Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 41 of 162)

ANARCHY IN THE U.S.E. de John King / Au Diable Vauvert

The Liberal Politics if Adolf Hitler

Traduction:  Diniz Galhos

 Dès le début de ce  Anarchy in the U.S.E., John King attrape un gourdin et nous assomme. Il est des phrases dont on ne sait si elles sont drôles ou horribles, cocasses ou affligeantes. Que penser en lisant : “ABBA se tut et Himmler claironna ou la gentrification avait eu raison de l’égoïsme”. Le roman en est truffé, John King joue avec ça et joue avec nous, c’est une de ses grandes qualités, mêler le chaud et le froid en permanence. Ses personnages sont identiques, ils semblent plutôt sympathiques, ce sont des ordures qui manipulent les gens du peuple, les « communs ». 

 La zone dans laquelle Rupert travaillait était depuis longtemps une épine dans le flanc de l’USE. Aujourd’hui encore, après ces années d’investissement et d’éducation, il subsistait des niveaux alarmants tant d’anglicité que de britannicité. Il fallait prendre ce problème à bras-le-corps, raison pour laquelle Bruxelles continuait d’y envoyer des Crates idéalistes. Rupert faisait partie de cette joyeuse bande, c’était un loyaliste capable de vider son esprit et de rester parfaitement concentré pendant de très longues périodes, plus longues encore que la plupart des Crates, et cette faculté n’était pas passée inaperçue. Il absorbait facilement les informations, mais plus important encore, il croyait.

Rupert Ronsberger est un jeune Crate, un Bureau de niveau B+. C’est un Bon Euro, absolument convaincu, déterminé à apporter le bien-être de l’USE, l’United State of Europe, dans les terres britanniques plutôt rétives à ce bonheur infligé depuis Bruxelles et Berlin. Son bureau se trouve à l’intérieur même de l’abbaye de Westminster, entièrement rénovée, enfin utile.
Grâce à Limier, un système de surveillance pointu, entre dans sa ligne de mire Hannah Adams, une musicienne dont le profil n’abonde pas en informations, ce qui est louche, mais moins pire que d’écouter un antique vinyl, ce qui va à l’encontre de la numérisation heureuse.
Quand le week-end arrive, Rupert devient Rocket Ron, car en bon bureaucrate il se doit de se détendre, en commençant par écouter les Rubettes et plus si affinités. On découvre un Mr Hyde fort peu sympathique, ses idées préconçues par le système politique Euro effraient car franchement peu recommandables. 

 De ma vie de lecteur, j’ai rarement rencontré type aussi détestable, aussi bête et arrogant que ce Rupert-Rocket.

Admiré par Rupert, Herr Horace Starski habite tout en haut de la Tour Monnet à Bruxelles. Il est Contrôleur, un très haut poste dans l’Etat Uni d’Europe. Horace est un guide, de ceux qui veillent au bien-être du peuple, un bâtisseur, un véritable législateur, artiste de la langue de bois et du discours creux, expert en manipulation et mensonge. Son idéal : la Conformité.
Il se rend à Londres, dans ces îles où subsistent une part réfractaire à la bienveillance bruxelloise. S’y trouvent même des « Free english town », des aberrations. Des problèmes à résoudre, des « communs » à corriger. Rien à voir avec Bruxelles, véritable paradis pour tout Bon Euro. Il doit également rencontrer ce Crate prometteur, Rupert Ronsberger avec qui il a en commun l’abjection et la cruauté.

 Toute la première moitié du livre mène à la rencontre entre Horace et Rupert, véritable nœud du roman. L’un des deux continuera de vivre les yeux rivés vers l’avenir et la vérité du moment, pour l’autre, la recherche de la vérité sera plus abstraite, plus incertaine.



Kenneth Jackson, « Kenny », est bien différent, il est l’autre visage de « Anarchy in the U.S.E. » Ce n’est pas un Euro, mais bien un Anglais (vocable honteux dans l’USE comme tous les gentilés nationaux), qui se rend au pub pour s’y procurer des objets interdits, ces livres en papier, non-modifiables donc dangereux, les supports physiques sont désormais interdits. Plus de livres mais plus de disques non plus, ni d’instruments de musique, pas plus que de concerts dans les pubs !

 Avec Kenny, on découvre les poches de résistance à l’USE avec qui il existe un conflit larvé mais bien réel pour saper ce qu’il reste de culture britannique. Des groupes organisés existent, le Conflict, le GB45, et tentent de refouler l’inexorable avancée de l’USE. Son escapade clandestine à Londres est l’occasion de retrouver des lieux, des ambiances, des cultures chères à l’auteur.
Kenny est l’incarnation de l’espoir de John King de ne pas voir disparaître toute cette culture.

Le meurtre d’Hannah Adams, que Kenny connaît, par un Hardcore (membre d’un service de sécurité) réunit ces trois personnages principaux.

‘Ce que les masses ignoraient ne pouvait leur faire de mal. Si personne ne savait, il s’ensuivait que personne n’en avait cure. Si personne ne savait et n’en avait cure, il s’ensuivait que l’événement n’avait pas eu lieu. La Nouvelle Démocratie valait bien une certaine dose de flexibilité.’

John King, au travers de ses personnages de l’USE, réécrit toute l’histoire du XXème siècle, change les rôles, les criminels deviennent les bienfaiteurs, les héros se transforment en persécuteurs. Les provocations s’enchaînent à un rythme débridé. L’auteur ne recule devant rien, il manie le grotesque avec brio, les tabous qui lui résistent sont rares. On prend des séries de coups de poings avec lesquelles on hésite entre avoir franchement mal et rire à gorge déployée. Il pose parfois une lunette grossissante, un énorme télescope sur des faits sociaux actuels, tournant tout à la dérision, le bien-être animal, les réseaux sociaux, etc. Il en profite aussi pour tailler quelques costards aux locataires du 10 Downing Street. Il sait aussi faire jaillir la colère, notamment avec le traitement des enfants et des migrants.
Ses pages sont une vision d’horreur de l’Europe et de ses institutions dans ce qu’elles peuvent devenir de pire : une supra-nation de consommateurs, une standardisation outrancière effaçant chaque parcelle de particularité nationale, régionale, locale, une Europe où l’Histoire est une fiction écrite par le pouvoir, où le passé est modulable, où garder une part de sa vie privée est suspect. Tout élément particulier est à éradiquer, comme une maladie. Les Anglais, les Ecossais, les Gallois et les Irlandais doivent se fondre dans le bonheur contraint de l’USE.

