Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 42 of 162)

PAYSAGES TROMPEURS de Marc Dugain / Editions Gallimard / collection Espionnage

Et si soudain, au hasard d’un hall de gare, vous tombiez sur un volume idoine, magnifique et inespéré, une sorte de SAS ou OSS 117 luxueux ? Oui, vous souriez face à l’impossible rencontre. Pourtant cette chimère existe et vient d’être publiée sous la plume et l’égide du certes hautement crédible Marc Dugain. De l’auteur nous connaissions La Chambre des officiers (1998) bien sûr, d’autres Une exécution ordinaire (2007) ou La Malédiction d’Edgar (2005). Nous le savions multicarte, enseignant, capitaine d’industrie, économiste, réalisateur… Et, cerise sur le gâteau, nous apprenions récemment qu’il prenait la baguette de chef d’orchestre d’une nouvelle collection Espionnage chez Gallimard. C’est donc avec un appétit aiguisé que nous recevions en avril dernier un premier opus intitulé Des hommes sans nom, signé Hubert Maury et Marc Victor, jolies prémices d’une souche dont le maître de cérémonie paraphe lui-même le second volet.


Action, dépaysement, séduction, magouilles, paranoïa, coups fourrés, doubles jeux, tous les ingrédients chers à Ian Fleming ou Graham Greene sont ici présents, transcendés par une écriture qui ne laisse rien ni au hasard ni à la facilité. Différence de taille néanmoins, la présence récurrente de paragraphes limpides et érudits sur la géopolitique, sur les réflexions et les arrangements collectifs ou individuels : « l’existence n’a aucun sens, raison pour laquelle nous cherchons à lui en donner un ». On est dans l’aventure, certes, mais rien ne saurait être juste survolé ou négligé, la privant ainsi de ses amarres à une réalité passionnante. Un équilibre parfait s’opère entre une histoire échevelée, menée ventre à terre, et ses ramifications historiques, coloniales, guerrières ou muettes. Bref, la gâchette et les tractations n’empêchent pas la pensée et l’élévation. Ce livre est un bonheur à la fois simple et éclairé.


De Somalie au Maroc, de Paris au Groenland, via l’Islande, les courts chapitres s’accélèrent pour tisser une toile où les volte-face et la conjuration des intérêts surfent sur les pentes savonneuses du volcan mondial. « La vie est bien l’exception et la mort la règle » : alors autant jouer le jeu en improvisant un hold-up suicidaire et baroque au service de l’équilibre planétaire et de quelques visées plus personnelles.


Le narrateur, Lévia et Ben s’y collent avec autant de minutie que de désinvolture. Et ça marche, avec même un président orange en guest-star. Les fonds serviront la planète. Quant à l’autre fond, celui du livre, entre punchlines et vraies questions, le tout servi par une verve magistrale, il confère à ces Paysages trompeurs une rare et habile symétrie entre sens et vivacité. On y pense, on s’y dépense, entre nécessités du jour et aléas d’hier. Les décennies s’y télescopent avec brio : même les obligés flashbacks tintent comme du cristal, même les services secrets, tellement à contre-courant de l’exhibitionnisme de l’époque, s’y trouvent bousculés et soudain désuets. Reste le business roi et ses lois inaltérées depuis trois mille ans : « Le business c’est la zone de tolérance absolue, la seule où n’importe quel individu est susceptible de s’accorder avec n’importe quel autre. Religion, couleur, race, croyances, idéologie, classe sociale, tout disparaît miraculeusement, comme si ces différences n’étaient entretenues que pour divertir l’opinion pendant que circule l’argent, le vrai ».

Le monde moderne n’est plus le nôtre, ni celui des personnages de Marc Dugain. Mais si, à l’occasion, Robin des Bois peut encore gommer quelques dysfonctionnements, alors nous retrouverons foi en lui. En attendant, on flingue, et ça nous détend joliment.

JLM

LES CHIENS DE LA PLUIE de Ricardo Romero / Asphalte

Traduction: Maïra Muchnik

 Ce nouveau roman de Ricardo Romero est trouble, du début à la fin. Nous sommes à Paraná, au bord du fleuve du même nom. Plusieurs personnages, et à chacun plusieurs fragments d’histoires que nous pouvons tenter de compléter, ou pas. Manuel est coincé dans un embouteillage, Baltasar cherche à savoir où aller, Ángel répète inlassablement les mêmes exercices sur sa batterie, les tueurs à gages Juan et Juan attendent leur victime.
Qui sont-ils ? Ils semblent ne pas se connaître mais quelques-uns se sont croisés ou apparaissent furtivement dans des endroits proches les uns des autres. Qu’ont-ils en commun ? L’attente, qui est sans doute le personnage principal du livre. Tous semblent patienter, qui pour sortir faire la fête, qui pour rentrer se coucher. D’autres pour travailler, ou tuent le temps.

 Plus on progresse, plus l’entrelac dans lequel se trouvent les personnages paraît se délier. D’êtres fantomatiques, Elisa, Vicente, León et les autres prennent chair. Certains se côtoient, ont des liens familiaux, se sont aimés, ou doivent en tuer un.

