Chroniques noires et partisanes

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LES TROIS RIVIÈRES de Tiffany Quay Tyson / Sonatine.

Three Rivers

Traduction : Héloïse Esquié

« Claviériste d’un groupe de pop chrétienne minable, Melody Mahaffey traîne depuis trois ans son mal-être sur les routes des États-Unis. Lorsqu’elle reçoit un message de détresse de sa mère, Geneva, avec qui elle entretient une relation difficile, elle décide de revenir à la ferme des Trois Rivières, cette vaste propriété à l’abandon dans le sud du pays, que sa famille continue d’appeler « la maison ». Là, elle découvre avec stupeur que son père est mourant et que Geneva a déserté le foyer conjugal pour effectuer une retraite spirituelle. Alors qu’une pluie torrentielle s’abat sur la région, et que le Mississippi entre dans une crue sans précédent, un fugitif et son jeune fils trouvent refuge sur la propriété. À mesure que la terre se désagrège sous les flots, des rancunes, des mensonges et de sombres secrets refont surface, prêts à tout emporter sur leur passage. »

Une fois de plus, j’avais remarqué Un profond sommeil, second roman de l’autrice américaine Tiffany Quay Tyson, paru en 2022 chez Sonatine, mais j’ai certainement manqué de temps pour le lire. C’est désormais son premier roman, Les Trois Rivières, qui se voit publié chez Sonatine, l’occasion pour moi de me rattraper et de découvrir un peu tardivement une autrice dont j’ai entendu du bien et qui semble avoir trouvé son lectorat.

Bienvenue dans le Sud des Etats-Unis, une nouvelle fois cette année chez Sonatine, souvenez vous le roman Nos derniers jours sauvages d’Anna Bailey. On ne va pas se mentir, c’est une destination littéraire que l’on aime bien. Cette fois-ci nous partons à la rencontre de trois personnages, dont les trois histoires se dévoilent à nous sur une période de trois jours et dont le climax se déroulera à Trois Rivières. Je vous laisse vous amuser à chercher la symbolique derrière le chiffre trois… Il y a Melody, la musicienne catho paumée et un peu exaspérante qui quitte du jour au lendemain son groupe de musique chrétienne (c’est tellement américain…) pour s’en retourner vers sa famille, Geneva, sa mère, qui est gentiment perchée et pas moins paumée, et enfin Obi, un homme des rivières qui vit en marge de la civilisation avec son jeune fils, et qui va commettre par mégarde un crime qui va mettre en péril l’équilibre de son quotidien. Trois personnages qui se retrouvent submergés par les évènements, au propre comme au figuré. Trois histoires, trois trajectoires de vie qui vont finir par se percuter de plein fouet.

Dans une première partie plutôt lente, Tiffany Quay Tyson, prend le temps de poser le décor et de bien développer ses personnages, nous laissant le temps de nous familiariser avec leur vie et leur personnalité. S’en suit une deuxième partie, aux allures de déluge cataclysmique, où tout s’enchaîne sans temps mort. Son écriture, plutôt fluide et bien maîtrisée pour un premier roman, a les qualités requises pour maintenir sans difficulté l’attention du lecteur et installer une atmosphère plutôt convaincante. Pour autant, si on sait bien qu’on est dans le Delta du Mississippi, la dimension mystico-religieuse pas très subtile de l’histoire m’a semblé un peu rébarbative sur la longue et pas franchement passionnante non plus. Religion qui est néanmoins un peu questionnée, mais pas trop non plus… Le livre de Tiffany Quay Tyson trouvera certainement une résonance plus importante chez les femmes qui pourront s’identifier plus facilement aux personnages de Melody et Geneva, dont l’histoire soulève des sujets tels que la foi, l’hérédité, la transmission, la famille, la rédemption et bien évidemment l’amour.

Avec Les Trois Rivières, Tiffany Quay Tyson signe un premier roman de southern gothic à la narration solide mais demeurant un peu inégal, qui manque peut-être d’une certaine maturité. Quoi qu’il en soit, c’est un premier roman prometteur et si son second a apparemment confirmé un certain talent pour l’écriture, celui-ci a déjà de quoi plaire.

Brother Jo.

LES QUELQU’UNES d’Amélie Hamad / Le Gospel.

« Elles ont grandi dans une petite ville ouvrière du Nord où l’on s’ennuie, où tout se sait, où il n’y a pas d’avenir. Leur amitié est un havre fait de secrets, de joies et de chagrins partagés, d’une passion commune pour les faits divers et de séances de spiritisme forcenées. À la sortie de l’adolescence, Insaf part étudier la médecine à Lille, quand Mandy, elle, reste. L’une découvre la vie en colocation, ses premières fêtes, et entrevoit un futur tout tracé. L’autre enchaîne les jobs laborieux, et ressasse le passé. Un crime local en particulier, un féminicide datant des années 1990, l’obsède ; quels secrets l’usine désaffectée des Mourons peut-elle cacher ? Aux yeux de Mandy, seule Insaf peut lui venir en aide. »

A en croire internet, Amélie Hamad est une poétesse dans la trentaine, déjà publiée à plusieurs reprises dans quelques revues. Les Quelqu’unes, avec du William Blake en couverture, est son premier roman noir. Ça sort chez la maison bordelaise Le Gospel.

