Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 10 of 80)

MALART de Aro Sainz de la Maza / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Serge Mestre

Faisant suite à Le bourreau de Gaudi en 2014, Les muselés en 2016 et Docile en 2021, Malart est le quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Milo Malart de la police de Barcelone.

« A quelques milles des côtes barcelonaises un yacht dérive sans équipage. Il traîne deux filins auxquels sont accrochés les cadavres des propriétaires. A la scène : un couple d`entrepreneurs membres de la jet set locale mais pour l`inspecteur Malart, deux psychopathes à la perversité sans borne. Inculpés puis relaxés à la faveur de preuves falsifiées, ils constituent une névrose obsessionnelle pour Malart qui les traque depuis des années à l`insu de sa hiérarchie. Or, l`embarcation est saturée de l`ADN de l`inspecteur qui (opportunément ?) reste introuvable. En 60 heures d`une course effrénée, ses coéquipiers adoptent par un troublant mimétisme les méthodes peu orthodoxes du policier le plus révolté et empathique d`Espagne pour rétablir une vérité que certains voudraient taire. »

Malart a disparu et c’est un peu ballot pour un roman portant son nom… et où il incarne le rôle du coupable pour une fois. Tous ceux qui ont déjà suivi Milo et ses casseroles familiales, ses démons, ses obsessions morbides et son humanité renversante auront le même plaisir que d’habitude à évoluer dans cette intrigue retorse, racontée de manière originale. Les nouveaux lecteurs n’auront aucun mal à comprendre la psyché torturée de Milo Malart car s’il est absent, disparu une partie du roman, il occupe néanmoins le centre de l’histoire à défaut de vraiment s’y distinguer.

Une fois de plus, Aro Sainz de la Maza privilégie les comportements et la psychologie des personnages à l’action mais le roman s’emballe très vite. Le suspense s’avère addictif ; l’investigation, les recherches sont agrémentées de bons coups de théâtre. Un polar béton dans une Barcelone au cœur noir n’offrant plus la protection à ses malheureux.

Milo Malart certainement le meilleur flic apparu ces dernières années.

Clete.

LA MAISON SUR LA FALAISE de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cliff House

Traduction: Céline Schwaller.

« Elles étaient sur l’île depuis moins de cinq heures et déjà tout partait en vrille. »

C’était déjà une drôle d’idée de se marier pour la deuxième fois avec un homme en lequel on n’a pas confiance et d’aller enterrer la vie de jeune fille d’une femme de 35 ans, mais choisir une île, où la seule maison ouverte était la résidence qui les accueillait, était aussi très bizarre, malgré le luxe. Mais elles étaient toutes là, des amies de la mariée qui ne se connaissaient pas, ou peu, entre elles. Arrivées en hélicoptère ou en bateau, pour tout dire elles étaient coincées, d’autant plus que la tempête se levait.

« Elle tendait la main vers la poignée de la porte lorsqu’elle entendit le hurlement. » Elles venaient de découvrir un cadavre dans la cuisine !

Depuis le temps que j’entendais parler de Chris Brookmyre par-ci, Chris Brokmyre par-là, il était peut-être temps faire connaissance avec l’auteur britannique si loué ces derniers temps. Sa présence chez Métailié au catalogue noir de qualité garantissait un certain niveau. Las…

Nous n’irons pas plus loin que la couverture éditoriale et nous vous invitons donc à entrer dans cette histoire pour comprendre le drame qui démarre par un meurtre sur cette île isolée au large de l’Ecosse. Partant d’une situation de huis clos à la Agatha Christie, Brookmyre y mêle une ambiance à la « Desperate Housewives » d’un groupe de huit quadras qui ont toutes des histoires cachées dont elles ont un peu honte et qui pourraient être à l’origine des tourments qu’elles subissent.

Il faudra laisser sa rationalité au vestiaire pour bien apprécier La maison sur la falaise. Néanmoins, les multiples rebondissements, certains très prévisibles mais d’autres plus surprenants, judicieusement agencés par un auteur maîtrisant les ressorts du roman à suspense, plairont à un large lectorat adepte des thrillers psychologiques et de « cosy crime ».

Clete.

LES JOURS DE LA PEUR de Loriano Macchiavelli / Editions du Chemin de fer.

