Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 50 of 162)

HOYA BELLA de Anne Luthaud / Inculte

“Tes mesures sont fausses, tu ne sais pas faire un relevé.

Qu’y a t-il de pire comme sanction pour Mitka, géomètre par passion? Ça nous est tous arrivé, un peu de colère, on passe à autre chose et ça s’estompe. Pas Mitka, lui, a la rage au ventre, qu’il soit en Picardie, à Séville ou en Italie.

Devoir se venger est pour lui une occupation comme n’importe quelle autre, une occupation nécessaire et vitale. Il lui faut pour cela ruminer, ratiociner, calculer. La vengeance comme mode de vie.”

On passe « Hoya Bella » dans la tête de Mitka, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y règne une noirceur de charbon.
Il passe ses journées à mesurer, tracer, quadriller des rues, des places, mais aussi à échafauder des façons de tuer, évaluer des portes de sortie au cas où il tuerait, couperait une nouvelle tête de l’hydre qui lui tient les tripes. Les motifs de ces assassinats se situent dans sa mémoire. Régulièrement, les paragraphes nous font plonger dans les différents âges de sa vie, à la recherche de souvenirs pénibles qui le tourmentent, l’assaillent.

Dans ce catalogue de morts violentes, la préméditation est un passage obligatoire ; avec méthode et mesure, Mitka tue, ou pas, on ne sait pas toujours s’il est passé à l’acte, ou si c’est dans son cerveau que ça se passe, c’est bien la seule imprécision de ce livre. Anne Luthaud y est toujours très précise, ses phrases sont aussi aiguisées que les couteaux utilisés par Mitka.

Elle montre une forme de détachement, ne juge jamais, comme si elle posait un regard d’entomologiste sur les actes de Mitka, et de la poignée de personnages qui tournent autour de lui. 

“ Mitka traîne le long du Tibre, arpente la berge.

Et de trois. J’en ai eu trois. Toujours plus habile, toujours plus rapide. Celle du pont n’a rien vu venir. Un sourire en trop et hop ! L’hydre est efficace, bien nourrie.

Le dégoût viendra plus tard. Et avec lui l’épuisement.

Il lui reste cinq jours avant la fin.”

Je fais attention à ne rien dévoiler, « Hoya Bella » est court, serré, concentré. Anne Luthaud s’amuse à nous perdre, elle imbrique les histoires d’amour, de mort, les unes dans les autres. 


Au cours de ma lecture j’ai souvent pensé à Thomas de Quincey et à son « Assassinat considéré comme un des beaux-arts », et encore plus à l’anthologie d’Alfred Eibel et Françoise Montfort, « Les 500 façons d’éliminer son prochain ». Anne Luthaud pourrait y ajouter quelques notices à l’un comme à l’autre. 

NicoTag

Mitka se promène dans les rues de Séville, de Rome ou de Crépy en Valois, et il tue, parfois. On pourrait faire de son périple une « murder ballad ».

JOKERS  de Hervé Mestron / Editions In8 

Ziz is back ! Et on ne peut pas dire que son horizon se soit dégagé depuis Cendres de Marbella ou Maître de cérémonie. Nous l’avions quitté affublé d’un costard de croque-mort improvisé, nous le retrouvons, égal à lui-même, surfant entre précarité suburbaine et expédients tous plus foireux les uns que les autres. En quatre tableaux, comme autant de lavis en noir et gris, Hervé Mestron reprend son meilleur rôle, celui de peintre vif et déjanté d’une banlieue qu’il connaît sur le bout des pinceaux. Rappelons qu’il habite Aubervilliers, 9.3 DC, depuis toujours et que ses traits, certes forcés au burin, ne racontent que ces matérialités sordides mais bien réelles.
À propos de réalisme turpide, le premier texte, Roland, vaut son pesant de galettes de crack. En une sorte de bourbier intergénérationnel, entre un père fantôme à plusieurs visages et un bébé en Moïse mal enquillé dans la vie, Ziz claudique, vacille, mais tient son cap aléatoire.

Le braquo suivant est tout aussi minablement raté. Faut bien avouer qu’après le mitard on rebat les cartes et les prétentions : « C’est un peu comme ça que je suis passé de la grande délinquance à la petite. Que normalement c’est l’inverse, avec l’âge, l’expérience, tout ça, tu montes en grade. Toi c’est le contraire, tu descends ». Ziz y perd même sa magnifique gueule d’ange abruti pour devenir ce Sans visage annoncé par le titre. Il tente aussi d’y apprivoiser la campagne et les clapiers préfabriqués d’un genre de Val-de-Reuil bourguignon. Mais les destins savonnés ne changent pas en fonction du décor. Quand ça veut pas, ça veut pas. Dick crève pour la seconde fois, Nadège trinque encore et encore, les incendies reviennent comme un refrain collant et le cave finit à la cave.


