« Ces fêtes de famille qui partent en vrille ; une frangine et ses goûts effarants ; les joies du Lavomatic ; un séminaire d’entreprise un doigt trop élastique ; quelques notes de bossa, et une retraite miséreuse qui soudain s’invite sur les sables de Copacabana… Nous avons tous vécu ou rêvé des situations identiques ou presque à celles que vous découvrirez ici. Et pourtant ! »
Un premier livre, comme toute première fois, cela n’est pas anodin. Mathieu Jeannette, paysagiste de son métier, cultive les mots sur son temps libre. Avec Vivement lundi, il plonge officiellement, mais à son compte, dans le grand bain de la littérature. Sans jamais tirer sur la corde, contrairement à la dizaine de personnes sur la photo (authentique) de couverture immortalisant un autre plongeon, il déploie ici pas loin d’une cinquantaine de textes courts, pour un recueil de 137 pages au format poche.
Des scènes de vie, voire des scénettes, souvent drôles pour ne pas dire caustiques, composent ce livre. Quand la vie vous joue des tours ou quand les détours de la vie vous confrontent à l’ironie ou l’absurdité de celle-ci, Mathieu Jeannette croque des moments souvent brefs mais qui en disent long. Que ce soit en six lignes ou en trois pages, il n’en faut guère plus pour viser juste. Une concision parfois carveriste mais jamais austère, volontairement épurée plutôt qu’aride. D’autres influences à chercher, peut-être, du côté d’Ernest Hemingway ou Régis Jauffret. Les amateurs de nouvelles apprécieront, et ceux qui courent après le temps, aussi. S’il n’y en a pas de mauvais dans Vivement lundi, certains textes, meilleurs que d’autres, laissent dire qu’il y a encore matière à parfaire, et donc à découvrir.
Vivement la suite !
Brother Jo.
Puisque publié en autoédition, si vous souhaitez vous procurer le livre, cela se passe par ici :
« Ils étaient cinq adolescents, inséparables. Livrés à eux-mêmes, ils avaient fait un serment : toujours veiller les uns sur les autres, quoi qu’il arrive. Jusqu’à cette nuit passée à camper au cœur de la forêt, au cours de laquelle ils ont découvert un mystérieux escalier, dressé au milieu des bois. Matty a monté les marches, n’en est jamais redescendu. Et l’escalier a disparu. Pris de panique, ses amis se sont enfuis.
Vingt ans ont passé. Et l’escalier est réapparu. Pour Owen, Lore, Hamish et Nick, l’heure est venue de retourner sur les lieux du drame. De retrouver Matty. Et d’affronter ce qui se cache de l’autre côté. Mais ce à quoi ils s’exposent dépasse tout ce qu’ils avaient imaginé. Un cauchemar où les traumatismes d’enfance, les trahisons, les blessures enfouies, les peurs les plus profondes sont aussi menaçants que ce qui attend en haut des marches. »
Même si son œuvre n’est, pour le moment, que partiellement publiée en France et chez plusieurs éditeurs (Sonatine, Pocket, Albin Michel, Panini…) il faut dire que l’écrivain américain Chuck Wendig n’en est clairement pas à son coup d’essai. Après avoir publié en France, en 2019, Les somnambules qui avait reçu un bel accueil, Sonatine publie désormais un nouveau roman de l’auteur, L’escalier dans les bois.
Un jour, une bande de potes adolescents qui a scellé leur amitié en baptisant leur groupe « L’Alliance » et supposée répondre présent à toute invocation de ce nom par les membres de leur petit groupe (Lore, Owen, Hamish, Nick et Matty), part pour une petite expédition en forêt et tombe sur un escalier abandonné et apparemment connecté à rien. C’est alors qu’un ascenseur émotionnel se met en place (escalier, ascenseur… vous l’avez ?). Matty, comme tout bon ado réfléchi qui se respecte, décide de grimper cet escalier sur un coup de tête avant de subitement disparaître nul ne sait où. Vingt ans plus tard, la bande de potes alors brisée par cet événement, voit « L’Alliance » réunie à l’invitation de Nick qui prétexte un cancer qui lui sera mortel sous peu. Le dit prétexte, fallacieux, permet à Nick de réunir ce qui reste de la bande autour d’un nouvel escalier dans une forêt. Bien évidemment, dans une démarche mûrement réfléchie, le groupe décide de gravir l’escalier en question pour hypothétiquement retrouver leur ami disparu. Ils se trouvent alors projetés (Téléportés ? Transportés ?) dans une maison de l’horreur labyrinthique qui leur veut du mal, où chaque pièce leur inflige une mise en scène, cruelle et violente, invoquant un trauma impliquant généralement des personnes faisant du mal à d’autres personnes.