Le piste dell’attentato

Traduction: Laurent Lombard

« Bologne. Années 70. Un attentat détruit le centre de transmission de l’armée, faisant quatre morts et de nombreux blessés. Le sergent Sarti Antonio, flanqué de son acolyte Felice Cantoni, mène l’enquête. Entre milieux interlopes et notables intouchables, c’est tout un système de corruption qui est à l’œuvre et qu’il tente de dénoncer en dépit de la résistance de ses supérieurs, alors que les meurtres se multiplient dans la ville. »

Loriano Macchiavelli est une légende du polar en Italie. Son héros récurrent, Sarti, que nous découvrons ici dans sa première enquête datée de 1974 a été l’objet de deux séries à succès à la télévision italienne en 1978 et en 1991. En France depuis quelques enquêtes éditées par Métailié au début des années 2000, l’auteur avait disparu des librairies. Reconnaissance donc aux éditions du Chemin de fer de nous faire connaître cet auteur, également acteur et metteur en scène et ce Sarti Antonio « pauvre flic perdu devant la complexité du monde et la folie des hommes qui déteste les armes et souffre d’une colite nerveuse qui l’oblige à trouver un lieu approprié aux moments les moins opportuns »

En préambule dans une « lettre d’accompagnement de l’auteur à son personnage qui repart à l’étranger » Macchiavelli, 90 printemps donne le ton, moqueur tout en rappelant les années terribles de la ville de Bologne, martyrisée par des tueries et des attentats politiques dans son passé de la fin du XXème. Si la mafia est souvent présente dans le polar rital, ici, ce sont les luttes politiques qui sont au cœur de l’intrigue.

Dans un format très ramassé, un peu comme les anciennes Série Noire, reflet d’une époque où le genre était considéré comme de la simple littérature de gare, Les jours de la peur nous fait découvrir un flic entêté, usant du coup de poing ou de genou quand on le contrarie vraiment, éprouvé par des problèmes intestinaux gênants, passant ses journées à se prendre la tête avec une hiérarchie pas franche du collier et cherchant un peu d’affection auprès d’une jeune prostituée.

Les jours de la peur, écrit en 1974, montre aussi une société qui n’existe plus vraiment. Pas de téléphone portable ni Internet, la GS Citroën 1000 comme signe extérieur de richesse… c’est à l’usure de ses semelles qu’on reconnaissait un bon flic incorruptible. L’intrigue est passionnante, agrémentée par un Sarti vraiment impeccable, attachant, on attend la suite de ses enquêtes avec une réelle impatience.

Clete.

EDEN L’AFFAIRE ROCKWELL de Christophe Penalan / Viviane Hamy Editions.

Ses peluches étaient dans une corbeille en osier, ses habits sales dans un bac en plastique, ses jouets et ses livres sur ses étagères, parfaitement rangés… Les cahiers d’exercices et les manuels qu’elle n’avait pas emportés à l’école étaient restés sur son bureau, rien ne dépassait. Rien ne laissait penser à une fugue. Tout était là, à sa place.

Bakersfield, Californie, 12 octobre 2004. Eden, 11 ans, a disparu en rentrant de l’école. Les recherches sont confiées à l’inspecteur Dwight Myers, anciennement sergent au LAPD, et à son coéquipier, Buddy Holcomb. Quand le principal suspect est retrouvé mort d’une balle dans la tête, et que trois autres enlèvements de fillettes sont signalés à Los Angeles, la piste d’un terrible réseau criminel semble se confirmer.

Mais pendant ce temps, d’autres victimes sont découvertes et un “simple” enlèvement devient une affaire beaucoup plus compliquée. “Eden, l’affaire Rockwell” est un petit bijou de polar à l’ancienne, l’histoire d’une investigation policière menée par Dwight Myers, enquêteur en provenance du LAPD où il a fait ses armes pendant sept ans. Sa première vraie affaire, un enlèvement…Myers n’a pas trop de casseroles dans sa vie, il est juste séparé et ne voit pas assez sa petite fille. Ses tourments ne sont pas souvent abordés et donc pas rédhibitoires. Il sera secondé par un adjoint cool, pépère du coin bien utile, parfait faire valoir mais aussi d’un très vieux flic de L.A représentant une sorte de sagesse et toujours en conflit avec Myers. L’équipe fonctionne bien, dans des rôles qu’on connaît déjà tant mais on adhère rapidement car le suspens est constant, souvent ranimé, soufflant les braises dans le cerveau du lecteur.

