Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 51 of 162)

MON AMÉRIQUE  À MOI de Valentine Imhof pour Le BLUES DES PHALÈNES / Editions du Rouergue

On a beaucoup aimé « Le blues des phalènes », un roman qu’on a ainsi qualifié de « grand roman américain ». Il nous a donc semblé logique d’interroger son auteure sur son rapport à l’Amérique qu’elle connaît et qu’elle raconte de si belle et forte manière. Valentine Imhof, avec la disponibilité et la passion qui sont siennes a accepté un défi dont voici les développements. Merci infiniment à elle.

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Probablement dès l’enfance, très tôt… La lecture de L’Appel de la Forêt, je devais avoir sept ans, et dans la foulée d’autres textes de London et de James Oliver Curwood… Une attirance donc pour une Amérique des grands espaces, une nature sauvage, brutale dans laquelle les hommes sont minuscules. Et cette première perception de l’Amérique ne m’a jamais quittée, ni le tropisme pour les paysages austères, arides, et quasi-vides de toute occupation humaine (que ce soient les étendues glacées, au Nord, les déserts à l’ouest, les roadtrips sur des routes qui paraissent infinies et où on peut rouler pendant des heures sans croiser personne…).

Très tôt aussi, mon intérêt marqué pour le cinéma (à une époque, je me voyais devenir réalisatrice) a fait de moi une cinéphile boulimique, arrimée à la télé les dimanches soirs, devant le « Cinéma de minuit », puis les mardis aussi, quand apparaît « La dernière séance », animée par Eddy Mitchell, avec ses deux films par soirée, dont le second en VO sous-titrée. Époque où je deviens fan de Billy Wilder (Sunset Boulevard, Some Like It Hot), Orson Welles (Touch of Evil), Sydney Lumet (12 Angry Men, The Hill), Nicholas Ray (They Live by Night, Rebel Without a Cause), Elia Kazan (A Steetcar Named Desire, On The Waterfront, East of Eden), John Cassavetes (A Woman under the Influence, Gloria), etc. Et puis l’explosion dans ces mêmes années de réalisateurs comme George Lucas, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Martin Scorcese, et tellement d’autres, qui m’ont « initiée » à l’Amérique.

Et puis, après cette double imprégnation, littéraire et cinématographique, un premier séjour sur la côte Ouest, à Hayward, à côté de San Francisco dans une famille d’accueil assez étrange, très dysfonctionnelle (la mère était un dragon, le père, terne et falot, se vengeait sur le chien, le petit ami de l’aînée des filles me parlait de sexe dès qu’il en avait l’occasion, la cadette me piquait des trucs dans ma valise, le pasteur, à qui j’avais été présentée comme une chose exotique, s’écriant, réjoui, l’œil allumé « Ah Paris, gay Paris ! Pigalle !», etc.). J’allais avoir quinze ans, j’ai passé un mois assez frustrant, pour ainsi dire barricadée dans un minuscule pavillon de banlieue, parce que ces gens étaient persuadés qu’il y avait des criminels et des violeurs tout autour… C’est la première et la seule fois où j’ai tenu une sorte de journal, dans lequel je balançais à tout va, je me défoulais à qui mieux mieux (et qui reste, encore aujourd’hui vraiment drôle à lire). Autant dire qu’après ça, mes « rêves d’Amérique » étaient plutôt en berne (et ce n’est que huit ans plus tard, lors du séjour suivant, que s’est produite la « vraie » révélation – dont il est question, ci-dessous, cf. « Un souvenir, une anecdote »))

Une image

Charlot pris dans les engrenages de la machine dans Les Temps modernes. Quand on est gosse, on trouve ça amusant… Tout comme cette autre machine atroce, qui s’emballe, alors qu’il est attaché sur un fauteuil qui ressemble à s’y méprendre à la chaise électrique et qu’on essaie de lui faire bouffer de force un épi de maïs dont les grains volent dans tous les sens… Le dernier film dans lequel apparaît le personnage de Charlot, un film muet (sauf au moment où il interprète la chanson « Titine »), alors que le parlant est lancé depuis déjà des années… L’image de l’aliénation de l’homme moderne, un homme asservi à la technique, à la technologie (dont on lui serine qu’elle le libère…) et aux impératifs de production (qui se fichent de tout et surtout de l’humain), un homme dont les circonstances se jouent, trimbalé par des aléas qui le dépassent, et qui en vient à souhaiter le confort d’un cachot parce que dehors, la vie, ça craint… Rien de plus contemporain.

Une deuxième image, King Kong (dans la version de 1933 évidemment) escaladant l’Empire State Building, son gros œil qui regarde à l’intérieur d’une chambre où est allongée une fille qui se met à hurler, et puis, quand il se tient debout au sommet et tente de chasser comme de gros insectes les avions qui le harcèlent et finissent par l’avoir… Un chagrin d’enfance… Et un film que je revois toujours avec beaucoup d’émotion. Le désir de possession de l’Homme, l’exploitation de la nature et du sauvage, la société du spectacle, vulgaire, avide.

Et une dernière, Harold Loyd accroché à l’aiguille des minutes d’une grosse horloge de façade, dans Monte là-dessus (1923) (décidément, j’ai dû rester scotchée dans ces années-là, les années 20-30, le noir, le blanc, le gris, et aussi mon enfance, époque où j’ai découvert tout ça…). Et plus qu’un homme suspendu dans le vide, et dont on s’attend à ce qu’il finisse par tomber et qu’un miracle vienne le sauver (puisqu’il s’agit d’une comédie), j’y vois davantage sa tentative désespérée de ralentir le temps, de l’arrêter peut-être (voire de l’inverser…). Et on en revient au taylorisme épinglé par Chaplin quelques années plus tard, et qui rend l’homme esclave d’un chronomètre. 

Un événement marquant 

Sans grande originalité, peut-être, et surtout sans aller chercher bien loin dans l’Histoire américaine, les manifs qui ont agité Washington il y a un an, en janvier 2020, lorsque les trumpistes, galvanisés par leur leader, ont forcé les portes du Capitole pour essayer de faire invalider le résultats des élections en tentant d’empêcher l’investiture de Joe Biden…Une sorte de sidération, d’incrédulité et aussi un questionnement sur les institutions de cette grande nation et le fait que rien n’ait pu être fait alors pour empêcher que cela se produise, et surtout rien depuis pour éviter que cela ne se reproduise… Car l’actualité, un an après, et à quelques mois du midterm, est effrayante : les Républicains plus que jamais sous la coupe de Trump, une allégeance quasi-unanime (et les rares élus qui manifestent le moindre doute ou la moindre opposition quant à ses méthodes n’ont qu’à quitter le parti ou en sont vertement évincés) ; les circonscriptions électorales redécoupées, redessinées, rebidouillées, les modes de scrutins repensés, afin de minorer l’impact des votes contestataires ; un peuple plus divisé et polarisé que jamais… Chaque jour qui passe semble préciser le cauchemar et ébranler un peu plus la démocratie… 

Un roman 

Mission quasi-impossible… Alors pour répondre quand même, la trilogie USA de John Dos Passos (42e Parallèle, 1919, La Grosse Galette), découverte durant mon adolescence (et pas relue depuis). Le souvenir d’un condensé d’Amérique, d’une narration étonnante, multiforme… Un tour de force littéraire qui amalgame intimement et magistralement l’Histoire et la fiction, mêle les personnages à une collection de personnalités qui ont marqué le début du XXe siècle aux États-Unis… 

(Et puis pour tricher un peu, toutes les nouvelles de Carver, les autres romans de Dos Passos, ceux de Bukowski, Miller (Henry), Kerouac, Melville, Caldwell, Steinbeck, Dreiser, Anderson, etc.) 

Un auteur 

Henry Miller, pour la grande familiarité que j’ai avec lui, et également pour le regard critique, déchiré, qu’il porte sur l’Amérique (qu’il aimerait tant aimer, et pourtant il y a tellement d’aspects qui coincent…) ; pour tous ses paradoxes et (donc) sa profonde humanité ; pour sa curiosité insatiable et son refus de hiérarchiser, d’enfermer dans des cases, et d’intellectualiser dans le vide ; pour Black Spring, The Air-Conditioned Nightmare, The Books of my Life, toutes ses correspondances, et le reste ; pour sa vitalité, tous azimuts, son anticonformisme, et sa persévérance à s’affirmer comme un individu hors des diktats, des modes et des courants.