Vous l’avez peut-être déjà compris, l’idée de base, le groupe d’adultes revenant là où un drame inexpliqué s’est passé lorsqu’ils étaient ados, à largement de quoi rappeler celui du fameux Ça de Stephen King. L’idée de la maison labyrinthique avec ses multiples pièces, rappelle également l’un des succès cinématographiques de l’année, le film Backrooms de Kane Parsons. A l’image du film, le roman de Chuck Wendig puise son inspiration dans une creepypasta, ces légendes urbaines qui fleurissent sur le net, notamment sur le forum Reddit r/nosleep. On est donc en plein dans la pop culture contemporaine, dont les références, geek et nerd, sont légion dans ce livre.
Avec une écriture assez redondante, Chuck Wendig enfonce pas mal de portes ouvertes au fil de son histoire somme toute assez confuse (maison, portes… vous l’avez ?). Les situations comme les sujets (l’amitié, le deuil, comment vivre avec les traumas de l’enfance…) demeurent relativement attendus, malgré la mise en scène qui aurait pu surprendre un peu, mais dont l’horreur a peiné à m’atteindre. Les personnages, caricaturaux, n’ont rien de sympathique ou d’intelligent, voire sont assez irritants, notre groupe d’adultes demeurant d’éternels ados qui, pour dire cela un peu vulgairement, chouinent comme des ados et qui souvent ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. A son récit, l’auteur tente d’apporter quelques réflexions politiques dans l’air du temps, plutôt bienvenues, mais là encore assez maladroitement amenée et un peu trop moraliste pour faire mouche.
L’escalier dans les bois de Chuck Wendig est un roman d’horreur dont l’expérience peut s’avérer claustrophobique pour les plus réceptifs, mais qui peut peiner à convaincre si l’on s’attarde trop sur les fragilités du noyau de l’escalier. Un livre sur des adulescents, pour des adulescents, qui prendront certainement effroi avec ce récit cauchemardesque réunissant son lot de références qui font recette aujourd’hui.
« Puerto Rico, l’île de l’enchantement. Ses plages paradisiaques, les ruelles colorées de San Juan, le son du merengue. Et l’envers du décor : Barrio Obrero, l’un des quartiers les plus peuplés de l’archipel, où la violence et la pauvreté s’invitent au quotidien. C’est là que Gabe, dix ans, assiste impuissant à la mort de son père. Sa souffrance, il la partage avec quatre camarades de classe : Xavier, Tavo, Paul et Bimbo. Chacun d’eux a connu des épreuves. Chacun sait qu’il peut compter sur les autres. Rapidement, les cinq amis deviennent inséparables.
Quelques années plus tard, la mère de Bimbo est tuée devant la boîte de nuit où elle travaillait. Ivre de douleur, Bimbo n’a qu’une idée en tête : la venger. Quitte à embarquer avec lui ses amis d’enfance, malgré leurs réticences. Entre eux, c’est à la vie à la mort, après tout. Sauf que le meurtrier travaille pour le narcotrafiquant le plus sanguinaire de l’île. Et qu’un ouragan d’une violence inédite menace Puerto Rico. Pour les cinq amis, la vengeance ne promet plus seulement d’être sanglante, mais cataclysmique…«
Récompensé du prix Bram Stoker du meilleur roman et du prix Shirley Jackson pour son livre Le Diable sur mon épaule, l’écrivain portoricain Gabino Iglesias s’est, comme qui dirait, fait repérer. Je ne sais pas si je me serais un jour penché sur son cas sans une citation de Mariana Enriquez qui encense La Maison des os et de la pluie, son nouveau roman publié chez Sonatine. Comme quoi, j’ai beau savoir que c’est assez futile, je peux me laisser avoir comme tout le monde par une simple citation apposée sur la couverture d’un livre. Alors, merci Mariana Enriquez, ou pas ?