Pas moins débridé, le troisième et bien nommé Balance cabote au pif entre ethnographie dézinguée et kits de survie low cost. La surface livide du marigot s’irise, Dick, le pote de maternelle, ressuscite pour quelques pages, pas plus, et Ziz redémarre propre comme un sous neuf de contrebande. Même Nadège veille en apnée sur le landau d’emprunt. Comme si ça pouvait durer. Non, ça ne dure pas et le Ô Bled ! final n’arrange rien à l’affaire. Le business du trafic d’organes pulvérise les limites de l’indicible sans égratigner la torve bonhommie générale. Mais Ziz rabat son caquet et termine en roue libre et quasi peinarde, sans même penser à ces autres roues libres de rodéo hors quota de décibels tonitruants sur le boulevard Maurice Thorez ou l’avenue Marx Dormoy. Oran est au bout de la rue, square Rol-Tanguy, s’il y arrive.

Je vous laisse : deux gusses rivalisent d’amabilités en bas de mon bloc pour une place de stationnement. J’entends déjà Hervé Mestron extrapoler l’embrouille dès le prochain épisode…

JLM

LES LOUPS de Benoît Vitkine / EquinoX / Les Arènes

“Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. En 2020, il a reçu le prestigieux prix Albert-Londres. En 2021, il a publié, dans la collection EquinoX, Donbass, son premier roman.”

Certainement que Benoît Vidkine se serait bien passé d’un tel timing parfait entre la sortie de son roman sur l’Ukraine et l’invasion russe que nous vivons actuellement. Toujours est-il que comme Donbass, son premier opus ainsi que Les abeilles grises de Andrei Kourkov chez Liana Levi, son nouveau roman “les loups” fait écho de la plus tragique et sinistre des manières à la guerre qui fait rage.

Les Russes sont des pros en désinformation depuis des décennies, les USA et les Européens ne sont pas en reste et couper les chaînes d’info et réseaux sociaux pour se poser dans cette intrigue très réussie semble être un excellent moyen pour appréhender le merdier de l’Ukraine, pas aussi clean que l’on voudrait nous le faire croire et pas aussi pourrie qu’on voudrait aussi nous le faire avaler à coups de bombes et missiles.” « Il n’y a pas de gentil et pas de méchant. Mais dans l’actualité il y a bien un agresseur et un agressé” a déclaré Benoît Vitkine récemment sur France Info.

“La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle que l’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. À ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires.” 

Nous sommes en 2012 et une femme que l’on pourrait comparer à certains égards à Ioulia Timochenko fausse blonde à fausse tresse, femmes d’affaires redoutable surnommée “la princesse du gaz” qui était aux affaires de l’Etat à l’époque. Trente jours séparent son élection de son investiture et Olena Hapko va devoir faire le ménage dans son passé parfois très trouble qui l’a menée au sommet des affaires d’abord et de l’état maintenant. Ses petits arrangements avec la loi, ses trafics, ses alliances très mal venues, son histoire comme un reflet du pays depuis son indépendance. Elle va devoir s’employer face aux « loups » qui veulent sa peau. Ennemis de l’intérieur comme les oligarques et l’opposition et de l’extérieur comme le pouvoir russe qui n’a jamais digéré cette indépendance montrent les crocs mais celle qu’on nomme “la chienne” ne va pas lâcher.

Quand à la puissance de la connaissance s’allie un talent littéraire, on obtient avec “Les loups” comme avec “ Une guerre sans fin” de Jean-Pierre Perrin l’an dernier, des romans puissants, crédibles, éclaireurs loin de la bouillie “mainstream”.

Muzhnistʹ!

Clete.

AU PARADIS JE DEMEURE de Attica Locke / Liana Levi

Heaven My Home

Traduction: Anne Rabinovitch

Le lac Caddo, une immense étendue d’eau verdâtre aux confins du Texas et de la Louisiane, où les silhouettes décharnées des cyprès se perdent dans la brume. Quand le soir tombe, mieux vaut ne pas y naviguer seul, sous peine de ne plus retrouver son chemin dans les innombrables bayous et de « passer une nuit au motel Caddo », comme disent les anciens. C’est d’ailleurs parce qu’un enfant a disparu sur ce lac que Darren Mathews, Ranger noir du Texas, débarque à Hopetown, un lieu reculé habité par une communauté disparate. 