 « Pourquoi tu m’interdis d’ouvrir la fenêtre ? »

 Cela faisait près d’une heure qu’ils étaient là, à attendre l’homme qu’ils devaient tuer. La chaleur était étouffante. Dans le bâtiment d’à côté, quelqu’un jouait de la batterie.

 « Je comprends pas pourquoi tu veux pas que j’ouvre la fenêtre », a insisté l’homme qui fumait dans le noir. Il paraissait nerveux, sa voix était un chuchotement crispé.

 Au centre de la pièce, il y avait une grande table en bois vernis, et au centre de la table un vase avec un bouquet de fleurs séchées. L’homme aux yeux opaques s’est retourné sur sa chaise et a posé les pieds sur la table.

 « Parce que l’eau va entrer, a-t-il répondu.

 Il pleut tout le temps, il pleut tellement qu’on lit Les chiens de la pluie au travers d’une vitre dégoulinante de pluie.
Il pleut tant que ça étouffe tout bruit, tout son autour. C’est un roman qui appelle le silence, c’est d’autant plus étrange qu’au livre est ajoutée une playlist concoctée par l’auteur. Et comme le récit est éclaté, mieux vaut se réserver de longs moments de lecture.

 C’est un roman qui avance sans se presser, il faut composer avec lui. Que s’y passe-t-il finalement ?  Il y a bien un meurtre dans Les chiens de la pluie, presque sans qu’on s’en aperçoive d’ailleurs, mais là n’est pas le cœur du livre, même si le cadavre est bien proche de nous pendant un bon moment, sur la banquette arrière. Ces personnages ressemblent à des pèlerins dont on ne sait quel chemin ils suivent, ils sont les pièces d’un puzzle d’ombres dont les formes ne cessent de se métamorphoser au fur et à mesure des pages. Bien qu ‘évoluant dans une ambiance sombre, poisseuse, un humour affleure discrètement, la grâce d’une phrase passe et apporte un sourire, comme un rayon solaire qui arriverait à transpercer toute cette attente humide.

NicoTag

Lire Les chiens de la pluie en écoutant Nadine Khouri, c’est un bel accord.

SUPERMARCHÉ de José Falero / Métailié

Os supridores

Traduction: Hubert Tézenas

« Tout le monde imagine une vie meilleure, mon pote. C’est ce qui maintient les gens en vie, avec l’envie de vivre, en vrai », déclare Pedro révolté.

Peut-on devenir dealer d’herbe en restant fidèle à ses principes ? Peut-on utiliser les théories de Marx pour conquérir sa dignité ?

Dans les favelas de Porto Alegre, deux rayonnistes de supermarché, aux allures d’un Don Quichotte lettré et d’un Sancho Panza révolté, vont se lancer dans une aventure trépidante pour échapper à leur exploitation dans un travail mal payé et dénué de sens.

José Falero, dont c’est le premier roman, est né ét a grandi dans les favelas de Porto Alegre, théâtre de son intrigue. Il a aussi été employé au réassortiment en rayon dans un supermarché comme Pedro et Roberto, les deux cousins, qui veulent se lancer dans le deal de beuh dans leur coin. Les deux compères se sont aperçus que plus personne ne pratiquait ce “commerce”, le caillou et la poudre emportant tous les suffrages et les bourses. Et pour eux, surtout pour Pedro le cerveau, il y a sûrement moyen de se faire un peu d’argent, d’abandonner cette condition d’indigent malgré tout le travail fourni au supermarché. Pedro, marxiste à ses heures est très à cheval sur la notion de rétribution du travail comme sur la notion de profit. L’entreprise est très réfléchie, ils y associent famille et amis sûrs, tout le monde doit en croquer et  de manière égale et surtout sans embrouilles.

Les débuts sont prometteurs, conformes aux prévisions et Pedro le marxiste va finalement utiliser des leviers économiques capitalistes pour se développer, mais sans excès non plus et parvenir à une espèce d’Eden de l’amateur de weed: entrer dans un supermarché pour du lait et ressortir avec quelques jolies têtes très aromatisées. Les deux cousins savent très bien que tout cela n’aura qu’un temps, qu’il faut se remplir les fouilles rapidement et arrêter avant que les nuisibles, alertés par ce commerce florissant, viennent leur chercher des poux.

Bien anticipé Pedro mais pas encore assez, de toute manière avez- vous déjà lu une histoire de trafic de came qui fonctionne longtemps correctement ? Le final sera furieux, du bon vieux western…Si on peut reprocher à Supermarché d’être parfois un peu bavard, remercions-le néanmoins de nous offrir une vision très honnête et souvent très humaine de la vie dans les favelas, loin de certains clichés, là où des damnés, englués dès la naissance, tentent de s’en sortir en gardant une certaine dignité

Clete

JE SUIS LE FILS DE MA PEINE de Thomas Sands / EquinoX / Les arènes

 Mon père n’esquissa pas un mouvement. Toujours à table, à sa place, il dominait la situation. Je me demandai alors ce qui avait bien pu arriver à cet homme. De quelle façon il avait pu se laisser envahir par le froid, la haine. Comment avait-il pu soumettre sa famille, battre son fils, le réduire peu à peu, inexorablement ? Je me demandai, oui, ce qui avait bien pu lui arriver. Ce qui nous advient à tous, nous submerge, nous durcit. Parfois nous transforme en bourreaux, prédateurs, âmes souillées, affaiblies pour longtemps. Quel est cet élan qui nous pousse à nous fouler ainsi aux pieds ? À lacérer ceux que nous aimons le plus ?

