Chroniques noires et partisanes

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AU MOINS NOUS AURONS VU LA NUIT d’Alexandre Valassidis / Scribes / Gallimard

Dans une ville où règnent la langueur et l’ennui, où des immeubles sombres barrent l’horizon, un jeune homme, Dylan, disparaît dans des circonstances propres à susciter toutes les interrogations. S’agit-il d’une fuite, d’une fugue, d’un meurtre ? Pour combler cette absence, le narrateur retrace ce qu’il sait de Dylan, approfondit son mystère, raconte les heures qu’ils ont passées tous les deux à errer au cœur de la nuit et qui ont peu à peu scellé leur amitié. Ces nuits à ne rien se dire, à observer. Jusqu’au jour où les deux jeunes hommes se surprennent à faire un détour dans leur itinéraire…

Les premières fois c’est plein de mystère. C’est réjouissant. Gallimard nous en propose deux d’un coup avec le roman Au moins nous aurons vu la nuit. Ce roman, c’est le premier de l’auteur belge Alexandre Valassidis, jusqu’alors poète publié sous le pseudonyme de Louis Adran. C’est aussi la toute première publication éditée sous ce nouvel label nommé Scribes et dirigé par Clément Ribes. Scribes serait voué à mettre en lumière des voix singulières qui n’hésitent pas à sortir des sentiers battus. Ces deux premières fois s’annonçaient donc prometteuses. 

Tout commence avec la disparition d’un certain Dylan, qu’a fréquenté le narrateur. Une disparition qui se veut mystérieuse et sur laquelle le narrateur émet des hypothèses, voire en défait. Cette disparition est un point de départ pour découvrir Dylan par le prisme du lien qui le lie à notre narrateur. En découvrant petit à petit ce lien ce sont les trajectoires de l’un et de l’autre qui se révèlent à nous. L’évolution de ces trajectoires nous embarque vers ce qui pourrait bien expliquer cette disparition, ou pas. Et puis il y a cette ambiance nocturne et magnétique, immersive, qui capte notre attention jusqu’aux derniers mots. Un récit très court mais prenant.

Dès les premières lignes de Au moins nous aurons vu la nuit, l’écriture d’Alexandre Valassidis fait mouche. Elle est très simple, sans superflu. Les phrases sont courtes, les chapitres aussi. Tout est fluide. Il y a une réelle musique dans l’écriture. Ça respire. Le texte est rythmé de telle façon qu’on peut aisément le lire, jusqu’à sa conclusion, sans interruption. C’est un style d’écriture assez délicat qui donne une dimension poétique au roman, qui le rend également vivant, entraînant. Il a fait le choix de l’épure et de la simplicité. Il maîtrise. Il sait faire. C’est un plaisir à lire.

Au moins nous aurons vu la nuit c’est donc deux premières fois dont les promesses sont tenues. Clément Ribes, via Scribes, nous propose un livre atypique et Alexandre Valassidis s’inscrit d’emblée comme une voix qu’on a envie de suivre. Pari gagné. Un beau roman à l’atmosphère crépusculaire et poétique qui saura séduire les plus curieux. 

Brother Jo.

DARWYNE de Colin Niel / Le Rouergue

 ― C’est Jhonson, présente la mère, un vague sourire aux lèvres.

 Le prénom glisse sur Darwyne comme l’eau sur un plumage d’oiseau : il se fiche de savoir comment il s’appelle, l’homme à la débroussailleuse. La seule chose qu’il y a à retenir, c’est que désormais il va habiter avec eux. 

 Que c’est le nouveau beau-père.

 Les lèvres serrées l’une contre l’autre, l’enfant acquiesce, conscient qu’il n’a pas son mot à dire, que c’est la mère qui décide de ce genre de choses, pas lui. Mais il ne se fait pas d’illusion, il sait très bien ce que l’arrivée de ce Jhonson veut dire.

 Il sait que ça va recommencer.

Ils sont deux, Darwyne et Mathurine.