A peine débuté ma lecture que, je dois bien le reconnaître, je me suis immédiatement retrouvé happé dans le bouquin avec l’impression que j’avais là un livre dynamique qui me tiendrait sans mal en haleine. Ça pulse tout de suite. Le rythme est opérant. On constate une volonté de bien développer les personnages. L’intrigue s’installe assez vite. On a envie de découvrir où vont nous mener nos cinq jeunes adultes qui s’engagent dans une histoire de vengeance dont on ne mesure pas encore tout à fait la portée. Et là, après une soixantaine de pages, on se fait bien secouer. Notre bande commet son premier forfait et c’est le déferlement de violence. Je n’y suis habituellement pas sensible, ou très peu, mais il faut reconnaître que là, c’est particulièrement brutal. Assez pour que je me dise, est-ce nécessaire ? Est-ce que cela sert vraiment le récit ? Et cette violence va revenir cycliquement au fil des pages. Une violence qui ne fait qu’engendrer la violence, dont Gabino Iglesias ne nous passe aucun détail et qui, à mon sens, est ici utilisée dans des proportions qui peuvent poser question.
Une fois le cycle de la violence entamé, les évènements s’enchaînent rapidement et notre bande multiplie les comportements hâtifs, pour ne pas dire stupides. Des choix parfois si bêtes que l’on s’étonne qu’il soit possible d’en faire une histoire sérieuse. Pour autant, à notre grand étonnement, ils arrivent à prendre le dessus sur toute une brochette de criminels apparemment très dangereux. A cela s’ajoute que notre banale histoire de vengeance prend progressivement une tournure assez… incongrue. Une tempête fait rage. L’ouragan Maria qui a véritablement frappé Porto Rico en 2017. Et comme toute grosse tempête qui se respecte, elle sème son lot de chaos. Si les dégâts réels furent considérables, Gabino Iglesias semble ici en amplifier les conséquences. Puis, à notre histoire se mélange une dose de folklore local qui finit par prendre une telle proportion que les plus réfractaires au fantastique risquent fort de décrocher. Pour tout dire, et je ne suis vraiment pas réfractaire au fantastique, il a fallu que je me résigne à ne plus chercher de sens ou de crédibilité à cette histoire pour que je puisse poursuivre sans y laisser mon cerveau tant ça part, comme qui dirait, en sucette.
Si on peut reprocher à Gabino Iglesias d’être ici très conciliant avec une masculinité toxique qui déborde littéralement de toutes les pages, et d’asséner également une certaine violence de manière assez gratuite, il y a néanmoins un sous texte social et politique louable qui met bien en exergue la réalité de Porto Rico et de la colonisation.
La Maison des os et de la pluie est un roman noir poussif, qui baigne dans le fantastique, dont les rebondissements parfois assez rocambolesques ne manquent pas et peuvent surprendre. Mieux vaut se laisser porter par le rythme assez soutenu, plutôt efficace, que de chercher un sens à l’intrigue dont on peut légitimement se demander sous quelle substance elle a été élaborée. Une lecture qui nécessite d’avoir un minimum l’esprit ouvert, et les ouïes avec, pour être pleinement appréciée.
« Dans sa librairie en Corse, Sébastien Bonifay a lu compulsivement de la littérature noire américaine. En 2016, alors que Trump est à peine élu, il part aux États-Unis sur un coup de tête rencontrer les auteurs de son panthéon personnel. Qu’ils soient illustres ou inconnus, ils racontent tous l’Amérique des marges, celle des oubliés et des perdants, celle d’où ils viennent.«
Sébastien Bonifay, journaliste corse devenu libraire, puis redevenu journaliste, se paye le luxe d’aller à la rencontre de certains de ses auteurs préférés du roman noir américain et ce sur leur propre territoire. Certains des auteurs figurants dans (Not) born in the USA : sur la route, à la rencontre des écrivains américains étant fortement appréciés chez Nyctalopes, que l’on dise quelques mots sur ce livre est bien évidemment on ne peut plus normal.
2016, ça fait déjà loin, très loin. Il s’en est passé des choses en 10 ans aux Etats-Unis. Mais c’est bien cette année-là que Sébastien Bonifay, qui a déjà l’habitude (et disons le, les moyens) de faire des road trips aux Etats-Unis sans GPS et pour le plaisir, décide d’entamer son premier voyage là-bas (il y en aura plusieurs entre 2016 et 2018) pour aller tailler le bout de gras avec une belle poignée d’auteurs. Point d’autrices ici, il faut le souligner, mais Sébastien s’en explique un peu dans le livre.