On sent bien le côté élève appliqué chez l’auteur, alors on reconnaît bien sûr beaucoup des canons traditionnels d’un polar mais l’enquête s’avère de belle qualité malgré quelques longueurs dans des dialogues souvent assez pâles. Il n’empêche que cette sale histoire en surprendra plus d’un et notamment une certaine anomalie médicale incroyable mais bien réelle, une trouvaille digne d’un Jo Nesbo, eh ouais !

Un premier roman solide, Christophe Penalan, un nom à retenir.

Clete

LE DERNIER ROI DE CALIFORNIE de Jordan Harper / Actes noirs / Actes Sud.

The Last King of California

Traduction: Laure Manceau

Jordan Harper nous avait stupéfié en 2017 avec son recueil L’amour et autres blessures. Quinze histoires terribles où Harper vous balance au cœur du chaos, juste avant le drame ou l’irréparable, un régal de noir. Ce premier coup de poing sera confirmé par un passage au roman réussi avec La place du mort en  2019, belle histoire d’un père criminel et de sa fille dans un joli mix de suspense et de sentiments “nobles”, alliage qui semble guider l’oeuvre naissante d’un Jordan Harper à la très belle plume par ailleurs aiguisée par l’écriture des scénarios des séries telles que The Mentalist et Gotham.

Le dernier roi de Californie qui sort cette année chez nous a été en fait écrit avant La place du mort et serait donc le premier roman noir de Jordan Harper. Ce dernier a eu d’ailleurs du mal à le placer aux USA devant se contenter d’une diffusion britannique dans un premier temps. Les mystères de l’édition…

Devore, Californie. Luke aurait préféré ne jamais retourner sur les terres de son enfance – l’événement traumatisant dont il a été témoin à l’âge de sept ans l’a changé à tout jamais. Il est hanté par la honte de ne pas avoir su l’encaisser comme un homme, un vrai Crosswhite, en digne héritier de son père, Big Bobby, à la tête du redoutable Combine. Mais une guerre de clans éclate et le fils prodigue se retrouve confronté à ce qu’il a toujours cherché à fuir. La devise de la famille ne laisse aucune place au doute : “Sang et amour”.

Luke, 19 ans et déjà au bout de tout, souffrant du traumatisme de la vision de son père défonçant la tête d’un type à coups de bottes contre le bord du trottoir, décide de retourner dans sa famille, dans le gang criminel de son père là où s’est produit l’abomination douze ans auparavant.  Du haut de ses sept ans alors, il se considérait comme le petit prince puisque son père était sûrement le roi de Californie vu le nombre de gens à se prosterner devant lui. Le rêve s’est brisé ce jour-là. Son retour n’est pas vraiment souhaité mais il est accepté par la famille toujours dirigée par son père depuis Folsom où il est encore incarcéré. On est dans l’archétype, les stéréotypes d’un gang criminel américain où on traficote un peu de tout mais sans autre ambition que d’arriver à se faire de la thune pour la famille pour qui on doit  également donner son sang. Très rapidement, dès la première scène, on découvre la violence inhérente à ces histoires de guerres de gangs et qui imprégnera tout le roman. 

“Un meurtre, ça a quelque chose magique. Des pouvoirs qui font qu’une seule personne tuée exprès hantera bien plus le monde qu’un million de vies écourtées par un accident de voiture ou un cancer. Best Daniels le sait. C’est pour ça qu’avec ses hommes il a crucifié Troy au sol de cette caravane et l’a laissé brûler vif.”

Mais sous cette intrigue qui pue les incendies de forêts, l’adrénaline, la poudre, le graillon et la testostérone en marcel se tisse une toute autre histoire, une initiation, un passage à l’âge adulte pour quatre ados. C’est l’heure des choix pour Luke bien sûr mais aussi pour Callie et “Pretty Baby” aussi fous amoureux que dopés et qui veulent monter une arnaque pour fuir la famille et enfin pour Sam qui voudrait être un bon soldat mais qui ne peut nier ses faiblesses, sa gentillesse. C’est le moment de bascule pour eux, au milieu d’une guerre sans merci qui ne les regarde pas mais qui les frappera et guidera leur vie future. Cet aspect tragédie est le vrai et beau moteur d’un roman qu’on pourrait rapprocher du premier David Joy Là où les lumières se perdent ainsi qu’ à Le monde à l’endroit de Ron Rash.