Un film / Un réalisateur 

Dead Man, de Jim Jarmusch (1991), vu dès sa sortie et revu plusieurs fois depuis ; la musique hypnotique, otherworldly, de Neil Young, à qui Jarmusch a demandé d’improviser en visionnant les images ; le noir et blanc somptueux (que l’on doit à Robby Müller, entre autre directeur photo de Wenders) et l’affiche, la seule de ma collection à m’avoir accompagnée ici (elle couvre l’un des murs de mon bureau depuis plus de quinze ans) ; Iggy Pop, une scène au burlesque macabre autour d’un ragoût d’opossum et d’histoires de Philistins ; le dernier film dans lequel apparaît Robert Mitchum (et quand on me demande de penser à un film qui m’a marquée, The Night of the Hunter, de Charles Laughton (1955) est souvent une des mes premières réponses…) ; une errance dans laquelle les deux protagonistes tournent le dos à une Amérique bruyante, brutale, mauvaise et laide, celle des pionniers, des chemins de fer qui balafrent les paysages, de l’industrialisation effrénée, rapace, symbolisée par l’horrible ville de Machine, une Amérique peuplée d’hommes frustes qui ne savent s’exprimer qu’avec des armes à feu ; le personnage joué par Johnny Depp, son inadéquation, son incompréhension du monde qu’il découvre parce qu’il vient de l’est, de Cleveland, et est complètement dépassé par la sauvagerie d’un wild west dont il ne connaît pas les codes et où n’existe d’ailleurs aucune règle, si ce n’est la loi du plus fort ; la lente agonie du personnage (puisqu’il est blessé depuis le début), mais aussi sa transformation, une forme de révélation à lui-même, tout au long de cette marche vers l’ouest et vers la mort ; le quiproquo au sujet de William Blake, cette idée géniale de l’homonymie avec le poète anglais, dont on retrouve la tonalité des textes dans le caractère halluciné, poétique, étrange, mystique, funeste du film ; le personnage de Nobody incarné par Gary Farmer, bienveillant, cultivé, mais victime de « l’homme blanc » et qui lui aussi flotte, solitaire, entre deux mondes… Et plutôt que toute cette glose, rien de tel qu’un nouveau visionnage de ce film complètement à part, magnifique, bien au-delà des mots. 

Et pour ne pas me lancer non plus dans un panégyrique verbeux et maladroit de Jim Jarmusch, je préconiserais de revoir sa filmographie intégrale, oui, tous ses films sans exception, y compris l’envoûtant Only Lovers Left Alive (2013) avec Tilda Swinton et Tom Hiddleston, qui est bien plus qu’un film de vampires et est, lui aussi, très littéraire et truffé d’une multitude de références musicales et cinématographiques…

L’affiche de Dead Man, dans mon bureau.

Un disque / Un musicien ou un groupe 

Très difficile, impossible, donc il y en aura plusieurs, et cette liste, arbitraire, comporte les premiers qui me sont venus à l’esprit au moment où je réponds à ce questionnaire… : 

Primus, et les autres groupes où s’illustre le fabuleux bassiste Les Claypool (notamment Sausage et Duo de Twang), pour son jeu incroyable, unique, ses univers si personnels, sa folie douce ; 

16 Horsepower, parce que je crois que ça a été un des meilleurs concerts auxquels j’ai pu assister, le charisme étrange de David Eugene Edwards, et des morceaux qui créent des atmosphères sombres qui emportent parfois jusqu’à la transe…

Tom Waits aussi, qui est un peu comme un vieux pote, j’ai l’impression qu’on se connaît, comme si on avait grandi ensemble, et qu’on se rencontre de temps en temps pour boire un coup… 

Seasick Steve, enfin, que j’ai découvert plus récemment, et dont j’adore les grattes bidouillées, la voix, l’énergie, le groove, la présence… Je ne me lasse pas de son concert au Paléo Festival de Nyons en 2014, où il semble assurer la première partie de Jack Johnson devant un public dont il sait qu’il n’est pas là pour lui, et il les emballe, juste lui et son batteur. 

« We just got no light show, only this idiot right here… we’re trying our best »

Une série TV 

Hell on Wheels ; cette traversée de l’Amérique d’est en ouest au rythme de la pose des rails de la première ligne transcontinentale, au lendemain de la Guerre de Sécession, de 1865 à 1869, qui va permettre d’accomplir en une semaine un trajet qui nécessitait alors six mois, incertains et périlleux, en chariot… Un concentré de la conquête avec ses heurts, ses fracas, ses massacres (de Cheyennes et de Sioux), son capitalisme sauvage, ses entrepreneurs/politiciens corrompus et escrocs d’envergure, ses religieux cinglés, sa main-d’œuvre exploitée (les Chinois, plus malléables et efficaces que les Européens et les Américains ; les ouvriers de couleurs, à peine affranchis, et qui retrouvent sur le chantier des contremaîtres et des conditions de travail identiques à ce qu’ils viennent de quitter dans les États du Sud…). Une belle fresque historique, doublée d’une intrigue romanesque qui tient la route (avec une histoire de vengeance et un personnage complètement allumé, Thor Gundersen, à la fois effrayant et fascinant).

Un personnage de fiction

Bartleby, son refus de participer à un système qui nie l’homme, aliène sa liberté, le piétine ; son évolution vers une abstraction de plus en plus grande, le refuge qu’il trouve dans le sommeil, et puis la mort ;  sa formule sibylline, « I would prefer not to », dont la politesse précieuse est ambiguë, et pourrait être une manière de marquer un désaccord, tout en acceptant, néanmoins, d’exécuter la tâche demandée, mais qui transforme le personnage en un bloc de résistance passive car elle signifie, en fait, qu’il ne fera pas ce qu’on lui demande de faire… 

Dès le milieu du XIXe siècle Melville dénonce brillamment la société productiviste grâce à ce personnage hors-norme et quasi-mutique, qui à mon sens n’a pas perdu de sa force et continue à interroger et à fasciner.

Un personnage historique 

Rosalind P. Walter (née Palmer) (1924-2020), et Mary Doyle Keefe (1924-2015). La première a contribué à l’effort de guerre américain en devenant, à 19 ans, riveteuse dans une usine de construction aéronautique, et son histoire a d’abord inspiré aux compositeurs Redd Evans et John Jacob Loeb la chanson « Rosie the Riveter » (1942), qui a soufflé à Norman Rockwell l’idée de son célèbre tableau, portant le même titre et publié en une du Saturday Evening Post le 29 mai 1943. La seconde était la jeune voisine téléphoniste de 19 ans de Rockwell, à qui il a demandé, pour 10 dollars, de prendre la pose de l’Isaïe de Michel Ange (plafond de la Chapelle Sixtine), et qui n’avait absolument pas le gabarit de la Rosie peinte (ce dont il s’est d’ailleurs excusé auprès d’elle par la suite, 24 ans plus tard, en lui avouant avoir voulu faire d’elle « une géante »…). (Aucune des deux n’avait prévu d’être un héroïne, ni un personnage historique, ni une icône… je biaise un peu…). Et donc, outre le fait que cette œuvre a servi la propagande de guerre américaine (ce que je ne savais pas en la découvrant à l’âge de 8-9 ans) et sans oublier vraiment que le personnage de Rosie paraît pas mal hommasse (et cela presque de manière caricaturale), cette image a aujourd’hui, et depuis longtemps, perdu son caractère patriotique, belliciste et circonstanciel. Reste alors, pour moi, et la gamine que j’étais la première fois que j’ai vu ce tableau, la représentation d’une femme forte, à l’aise dans sa salopette en jean, le genre à qui on évite de chercher des noises, qui dévore avec appétit son sandwich, et se fiche pas mal des pseudo-canons de la féminité, qu’elle écrase avec la même nonchalance que l’exemplaire de Mein Kampf qui lui sert de repose-pied… 

« Rosie the Riveter », The Four Vagabonds (Redd Evans, John Jacob Loeb)

Une personnalité actuelle

Désolée, là j’ai séché (et pourtant, je ne cesse d’y penser depuis quelques semaines, mais je ne vois vraiment personne).

Une ville, une région 

Chicago pour son architecture, son histoire, le lac Michigan qui ressemble à une grande mer intérieure avec ses vagues, ses dunes, ses porte-conteneurs et ses pétroliers, et qui l’hiver devient une vaste banquise quand le blizzard et les tempêtes de glace figent tout. 

