Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (Page 17 of 19)

LES VENTS BARBARES de Philippe Chlous / La manufacture de livres.

Descente dans ce roman historique noir au cœur sanglant de la révolution bolchevique où s’affrontent les tsaristes au mouvement rouge.

« Petit père… Pauvre petit père… Pourquoi ne pas nous avoir avoué que tu es bolchevik ? On t’aurait tué, mais on aurait peut-être épargné ta femme et ton petit… Maintenant c’est trop tard…
Le soldat serre la nuque du paysan.
— Regarde ce que tu nous obliges à faire… »
En 1968, un haut dirigeant du KGB révèle à son fils sa véritable histoire. Celle d’un enfant sibérien, en pleine guerre civile russe en 1920. Témoin du meurtre de ses parents par des Cosaques, il ne devra sa survie qu’à l’intervention d’un étrange cavalier : le général von Ungern-Stenberg, resté dans l’Histoire sour le nom du « Baron sanglant. »

Philippe Chlous auteur, journaliste, reporter, producteur de documentaires aurait eu l’idée de l’écriture et du sujet de cette ouvrage en contrepoint d’un reportage sur les enfants soldats.

L’enfant déraciné n’a plus de chez lui, transbahuté au gré des volontés du baron, il se fait à sa nouvelle destinée. Il ne se retourne que très rarement. Il tend mille fois la joue, attifé des étoffes glanées de ci de là. Il porte sa croix byzantine comme son maître la porte en étendard. D’ Ourga aux confins des méandres frontalières sino-russes, il se construit sur les ruines des combats. Pas de popes, de tuteur, hormis le Mongol fidèle, épris de littérature il conserve l’humanité vitale dans ces charniers, ses geôles, ses exactions jonchant son parcours. Pas de ce temps qui bout comme un faitout de fonte préparant le bortsch, il se retourne brutalement sur son sillon laissé par la violence des hommes. Il percute le temps, il percute les consciences, il percute la réalité. Sans acrimonie il accepte son chemin, le personnage qu’il est, qu’on lui construit. L’ensemble de son histoire se fonde sur la cruauté, la pyromanie d’un homme voué aux gémonies mais qui présentera une aura paradoxalement constructive et constitutive de son cap politique et d’homme ! Transporté dans les steppes à dos de chevaux rudes et résistants à la fureur, on s’imprègne irrémédiablement de cette simili-hagiographie de deux êtres qui n’avaient pas lieu de se rencontrer, et qui plus est de faire un bout de chemin ensemble…

Sans nul doute j’ai adhéré à la démarche de l’auteur et je me suis persuadé qu’outre la vision historique comme fondement, se présentait à moi un tête à tête entouré d’un halo macabre dans ce déchaînement de violences, de l’aliénation humaine.

Noir, prenant, éclairant sur une période sombre de la construction de l’Europe orientale.

Chouchou.

CAT 215 d’Antonin Varenne/ Territori

 

Huis clos pour un trio dans la densité, la moiteur, la touffeur de la forêt amazonienne guyanaise. L’ambivalence spatiale de l’infini du nord-ouest de l’Amérique du sud et la vie en vase clos surligne les paradoxes, les disparités, les dissonances des trois hères.

« Un jeune garagiste quitte la métropole pour rejoindre en Guyane son ancien patron.Celui-ci, devenu orpailleur, doit changer le moteur d’une monstrueuse pelle Caterpillar 215 qu’il a entrepris de faire convoyer par un ancien légionnaire et un énigmatique Brésilien.La machine est immobilisée loin de la mine sauvage.Luttant contre la jungle à la fois fragile et menaçante les hommes vont alors se battre contre leur propre folie, contre cette nature qui les fait souffrir et qu’ils torturent en vain au pied de la pelleteuse plantée au milieu de la forêt.Énorme quand ils se tiennent à côté, ridicule face à ce qui l’entoure.