 Le pian de Guyane est un opossum bien mal considéré, un peu comme le rat en métropole. Sale petit pian dégueulasse, c’est ainsi qu’est surnommé Darwyne Massily par sa mère Yolanda, la plus belle femme du bidonville de Bois Sec d’après lui. Il parle peu, essentiellement à lui-même. À l’école il est considéré comme inadapté par les enseignants, les autres enfants l’ignorent ou le méprisent à cause de ses jambes déformées.
Les beau-pères défilent, c’est le huitième qui vient d’entrer dans sa vie, et pourtant il n’a que 10 ans. Il ne retient pas leurs noms parce qu’il sait déjà comment ça va se passer et se terminer. Il sait qu’il va de nouveau subir ce nouvel arrivant qui lui prend sa place.
Darwyne est clairement mal traité, c’est là que Mathurine entre en scène.
Mathurine est éducatrice spécialisée, célibataire et âgée de quarante ans. Son désir d’enfant est un élément clef de ce roman. Elle côtoie toute la misère et la violence faite aux enfants de Guyane. Un signalement anonyme lui est parvenu au sujet de Darwyne. 

 Le contact prend du temps à s’établir avec Darwyne. L’enfant et l’éducatrice vont se rencontrer, et trouver un terrain d’entente : leur passion commune pour la nature, la forêt guyanaise. Les connaissances de Darwyne sont stupéfiantes pour son âge, presqu’inquiétantes.
Ainsi avance le roman, entre Mathurine, Darwyne et Yolanda ; au gré de l’évaluation sociale que Mathurine n’arrive pas à conclure. Quelque chose cloche entre la mère et le fils.

Et à présent que Bois Sec s’est assoupi, que se sont tus tous les vacarmes humains, il écoute les bruits de la jungle. Après cette journée de plus avec le beau-père, ça l’apaise. Jamais il n’irait dire cela, ni à la mère ni à personne d’autre, mais ce qu’il entend d’abord, c’est la lisière débroussaillée en train de guérir de ses blessures. Les plaies qui se referment lentement, le crissement ligneux des tissus végétaux. Et, plus loin, Darwyne entend gronder la faune nocturne qui se presse derrière l’orée. Il entend les oiseaux de la nuit, feuler le grand ibijau, crisser la chouette à lunettes, il entend chanter les rainettes et les adénomères, il entend brailler les singes hurleurs, tout là-bas. Et ne sachant aucun de ces noms-là, ces noms couchés dans les livres des naturalistes, il les nomme à sa manière, dans sa tête. Et pourtant conscient que la mère n’aimerait pas le voir ainsi, il reste longtemps à écouter ce sous-bois plus étendu que le ville elle-même, déployé à l’infini sous le tapis des cimes. L’Amazonie entière à quelques centimètres de sa couchette.

 L’écriture de Colin Niel fourmille d’un vocabulaire inhabituel au polar ou au roman noir, c’est une occasion de s’enrichir de toute une faune bien éloignée des rues de New York, Paris ou Stockholm. Le décor foisonnant de Darwyne est savamment planté, non seulement on voit mais en plus on entend, on sent. L’auteur donne vie à ces plantes, arbres, lianes ; ses pages sont luxuriantes, palpitantes, vivantes de tous les animaux croisés. Toutefois cette nature peut être oppressante, s’y retrouver seul n’est pas bon signe. La forêt n’a rien d’idyllique, tout comme le bidonville dans lequel vit la famille Massily. Avec Darwyne, Colin Niel nous montre ce qu’est la Guyane des petites gens, des migrants comme Yolanda et Jhonson. Pas d’eau courante, des toits de tôles qui tiennent avec des bouts de ficelle, toutes ces vies précaires bien plus proches de la Jungle de Calais que des clichés habituels sur Kourou. C’est tout l’envers de l’exotisme.


Il faut être attentif lors de la lecture, non seulement pour bien appréhender la complexité du jeune Darwyne, personnage partiellement et librement inspiré du folklore amazonien, mais surtout parce que Colin Niel sème son roman d’indices à peine écrits qui reviennent en tête en cours de lecture ; et ce jusqu’à ce que cet épilogue épouvantable, qui paraissait inconcevable, soit enfin dévoilé. 

NicoTag

 La forêt guyanaise de Darwyne et Mathurine possèdent un rythme bien à elles qui pourrait bien ressembler à celui-ci.

LES CORPS SOLIDES de Joseph Incardona / Finitude

“Anna vend des poulets rôtis sur les marchés pour assurer ­l’essentiel, pour que son fils Léo ne manque de rien. Ou de pas grand-chose. Anna aspire seulement à un peu de tranquillité dans leur mobile-home au bord de l’Atlantique, et Léo à surfer de belles vagues. À vivre libre, tout simplement. Mais quand elle perd son camion-rôtissoire dans un accident, le fragile équilibre est menacé, les dettes et les ennuis s’accumulent. Il faut trouver de l’argent.