Un souvenir, une anecdote 

Beaucoup de mes souvenirs sont liés à des étapes extraordinaires dans des diners ou des truck stops au milieu de nulle part, à des rencontres et des conversations incroyables. En voici un parmi d’autres. Un road trip dans l’Ouest, avec une copine. Une arrivée de nuit, à Kayenta, dans le Comté de Navajo, en Arizona. On dégote rapidement une chambre de motel et on ressort pour essayer de manger un morceau. La nuit est fraîche (on est début mars). Tout est fermé, éteint, sauf une pizzeria, très vitrée, illuminée de l’intérieur. Un éclairage blanc aux néons. Mais lorsqu’on se retrouve devant la porte, le petit panneau « Closed » nous signale qu’on est vraiment arrivées trop tard, et on pense déjà qu’il va falloir se rabattre sur le distributeur de chips à l’accueil du motel… Quand le grand gars, un Navajo, qui est en train de passer un coup de balai à l’intérieur, nous aperçoit, et vient nous ouvrir, puis referme derrière nous. Il peut nous faire des pizzas, pas de problème, et on aura même le temps de les manger tranquillement pendant qu’il finit son ménage. Il nous présente ses enfants, un garçon et une fille, des petits, qui, assis à une table font des coloriages en attendant leur père. Cette pizza, dans cet îlot de lumière crue au milieu de la nuit et du désert, est sûrement la meilleure que j’aie mangée, surtout quand le gars est venu nous rejoindre pour discuter, nous demander d’où on venait, et que la conversation s’est vite engagée sur la vie dans la réserve. Et le lendemain de cette soirée hors du temps et hors du monde, alors que nous roulions parmi les saguaros et les joshua trees en direction du Grand Canyon, nous avons été prises dans une tempête de neige qui nous a forcées à nous arrêter pendant une bonne heure au bord de la route, pour attendre que ça se calme. Les ocres ont disparu, le paysage est devenu uniformément blanc, et aurait ressemblé à l’Indiana hivernal que nous venions de quitter pour quelques semaines, si ce n’est la présence presque alors incongrue des cactus et des agaves… Quelques heures après, je découvrais le Grand Canyon, sans personne autour (trop tôt dans la saison pour l’afflux de touristes, la rive Nord en était d’ailleurs encore fermée, trop de glace et de neige), et je pense que c’est vraiment ce jour-là, dans la contemplation de cette gorge vertigineuse et de ses plateaux à l’infini, que je me suis dit pour la première fois « J’aime l’Amérique » (une assertion étrange, que je n’avais jamais formulée avant, et que je n’ai plus exprimée de cette manière là depuis). 

Le meilleur de l’Amérique 

Un condensé de ce que j’ai pu écrire ci-dessus, des paysages inouïs, comme les déserts de l’Ouest, la vallée du Mississippi, les bayous de Louisiane ou les côtes tourmentées du nord de la Californie, des lieux où je n’ai fait que passer et d’autres où j’ai vécu, des gens que j’ai côtoyés et fréquentés et aimés, des décennies de rencontres cinématographiques, livresques, musicales.  

Le pire de l’Amérique 

Énumération en vrac, non exhaustive, et en enfonçant une collection de portes grandes ouvertes : la brutalité de la conquête et les guerres indiennes ; une arrogance démesurée qui pousse à toutes les ingérences, partout et depuis toujours, à toutes les agressions jugées nécessaires, légitimes, indiscutables ; les fondamentalistes chrétiens et leur prosélytisme inquiétant ; la Ségrégation ; le McCartysme ; la peine de mort ; le créationnisme ; le Klan et tous les autres groupes de la Nation blanche… 

Un vœu, une envie, une phrase. 

« I would prefer not to »

Entretien réalisé en janvier 2022.

Clete.

COUP DE FEU AU CLAIR DE LUNE de Ben Montgomery / Armand Colin

 A shot in the moonlight: How a freed slave and a confederate soldier fought for justice in the Jim Crow south

Traduction: Christophe Jaquet

Grâce à des documents inédits, l’auteur nous plonge dans l’affaire George Dinning, qui sans cesse menacé de lynchage, se battit des années pour obtenir gain de cause. Bennett H. Young, un avocat de renom aussi connu pour son implication dans l’armée des États confédérés, lui apporta un soutien inattendu dans ce combat, dans une Amérique où la justice favorisait trop souvent les Blancs. 

A l’heure où le mouvement Black Lives Matter est plus pertinent et essentiel que jamais, il peut être utile de rappeler par les faits que ce qui déchire les Etats-Unis aujourd’hui, toute cette violence et ce racisme dont notamment les noirs américains font les frais, est un mal ancré depuis trop longtemps dans leur Histoire. Avec « Coup de feu au clair de lune », une histoire vraie, Ben Montgomery nous plonge au coeur d’un procès à la fin du XIXe siècle qui déchainera les passions, les haines, et divisera violemment la société d’antan, assez pour faire date.

Tout débute dans le Kentucky avec un fait divers tristement commun pour l’époque. Mais de quelle époque parle-t-on ? Celle du Ku Klux Klan, des lynchages à répétition, tous plus ignobles les uns que les autres dans l’Amérique de l’après Guerre de Sécession. 

Un homme, George Dinning, esclave affranchi, modeste agriculteur propriétaire d’une petite ferme avec un peu de terrain, mari et père d’une famille nombreuse, voit un jour sa vie basculer. Une nuit, un groupe d’hommes blancs armés et leurs chevaux, pour certains des voisins ou des personnes pour qui George Dinning travaille, débarque devant chez lui alors que celui-ci est au lit. Ils l’appellent depuis l’extérieur et se font menaçant, sous prétexte que des vols auraient été commis dans les fermes alentours et qu’il serait soupçonné. Le groupe d’hommes ne se présente pas et, de ce fait, George craignant pour sa vie, refuse de sortir. Il leur fait savoir qu’il est innocent et qu’il y a assez de monde pour prouver ses dires. Sauf que le groupe d’hommes n’est pas là pour trouver un éventuel coupable mais pour en désigner un en dépit du bon sens. Ils lui intiment de quitter rapidement sa ferme et de ne plus revenir. George Dinning campe sur sa position. S’en suit une pluie de coups de feu sur sa maison. George, alors clairement en danger, répond dans l’urgence d’un seul coup de feu tiré depuis une fenêtre. On lui tire dessus. Il est blessé mais le groupe quitte les lieux. Ce qu’il ne sait pas encore c’est que son coup de feu a tué un homme. Il fuit dans la foulée et ira se rendre de lui-même à la police. Le groupe d’hommes reviendra par la suite brûler sa ferme et condamner sa famille à l’exil. S’en suivra un procès au dénouement inattendu et historique que l’on doit à Bennett H. Young, un avocat qui est l’incarnation même d’antagonismes bien américains. 

Cet ouvrage est le fruit d’un travail minutieux de journaliste et d’écrivain. Le contexte historique et les faits sont parfaitement restitués et étayés. Ben Montgomery a l’art de dérouler toute cette histoire de façon immersive et palpitante. Tout en nous laissant le temps de nous familiariser avec les différents personnages clés, il produit là un récit sans longueurs qui tient en haleine. Il met soigneusement en exergue toutes les contradictions et les contrastes qui animent la foule, ainsi que les véritables coupables dans cette affaire. Il rend aussi compte de la violence, de toute la brutalité, assénée aux personnes de couleur sous des prétextes fallacieux, de façon toujours ignoble. De la barbarie pure et dure mise en œuvre par qui veut, souvent dans des mouvements de masse, sous le regard conciliant de certains médias et d’une partie du système judiciaire. Un noir étant noir, il sera toujours plus coupable qu’un blanc. C’est ainsi que les choses se déroulaient et, le plus affligeant peut être, étant qu’il en est toujours bien souvent ainsi, malgré certains changements et certaines évolutions. On ne peut lire ce livre sans avoir en tête l’actualité qui fait encore froid dans le dos.

« Coup de feu au clair de lune » relate une histoire dans la grande Histoire, une histoire qui trouve une conclusion positive, pour l’époque, dans une grande Histoire, qui elle suit toujours son cours et ne s’est toujours pas débarrassée de ce mal impétueux qui ronge et divise la société américaine sur la question ethnique, et plus largement celle de la différence par delà leurs frontières. Les injustices demeurent, les drames se répètent et l’homme reste un loup pour l’homme. Un livre à mettre entre toutes les mains en espérant, un peu naïvement peut être, qu’il puisse dissiper le brouillard qui s’accroche témérairement à certains cerveaux. 

Brother Jo.

DE L’OR DANS LES COLLINES de C Pam Zhang / Le seuil

How Much Of These Hills Is Gold

Traduction: Clément Baude

 Au crépuscule de la ruée vers l’or, deux sœurs traversent les États-Unis avec les restes de leur père et un fusil pour tout bagage…Il suffit de peu de mots à ce livre pour m’enrôler : cette courte phrase sur la quatrième de couverture.

 Alors quid du reste ? 

 Le soleil les vide. Milieu de la saison sèche, la pluie désormais lointain souvenir. Leur vallée n’est que terre nue, coupée en deux par un tortillon de ruisseau. De ce côté sont les pauvres cahutes des mineurs, de l’autre les bâtiments des riches avec de vrais murs, des fenêtres en verre. Tout autour, qui encerclent, les collines infinies dorées par la chaleur ; et cachés parmi leurs hautes herbes desséchées, les campements disparates des prospecteurs et les Indiens, les groupes de vaqueros, de voyageurs, de hors-la-loi, et la mine, et d’autres mines, et plus loin, et plus loin. Sam redresse ses petites épaules et traverse le ruisseau. Sa chemise rouge est un cri dans le paysage désolé.