Un décor planté dans le Nord de la France, un crime, une pointe d’ésotérisme et une dimension sociale annoncée, nous avons bien là les bases d’un potentiel roman noir. Deux jeunes amies, perçues comme « gothiques » dans leur adolescence, ont pris des voies différentes pour s’engager dans la vie d’adulte, l’une quittant d’ailleurs les Mourons (un nom évocateur…), mais les deux finissant pas se rapprocher à nouveau en s’improvisant enquêtrices. De là, le passé refait surface et les souvenirs que l’on visite sont mis à l’épreuve d’une réalité trouble et parfois difficile. Une histoire qui nous plonge dans une atmosphère grise où grandir n’enchante pas forcément et où être une jeune femme qui se confronte aux hommes comporte les risques que l’on connaît. Néanmoins, pour nos deux protagonistes, c’est aussi l’opportunité de réaliser qu’une amitié peut être un solide rempart, bien qu’imparfait, face à l’adversité.

Entre emails, blogs, sms ou autre journal intime, Amélie Hamad n’hésite pas à diversifier la forme pour ancrer son histoire dans son époque. Elle tâche également de rester dans une langue plutôt simple, certainement pour que la jeunesse de nos deux protagonistes reste perceptible. Tout est relativement fluide même si, à mon sens, cela manque un peu de corps, d’épaisseur, pour ne pas donner l’impression que l’on reste en surface. On perçoit bien la volonté d’Amélie Hamad, on ressent également la tendresse évidente qu’elle a pour ses personnages, mais cela reste un peu trop « gentillet » et attendu pour véritablement faire mouche. Peut-être que le roman s’adresse avant tout à un lectorat jeune, pour ne pas dire adolescent ? Ou peut-être est-ce juste moi ? Dans tous les cas, sans réel déplaisir à la lecture, je suis passé un peu à côté du potentiel du livre.

Les Quelqu’unes est un roman noir ancré dans son temps et dans son environnement, plus féminin que de coutume et au propos pertinent, mais auquel il manque le petit quelque chose qui peut faire la différence, malgré d’éventuels défauts. Restons curieux de la suite.

Brother Jo.

LES MEILLEURS D’ENTRE NOUS de Infernus Iohannes / Seuil.

Dans un monde noyé sous une pluie éternelle, deux policiers errent parmi les ruines d’une civilisation dissoute, incapables de distinguer les vivants des morts, le réel du délire. Dépouillés, perdus, parfois déjà cadavres sans le savoir, ils s’acharnent pourtant à « enquêter » : retrouver des voleuses fantasmées, reconstituer un crime qui semble les impliquer eux-mêmes, sauver ce qu’il reste d’un ordre disparu.

Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques : clowns promis au peloton, prêtres analphabètes brandissant Frankenstein comme texte sacré, vieilles chamanes qui invoquent des esprits interdits, révolutionnaires fanatiques rééduquant les valets des riches, enfants à naître qui complotent dans l’ombre du ventre maternel, exorcistes épuisés errant dans les sous-bois.

L’événement littéraire de la rentrée 2026, c’est certainement Antoine Volodine (hétéronyme de Jean Desvignes) qui apporte une conclusion au mouvement littéraire dit du « post-exotisme » qu’il a créé vers 1990. L’oeuvre d’Antoine Volodine, relativement pléthorique (48 romans sous l’étiquette post-exotisme !), a fait du lui un écrivain certes atypique, mais néanmoins incontournable du paysage littéraire français, voire au-delà de nos frontières puisque même l’américain John Darnielle, avec qui je m’étais entretenu, le cite comme référence.

Cette conclusion du mouvement post-exotique, intitulée Retour au goudron, fera certainement date dans l’édition, mais peut-être avant tout du fait de la démarche elle-même. En effet, celle-ci se traduit par la publication en simultané de onze livres chez onze éditeurs différents. Ainsi, les éditeurs font le choix de privilégier l’œuvre littéraire plutôt que l’objet commercial exclusif. On ne peut que saluer cela. Ces onze livres sont signés Infernus Iohannes, un collectif fictif puisque rassemblant les différents hétéronymes de Jean Desvignes qui furent les voix du post-exotisme.

Je ne suis pas spécialiste du post-exotisme, de loin pas, puisque je n’ai lu que Black village publié sous l’hétéronyme Lutz Bassmann en 2017. Mais curieux, toujours, j’ai voulu tenter au moins l’un de ces onze livres et mon choix s’est porté sur Les meilleurs d’entre nous publié aux éditions du Seuil. Un choix qui s’est fait un peu par hasard, tout simplement intrigué par le résumé.

