bu… Mais il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Maben revient chez elle, brisée, après une dizaine d’années d’errance, et accompagnée de sa petite fille.

 Pas encore trente ans mais déjà le visage de quelqu’un qui est à terre. Le visage de quelqu’un qui s’accroche.

Russell, à la descente du car qui le ramène, est tabassé par les deux frères de la victime. Maben, lors de la nuit passée dans un motel est arrêté par un flic et violée à l’arrière de la voiture de patrouille. Un crime va les relier.

Ce genre d’histoires qui ressemblent à tant de chansons country, pas de doute, on a déjà lu… Aussi qu’est-ce qui fait que l’on va encore accrocher à un scénario si souvent utilisé ? Il y a d’abord, bien sûr l’écriture de Michael Farris Smith qui fait qu’on lit ce roman en un « one shot ». Les chapitres courts s’enchaînent merveilleusement, pas une page d’ennui, pas un chapitre végétatif, pas d’envolées lyriques inutiles et obsolètes voulant montrer qu’on a ses lettres comme dans tant de romans français médiocres, mais des descriptions que ne renierait pas Burke.

Ici, c’est le règne de l’ordinaire, du banal dans une région qui parait sinistrée avec une population résignée qui courbe l’échine devant les galères banales. Pas de flingues partout, un seul suffira, pas d’abrutis sous meth, pas besoin d’aide chimique dans la méchanceté. Des gens ordinaires qui ont fait des choix ordinaires, assumé leurs conséquences ordinaires, ont reçu une bonne dose de malheur somme toute ordinaire et vont répondre à l’adversité de multiples manières allant de la tristesse, l’accablement à la révolte, la rage, la folie, à la recherche de rédemption, à la quête d’une vie simple, ordinaire, banale e finalement rassurante

Beaucoup de belles scènes intimes poignantes, à vous briser le cœur dans « nulle part sur terre » : les retrouvailles entre Russell et son père, un père séparé de son fils et qui vient s’humilier ivre mort lors d’un match de baseball de celui-ci, la rencontre de Russell avec l’amour de sa vie qui a refait la sienne sans lui, beaucoup de silences, de non-dits pudiques, des instantanés comme marques d’amour, d’humanité dans une histoire pourtant bien sombre et qui font que ces mains tendues transcendent une atmosphère bien glauque pour envisager, qui sait, une éclaircie, une accalmie…

La fin m’a beaucoup surpris parce qu’une toute autre issue était très, très envisageable et ce choix effectué par Farris Smith montre le sérieux du travail de l’auteur et la mansuétude de l’homme.

Impeccable.

Wollanup.

PS: entretien à suivre.

AUX CONFINS DU MONDE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction : Marie Pierre Fiquet.


On sait très rapidement, et instinctivement, que l’on va s’engouffrer dans un ouvrage littéraire avec un grand L. Très rapidement car le ton est donné, car la plume marque de son empreinte dès la première page un journal d’une page de l’existence du géniteur. Tant dans la précocité de son entrée dans le monde des adultes que par les responsabilités lui incombant s’installent, alors, de profondes ambivalences jumelées à de légitimes questions d’une réflexion personnelle mal dégrossie. D’une trace directe, sans faux-semblant, sans verser dans la digression excessive, la patte nordique affiche ses atours et cette musique épurée.

« À dix-huit ans, fraîchement sorti du lycée, Karl Ove Knausgaard part vivre dans un petit village de pêcheurs au nord du cercle arctique, où il sera enseignant. Il n’a aucune passion pour ce métier, ni d’ailleurs pour aucun autre : ce qu’il veut, c’est mettre de côté assez d’argent pour voyager et se consacrer à l’écriture. Tout se passe bien dans un premier temps : il écrit quelques nouvelles, s’intègre à la communauté locale et attire même l’attention de plusieurs jolies jeunes femmes du village. S’installe peu à peu la nuit polaire, plongeant dans l’obscurité les somptueux paysages de la région et jetant un voile noir sur la vie de Karl Ove. L’inspiration vient à manquer, sa consommation d’alcool de plus en plus excessive lui vaut des trous de mémoire préoccupants, ses nombreuses tentatives pour perdre sa virginité se soldent par des échecs humiliants, et pour son plus grand malheur il commence à éprouver des sentiments pour l’une de ses élèves. 
Entrecoupé de flash-back où l’on découvre l’adolescence de Karl Ove, et grâce auxquels on distingue l’ombre omniprésente de son père, Aux confins du monde capture d’une main de maître le mélange enivrant d’euphorie et de confusion que chacun traverse à la fin de l’adolescence. »

L’auteur norvégien, né en 1968 vivant actuellement en Suède avec ses trois enfants, est considéré, par l’entremise de son incroyable autobiographie divisée en six volumes, comme un littérateur « nobellisable » en renouvelant le genre de l’autofiction.