Je n’ai pas choisi cet extrait au hasard. Lisez, relisez, encaissez. L’écriture toute cabossée, heurtée, est à l’image des vies de Sam et Lucy. Deux filles de 11 et 12 ans d’origine chinoise, grandies trop vite dans l’ouest américain. Leur mère, Ma, est morte depuis quelques années, le père, Ba, meurt aux premiers mots du roman.
Elles sont seules dans un pays et une époque qui ne les aiment pas. 

 A eux seuls, ces quatre personnages sont la clef de voûte de ce roman, ils sont puissants et surtout intimidants. Au point qu’il est difficile d’avoir de l’empathie tant ils s’imposent avec rudesse. 

 La lecture entre en collision permanente avec le livre, les mots y sont concassés, les phrases abruptes, sèches, difficiles à relier par moments. L’écriture est assez décousue, malaisante, heurtée. Il faut s’accrocher à ce défi lancé, persévérer et accepter de ne pas tout comprendre.

 Régulièrement on bute sur des mots ou des expressions d’une langue chinoise transcrits en alphabet latin, mais non traduits, on déduit par rapport au contexte, mais est-ce qu’on déduit correctement ? Une traduction en bas de page n’aurait pas été de trop. De même pour toute la symbolique asiatique, à laquelle, parfois, je suis resté étranger. Mais c’est bien le seul défaut de ce roman. 

Le récit va et vient entre un présent extrêmement rude pour les deux filles, je rappelle qu’elles trimballent le cadavre de leur père, et les souvenirs de dialogues avec la mère ou le père. La compréhension n’est pas toujours aisée tant l’histoire est démembrée.

« De l’or dans les collines » se situe à la croisée de la quête de l’endroit idéal où donner une sépulture au père, et du roman initiatique hard-core, de la perte de l’innocence. C’est également, en filigrane, un portrait peu flatteur de l’accueil américain réservé aux asiatiques. Sur les chantiers du chemin de fer, dans les mines de charbon, d’accord, pour le reste faut pas trop en demander. C Pam Zhang offre un pas de côté inhabituel sur cette époque de l’histoire américaine.

La photo de couverture de l’édition française est particulièrement bien choisie, elle est un subtil reflet des deux sœurs, de leurs vies erratiques et solitaires, de leur sort : à la marge de tout. Dans ces mêmes paysages aussi désolés à vivre que grandioses à contempler.

NicoTag

On retrouve dans « Don’t go dark on me » de Distance Light & Sky une âpreté très proche du roman.

JE SUIS LE DERNIER d’Emmanuel Bourdieu / Rivages

Tout d’abord, bien sûr, le nom de l’auteur titillera de nombreux lecteurs. Emmanuel Bourdieu est bien le fils de Pierre dont on célèbre en ce moment le vingtième anniversaire de la mort. Mais ses parcours accomplis de cinéaste, grand prix de la Critique au Festival de Cannes en 2006 pour “les amitiés maléfiques », de scénariste pour Desplechin, de dramaturge et philosophe prouvent qu’il a su faire son propre chemin, créer une pensée personnelle qui ne doit rien à un quelconque héritage familial si ce n’est l’influence plus ou moins conséquente d’un père sur un fils. Emmanuel Bourdieu pointera d’ailleurs ce poids familial, ce patriarcat des campagnes dans la seconde partie du roman. Pour clore ce sujet qui n’en est pas un, supputons que l’essai paternel “le bal des célibataires” qui l’a déjà inspiré pour son premier long métrage “ Vert paradis” ait pu trotter dans la tête d’ Emmanuel Bourdieu pendant l’écriture.

Charles Blancard, paysan, propriétaire de la ferme familiale, dernier de sa lignée est accusé d’avoir tué, dépecé et éparpillé dans la montagne dans des sacs poubelle de trente litres une joggeuse. Il a reconnu une part de responsabilité, très fluctuante, et a déjà donné six versions différentes sur sa participation à l’acte barbare. 

Madeleine Verdun, experte psychiatre auprès des tribunaux, fragile, sortant de dépression et dégoûtée par son boulot, doit traiter le dossier par le biais de trois rencontres avec Blancard. A l’issue de ces entretiens, elle devra rédiger un rapport visant à déterminer devant le Cour si l’homme est atteint d’une maladie mentale ou de troubles de la personnalité nécessitant l’internement dans une unité de soins ou s’il doit être considéré comme sain d’esprit et donc jugé et emprisonné.

“L’hermine et la toge, la grande tartuferie et tout le vide terrifiant qu’il y a derrière, l’envers misérablement humain de la Loi, les coulisses dérisoires de l’Audience, c’est d’avoir vu ça que je me suis effondrée.”

Madeleine s’y colle néanmoins, comprend très vite l’immensité de la tache, l’épreuve qu’elle va subir. De fait, Blancard lui propose une septième version de la tragédie, tranquille, accommodant, arrangeant, se défendant par l’amnésie quand il est confondu par les preuves, les évidences. Trois entretiens, trois fiascos…

“_ Dans votre tête, oui, on aura compris ! Permettez-moi de remarquer néanmoins que, dans votre tête, comme par hasard, il ne se passe que des choses qui arrangent vos affaires. Le meurtre, c’est pas vous, le transport, c’est pas vous, la découpe, c’est pas vous. Vraiment, c’est étonnant, comme tout tourne en votre faveur, non ?”

Mais, interpellée par une phrase “je suis le dernier”, elle va aller fouiller dans l’histoire familiale de Blancard…

La première réussite de ce grand polar tient avant tout dans le choix de nous immerger dans le cerveau de Madeleine Verdun “misérablement humain” lui aussi . D’emblée, on est donc confronté au grand mystère Blancard, taré définitif, grave malade ou habile dissimulateur ? On partage l’énervement, l’irritation, le désespoir, l’incompréhension, la colère, les hésitations de la praticienne. On se prend Blancard de plein fouet, entre colère, stupéfaction et hébétement.

Ensuite, et je tiens vraiment à le dire tout en vous souhaitant pareil bonheur, tout est parfait dans ce roman… des premiers mots à la terrible dernière phrase. Le ton est toujours juste, l’économie de mots, le schéma narratif, interdisent l’égarement, la dispersion du lecteur. L’auteur profite de l’intrigue, parfaitement conclue en finesse, pour aborder clairement ou de manière moins visible les thèmes de la ruralité, de l’héritage culturel et familial, de l’isolement, de la justice, de la psychiatrie, des limites du diagnostic de l’âme humaine. C’est brillant, j’ai adoré. On retrouve la même puissance narrative pour décrire, sans pathos exagéré, la misère ordinaire que dans “Les abattus » de Noëlle Renaude, dramaturge elle aussi, chez Rivages également, décidément…

Roman amené certainement à devenir un classique, “Je suis le dernier” séduira les amoureux de polars sortant des sempiternels cadres habituels et les amateurs d’œuvres noires qui suscitent interrogation et réflexion.

Un bijou.

Clete.

RASER LES MURS de Marc Villard / Editions Joëlle Losfeld

« Certains appellent ça la condition humaine » et ce n’est pas rose, désespérant souvent, voire sans issue la plupart du temps. Mais personne ne sait mieux que Marc Villard insérer la poésie et l’harmonie dans les interstices d’un Mur des Lamentations noir et monochrome. Après quelques novellas du meilleur effet (Terre promise à la Manufacture De Livres ou La Mère noire, comme la Série, partagée avec Jean-Bernard Pouy) le voici de retour sur son terrain de prédilection, celui de la nouvelle qui cogne, de l’uppercut mélodique. D’un recueil de neuf textes, de neuf destins de rien, il tire une fois encore la sève unique d’une œuvre qui ne l’est pas moins, unique.

Aux côtés de quelques monumentaux Pigalle (pour le souvenir ému de sa VO illustrée par l’immense Miles Hyman), Kebab Palace (pour d’autres Cécile et Lulu) ou Le Canyon de Chelly (pour le détour en pays Navajo, du côté de Window Rock et de ces terres américaines chères à Stéphane Le Carre), déjà lus lors de parutions antérieures, s’agrègent les flèches amèrement tendres d’enfances bringuebalées du Mexique (Le Voyage de Rosario) à Barbès (Le Brady) et de pugnacité féminine dans la tourmente (Gladys ou Le Grand-Cerf). Rien ne nous surprend dans cette nouvelle compilation, mais tout nous émeut. Nous en connaissons les codes, les lieux, les itinéraires, les déviations. Pourtant, au détour d’un chemin vicinal, d’un figurant aux traits calibrés croisé en filigrane, d’une expression inédite et pétillante, s’impose la limpidité et l’évidence féline d’une écriture magique.
Quant au title track, pour rester dans la sémantique musicale, Raser les murs commence à Alep, en Syrie donc, pour cahoter jusqu’à la Soupe Saint-Eustache, oasis précaire situé au cœur de Paname, entre la rue du Louvre et cet abominable Forum des Halles. Outre Samir, migrant comme tant d’autres, comme ces temps nauséeux et cafardeux l’imposent à tant d’autres, comme les rêves se fracassent en mer pour tant d’autres… Bref. Outre Samir, nous retrouvons ici Cécile, la fille de Bird, pour les clients fidèles des Etablissements Villard. Cécile sert la soupe. Façon de parler, façon de parler vrai. Cécile sert la soupe à la louche, la soupe aux déshérités, la soupe au sens strict du terme, pas celle qu’on sert en entreprise, pour dorloter le Capital et le gland du supérieur hiérarchique. Et sans miracle, cette soupe-là forcément grimace et vire à l’aigre noir, quand soudain, semblant crever le ciel et venant de nulle part l’inepte ennemi se pointe et surine les maigres espoirs de futur.