Dans les grandes lignes, « Au paradis je demeure », cinquième roman de Attica Locke, deuxième d’une trilogie consacrée au Ranger Darren Mathews, n’annonce rien de très original. Une virée aux confins du Texas et de la Louisiane, à la rencontre de laissés pour compte, de communautés isolées traversées par les grands maux de l’Amérique, du racisme à la pauvreté, avec son lot de faits divers et de crimes. Il y a un air de déjà-vu. Pour autant, on ne se fait pas prier. On semble que trop bien connaître la recette mais on y retourne sans grande hésitation, d’ici que ce soit cuisiné un peu différemment que d’habitude, car on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. 

Premier livre d’Attica Locke que je lis et, si comme je l’ai évoqué précédemment, on a de prime abord l’impression d’avoir à faire à un univers avec lequel on est assez familier, il y a néanmoins un détail qui diffère du schéma classique, notre héros, qui est certes Ranger, mais également noir. D’emblée donc, Attica nous offre un regard différent sur cette Amérique profonde, en passe de basculer sous l’ère Trump. Notre représentant de la justice est noir, texan, et entend bien faire son possible pour mettre à mal la Fraternité Aryenne du Texas qui sévit toujours. Sous couvert d’une enquête sur la disparition d’un enfant en Louisiane, aux abords d’un lac, il est envoyé chercher des éléments pouvant servir sa cause. Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles pourraient l’être, car « il y a quelque chose d’opaque dans cet endroit, comme la mousse grisâtre suspendue aux cyprès du lac Caddo. » 

En plus de nous offrir un point de vue assez inédit, ou au minimum original, Attica nous donne également à découvrir un lieu. Ce lieu c’est le lac Caddo et ses environs où s’entremêlent différentes strates de l’Histoire américaine. Les personnages qui y vivent, un vieux noir et quelques Amérindiens, forment une petite communauté assez unique en son genre, sans oublier quelques blancs biens racistes qui mettent à mal l’équilibre de ce microcosme. Un petit univers passionnant, riche en enseignements, dans un décor envoûtant. 

On entre sans aucun mal dans « Au paradis je demeure ». La plume est vivante, avec sa propre musique qui capte aisément notre attention, de bout en bout, et sans jamais faillir. Tout paraît vrai, ou plus exactement crédible, de l’histoire jusqu’aux dialogues. Attica Locke construit ici quelque chose de tangible et sincère. Elle maîtrise son sujet et ne laisse jamais le lecteur au bord de la route. On lit et vit chaque page avec attention et plaisir. Un livre convaincant, donc un bon livre.

Brother Jo

LE MUR DES SILENCES de Arnaldur Indridason / Métailié

 þagnarmúr

Traduction: Eric Boury

“Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps. Plusieurs choses l’avaient poussé à se lancer dans ces recherches. L’affaire n’avait jamais été résolue. Personne n’avait été arrêté, reconnu coupable ni condamné, et les questions qui s’étaient posées en 1963 demeuraient encore aujourd’hui sans réponse. La situation était identique. La seule chose dont il avait obtenu la preuve formelle, c’était que, peu de temps avant son décès, son père s’était remis à collaborer avec un dénommé Engilbert qui se prétendait médium et que les deux compères avaient manipulé des personnes crédules et plongées dans la peine.”

 Un squelette ressurgit dans une buanderie, d’une manière fort peu ordinaire, flirtant avec le surnaturel. Voilà Konrad, retraité de la police qui remet ses neurones en route. Vieux flic en retraite, cabossé par la vie, un bras handicapé, l’allure vaguement négligée ; souvent gêné face aux autres personnes, il devient parfois gênant par son opiniâtreté.
Comme dans les précédents volumes de cette série, Konrad continue à enquêter sur la mort de son père au début des années soixante. Ce coup-ci Arnaldur Indridason n’hésite pas une seconde à le mettre en bien mauvaise posture. Dans « Le mur des silences », il est clairement en position de faiblesse, et il s’y met un peu tout seul.

 “Avant de rentrer chez lui, il s’arrêta avec plaisir chez Eyglo. Sa visite à la prison l’avait plongé dans la consternation. Il avait éteint son portable durant sa converstion avec Gustaf et, en le rallumant, il avait vu qu’Eyglo avait tenté de le joindre. Il la rappela avant de franchir la lande qu’il devait traverser pour regagner Reykjavik. Il avait réussi à se fâcher avec tout le monde, sauf avec elle, et il était heureux qu’elle accepte de le recevoir.” 