Il y aurait bien ce « Jeu » dont on parle partout, à la télé, à la radio, auquel Léo incite sa mère à s’inscrire. Gagner les 50.000 euros signifierait la fin de leurs soucis. Pourtant Anna refuse, elle n’est pas prête à vendre son âme dans ce jeu absurde dont la seule règle consiste à toucher une voiture et à ne plus la lâcher.”

C’est la deuxième fois que Joseph Incardona s’inscrit dans l’univers du jeu médiatisé. La première, c’était avec Chaleur en 2017 mais c’était en Finlande, exotique, éloigné de nos préoccupations ordinaires et malgré le terrible impact de l’histoire, l’émotion n’était pas forcément au rendez-vous. Chaleur était inspiré d’une compétition qui existait réellement et aujourd’hui disparue depuis la mort d’un participant. Dans Les corps solides, titre très subtil, le jeu est une invention de l’auteur mais sa stupidité est d’un niveau que l’on voit souvent à des heures de grande audience sur de grandes chaînes, à peine plus inhumain. Et cette intrigue hexagonale nous parle, Incardona nous montre la France de 2020. Il nous montre, mais pas au meilleur de notre forme.

Dans La soustraction des possibles, Incardona dénonçait la finance qui gouverne le monde. Ici, il enfonce le pieu et cogne sur l’industrie qui dirige les états, écrase les gens. Pour l’illustrer, il nous raconte Anna, qui fait son entrée dans le camp des losers, des perdants même pas magnifiques, des “sans dents”. Mais Anna se bat seule pour Léo depuis longtemps et elle a la rage, une lionne qui ne va rien lâcher. C’est l’accumulation des emmerdes qui va la pousser à aller directement combattre la bête, à tenter de gagner cette putain de bagnole française dont on fait la promotion et être à l’antenne 24/24 jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un ou une. Le McCoy de “On achève bien les chevaux”, hante l’histoire.

Les corps solides est un roman magnifique, plus intime et beaucoup plus éprouvant, émouvant que le précédent. On retrouve la tendresse de l’auteur pour ses personnages abîmés par la vie, mais aussi sa colère contre le libéralisme. On prend pas mal de beignes et puis on ouvre les yeux. Certains aigris regretteront le final et pourtant, à bien y réfléchir, il n’y a pas plus belle issue au roman.

Le combat d’une mère et la guerre d’une femme. Incardona est grand !

Clete

UTOPIA AVENUE de David Mitchell / L’Olivier

Traduction: Nicolas Richard

“Londres, 1967. Dans l’effervescence des Swinging Sixties se forme un improbable groupe de folk-rock psychédélique nommé Utopia Avenue. Chapeauté par l’excentrique manager canadien Levon Frankland, ce groupe fictif connaît une ascension fulgurante…”

Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, on le sait et c’est souvent le scénario des romans racontant la trajectoire météorique de groupes de rock. Une fois au sommet, c’est le crash… la mégalomanie, la dope, les scandales… mais on connaît aussi le talent et l’art de surprendre d’un David Mitchell qui a déjà enchanté avec Cartographie des nuages qui deviendra Cloud Atlas au cinéma, L’Âme des horloges ou encore Les Mille Automnes de Jacob de Zoet et nul doute qu’il saura renouveler un cadre déjà bien usé. D’ailleurs les fidèles de l’auteur auront le droit à deux superbes clins d’œil faisant référence à des histoires anciennes de l’écrivain britannique. David Mitchell écrit des histoires au long cours, minutieuses mais restant toujours passionnantes et Utopia Avenue et ses 750 pages serrées ne fera pas exception pour le bonheur des lecteurs qui auront la chance d’ accrocher tout de suite. 

Utopia Avenue est un groupe imaginaire mais l’auteur l’a tellement détaillé et a intégré sa carrière à la scène londonienne de l’époque qu’il semble bien souvent réel. Mitchell part très loin, jusqu’aux premiers émois musicaux puis remonte petit à petit jusqu’à la rencontre et la formation du groupe.