 John King brouille son texte avec délectation, on hésite entre blague potache, essai philosophique, politique-fiction et manifeste révolutionnaire

“Tu sais, y’avait vraiment des oiseaux partout dans Londres quand j’étais jeune, et les gens avaient encore des chats et des chiens. Il y avait aussi des renards, mais ils se sont faits exterminer. Les aristos en voulaient pas. Et pareil pour les indigènes, seulement ils pouvaient pas nous tuer, alors ils nous ont eus par l’immobilier, ils ont fait en sorte que ce soit impossible de se loger ici, même pour quelqu’un de normal. Ils ont ruiné Londres. Pas la moindre culture, ces imbéciles. Tout plein de fric, mais zéro classe. Les aristos, les yuppies, les Euros, les Crates : du pareil au même, tout ça. Le même gros tas de sales cons.”

 La quatrième de couverture mentionne quelques auteurs, Huxley, Bradbury et Orwell. Chacun est une évidence, surtout le troisième. Mais pas comme une influence mal digérée, plutôt comme un point de départ. Dans Anarchy in th U.S.E. John King fait une sorte de mise à jour de  1984 , poussant les curseurs technologiques et politiques plus loin dans le rouge, tout en saupoudrant son texte d’un humour aussi féroce qu’absurde. L’inspiration est surtout dans la pensée en slogans, les abondants contresens, oxymores et sophismes, le double-parler et la double-pensée. On trouve des « Injonctions de Bienveillance Préventive », un « art de la correction comportementale », les agents chargés de la sécurité sont des « Cool », etc.

 Les cochons de La ferme des animaux répondent eux aussi à l’appel, ils sont les Euros, les Crates, les Technos, etc.

 Là où il rejoint Orwell à nouveau, c’est dans son souhait de transformer l’écriture politique en art. Comme Orwell, il s’érige contre ce qu’il pense être une injustice, une supercherie. C’est en grossissant le trait que John King espère se faire entendre, mais aussi en travaillant ardemment à bâtir une histoire qui tient debout, et en concevant un langage personnel brillamment retranscrit dans cette traduction.
Il faut ici saluer le traducteur, Diniz Galhos, qui recrée une langue, un parler bien particulier qu’il a su rendre en un français plein de torsions et de contractions, de mots valises et de jeux sur les registres de langue. 

 Aux trois auteurs cités on pourrait ajouter Étienne de La Boétie, Victor Klemperer et sa  LTI, et surtout Iain Sinclair dont les récits sur Londres, mélanges de géographie et d’histoire où il cherche des traces d’avant la gentrification et la muséification, hantent plusieurs passage du roman.

 Anarchy in th U.S.E. est initialement paru en 2016, le Brexit était déjà à l’ordre de jour mais pas encore une réalité. John King en était partisan, mais pas comme Nigel Farage ou Boris Johnson, d’un courant plus humaniste, il s’en explique très bien dans les entretiens recueillis dans Bruit noir. Le livre présentait un potentiel avenir de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui que le Brexit a eu lieu, on peut lire Anarchy in th U.S.E. comme une mise en garde face à l’érosion de la démocratie, à la prise du pouvoir par des adeptes du libéralisme autoritaire et/ou des droites nationalistes héritières du fascisme.

 ― Nous vivons dans une société de liberté, aussi la conformité est-elle récompensée.

NicoTag

ROULETTE RUSSE de James Grady / Rivages

Russian Roulette of the Condor

Traduction: Hubert Tézenas

James Grady a connu un succès mondial à 25 ans avec un roman d’espionnage nommé Les six jours du Condor dont le héros a été immortalisé à l’écran par Robert Redford dans le film de Sydney Pollack Les trois jours du Condor en 1975. Mais, Les six jours du Condor n’a pas été juste un one shot exceptionnel, d’autres romans ont suivi, certains reprenant ce héros fétiche de Condor, “un employé mineur de la CIA qui devint un espion de haut vol au fil des romans de la série” et d’autres sans lien mais toujours dans le milieu de l’espionnage et de la politique. 

Roulette russe, novella de six chapitres comme autant de balles dans le barillet, signe la fin de la carrière d’espion de Malcolm, alias Vin, alias Condor. Nous sommes en 2015 et Condor, fondateur de la V., une agence de cyber sécurité high tech, dissimulée derrière les murs anodins d’une maison bourgeoise de Washington, cherche un successeur, patriote et fondamentalement anti-russe (qui peut le blâmer actuellement ?). 

Ses six histoires courtes se lisent sans problème mais aussi sans réelle passion. Le cocktail espions, filatures, exfiltrations, trahisons, opérations et rendez-vous secrets, bastons, flingues, un peu de cul et d’humour est particulièrement bien rôdé si on aime le genre. Le problème vient juste de l’intérêt réel de cette novella pour le lecteur.

Si vous n’avez jamais lu Grady, les péripéties ne vont pas beaucoup vous émouvoir même en imaginant un Redford vieillissant sous les traits de Condor. Si l’envie de connaître James Grady est devenue pour vous une urgence, le mieux est de vous plonger dans Les six jours du Condor, à la genèse du personnage.