Tout en cumulus sombres et mélancolies en sourdine, cet autre bouquet d’épines de Marc Villard oscille, comme toujours, entre constats sans appel et pastels sans angélisme, entre pastels sans appel et constats sans ostracisme. C’est juste sublime, sublime et juste.

JLM

ORDURE de Eugene Marten / Quidam Editeur

Waste

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

“Sloper commence sa journée de travail au moment où s’arrêtent les faiseurs de richesses et redresseurs de torts. Agent d’entretien dans un immeuble, il passe d’étage en étage en poussant son chariot. Il aspire, vide les poubelles, récupère ce qu’il peut. Ni vu ni connu. Avant de rentrer chez sa mère, où il vit à la cave, épiant ses voisines par la fenêtre.

Personnage sans histoire, sans ambition ni qualité, Sloper pourrait continuer à dilapider ainsi son temps dans l’indifférence la plus totale. Or un soir, sa routine est brutalement interrompue par une macabre découverte…”

Ordure est le premier roman publié en France de l’Américain Eugene Marten mais apparemment pas son premier coup d’essai. On doit cette découverte à Quidam éditeur, qui ne manque ni de flair, ni d’audace avec cette publication. Une petite baffe par la taille mais une assez conséquente par l’impact. 

Ne vous fiez ni au titre, ce livre étant tout sauf à bazarder à la poubelle, ni au visuel, Marten ne mettant pas de gants pour ménager ses lecteurs. En revanche, vous pouvez vous fier à votre instinct si celui-ci vous dit qu’il y a déjà là quelque chose de curieux, bizarre ou original. Ordure est un peu tout ça à la fois. Une vraie découverte qui a tout pour surprendre, voire vous donner froid dans le dos, pour le meilleur, comme pour le pire. Enfin surtout pour le pire… Dans sa préface, Brian Evenson dit de ce roman que c’est un livre « dont il faut faire l’expérience », ce qui est parfaitement juste. 

« Sloper » c’est un nom un peu étrange, original on va dire. Celui-ci qui le porte est aussi un peu étrange. Sloper se tient un peu, à sa façon, à l’écart du monde. On pourrait dire qu’il est insignifiant et qu’il mène la vie qui avec. Quand il est chez lui, dans la cave qu’il occupe chez sa mère, il se tient à bonne distance de sa mère, avec qui il communique essentiellement via le vide-ordure, et de ses voisins, qu’il épie. Dans son travail, agent d’entretien au sein d’une équipe dans une tour de bureaux, il s’efface tant bien que mal. Il est curieux mais réservé. Néanmoins, le monde se révèle à lui par bribes, au gré des tâches qu’il accomplit dans son travail. Il y a d’abord les déchets des uns et des autres qui sont un peu le miroir des personnes qui les produisent. Ensuite, on parle de quelques courts échanges avec des employés de bureaux qu’il est amené à croiser, des choses qu’il entend, des monologues qu’on lui impose et quelques rencontres plus fortuites. Toujours distant, inconfortable avec les codes de base de la communication, il est là sans être là mais il est jugé efficace dans son boulot. Un temps durant, on a du mal à savoir qui est le plus étrange de lui ou des personnes avec qui il lui arrive de brièvement interagir. En tant que lecteur, on ne sait pas vraiment où on va mais on garde en tête qu’il y a forcément quelque chose qui va venir perturber ce fragile équilibre. Et c’est peu de le dire. Cette apparente routine finit bien par prendre une tournure très dérangeante.

L’écriture de Eugene Marten est clinique et froide, sans véritable affect. Perturbante diront certains. Il n’y a rien ni personne à aimer dans Ordure. En moins d’une centaine de pages Marten arrive ingénieusement à nous faire basculer dans le sordide, le glauque, le pourri. Qu’est-ce qui est le pire des déchets ou des gens ? On en vient à se poser la question. Mais, au final, que faut-il comprendre ? Est-ce qu’il y a bien quelque chose à comprendre ? Les chapitres sont très fragmentés, décousus, ils donnent à voir sans juger. On contemple l’innommable. Un monstre se révèle sous nos yeux et aucune direction ne nous est donnée. Doit-on détourner le regard ? Désapprouver ? Pourquoi sommes-nous si fascinés ?

Ordure est une œuvre décontenançante et originale. Un livre un peu répugnant mais terriblement obsédant. Tout y est crade. Des effluves nauséabondes s’en dégagent. Ça laisse des traces. Ça remue. Un feel-sick book de premier ordre. Une claque mise avec une main pleine de merde. Que du bonheur ! 

Brother Jo

MATOS de Stéphane Pajot / Moissons Noires / La Geste Editions

Elvis et Hendrix sont dans un bateau… Lequel tombera à l’eau le premier ? Leur océan manque d’horizon, les tours d’une banlieue provinciale de l’Ouest en bouchent salement les perspectives d’avenir.


Pour l’état civil, Hendrix c’est Tony l’Arbitre, fan de Jimi Hendrix donc et médiateur de la Cité des Cerisiers, d’où son pseudonyme. Elvis, c’est Issa, gamin poussé comme une herbe folle sous les ombres conjuguées d’un quartier en friche et du rock’n’roll des grands frères. Pour le reste du décor, c’est le gris, le deal, le chômage, la débrouille et les disparitions, ce qui est plus néfaste au calme précaire de l’endroit. Forcément, les flics et les journalistes y mettent le nez.


Avec la simplicité coutumière et la verve limpide qu’on lui connait, Stéphane Pajot, lui-même journaliste à Presse Océan, auteur d’une jolie guirlande de polars et d’ouvrages dédiés à sa chère ville de Nantes, fait d’une toile de fond familière un autre théâtre à vau-l’eau où les dérapages des uns entraînent la noyade des autres.
Les décennies défilent, le Club des 27 (option guitaristes gauchers pour le coup) accueille Kurt Cobain, le quotidien s’enlise. Issa grandit, Tony trébuche sur des accusations solidement enracinées et dégringole jusqu’au fond du trou. De drame en drame, Issa se retrouve adulte, à Essaouira et presque serein, sur la terre de ses ancêtres et sur les traces d’Hendrix, le vrai. Mais le retour à la case départ, pour une vengeance à mordre froide, l’appelle comme autant d’inéluctables sirènes.
D’autres revanches s’agrègent à la sienne et convergent bientôt vers un estuaire commun, celui de la Loire et de vies en longs fleuves d’intranquillité chronique. Issa, Tony, Bilal, Mathieu, Léa : tout le monde morfle, comme autant de figurants face aux rôles prépondérants des dérives ordinaires « et finalement les châteaux de sable s’effondrent dans la mer » (Castles Made Of Sand, Jimi Hendrix)

JLM

Entretien avec Charlotte Bourlard / L’ apparence du vivant / Inculte

Charlotte Bourlard vient de publier L’apparence du vivant, son premier roman, aux éditions Inculte. Séduit par son univers noir et dérangeant, je soupçonnais que nous avions peut être là l’oeuvre d’une personne pas tout à fait saine d’esprit. J’ai souhaité en savoir plus, pour voir si ma théorie se confirmait. Charlotte a bien voulu se prêter à un long échange de mails pour répondre à mes questions. Je vous laisse juger par vous même si ma théorie est avérée. On m’a justement soufflé que les gens sains d’esprit manquent de charme, ce dont Charlotte ne manque, à l’évidence, pas. Cela confirmerait-il ma théorie ?

1 – L’apparence du vivant est votre premier roman. Forcément, on a envie d’en apprendre un peu plus. Qui plus est, c‘est un premier roman assez singulier. Cela ne rend que plus curieux encore. Quel a été votre cheminement pour aboutir à celui-ci ?

J’avais envoyé le manuscrit de mon second roman à Inculte. J’ai été contactée par Alexandre Civico, qui m’a dit qu’il adorait mon écriture et qu’il souhaitait que j’écrive un roman noir. Je n’en avais lu que très peu dans ma vie et n’avais jamais imaginé en écrire un, même si tout ce que j’écris est un peu glauque.