Parlons en, du résumé. Plusieurs lignes évoquent une enquête menée par deux policiers errant parmi des ruines. Résumé un peu trompeur. Ces lignes concernent seulement 38 pages du livre. On peut donc être déçu si on pense avoir là le fil conducteur du livre. Le deuxième paragraphe du résumé est tout de suite plus juste et reflète clairement le contenu : Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans Les meilleurs d’entre nous, mais plutôt un enchevêtrement de nouvelles ou de vignettes, plus ou moins courtes, qui brosse ainsi un tableau d’un monde en déliquescence et de ceux qui l’habitent encore. Certains textes sont plus intéressants que d’autres, généralement les plus longs, et le reste est peut-être un peu trop anecdotique ou inégal pour vraiment marquer, même si on ne passe pas un mauvais moment pour autant.

Bien des personnages, bien des destins, et quelques clins d’œil cachés ici ou là. Un parmi d’autres, j’ai apprécié quand un certain Gompo vit sa première expérience cinématographique face à un film magnifique que l’on devine, j’ai nommé Damnation du regretté Béla Tarr. Un court moment de grâce nimbé de mélancolie.

Le livre a quand même un petit côté exercice de style qui manque un peu de naturel, néanmoins l’écriture est fluide et il y a une maîtrise évidente qu’on ne peut nier. Pour un univers post-apocalyptique que l’on peut supposer sérieux et peu joyeux, un certain humour traverse tout de même ces pages, éloignant ainsi le spectre du désespoir qui aurait pu émaner d’un univers au potentiel très noir. Notre collectif fictif s’amuse, c’est évident, jouant avec la langue et les points de vue.

Les meilleurs d’entre nous n’est qu’une pierre d’un édifice bien plus conséquent qu’il convient certainement d’analyser dans son ensemble, mais ce défi éditorial qui tient lieu de conclusion au post-exotisme mérite qu’on lui prête une attention toute particulière. Peut-être pas le livre le plus marquant de cette œuvre foisonnante, mais une atmosphère de monde d’après dans laquelle on apprécie s’immerger.

Brother Jo.

QUELQU’UN COMME NOUS de Dinaw Mengestu / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Someone like us

Traduction: Paul Matthieu

« Mamush a quitté une carrière prometteuse de reporter de guerre pour refaire sa vie à Paris avec Hannah, une photographe française. Cinq ans et un enfant plus tard, alors que leur mariage vacille, il retourne dans la communauté éthiopienne de Washington D.C., où l’attendent une mère autoritaire et Samuel, chauffeur de taxi et figure paternelle aussi charismatique que mystérieuse. Mais le jour même de son arrivée, celui-ci est retrouvé mort.

Confronté à l’énigme de ce deuil, Mamush part en quête de réponses aux questions qu’on lui a expressément demandé de ne jamais poser. Face aux fantômes du passé, parviendra-t-il à exorciser ses propres démons ?« 

Ecrivain et journaliste américain d’origine éthiopienne, mais néanmoins très francophone car ayant vécu plusieurs années à Paris avec sa femme française, Dinaw Mengestu a publié cette année dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel Quelqu’un comme nous, son quatrième roman qui arrive dix ans après le précédent. Un livre remarqué outre-Atlantique car plébiscité par un certain Barack Obama et salué par la presse américaine. En sus de cela, il vient d’être nommé à la présidence de la célèbre PEN America. Rien que ça.

Mamush, principal protagoniste de ce livre, navigue au fil des pages entre les différents repères humains de sa vie que sont sa mère, son possible père biologique et sa femme, ainsi que sa propre femme et son enfant. Il est aussi le narrateur de cette histoire. Un narrateur pas très fiable et que l’on peut avoir du mal à apprécier, à cerner, mais dont la quête et l’histoire peuvent difficilement laisser insensible. Son deuil soudain, en plein voyage aux Etats-Unis pour visiter ses proches, va révéler un être confus qui cherche à trouver sa place et dont l’inhabituelle relation père-fils qu’il a vécu va devenir le fil conducteur de ce roman. Mais il n’est pas le seul ici à chercher sa place et chacun à sa propre manière de s’y atteler. Son séjour va se transformer en puissante leçon de vie avec une poignée de personnages hauts en couleur.

Si l’écriture de Dinaw Mengestu et assez belle et limpide, son procédé narratif peut, en revanche, être déstabilisant. Il fait s’imbriquer plusieurs histoires tout en mélangeant passé et présent, cela avec un narrateur assez peu fiable, en résulte cette impression de ne plus savoir ce qui relève du vécu ou de l’imagination du narrateur. Les digressions sont constantes et la lecture devient un peu labyrinthique. Dinaw Mengestu joue sur le mystère. Il y a toujours des zones d’ombre qui demeurent et tout n’étant jamais clairement dit, on en vient à devoir spéculer. Cette narration non linéaire est la force, mais également la principale difficulté du livre. On peut donc s’y perdre, comme se laisser porter par cette singularité.

Quelqu’un comme nous est un roman sensible autant sur l’expérience des immigrants, que sur la famille, et plus largement sur la vie et tout ce qui nous conduit à son issue fatale, la mort. Entre rires et larmes, Dinaw Mengestu écrit une autre facette de l’Amérique avec une plume qui lui est propre, en évitant soigneusement écueils et facilité. Ne faites pas comme moi qui ai failli passer à côté de ce livre, ce qui aurait été une fâcheuse erreur !

Brother Jo.

LE SEUL LIEU de N.J. Campbell / Le Gospel.