Karl Ove mène sa barque dans le but de s’émanciper mais aussi dans l’ambition de concrétiser son doux songe de devenir écrivain.

Son détachement de « l’écrin familial » prendra forme en cette mission de professeur principal jouxtant la fin de ses études secondaires. L’indépendance et la survenue de concrètes responsabilités ne sont, bien entendu, pas sans écueils. Mais au sortir de l’adolescence et à l’orée de l’âge adulte résident des inflexions, des magnétismes où l’humoral est sur un piédestal. La sève est un moteur, elle est un leitmotiv. Tout comme l’impériosité socialisante festive qui scelle les amitiés, renforce son empreinte dans ce coin et cette communauté inconnus. On ressent inéluctablement le malaise dans la difficulté à s’affirmer, dans la difficulté à afficher des certitudes d’homme et de littérateur. Comme bien souvent la pente est abrupte, les accotements instables et la direction floue…Le trajet est fatalement semé d’embûches. Et c’est cette fragilité, cette profonde humanité, l’expression d’angoisses universelles qui rend le projet littéraire sincère et marquant.

L’écrit est beau car il est empreint d’une véracité sans nuances. La langue est touchante car elle n’est pas cérébrale mais cardiaque. Le verbe est fort, hypnotique car vécu et non choisi. S’y retrouver c’est s’y égarer, sans dissimuler ni les émotions, ni les poils qui s’hérissent, sans renoncer à l’idée que le passé reste constitutif de notre présent bien souvent dans son intégralité. L’empirisme est ainsi fait d’erreurs, d’hésitations, de tâtonnements tout en portant les stigmates de notre histoire incluse dans notre éducation, notre culture. Les confins du monde c’est une cellule forgée notre être singulier qui se veut paradoxal afin de nous ouvrir à autrui pour nous affirmer à nous même.

Dans cette période d’une vie où se côtoie une multitude d’ambivalents sentiments, les états extrêmes et brutaux se succèdent avec célérité. Sous couvert, donc, d’un récit de la rupture où vide et plein s’alternent, l’auteur scandinave nous gratifie d’un tour de force d’écriture sans détours ni ambages.

Réalisme vécu d’un littérateur exigeant un vital dynamisme !

Chouchou.

 

LE SYMPATHISANT de Viet Thant Nguyen / Belfond.

Traduction: Clément Baude.

Viet Thant Nguyen est né au Vietnam qu’il a fui avec sa famille à la chute de Saïgon pour vivre aux USA et c’est donc un peu son histoire qu’il raconte même s’il était un enfant de 4 ans quand les évènements se sont produits. Belfond parle de roman choc et je ne vois pas quel qualificatif s’appliquerait mieux à ce « Sympathisant » premier roman, récompensé par un Pulitzer en 2016, prix prestigieux jamais usurpé.

Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.

Sous couvert d’espionnage et d’aventures, « le sympathisant », roman éminemment intelligent, brasse en profondeur de multiples thèmes particulièrement politiques et idéologiques envoyant au tapis à de multiples reprises l’occidental et sa vision de l’Histoire tout en montrant le fossé entre Occident et Orient, deux hémisphères qui se craignent souvent pour de mauvaises raisons. Ecrit avec un incroyable talent, le roman file, impossible de lâcher les belles digressions, les envolées lyriques, la réflexion dérangeante, le sens de l’intrigue, la profondeur de la réflexion et l’humour très fin permettant d’évacuer parfois la crainte voire l’épouvante sur la fin.

« Avril 1975, Saïgon est en plein chaos. À l’abri d’une villa, entre deux whiskies, un général de l’armée du Sud Vietnam et son capitaine dressent la liste de ceux à qui ils vont délivrer le plus précieux des sésames : une place dans les derniers avions qui décollent encore de la ville.