Si vous connaissez déjà Condor, peut-être que ces retrouvailles vous toucheront. Personnellement, je n’étais pas impatient de retrouver le vieux Condor et après une lecture somme toute sympa mais sans plus, je me dis que Condor aurait pu très bien rester dans ma mémoire sous les traits d’un Redford affolé tentant d’échapper à des forces obscures. En refermant le bouquin, s’est glissée une impression d’histoires actuelles mais traitées sous la forme de l’espionnage des années 80, sans l’apport des techniques modernes d’investigation ou de renseignements. On utilise encore des appâts féminins pour approcher un homme…

Certains diront joli vintage, d’autres, peut-être, parleront de vieux truc démodé mais dans tous les cas, certainement à réserver aux vrais fans de l’auteur.

Clete.

LE CHEWING-GUM DE NINA SIMONE de Warren Ellis / La table ronde

 Nina Simone’s Gum

Traduction : Nathalie Peronny

« Le 1er juillet 1999, Dr Nina Simone a donné un concert exceptionnel au Meltdown Festival, dirigé cette année-là par Nick Cave. Après le spectacle, Warren Ellis, subjugué, s’est hissé sur scène, a décollé le chewing-gum resté sur le piano de Nina Simone et l’a embarqué dans la serviette de l’artiste qu’il a rangée dans un sac Tower Records.

Vingt ans plus tard, lorsque Nick Cave lui demande de participer à son exposition « Stranger than Kindness » à Copenhague, Warren Ellis a l’idée de sublimer, reproduire et détourner ce totem qui ne l’a pas quitté.

Ensemble, ils décident que le chewing-gum sera exposé dans une vitrine, telle une relique. Mais, craignant qu’il ne s’abîme ou se perde, Ellis en fait réaliser des moulages en argent et en or, déclenchant une série d’événements qui le ramènent au temps de son enfance et à son rapport aux objets trouvés.« 

Voici un livre que j’appréhendais. Pourquoi ? Je m’explique. Enfin, je ne devrais sans doute pas. Certains vont probablement m’en vouloir d’écrire ce que je vais écrire. Je vous vois venir, vous les fans de Nick Cave qui voyez des chefs-d’oeuvres dans absolument toute sa discographie, qui buvez ses paroles telles des ouailles face à un pasteur évangélique, qui ne jurez plus que par Warren Ellis, vous allez me traiter d’hérétique. Crier au scandale. Mais je n’en ai cure ! Je le dis tout haut, mais peiné, les derniers Bad Seeds – et tout particulièrement Ghosteen – sont d’une insupportable pauvreté, et toutes les dernières bandes-sons signées Cave et Ellis sont tout aussi peu inspirées (comment oublier l’affligeant titre final de La Panthère des Neiges ?). Et que dire des actuelles attitudes et postures de Nick Cave ? Peut-être vaut-il mieux que je ne dise rien. Non. Vraiment. Je fais partie de ceux (car je ne suis pas tout seul) qui, bien que fan, arrivent à saturation et risquent bien, un jour, peut-être, de tomber en désamour. Et voilà maintenant que Warren Ellis publie un livre ! Autant dire que je n’en attendais pas grand-chose, les deux ne cessant plus de me décevoir. Mais je reste curieux ! Ai-je bien fait ?

A ce stade, me lisez-vous toujours ? J’espère. Ne comptez pas sur moi pour me faire pardonner en récitant dix Ave Nick Cave ! Cela dit, j’ai du bien à dire de notre barbu violoniste. Si, si, vous allez voir. Son livre est une belle et très improbable surprise. Si il lui a été initialement proposé d’écrire ses mémoires, Warren Ellis a préféré faire quelque chose de plus singulier. Il évoque bien son parcours à travers ces pages et ce qu’il nous en raconte est plus passionnant qu’il ne semble le penser. De vraies mémoires auraient été tout à fait pertinentes mais Le chewing-gum de Nina Simone à déjà de quoi régaler le lecteur. 

En passant sa vie à bourlinguer et à se trimballer avec bien des attachés-cases et autres valises, Warren a accumulé quantité de petits objets, des souvenirs, parfois oubliés ici ou là et retrouvés bien plus tard, ou d’autres toujours près de lui. A travers ces objets c’est une partie de sa vie d’artiste, de sa personnalité, qu’il nous raconte, mais aussi les liens que les gens développent avec toutes sortes d’artefacts. Une sorte de fétichisme un peu naïf, parfois même un peu risible quand on ne pratique pas soi-même, mais toujours touchant et assez évocateur. Un fétichisme poussé à son paroxysme avec ce chewing-gum de Nina Simone qui, 20 ans plus tard, de souvenir intime devient une sorte de relique sacrée révélée au monde. Tout le parcours qui mènera à cela, assez délirant, s’avère  jubilatoire. Au texte s’ajoute une belle quantité de photos qui donnent une dimension supplémentaire à cette histoire insolite et, il faut le dire, absurde. 

Je ne m’attendais certainement pas à prendre autant de plaisir à lire Le chewing-gum de Nina Simone. Que l’on soit un amateur de Warren Ellis ou pas, que l’on aime la musique ou pas, que l’on connaisse Nina Simone ou pas, on peut apprécier ce bouquin. L’expérience est unique, et le livre écrit avec passion et sincérité, est aussi drôle que poétique. L’œuvre d’un doux rêveur qui n’a toujours pas fini de rêver. Une bouffée d’air frais dans le marasme de l’actualité. Une déclaration d’amour à toutes les personnes qui nous inspirent.

Brother Jo.

L’ELEVAGE DU BROCHET EN BASSIN CLOS de Pierre Mikaïloff / In8

Lamotte-Buleux, quelque part vers Abbeville, en 1972 vraisemblablement. Un triangle des Bermudes local où les auto-stoppeurs disparaissent, surtout s’ils ont l’air de hippies.
Lulu et Maurice Touvier y élèvent des brochets, c’est carnivore ces poissons d’eau douce, ça peut même être cannibale ; de là à manger des…

Depuis le marchepied, Mick, le guitariste soliste, examinait d’un air renfrogné les champs de betteraves qui s’étendaient à perte de vue. Il avait rejoint le groupe quelques mois plus tôt, une expérience qu’il considérait comme le point bas de sa carrière.

 — Il se passe quoi, maintenant, David ? demanda-t-il.