Found Audio

Traduction: Alex Ratcharge

« Amrapali Anna Singh est une chercheuse en archivistique spécialisée dans l’analyse de documents audio. Un jour, un mystérieux messager frappe à la porte de son bureau, en Alaska. Il a traversé la planète pour lui apporter trois cassettes sur lesquelles se trouve le témoignage d’un journaliste-aventurier racontant sa recherche obsessionnelle d’une légendaire « Cité des rêves ».

Sa quête amène ce dernier des marécages de Louisiane à la ville fortifiée de Kowloon à la veille de sa destruction, en passant par les dunes de Mongolie ou un tournoi d’échecs à Istanbul. Le voyage d’une vie devenu véritable odyssée existentielle aux confins de la réalité, qui amène ce mystérieux personnage à s’interroger sur l’essence même du bonheur et de l’amour. Plus le récit avance, plus son témoignage soulève une question obsédante : qui a réalisé cet enregistrement, et dans quel but ? »

Quand on te propose un bouquin qui serait possiblement fait « pour les amateurs de Jorge Luis Borges et Mark Z. Danielewski », « un véritable Indiana Jones » mental paraît-il, tu prends, sans te poser trop de questions et, en même temps, en t’en posant trop car ta curiosité est forcément piquée. Le seul lieu, premier roman (et pour le moment unique) publié en 2017 aux Etats-Unis, paraît chez Le Gospel en France avec une intrigante et labyrinthique couverture signée Sylvain Havec.

La grande question posée dans ce livre, à laquelle est soumis le journaliste dont il est question ici est : « Êtes-vous le rêveur ou êtes-vous le rêve ? » Une seule question qui a un certain potentiel pour vous retourner le cerveau. Entre délire halluciné ou aventure fantasmagorique, on hésite, le témoignage de notre journaliste enregistré sur cassettes et retranscrit par une certaine Amrapali Anna Singh, a tout d’une vaste épopée en quête d’une mystérieuse « Cité des Rêves ». Le mystère derrière cette supposée « Cité des Rêves » appelle notre principal protagoniste, pour le meilleur et pour le pire, à dépasser ses propres limites dans l’espoir de trouver réponses à ses questions. Une histoire qui a tout d’un puzzle dont il faut trouver les pièces manquantes.
Le principal moteur de l’intrigue, celui qui peut potentiellement garder le lecteur en haleine, m’a tout de suite rappelé le phénomène de la « lostwave ». Derrière le terme de « lostwave » se cachent ces chansons qui apparaissent parfois sur internet, sur lesquelles très peu d’informations existent, et qui font se déchainer les passions sur certains réseaux, menant ainsi à des enquêtes collaboratives pour déterminer les origines des dites chansons. On se laisse très facilement prendre au jeu et c’est un peu pareil avec Le seul lieu.

Il faut dire ce qui est, le roman de N.J. Campbell souffre de quelques petits défauts qui pourront frustrer certains. Commençons par le concept formel du livre initialement assez malin, la retranscription de cassettes (la cassette est à la mode cette année, souvenez-vous Diables blancs) qui nous permet d’accéder au témoignage du protagoniste principal. Un témoignage enregistré tel qu’il l’est ici, c’est très oral, mais la supposée transcription est très écrite, trop écrite pour véritablement passer pour une transcription. Néanmoins, on peut faire fi de cela et se laisser porter par l’histoire. L’autre défaut du livre est sa longueur. Celui-ci est très court, seulement 144 pages, ce qui donne malheureusement l’impression de survoler l’histoire qui aurait gagné à être plus développée pour lui donner une réelle substance. Cela va très vite. Trop expéditif pour le grand roman épique qu’il aurait pu être. Mais ce sont des défauts qui n’en font pas un mauvais livre. Le réalisme magique de N.J. Campbell demeure prenant et plus d’un se laisseront facilement convaincre. Vous vous poserez plus d’une question au fil de cette lecture, c’est sûr, mais les réponses ne seront pas évidentes à trouver.

Le seul lieu est un roman un poil trop court pour ses ambitions, mais ludique et onirique, qui est en mesure d’éveiller le goût du lecteur pour l’aventure. Si vous aimez les mystères du type insaisissables légendes urbaines et si vous appréciez vous faire des nœuds au cerveau avec vos propres rêves et aspirations, ce livre pourrait être pour vous.

Brother Jo.

LES OUBLIÉS DE LA FORGE MAUVE de Stéphane Bonnefoi / Editions Finitude.

« Il a été embauché au noir comme veilleur de nuit à La Forge mauve, un hôtel où sont logés d’anciens ouvriers depuis la fermeture de l’usine. Mais pour veiller sur quoi ? Sur les fantômes de sa propre histoire ou sur la mémoire d’une communauté sacrifiée ? »

Fils d’ouvrier, producteur à France Culture, réalisateur de films documentaires dont un sur le village ouvrier (l’Ardoise) où il a grandi, homme de lettres discret mais plusieurs fois publié à qui l’on doit notamment une biographie de l’écrivain prolétarien et prix Goncourt Marc Bernard (éditions Le Murmure, 2016) ou encore le roman Le dernier des communistes (éditions Finitude, 2024), Stéphane Bonnefoi a un CV plutôt évocateur et qui explique assez clairement d’où vient Les oubliés de la forge mauve, son nouveau roman publié chez Finitude.