Mais ce que le général ignore, c’est que son capitaine est un agent double au service des communistes. Arrivé en Californie, tandis que le général et ses compatriotes exilés tentent de recréer un petit bout de Vietnam sous le soleil de L.A., notre homme observe et rend des comptes dans des lettres codées à son meilleur ami resté au pays. Dans ce microcosme où chacun soupçonne l’autre, notre homme lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, parfois au prix de décisions aux conséquences dramatiques. »

L’œuvre et ce héros dont on ne connaîtra jamais le nom, issu de la liaison d’une jeune vietnamienne de 13 ans et d’un prêtre français, sont complexes et il est particulièrement difficile de relater sans trop déflorer et d’en parler sans oublier certains moments et réflexions essentiels. Le roman est, en gros, articulé en deux parties. La première démarre avec la narration des dernières heures de Saïgon quand l’élite militaire, politique et économique sud-vietnamienne quitte l’enfer de la défaite en suivant l’exemple du président à l’abri depuis longtemps. Le chaos des combats, les marchandages pour pouvoir être du dernier voyage en payant, en tuant, en vendant son corps, l’apocalypse de l’aéroport bombardé par l’infanterie vietcong et la terreur de celles et ceux qui ne pourront pas monter, des pages très fortes où on lit le cynisme, la lâcheté, l’asservissement à l’oncle Sam pour fuir une mort certaine promise à ces élites ayant vécu grand train jusqu’à la chute inenvisageable pour eux tant une défaite militaire de l’Amérique était impensable.

Le roman se poursuit ensuite par la démonstration, une fois la communauté des bannis en Californie, que le rêve américain n’est pas pour eux. La reconquête de la patrie perdue se fera sans l’aide d’un pays qui considère maintenant qu’il en fait assez en accueillant ces populations qui leur rappellent trop la grosse branlée qu’ils ont prise face à une armée de paysans mal équipés et sous-alimentés. Mais la paix californienne, une période où l’auteur se fait plus léger se moquant de ses compatriotes perdus dans le Nouveau Monde tout en raillant le comportement ricain moyen et ça envoie du lourd qui éclabousse pas mal aussi les Français, n’est que de courte durée pour notre homme qui, tout en continuant à informer le Nord Vietnam, doit répondre aux attentes de plus en plus bellicistes du  Général sous peine d’être découvert. En s’appuyant sur la situation du Vietnam, Viet Thant Nguyen extrapole brillamment sur le colonialisme, les conséquences dramatiques des découpages géographiques orchestrés par les occidentaux lors du XIXème siècle et raisons de tant de conflits du XXème siècle sur des territoires dont ils avaient éduqués les populations avec l’aide de missionnaires et prêtres dont certains devenaient des démons sans âme comme le père du narrateur. Il met aussi l’accent sur l’incompréhension entre l’Occident et l’Orient nés de deux philosophies de la vie différentes, c’est puissant et c’est toujours sujet à réflexion pour le lecteur. Vaut-il mieux être valet au paradis ou seigneur en enfer ?

Ce regard extérieur sur le comportement de la troisième république et de son grand partisan de la colonisation Jules Ferry surnommé le Tonkinois par les oppposants et par une opinion publique peu encline à une extension de l’empire (comment peut-on encore baptiser de ce nom des écoles aujourd’hui ?) est certainement douloureux mais permet aussi de rafraîchir la mémoire ou s’ouvrir sur une époque où la région était française, nommée Indochine, où l’Etat français était le dealer d’opium officiel.

La seconde partie, elle, montrera les conséquences de l’arrivée au pouvoir des Vietcongs ainsi que les pratiques de lavage de cerveau créées par la CIA et adoptées par l’Internationale des salopards tortionnaires. Cette partie est particulièrement difficile, l’anéantissement psychologique d’une personne exercée comme un art, une science est éprouvant à lire au fur et à mesure que l’on constate la fin des résistances d’un individu. Parallèlement s’ouvre encore une grande réflexion sur la Révolution et surtout ses conséquences quand les victimes deviennent les bourreaux.

« Maintenant que nous sommes les puissants, les Français et les Américains n’ont même plus besoin de nous baiser. On peut très bien s’en charger nous-mêmes. »

On peut légitimement s’interroger pour savoir si ce sujet et ce pays lointains peuvent nous intéresser vraiment. Je me suis posé la question en début de lecture mais les doutes s’évanouissement rapidement tant le roman est particulièrement bien écrit et monté d’une part mais aussi surtout parce qu’il permet d’universaliser une réflexion et de quitter le cadre américano-vietnamien. Quarante après, les guerres impérialistes continuent leurs effets dévastateurs enrichissant les industriels et laissant exsangues les populations locales, Guantanamo, entre autres, prouve qu’à la CIA on ne change pas une thérapie qui fonctionne, les « boat people » en mer de Chine des années 70 font écho aux embarcations de migrants en Méditerranée, les Sud-Vietnamiens abandonnés par les autorités américaines en rappel de l’histoire des Pieds Noirs et des Harkis au moment de l’indépendance de l’Algérie … et tous ces échos, ces rappels à l’Histoire mondiale, à notre Histoire nationale font du « Sympathisant » un roman important, un bouquin très intelligent.

« Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’ils ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ? »

Héros ou salaud, idéaliste ou opportuniste, cynique, pragmatique… à vous de vous faire votre idée.

Grand roman explosif à ne pas rater.

Wollanup.

LE DIABLE EN PERSONNE de Peter Farris chez Gallmeister

Traduction : Anatole Pons.

Peter Farris vit en Georgie, où se déroulent ses romans. Après ses études à Yale, il est devenu chanteur dans un groupe de rock plutôt bruyant et a travaillé comme guichetier dans une banque où un braquage lui a inspiré son premier roman  Dernier appel pour les vivants. Chose étrange, son deuxième roman « Le diable en personne » n’est pas paru encore aux Etats-Unis, il n’a peut-être pas trouvé d’éditeur. C’est donc en France, chez Gallmeister que le livre commence sa vie.

« En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets des hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère. »

Peter Farris nous entraîne dans une histoire noire et violente et pas de doute, c’est un conteur hors pair. Son écriture est simple et puissante avec un grand sens du rythme et il alterne des scènes d’action qui dépotent, des situations cocasses et des moments de grâce avec un égal talent.

Il nous plonge dans les bas-fonds d’une Amérique glauque où de très jeunes filles sont transformées en esclaves sexuelles sans aucun scrupule. Mexico choisit sa marchandise, achetant des gamines, les enlevant au besoin pour répondre aux commandes de ses clients, riches et puissants. La description de ce réseau de prostitution, affaire florissante gérée sans aucun état d’âme fait froid dans le dos car elle sonne juste. Peter Farris nous offre une belle palette de méchants, pervers ou abrutis et le maire de la ville, meilleur client de Mexico est un spécimen particulièrement réussi de pourri puant et corrompu. Il lui facilite le travail et les affaires prospèrent au point qu’ils investissent jusque dans le comté de Trickum.

C’est là que Maya doit disparaître et c’est là que vit Leonard Moye, avec un mannequin de couture pour toute compagnie, volontairement isolé des hommes qu’il ne porte pas dans son cœur. Maya et Leonard sont deux écorchés vifs et leur rencontre va donner lieu à de beaux moments, parfois drôles. Maya qui pour la première fois de sa vie n’est pas un simple objet sexuel, Leonard peu à peu tiré de sa solitude, ramené vers l’humanité. Peter Farris peint deux beaux personnages, humains et attachants.

Il décrit également le comté rural de Trickum et la petite communauté qui y vit : tout le monde se connaît, les ragots vont bon train et les rancœurs sont tenaces. Comme partout ailleurs il y a des braves gens et des pourris, des paumés et des profiteurs mais il y a aussi la nature sauvage de Georgie, dont Peter Farris parle de belle manière. Les animaux, la forêt, les grottes… qui peuvent apaiser et protéger mais servent parfois la folie et la furie des hommes.

Un très bon roman noir qu’on lit d’une traite.

Raccoon.

MIRO HETZEL de Jack Vance / Le Belial’.

 

Traduction; E. C. L. Meistermann, Jean-Pierre Pugi et Pierre-Paul Durastanti

Les éditions du Bélial’ ont une affection toute particulière pour l’œuvre de Jack Vance, écrivain voyageur hissé au panthéon des monstres sacrés de l’âge d’or de la science fiction, maintenant décédé voici quelques années. On trouvera par conséquent nombre d’histoires inédites au sein du catalogue ou de rééditions savamment choisies, compilées et nouvellement traduites en provenance posthume de notre « bourlingueur favori des sept mers étoilées ».

C’est au tour de Miro Hetzel de faire la une cet été. Personnage au pragmatisme implacable et « effectueur » de premier ordre opérant au sein de l’Etendue Gaéane, notre vénal et très professionnel héros se verra propulsé dans d’incroyables imbroglios planétaires d’où il sortira gagnant sur tous les fronts. Sachez, gentil lecteur, qu’un « effectueur », c’est quelqu’un qui effectue des enquêtes et qui se fait rondement payer pour l’occasion. Si on souhaite un service de qualité, on doit savoir bourse délier. Et sachez également qu’Hetzel n’a pas la réputation de donner dans le discount de la filature galactique !

On l’aura deviné, c’est une route semée d’embûches, d’extraterrestres et de personnages retors et rocambolesques qui attend notre enquêteur autour de deux histoires distinctes, hautes en couleurs et tout à fait fascinantes.