 — Problème technique que Miquette est en train de régler. Va te reposer, sois en forme pour ce soir, on va les tuer.

 — Ouais, comme hier soir.

 David soupira.

Sans vraiment le dire franchement, David déserte. Il n’aurait pas dû laisser les autres musiciens de Famyly en carafe sur une route au milieu de rien. Il se retrouve bâillonné, les mains liées, dans une fosse pleine de rats après avoir été pris en stop par deux crevards du coin.
Au même moment et pas bien loin, le bus à impériale des Wings, le groupe de Paul et Linda McCartney, tombe en panne. Doug Jones, batteur, est chargé d’aller trouver un mécano ainsi que de quoi manger et boire, pour fumer il y a tout ce qu’il faut. Lui aussi fait du stop. Le lendemain Doug n’est pas revenu, donc Paulo qui a faim et soif envoie Henry (McCullough probablement) au ravitaillement.

Entre quelques affectueux coups de pattes dans le derrière du milieu musical, Pierre Mikaïloff nous donne un petit cours rapide sur L’élevage du brochet en bassin clos (quel titre tout de même !). C’est gourmand comme bêtes, alors quand il y a quelques hippies en panne au bord de la route, les frères Touvier vont eux aussi au ravitaillement. Et c’est là que rien ne se passe comme prévu. L’auteur passe la cinquième et nous embarque dans une novella grand-guignolesque aussi déjantée que rustique, d’une ironie mordante au sens propre comme au figuré, et où l’hémoglobine coule à flots ; mais toujours avec le sourire.

NicoTag

Pierre Mikaïloff a ajouté quelques petites recommandations musicales à la fin, il a plutôt bon goût. Pour ma part et en étant tout à fait objectif, les Kinks restent au-dessus du lot.

CHIEN 51 de Laurent Gaudé / Actes Sud

Laurent Gaudé, lauréat du Goncourt 2004 avec Le soleil des Scorta en 2004, est un auteur reconnu depuis longtemps. Son incursion dans les domaines de la SF et du polar fait que c’est sûrement le bon moment pour s’intéresser à son œuvre. Découvrant Gaudé avec ce nouveau roman, je me garderai bien de juger de la pertinence de son incursion dans la dystopie, méchamment à la mode, chez de nombreux auteurs.

“Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante. Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.”

Roman beaucoup plus complexe et complet qu’on pourrait l’imaginer, Chien 51 nous immerge tout d’abord dans un monde assez proche du nôtre, Gaudé aura juste été un peu plus loin dans nos frayeurs actuelles, glissant un peu plus profondément dans les dérives économiques, politiques, climatiques, humaines qui sont les nôtres. Ce “nouveau monde” est parfaitement décrit par l’auteur, par petites touches plus précises que le décor simplifié du départ qui ressemble, avant d’être expliqué, enrichi et développé avec bonheur tout au long du roman, à celui de Boris Quercia dans Les rêves qui nous restent. Ces dérives qui mènent à la triste réalité de la vie de Zem sont plausibles, dans un avenir plus ou moins proche si on envisage un futur très noir. Et c’est cette proximité avec le monde que nous vivons qui donne un rendu général bien flippant, inquiétant, palpable que vous aurez sûrement beaucoup de plaisir et d’effroi à découvrir par vous-mêmes donc chut…gardons votre surprise intacte.

Si le paysage SF est particulièrement étouffant, angoissant, le choix d’une intrigue policière est pertinent tant les déambulations, les investigations de Zem permettent de découvrir les dessous de cette société. Alors, bien sûr, on ne peut pas demander à l’auteur de tout reconstruire dans le polar et ces personnages de flics ne sont pas indemnes de certains clichés du genre mais rien de pesant, de rédhibitoire. Au contraire, on est vite gagné par une intrigue qui fonctionne à merveille jusqu’à la résolution très, très douloureuse de l’enquête.

“ A partir de là, tout doit être violent. Il le décide au fond de lui-même: les heures ne compteront plus. Il ne fera plus attention à ce qu’il va briser ou insulter. Il n’entendra plus les suppliques. Il sera dur parce qu’il a appris à l’être il y a longtemps de cela.”

Le final policier est particulièrement bien monté mais ne laisse rien présager d’une fin de roman qu’on lit avec la même stupéfaction que le héros confronté à ses fantômes du passé tout en étant aussi contaminé par son chagrin. Les blessures anciennes s’ouvrent à nouveau, les trahisons, les peines, les amours, tout converge vers un constat bien réel bien déprimant et concourt à faire de Chien 51, un impeccable polar, un absolu “must read” de la rentrée.

Clete.

LE FAUSSAIRE DE SALT LAKE CITY de Simon Worrall / Marchialy

The poet and the murderer. A true story of literary crime and the art of forgery

Traduction: Nathalie Peronny

« Comment devient-on un faussaire ? L’enfance de Mark Hofmann a été rythmée par les rites et les textes mormons, une religion à laquelle on le sommait de croire sans poser de questions. C’est adolescent, alors qu’il a accès à des livres critiques sur son Église, que sa foi se fissure. Mais Mark se reprend vite : se sentant trompé, il devient usurpateur. Il commence à forger de faux documents, d’abord pour tromper les hauts dirigeants de l’Église mormone, puis, enhardi par son succès, il compose de faux poèmes d’Emily Dickinson. Devenu une figure incontournable sur le marché des manuscrits et des imprimés rares, le sympathique faussaire, pris au piège de sa propre folie, finit par commettre l’irréparable.« 

L’histoire de Mark Hofmann a tout d’une excellente fiction mais, comme nous le garantit toujours Marchialy, elle n’en est absolument pas une. Le faussaire de Salt Lake City: meurtres et manigances chez les mormons est le fruit d’un méticuleux et solide travail journalistique de la part de Simon Worrall qui, en Mark Hofmann, a trouvé un  fascinant sujet qui dépasse l’entendement. Si vous êtes du genre à faire facilement confiance aux personnes que vous rencontrez dans la vie, ou qui vous entourent au quotidien, vous risquez fort de remettre cette confiance en question après la lecture de ce livre.