Dans Les oubliés de la forge mauve, on suit un certain Victor, qui se retrouve embauché comme veilleur de nuit « au noir » (et non pas comme veilleur de nuit noir dans le film culte C’est arrivé près de chez vous…) dans un hôtel au nom qui ne dit peut-être pas sa vraie couleur, « La forge mauve ». Cet hôtel se trouve à Sauveterre, une ville qui rappelle bien des villes post-industrielles où un jour tout s’est brutalement arrêté. Cet hôtel n’a pas de singulier que le nom, il héberge également toute une galerie de personnages, des ouvriers privés de leurs boulots qui était le coeur battant de leur vie, impuissants face à une triste réalité, et qui aujourd’hui, perdus et abîmés, se raccrochent à ce qu’ils peuvent, notamment à l’URSS (l’Union Rapatriée des Retraités de Sauveterre). Victor, qui tient assidûment un journal où il consigne son quotidien dans cet hôtel, devient la mémoire de cette petite communauté.

Stéphane Bonnefoi s’amuse avec la langue. La cadence de son écriture happe le lecteur. Les mots avec lesquels il joue, toujours avec malice et poésie, se font l’écho de l’absurdité de la situation des résidents de « La forge mauve ». Les pointes d’humour sont relativement constantes, parfois peut-être prennent-elles un peu trop le pas sur le fond. Mais Stéphane Bonnefoi écrit avec beaucoup d’humanité et tendresse pour ses personnages. Il met en lumière les maux d’une classe ouvrière sacrifiée et abandonnée à sa nouvelle condition. Son engagement est indéniable et il est le souffle même de son livre. En le lisant, on peut penser un peu à Céline, mais aussi au regretté Joseph Ponthus.

Les oubliés de la forge mauve est un roman prolétaire qui marie avec succès le social et la littérature. Il est le témoignage certes fictif, mais bien ancré dans une réalité tragique, d’un monde ouvrier effondré et dont Stéphane Bonnefoi s’astreint à mettre en lumière ceux qui l’ont fait vivre, qui ont lutté pour, mais que l’on condamne par défaut à l’oubli et l’obscurité une fois la lutte perdue.

Brother Jo.

LA DESCENTE, C’EST LE PIRE de Mariana Enriquez / Editions du sous-sol.

Bajar es lo peor

Traduction: Anne Plantagenet

« Dans le Buenos Aires interlope et vibrant des années 1990, Narval, un garçon tourmenté par des créatures obscures et des hallucinations macabres, trouve refuge dans les bras de Facundo, jeune homme à la beauté froide et magnétique qui se prostitue pour vivre. Un troisième personnage, l’instable Carolina, complète ce trio qui plonge dans l’abîme de la drogue, de la violence et de l’amour. »

J’avais fait mon entrée dans l’univers de l’autrice Mariana Enriquez avec le recueil de nouvelles Un lieu ensoleillé pour personnes sombres publié en 2025 aux Editions du sous-sol. L’expérience s’étant avérée concluante, c’est avec une curiosité renouvelée que je me suis lancé dans La descente, c’est le pire, son premier roman publié en 1995 en Argentine mais traduit seulement maintenant chez nous, toujours aux Editions du sous-sol.

Comme l’annonce le résumé, on suit dans La descente, c’est le pire, un certain Narval (choix de prénom qui n’a rien d’anodin), dans une perpétuelle quête de la prochaine dose de cocaïne à s’injecter et qui, au fil des pages, se trouve de plus en plus en proie à des sortes de cauchemars ou visions, dans lesquels il entre en contact avec des sortes de fantômes ou démons assez répugnants et apparemment avides de sexe. On ne sait jamais s’il vit vraiment ces cauchemars ou si ce sont des hallucinations. Dans sa spirale d’autodestruction, il s’amourache de Facundo, prostitué toxicomane, sorte d’adonis abimé, pas toujours très sympathique, souvent désincarné, et au cœur de toutes les obsessions. Il fait l’objet de passions toxiques car nul n’est insensible à son charme ténébreux. Enfin, Carolina, jeune femme fascinée par un monde auquel elle n’appartient pas vraiment, est déchirée entre ses sentiments pour Facundo et Narval. Notre trio erre dans le Buenos Aires nocturne, sans véritable but concret, ce qui limite assez l’intrigue du livre qui n’est jamais très claire.