Je n’aime pas les titres à rallonge, ici j’ai tort, car celui-ci,  Je suis le fils de ma peine, convient parfaitement au texte. Vincent cherche douloureusement l’origine de la violence enfouie au fond de lui-même. Il se sonde, et par là remonte dans le temps, vers son père et ce qu’il a subi avec. En même temps, il cherche des meurtriers, des tueurs au sang froid. Il est officier de police, dur avec les autres comme avec lui-même. 

 Il veut comprendre et trouver. 

 Coincé entre deux mondes peu accommodants l’un envers l’autre, la seconde génération immigrée d’Algérie d’un côté, de l’autre la police et son grade de capitaine ; il est un combattant dans la société, il cherche le salut des innocents, des vulnérables, les protéger de la violence et de la misère sociale. Ce n’est plus un rebelle ni un révolté, il est écœuré et le dit au travers des pages incendiaires de Thomas Sands. Il rejette son entourage, son épouse, ses enfants, trouve refuge au plus profond de lui-même pour tenter de ne pas reproduire cette méchanceté ; tellement rongé par la honte qu’il éprouve une forme de claustrophobie à l’égard de son propre corps.

 Vincent est comme l’image rouge de la superbe couverture : on ne sait trop s’il s’agit d’une grenade ou d’un visage brisé.

La scène originelle de la colère familiale résonne avec l’actualité de 1986, Vincent a six ans alors qu’un homme meurt sous les coups des policiers derrière une porte cochère. Thomas Sands ne nous épargne rien pendant ce roman, certains chapitres sonts rudes, éprouvants, mais, et c’est une des forces du livre, son écriture est magnétique au point qu’il est difficile de poser Je suis le fils de ma peine. Il y a des phrases qui m’ont fendu l’âme, les rappels du passé n’ont rien d’agréable. Des pages entières sont comme des séries de coups de poings, ne vous attendez pas à une quelconque douceur, il n’y en a pas ou si peu ; Vincent est parfois désarmant, furtivement. Mais pour ça il faudra bien lire le roman dans toute son ampleur.

 L’ombre de la guerre d’Algérie et de l’histoire de l’immigration algérienne depuis les années 60 jusqu’à aujourd’hui en passant par les usines de Flins et de Poissy plane lourdement sur le roman, ce n’est bien sûr pas la première fois que la fiction s’empare de cette période. Elle est ici insérée au cœur de l’histoire familiale de Vincent et de ses parents par les récits du père et par les extraits de carnets de terrain d’un réalisme parfois difficile à soutenir écrits par un jeune photographe engagé chez les parachutistes. 

  Je suis le fils de ma peine c’est également une critique en règle des pouvoirs législatif et exécutif gérants de la France sous covid, un tableau désespéré du métier de flic aujourd’hui, un portrait de Paris encore moins désirable que chez Marc Villard, et tant d’autres choses encore. 

 Le matériel fourni par l’administration est en carafe depuis des mois. Ne sera pas réparé, encore moins remplacé. Plus de crédits, plus de pognon. Même pas assez pour payer l’essence des bagnoles de service — pour cela aussi on se côtise. On nous envoie à la guerre armé de petites cuillères. Voilà ce que disent mes flics. Nos armes de service, c’est pour se flinguer finalement. Deux mecs, un gardien, un lieutenant, se sont collés une balle le mois dernier. C’est moi qui ai reconnu les corps à la morgue. Annoncé la nouvelle à l’épouse de l’un, la copine de l’autre. Elles n’avaient même pas l’air étonnées. Plutôt soulagées, au fond. 

 L’écriture est violente, abrasive, pleine d’aspérités. Aussi dure qu’une scène de crime. Elle consume les pages et la lecture et donne un goût de cendres. Les phrases giflent, entaillent, arrachent. Le choix des citations est compliqué, pourquoi ce passage plus qu’un autre ? Il faudrait tout citer, alors pour simplifier : colletez-vous à Je suis le fils de ma peine. Le polar et le roman noir français ont bien des ténors, Dominique Manotti ou Pascal Dessaint entre autres, désormais il faudra faire avec Thomas Sands car il est dorénavant un auteur qui compte.

NicoTag

L’écriture de Thomas Sands a souvent de puissants élans de colère, après un tel déferlement il fait bon plonger dans le premier album de Thee Sacred Soul.

UNE PETITE SOCIÉTÉ de Noëlle Renaude / Rivages

J’avais rencontré brièvement Noëlle Renaude l’an dernier à Lamballe au salon Noir sur la ville. Quand je lui avais dit mon admiration pour son premier roman Les abattus, oeuvre particulièrement noire, elle m’avait répondu en gros qu’elle avait fait comme elle avait pu parce qu’elle ne savait pas trop ce que regroupait cette notion de “noir”, aux si nombreuses définitions il est vrai. Pour autant l’auteure, dramaturge connue, n’est pas une novice dans le polar ayant écrit par le passé des dizaines de nouvelles policières sous pseudonyme pour le magazine Bonne Soirée. L’une d’entre elles, Il faut un héritier, a d’ailleurs été réalisée au cinéma en 2O21 sous le titre La pièce rapportée avec notamment Josiane Balasko et Philippe Katerine à l’affiche.