L’appât du gain, l’éternel appât du gain, tel est l’origine banal du récit. Marc replonge, à contre cœur, dans les méandres géographiques et des hommes peuplant ces lieux de perdition.

La tierce formée dans l’étouffement de la profondeur de la jungle Guyanaise déclenche d’instinct et de facto des tensions palpables, imbibées de rancoeurs éthyliques, d’habitus autochtones et de déracinement métropolitain.

Ascension crescendo des acrimonies livrés aux vies, aux histoires et constructions individuelles, la nervosité et le quant à soi des protagonistes se griment de parures proches du kaléidoscope lysergique.

Antonin Varenne conserve cette propension à pousser son lecteur à la fébrilité, la lipothymie consciente pour finalement en extraire un jus exotique, certes aigre mais vivifiant !

Fibrillations de nos sens alertés, dans un rythme leste, hors temps, hors du temps, suffocant, proche de la rupture, de l’apoplexie… La nouvelle permet à nos imaginations de divaguer.

Suintant le fiel, l’amertume sous couvert d’une écriture ciselée pour le genre et riche d’une acuité propre à l’auteur qui démontre, une fois de plus, son habileté, sa spontanéité rhétorique et sa sensibilité. Pur et dur !

Chouchou.

 

 

 

 

CAVALIER SEUL de Fred et Nat Gevart/Territori

Court récit de la passion, des passions. On s’engouffre dans la douleur, douleur du corps, douleurs des âmes. L’écriture à quatre mains révèle, sans mièvrerie ni condescendance, la souffrance humorale des adeptes du sport extrême et y conjugue avec aisance et équilibre, une description sensible d’une relation tumultueuse.

« 1985. Par un soir d’hiver, la femme de Serge Ourozewski, gynécologue réputé, meurt en couches. Rongé par la culpab.ilité, Ourozewski part s’isoler dans la forêt de Saoû avec son fils Rémi, âgé de huit ans. Dans ce monde clos, Ourozewski bascule dans la folie. 

2014. Baptiste, un étudiant en médecine, participe à une épreuve d’Ultra-Trail dans le Vercors. Il termine deuxième derrière une mystérieuse jeune femme, Marion, qui disparaît sitôt la ligne d’arrivée franchie. 

2015. Baptiste prend sa revanche et remporte la course. Après une nuit passée ensemble, Marion disparaît de nouveau en lui donnant rendez-vous l’année suivante. Mais Baptiste ne parvient pas à l’oublier. Il s’installe à Die dans l’espoir de la retrouver. Un jour il découvre les reliefs abrupts de la Forêt de Saoû. Il y rencontre un coureur solitaire. Un homme à la vélocité exceptionnelle. 

En poursuivant Marion, Baptiste découvre peu à peu le terrible secret qui la lie à Rémi. La vérité surgira-t-elle au bout du chemin ? « 

Jeune étudiant en médecine, Baptiste a une passion celle de courir. Au détour d’un ultra-trail, des révélations sont mises à jour. La première renforce sa détermination pour les courses extrêmes et ses sensations inhérentes. La seconde personnifiée par Marion aiguise frénétiquement et passionnément son attirance physique pour elle.

Au coeur de cet entrelacs de sensations amoureuses se dresse des non-dits, des fêlures, des anfractuosités, des mystères gainés par exutoire de la course tel une allégorie vertigineuse, tourbillonnante.

Cavalier Seul pourrait se sous-titrer “Cavale en solo” car on assiste véritablement, de part et d’autre des protagonistes, à une fuite de leur passé, de leurs histoires, de leurs responsabilités. Personnages attachants, voire doués d’une attirance magnétique, les auteurs ont réussi le pari d’accoupler les thématiques du sport et celle des relations passionnelles ainsi que les vécus intra familiaux . Le résultat en a été de ce court récit une concrète alacrité de lecture.

J’y ai personnellement retrouvé des émotions, l’excitation, les sensations décrites à la pratique d’un sport qui au-delà de l’activité physique revêt un caractère addictif et jouissif malgré la dose d’ambivalence, de souffrances et de déconvenues en pareilles circonstances.