Mariana Enriquez nous immerge dans les bas-fonds obscures d’une ville fréquentée par tout le « beau » monde de la nuit. Son premier roman écrit à seulement 19 ans n’est pas sans défauts, bien que ses qualités demeurent plus importantes. Il est relativement naïf et on sent que ce qui l’animait lors de l’écriture était propre à une adolescente ou jeune adulte. Ses dialogues, très présents, sont également un peu faiblards. Néanmoins, il a la fougue de cette jeunesse et elle fait déjà preuve d’une assurance indéniable. Elle construit une vraie atmosphère particulièrement sombre avec une dynamique sex, drugs & rock’n’roll. Elle nous donne l’impression de lire un livre de vampires sans vampires, bien que nos protagonistes se vampirisent entre eux ce qu’il leur reste de lumière. Pour cette jeunesse menant intensément une vie dissolue, vie qu’ils consument aussi vite que les clopes qu’ils fument, l’amour et le désir sont de puissantes drogues qui s’accompagnent de cocaïne et d’alcool à foison. Mariana Enriquez distille également du fantastique par petites doses, nourrissant chez le lecteur autant une envie, qu’une frustration. Toute une série d’éléments qui semblent être les bases d’une œuvre largement développée aujourd’hui.

Ce premier roman de Mariana Enriquez est une plongée urbaine au cœur d’un monde nocturne aussi sulfureux et sensuel, que sinistre et enténébré. Poursuivis par leurs traumas, ses personnages crament la chandelle par les deux bouts dans l’effervescence des années 90 à Buenos Aires. Un roman gothique et cru qui se situe quelque part entre Anne Rice et William S. Burroughs.

Brother Jo.

BÂTARDS de JB Hanak / Éditions Le mot et le reste.

Deux frères musiciens, figures de la scène electro expérimentale, partent en tournée au Japon. Au fil de leur périple, ils découvrent la répression liée aux drogues et les stratégies déviantes d’une jeunesse prête à tout pour transgresser l’interdit. En marge des circuits officiels, ils enchaînent les concerts dans des salles underground, sous-couches d’une société écrasante où les musiques extrêmes procurent une libération cathartique. À mesure que s’accumulent rencontres et épreuves personnelles se révèle une quête fraternelle et intime liée à leurs origines familiales.

Un peu passé à côté du groupe Ddamage qui fut composé des frangins Frédéric et Jean-Baptiste Hanak, et qui exista de 2000 à 2018, je suis néanmoins familier de l’univers dans lequel ils évoluaient. Leur mélange d’électro, de hip-hop, de rock et j’en passe, avec une dynamique bien punk, les vit collaborer avec des artistes que j’apprécie tels que Doseone, MF Doom ou Mike Ladd. Le groupe fut brutalement contraint de cesser ses activités en 2018 suite à la mort de Frédéric Hanak à l’âge de 46 ans. Pour ce qui est de Jean-Baptiste Hanak, il fit également partie durant quelques années du groupe désormais culte, Cobra. En 2022, il publie son premier roman, Sales chiens, aux éditions Léo Scheer. En 2026, il revient avec son deuxième livre, Bâtards, cette fois-ci publié chez Le mot et le reste.

A la lecture du résumé de Bâtards, je m’attendais bien à ce que l’on navigue dans le milieu de la musique puisqu’il est question d’une tournée de Ddamage au Japon, mais je m’attendais aussi à ce que celle-ci soit avant tout le décor d’une intrigue autre que la tournée elle-même. Au fil des pages, je réalise que non, c’est bien la tournée qui fait ici l’histoire. Je ne suis pas déçu pour autant, je m’attendais juste à un pur roman de fiction. Mais qui dit tournée, dit anecdotes en tout genre. De la simple organisation de celle-ci aux rencontres diverses et variées, une tournée peut être riche en rebondissements.

Pour ce qui est de la partie musicale du livre, cela sera certainement dépaysant pour les moins habitués. On est immergé dans un monde de bruit où les musiques expérimentales règnent avec fureur et envoient du décibel à foison. Et tout cela se passe au Japon où cette culture musicale fait plus d’émules que de coutume. Si vous voyez ce qu’est Merzbow, vous voyez probablement de quoi je veux parler. Ce Japon, que nous traversons le temps de quelques concerts, nous est parfaitement dépeint avec ses codes, ses règles et ses mœurs parfois bien différents de ce que l’on connaît. C’est dans cet environnement que nos deux frangins évoluent accompagnés d’un chien cosmique, imaginaire, qui vient illustrer de façon originale et poétique le lien qui unit les deux frères. Jean-Baptiste Hanak est des deux celui qui tente le plus de tout organiser, tout contrôler, quand son frère, Fred, est lui plus spontané et caractériel. Fred est en proie à une maladie orpheline qui le fait souffrir le martyr. Cette douleur envahissante et paralysante, en dehors des quelques médocs, il n’arrive à la soulager qu’en fumant de l’herbe. Pour arriver à ses fins, tous les stratagèmes ou presque sont bons, quand bien même le risque encouru pour lui au Japon est loin d’être anodin. Dans ce marasme, nos deux frangins renforcent leur lien et vivent des moments de folie, de joie et d’autres plus difficiles.

Si l’univers du livre de JB Hanak marque plus que l’écriture elle-même, son style très simple et ses chapitres courts permettent une narration dynamique qui ne laisse pas de place à l’ennui. Tout le vécu injecté dans ses pages confère une solide authenticité à l’histoire. Ça se lit avec une facilité particulièrement appréciable.

Avec Bâtards, son second livre, JB Hanak nous immerge dans une aventure musicale survoltée et diablement efficace. Le récit d’une relation mouvementée mais passionnée entre deux frères. Embarquez dans une folle tournée au pays du soleil levant entre rire, rage, émotion et acouphènes !