Le dernier roi de Californie, cauchemar aux accents Thrash Metal hurlant prend aussi souvent aux tripes. Du bon noir.

Clete.

VINE STREET de Dominic Nolan / Rivages/Noir.

Vine Street

Traduction: Bernard Turle

“Londres, 1935. Leon Geats travaille à la brigade des Mœurs & Night-clubs de la police de Westminster. Misanthrope et hargneux, il dirige la racaille de Soho – un quartier peuplé de prostituées, de jazzmen et de mafieux – selon un code moral élastique. Lorsque le corps d’une femme est retrouvé au-dessus d’un club, les inspecteurs de la Criminelle ont vite fait de classer l’affaire, ignorant qu’il s’agit de la première victime d’une longue série. En collaboration avec un collègue de la Brigade Volante et une officière de police, Geats se consacre à la recherche d’un tueur pervers et insaisissable.”

Comme Ian Rankin sur la quatrième de couverture et de nombreuses critiques, on ne peut qu’ admettre que l’on a ici un roman à placer aux côtés du Quatuor de Los Angeles de James Ellroy. On quitte néanmoins Los Angeles pour se retrouver sur les bords de la Tamise à Londres et plus exactement dans le quartier de Soho. Si le début et l’épilogue se déroulent en 2002, l’histoire se situe bien en amont, dans les années trente puis pendant la période du Blitz de la seconde guerre mondiale. S’y rajouteront  quelques chapitres dans les années 60.

Comme chez Ellroy, des femmes massacrées, des ambiances et comportements troubles et troublants, des flics pourris jusqu’à la moelle dont on espère la mort dans les plus grands tourments, des mafias, des services secrets sans états d’âme, le côté obscur des êtres, une description pointue de la ville et d’une certaine marge évoluant dans les quartiers chauds. L’histoire s’anime sur la poursuite du tueur particulièrement dégueulasse “le brigadier”agissant comme un fantôme sans laisser d’autres traces que l’effroi et le malaise que sa barbarie déclenche.

Sur sa piste, habités par leur enquête jusqu’à l’aliénation, trois flics qui vont aussi former un très troublant triangle passionnel, ajoutant d’étranges perversions dans une atmosphère qui en est déjà saturée. Le trio est à la poursuite du tueur mais le vrai héros du roman, c’est Leon Geats. Longtemps, très longtemps qu’on ne nous avait pas offert un si beau personnage de flic. Très grand Leon Geats! un vrai chien qui ne lâche pas, utilisant la méthode dure, assénant la violence autant qu’il l’encaisse, se montrant trouble, retors, secret et dans le même temps, si bellement humain. Un seigneur. 

Le roman est dense, les personnages nombreux, les bonds dans le temps déstabilisants, les rebondissements parfois divins, la psyché des trois flics, magnifiquement développée ou astucieusement voilée dépasse souvent en intensité dramatique la chasse à l’homme, un bonheur de noir.

Comme tout bon élixir, Vine Street se savoure, se laisse apprivoiser lentement pour enfin développer les effluves puissantes d’une intrigue complexe et passionnante.

L’étoffe des grands polars.

Clete

LA CASSE de Eugenia Almeida / Métailié Noir.

Desarmadero

Traduction: Lise Belperron

L’Argentine Eugenia Almeida avait montré bien du talent dès son premier roman “L’autobus”. On la retrouve quelques années plus tard avec bonheur dans un roman furieux et intelligemment monté. Dans son premier opus, elle montrait comment un simple petit changement, un autobus qui ne s’arrête plus, pouvait désorganiser un petit village perdu du fin fond du pays. La thématique est quasiment identique dans “La casse” et la réussite, en se déplaçant de la pampa vers la ville, elle, s’avère encore plus impressionnante

“« Deux petits cons qui se bourrent la gueule et qui tout à coup ont envie de foutre la merde. Comme ça, pour rien. Et qui tuent. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Moi je n’ai fait que te protéger. » Et il a tué les gamins.”