C’est assez marrant comme le timing a semblé parfait. Juste avant d’être contactée par Alexandre, j’avais envie de me remettre à bosser, j’avais des débuts d’idée, de personnages et de lieux, j’avais envie d’inventer une relation entre une jeune narratrice et une vieille dame dans une maison de repos. J’avais imaginé que la narratrice pourrait travailler dans cet établissement qui m’avait filé la chair de poule quand je suis allée voir ma grand-mère. Alexandre m’a donné un an. Je me suis mise au boulot. Ça m’a plu, d’essayer d’écrire un roman noir, je me suis beaucoup amusée. Inculte a décidé en dernière minute de le publier dans la collection classique. 

Après, d’où est venue l’idée de la taxidermie, je n’en ai aucune idée, à part des tréfonds de mon imagination. Le funérarium et la taxidermie sont les deux premières idées qui me sont venues, quasi instantanément. Le décor des promenades, c’est simplement là où je vais courir le matin, décor que je trouve complètement romanesque. Le roman s’est déroulé comme une pelote de laine, par à-coups. Je coupe mon téléphone et je laisse libre cours à mon imagination. J’ai d’abord écrit l’histoire entre les Martin et la narratrice. Puis j’ai imaginé le passé de cette narratrice et la seconde histoire a peu à peu pris forme, s’entremêlant à la première.

2 – Avez-vous toujours écrit ou est-ce quelque chose qui vous a pris du jour au lendemain ?

La première fois, j’avais sept ans, j’étais devant la télé et j’ai vu une scène de film ou de téléfilm (je ne le saurais jamais) qui montrait un écrivain en train d’essayer de débuter un roman : il s’arrachait les cheveux devant sa machine à écrire, sur une première phrase laborieuse qui parlait de la nuit. Il tentait une version, chiffonnait rageusement sa page avant de la balancer par terre, à bout de nerfs. J’ai eu envie de terminer cette satanée phrase. Ça donne : La nuit ai noire, plaine d’étoile. (😁) J’ai écrit mon premier ‘roman’, qui parle de la vie nocturne des habitants d’un village. Je l’ai gardé. Ce qui me fait rire a posteriori, c’est que ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est un type en train de se prendre la tête et de souffrir.

Après ça, j’ai écrit d’autres histoires, puis à l’adolescence j’ai commencé un journal (encore après avoir vu un film à la télé, Stealing Beauty de Bertolucci), puis une section ‘écriture’ s’est ouverte à l’Insas, et je me suis essayée à l’écriture théâtrale avec Jean-Marie Piemme comme professeur. Cette rencontre fut décisive, il m’a tout simplement ‘obligée’ à prendre confiance en moi. Après l’Insas, j’ai débuté l’écriture de mon premier roman.

3 – L’écriture remonte donc à loin dans votre parcours de vie. On pourrait presque parler de vocation, ou tout du moins d’une passion bien concrète. Ou peut-être bien que votre vocation était de vous prendre la tête et de souffrir ? 

Entre la mort, le funérarium, la photographie, la taxidermie, qui tiennent une place importante dans l’univers de votre roman, vous auriez pu faire le choix, peut être plus facile, plus évident, d’adopter une esthétique plus gothique, plus romantique, à la Anne Rice et cie, pour citer un exemple parmi d’autres. Mais vous avez fait le choix d’une toute autre direction, plus crue, moins évidente, moins attirante aussi. Pourquoi ce choix ?

Aha oui, certainement à cause de mon esprit ‘franchement dérangé’ ! Mais en fait j’aime écrire, même si ça m’angoisse et qu’il m’arrive de passer des journées atroces à bloquer sur une phrase, quand je suis dedans et que les idées affluent, j’adore ça, c’est comme une drogue qui m’agite le cerveau et à laquelle je suis accro.

C’est marrant que vous parliez de choix parce que je ne le vois pas comme ça. Je n’ai jamais lu Anne Rice, mais je n’ai pas l’impression d’avoir ‘choisi’ une esthétique plutôt qu’une autre. J’ai quelques ‘astuces’ pour susciter mon imagination mais je n’ai pas l’impression de choisir les idées qui me viennent. Il y en a plein qui arrivent et j’approfondis celles qui m’inspirent ou qui m’amusent.

Bon et le romantisme, je trouve ça dingue quand ça marche sans être cucul, mais je ne pense pas être très douée dans le domaine.

4 – D’ailleurs, cette plume sobre et crue qui est la vôtre, est-elle d’une manière ou d’une autre influencée par des auteurs que vous affectionnez ? Si oui, lesquels ?

Mon Dieu en littérature, c’est Bret Easton Ellis. Il y a évidemment des dizaines d’autres écrivains que j’adore et que j’admire, mais c’est après avoir lu Les lois de l’attraction que j’ai commencé à écrire mon premier roman. Ce bouquin m’a servi de modèle. Je l’ai scruté à la loupe en essayant de percer son style. On a d’ailleurs reproché au premier roman que j’ai écrit d’être trop inspiré de ceux de Bret, ce qui est sans doute vrai. 

Sinon, à l’adolescence, c’est John Irving qui m’a donné envie d’écrire. Puis Hulbert Selby, Elfriede Jelinek, Hervé Guibert, Irvine Welsh, entre autres.

5 – La photographie est la passion de votre personnage principal. Est-ce également une de vos passions ou quelque chose de complètement créé pour servir le récit ?

Je n’ai jamais pris de photos de ma vie, c’est totalement inventé. Rassurez-vous, rien dans mon roman n’est de l’autofiction. Beaucoup de gens m’ont aidée à écrire : pour la photo, la musique classique, la taxidermie et la leçon de conduite (je n’ai pas le permis).

6 – Vous venez de l’évoquer, la musique classique est aussi très présente dans votre roman. Quand on pense à la musique classique, on a souvent cette image d’une musique des classes supérieures. Aussi de quelque chose d’élevé, de majestueux. Cela contraste avec l’atmosphère et les personnages du roman. On s’y sent plutôt dans les bas-fonds, les personnages sont plutôt des gens d’en bas, des marginaux. Pourquoi le choix de la musique classique ?

Je vois madame Martin comme une vieille dame très sophistiquée, qui s’habillait avec des vêtements chics et qui évoluait dans un décor rempli de chandeliers et de tableaux anciens. Elle a vécu dans un milieu qui a fané autour d’elle, qui est tombé en décrépitude. Elle a résisté. Elle va éduquer la narratrice, lui apprendre la taxidermie et la musique classique, mais elle lui apprend aussi à s’habiller et à se tenir droite. De son côté, la narratrice va lui faire entrevoir la liberté d’échapper aux règles sociales. Quand madame Martin est certaine que son élève va prendre la relève, lui assurer l’éternité, elle goûte un plaisir vicieux à se laisser aller, à abandonner tous les codes de la vieille bourgeoisie à laquelle elle appartenait. Comme si elle s’offrait le droit de perdre toute dignité avant de mourir.

7 – Vous nous faites découvrir la face cachée, pour ne pas dire obscure, de Liège. Le cadre est si impactant qu’avec Liège on a presque l’impression d’avoir à faire à un personnage supplémentaire, silencieux, mais avec une influence indéniable sur vos autres personnages. Etait-il important pour vous de placer l’action à Liège ? 

Je trouve que c’est une ville hautement romanesque. Elle apparaît dans mon roman comme une ville grise, sale et triste, ce qui n’est qu’une facette. J’adore y vivre. J’habite à deux pas du canal Albert. Mes balades quotidiennes semblaient parfaitement coïncider à l’histoire que je commençais à écrire : le cimetière des bateaux, les cygnes et les mouettes, le mec en train de se branler un jour en haut des escaliers, qui m’a fait signe et à qui j’ai fait coucou en retour, les déchets abandonnés, les types en train de se piquer. Liège c’est ça aussi, même si ce n’est pas que ça, loin de là. Mais pour le coup, ça m’arrangeait d’exploiter cette facette-là. J’avais l’impression que le décor derrière chez moi était parfait, avec la patinoire où il est effectivement écrit Once upon a time. Puis j’ai ajouté des éléments imaginaires : la centrale, les drapeaux du Standard, je l’ai modifiée à ma guise.

8 – D’où vous est venue l’idée de la taxidermie à travers laquelle s’épanouissent madame Martin et votre narratrice ? Vous me dites des tréfonds de votre imagination mais c’est tout de même un choix très spécifique. Vous auriez pu faire le choix de la thanatopraxie, comme dans Six Feet Under, mais vous avez privilégié la taxidermie. 

J’ai imaginé une vieille dame tellement amoureuse de son mari qu’elle refuse de l’enterrer, c’est au-dessus de ses forces. Plein de gens gardent près d’eux leur animal domestique en le faisant empailler. Je me suis demandé pourquoi on n’empaillait pas les êtres humains. Puis je me suis dit que forcément, ça avait dû arriver. Et de fait, c’est le cas. 

9 – La photographie, la musique, la taxidermie, ce sont tous des moyens d’exister par delà le temps qui passe, de s’offrir ou d’offrir une sorte de vie, d’existence éternelle. En soit, l’écriture aussi. Vous avez d’ailleurs évoqué précédemment cette idée d’éternité. Avez-vous vous même un désir d’éternité ?