L’adjonction de cette tumultueuse passion amoureuse , qui paradoxalement assombrit l’horizon, “enfante” d’une addiction supplémentaire délétère.

On est bien face à un roman noir qui vous harponne le coeur, la pompe sanguine et la pompe aux sentiments incontrôlés. Jouissance de lecture sur un pan du roman noir peu , voire pas, empruntée, on en ressort ébloui le regard tourné vers l’adret et mélancolique quand celui-ci diverge vers l’ubac.

La haine, c’est juste de l’amour en rage”.

Chouchou.

 

 

A L’ OMBRE DES PATRIARCHES de Pierre Pouchairet/Jigal.

Aux confluences géographique des trois territoires que sont la Cisjordanie, la Palestine et l’état d’Israel et des confluences géopolitiques d’un conflit dictés par les jougs religieux, les tensions séculaires, l’inflexibilité d’intercommunication nous est révélé par une enquête menées par différentes entités issus de ce marigot.

« Alors que la région s’embrase à nouveau, que les affrontements intercommunautaires se multiplient et que les morts s’accumulent de part et d’autre, Dany et Guy, deux inspecteurs de la police judiciaire israélienne, enquêtent sur le meurtre d’une Européenne retrouvée assassinée en plein quartier arabe à Jérusalem-Est. Ils débutent leurs investigations sous haute tension d’autant que, pour les extrémistes, les coupables paraissent tout désignés et qu’une telle horreur appelle forcément vengeance… Parallèlement, Maïssa, flic palestinienne, se retrouve chargée d’enquêter sur l’enlèvement d’une de ses amies en poste dans une organisation internationale… Les deux affaires vont se croiser, s’imbriquer et obliger les policiers à travailler ensemble dans un climat de suspicion généralisée, où rien n’est simple et où il ne faut surtout jamais se fier aux apparences.”

Comme ces territoires, tels des châteaux de sables érodés par de l’eau de pluie, ces villes sequestrées, anoxiques, des troglodytes affublés d’une couleur signifiant leur appartenance à une communauté, un camp tentant, dans un fantasme, de co-exister. Pierre Pouchairet nous suggère que le manichéisme n’a pas lieu d’être dans ce contexte vérolé.

Le meurtre d’une ressortissante britannique cristallise l’enquête et comme muée par une force centripète elle lèvera le voile sur des ramifications et des victimes issues de visions politiques contraires, opposés, collatérales.

D’ un point central symbolisé par l’homicide initial se déclenche des événements en “étoile” qui semblent sans causes communes, mais les apparences peuvent fourbir des surprises idoines à une conception carrée basée sur un complexe tan gram à reconstituer.

L’épicentre des tombeaux des patriarches, symboles ultimes, hiérarchiques des religions monothéistes éclaire une nouvelle fois le conflit Israelo-Palestinien. Ce marasme politique, générationnel, socio-éducatif, lisiblement dessiné par l’auteur infléchit notre voyage manuscrit vers un moment fort.

Roman mais, qui en filigrane, l’on peut percevoir un document neutre de ce face à face théologique où deux nations s’affrontent dans leur Histoire par leurs histoires.

Pouchairet aura su mastiquer, assimiler, digérer, afin de retranscrire de son propre vécu des faits romances en prise directe, avec un réalisme, une sincérité, une neutralité assumés et bienveillants.

Ping Pong cynique sous une plume arrondissant les angles sans galvauder la, les vérités par son prisme factuel.Honnêteté tant littéraire qu’historique, l’écrit conquiert son lectorat par sa trame et son fond!

Il ne faut avoir aucun regret pour la passé, aucun remords pour le présent, et une foi inébranlable pour l’avenir” J. Jaurès

Chouchou.

 

O.P. (Ordre Public) de Ramon Sender/ Le Nouvel Attila

Traduction:Claude Bleton.