« Qu’obtient-on en croisant un jeune bassiste en colère, une doyenne de la scène folk, un demi-dieu de la Stratocaster et un batteur jazz ? “ Le résultat va nous être raconté de manière exhaustive: la rencontre, le nom du groupe, les premières répétitions, les options musicales, les premières maquettes, le premier contrat, le premier single, le premier passage en radio d’un morceau, les salles vétustes et les concerts besogneux, Top Of The Pops, les premières interviews, le début de reconnaissance, la connivence, les fans, les groupies, les parasites, le LSD, le premier album, les tournées, la gloire, New-York, la Californie… tout est narré avec beaucoup d’humour et combiné avec les heurs et malheurs des vies de Dean, Griff, Elf et Jasper. 

Utopia Avenue raconte le swinging London et on croise un Marc Bolan très à l’ouest avant T.Rex, David Bowie espérant la sortie de son premier 45 tours,  Brian Jones, Syd Barrett, John Lennon et tant d’autres que les amateurs de cette période redécouvriront avec sûrement beaucoup de plaisir. Et puis Top of the Pops, Le Marquee,  Hammersmith Odeon, Melody Maker, NME… autant de symboles qui rafraîchiront la mémoire de beaucoup de vieux rockers.

Mais, très vite, le succès du groupe les amène à se frotter à la scène américaine: la folie new-yorkaise d’abord et la rencontre de Janis Joplin, Leonard Cohen et Jimi Hendrix puis le havre psychédélique de Laurel Canyon avec Jerry Garcia du Grateful Dead. Alors, parfois, cela fait un peu “Rock and Roll Hall of Fame” mais le roman fonctionne aussi parfaitement par ses personnages très précisément dépeints, animés, banalement humains finalement.

L’ amour de la musique sera le meilleur des sésames pour apprécier pleinement Utopia Avenue mais pas l’unique. Par ses analyses très techniques des morceaux comme par ses recensions de concerts électriques, foireux et glorieux, l’auteur montre une solide connaissance du genre et d’une époque qu’il n’a jamais vécue. Mais la tendresse de David Mitchell pour ses personnages et leur histoire souvent cabossée aussi fait que Utopia Avenue emporte le lecteur très loin, radieux, et le laisse salement démuni et triste devant la tragédie qui va briser le rêve éveillé de ces quatre jeunes gens dans le vent.

Passionnant, expert et charmant, certainement le plus beau roman que je pourrais conseiller pour l’été.

Clete.

Pat et Garrett de Jacques Bablon / Jigal

Un nouveau roman de Jacques Bablon est devenu un joli petit événement pour moi depuis le fabuleux Trait bleu, faux polar ricain en carton particulièrement virtuose en 2015. Ont suivi, avec toujours un code couleur en guise de clin d’œil au lecteur Rouge écarlate, Nu couché sur fond vert, Jaune soufre et Noir côté cour.

Prince de la concision, grand maître des romans borderline, Bablon raconte à merveille les histoires noires de gens très ordinaires qui résolvent leurs problèmes de manière peu ordinaire. Les romans sont courts, particulièrement rockn’roll, du plaisir brut immédiat agrémenté abondamment d’un humour ravageur, souvent noir évidemment, et de pas mal de malice.

 “Une mère, des jumeaux. Pat et Garrett. Pas de père déclaré. Suffisant pour faire une famille. Entre eux, les liens sont ténus. Elle n’a jamais ressenti d’amour pour ses fils. Les deux garçons ont passé leur jeunesse à se taper dessus. Leur en reste aujourd’hui une haine sourde. Quand leur mère dont ils ne connaissent rien, tombe sous des balles inconnues, la réaction des jumeaux est immédiate. Ils crient vengeance. Mais resserrer les liens après vingt ans de jalousie et de souffrance, ça donne quoi ? Venger sa mère quand le manque d’amour est criant, à quoi ça ressemble ?”

Tout va pour le mieux dans le meilleur du monde alors ? Eh bien non. Ce Pat et Garrett a doublé pas mal de livres dans ma file d’attente, a été très vite dévoré mais, horreur, encore plus vite oublié.

Est-ce dû à la disparition de la couleur dans le titre ? Est-ce dû à la couverture particulièrement moche alors que les précédentes étaient magnifiques ? Plus sérieusement, il me semble que cette histoire méritait plus d’attention pour les personnages. En prenant à bras le corps le concept de gémellité, ce monde obscur pour les profanes, on pouvait s’attendre à des développements un peu barrés de la part de l’auteur, mais non, pas cette fois. 