 J’aime bien l’écriture faussement simple d’Indridason. Il y a une recherche de sobriété assez rare, ce n’est pas un fabricant de punchlines, il n’en a pas besoin, ses histoires sont solides. Dans ce livre, comme dans d’autres, la pédophilie et les violences faites aux femmes sont au cœur du récit. Les hommes portraiturés ne sont pas bien bons. On évoque souvent Simenon à propos d’Indridason, c’est là un de leurs points communs ; dans les « romans durs » de l’écrivain belge, les hommes sont rarement à leur avantage.
Mais, malgré la culpabilité avec laquelle il les assomme, Indridason a toujours beaucoup de compassion pour ses personnages, rares sont ceux totalement mauvais. Il y en a quand même un ou deux dans ce livre qui mériteraient une bonne raclée, voire plus… 

 — Le salopard, marmonna-t-il tandis que les lumières de la ville faisaient leur apparition à l’horizon.

 Ce n’était pas la première fois qu’il se débattait avec ce genre de dilemme. Il avait l’impression que la vie le confrontait constamment à de telles situations. Qu’elle l’amenait régulièrement à douter du bien-fondé de ses actes comme de ceux qu’il choisissait de ne pas accomplir. Rien n’était simple. La réalité ne se limitait pas aux apparences.” 

 Y a t-il un lien entre l’histoire du squelette et l’enquête sur le meurtre de son père ? 

 Petit à petit le roman évolue, des liens fragiles apparaissent entre des affaires vieilles de plusieurs dizaines d’années. Comme souvent chez cet auteur, l’histoire mêle passé et présent. Sous nos yeux il y a deux narrations, celle du passé racontée au travers d’un écran de fumée, et celle du présent, lacunaire, cherchant à reconstituer un vieux puzzle.


Alors rien de révolutionnaire dans « Le mur des silences » c’est sûr, mais il y a une histoire au cordeau et un auteur qui sait comment nous capter dès le début pour ne plus nous lâcher avant la fin de ces trois cent trente pages. 

NicoTag

L’écriture d’Arnaldur Indridason c’est de la grisaille délicate, un peu comme la musique de Richard Hawley.

PETER PUNK AU PAYS DES MERVEILLES de Danü Danquigny / Série Noire / Gallimard

“À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.

Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.”

On a tous un pote comme Desmund Sasse, ce genre de type qui a un réel talent pour se mettre dans la mouise et vous en faire généreusement profiter avant de disparaitre momentanément de votre univers. Desmond revient dans une ville bretonne imaginaire où il a longtemps “sévi”, “la douce cité de Morclose”. Mais, la rue de la soif, le métro, le stade rennais, autant d’éléments qui montrent que nous sommes à Rennes où l’auteur, il me semble, a des attaches. 

La roue a tourné. Le temps a passé et ses anciens amis, ses compagnons de bamboche, ses pairs de ribotte ont avancé pendant que lui stagnait. L’un est flic, l’autre avocat, quant à son ex… Sortant de taule, Desmund a pris de bonnes résolutions, mais le passé se rappelle rapidement à lui tandis que le naturel, foncer tête baissée, revient au triple galop. Tout part rapidement en distribil… Desmund, alias Peter Punk, perdant magnifique et sympathique n’a pas grandi.

Deuxième polar de Danü Danquigny, Peter Punk au pays des merveilles”, montre dès le titre bien déjanté que nous ne sommes plus du tout dans le même registre que “Les aigles endormis”, son premier roman, qui contait l’histoire contemporaine douloureuse de l’Albanie. Le ton est bien plus léger, les situations frôlent souvent le burlesque, les dialogues cognent. Néanmoins ce roman poursuit parfaitement la logique d’une œuvre qui emprunte des chemins bien connus de l’auteur, son histoire personnelle. Danquigny a des origines albanaises et vit ou a vécu longtemps à Rennes. Certaines remarques, d’ailleurs, plairont en Ille et Vilaine et plus globalement en Bretagne sauf peut-être à Monfort sur Meu où on appréciera moins les évocations de l’animation nocturne du village. 

Roman gentiment addictif, “Peter Punk” vaut par son héros cabossé, très sympathique en chevalier blanc marginal et malchanceux. Les autres personnages performent aussi parfaitement que ce soit un flic comme une détective privée, métiers exercés par le passé par l’auteur.

Et puis, c’est important quand vous appréciez un cadre, une histoire ou tout simplement des personnages, “Peter Punk” est sûrement le premier d’une série. D’une part parce que beaucoup reste encore à éclaircir sous le ciel rennais et d’autre part parce qu’on ne termine pas une histoire par un insipide et frustrant “Le café est prêt” . Ça ne se fait pas môssieur, même à Monfort sur Meu, je pense !

Très sympa.