Immersion directe dans l’univers carcéral ibérique des années 20 où se dessine l’histoire de ce pays au travers de remous et remugles locales et mondialistes.

« Années 20, à Madrid. Un vent de révolte souffle sur la Moncloa, la plus grande prison pour hommes de la capitale. Un jeune journaliste incarcéré, double de l’auteur Ramón Sender, interroge la société, ses raisons d’enfermer et de nuire à la liberté individuelle. À travers de longues conversations, celui-ci devient l’ami du Vent, qui incarne à travers ses sifflements la colère des détenus. Syndicalistes, homicides, escrocs, ouvriers, gitans aux parlers forts en gouaille, ceux-ci se rebellent contre la rigueur des conditions de détention… une mutinerie sévèrement réprimée dans la violence par la pénitentiaire. « 

Ne vous attendez pas à une resucée livresque des « Green River » de Tim Willocks ou autre « Meurtres pour Rédemption » de Karine Giébel, on est bien face à un objet de son temps et de sa littérature contemporaine. L’ouvrage trouve sa genèse en 1926 et s’inscrit alors pleinement dans le parcours étatique de la dite période. On est en plein régime dictatorial de Primo de Rivera et l’auteur consigne alors sa propre expérience dans ce récit puisqu’ il sera incarcéré dans les événements du soulèvement de l’ académie d’artillerie de Ségovie.

Nous ne sommes donc pas dans l’univers poisseux et torturé des deux auteurs précédemment cit »s mais bien plus dans une écriture à la Paul Morand, un discours, une investigation journalistique digne d’Albert Londres.

Roman présentant différents prismes, il se décompose à l’image d’un feuilleton. On y perçoit initialement un certain lyrisme empreint d’allégorie. Le vecteur, le fil rouge symbolique du vent s’impose alors comme le trait d’union, le messager des existences des prisonniers…. Puis le texte s’infléchit vers une trame sociologique, politique et décrivant les classes de cette société balancée dans les cordes d’un état sans voix, au prise au despotisme et l’asservissement des pensées.

L’auteur se sert donc des affres personnelles de son existence pour parfaire un tableau réaliste mais ironique de son pays. Au travers de descriptions de personnages bigarrés et issus de différents univers sociaux, il nous montre et démontre la violence et l’âpreté du despotisme de son époque.

Lyrique, poétique, paradoxal comme un article d’une édition tentant de promouvoir les littératures dans ses formes picaresques mais n’oublions pas notre plongée dans la détention sous ce régime abject!

Chouchou.

 

 

UNE OFFRANDE A LA TEMPETE de Dolores Redondo/Mercure noir

 

Traduction : Judith Vernant

Baisser-de-rideau pour la trilogie du Baztan et le moins que l’on puisse affirmer c’est que la cohérence, la tension, la justesse est de mise pour cet édifice littéraire.

« La mort subite d’une petite fille devient suspecte lorsque le médecin légiste découvre qu’une pression a été appliquée sur le visage du bébé.

Très vite, les soupçons se portent sur le père au comportement étrange, qui tente même de dérober le cadavre du nourrisson afin de « terminer ce qui a été commencé ».

La grand-mère, elle, est persuadée que ce meurtre est l’acte d’Inguma, créature maléfique issue de la mythologie basque.

Aux yeux de l’inspectrice Amaia Salazar, cette histoire est une énième légende.

Mais lorsqu’elle décide de s’intéresser de plus près aux morts subites de nourrisson déclarées dans la vallée de Baztán ces dernières années, Amaia observe pourtant des similitudes troublantes et l’enquête prend une tournure inattendue.

Fuyant son rôle d’épouse et de mère, Amaia se consacre entièrement à cette nouvelle affaire qui la mène à l’origine même des événements qui ont frappé la vallée et la confronte bientôt à son passé et à ses propres démons.”