La concision ici, il me semble, a desservi l’histoire qui n’est pas assez rentrée dans l’intellect des personnages pour qu’on ressente une certaine empathie pour eux. Les jumeaux ne sont pas passionnants. Il est aussi difficile de comprendre complètement la mère tout comme un  père présent, restant secret sur sa paternité… 

Sur le thème des liens du sang, Jacques Bablon nous offre un polar somme toute plaisant se terminant par un duel digne d’un western comme le titre nous invitait à le penser. Un polar, c’est sûr mais pas vraiment un Bablon.

Vivement le prochain .

Clete.

LA LOI DES LIGNES de Hye-Young Pyun / Rivages

Traduction: Lim Yeong-hee avec la collaboration de Catherine Biros

Méchamment impressionné par La nuit du hibou de Hye-Young Pyun, je n’ai pas résisté très longtemps à la tentation de retourner dans les mondes bizarres de l’auteure coréenne qui sera certainement, sans augurer de l’avenir, ma plus belle découverte de l’année. Profitant de sa sortie en poche ce mois-ci, voici donc le douloureux La loi des lignes daté de 2015 et sorti en France l’année dernière.

“Lorsque sa demi-sœur est retrouvée noyée dans une rivière, Ki-jeong part à la recherche de réponses. Pendant ce temps, Sae-oh, qui n’a pas quitté sa maison depuis des années de peur d’être rattrapée par son passé, découvre que son père a été tué dans une explosion de gaz. La police est impatiente de résoudre ces deux affaires de suicides vraisemblablement justifiés par des dettes insurmontables.”

Changement d’univers, la forêt, décor de La nuit du hibou, cède sa place à la ville, sûrement aussi oppressante pour les deux héroïnes de ce roman infiniment triste. Quand on envisage la Corée du Sud par rapport à sa sœur ennemie du Nord, on imagine parfois une démocratie à l’occidentale, bercée par le libéralisme. Elle l’est visiblement mais subit les affres du capitalisme à sa manière, encore plus durement que chez nous, semble-t-il. La société coréenne semble très marquée par une soumission du peuple à la nation et au pouvoir. Mais individuellement aussi, selon son âge, sa condition : un total assujettissement de l’enfant à ses parents, de l’élève à son professeur, de l’employé à son chef, des jeunes aux aînés. La rébellion ou juste son envie sont  sévèrement sanctionnées, parfois physiquement et toujours en cherchant à humilier durablement. 

L’histoire, sans être particulièrement explosive, est une nouvelle fois très prenante. La plume de Hye-Young Pyun étant en somme très commune, il y a forcément chez elle autre chose, un talent, qui fait qu’une fois lancé, il est difficile de s’en détacher. Bien sûr, il y a la quête des deux jeunes femmes mais c’est, je pense, surtout ce climat de frayeur inspiré par chaque nouvelle page, chaque nouvelle incursion vers la vérité qui interpelle et parfois saisit d’effroi.

On ne nage pas dans le bonheur dans ce roman, vous verrez. On y retrouve par contre, avec plaisir, le talent déjà repéré dans la description des tourments humains. L’auteure rappelle en cela une nouvelle fois James Sallis et sa sollicitude pour les humbles. Par ailleurs, les deux auteurs usent avec bonheur de la fantaisie de laisser des blancs dans l’histoire, provoquant des questions, notamment sur la réelle fin des deux victimes : suicide, accident ou meurtre ?

Roman sur la perte et sur le libéralisme, formidable machine à broyer les humains, La loi des lignes séduira tous les amateurs de romans noirs durement politiques.

Clete

STAN de Roman Parizi / Antidata

Sous cette couverture bien rouge et belle comme une affiche de cinéma se terre une soixantaine de pages bien noires : Stan de Roman Parizi.

Un gars, 30 ans peut-être, nous raconte l’histoire des années suivant sa majorité. Sorti des foyers de l’aide à l’enfance pour entrer dans ceux des personnes à la rue, il rencontre le Stan du titre, et quelques autres aux parcours plus ou moins identiques.

 Des histoires, il y en aurait des centaines à raconter, mais la plus mémorable, celle qui hante encore mes nuits, s’est déroulée le soir de la Fête de la musique 2004. Quelques jours plus tard, j’ai quitté la rue pour ne plus jamais y retourner. Ce soir-là, on avait prévu de se balader dans la ville toute la nuit. À 17 heures on était encore à l’AJ, dernier café, puis on est parti direction le 14e arrondissement. On voulait rentrer à pieds jusqu’à La Chapelle en s’arrêtant partout où il y aurait la fête. On était bouillants. On avait du shit, des clopes, des bières, et une bouteille de vodka dans nos sacs à dos.

