Zones à défendre est un roman de Bénédicte Dupré la Tour qu’on attendait particulièrement à ce tournant du second roman. Je vois que certains ne suivent pas… ne voient pas quand on s’enflamme pour un roman sorti dans l’anonymat chez un petit éditeur et qui vous offrait un western héroïque où les femmes faisaient feu et mieux que les hommes. Baroque, réjouissant, flamboyant, une poudrière ! C’était le magnifique Terres promises en 2024 aux Editions du Panseur. 

« Après cinq années à l’étranger, Clémence, la trentaine, revient en France. Elle doit piloter la création d’un centre de stockage de déchets dans le village de Saint-Romain. Ce village, elle le connaît bien, malheureusement : c’est celui où vit sa mère, Sylvie, tombée dans le complotisme au moment du Covid. Son frère, Tristan, poète anarchiste, gravite lui aussi dans les marges. Tiraillée entre sa loyauté familiale et sa fidélité à l’entreprise, Clémence devra amadouer Sylvie, rétive à l’idée de convertir quelques arpents de forêt en champ d’ordures, et parer aux incessantes critiques de son frère. » 

On dit adieu aux plaines de l’Ouest, on quitte nos rêves de gamin et on se retrouve avec Clémence le nez dans les ordures et déchets. Elle doit négocier le projet d’exploitation d’un site d’enfouissement des déchets pour sa boîte multinationale. C’est une experte, une pro qui sait gérer les millions de dollars dont elle est responsable, amadouer les élus locaux, gommer les réticences normales, dézinguer la concurrence, ne craint qu’une ZAD (elle arrivera) mais elle maîtrise, juste un peu fragilisée par une séparation et passé la trentaine peut-être que c’est plus douloureux.  

Seulement, cette jeune femme dissimule une fêlure qui concerne toute sa vie d’avant : le village, sa mère possessive, son frère écrivain sans écrit en voie de marginalisation sans retour possible, les fêtes d’autrefois, la maison… Elle risque de perdre pied et c’est cette possible chute que Bénédicte Dupré la Tour va nous conter durement, sans fard, parfois avec une outrance pouvant provoquer un dégoût et salissant inutilement un petit peu plus l’infortunée Clémence, la bien nommée. On tombera de haut…

On regrettera, comme dans le premier roman, l’absence de personnages masculins forts, les hommes brillant par leur absence, leur mort ou leur vacuité. Mais peut-être est-ce une volonté? Toujours dans les regrets, on trouvera forcément beaucoup moins d’envolées lyriques que dans Terres promises, (le sujet s’y prêtant moins certainement) et elles ne sont offertes qu’aux zadistes, les nouveaux héros du XXIème siècle ? 

En revanche, à nouveau, quelle maîtrise du récit dans ce regard dur sur le monde de l’enfouissement des déchets en France. Un nouveau bel exemple de corruption à la française avec ses marchés truqués, rien de nouveau c’est certain mais c’est finement conté… il faut dire que c’est du Bénédicte Dupré la Tour et un jour tout le monde reconnaîtra sa plume. Beaucoup d’histoires, de légendes urbaines récoltées qu’on aurait aimées plus développées. Si comme dans son premier opus, un humour noir cannibale hante le roman et permet d’évacuer un temps le blues qui nous noie, on retiendra néanmoins l’âpreté, le sale, le sordide, la sale impression, le malheur à venir comme dans le terrible et exceptionnel premier roman de Lize Spit Débâcle. 

Zones à défendre, un roman à défendre ! 

Clete.