Clete

ENTENDEZ-VOUS DANS LES CAMPAGNES de Ahmed Tiab / L’Aube noire

« Vingt Stations », le dernier livre d’Ahmed Tiab, était une longue errance douloureuse à travers Oran. Il revient en ce début d’année, avec « Entendez-vous dans les campagnes », a une forme classique et efficace, et en compagnie de son inspecteur Lotfi Benattar, spécialiste du terrorisme islamiste au sein de la DGSI. Ce flic est un concentré de souffrances, un vrai survivant un peu bancal, pas toujours agréable, mais d’une stabilité à toutes épreuves. Un vrai héros de roman.

   Lotfi Benattar est conduit directement sur le lieu de la découverte macabre. Il faut faire vite car on risque de polluer l’endroit. Il est déjà intervenu sur des scènes de crime où l’on a trouvé des trucs qui ne devaient pas y être : des traces de pas, des cendres de cigarette, des miettes de bouffe laissées par des personnes peu habituées à ce genre de situations, ou bien tout simplement distraites. Tomber nez à nez avec un macchabée n’est pas une partie de plaisir, sauf pour des esprits tordus. Il y en a aussi dans la profession mais la plupart peut s’en trouver déstabilisée, ce qui explique certaines erreurs commises. La vraie vie de flic ne ressemble pas aux séries policières inlassablement ventilées sur les plateformes en ligne où les morts se ramassent à la pelle par une légiste top model.


Dans un coin du Morvan, Émilien, 16 ans, est retrouvé mort quelques jours après sa disparition. À deux kilomètres, trois jeunes gars s’évaporent d’un centre de déradicalisation. 

Voilà de quoi satisfaire le voyeurisme des chaînes d’infos continue. C’est Marie-Aliénor Castel de Fontaube, jeune journaliste irascible et ambitieuse  qui se trouve dépêchée sur place.
Elle attend que les gendarmes retrouvent le corps du disparu. Issue de la grosse bourgeoisie, à la haute fonction publique elle a préféré le journalisme et se rêve en bourlingueuse. 

Tous deux, avec Lofti Benattar et sa carcasse déglinguée, ils tiennent le roman. Uniques éléments extérieurs de ce bourg perdu, ils côtoient bien malgré eux les autres personnages, tous enracinés à Verniers. Les deux jeunes gendarmes qui se rêvent en Rambo, Pif le jardinier, la famille du jeune décédé, un patron mutique de motel pourri, etc. Enfin il y a Camille, demi-sœur d’Émilien. Écorchée pas bien farouche un peu camée, on la voit peu, mais elle est omniprésente, comme le brouillard local qui parfume le roman d’un bout à l’autre.

   Lotfi scrute minutieusement le cadavre. Pas de sang, pas de traces apparentes de bagarre. Une odeur de crasse spécifique des personnes en délicatesse avec l’hygiène ordinaire en émane, ce qui ne détonne guère dans cet environnement malsain. D’un geste de la main, il repousse les gars du SAMU avec leur brancard souple.

   « Il est déjà mort, rien ne presse. »

L’écriture est précise, dynamique, les phrases claquent, les dialogues sont rythmés, il faut ajouter quelques belles saillies teintées d’un humour noir brillamment aiguisé. Ahmed Tiab n’est pas adepte de la digression : l’histoire et uniquement ce qui la fait avancer. Tout détail donné a son importance, il faut rester aux aguets durant la lecture.  

Au passage, l’auteur en profite pour brosser le portrait d’une province un peu oubliée, loin de tout, avec ses petits trafics et ses affaires de famille, d’héritage et de partage de terres, de vengeances recuites ; tout juste bonne à accueillir ce que les villes de pouvoir ne veulent pas chez elles, comme ce centre de déradicalisation.


L’enquête, ou les enquêtes, avancent avec lenteur, Ahmed Tiab entretient le flou durant toute l’histoire. Les hypothèses sont nombreuses, il ne cherche pas non plus à nous emmener dans une direction particulière ou dans une autre. Il amasse les renseignements, les interrogatoires plus ou moins formels. Il laisse vivre ses personnages, nous laisse tenter de trouver un début de piste dans cet intense brouillard morvandiau jusqu’au final musclé, un véritable western, dont certains ne se relèveront pas. 

NicoTag

Dans le genre western, la musique du film « Lawless » est exemplaire. Vous pensiez que réunir dans un même morceau le Velvet Underground, Mark Lanegan, Nick Cave et sa bande de scélérats n’était pas possible ?