Au travers de son personnage, Roman Parizi fait défiler cette longue nuit. Il en profite également pour conter le quotidien de cette petite bande, la débrouille pour ne pas dormir dehors, les plans bien foireux pour faire un peu de fric, etc : la réalité violente de toutes ces personnes pour qui le bitume est une jungle et qu’on ne voit pas, ou que l’on refuse de regarder.
Ils sortent de leur XVIIIème arrondissement habituel et s’aventurent à la Butte aux Cailles, à Mouffetard, ailleurs et même sur les toits, à refaire le monde et la vie entre deux joints et une goulée de vodka. De quatre au départ, ils ne restent bientôt qu’à deux.
Cette agréable traversée de Paris glisse d’abord vers la fuite après une halte dans le Xème, Stan a des idées d’avenir qui coûtent cher, puis chute dans la tragédie. Peu importe si on comprend bien ce qui va arriver, car le court chemin emprunté par Stan et le narrateur est servi par une écriture crue, raide comme un coup de canne et jamais caricaturale.

Avec ce court texte, R. Parizi inscrit son pas dans la longue listes des piétons de Paris amorcée par Léon-Paul Fargue et Blaise Cendrars, ramenée dans les quartiers populaires par Henri Calet et Jacques Yonnet, enfin plongée dans le caniveau par Didier Daeninckx et Marc Villard, sans oublier le terrible « Sans domicile fixe » de Hubert Prolongeau, et beaucoup d’autres.
J’ignore si Roman Parizi a publié autre chose, a priori non, toujours est-il qu’il doit continuer. Les quelques pages de « Stan » pourraient bien servir de prémices à autre chose.

NicoTag

Un album magnifique qui va fêter ses quarante ans bientôt, une dizaine d’histoires tragiques parmi lesquelles « Atlantic City » est ma préférée.

PLEIN SUD de Benoît Marchisio / EquinoX les Arènes

Benoît Marchisio est entré en littérature l’an dernier avec “Tous complices” un roman sur l’uberisation de la société. Changement total de thème avec ce roman historique furieux prenant pour cadre l’empire colonial français éphémère au Mexique au XIXème. On parle ici d’une période peu renseignée de l’histoire de la France, si ce n’est le haut fait de la Légion étrangère lors du combat de Camerone qui est fêté tous les ans par ce corps de l’armée. Sinistre et dangereux personnage que ce Napoléon III se perdant dans des rêves de conquête très loin de la France alors qu’il ne sera même pas capable de garantir ses propres frontières comme le montrera l’humiliation de la défaite de Sedan en 1870 où il sera fait prisonnier.

“Mexique, 1866.

Le pays, administré par un empire français fantoche, est au bord de l’implosion. Napoléon III, conscient que la situation lui a définitivement échappé, a prévenu ses hommes encore sur place : il n’enverra plus ni soldat ni argent.

Tandis que la révolte gronde, Balthazar Cordelier, capitaine d’un vaisseau pirate, tombe dans les griffes d’Antoine Sampoli, sous-préfet du département de Veracruz. Pour sauver sa peau, il jure pouvoir mener Sampoli sur la piste du trésor perdu de Laurens De Graaf, flibustier hollandais à la fortune immense.”

Inutile d’y aller par quatre chemins, Marchisio vous baladera suffisamment aux quatre coins du Mexique, sur terre et en mer, Plein Sud est un roman séduisant un peu comme Le blues des phalènes de Valentine Imhof dernièrement ou 3000 chevaux vapeur d’Antonin Varenne . Voilà, c’est du même tonneau, ça donne la même ivresse, des heures de dépaysement offertes par de belles plumes. Alors si l’aventure est partout dans Plein Sud, donnant une frénésie d’épisodes terribles et sanglants, elle est toujours parfaitement encadrée par des apports historiques, sociaux, économiques et politiques pertinents permettant de comprendre les pensées, comportements et agissements des différents protagonistes de cette chasse au trésor aux intérêts très antagonistes.