Les abattus, par son ton, par son écriture, par sa noirceur plombante, déprimante, a expédié vers le vintage certains auteurs qui croyaient se la jouer fine… On pouvait reprocher à son premier opus d’avoir choisi la facilité en exposant des gens qui étaient déjà des caricatures de beaufitude dans leur vie, dans leur comportement, dans leur condition, dans leurs rêves… un monde triste, dans une France périphérique oubliée, très justement observée et rendue. L’amateur de noir peut aimer lire ces destins de personnes dans une merditude sans nom mais, tout en sachant que ces histoires finissent souvent plus mal qu’elles n’ont commencé, il ne dédaignera pas forcément quelques éclaircies, quelques beaux comportements… la fleur qui pousse sur le tas de fumier. On pouvait trouver cela dans Les abattus. Ah si, un tout petit peu quand même, Noëlle Renaude n’avait pas tout flingué à l’époque. Là, c’est une toute autre histoire. Que dalle, rien, nada, zob, que tchi, des clous !  Dans Une petite société, Noëlle Renaude remet une seconde couche plus létale, plus toxique. Tout est noir, sale, vulgaire, triste, navrant, comme dans le premier sauf que ce coup-ci, on n’est plus chez les Bidochon, c’est les Français moyens qui morflent et ça fait mal. Vous ne vous en vanterez pas non plus, mais on peut très certainement retrouver ici certains de nos petits travers, de nos sales habitudes, de nos mauvais goûts, de nos petites trahisons, de notre petit côté dégueulasse. Rien de bien grave, juste du moche qu’on cache.

Alors, si vous n’avez pas aimé Les Abattus, je crois que je vous ai déjà suffisamment fait perdre votre temps. Si vous voulez débuter dans le Noir, disons sociétal, il y a peut-être des couleuvres plus faciles à avaler. En fait, si vous n’êtes pas habitués à vous faire rentrer dedans, Noëlle Renaude, la diva punk du Noir, va vous plomber ce début d’automne et vous faire perdre le peu de crédit que vous accordiez encore à vos contemporains. Enfin, si vous avez apprécié le premier roman, foncez, celui-ci est pire.

“Tom, jeune handicapé mental, vit sous la tutelle d’une prétendue veuve et d’un homme à tout faire dans une grande demeure mal entretenue. Son père, homme d’affaires anglais, s’est suicidé une nuit dans la bibliothèque. Quand Tom, travaillé par ses pulsions sexuelles, tente d’enlever la fille prépubère des voisins, les regards convergent sur l’étrange maisonnée, qu’observe depuis longtemps déjà la comptable de l’usine d’en face. Assistante sociale, flics, détectives, voisins, badauds, tous semblent avoir leur petite idée sur ce que cachent les grilles de la maison en haut de sa pelouse.”

Il y a sûrement des quatrièmes de couverture plus dures à faire que d’autres et puis il y en a des impossibles et on ne peut que féliciter l’éditeur de s’en être sorti ici. Rivages lance le roman avec cet incident finalement mineur mais mettant en lumière une maison, centre névralgique de cette terrible Cour des Miracles. On aurait aussi pu l’introduire par l’histoire de Louise, une employée d’une usine qui pendant 30 ans va regarder ce qui se passe dans cette demeure bourgeoise sur laquelle donne son bureau. Elle va observer, épier, guetter, fureter, supputer, imaginer, cancaner la vie de cette maison. Alors, très tôt, le lecteur va comprendre qu’il s’est passé effectivement des trucs louches, la  mort mystérieuse d’une femme qui tombe et qui meurt, comme ça, pas plus. 

Et puis ça part dans tous les sens tout en restant presque à vue du cadre : la maison. Avec un réel talent d’écriture parfois minimaliste et tout simplement parfait, elle décrit des hommes et des femmes aux vies tristes, où chaque matin c’est lundi, où on survit comme on peut dans son existence sans saveur, sans couleur, sans espoir “ Yeux flasques menton qui ballotte et mémoire qui vacille, plus de doute Mignon picole”. Et à d’autres moments c’est un torrent verbal, des diatribes sans fin écrites à la kalach, sans point visible à l’horizon avant une page et demie, criblées de virgules où vous vous accrochez pour encaisser ce que vous morflez. Attention, c’est plombant mais c’est extrêmement addictif car on sait qu’un, voire plusieurs crimes, ont pu être commis dans la maison et pourraient se reproduire. 

Les personnages sont vils, l’auteure nous fait entrer dans leurs cerveaux, nous montre les dysfonctionnement de chacun, les tares, les raisonnements malades, les fuites dégueulasses, les histoires lamentables, navrantes, honteuses. Méfiez-vous des digressions qui semblent anodines, leur final vous laisse souvent K.O.. On voit bien que Noëlle Renaude a pris un grand plaisir à écrire cette histoire, partant dans des digressions très longues, vous amenant à vous demander si vous avez toujours le bon bouquin entre les mains, pour toujours rebondir sur ses pieds et recommencer à vous malmener. Aucune violence n’est visible et pourtant on prend cher. On suit Noëlle Renaude avec bonheur quand elle s’emballe pendant cinq pages sur une scène qu’elle aurait pu boucler en quelques lignes, y restant tellement elle est bien dans le dawa qu’elle a créé sous nos yeux ébahis et parfois horrifiés.