De nouveau, et naturellement, on est emporté dans le pays basque espagnol. On y retrouve, bien sûr, Amaia Salazar, l’inspectrice aux homicides, et l’ensemble des protagonistes croisés dans les précédents volets. Le récit, en parfait accord avec l’atmosphère perçue précédemment, emprunte aux croyances, à la mythologie autochtones les contours de souffrances, de résurgences irrémédiables en lien avec les infanticides commis.

L’auteur perçoit ses personnages comme un prolongement concret aux us et coutumes d’une histoire séculaire. Chacun développe une spécificité propre face aux tourments, aux blessures, aux cicatrices de vies tatouées par la malédiction et/ou les affres psycho-criminelles. Amaia est le reflet de son histoire et conjugue, additionne ceux de ses proches… Elle fait montre de sa ténacité exemplaire, représente inlassablement la figure tutélaire d’une famille tiraillée par les dérives pathologiques de « l’ama » (la mère). Couplé au totem de la « tia », (la tante) l’équilibre émotionnel et relationnel s’accomplit, aussi bien sur le versant privé que professionnel.

Les rebondissements de l’enquête se fondent, tout de même, dans une logique « irrationnelle » d’entités, de groupes « dépositaires » des préceptes, des fondements de l’autorité mythologico-religieuse. S’enchevêtrent alors des questionnements personnels, professionnels, voire philosophiques, qui débouchent néanmoins sur des valeurs intrinsèques non galvaudées, ni méprisées. La survivance de rites ancestraux et les couvercles formés par le pouvoir ecclésiastique aboutissent aux atrocités décrites dans cette trilogie.

Dolores Redondo a dans son regard l’étincelle d’une écrivaine sincère, honnête avec ses personnages et son lectorat. Son pouvoir de captation indubitable cerne des personnages ancrés dans leurs terres, leurs contrées et qui ont une ligne directrice indéfectible tout en conservant leur part humaine avec les faiblesses, les anfractuosités, les ridules et plaies de vécu noir.

Tourbillon de désolations et de tourments affectifs font de cette clôture le saphir d’étoile comme l’apothéose, le bouquet final d’un ouvrage pyrotechnique bicolore noir et blanc.

Talent littéraire brut et émotionnel !

Chouchou.

UN DERNIER VERRE AU BAR SANS NOM de Don Carpenter/Cambourakis.

Traduction:Céline Leroy.

D’une translation longitudinale vagabondant de Portland, Oregon, à San Francisco/ Los Angeles, Californie, la beat generation tente de par sa création littéraire de marquer d’une empreinte indélébile son époque, et les suivantes… On suivra la genèse, l’émergence d’écrits mués par différentes étiologies d’un groupe d’êtres regroupés par un delta créatif, boostés par leurs réflexions sur la vie, dont le vecteur unanime est porté par l’ouvrage d’une preuve existentielle.

« Un dernier verre au bar sans nom” Fin des années 50, entre San Francisco et Portland, alors que la Beat Generation rebat les cartes de la littérature sur fond de jazz, un groupe de jeunes gens rêve d’une vie d’écriture. Charlie revient de la guerre de Corée avec le puissant désir d’écrire « le Moby Dick sur la guerre ». Sur les bancs de la fac, il rencontre la très talentueuse Jaime, rejetonne de la classe moyenne. Coup de foudre quasi immédiat. Mais au temps de l’amour succède celui de l’apprentissage, et les rêves vont devoir s’accomoder des tours joués par la vie. Quels écrivains vont devenir Charlie, Jaime et leurs amis : le flamboyant Dick Dubonet, le voyou orphelin Stan Winger ou encore le discret Kenny Gross ? Un ex-taulard peut-il intégrer le monde des lettres ? Un écrivain peut-il vraiment conquérir Hollywood ? Roman d’apprentissage littéraire, mais aussi d’amour et d’amitié où l’alcool coule à flots, Un dernier verre au bar sans nom, oeuvre posthume, réunit tous les thèmes chers à Don Carpenter. C’est Jonathan Lethem, grand admirateur de l’auteur de Sale temps pour les braves, qui s’est chargé de parachever le texte, avec habileté et modestie.”