Tout commence ici avec un certain Daniel Lombardo qui souhaite acquérir un document, qu’il estime précieux, pour la bibliothèque qui l’emploie. Il nourrit l’espoir de mettre la main, lors d’une future vente aux enchères, sur le manuscrit d’un poème inédit signé de la main d’Emily Dickinson. Selon lui une véritable aubaine pour la ville d’Amherst, où se situe sa bibliothèque, et où naquit et vécut la poétesse Emily Dickinson. Pour cela, il lui faut réunir une somme non négligeable. Une tâche qu’il accomplira sans trop de difficulté, sa démarche suscitant un intérêt certain de la part de quelques généreux donateurs. Malheureusement pour lui, dès l’acquisition du dit document, son engouement initial laissera rapidement place à un sérieux doute quant à l’authenticité de ce poème. Aurait-il fait l’acquisition d’un faux document ?

Dans Le faussaire de Salt Lake City, la mésaventure de Daniel Lombardo n’est qu’un point de départ, un prétexte, pour dévoiler aux lectrices et lecteurs l’oeuvre d’une vie, celle de Mark Hofmann, un faussaire aussi brillant que machiavélique, qui aura berné un nombre incroyable de personnes et d’institutions. Élevé dans le mormonisme, une religion qui n’est qu’une vaste fumisterie (Pléonasme ?), il dédiera sa vie à couillonner, avec un certain génie, cette Eglise pour laquelle il a nourri un mépris somme toute compréhensible. Il s’évertuera à créer quantités de documents qu’il arrivera à faire authentifier comme étant de réels reliques et à les vendre à d’importantes sommes. Ces reliques, souvent compromettantes pour l’Église mormone car mettant en exergue les nombreuses failles de cette religion bien américaine, feront sa notoriété. L’ironie, dans cette histoire, étant certainement que la première source d’inspiration de Mark Hofmann s’avère être Joseph Smith, le fondateur et premier prophète de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, qui aura lui aussi réussi à manipuler un beau paquet de monde pour arriver à ses fins.

Non content de se payer la tête du mormonisme, Mark Hofmann imitera également la voix par l’écriture d’autres personnalités majeures de l’Histoire américaine. Au fil des années, il développera de redoutables techniques pour faire passer ses documents pour vrais, tout en ne cessant jamais de se cultiver pour avoir une maîtrise totale des univers dont il devait s’imprégner pour assurer son succès. Il saura également apparaître aux yeux des gens comme un passionné et connaisseur respectable sous tous rapports. Comme être humain et comme faussaire, il s’est joué d’absolument tout le monde ou presque. Mais, trop gourmand, il finira par s’empêtrer dans ses propres manigances, allant même jusqu’à se transformer en meurtrier pour tenter de s’en sortir.

Le faussaire de Salt Lake City est une enquête jouissive et passionnante, toujours claire malgré sa complexité. Tout y est parfaitement étayé et documenté. On découvre non seulement un personnage unique en son genre, usurpateur de renom, mais également un univers qui nous est pour beaucoup étranger. Le livre de Simon Worrall est aussi riche en rebondissements qu’en enseignements. Haletant et captivant, l’un des incontournables de cette année 2022.

Brother Jo.

LE LÂCHE de Jarred McGinnis / Métailié

The Coward

Traduction: Marc Amfreville

« Quand je me suis réveillé à l’hôpital, ils m’ont dit que ma petite amie était morte. Ce n’était pas ma petite amie, mais je ne les ai pas contredits.

 Les premières semaines se sont passés dans un chaos de morphine et de néon fluorescent. Une inconnue en blouse m’a annoncé que je ne remacherais jamais. Elle m’a parlé de fauteuil roulant et j’ai dit que je préférais les béquilles, parce que je n’avais toujours pas compris.

 Le matin arrivait toujours trop tôt et accompagné du vacarme du rideau qu’on tirait : les infirmières bavardaient, les machines bipaient, les patients appelaient, les roulettes des seaux à serpillières couinaient, les familles des malades haussaient le ton, les médecins discutaient, les chasses d’eau étaient actionnées, et j’entendais dans ma tête ma propre voix faire inlassablement le compte de toutes les erreurs qui m’avaient conduit là.« 


Pour quiconque s’est retrouvé en centre de rééducation, a perdu l’usage des jambes ou d’un bras après un accident, les premières pages de ce livre,  Le lâche, reflèteront une cruelle vérité. Celle qui vous envoie au tapis avec la perte votre corps d’avant, le valide, le complet. Le corps se transforme en objet médical, attire les regards insupportables remplis de pitié.
Un nouveau langage déboule, de nouveaux savoirs s’imposent à coups de massue.
La douleur est décrite de façon véridique. Jarred McGinnis n’écrit pas simplement « j’ai mal » ou « je souffre » non, il rentre dans des détails que peu connaissent. Les différentes formes que prend la douleur, ses métamorphoses, ses états, ce que nous supportons ou pas, ou plus du tout. Il connaît l’exploit quotidien que c’est d’endurer chaque seconde de souffrance, de vie, les deux se confondent.
Jarred McGinnis, comme son personnage principal (Jarred McGinnis lui aussi, que je nommerai Jarred par la suite) est handicapé. De là à conclure que Le lâche est autobiographique il n’y a qu’un pas, mais c’est bien écrit roman en tout petit sur la quatrième de couverture.

 « Un poids me clouait à mon siège. Mon corps savait que si je franchissais ce seuil, je ne pourrais plus faire semblant. J’étais désormais un paraplégique de vingt-six ans sans un sou en poche qui rentrait vivre à la maison avec un homme, mon père, que je n’avais pas vu, avec lequel je n’avais pas échangé un mot depuis dix ans. Ce serait la porte ouverte aux mauvaises blagues de Jack, aux fantômes accusateurs et à la déchéance prématurée qui attendaient l’invalide que j’étais.« 

Commence alors, au bout d’une trentaine de pages, la cohabitation entre un père et un fils qui n’ont que la mémoire en commun, et surtout rien depuis dix ans. Jarred porte en plus le poids de sa culpabilité, il est persuadé d’avoir tué Melissa dans l’accident. Ajoutons à cela les invraisemblables frais médicaux, la menace d’un procès par le mari de Melissa et le passage régulier d’agents de recouvrement. 