Et c’est le début du foutoir. Dans cette ville existe une délinquance qui fonctionne bien, une économie de la misère bien structurée de la rue jusqu’aux plus hautes instances et tout le monde en croque un peu. Les magouilles engraissent certains, toujours les mêmes aux quatre coins de la planète, et permet aux autres d’un peu mieux survivre. Mais, un acte malheureux, une initiative non réfléchie va provoquer un gros dawa. Le grain de sable dans l’engrenage, l’effet papillon, le château de cartes, l’effet domino, les images sont nombreuses… et tout fout le camp, s’en va à vau l’eau, part en couilles, en cacahuètes, en distribil, toute une chaîne d’événements qui se suivent les uns les autres et dont le précédent influe sur le suivant dans un crescendo infernal et violent.

Eugenia Almeida insuffle un rythme infernal à son roman, le dépouillant de tout ce qui lui semble inutile, superflu, une vraie réussite qui aurait sûrement beaucoup plu à Elmore Leonard. L’émotion et un humour bien noir sont aussi au rendez-vous. Rappelant parfois le meilleur des polars du Chilien Boris Quercia de la trilogie Santiago Quiñones, “La casse”, moins de deux cents pages, doit se consommer en “one shot” pour apprécier les prouesses d’une auteure qui cogne très dur. Les temps morts sont absents, les personnages souvent réduits à leurs paroles, une urgence nécessitant une réelle attention pour comprendre l’intrigue et apprécier les multiples et superbes fulgurances d’un roman furieusement noir et létal.

Clete.

LA PISTE DU VIEIL HOMME d’Antonin Varenne / La Noire / Gallimard.

Dès son plus jeune âge, Antonin Varenne a découvert le monde avec ses parents en voguant sur les océans. Cette passion est restée et l’Islande, le Mexique, les Appalaches seront autant d’étapes dans l’apprentissage de l’homme qui deviendra plus tard un auteur. Il publie cette année son onzième roman et, malgré une œuvre conséquente et très diversifiée (polar, noir social ou aventure comme ici), sa présence semble bien trop discrète par rapport à son talent.

“Simon, septuagénaire, a depuis longtemps rompu avec la France et avec ses enfants. Il est installé depuis des années à Madagascar, où il a monté une petite affaire de tourisme.

Mais lorsqu’une lettre de sa fille lui apprend que son frère, Guillaume, est lui aussi à Mada et qu’il ne donne plus signe de vie depuis plusieurs mois, Simon part aussitôt à sa recherche…”

On peut envisager deux lectures du titre La piste du vieil homme. Tout d’abord bien sûr, le périple dangereux qu’entreprend Simon à l’automne de sa vie, entre introspection et sûrement résilience, hanté par les souvenirs d’une autre vie, les erreurs du passé, les petits abandons, les silences assassins, l’éloignement et la volonté de se montrer à la hauteur vis à vis de sa fille. C’est dans ce but qu’il va tenter de sauver son fils qu’il considère pourtant comme un escroc en fuite. Il se lance donc sur ce Styx poussiéreux en buggy d’un autre âge mais pour autant, lui qui n’aspire qu’à fumer tranquille en buvant une bière en regardant la mer pendant des heures, n’y voit pas là l’ultime étape de sa vie. La filiation, un thème cher à l’auteur, éclaire à nouveau l’histoire.

La piste du vieil homme est aussi le nom de la piste la plus reculée et la plus inhospitalière de l’île. C’est donc à une découverte de Madagascar que nous convie Antonin Varenne et si on tremble pour Simon dans cette odyssée, on est aussi confondu par certaines rencontres. Des personnes solaires qui n’ont rien et qui donnent tout, de vraies leçons de vie, d’humanité qui dépassent souvent l’entendement et qui parfois permettent de relativiser nos soucis. Le propos est souvent bienveillant mais s’avère percutant pour dénoncer ceux qui, comme un peu partout dans le monde, cognent sur les faibles et pillent les richesses. Le propos est très humain, l’empathie est visible mais ce n’est pas nouveau et jamais feint chez Antonin Varenne. L’écriture est belle, l’histoire passionnante malgré son apparente simplicité, éloignée bien sûr du romanesque et de la superbe de sa trilogie entamée par Trois mille chevaux vapeur, poursuivie par Équateur et La toile du monde mais ayant cette belle faculté, pour un temps, de nous ouvrir un peu les yeux.