DANS LA PIÈCE DU FOND de W.C. Morrow / Finitude

Traduction: J.-B. Dupin

Le mystère n’est jamais si opaque que lorsqu’il est à portée de main, derrière une porte, dans la chambre voisine ou « dans la pièce du fond ». William Chambers Morrow, journaliste à San Francisco à la fin du XIXe siècle, prend plaisir à jouer de ce paradoxe. Son goût pour l’étrange et la manière dont il le marie à la modernité, sous l’influence d’Edgar Poe et d’Ambrose Bierce, l’amène à inventer ce que l’on pourrait appeler le « fantastique policier ». L’un des premiers, il a l’intuition de quelques-uns des grands thèmes qui baliseront la littérature de genre du XXe siècle : l’angoisse urbaine, la folie meurtrière, l’inquiétant comportement d’un proche.

W.C. Morrow pourrait être le grand-père de Stephen King. Les neuf nouvelles rassemblées ici le prouvent.

Toujours désireux de découvrir des écrivains qui pratiquent l’art de la nouvelle – exercice bien trop mésestimé –, et plus encore des auteurs oubliés ou inconnus, cette réédition chez Finitude de ce recueil depuis longtemps épuisé, signé d’un certain W. C. Morrow, avait d’emblée une aura en mesure d’attiser ma curiosité.

Avec les références citées précédemment, j’ai nommé Edgar Poe et Stephen King, la barre est placée relativement haut. A tort ou à raison ? N’est-ce pas prendre le risque d’éveiller chez le lecteur des attentes trop importantes ? Dans le cas de Dans la pièce du fond, ces références s’avèrent au final justifiées mais un poil écrasantes, me laissant sur ma faim. Une déception ? Non, ce serait nier les qualités certaines de ces textes que d’évoquer là une déception. Je parlerais plutôt de frustration. Petite la frustration ! Point de claque de l’envergure d’un Poe. Voilà tout. A défaut d’être inoubliable, ce livre a d’autres atouts.

On retrouve dans ce recueil de neuf nouvelles plusieurs genrse littéraires qui s’entremêlent assez sobrement. Fantastique, horreur ou policier, c’est un mélange de tout ça. Les allergiques au fantastique ou à l’horreur n’ont pas à craindre de rester insensibles à ces textes. Rien n’est forcé en ce sens. Ce sont des petites touches, des éléments, qui parcourent les nouvelles, donnant une atmosphère un peu étrange mais assez convaincante à l’ensemble. Ajoutez à cela un charme d’antan légèrement désuet aux intrigues, mais pas si daté pour autant, et vous voilà transporté dans un curieux univers qui vous porte sans difficulté. Les textes sont de qualité inégale, il y en a des plus marquants que d’autres, mais le tout s’apprécie comme une véritable petite curiosité. 

W. C. Morrow n’a pas la force littéraire d’un Poe, ce qui explique peut-être qu’il soit injustement passé aux oubliettes, mais il mérite néanmoins d’exister parmi toutes les références que l’on pourrait lui coller car il y a définitivement des amateurs à contenter. Ça se lit à la lumière du chandelier, sauf peut-être pour les presbytes qui n’y verraient que du flou, un verre d’absinthe à la main, dans un bon fauteuil au bois grinçant. Frissons garantis si vous oubliez le chauffage !

Brother Jo

VOYAGE AU LIBERLAND de Timothée Demeillers et Grégoire Osoha / Marchialy

Alors qu’ils tentent de tourner un reportage sur une école de Vukovar, les deux auteurs, Timothée Demeillers et Grégoire Osoha, entendent parler du Liberland. 

“Sur une cinquantaine de kilomètres de frontière danubienne entre Croatie et Serbie subsistent des poches de territoire à l’appartenance vague. La grande majorité, rive gauche, est disputée par les deux pays, tandis que quelques confettis, rive droite, ne sont revendiqués par personne. Ce sont des terra nullius, c’est à dire des terres vierges. Parmi ces minuscules poches délaissées, souvent des zones marécageuses inondables, la plus grande — ou la moins petite — se nomme Gornja Siga.”

Si les frontières sont le plus souvent bien établies, il y a des exceptions. Songez à l’aberrante ligne qui traverse les maisons du village de Baerle-Duc/Baarle Nassau entre Belgique et Hollande. Un vrai terrain de jeu. Dans l’ex-Yougoslavie, tout n’est pas réglé, loin s’en faut, et certains en profitent. Des hurluberlus libertariens se servent des désaccords nationaux pour tenter de créer leur propre nation sur les 7 km² potentiellement minés de Gornja Siga. C’est sur cette île que s’est installé le Liberland depuis 2015. Micronation ultralibérale, créée par desTchèques, qui se dote très vite d’un drapeau et d’un président élu par deux voix sur trois. L’élu, Vít Jedlička, s’est abstenu.