 On plonge également dans le passé de Jarred, son enfance avec Jack le père et une mère décédée trop vite. L’apprentissage brutal de la vie à deux entre un père et son fils de onze ans, la lente descente dans le whisky pour l’un, la débrouille au jour le jour pour l’autre, la haine qui monte du fils pour le père. Jusqu’au départ soudain de Jarred suivi d’une dizaine d’années d’errance, plus ou moins clochard, un peu voleur.

On découvre dans ces pages un Jarred un peu vantard, baratineur, acerbe, provocateur, un égoïste qui croit être le seul à trimballer des problèmes, incapable de s’excuser pour toutes les conneries qu’il accumule, après tout les handicapés sont des cons comme les autres, mais aussi fragiles, sensibles, capables de tomber amoureux. La construction, sans être originale, est intelligente et l’histoire est solidement menée. La fin toute prévisible qu’elle est, n’en est pas moins terrible.


  — Une seconde. — J’ai fait un aller-retour jusqu’à ma chambre. — Regarde. Lequel tu préfères ?

 Je lui ai montré un tee-shirt sur lequel on pouvait lire : « Je m’en fous de Jésus, et pas envie de vous dire pourquoi je suis dans un fauteuil roulant », griffonné au feutre. 

 — Ce ne serait pas un maillot de corps à moi, ça ?

 — Ou bien celui-là ?

 Et je lui en ai montré un autre.

 — Charmant ! Le deuxième. Il a plus de punch.

 — C’est bien ce que je pensais.

 Et j’ai retiré le tee-shirt que je portais pour le remplacer par celui qui disait : « Je ne suis pas ta B. A. de la journée. »

Ce qui fait la force, la puissance de ce roman, c’est bien son discours sur le handicap.
Voilà un sujet peu représenté dans la fiction, on trouve bien des personnes handicapées dans des romans, mais écrits par des valides. Il y a bien eu Joë Bousquet, Blaise Cendrars, plus récemment Ron Kovic, encore étaient-ils d’anciens soldats, mais peu d’autres finalement. Ce que fait Jarred McGinnis est salutaire, c’est une leçon pour les valides, comprendre ou à tout le moins tenter, ce que c’est de ne pas accepter, de refuser cette fichue résilience synonyme de défaite. 

 Plusieurs ont parlé à propos de ce livre d’humour féroce ou d’ironie, ils se trompent dans les grandes largeurs. Il s’agit de haine, de fureur envers soi-même. Jarred McGinnis sait de quoi il retourne, ses lectrices, ses lecteurs abîmés par la vie, amputés, handicapés y verront leur propre rage, leur saine colère face à l’inacceptable, c’est comme ça que je l’ai lu. 

 Jarred se retrouve face à un mur, il lutte contre le regard des autres qui ne voient en lui qu’une vie indigne d’être vécue. Trouver un emploi, mener une vie sociale, amoureuse, relève de la mise au défi permanente. Toutes les différences entre comment nous nous percevons et comment nous sommes perçus par les valides sont traités par Jarred McGinnis dans  Le lâche, il en profite pour bien démonter brique par brique quelques clichés plantés profondément. C’est un premier roman, on peut bien y trouver quelques défauts, quelques petits trous d’air, mais franchement c’est bien peu de choses en rapport de ce qu’il donne à lire sur l’histoire toute bancale et débordante d’affection entre Jack et Jarred, et surtout sur le handicap.

NicoTag

Kurt Wagner a du mal à rester debout plus de quelques minutes, ça ne l’empêche pas de faire bien bouger les fesses de son public.

PLUS BAS DANS LA VALLÉE de Ron Rash / La Noire Gallimard

In The Valley

Traduction: Isabelle Reinharez

Trois ans qu’on n’avait plus de nouvelles de Ron Rash et de sa Caroline du Nord qu’il nous raconte roman après roman, celle d’aujourd’hui comme celle d’autrefois. Il était déjà présent dans la collection La Noire avec Un silence brutal et il y revient avec un recueil de nouvelles intitulé Plus bas dans la vallée, du nom de la plus longue des sept nouvelles qui signe le retour de Serena, terrible adepte du capitalisme barbare pour qui la fin justifie vraiment tous les moyens. Son histoire est racontée dans un roman éponyme édité au Masque en 2011. Ce retour de l’héroïne du plus noir des Rash ravira tous les lecteurs du roman mais peut-être qu’il laissera un tout petit peu sur le bord ceux qui découvrent cette très dangereuse personne.

Mais ce n’est pas une raison d’attendre d’avoir lu le roman pour apprécier pleinement ce bel ouvrage. D’abord, c’est du Ron Rash et le monsieur manie la plume de manière experte et souvent très poétique. Je pense avoir dit déjà la gentillesse de cet homme quand on le rencontre et ses romans, à la périphérie du Noir, sont également souvent très touchants.

Et dans ce difficile exercice de la nouvelle, Ron Rash montre une fois de plus son talent de conteur. Regroupées sous un titre général Quelques récits des Appalaches, ses six nouvelles racontent des moments extraordinaires de vies ordinaires, des gens comme tout le monde avec leurs forces et leurs faiblesses dans les Appalaches certes mais plus précisément en Caroline du Nord. C’est donc dans ces petits formats que le talent de conteur doit être particulièrement visible, et il l’est, il saute aux yeux. Ron Rash nous embarque dans six univers différents avec néanmoins une certaine préférence pour les berges des rivières mais ce n’est pas nouveau. On retrouve le lyrisme, la musique de ses romans, la pudeur devant la tragédie souvent présente, parfois évitée mais aussi et surtout, on découvre un humour particulièrement noir qu’on n’a pas été habitué à lire chez lui.

