« Dans sa librairie en Corse, Sébastien Bonifay a lu compulsivement de la littérature noire américaine. En 2016, alors que Trump est à peine élu, il part aux États-Unis sur un coup de tête rencontrer les auteurs de son panthéon personnel. Qu’ils soient illustres ou inconnus, ils racontent tous l’Amérique des marges, celle des oubliés et des perdants, celle d’où ils viennent.« 

Sébastien Bonifay, journaliste corse devenu libraire, puis redevenu journaliste, se paye le luxe d’aller à la rencontre de certains de ses auteurs préférés du roman noir américain et ce sur leur propre territoire. Certains des auteurs figurants dans (Not) born in the USA : sur la route, à la rencontre des écrivains américains étant fortement appréciés chez Nyctalopes, que l’on dise quelques mots sur ce livre est bien évidemment on ne peut plus normal.

2016, ça fait déjà loin, très loin. Il s’en est passé des choses en 10 ans aux Etats-Unis. Mais c’est bien cette année-là que Sébastien Bonifay, qui a déjà l’habitude (et disons le, les moyens) de faire des road trips aux Etats-Unis sans GPS et pour le plaisir, décide d’entamer son premier voyage là-bas (il y en aura plusieurs entre 2016 et 2018) pour aller tailler le bout de gras avec une belle poignée d’auteurs. Point d’autrices ici, il faut le souligner, mais Sébastien s’en explique un peu dans le livre.

L’équipée littéraire débute à Chilicothe, Ohio, avec rien de moins que celui que j’estime être le meilleur d’entre tous, j’ai nommé Donald Ray Pollock. Si j’ai déjà eu la chance de rencontrer Pollock et de m’entretenir avec lui, cela ne se sera pas pour autant passé directement là où il puise l’inspiration pour ses incroyables livres. J’ai beaucoup apprécié que Sébastien Bonifay aille à sa rencontre avec notamment en tête Knockemstiff, Ohio, son premier recueil de nouvelles dont on ne fait pas assez les éloges. Bien que frustrante car forcément trop courte, la rencontre ne déçoit pas et Pollock est fidèle à lui même, soit pas du tout dans la posture de l’écrivain.
Après Pollock, rendez-vous avec Chris Offutt, l’auteur de Sortis des bois ou Kentucky Straight. Tout de suite une autre ambiance mais il faut reconnaître la sympathie du bonhomme qui lui ouvre ici grand ses portes.
Puis improvisée sur place, en dernière minute donc, on a presque eu le droit à un moment privilégié avec le discret Daniel Woodrell (Un hiver de glace…), mais l’entretien n’aura finalement jamais lieu. La faute à pas de chance. Ça ne peut pas marcher à chaque fois mais c’était bien tenté.
Vient alors une rencontre, à Chicago, avec un certain Stuart Dybek que je découvre. Assez peu connu en France (mais vivement apprécié de Daniel Woodrell, semblerait-il), car auteur de poésies et de nouvelles très discrètement traduit ici (Les quais de Chicago…). Personnage assez touchant, qui ne manque pas d’appétit et parait particulièrement bien connaître sa ville dont le froid hivernal nous gagne même à travers ces quelques pages.
Après Chicago, direction New-York dans le quartier populaire de Red Hook avec l’écrivain noir américain James McBride (L’oiseau du bon dieu, La couleur de l’eau…). S’ils discutent finalement assez peu de littérature, on prendra bien le pouls du climat social local, présent comme passé.
A Denver, Colorado, ce sera une autre ambiance avec Benjamin Whitmer (Evasion, Les dynamiteurs…). Longue promenade en bagnole en plein décalage horaire pour notre journaliste, le temps de traverser oralement l’oeuvre du bonhomme en voyant les paysages défiler. Une promenade avec son lot de décors un peu glauques et d’histoires personnelles à l’image de ses romans noirs appréciés de Sébastien Bonifay.
A Denver, Colorado toujours, Sébastien va s’attaquer au plus gros morceau de ses différents voyages qui lui ont permis d’aboutir ce livre. Si on se l’imagine toujours à Los Angeles, c’est bien à Denver que vit le sulfureux et bien souvent imbuvable James Ellroy. (Le Dahlia noir, American tabloïd, Le grand nulle part…) Sébastien a très justement anticipé le fait que les lecteurs de son livre allaient forcément se demander comment il avait décroché un entretien avec l’un des auteurs les moins commodes, à son domicile qui plus est, et comment allait-il s’en sortir pour ne pas ses faire bouffer tout cru. La première interrogation est vite éclairée puisqu’il nous fait le récit de sa première rencontre avec Ellroy, alors qu’il était libraire et qu’il organisait en Corse son premier festival littéraire. Une rencontre redoutée mais qui s’est si bien passée que cela lui a permis de s’attirer les faveur d’Ellroy. Néanmoins, la deuxième interrogation restait un peu en suspens car il demeure tout de même complètement imprévisible. L’entretien se passera une fois encore étonnamment bien avec pourtant son lot de surprises. Pas sur que ses détracteurs l’apprécieront plus car difficile d’excuser certains de ses comportements en interview ou autre – j’ai moi même pu le voir à l’oeuvre – bien qu’il fasse clairement le show pour vendre ses livres avant tout. Les plus curieux ne seront ici pas déçus. On plaint quand même un peu les serveuses de ce qui est l’un des restaurants ou Ellroy à ses habitudes, où même là il fait le show, ce qui prête à rire ou à irriter d’autant plus. Mais il fallait oser aller chercher la bête dans sa tanière !
Un autre auteur imprévisible, bien que sympathique, et d’origine amérindienne cette fois, c’est Eddie Chuculate à Manhattan, Kansas. Jamais entendu parler ? Moi non plus ! Auteur de peu de livres, il n’a pour l’instant jamais été traduit en France. Une rencontre qui commence par un achat d’herbe et que le facétieux Eddie Chuculate pimentera ensuite, à sa façon, en surprenant plus d’une fois son interlocuteur par ses comportements un peu versatiles mais au final assez drôles. A l’évidence, Manhattan, Kansas, n’a absolument à rien à voir avec Manhattan à New-York. La huitième plus grosse ville de l’État avec à peine plus de 50 000 habitants est à l’image des trous paumés à l’américaine comme on se les imagine souvent.
Enfin, Sébastien Bonifay conclut son livre par un périple à travers quelques vastes Etats pour aller à Portland s’entretenir avec Willy Vlautin (Devenir quelqu’un, La route sauvage…), écrivain et musicien. Connu pour être un mec sympa et accessible, avec une œuvre relativement mélancolique qui fait la part belle aux classes populaires, il fait complètement honneur à sa réputation. Simple mais habité, il a la conversation très naturelle et sincère. Une bonne façon de conclure ce livre qui contient autant de profils d’écrivains qu’il y a de romans noirs.

Sébastien Bonifay écrit ici un livre sans réelles prétentions mais qui régalera les passionnés d’une certaine littérature américaine. D’autres curieux pourraient y trouver leur compte. Toutes ces rencontres mises bout à bout donnent à voir un genre littéraire, en l’occurrence le roman noir, dans toute sa diversité et avec pour guide les premiers concernés directement dans les décors qui nourrissent leurs œuvres. Pour citer Donald Ray Pollock dans notre propre entretien, qui citait lui même Eudora Welty :

« Rien ne se passe nulle part. »

Brother Jo.