Je préfère écrire que faire des gosses, si ça peut répondre à votre question. Un désir d’éternité, ça me semble un peu hystérique, mais je voulais écrire un roman dont je sois fière avant de mourir.

10 – La mort est très présente dans votre roman. Elle fascine votre narratrice. Quel est votre rapport à la mort ? Vous fascine-t-elle également ?

Le phénomène en soi, vivre puis mourir, est assez fascinant, personne ne peut le nier. Est-ce que ça me fascine particulièrement ? Je n’ai pas l’impression, mais je ne suis pas dans la tête des gens pour pouvoir comparer. Personnellement, je crois que j’ai plus peur de vieillir que de mourir. 

11 – Les personnages qui peuplent votre roman semblent nourrir que peu d’espoir face à la vie. L’optimisme n’est pas leur fort. Ils sont plutôt désabusés. Ils s’acclimatent, plus ou moins, à leur façon, à cette morosité du quotidien. Mais une sorte de cynisme, d’humour noir, subsiste. Pourquoi avoir fait le choix de garder une trace d’humour noir ? 

Parce que ça me fait rire. J’ai mis autant d’humour que j’ai pu.

12 – Belgique oblige, dans le ton on pense forcément, ne serait-ce qu’un peu, au film C’est arrivé près de chez vous. Est-ce un univers dans lequel vous vous retrouvez ?

J’adore ce film, oui. La première fois que je l’ai vu, j’ai dû faire des pauses tellement j’en prenais plein la figure. Je l’ai revu plusieurs fois, c’est un film vraiment dingue. Je n’y ai pas pensé pendant l’écriture du roman, mais c’est sûr que tout ce que je vis, vois ou lis, influe d’une manière ou d’une autre, consciemment ou pas, sur tout ce que j’écris.

13 – La famille est une idée, un concept, qui traverse tout votre roman. Il y a la famille du sang, celle dans laquelle on est né, et celle que l’on choisit, qu’on se construit. Votre photographe a beaucoup subi celle du sang. Cette famille est surtout synonyme de souffrance, de douleur. Mais sa nouvelle, qu’elle construit avec le couple Martin, est aussi synonyme de souffrance et de douleur. Sauf que, cette fois, elle est infligée et non subie. Elle est appréciée même. Elle vit là une sorte de renaissance.  Est-ce que, d’après vous, la famille est vouée à déterminer ce que l’on est et ce que l’on devient ? 

Vaste question.  Évidemment que les gens avec lesquels on grandit nous éduquent, nous conditionnent et laissent leurs traces. À quel point, je crois que ça dépend de l’histoire de chacun. Quant à la question de l’inné et de l’acquis, on n’en sait rien à ce stade. C’est une question passionnante, mais de manière générale, on en sait très peu sur l’être humain, sa psychologie, son fonctionnement. 

Ceci dit, la famille que la narratrice construit avec les Martin n’est pas pour moi synonyme de souffrance. Elles s’entendent extrêmement bien : la narratrice adore apprendre tout ce que madame Martin lui enseigne et elles se marrent en allant au casino ou en organisant des séances photo. Je vois en tout cas le début de leur cohabitation comme joyeuses et aimante. Puis madame va vieillir et ça va devenir plus pénible. Mais les premières années, elles s’éclatent.

14 – Elles s’éclatent, oui, mais de façon assez particulière. Dans leur relation la souffrance réside plutôt dans ce qu’elles infligent aux autres.

Tous vos personnages vivent dans une certaine marge de la société. A la lecture de votre roman, on en vient à se demander, cette marge est-elle une prison ou un refuge ?

Elles sont assez malsaines, je vous l’accorde. Je pense que leur marginalité est d’abord un refuge. C’est une prison aussi, d’une certaine manière. Mais la narratrice n’a aucune envie de s’échapper, elle voudrait même retarder l’heure de sa libération.

15 – Le décor, l’ambiance, vos personnages, tout a une facette – souvent très prononcée – que je qualifierais de sombre, sale ou laide. Néanmoins, surgit quand même une certaine forme de beauté, d’humanité. Est-ce que vous pensez que l’on peut trouver du beau ou de l’humanité en tout ?

C’est ce qui rend American Psycho si dingue : l’humanité de Patrick Bateman, qui est par ailleurs un ignoble connard. Je ne sais pas si on peut trouver de l’humanité dans tout (non, malheureusement je ne crois pas), mais c’est pour moi ce qui fait la force du roman de Bret Easton Ellis : on s’identifie à un trader/serial killer grâce à ses failles, à son immense fragilité, c’est-à-dire à son humanité. Donc si j’ai réussi à insuffler de l’humanité à mes deux tarées, je suis plutôt fière.

16 – Vous avez mentionné plus tôt un premier roman, apparemment jamais publié, si j’ai bien compris. Est-ce qu’il le sera un jour ? Avez-vous déjà d’autres projets d’écriture en vue ou même en cours ?

Est-ce qu’il le sera un jour ? Aha peut-être, si L’apparence du vivant devient un best-seller ! Pour la suite, j’ai des débuts d’idées et quelques notes, mais je m’y remets sérieusement demain matin. 

Brother Jo.

Entretien réalisé début janvier 2022 par échange de mails.

LADY CHEVY de John Woods : Terres d’Amérique/ Albin Michel

Traduction: Diniz Galhos

L’Ohio séduit particulièrement Francis Geffard et sa collection Terres d’Amérique. Après l’exceptionnel Donald Ray Pollock découvert il y a quelques années et ”Ohio” de Stephen Markley en 2020, voici le premier roman de John Woods “Lady Chevy” qui offre lui aussi une terrible histoire, à sa manière, mais avec néanmoins un écho certain des œuvres et des auteurs cités.

Autrefois, l’Ohio faisait partie de la “Manufacturing Belt”, fleuron et orgueil de l’industrie américaine jusque dans les années 70. On parle maintenant de la “Dust bellt’, à l’ image de ces usines qui rouillent, depuis leur arrêt…. mondialisation, crise économique, délocalisation, triste refrain connu. La démographie est en chute libre, les plus malins, les plus spécialisés sont partis chercher une vie et un emploi ailleurs. Mais d’autres sont restés par absence de motivation, par attachement à des racines… Cette histoire est située sous le mandat de Barack Obama et on voit éclore l’électorat qui fera la fortune de Trump et les marioles suprémacistes, platistes qui envahiront le Capitole un triste matin de janvier 2021.

“Le monde n’a pas toujours ressemblé à ça. A une époque, nous apportions notre pierre à l’édifice. Nous étions importants. De nos jours, toute référence à notre valeur est à l’imparfait, pour bien nous rappeler que les jours de notre grandeur sont derrière nous.”

Le chômage, le surendettement ont été cruels et comme beaucoup Amy et sa famille tentent de survivre. On entend parfois que tous les hommes naissent libres et égaux et si déjà en France, cela fait doucement sourire, dans le reste du monde, on n’imagine même pas le concept. Alors si la misère n’a ni couleur ni drapeau et s‘il vaut certainement mieux être un damné dans l’Ohio qu’en Haïti ou en Afghanistan, restons néanmoins très indulgents avec Amy vraiment pas la mieux lotie mais déterminée à quitter cette zone sinistrée par l’extraction de gaz de schiste créant malaises respiratoires, morts prématurées et l’empoisonnement des nappes phréatiques.

“On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats.” 

Amy vit dans un mobil home sur un terrain familial dont le sous-sol a été vendu à une entreprise extractant le schiste par son père, une loque, aussi sympathique qu’ alcoolique. Sa mère fuit toutes les nuits dans des bouges pour se perdre dans les bras d’hommes qui apprécient ses 140 kilos. Son petit frère Waterfall est un petit monstre mal fini, aux crises de douleur aussi insupportables qu’incompréhensibles, un pauvre petite chose innocente torturée par la vie dès la naissance. Darwin!!! Si on ajoute un oncle survivaliste, complotiste, craignant autant les Noirs que les “rouges” et qui lui a offert un fusil à pompe pour son anniversaire, un grand-père assassin, grand encapuchonné du Klan et un environnement très hostile au lycée, le bilan général est assez affligeant. Mais Amy veut s’en sortir, aller en fac et devenir vétérinaire, s’investit pour obtenir une bourse d’études, travaille très dur au lycée, fait abstraction de la fange qu’est sa vie, coûte que coûte.

Et arrive une connerie d’ados boutonneux. En aidant son ami Paul à accomplir un pauvre ersatz d’attentat éco-terroriste, elle bascule dans la criminalité et va y sombrer bien plus durablement que le temps d’un simple cauchemar. Un homme est mort. Amy est forte, endurcie par un destin malheureux, elle fera tout pour arriver à ses fins, ne finira pas en prison…Jusqu’où la fin peut-elle justifier les moyens? Elle en éprouvera certaines limites.