Précédant un touchant et burlesque Leurs yeux anciens et brillants, sorte de Le vieil homme et la mer version appalachienne, Une sorte de miracle est un petit joyau d’humour noir. Dans cette histoire, Baroque et Marlboro, deux grosses feignasses de 24 ans squattent chez leur beau-père qui veut se débarrasser d’eux et cela ne va pas bien se passer du tout. Denton va essayer de les motiver pour trouver un emploi puis de dégoûter de la Caroline en hiver ces deux inutiles venus de Floride mais ça va partir en sucette. De l’humour redneck pur jus, du white trash qui semble sorti du “manuel du hors-la-loi” de Daniel Woodrell.

“Elle les avait emmenés passer une journée à la clinique, et maintenant elle leur faisait regarder les émissions médicales à la télé. Ça pourrait les inspirer, soutenait-elle, bien que de l’avis de Denton un bon coup de pied dans leurs gros culs avait plus de chance de donner des résultats.”

Un petit bonheur de recueil pour aller voir ailleurs un peu. De jolies histoires de vie, de mort aussi mais pas trop rudes néanmoins.

Clete

UN BON INDIEN EST UN INDIEN MORT / Entretien express avec Stephen Graham Jones

Le roman « Un bon Indien est un Indien mort » ne laisse personne indifférent. On aime ou on déteste cette histoire cauchemardesque de vengeance indienne. Profitant de sa présence à America, nous avons pu passer quelques minutes avec son auteur Stephen Graham Jones, entre une des ses séances de dédicaces et un enregistrement pour Arte. Ce joli petit moment, sur des transats dans le hall de la mairie de Vincennes, a été rendu possible grâce à l’entregent et la gentillesse d’Alain Deroudilhe attaché de presse efficace de Rivages et de l’éditeur français du romancier, Valentin Baillehache. Soulignons aussi et surtout la traduction efficace des propos effectuée par Clément Martin, très pro. Merci à eux et bien sûr à Stephen Graham Jones, passionnant et très disponible tout au long du festival.


“Un bon Indien est un Indien mort” chez Rivages est votre second roman à paraître en France après “Galeux” à La Volte. On va sûrement très vite s’habituer à l’auteur mais qui est l’homme ?

Je suis né au Texas en 72 et j’ai grandi dans une ferme où je travaillais avec des chevaux, des tracteurs et je n’ai jamais envisagé d’être auteur, d’avoir une vie dans la littérature. Ça s’est passé un peu par hasard et je suis toujours étonné de la façon dont ça s’est déroulé mais j’adore la vie que je mène maintenant.

Vous écrivez depuis longtemps, y a-t’il eu un élément déclencheur ou est-ce inscrit en vous depuis toujours?

Quand j’avais 19 ans, une fois, j’avais prévu de ne pas faire le travail pour une dissertation. J’étais à l’hôpital à ce moment-là et j’écrivais un peu n’importe quoi sur un petit carnet à spirales et je me suis dit que peut-être je pourrais avoir la moyenne si je rendais ça à la place du travail exigé. J’ai donc rendu cette copie à ma prof et au lieu de me mettre juste la moyenne, elle l’a tapée, je ne m’étais jamais servi d’une machine à écrire ou d’un traitement de texte et l’a envoyée à un concours de nouvelles local que j’ai finalement gagné et qui m’a rapporté cinquante dollars. Cette somme de cinquante dollars est l’argent qui vaut le plus à mes yeux depuis, parce qu’il m’a fait comprendre que si on raconte des histoires correctement, les gens écoutent et sont prêts à vous accorder une certaine importance, un certain crédit.

Comment écrivez-vous ? Planifiez-vous votre roman ou partez-vous d’une image, d’un thème, d’une idée ?

Je ne planifie jamais mes romans.Je commence souvent en ayant aucune idée. Je vais chercher à entendre une voix avant toute chose. Et une fois que je l’ai et que j’entends cette voix dire la première phrase du roman, en fait, cette voix va tout me donner, à la fois l’angle du roman, son style, la narration. Cette première phrase va en amener une autre, puis une troisième, puis un paragraphe, puis un chapitre et enfin le roman. Même quand il s’agit de thrillers ou de polars, je ne connais pas la fin et je finis par être moi-même surpris par le final.

Vous citez Lansdale (entretien Nyctalopes) dans vos références et il a effectivement commencé par des récits d’horreur pour aller vers le polar, le noir. Pensez-vous effectuer la même démarche un jour?

Ah, ça, c’est une très bonne question. Avoir la même carrière que Joe Lansdale serait un honneur car il est vraiment fantastique. En fait, depuis 2002, je sais que Joe lansdale est mon héros. J’ai participé avec lui à une rencontre lors d’un salon et lors du moment des questions / réponses une personne lui a demandé à quel genre il appartenait et il a juste répondu qu’il faisait du Joe Lansdale et donc c’est un stade auquel j’aimerais arriver… faire du Graham Jones. J’ai déjà écrit des romans policiers par le passé mais je ne sais pas encore où va me mener ma carrière. Ce dont je suis sûr, c’est que mes trois prochaines sorties seront dans le domaine de la littérature d’horreur puisque les livres sont déjà écrits. 

Pourquoi ce choix de la littérature d’horreur ?

J’aime l’horreur parce qu’elle va créer des réactions viscérales chez le lecteur. Pour moi, il y a deux genres qui exacerbent les sentiments, l’horreur et le romanesque, ils peuvent créer l’émotion et terroriser. Les romans d’horreur ne peuvent qu’effrayer, on se retourne quand on se retrouve seul dans un immense parking la nuit, on regarde sous son lit avant de se coucher. De manière générale, la littérature d’horreur va pondre des œufs dans l’esprit du lecteur qui écloront peut être vers deux heures du mat, au cœur de la nuit sombre. Et c’est ce que j’apprécie, ces réactions que cela peut générer chez le lecteur.