Je n’ai aucun doute sur la médiocrité de cette recension que j’ai déjà retardée plusieurs fois, conscient de ne pas être à la hauteur de l’originalité et de la liberté d’écriture de l’auteure. Pour parler simplement, Une petite société était un passage obligé pour Nyctalopes. 

Merci madame Renaude.

Clete

LE TABLEAU DU PEINTRE JUIF de Benoît Séverac / La Manufacture de Livres

 — Très bien. Ainsi tu pourras prendre le tableau.

 J’ai un moment d’hésitation. Ai-je oublié une conversation à propos d’un tableau ?

 — Le tableau ? Quel tableau ?

 — Celui du peintre juif.

 Nouveau temps de réflexion. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

 — Quel peintre juif ?

 — Les gens que tes grands-parents ont cachés dans leur grenier pendant l’Occupation. 

 — Grand-papa et grand-maman ? Ils ont caché des Juifs à Génolhac ?

À 50 ans passés Stéphane découvre une histoire vieille de 75 années. Il est marié à Irène et au chômage dans une région à l’écart. Un peu dépassé par la vie aussi. Le tableau arrive et se transforme en pomme de discorde. Le vendre et résoudre les multiples problèmes financiers du couple comme le souhaite Irène, le garder pour ce qu’il représente de courage familial ?
Stéphane, le petit-fils, a l’idée de demander le statut de Justes pour ses grands-parents auprès de Yad Vashem à Jérusalem.
On voit le couple se déchirer. Stéphane se réfugie de plus en plus à l’intérieur de lui-même, dans une histoire familiale dont il aurait souhaité être le héros à défaut de se voir comme un raté. Il ira jusqu’à s’envoler pour Israël à la demande du comité d’attribution du titre de Justes.

 Dans un récit parallèle savamment distillé, Benoît Séverac nous raconte les déboires d’Eli Trudel, l’artiste peintre du titre, et de son épouse Jeanne Fredon, dans le sud de la France puis en Espagne entre 1943 et 1944. 

 Difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue. Toujours est-il que ce voyage en Terre Sainte ne se passe pas vraiment bien. Ce pauvre Stéphane se retrouve pris dans un imbroglio avec la police israélienne, l’ambassade de France, et les experts de Yad Vashem. Avec en sus une assignation à résidence dans un appartement proche du taudis.

 “Les doutes qui m’assaillent depuis plusieurs semaines reviennent à la charge, encore plus forts. Qu’est-ce qu’il va m’arriver si je n’obtiens pas la reconnaissance que j’espère pour mes grands-parents ? Cela n’empêchera pas que ce qu’ils ont fait était grand et beau. Cela n’empêchera pas que ce sont eux qui l’ont fait, et pas moi. Donc qu’ils soient reconnus comme Justes ou pas ne changera rien à ma faillite et à mon incapacité à rebondir.”

L’écriture de Benoît Séverac est précise, on sent que chaque mot est à sa place. Se dégage aussi une certaine ferveur de la part de l’auteur pour cette histoire.
 Le Tableau du peintre juif  est sérieusement documenté, les remerciements détaillés sont à ce titre éclairants, c’est rare et mérite d’être souligné. Ce n’est pas un roman policier, plus un roman noir, ou plutôt gris anthracite, une énigme où l’enquête prévaut sur le reste. Quelle est l’histoire de ce tableau coincé dans les plis de l’Histoire ? Qui sont vraiment Eli et Jeanne Trudel ? Quel est le but de leur fuite vers l’Espagne ? Voilà ce à quoi Stéphane devra répondre s’il veut retrouver tout ce qu’il a perdu lors du premier tiers du roman.

 Stéphane, voilà un personnage ambivalent, on ne sait jamais s’il est idéaliste ou superbement naïf tant il fait preuve d’une obstination sans bornes pour un projet qui est au choix tout à fait honorable ou carrément catastrophique. On le voit se perdre, se tromper lui-même avec acharnement. Est-il attendrissant ou simplement détestable ? Son entêtement le mènera pourtant bien vers le bout d’un chemin. C’est une véritable odyssée qui lui permettra de découvrir sa vérité, d’évacuer ses peurs, ses fautes, et enfin de faire face à ses contradictions.

NicoTag

LE TEMPS EST LA PLUS GRANDE DISTANCE de Larry Fondation / 10/18

Time Is The Longest Distance

Traduction : Romain Guillou

Étudiant brillant, Lawrence préparait une thèse sur les écrivains Nathaniel Hawthorne et Nathanael West quand il a perdu pied. Dépression, dégringolade, pour échouer sur les trottoirs de Los Angeles. Entre démence et lucidité, Lawrence survit dans un monde cabossé. Hanté par son passé et ses lectures, il confond les opérations de police de la ville et les procès des sorcières de Salem, ressasse ses vieux cours de biologie et tâche tant bien que mal de se raccrocher au peu qui lui reste : ses rassurantes superstitions, les corbeaux qu’il côtoie, et Bekah. 