On embarquera tout d’abord pour la planète Maz  lors d’une histoire d’espionnage industriel où s’enchevêtreront intrigues politiques inextricables, récit psychédélique improbable, et combats archaïques d’autochtones incompréhensibles et grégaires. Un périple extraordinaire sous un ciel vert non dénué d’une poésie sauvage et romantique au puissant souffle épique.

Une deuxième mission confiée à notre émérite effectueur nous mettra sur la piste d’un ancien camarade de classe devenu chirurgien, individu à la personnalité et aux ambitions aussi étranges qu’ inquiétantes… Une nouvelle occasion de visiter des mondes lointains et de s’immiscer dans des secrets de familles aux accents gothiques et océaniques !

Quels que soient les cieux et les enquêtes, Miro Hetzel y brillera par son sens de la déduction,  sa ténacité, son flegme en toutes situations et son opportunisme hors-pair. L’exotisme et l’aventure sont une nouvelle fois au rendez-vous : l’imaginaire de Vance est un feu d’artifice, ses intrigues et ses personnages foisonnent de vie et d’humour. Il y flotte également un parfum d’antan, rappelant à nos bons souvenirs les aventures pittoresques d’une sorte d’ « Hercule Poirot des étoiles », pour qui aucun mystère ne restera insondable tant qu’on saura y mettre le prix.

Wangobi

LE REGARD de Ken Liu / Le Bélial’ / Collection Une Heure-Lumière.

Traduction: Pierre-Paul Durastanti.

 

Ken Liu, lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016 avec « La Ménagerie de papier », revient nous faire un petit clin d’œil dans l’excellente collection Une Heure-Lumière du Bélial’. Revient, car il s’était déjà distingué dans ce « nouveau » catalogue dédié aux romans courts avec, rappelons-le, « l’Homme qui mit fin à l’histoire », confirmant par là-même son très grand talent d’écrivain et de conteur aux mille visages.

« Le Regard » s’annonce comme une nouvelle plongée en territoire hybride, sombre ainsi qu’un rien glaçant : le bouquin parfait pour la route ensoleillée des plages, ou pour celle plus titubante des afters hamac du Barbeuk’&Ricard.  On s’embarque sous des cocotiers bostoniens d’un futur proche auprès de Ruth Law, ex-flic devenue détective privée techno-boostée jusqu’à la moelle, maintenant lancée sur les traces cybernétiques du meurtrier d’une call-girl, Mona, métisse asiatique aussi belle que mystérieuse. On flaire la piste des gangs de Chinatown, la mère éplorée de la victime s’annonçant prête à cracher un maximum de dollars pour sauver l’honneur de sa fille abandonnée par les circuits policiers traditionnels…

Bon ok, je vous vois arriver gros comme une pelleteuse un soir de fest-noz sur le dancefloor : « Mec, j’ai déjà lu ça quelques part, peut-être 475 fois. Ton truc, c’est frelaté jusqu’au trognon : tu veux nous revendre un réchauffé de Philip Marlowe sauce à l’huitre transgénique du futur». Alors détendez-vous les choupinous et reprenez un peu de Moscatel. Je vous l’accorde, question pitch, Ken Liu ne gagne pas ici les oscars de l’originalité. Là où ça devient intéressant, c’est justement que c’est du Ken Liu et qu’on surf sur un truc cyberpunk old school mâtiné polar existentialiste comme j’en avais pas vu depuis… « Strange days » ? (référence audacieuse j’en conviens) voir Robocop.

C’est rythmé, intense, intelligent, bouillonnant de trouvailles… et beaucoup trop court ! La part laissée à la psychologie et au background des personnages ne s’en trouve pourtant pas massacrée, bien au contraire. Elle forme finalement l’épine dorsale du récit. C’est plutôt le côté « hard-boiled cyber » qui fait les frais de l’amputation. L’introduction du fameux « Régulateur », dispositif électronique cérébro-implanté dont cette novella tire son titre originel, se montre cependant assez novateur et amène une touche d’étrangeté et de malaise tout à fait jouissif. Si certaines ficelles paraissent un peu éculées, cela n’entache en rien le plaisir d’une lecture d’où se dégage une quasi impression d’avoir dans les mains quelque chose qui, porté sur 200 pages de plus, aurait pu être une nouvelle bombe transgenre à mettre au crédit du boss of Boston. Alors, roman court trop ambitieux ou chroniqueur trop gourmand ? Je vous laisse seul juge…

Wangobi.

 

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