Alors, parfois, c’est peut-être un peu “romanesque” mais comme des gosses, on est souvent emporté par la frénésie, la folie de la situation. Benoît Marchisio semble avoir pris beaucoup de plaisir à écrire une histoire épique qui a dû néanmoins représenter un travail titanesque. Les personnages sont forts, certains sont très forts, torturés ou animés par une rage. Ils ne verront pas tous la fin du voyage et donc partez à l’abordage de Plein Sud, génial premier volet d’une trilogie qui mérite toute votre attention y compris sa magnifique couverture.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Clete

ET NOUS NOUS ENFUIRONS SUR DES CHEVAUX ARDENTS de Shannon Pufahl / Terres d’Amérique/Albin Michel

On Swift Horses

Traduction : Emmanuelle Vial

Terres d’Amérique, arpenteur des nouvelles expressions contemporaines de la littérature américaine, publie le premier roman de Shannon Pufahl, originaire du Kansas et professeur de littérature à Stanford (Californie). Plusieurs de ses textes ont été publiés dans des revues et des magazines comme The Paris Review.

San Diego, 1956. Muriel a quitté son Kansas natal pour la Californie avec l’homme qu’elle vient d’épouser et qu’elle connaît à peine. À l’étroit dans sa vie de jeune mariée, elle trouve au champ de courses une échappatoire qui lui procure un frisson de liberté.

Renvoyé de l’armée pour son homosexualité, Julius, son beau-frère, est chargé de repérer les tricheurs dans un casino de Las Vegas, jusqu’au jour où il tombe amoureux de l’un d’eux. Pour lui, il n’hésitera pas à tout quitter et à risquer sa vie.

Entre roman noir et chronique de l’Amérique des années 1950, ce premier roman poignant aborde la place du désir et la quête de soi à travers le destin de deux êtres qui refusent de se conformer aux diktats de leur temps.

Il apparaîtra immédiatement au lecteur français que Shannon Pufahl a la parfaite maîtrise de la prose. Elle réussit somptueusement à installer une atmosphère, celle de la fin des années 50 dans le Sud-Ouest des Etats-Unis (période assez peu éclairée par la littérature, entre la Seconde guerre mondiale et l’avènement de JFK au pouvoir),  et, en même temps, à nous immerger dans des milieux très spécifiques et détaillés : les champs de course de Californie du Sud, les casinos de Las Vegas, le monde de la nuit et des plaisirs de Tijuana, au Mexique. Mais plus que sur une intrigue, c’est sur la quête de soi et les expériences des trois personnages principaux que repose le roman de Shannon Pufahl. Il y a Muriel, orpheline d’une mère libre, progressiste, du Midwest, qui ne voit pas d’autre issue que le mariage avec Lee, qu’elle connaît à peine, et l’installation en Californie pour, dans un premier temps, rester à flot. Il y a Lee, issu d’une famille pauvre, qui rêve de fonder un foyer dans une Californie pavillonnaire et qui, lié par les liens du sang et le sens des responsabilités, se sent obligé d’associer à son destin, celui de son frère Julius. Julius, plus fuyant, impermanent, est homosexuel, ce qui dans le cadre moral sévère des années 1950, relève du tabou, de l’opprobre, de la dissimulation. Il a d’ailleurs été chassé de l’armée. D’une certaine manière, la protection de Julius lui pèse. Il veut vivre sa propre vie. 

Avant que leurs routes divergent et ne se croisent plus que de façon chaotique, Julius et Muriel se rapprochent, laissent entrevoir l’un à l’autre des secrets qu’ils doivent dissimuler. Ils refusent l’un et l’autre de se laisser enfermer dans un destin trop étriqué. Alors Muriel va, seule mais mimant la femme accompagnée, aux champs de courses pour parier et gagner l’argent que son mari peine à réunir, excitée et inquiète à la fois par cette transgression Elle découvre aussi qu’elle peut faire ses propres expériences sexuelles, ce qui la relie à la figure de sa mère. Julius, lui, familier des milieux interlopes, se retrouve employé à Vegas, chargé d’éventer les tricheurs des casinos. Il rencontre Henry dont il tombe amoureux. Le jour, collègues, la nuit, amants. Mais une arnaque d’Henry les fait tomber. C’est la fuite. Julius part sur les traces d’Henry et finit par errer à Tijuana où déceptions et violences l’attendent. Des trois personnages, c’est sans doute lui le plus douloureusement attachant, dont les mésaventures rappellent le rejet et les dangers physiques attachés au sort des homosexuels, à cette époque en particulier.

Un roman kaléidoscopique dans ses fragments d’ambiance, de lumière vive et d’obscurité, de morale et de transgression, un peu impalpable, un peu flou, mais servi par une grande maîtrise stylistique.