Ce n’est que tout récemment que le nom de Larry Fondation a été porté à ma connaissance et ma curiosité fut immédiatement piquée au vif. Avec la récente réédition au format Poche, chez 10/18, de son roman Le temps est la plus grande distance, mon prétexte pour découvrir son œuvre fut tout trouvé. 

Une lecture bien singulière que ce livre. J’aime les lectures singulières même si elles sont imparfaites ou difficiles. Il faut des lectures singulières. Elles ont le pouvoir d’élargir notre horizon littéraire, de nous rappeler qu’il y a tout un monde à l’écart de la norme. Ce sont les livres dont je me souviens le mieux, qui me posent question, sur lesquels parfois je bute ou dont je ne sais que penser. En parler, en revanche, n’est pas forcément évident. 

Que dire de Le temps est la plus grande distance ? C’est un roman sombre et chaotique. Un livre court mais qui marque par son âpreté. Une plongée assez radicale dans les bas-fonds de Los Angeles par lesquels Lawrence, personnage principal, est aspiré et dévoré. Une perte de repères tant pour Lawrence que pour le lecteur. Point de lumière ici, que des ombres dans l’obscurité. Une réalité brutale mais confuse. 

Mais au-delà de l’histoire, il y a cette plume, cette écriture si particulière. Une dimension poétique très prédominante. Des passages entiers en vers et de très courts chapitres (si tant est que l’on puisse parler de chapitres) se présentant comme des bribes de pensées égarées. Certains parlent de puzzle et il y a de ça. Il nous faut tenter d’emboîter les pièces les unes dans les autres. Un exercice pas évident mais prenant. J’ai néanmoins l’impression que, comme souvent pour ne pas dire toujours, la poésie souffre ici de la traduction (à l’image d’un Bukowski par exemple). Il est aisé, je pense, de se faire une fausse impression du roman en français. A lire, peut-être, plutôt dans sa langue d’origine pour en saisir toute la puissance.

Le temps est la plus grande distance ne plaira pas à tout le monde. C’est une certitude. C’est un roman exigeant, non pas par sa taille, mais par ce qu’il dit et la façon dont il le fait. Ne vous y trompez pas, c’est même au-delà du roman. Attendez-vous plus à un poème tortueux, urbain et noir de crasse. Larry Fondation nous embarque là où personne ne souhaite finir.

Brother Jo.

FAIRE BIENTÔT ÉCLATER LA TERRE de Karl Marlantes / Calmann-Levy

Deep River

Traduction : Suzy Borello

Mis en lumière en cette rentrée 2022 (notamment avec l’invitation de l’auteur au Festival America de Vincennes ces jours-ci), le copieux roman Faire bientôt éclater la terre devrait confirmer le travail de Karl Marlantes. Je dis « devrait » car pour moi, il s’agit avant tout d’une première rencontre. Cela fait pourtant une dizaine d’années que le natif de l’Oregon, ancien lieutenant des Marines, militaire au parcours brillant, a publié en France un roman, Retour à Matterhorn (2012), et un récit, Partir à la guerre (2013), chez le même éditeur. Aux racines de Faire bientôt éclater la terre, l’ascendance finlandaise de l’auteur et un attachement fort à l’histoire et aux paysages de l’Oregon, sur la côte nord-ouest des Etats-Unis.

Fuyant l’oppression russe du début du XXe siècle, trois jeunes Finlandais, Ilmari, Matti et leur soeur Aino, émigrent aux États-Unis, dans une colonie de bûcherons près de la Columbia River.

Abattre les arbres de la région se révèle une activité lucrative pour les patrons, d’autant qu’aucune loi ne protège les ouvriers. L’impétueuse Aino décide donc d’organiser un embryon de syndicat et lance une série de grèves violemment réprimées, tandis que ses frères tentent de bâtir leur nouvelle existence.

Au fil des ans, entre amours parfois tragiques, épreuves et rêves brisés, la fratrie va poursuivre sa quête d’une vie meilleure.

Saisissante de vérité, cette saga familiale raconte aussi bien les beautés de la forêt primaire et les ravages causés par son exploitation que les combats d’une génération entière en proie aux remous d’une Amérique qui se construit à toute vitesse.