“Une fois ma mère m’a dit que le fait d’être née, élevée et endoctrinée dans la haine et l’orgueil avait développé sa résistance face à ce monde pourri.”

Dans ce concert incessant des romans racontant les heurs et malheurs des petits blancs paumés du midwest ou du sud dont Nyctalopes vous abreuve fréquemment, qu’est ce qui fait la différence entre une énième histoire bien triste dans la cambrousse  et un perle noire comme “Lady Chevy” ? 

Tout d’abord, comme Stephen Markley dans “Ohio”, Woods dresse un tableau impitoyable d’une jeunesse désœuvrée, sans idéal, se noyant dans les opioïdes, complétant une génération américaine qu’on dit totalement niquée par le Fentanyl et l’OxyContin. Il y ajoute le racisme, la corruption, la misère sociale et intellectuelle, le chômage, les armes à feu, la dégradation de l’environnement, la junk food, la connerie… C’est dur, impitoyable, on frôle souvent l’ hébétement dans ce décor glauque rappelant “Making A Murderer”. Ne jouant pas sur la compassion, Woods assène, montre à qui veut bien ouvrir les yeux. Certaines phrases vous cognent, d’autres vous achèvent pendant qu’il avance dans le drame.

Si cette jeunesse inanimée est bien au centre d’une intrigue policière parfaitement menée, la grande force de Lady Chevy” réside dans ses personnages. Amy, bien sûr, va éveiller en vous une multitude de sentiments follement contradictoires qui au fur et à mesure muteront  pour vous laisser bien  perturbés dans votre désarroi, votre incompréhension de la nature humaine. 

“Son père a l’air de venir d’une autre planète avec sa chemise cintrée et ses bottes sales sous son pantalon à revers. Il s’appuie sur sa bonbonne d’oxygène. Sa mère semble pendouiller en l’air comme une marionnette à qui on aurait coupé plusieurs fil. leurs visages reflètent l’ anéantissement et l’insomnie, la perte totale de raison. Dans ce cercueil se retrouve tout ce que leur fils a été, tout ce qu’il est, et tout ce qu’il aurait pu être.”

Mais, Amy, parfois réplique de “Fay” de Larry Brown, laisse souvent la lumière à Brett Hastings qu’on pourrait croire tout droit sorti du cerveau de Donald Ray Pollock un jour de grosse déprime. Hastings est flic, mari aimant et père protecteur, passionné de philosophie et de musique allemandes, nihiliste et surtout, surtout, sociopathe accompli. Sans le vouloir certainement, Woods, surtout préoccupé par Amy, a créé une terrible figure du mal. Il y a très longtemps que le personnage mythique de beaucoup de romans policiers n’avait revêtu l’apparence d’un homme aussi effrayant que troublant, glaçant l’histoire à chacune de ses apparitions. Une belle ordure.

 Roman se distinguant facilement de la masse, « Lady Chevy » se révèlera puissant et impitoyable à tous ceux qui oseront la lecture. Il faut toujours se méfier des désespérés comme “Lady Chevy”, ils n’ont rien à perdre.

Clete.

NOS VIES EN FLAMMES de David Joy / Sonatine

When The Mountains Burn

Traduction: FabricePointeau

« Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir. »

Chaque sortie de livre de David Joy devient en soit un petit événement. En quatre romans il est devenu un nom qu’il est difficile d’ignorer, pour les amateurs de noir au minimum. Les critiques sont toujours étonnamment dithyrambiques. Il fait globalement l’unanimité. Ajoutez à cela, pour « Nos vies en flammes », son nouveau roman, une très belle couverture qui ferait regretter une carrière de pyromane, et vous ne pouvez qu’avoir envie de vous y plonger. Ce que j’ai bien évidemment fait.

De ses trois premiers romans, j’en ai lu deux, mais je n’ai pas vécu l’illumination littéraire espérée et suggérée par les critiques. Est-ce enfin le cas avec son quatrième livre ? Non, mais attendez avant de me conspuer ! Ça n’est pas tout à fait ce que vous imaginez. Mon cas n’est pas complètement désespéré, celui de David Joy non plus. Je n’ai pas encore lu de mauvais livres de David Joy, si cela peut vous rassurer. Respirez un bon coup ! Je vous sens déjà tendu. Tout va bien se passer.

Il y a trois défauts que je pourrais être tenté de reprocher à David Joy mais qui ne sont pas nécessairement des défauts. Cela dépend des attentes de chacun. Premièrement, il a tendance à avoir la main un peu trop lourde sur le noir. Deuxièmement, il suit de façon assez scolaires les codes du genre sans jamais vraiment chercher à s’en écarter. Enfin, troisièmement, ses intrigues sont très prévisibles et il suffit de quelques pages pour comprendre la direction choisie. Ces « défauts » sont en fait la recette parfaite pour en faire un romancier à succès et combler les amateurs du genre mais restent ce qui, à mon sens, l’empêche de sortir vraiment du lot. C’est aussi ce qui rend ses livres accessibles et très simples d’approche. Si je suis tenté de lui reprocher un peu cette apparente simplicité, un petit quelque chose dans son nouveau roman me ferait plutôt dire que c’est sans doute là sa force.

Avec Nos vies en flammes, « David Joy » nous embarque à nouveau chez lui, en Caroline du Nord, où il ne fait toujours pas très bon vivre, à moins d’être proprement équipé pour pelleter la merde qui s’amoncèle facilement sur le pas de votre porte. Comme dirait si bien Ray, au coeur du roman : « Tout dans ce monde a des conséquences. » C’est ce qu’affrontent, tant bien que mal, les personnages créés par David Joy. Les conséquences d’une vie qui peut prendre des allures de piège. Alors qu’en toile de fond, des incendies aussi destructeurs que purificateurs, consument le monde alentour, on assiste à la descente en enfer de pauvres hères. La drogue, poison ravageur, plus encore dans les communautés pauvres et isolées, se répand plus insidieusement même que les flammes. Elle ronge l’âme et le corps de celles et ceux qui y cèdent. Des familles se défont, souffrent, des fils deviennent des junkies ou des dealers, d’autres des victimes, puis des parents finissent fatalement par affronter le deuil. Blancs ou Amérindiens, c’est un mal partagé qui dépasse les frontières, tout comme ces grand feux étouffant qui embrasent les forêt et sèment la mort. Les flics peinent à endiguer le fléau de la drogue, à prévenir la violence et la misère qui en résulte. Que peut faire un homme, en prise à la douleur immédiate d’une perte brutale, face au temps beaucoup trop long de la justice ? Il peut décider d’attendre ou d’agir en son nom. Ray Mathis fait le choix d’agir. Un choix discutable qui s’impose comme une conséquence obligée, entraînant de nouvelles conséquences. Un cercle vicieux qui peut paraître sans fin. Le cercle de la vie.

La simplicité est une nouvelle fois ce qui caractérise le roman de David Joy. C’est simple à lire, simple à comprendre et simplement écrit. D’emblée, j’ai trouvé ça trop simple, trop évident. Puis je me suis laissé porter une fois le décor bien planté et les images ont fait leur chemin dans mon cerveau. Les bouquins de David Joy c’est du pain béni pour le cinéma. C’est du drame à l’américaine. C’est un instantané d’un ailleurs qui dit beaucoup de l’état du monde. Dans toute cette noirceur David Joy essaye de faire percer une pâle lueur de vie, il tente de nous dire qu’on peut voir un junkie comme un suicidaire mais qu’il peut aussi être un homme qui essaye de vivre, plutôt que mourir.

J’évoquais précédemment qu’un petit quelque chose dans « Nos vies en flammes » me fait dire que la simplicité de David Joy est certainement sa force. Ce petit quelque chose n’est pas précisément dans le roman, c’est la postface de celui-ci, un article intitulé Génération opioïdes et écrit par David pour la revue America. Il écrit sur les ravages de la drogue autour de lui, sur les scènes de misère du quotidien, sur les contrastes d’où il vit, et on réalise que ce qui peut sembler trop évident, que les ficelles qui peuvent paraître trop grosses à mon gout, sont au final une réalité et qu’il suffit, pour faire sens, de relater simplement cette réalité qui peut vous frapper assez fort pour vous laisser chaos. C’est bien là ce que tente de faire David Joy.

Je reste donc sur mes dires. Pour ma part, point de chef d’oeuvre encore chez Joy mais un nouveau bon roman noir, dans le style simple qui est le sien, dur et fatalement humain. On a là un auteur qui fait son chemin de façon cohérente et sincère. Je n’attends qu’une chose, qu’il me surprenne. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il n’est définitivement pas là pour nous apporter de la joie. Joy nous confronte à ce que la vie peut avoir de cruel et inexorable, de quoi satisfaire les lectrices et lecteurs un peu masochistes que nous sommes parfois.

Brother Jo.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