Brother Jo.

VIE D’O.-G. GAILLARD, BÛCHERON ET POÈTE de Christophe Ségas / Editions du Chemin de fer.

Olivier-Georges Gaillard est né dans les Landes en 1975. Son corps a disparu en 2005 dans un incendie de forêt. Sa vie, brève, se dissout ensuite dans un oubli rapide. Il existe très peu de photos de lui. Ceux qui prétendent l’avoir connu se sont dispersés ou ne sont plus de ce monde. La seule chose tangible qui reste de lui, c’est une oeuvre poétique dont quinze poèmes ont été publiés par sa soeur en 2010. Orphelin précoce, enfant mutique habité par des voix étranges et puissantes, adolescent solitaire à la limite de la violence, torturé par la forêt et les paroles que lui transmettent les pins, il apprend à coucher ses hallucinations sur le papier pour les tenir à distance.
Adulte, devenu bûcheron, il s’apaise un peu. Mais les pins, de nouveau, viennent le hanter. Olivier-Georges deviendra alors vagabond asocial, arpenteur de chemin tenté par toutes les vapeurs, par tous les brouillards, et fuira jusqu’en Argentine.

J’avais repéré Christophe Ségas avec la sortie de son intriguant livre La sous-bois publié aux Monts Métallifères. Malheureusement, encore un que je n’ai toujours pas lu. Pour autant, quand j’ai vu passer la sortie de son nouveau livre Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, cette fois aux éditions du Chemin de Fer, quelque chose m’a laissé penser qu’il ne fallait absolument pas que je loupe celui-ci. Mon flair ne m’a pas trompé.

Peut-être que certain(e)s se demanderont ce que la biographie d’un poète peut bien venir faire sur un site comme Nyctalopes ? Ma réponse est simple. Une bonne histoire reste une bonne histoire et celle-ci est digne d’un roman. Coutumier du pas de côté, j’essaye régulièrement de chercher de petites (ou grosses) pépites à la marge. Vie d’O.-G. Gaillard est entré dans mon radar et cela me fait particulièrement plaisir de mettre en lumière ce livre qui mérite toute votre attention.

J’imagine que nul ne connaissait Olivier-Georges Gaillard avant la publication de ce livre, moi le premier, et je suis convaincu que nul ne peut l’oublier après lecture. L’histoire de Olivier-Georges Gaillard est celle d’un homme qui a vécu entre deux mondes depuis son enfance jusqu’à sa disparition. Un homme traversé et habité. En proie à une maladie mentale, ou peut-être porteur d’un don ou d’une malédiction qui le connectait à l’inexplicable, on peut avoir envie d’hésiter ou de douter. Sa vie fut à ce point nimbée de mystère, avec une bonne dose de noirceur et de tragique, que couchée ainsi sur papier, elle évoque une histoire issue du folklore que l’on transmettrait de génération en génération. Un peu comme un récit hanté qui se serait mythifié au fil du temps. On est saisi dès les premières pages par cette trajectoire fascinante d’un être « possédé » par des voix de pins qu’il « évacue » par le biais de l’écriture pour ne pas complètement sombrer dans la folie, et qu’il tente de conjurer en tronçonnant frénétiquement des arbres.

Christophe Ségas a ici l’art et la manière de rendre passionnante la vie d’un illustre mais singulier inconnu. Son sens du romanesque insuffle un souffle porteur à son texte. Il le rend si prenant qu’on lit le livre d’une traite et que l’on a qu’une envie : y retourner. Les poèmes d’Olivier-Georges Gaillard publiés à la suite de la biographie ajoutent une dimension supplémentaire au récit. Des textes courts mais puissants qui attisent notre curiosité d’en lire plus. On ne peut qu’espérer que le reste de son œuvre soit un jour publiée. Le travail d’édition des éditions du Chemin de fer, particulièrement soigné, ajoute à l’aura de ce livre.

« dans nos âges successifs
les sentiers de l’enfance
tissent

une trame de soutènement
un filet de secours
un réseau de perturbation

nos yeux affleurent aux flaques brunes
aux racines ocres à peine effacées

les sentiers de l’enfance
se révèlent
plaies vives »

Avec Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, Christophe Ségas parvient avec éclat et sans superflu aucun, à saisir la sève d’une vie sur la brèche. Un récit troublant et magnétique d’une prégnante beauté. Un incontournable de cette année 2026 et qui ne peut que marquer durablement.

Brother Jo.

TEATRO GROTTESCO de Thomas Ligotti / Editions Monts Métallifères.