À une époque où le planisphère semble cadenassé, où les frontières apparaissent comme immuables et éternelles, la plupart des articles sont bienveillants, pleins de clins d’oeil facétieux et décrivent un acte fantaisiste. Quotidiens de droite comme de gauche s’en amusent avec ironie ou sarcasme. C’est au mieux une innocente plaisanterie provocatrice, au pire une démarche se situant entre le genre potache et le gentil anarchisme, entre le happening et le paradis fiscal. Qui sont-ils ? Que veulent-ils vraiment ? Que disent-ils de notre temps ? Très peu s’en soucient.”

À peine né, les demandes affluent des pays du Sud, pour beaucoup il s’agit d’un possible espoir d’entrer légalement en Europe.
Les deux reporters décryptent les conséquences de la naissance d’un nouveau pays européen.

Le président se heurte aussi à la population locale, d’un côté comme de l’autre du fleuve. Dans cette ancienne Yougoslavie, les histoires de frontières sont compliquées et meurtrières. Celui qui veut en créer de nouvelles n’est pas accueilli avec bonhomie, bien au contraire. C’est dans le court deuxième chapitre que ressurgit l’histoire récente et sanglante de ce confin européen. 

On poursuit avec un bon brin d’humour et l’analyse des forums du Liberland, où les questions dépassent l’entendement et frôlent l’absurde.
Puis on passe aux travaux pratiques. Les colons libertariens venus d’un peu partout se retrouvent à Bezdan, en Serbie, où ils louent ce qu’ils surnomment la Liberland Settlement Association. Seul le Danube les sépare de leur eldorado. Ils tentent de nombreuses fois de le rallier en bateaux, c’est sans compter sur les douaniers et policiers croates qui voient tous ces énergumènes d’un mauvais œil et n’hésitent pas à les gratifier de séjours en prison. Ce sont presque des scènes de westerns que décrivent Timothée Demeillers et Grégoire Osoha.
Malgré tous leurs nombreux efforts de médiatisation, les Liberlandais n’arrivent pas à occuper leur bout de marais. La colonie se délite à l’automne 2015, et tous repartent boursicoter vers leurs bureaux suisses, tchèques, américains, etc.

“Projet trouble à haut potentiel de rentabilité, le Liberland draine autour de lui son essaim de mythomanes, de personnages louches et interlopes. Mais Vít Jedlička semble s’en accomoder. Puisque les voies officielles lui sont fermées, il fait prendre à son pays les chemins de traverse, les réseaux parallèles. Les vrai-faux concours de Miss, les voyages diplomatiques au Somaliland, les levers de fond obscurs dans les salons de cryptomonnaie. Petit à petit, le Liberland s’intègre à un monde bêta qui singe le monde alpha”.

Cette histoire paraît tellement improbable qu’à plusieurs reprises, lors de ma lecture, je me suis demandé si les auteurs n’avaient pas brodé autour d’un fait divers un peu farfelu et bâti une fiction rocambolesque sous couvert de reportage. Parce qu’on trouve dans « Voyage au Liberland » tous les ingrédients pour cuisiner une bonne fiction : de l’aventure, du rêve, des poursuites, un peu de dystopie, de la politique bien barrée, des finances louches, des personnages hors du commun, et bien d’autres choses encore.
Mais non, la réalité est bien celle décrite, l’hypothétique Liberland existe bien dans la tête de quelques-uns, les reportages écrits, photographiques, télévisuels, rapportant la fondation en 2015 sont accessibles, tout comme les personnes citées. On ne compte plus les allées et venues du président dans le monde des rencontres internationales, ses tentatives de rencontres avec les dirigeants politiques. Malgré tout, c’est quand même une réalité montée à coups de bitcoins et de likes sur les réseaux sociaux. Ou alors c’est l’arnaque du siècle ?
Une preuve de plus que les meilleurs créateurs de fictions ont encore de la marge pour rattraper la réalité, aussi virtuelle ou fugace soit-elle.

NicoTag

Le Liberland n’est pas réputé pour la qualité de sa musique, alors autant piocher dans les fondamentaux. Avec « I’m free » par exemple.