Don carpenter est donc né en 1931 en Californie. En une trentaine d’années il publiera une dizaine de romans et recueils de nouvelles. Engagé dans la guerre de Corée il vouera une admiration pour la culture japonaise et travaillera comme scénariste à Hollywood. Installé à Portland, il mettra fin à ses jours en 1995.

Au Coeur de destins, l’auteur par son écriture fluide dépeint un monde bien connu de sa propre existence. Ballotés par l’envie innée d’écrire et la nécessité, ou le besoin de se dissimuler, d’en vivre par le biais de redaction de scenarii, les protagonistes se croisent, se lient, se délient en un ballet virtuel des sentiments ou des experiences artistiques.

Emporté dès les premiers mots, on perçoit une conscience vive, des fondations imputrescibles, une volonté renfermant des splendeurs d’écriture, de tranches de vie, de personnages attachants, riches dans leurs parcours. Son écriture empreinte d’humilité m’a séduit d’emblée, les gens croisés dans l’écrit sont en quête de se réaliser dans leurs “combats”, leurs vocations, mués par un pressentiment de la postérité. Le noeud gordien symbolisé par les bars, source de sociabilité, de rencontres, de point de ralliement s’oppose inéluctablement avec le monde de l’édition et de la création cinématographique. Ceux-ci prompts à faire ou défaire les vocations, les “carrières”, mobilisent des notions de pragmatisme froids et calculateurs…

J’en conclurai sur une note toute personnelle pour illustrer mon attirance et mon alacrité pour cet ouvrage; comme me la fait remarquer, à juste titre, ma bonne conscience de mon personnage professionnel, Alice, je suis résolument “abibliophobe”. Et je ne suis pas prêt de ne plus l’être en ayant de tels ouvrages entre les mains…

 Captivant, littéraire, gemme excavée pour le plaisir de la lecture!

Chouchou.

 

RETOUR à MARSEILLE de Gérard Bon/ La Manufacture

Lancé dans une investigation journalistique, en vue d’une édition manuscrite, un pigiste « parisiano-aveyronnais », pléonasme, se voit balancer dans les cordes de l’affaire brûlante et mythique de la tuerie du Bar de la Poste. (Référence non feinte au Bar du Téléphone).

Porté par ce souffle catabatique sur la ligne Paris-Marseille, les confrontations multiples des contrastés milieux phocéens verront un parcours cabossé, épicé, d’un homme aux prises avec ses failles et les entrelacs d’une cité minée par son ancestrale histoire.

«  Nous coulerons de plus en plus sans toucher le fond. »

« Une phrase empruntée à Leonardo Sciascia, le chroniqueur angoissé de l’Italie des années soixante dix. En se revendiquant de l’auteur de « Il Contesto », Gérard Bon annonce la couleur : certes, Marseille n’est pas la Sicile et l’Etat en France est sans doute moins gangrené que son voisin transalpin, mais des passerelles existent. Dans ce roman noir il se livre à un exercice de mise en abîme passionnant.

Un journaliste reçoit la commande d’un éditeur : il doit se rendre à Marseille et revenir sur la tuerie du Bar de la Poste qui a défrayé la chronique il y a des années auparavant. Revenant dans un Marseille contemporain, il va mener une enquête complexe et pleine de surprises.