“Sur la piste, le temps a passé ! Mais il en reste encore”.

Merci Antonin, revenez-nous vite.

Clete.

ET IlS REVÊTIRENT LEURS FOURRURES D’AIGUILLES de Zuzana Říhová / Seuil / Cadre vert.

Cestou špendlíků nebo jehel

Traduction: Benoît Meunier

La République tchèque, reconnaissons que la patrie de Kafka n’est pas notre destination favorite. Nos lectures nous mènent souvent plus à l’ouest voire au sud. Ainsi donc c’est un peu à un voyage en terre inconnue que nous vous convions. L’émerveillement connu l’an dernier avec le Hongrois László Krasznahorkai et son époustouflant Le baron Weinckeim est de retour est certainement pour beaucoup dans ce choix « aventureux ». Néanmoins, ne mettons pas tous les romans venus d’Europe de l’Est dans le même panier, d’ailleurs les éditions Agullo depuis quelques années nous montrent la qualité et la diversité de cette littérature un peu sous-estimée et sûrement pas assez valorisée. Ce premier roman virtuose, je pèse vraiment mes mots, de Zuzana Říhová a déjà acquis une reconnaissance internationale puisque outre la France, la Pologne et les USA en ont acheté les droits. 

Et ils revêtirent leurs fourrures d’aiguilles se situe dans un coin reculé de la République tchèque mais on peut facilement le transposer dans n’importe quelle campagne européenne. Pour les “happy few” qui m’accordent quelque crédit, en fin de chronique, je citerai deux romans situés l’un en France et l’autre en Belgique, à qui il fait penser tant dans la forme que sur le fond. En aparté, dès les premières pages, on imagine ce qu’un génie de l’image comme Andreï Tarkovsky  aurait fait de ce conte noir. 

“Bohumil, Bohumila et leur fils ont quitté Prague pour sauver leur couple. Mais les habitants du village reculé où ils ont choisi de s’installer ne leur font pas bon accueil. Les regards en biais, les mensonges et les coutumes obscures trahissent une hostilité persistante.

Chaque nuit, dans les bois épais qui entourent la maison où vit la famille praguoise, une présence rôde. Est-ce un loup ? Un des villageois ? Un jeu macabre se met en place dans la moiteur étouffante de l’été…”

Bohumil et Bohumila arrivent à la campagne bien cabossés. Chacun a une plaie ouverte, rédhibitoire à une vie de couple harmonieuse. Il y a longtemps qu’ils ne sont plus vraiment un couple portant tous deux, en plus, un lourd fardeau, “le gamin” dont on ne connaîtra jamais le nom, leur fils de 12 ans au cerveau d’un enfant de trois ans. 

“Lorsque, à un an et demi, le gamin rampait toujours à l’envers, ils se doutaient tous les deux que quelque chose allait à l’envers”.

Cette installation est la dernière chance qu’ils espèrent secrètement mais dès l’incipit, une scène de vêlage dans une ferme, on perçoit la haine du fermier pour ce mec de la ville qui le regarde faire sans l’aider tout comme le mépris affiché dans ses pensées par Bohumil, anthropologue à deux balles. L’animalité mais aussi la bestialité se sentent déjà. Bohumil et Bohumila tentent de s’intégrer mais se heurtent au mépris, à la moquerie des autochtones dont les sous-entendus, les messes basses, les colloques entre eux se montrent de plus en plus inquiétants, lourds de sens. Plusieurs petits incidents, quelques phrases chuchotées, des gestes déplacés, font monter très insidieusement l’angoisse, ouvrant vers un malaise persistant. Pourtant, si une explosion de violence est prévisible et inévitable, on ne sait si elle viendra des villageois ou d’une ultime guerre dans le couple. On plonge progressivement et irrémédiablement dans un cauchemar, fictif ou réel, c’est très, très dérangeant.

L’angoisse, les légendes inquiétantes, la folie, la bestialité, la haine, le malaise et une narration magistrale font penser de suite à Bois aux renards d’Antoine Chainas.  C’est le même Olympe littéraire, le même charme maléfique, le même théâtre horrifique. Et si de plus si vous avez encaissé voire apprécié la dureté, la violence et la crudité sans fard des propos de la Flamande Lise Spit dans Débâcle, sans nul doute, ce roman est pour vous. 