On ne s’empare pas d’un roman de 800 pages denses sans une certaine appréhension. Personne n’a envie de se retrouver enseveli sous un tas de bûches, n’est-ce pas ? Il suffit de peu de temps pour entrer dans la fratrie Koski, comprendre leurs espoirs et leurs colères et se sentir emporté par l’Histoire, de la Finlande sous domination tsariste au tournant du XXe siècle jusqu’en Amérique. Car le roman de Karl Marantes qui balaie plusieurs décennies est un grand roman sur l’immigration, un grand roman social, un grand roman historique. Karl Marlantes irrigue son microcosme oreganien en le rattachant aux grands bouleversements de l’époque (migration, mouvements sociaux, Première guerre mondiale, Prohibition…) Il s’intéresse à une composante particulière de l’ensemble des populations qui pris la direction des Etats-Unis pour s’y construire une nouvelle vie, les Finlandais et Suédois, pas si incompréhensiblement que cela entraînés vers des régions forestières en pleine frénésie d’exploitation. Les nouveaux venus sur la terre d’Amérique, sans la maîtrise de l’anglais, comptent sur la présence et les réseaux de leurs compatriotes pour mettre un pied à l’étrier. Et sur le boulot. Du boulot, il y en a à cette époque dans les forêts primaires de la côte Pacifique, dans des conditions dantesques, pour le compte d’entrepreneurs avides ou brutaux. Si certains voient des opportunités d’ascension dans un contexte considéré avec une certaine fatalité (il y aura toujours des gros et des petits poissons. Au moins l’Amérique permet le rêve de réussite individuelle), d’autres s’indignent de l’injustice d’un tel système. Aino, la sœur, déjà politisée avant son exil, se jette à corps perdu dans la défense des travailleurs du bois, au travers des actions du syndicat des IWW (International Workers of the World) ou Wobblies comme on les appelait. Karl Marlantes nous plonge dans le quotidien de ses cadres et militants, voués à la lutte mais en butte à une répression souvent féroce. C’est un des aspects d’un roman très tourné vers la condition prolétarienne des immigrants (bûcherons, employés de conserverie), vers le monde du travail et des activités économiques tout court. Karl Marlantes a travaillé sa documentation et il est porté par une obsession réaliste presque maniaque. Alors un chantier d’exploitation forestière, un village de pêcheurs, une ville en plein boom par exemple deviennent une fresque de gestes, de bruits, d’odeurs caractéristiques (sueur, feu de bois, graisse mécanique, relents de cuisine et de lessive, sang et merde) sous sa plume.

Le paysage et la géographie (légèrement grimée pour les besoins de la fiction) bénéficient également de ce souci pointilleux. Forêts et montagnes, rivières et fleuves (avec le Columbia et son estuaire en pivot), brouillards et pluies s’incarnent de manière vive, toile de fond solide des agitations humaines. Solide mais pas indestructible. Karl Marlantes ne reste pas neutre à ce sujet. Il y a quelque chose de tragique à constater que les humains défoncent une nature préservée depuis des centaines d’années et si la taille des troncs les impressionne, ils n’en rasent pas moins un environnement unique pour le soumettre à leurs besoins. Le mystique Ilmari est presque le seul à ressentir ce sacrilège dont il tire parti pourtant. Il garde jusque dans la mort un lien avec la vieille Amérindienne qui vit dans son voisinage, conscience écologique et métaphysique d’un monde bouleversé.

Comme toute épopée qui se respecte, Faire bientôt éclater la terre regorge de personnages et Karl Marlantes est capable de délicatement les nuancer, s’écartant ainsi d’un manichéisme facile. Montrés dans leur quotidien, de façon prosaïque, ces êtres luttent et perdent, tombent et se relèvent, s’adaptent à des règles qu’on leur impose ou tentent de s’en affranchir . Ils essaient au final de préserver leur identité et leur culture et de tirer leur épingle du jeu selon leurs convictions, tout en étant ballottés par les bouillons du melting pot américain. Ils ne peuvent qu’évoluer aux frontières mouvantes du bien et du mal, tantôt au-dedans, tantôt au-dehors, et c’est ce qui les rend terriblement vivants et attachants.

Incontestablement, un roman fait du bois qui soutient et sublime les grandes œuvres.

Paotrsaout

UN BON INDIEN EST UN INDIEN MORT de Stephen Graham Jones / Rivages

The Only Good Indians.

Traduction: Jean Esch

Un bon Indien est un Indien mort” signe l’arrivée de l’auteur amérindien Stephen Graham Jones chez Rivages. Il a déjà une trentaine d’ouvrages à son actif, un seul chez nous, et met ici en lumière des jeunes issus, comme lui, de la tribu des Blackfeet. Nombreux sont maintenant les auteurs amérindiens à raconter l’histoire et le présent de leur peuple. On pourra maintenant ajouter à cette liste Stephen Graham Jones, tout en notant sa grande différence dans le contenu avec des écrivains comme Joseph Boyden, Louise Erdrich, Tommy Orange ou Sherman Alexie. Par sa description d’une jeunesse indienne désorientée, on pourrait le rapprocher un tout, tout petit peu de Ici n’est pas ici de Tommy Orange. 

« Quatre amis d’enfance, qui ont grandi dans une réserve amérindienne du Montana, sont hantés par le fantôme d’une femelle élan. Dix ans auparavant, ils ont massacré un troupeau lors d’une partie de chasse illégale. » 

Ben ouais, ce ne sont pas des mauvais bougres, nos quatre gugusses, sont juste un peu cons. Ça partait pourtant d’une intention louable et puis ça a merdé gravement. Et dix ans après, ils vont payer pour leurs fautes. Leur connaissance beaucoup trop limitée du « catéchisme » indien fait qu’ils ne comprennent pas tout de ce qui commence à se tramer autour d’eux. Faut vraiment pas plaisanter avec les coutumes chez les Blackfeet parce que la réponse divine est terrible. Le pardon, la miséricorde, pas en catalogue. Quatre amis séparés par la vie, deux sur la réserve et deux en dehors, vont affronter un ennemi invisible, invincible et cruel. Le roman est particulièrement addictif, surprenant par ce climat inquiétant et constant d’incertitude basculant souvent dans l’effroi, l’horreur. Predator version Blackfoot.