Inspiré de l’affaire du Bar du Téléphone, règlement de comptes au cours duquel dix personnes ont été tuées dans un bar du quartier du Canet dans le14e arrondissement de Marseille, affaire largement reprise par les médias nationaux et qui contribua à entretenir la « mauvaise réputation » de Marseille, le livre de Gérard Bon, au-delà de l’intrigue policière (qui a commandité ce massacre ? S’agit-t’il d’un complot fomenté par des barbouzes ou des membres du SAC ?) donne à réfléchir sur les rapports que nous entretenons avec cette ville que nous voyons sous le spectre de la violence digne des tragédies antiques qui la déchire parfois. »

La ligne brisée d’une âme  sèche et coupable d’addictions délétères renferme notre personnage central dans une morne plaine de sa vie sociale limitée, répétitive, marquée par le sceau de l’échec. Embourbé mais, pour une fois, déterminé dans sa quête d’une vérité, de la vérité il s’évertuera à prendre le pouls d’une ville tentaculaire dans sa géographie que par son organisation « sociale ». Aux prises avec les poncifs séculaires de la polis portuaire, le yo-yo, le va et vient avec forces de police et pions de l’échiquier du « milieu » emmèneront le scribouillard sur les traces morses d’un flic-auteur passé à trépas.

 Dans ce court récit, qui remplit de manière juste les lignes, des passages dédiés à la région natale de notre protagoniste sont d’une beauté d’estampes et d’émotions lyriques sincères. Bien que condensé, l’auteur mêle des faits intriqués, comme l’évocation du juge Michel, un salon Polar, un éditeur spécialisé dans le noir marseillais, pour un résultat où l’on ressent comme dans une partie de tarot que le directeur de notre lecture tente d’emmener au bout le « petit ».

 

 

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’INVENTION DE LA NEIGE d’Anne Bourrel/la Manufacture.

Sur deux histoires parallèles tendues s’arc-boutent des destinés, des torsions existentielles, des monceaux d’illusions perdues, des malheurs rugueux fouettant les virgules, mes points virgules, en somme les ponctuations de chemins chaotiques.

Dans toute la chaîne de vos ancêtres, ces gens auxquels vous tenez tant, vous tous, regardez : il y aura au moins un mensonge. Minimum. C’est de l’esbroufe, ces vies qu’on nous présente. Rien n’est rangé, rien n’est en place, rien ne tient. C’est comme la neige, c’est joli, c’est blanc, mais ça ne vient jamais quand on l’espère, ça fond à la moindre occasion et après, il n’y a plus rien, rien que la terre, rien que la boue. »

« C’est l’hiver et un froid inhabituel sévit dans le Sud de la France. Laure vient de perdre son grand-père. Ferrans son compagnon lui propose un séjour à la montagne. Il pense que quelques jours à la neige et au grand air lui feront du bien. Sur la route, Ferrans manque de renverser un coureur imprudent. 

Quand Laure, Ferrans et ses deux fillettes arrivent à l’Auberge du Bonheur, il n’y a pas de neige. Cependant Ferrans s’obstine à rester sur place. Laure insomniaque pleure le vieil homme qui vient de mourir et se souvient des récits qu’il faisait de son passé de réfugié espagnol.

Une auberge froide et venteuse, une jeune femme obèse, un lézard domestiqué, un médecin et un moniteur de ski au chômage technique, l’imprévu retournera comme un gant cette famille recomposée en apparence bien sous tout rapport. »

 

 

Le deuil éteint une jeune femme viscéralement lié à son aieul comme le mousqueton à son piton.

Les souvenirs de la guerre d’Espagne émaillés d’un amour passionnel, introverti trace un itinéraire cabossé et sans point défini vers une lumière rédemptrice et reconstructrice.

Dans les décors désolés et désolants des Cévennes montagnardes on se force à espérer un rétablissement “moral” après la disparition de l’être cher, du phare de sa vie. Le contexte, voire la parabole des landes escarpées saisissantes de froid mais paradoxalement vierge des flocons neigeux renverront les êtres à leurs vérités captées par le reflet du miroir de l’âme.