“Il faisait face, seul, aux bouches affamées de cette masse toussoteuse et graillonneuse. Aux tabourets bancals, au parquet grinçant. Et toutes ces bouches bées, face à lui, étaient apathiques, ouvertes non par désir de mordre et de dévorer mais de bailler. L’ennui leur a gercé les lèvres, à tous. En regardant leur indifférence abrutie, il ne pouvait pas s’empêcher de penser à quel point il était seul.”

On pourrait parler longuement de l’écriture mais je ne saurais pas vraiment vous l’expliquer et vous le découvrirez très vite par vous même. Certains passages sont  réellement magiques, s’animant par des variations pronominales judicieuses, variant les points de vue d’une scène par de subtils changements de temps surprenants, étonnants mais impeccables… de l’orfèvrerie qu’on relit inlassablement tant elle est horriblement et dangereusement séduisante. La beauté vénéneuse de cette plume, un enchantement, rendra plus supportable la laideur et la noirceur divine de cette histoire.

Époustouflant et bien au-delà d’un coup de cœur.

Clete.

MISSION TIGRE de Mick Herron / Actes noirs / Actes sud.

Real Tigers

Traduction: Laure Manceau

Mission Tigre est le troisième volet de la série La maison des tocards qui en compte déjà huit outre Manche. En France, plus de nouvelles depuis 2017. Cet épisode date en fait de 2016, date à laquelle Mike Herron a repris les aventures de cette officine du MI5 pour ensuite annualiser sa livraison.

“La Maison des tocards” est la branche du mi5 où atterrissent les agents secrets en disgrâce qui ont tellement foiré qu’on ne peut plus leur confier de vraies missions de renseignement. Ces espions ratés, ces rebuts de la profession dénommés “tocards”, sont condamnés à passer le reste de leur “carrière” à végéter dans ce trou sous les ordres toujours aussi saugrenus de Jackson Lamb, enchaînant les missions sans intérêt, bouffant de la paperasse tout en rêvant de pouvoir un jour sortir du placard et retourner au coeur de l’action.”

Et les malheureux, les bannis pour des raisons variables et pas toujours valables vont reprendre du service puisqu’un de leurs membres est kidnappé. Eux qui avaient été dégagés se retrouvent soudain très engagés. En fait, et ils l’ignorent, leur service est victime d’une “mission tigre”, un exercice commandité par les plus hautes autorités britanniques afin de juger de leur réactivité et de leur utilité en situation brûlante. Parallèlement, on comprend que cette situation de crise est le résultat d’une guerre entre deux femmes qui commandent les services secrets britanniques.

On peut très bien aborder ce roman comme le premier d’une série, malgré le fait que l’auteur fasse beaucoup (trop ?) de rappels des aventures antérieures mais qui ne suffiront peut-être pas totalement à bien appréhender l’ensemble des nombreux personnages. Le roman, comme beaucoup de polars, débute par une scène choc pour ensuite revenir à un rythme plus calme, un peu bavard parfois mais surtout très humoristique dans les dialogues, enfin si on apprécie l’humour souvent scato de leur chef alcoolo complètement décomplexé Jackon Lamb. Pas d’ennui notable parce que Mick Herron sait tenir son lecteur avant le grand “Shoot em up” final.

On regrettera l’écart de sept ans entre deux tomes donnant l’impression que le roman comble un trou éditorial à moins qu’il ne soit le premier lancer d’une série qu’on retrouvera tous les ans. Dans ce cas, à l’avenir, il serait plus facile de s’approprier les multiples acteurs de “la maison des tocards”. Même si le roman est promu par l’éditeur dans la catégorie thriller d’espionnage, c’est son aspect humoristique qui retiendra le plus sûrement l’attention. Peu d’effroi ici et pas de réelle empathie pour les personnages. Enfin, La maison des tocards est aussi une série programmée sur Apple tv sous le nom de Slow horses interprétée par un Gary Oldman impeccable et une Kristin Scott Thomas bien fielleuse. Si vous avez vu les deux premières saisons plus de problèmes de compréhension, la toute nouvelle saison 3 reprenant Mission tigre. Roman plaisant et on espère une suite rapide.

Comme disent les Anglais: “Wait and see” !

Clete

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