J’ai l’impression qu’il y a deux histoires dans “Un bon Indien est un Indien mort” ; un jeu de massacre très cinématographique et jouissif mais aussi le témoignage d’un certain mal être des jeunes Amérindiens comme on pouvait le lire notamment chez Tommy Orange ?

La comparaison avec Tommy Orange est pertinente, je le connais, c’est un type bien et un auteur de qualité. Ce qui est marrant c’est que ce jeu de massacre, c’est vraiment ce sur quoi j’étais parti au départ, mais en fait, la partie sociale s’est révélée organiquement pendant l’écriture. Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas de plan, de check list à compléter mais j’ai quelques griefs à l’encontre du monde, notamment la colère contre les brutalités policières sur les personnes à la peau sombre que ce soient les Amérindiens ou les Noirs. Et il s’avère que si dans le cadre de l’histoire, au cours du procédé créatif il peut souligner ces éléments, il le fera. Si je peux…

Le châtiment des quatre jeunes est-il dû à leur méconnaissance, leur oubli des traditions ?

Il y a beaucoup de raisons à ce châtiment : ils ont pénétré une zone réservée aux Anciens dans la Réserve, ils ont chassé sans respecter l’éthique, les traditions et ils n’ont pas mangé la viande de leurs victimes. De manière générale, ils n’ont pas été attentifs à ce qu’ils étaient censés faire et à la manière de chasser. 

Je voulais aussi poser une autre question avec ce roman. Quand on regarde cet écart de dix ans entre la chasse et la punition, la justice, la vengeance, peu importe comment on veut l’appeler, mais pendant ces dix ans, ces quatre amis ont changé. Pourtant il existe toujours ce crime dans le passé, il est toujours présent. Ce châtiment, est-ce qu’ils le méritent toujours ? C’est la question. Et cela fait vraiment mal de les voir subir tels tourments. Ce sont devenus des mecs relativement bien.

Est-ce la première fois que vous venez en France ? Mis à part l’accueil de Rivages et du festival America, quel ressenti avez-vous de votre “french trip” ?

Je trouve que c’est fantastique. J’ai pris quelques cours de français il y a quelques années et je pensais avoir tout oublié, mais en fait je comprends encore pas mal de choses et ça rend le séjour encore plus agréable. Je trouve que tout est vraiment beau ici, que les gens sont très agréables et j’espère revenir le plus souvent possible.

Quelle serait la B.O. pour “Un bon Indien est un Indien mort ? 

(Réflexion…) Townes Van Zandt a écrit une chanson qui se nomme “ Dollar Bill  Blues” qui serait parfaite pour illustrer “Un bon Indien est un Indien mort”.

***

Merci encore à Stephen Graham Jones, à Rivages et à Clément Martin… sans oublier Francis Geffard et son magnifique festival America.

Vincennes le 24/09/2022, 17 h.

Clete.

Stephen Graham Jones et Clément Martin.

LA PARADE DES IMBÉCILES de Davis Grubb / Sonatine

Fool’s Parade

Traduction : Nadège Dulot

1935, Virginie-Occidentale. Après avoir passé quarante-sept ans derrière les barreaux, Mattie Appleyard franchit les portes de la prison de Glory en homme libre. À ses côtés, deux autres ex-prisonniers, le doux rêveur Billy Lee Cottrill et le jeune orphelin Johnny Jesus. Dans la poche de Mattie, un joli chèque à encaisser, des indemnités de l’État qui vont permettre aux trois compères de réaliser leurs rêves. Mais une ombre de mauvais augure plane sur eux, celle du terrifiant Doc Council. Gardien de prison, celui-ci est en effet prêt à tout pour éliminer ces « mauvaises graines » et mettre la main sur leur argent. Et tout le monde sait que Doc Council n’a aucune limite.

C’est à Davis Grubb, auteur du roman La nuit du chasseur dont l’adaptation cinématographique est aujourd’hui culte, que l’on doit La Parade des imbéciles (lui aussi adapté au cinéma) qui vient de paraître chez Sonatine. Publié en 1969 aux Etats-Unis, c’est seulement maintenant qu’il arrive chez nous. Comme on dit habituellement, mieux vaut tard que jamais.

Si l’histoire n’a rien de très original, La Parade des imbéciles est un livre qui commence fort, très fort. On est tout de suite saisi par la redoutable efficacité de l’écriture et la solidité du récit généreux  en actions et rebondissements. Le rythme est lui aussi sans failles. Vraiment. C’est assez impressionnant de maîtrise. A cela s’ajoute le décor prenant de la grande dépression et des personnages riches. Bel équilibre également entre violence noire et humour. La traduction minutieuse de Nadège Dulot parfait ce bel ouvrage. On se régael. Il paraît assez incompréhensible que ce roman n’ait jamais été édité auparavant en France. Pour autant, il y a un mais.

La Parade des imbéciles est divisé en deux parties. La première, Brelan de rois, est exactement comme décrite précédemment. Conquis immédiatement, voire même soufflé, je ne pouvais attendre que le meilleur de La rose des marais, deuxième et dernière partie du livre. La moindre faiblesse me paraissait totalement exclue. J’ai néanmoins, dans une moindre mesure, assez vite déchanté. Dans la deuxième partie, on est contraint de subir un sentimentalisme bien mièvre et naïf. Aussi, l’histoire devient de moins en moins crédible dans son déroulé et perd sa saveur initiale. Tout cela nous conduit à une fin malheureusement trop simpliste et grossière. Quel dommage ! La première partie est tellement percutante ! Mais si la faiblesse de la deuxième partie est évidente, le plaisir que j’ai eu à lire l’ensemble est bien réel et demeure, malgré tout, jusqu’à la dernière page. 

On a là un roman qui démarre sur les chapeaux de roues mais qui s’enlise en cours de route. Alors non, ça n’est pas si dramatique, mais très frustrant. Davis Grubb sait écrire, ce qui fait de ce livre une bonne lecture très appréciable en l’état, mais inégale. La Parades des imbéciles avait le potentiel pour être un grand roman mais s’avère, au final, surtout un bon divertissement. 

Brother Jo

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