Par une narration originale decline par la mère de la protagoniste centrale, l’on perçoit une aridité moralisatrice mais, aussi, le désir impétueux de raccrocher, d’unir les sentiments inavoués, d’abolir les pudeurs anestrales…

A travers des passages d’écritures et de situations fortes, empreints d’émotions sourdes, boules compactes et tendues de sentiments exacerbés, ce cri nous bouscule, nous projette dans les tréfonds de souvenirs connus de chacun. Régulièrement on est saisi par la fébrilité, on sent poindre la larme au coin de l’oeil, on sent l’oppression à la base du cou, on lâche nos contrôles émotionnels et les digues se craquellent…

Anne Bourrel aura réussi le pari du roman noir cendré, on ressent la suie en bouche, la difficulté à déglutir, le nœud abdominal… Mais l’on sait que l’on a lu une oeuvre forte, sincère et profonde dans le tableau des sentiments originels.

Chouchou.

 

 

MAUDITS SOIENT LES ARTISTES de Maurice Gouiran/Jigal

Immersion dans le monde multicolore, multiculture, aux us francs et identitaires de la cité phocéenne où se mêleront les investigations, les tranches de vie d’un homme complaisant dans sa solitude, de son mode de vie mais toujours ancré dans ses racines et son cercle nucléaire.

« La découverte de centaines d’œuvres d’art dans l’appartement d’un octogénaire munichois, 70 ans après la fin de la guerre, a fait resurgir de vieux fantômes : le vieil homme n’était-il pas le fils d’un célèbre marchand d’art ayant œuvré pour le Reich ? À Marseille, un modeste couple de retraités des quartiers Nord, Valentine et Ludovic Bertignac, entame une procédure judiciaire afin de récupérer une dizaine de tableaux retrouvés à Munich. Clovis Narigou, qui a un urgent besoin d’argent, effectue quelques piges pour un grand magazine national. On le retrouve en Ariège, sur les traces d’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle qui a fui le monde pour y mourir en ermite. De fil en aiguille, Clovis va s’intéresser au camp de Rieucros, en Lozère, où le matheux a séjourné avec sa mère. Un camp pour femmes et enfants, créé alors par Vichy. Clovis apprend que Valentine Bertignac y a également été incarcérée. Pour les besoins de son enquête, Clovis va se replonger dans ces années noires, la guerre que livra Goebbels à l’art dégénéré et le pillage des collections juives par Goering. Tout va s’accélérer lorsqu’il apprend l’assassinat sauvage des époux Bertignac au cours d’un bien curieux home-jacking. »

Journaliste à la pige qui de manière aléatoire va se trouver confronté à des meurtres pour qui les mobiles semblent en lien avec la spoliation d’œuvres d’art de familles juives.

Tel le papier carbone des long métrages « Monuments Men », « La femme en or » avec Helen Mirren et  « Le Train » de John Frankenheimmer (Burt Lancaster, Jeanne Moreau) on est sous l’emprise de ces animations de pellicule d’un triptyque que l’on ouvre et découvre…

Sous des atours dilettantes, l’ancien grand reporter retrouve des réflexes conditionnés forçant les portes récalcitrantes. Dans son mode de vie à la marge, il concilie l’accueil d’hôtes bardés de leurs « apaches » et sa relation contrastée bien qu’épisodique, charnelle, sporadique avec une jeune fliquette. Le « packaging » achève de rendre son personnage attachant bien qu’attaché à son indépendance de ton, de choix ! La pelote tissée par son chemin personnel et ses recherches semble bien touffue et emmêlée mais la vérité n’est pas toujours celle que l’on croit…

La lecture, vallonnée comme la garrigue du piémont Marseillais périphérique, escarpée comme les calanques, demandant une dose d’abnégation pour atteindre la beauté de la nature et ces mirifiques havre de quiétude, nous détournera de nos quotidiens mornes par la lumière méditérranéenne, l’alternance d’une sémantique chantante, voire gouailleuse parsemée du patois local, et d’une rigueur historique dans cette tragédie de la thématique traitée.

L’auteur allie, donc, couleurs chaudes et tons chromatiques plus nuancés pour notre plus grand plaisir.

Vivifiant et rappel historique !

Chouchou.

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