DEUX CENTS NOIRS NUS DANS LA CAVE de Elie Robert Nicoud / Rivages

Atlanta, City Auditorium, le 26 octobre 1970. Toutes les télés du monde sont là pour couvrir le combat du retour de Mohamed Ali opposé à Jerry Quarry. Ali cherche alors à transformer son adversaire en bras armé de la nation blanche qui oppresse la communauté noire du pays depuis des siècles. Acoquiné à l’époque avec l’organisation peu recommandable de Nation of Islam, Ali veut faire de son combat en terres du KKK le symbole de la force d’un “black power” dont se fout complètement Quarry surnommé “l’Irlandais” mais dont les liens avec la verte Eirin sont tout aussi lointains que les liens avec l’Afrique de son adversaire. À l’époque, la boxe est un sport roi et toute l’intelligentsia afro-américaine est au bord du ring y compris la veuve du révérend King, un peu perdue dans l’arène. Se sont aussi déplacées les mafias noires de New-York et Chicago, heureuses de faire bling-bling sur le bord du ring en mondovision, en pleine euphorie de la blacksploitation mais aussi de pouvoir montrer leur thune dans la soirée privée de jeux illégaux qui se tient après la rencontre.

Le titre du roman interpelle d’emblée et la lecture des premières pages séduit même si vous n’appréciez pas la boxe. Bien sûr, le combat est raconté par un Elie Robert-Nicoud, passionné par l’art pugilistique depuis toujours, mais ce sont coulisses de l’événement, humaines, médiatiques, politiques et idéologique qui guident la narration. L’Amérique aime à créer des mythes : Marylin Monroe, Presley, James Dean et bien sûr Mohamed Ali. On façonne ainsi des icônes que l’on refourgue au monde entier comme des exemples du rêve américain, comme des consommables à ingurgiter au même titre que les MacDo et le Coca. C’est toute l’imagerie de l’époque que l’on retrouve sous la plume très sympathique d’un auteur au ton délicieusement moqueur qui n’hésite pas à montrer l’envers du décor et à déboulonner plusieurs fois l’icône, héros du ring mais aussi roi de l’entourloupe et de esbroufe.

Dans cette première partie, à l’image d’un Nick Tosches avec Sonny Liston dans “Night train” ou Mailer dans “le combat du siècle”, Elie Robert-Nicoud raconte avec passion l’événement, célèbre le champion tout en montrant beaucoup d’empathie pour ces perdants magnifiques dont Quarry est le représentant ce soir-là. Il harmonise parfaitement les reprises sur le ring et des éclairages sur une Amérique profondément raciste, dans un Sud qui a vu naître le KKK. Dès le départ, il y a un ton complice qui emporte tout et cela même si la boxe n’est pas votre tasse de thé.

Le titre “Deux Cents Noirs nus dans la cave” alerte d’emblée, et prend tout son sens dans une deuxième partie où l’auteur peut ouvertement se gausser tant l’histoire, vraie, qui va suivre est tout simplement ahurissante. On quitte Tosches et Mailer pour rejoindre les univers de Donald Westlake… Des types ont l’idée folle de détrousser les deux cents invités de la soirée privée de jeux illégaux en marge du combat de boxe. Ils vont les dépouiller, les foutre à poil et les entasser dans une cave. L’opération totalement folle est une réussite mais se posent les questions suivantes : les voleurs savaient-ils qui étaient leurs victimes ou s’en sont-ils rendu compte en cours d’opération ? On imagine John Dortmunder le héros poissard de Donald Westlake apercevant la grosse erreur de casting en cours d’opération… Ils sont en train de braquer les parrains de la mafia noire de NY ainsi que leurs plus dangereux porte-flingues, exécutants zélés des plus basses œuvres. La suite est moins drôle, le mafieux étant très susceptible, l’humiliation doit être lavée dans le sang et rapidement, à la mesure de l’outrage, de l’humiliation. Une chasse à l’homme s’engage où on élimine à tout va sans avoir réellement les preuves de la culpabilité. En fait, on ne retrouvera pas les vrais responsables et l’auteur nous fait part de ses hypothèses, de ses interrogations.

Elie Robert-Nicoud est un auteur de polars connu sous le patronyme de Louis Sanders et édité chez Rivages Noir. On le retrouve aussi à la traduction de “L’un des nôtres” de Larry Watson qui sort ces temps-ci chez Gallmeister. A-t-il choisi d’utiliser sa véritable identité pour raconter des histoires qui lui sont plus personnelles comme “Irremplaçables” chez Stock où il raconte ses parents ? Des histoires ancrées en lui depuis toujours comme la boxe et l’univers du polar ?

Quelque part, Robert-Nicoud se livre aussi ici intimement, contant avec passion et amour son univers de la boxe. Tout le long de ce précieux ouvrage, on a l’impression qu’il est à nos côtés, nous contant ce monde disparu, cœur de ses rêveries d’enfant avec une tendresse, une empathie et une bonne dose de raillerie parfaitement maîtrisée et souvent enchanteresse.

Deux Cents Noirs nus dans la cave « vole comme le papillon, pique comme l’abeille », un très joli swing.

Clete

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