TEATRO GROTTESCO

Traduction: Fabien Courtal

« Artistes ratés, écrivains obsessionnels, ouvriers paranoïaques, savants ésotériques, employés au bord du gouffre… L’humanité malade de Teatro Grottesco se traine dans un décor de villes grises, de ghettos désaffectés et de fêtes foraines anarchiques qui n’en finit pas de tomber en ruines. Là, chacun se voit accablé par un phénomène de « hantise » : une apparition inquiétante dont nul ne saurait dire si elle est le fruit de la folie collective, de la fièvre, d’une intoxication médicamenteuse, ou de puissances obscures cherchant à déchirer le mince voile de rationalité qui les sépare encore de nous. Quoi qu’il en soit, sous la surface rassurante des habitudes, quelque chose menace. »

Outre le fait que j’avais déjà fait l’acquisition d’un livre de Thomas Ligotti, Mon travail n’est pas terminé publié aux Mont Métallifères pour être précis, que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs, je ne connaissais rien du bonhomme. Parfois, ne rien connaître d’un auteur et son œuvre, peut avoir du bon. On ne sait pas dans quel univers on va pénétrer. On s’y plonge sans attentes, sans appréhensions, et on se prend soudain quelque chose dans la tronche qui ne laisse pas indemne. Une fois que j’ai ouvert la porte de cet univers, je peux vous assurer que je n’avais qu’une envie, en sortir. Bienvenue dans Teatro Grottesco, recueil de nouvelles (il n’écrit que ça) publié à nouveau chez les Monts Métallifères, et dans une belle édition comme ils savent faire.

Après lecture de ce livre, j’ai bien entendu fait mes petites recherches sur la toile pour glaner quelques infos sur l’auteur. Juste histoire de saisir un peu qui peut produire une telle œuvre. Ecrivain culte s’il en est, et relativement secret semblerait-il, Thomas Ligotti impose un certain respect si on en croit tout ce qui s’en dit. J’avais apparemment raté la petite polémique concernant Nic Pizzolatto qui aurait plagié Thomas Ligotti, et il a bien finit par le citer comme inspiration, pour le personnage de Rust Cohle, celui-là même incarné par Matthew McConaughey dans la première saison de True Detective. Car ce qu’il faut savoir, c’est que Thomas Ligotti est un joyeux luron. Souffrant d’anxiété chronique et d’anhédonie (dixit Wikipédia : « caractérise l’incapacité d’un sujet à ressentir des émotions positives lors de situations de vie pourtant considérées antérieurement comme plaisantes. »), il a développé une philosophie particulièrement pessimiste qu’il distille dans ses livres et qui aurait nourrit quelques répliques de Rust Cohle. Là, ça vous donne déjà une petite idée de ce à quoi vous attendre, mais vous êtes encore loin du compte…

Je ne vais pas vous détailler les différentes histoires qui composent ce recueil, car la tâche n’est pas des plus aisée, mais je vais quand même essayer de développer un peu ce que l’on peut ressentir à la lecture de Teatro Grottesco. Les lieux dépeints par Ligotti dans ses textes ne sont pas si éloignés de notre réalité, ce sont presque des versions distordues de la réalité, mais ils sont incroyablement désolés et délabrés. Tout y est terne et gris. On a l’impression de perpétuellement naviguer dans un intense brouillard. Il y règne quelque chose de pourri et malsain sans que l’on sache toujours exactement quoi. Dans ces lieux, ces villes, il y a des choses étranges. Les personnages qui peuplent ces nouvelles sont comme coincés dans des vies où les relations sont sans émotions et sans passion. Leurs existences sont mécaniques. Les artistes y sont ratés, les médecins font des choses douteuses, les travailleurs sont oppressés et certains souffrent parfois de troubles gastro-intestinaux particulièrement envahissants. Ils sont comme condamnés à vivre des situations Kafkaïennes sans espoir et à en perdre la raison. C’est toute l’absurdité de l’existence qui est saisie ici et il n’y a pas la moindre échappatoire. Il est parfois difficile de dire où réside l’horreur dans ces histoires mais elle est toujours latente. C’est de l’horreur existentielle. D’autres parlent d’horreur philosophique. On est aspiré dans un vide aliénant. Un cauchemar éveillé et sans fin.

Divisées en trois parties intitulées Détraquements, Déformations et Démolis et dégénérés, les nouvelles qui composent ce recueil sont toutes particulièrement bizarres et tortueuses. Le style est dense et franchement déroutant. Même inconfortable et austère. Thomas Ligotti use et abuse de la répétition. Des répétitions qui deviennent obsédantes et étouffantes. Il faut ajouter à cela une vision profondément nihiliste et misanthrope alliée à un évident sens du grotesque. Ligotti est souvent comparé à Lovecraft et Poe avec une bonne dose de Cioran. Il y a de ça, c’est certain, mais il demeure complètement autre. Totalement inclassable.

Teatro Grottesco n’est pas une lecture plaisante. C’est un livre difficile qui nécessite toute notre attention. Les plus rationnels vont se faire sacrément mal au cerveau. Le genre d’oeuvre qui s’accroche à nous quand bien même l’envie nous viendrait de la mettre de coté pour ne plus jamais y toucher. Je suis tenté d’écrire que plus jamais je ne lirai de Thomas Ligotti, tant l’expérience fut rude, mais je sais que, fatalement, je vais avoir besoin d’y revenir pour confirmer qu’il est peut-être l’écrivain le plus cynique et anxiogène que j’ai pu lire à ce jour. De l’horreur sans monstres, sans violence, mais bel et bien éprouvante.

Brother Jo.

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