Un bon Indien est un Indien mort  offre, par ailleurs, un bel instantané sur une jeunesse amérindienne désorientée comme chezTommy Orange. Mais surtout, ne désirant pas non plus égarer les plus sensibles, sachez que si Jones fait nouvellement dans le polar et dans le noir comme ici, il est surtout connu comme un spécialiste de littérature d’horreur, un peu comme Lansdale à ses débuts, d’ailleurs cité en fin d’ouvrage comme une grande référence. Et du coup, l’auteur n’a pas pu s’en empêcher, il s’est pas mal lâché et  quelques scènes tournent de manière très prononcée au massacre, à la grande boucherie. On est très loin des facéties de Un blues de coyote de Christopher Moore.

Ça rigole pas dans le Montana, les dieux y sont particulièrement ombrageux et ça pique quand même un peu. Mais quand on a bien intégré la mise en garde, Un bon Indien est un Indien mort s’avère être un effroyable petit joyau rock n’roll.

Clete

PS: Entretien à America à venir.

NOUS ÉTIONS LE SEL DE LA MER de Roxanne Bouchard / L’aube

 Catherine Day s’ennuie sec dans sa vie de citadine, elle démissionne et s’en va. Elle se retrouve en Gaspésie, une péninsule québécoise, à Caplan, un village posé entre la route 132 et l’océan. Un ou deux bistrots, une poignée de navires, rien à faire que regarder l’eau et le ciel, écouter les jurons des vieux pêcheurs. Catherine est là pour un rendez-vous.
Elle fait connaissance avec les locaux, Renaud le barman, sa logeuse Guylaine, les pêcheurs Vital Bujold et Cyrille Bernard, le curé Leblanc. Elle discute avec eux, ne comprend pas trop pourquoi elle reste puisque son lieu de rendez-vous a brûlé deux mois plus tôt.
Malgré des dialogues nourris et parfois crus et drôles, « Nous étions le sel de la mer » avance assez lentement dans la première partie.
Un matin Vital Bujold revient au port avec un cadavre dans son filet.

― Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.

 Ils se sont approchés, lentement. Ils ont pris doucement le corps des mains de Cyrille qui s’est relevé, trempé d’elle. Il est resté un moment immobile, hébété, à les regarder faire, puis il est sorti du bateau et s’est dirigé vers la camionnette. Au passage, il m’a jeté un regard vide d’homme dépouillé qui n’a plus d’endroit où échouer sa peine. J’ai pris ce regard et l’ai logé au fond de mes pupilles, là où il restera longtemps rangé comme l’image du désarroi.

C’est à partir de ce moment du roman qu’entre en scène Joaquin Moralès, personnage qui reviendra plusieurs fois sous la plume de Roxanne Bouchard (ce roman a été publié initialement en 2014 au Canada). Le sergent vient tout juste d’être muté au poste de police Bonaventure, un peu plus loin sur la côte. Il vient de la banlieue montréalaise, n’a pas du tout les manières ni les usages de cette côte sauvage, rude avec les gens du coin. Avec lui, ou plutôt malgré lui, le livre prend une brusque accélération.

Deux enquêtes vont alors avancer parallèlement. Bien évidemment elles sont en relation même si l’une est policière, assez classique, et l’autre bien plus personnelle, presque généalogique, et surtout d’une grande sensibilité.
On comprend très vite ce que cherche Catherine Day, les prologues de chaque partie nous renseignent suffisamment, mais ne comptez pas sur moi pour le révéler.
Quant à Joaquin Moralès, il est confronté à un monde dont il ignore tout. Cette péninsule est peuplée de taiseux dont les liens sont compliqués à délier. On le voit tenter de surnager dans ce nœud de silences que lui imposent les gens qu’il interroge, ce qui donne des situations franchement absurdes, voire burlesques. Et quand enfin ils lui parlent, il s’agit de dégager une vérité bien enfouie sous les mensonges, truffée de patois et d’expressions biscornues, un peu trop parfois d’ailleurs, notamment les dialogues avec Renaud et Vital.

Le roman se poursuit avec ces deux enquêtes, ou plutôt avec une quête familiale et ce qui ressemble à une affaire policière. Joaquin Moralès et Catherine Day sont deux solitaires malgré eux. L’un fait penser à un Buster Keaton moderne, rien ne tourne comme il veut. L’autre affronte une grande tristesse et ne sait pas quoi faire de sa liberté fraîchement acquise.
L’affaire est classée un peu vite au goût de Joaquin Moralès. Il sent bien que les gens autour de lui cachent des choses au sujet de la navigatrice retrouvée dans le filet du marin. Les bouches se ferment trop vite quand il pose des questions un peu précises, de plus sa totale méconnaissance de la mer ne l’aide pas, tout comme le coroner Robichaud qui délivre le résultat de l’enquête avant même son début. Tout va mal pour Moralès, mais il n’est pas homme à se laisser conter des histoires, et n’hésite pas à rouvrir de vieux dossiers, quitte à bousculer un ou deux notables.

 Nous étions le sel de la mer tangue avec ces deux personnages qui se croisent sans se voir, s’évitent pendant un temps, et finissent par discuter et nous emmener vers une conclusion haletante. Nico Tag

Il y a le sel de la mer de Roxanne Bouchard et il y a celui de la terre.

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