Paotrsaout

LE CRÉPUSCULE DU MONDE de Werner Herzog / Séguier

Das Dämmern der Welt

Traduction : Josie Mély

« Soudain, trouant le silence, une voix me demanda : “Si vous ne souhaitez pas voir l’empereur, qui d’autre pourriez-vous avoir envie de rencontrer au Japon ?” » À cette question, Werner Herzog répondit sans hésiter : « Onoda. » Le nom, à lui seul, a l’apparence d’une énigme. En 1945, lorsque le Japon capitule, Hiroo Onoda est un soldat de l’armée impériale à qui l’on a confié la défense d’une petite île des Philippines. Ignorant la défaite de son pays, retranché dans la jungle, il continuera pendant près de trente ans une guerre imaginaire où les véritables ennemis sont moins les troupes américaines qu’une nature hostile… et ses propres démons. Werner Herzog, qui a consacré ses plus grands films à la folie des hommes, imagine les scènes de ce combat épique et absurde, mené à la frontière indécise du rêve et de la réalité. Jusqu’à un face-à-face vertigineux avec Onoda, qu’il a personnellement connu. 

Certains seraient tentés de dire que le nom du réalisateur Werner Herzog ne déchaine plus autant les passions que par le passé, celui-ci ne réalisant plus de films aussi fous que ses grands succès que furent, par exemple, Aguirre, la colère de Dieu ou Fitzcarraldo. Je ne partage pas cet avis. Si il n’occupe peut être plus autant le devant de la scène, bien que jouissant toujours d’une aura de réalisateur « culte », il reste hyper productif et sa filmographie n’est pas moins enthousiasmante aujourd’hui. Il est de ces artistes sans compromis qui fascinent et forcent le respect.

Une constante dans l’œuvre de Werner Herzog est son intérêt pour les trajectoires de vie singulières. Ainsi, il est tout naturel que la vie du japonais Hiroo Onoda, depuis longtemps entré dans la légende, finisse par faire l’objet d’une œuvre – mais cette fois-ci littéraire – de Herzog. Bien qu’ayant déjà publié des livres, Le crépuscule du monde est son premier roman, ce qui déjà, en soit, me réjouissait d’avance. Le voir s’aventurer sur un nouveau terrain, avec une carrière déjà particulièrement riche, prouve bien qu’il est encore en capacité de nous surprendre. Et puis, il faut dire ce qui est, nous ne sommes jamais à l’abri d’une bonne surprise. 

Peut-être en attendais-je trop ou autre chose, mais je ne peux pas dire que Le crépuscule du monde m’ait marqué outre-mesure. Bien que l’on ne sache pas vraiment où se situe dans ce roman la frontière entre fiction et réalité, l’histoire de Hiroo Onoda telle qu’on la connaît, et telle que nous la raconte Werner Herzog, captive indéniablement. Pour autant, l’écriture assez épurée, à mon sens à l’image d’un scénario comme Herzog a dû en écrire plein, manque de profondeur. Je ne retrouve pas la dimension littéraire et poétique de Herzog que j’avais appréciée dans Sur le chemin des glaces, publié en France en 1980, et qui reste aujourd’hui encore un très beau récit. J’imagine que ça n’était de toute façon pas son objectif. Étant habituellement assez partisan de l’épure, je ne trouve pas la démarche pertinente ou aboutie dans ce roman-ci précisément. J’émets l’hypothèse que la plume de Herzog fait peut être plus sens ici en langue allemande. Les images fortes qu’aurait dû nous laisser cette folle errance dans la jungle, cette guerre d’un seul homme, accompagné de trois soldats qui eux périront au fil des années, ne sont pas aussi marquantes que j’ai pu l’espérer. Cela s’avère un poil insatisfaisant mais la lecture reste fluide et agréable. 

Le crépuscule du monde n’est ni un grand roman, ni un mineur. Il n’est ni bon, ni mauvais. Il se situe dans cette zone un peu frustrante des œuvres qui n’arrivent pas à pleinement convaincre mais sans complètement décevoir non plus. Il me paraît évident que le sujet du livre est pour beaucoup dans l’intérêt que l’on peut lui porter. Peut-être attendais-je une œuvre plus herzogienne que cela ou, peut-être, celle-ci est est-elle si herzogienne que c’est tout simplement moi qui n’en est pas encore saisi pleinement la portée. Pour faire simple, on a là une histoire mémorable pour un roman qui l’est un peu moins.

Brother Jo

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