L’équipée littéraire débute à Chilicothe, Ohio, avec rien de moins que celui que j’estime être le meilleur d’entre tous, j’ai nommé Donald Ray Pollock. Si j’ai déjà eu la chance de rencontrer Pollock et de m’entretenir avec lui, cela ne se sera pas pour autant passé directement là où il puise l’inspiration pour ses incroyables livres. J’ai beaucoup apprécié que Sébastien Bonifay aille à sa rencontre avec notamment en tête Knockemstiff, Ohio, son premier recueil de nouvelles dont on ne fait pas assez les éloges. Bien que frustrante car forcément trop courte, la rencontre ne déçoit pas et Pollock est fidèle à lui même, soit pas du tout dans la posture de l’écrivain. Après Pollock, rendez-vous avec Chris Offutt, l’auteur de Sortis des bois ou Kentucky Straight. Tout de suite une autre ambiance mais il faut reconnaître la sympathie du bonhomme qui lui ouvre ici grand ses portes. Puis improvisée sur place, en dernière minute donc, on a presque eu le droit à un moment privilégié avec le discret Daniel Woodrell (Un hiver de glace…), mais l’entretien n’aura finalement jamais lieu. La faute à pas de chance. Ça ne peut pas marcher à chaque fois mais c’était bien tenté. Vient alors une rencontre, à Chicago, avec un certain Stuart Dybek que je découvre. Assez peu connu en France (mais vivement apprécié de Daniel Woodrell, semblerait-il), car auteur de poésies et de nouvelles très discrètement traduit ici (Les quais de Chicago…). Personnage assez touchant, qui ne manque pas d’appétit et parait particulièrement bien connaître sa ville dont le froid hivernal nous gagne même à travers ces quelques pages. Après Chicago, direction New-York dans le quartier populaire de Red Hook avec l’écrivain noir américain James McBride (L’oiseau du bon dieu, La couleur de l’eau…). S’ils discutent finalement assez peu de littérature, on prendra bien le pouls du climat social local, présent comme passé. A Denver, Colorado, ce sera une autre ambiance avec Benjamin Whitmer (Evasion, Les dynamiteurs…). Longue promenade en bagnole en plein décalage horaire pour notre journaliste, le temps de traverser oralement l’oeuvre du bonhomme en voyant les paysages défiler. Une promenade avec son lot de décors un peu glauques et d’histoires personnelles à l’image de ses romans noirs appréciés de Sébastien Bonifay. A Denver, Colorado toujours, Sébastien va s’attaquer au plus gros morceau de ses différents voyages qui lui ont permis d’aboutir ce livre. Si on se l’imagine toujours à Los Angeles, c’est bien à Denver que vit le sulfureux et bien souvent imbuvable James Ellroy. (Le Dahlia noir, American tabloïd, Le grand nulle part…) Sébastien a très justement anticipé le fait que les lecteurs de son livre allaient forcément se demander comment il avait décroché un entretien avec l’un des auteurs les moins commodes, à son domicile qui plus est, et comment allait-il s’en sortir pour ne pas se faire bouffer tout cru. La première interrogation est vite éclairée puisqu’il nous fait le récit de sa première rencontre avec Ellroy, alors qu’il était libraire et qu’il organisait en Corse son premier festival littéraire. Une rencontre redoutée mais qui s’est si bien passée que cela lui a permis de s’attirer les faveurs d’Ellroy. Néanmoins, la deuxième interrogation restait un peu en suspens car il demeure tout de même complètement imprévisible. L’entretien se passera une fois encore étonnamment bien avec pourtant son lot de surprises. Pas sur que ses détracteurs l’apprécieront plus car difficile d’excuser certains de ses comportements en interview ou autre – j’ai moi même pu le voir à l’œuvre – bien qu’il fasse clairement le show pour vendre ses livres avant tout. Les plus curieux ne seront ici pas déçus. On plaint quand même un peu les serveuses de ce qui est l’un des restaurants ou Ellroy à ses habitudes, où même là il fait le show, ce qui prête à rire ou à irriter d’autant plus. Mais il fallait oser aller chercher la bête dans sa tanière ! Un autre auteur imprévisible, bien que sympathique, et d’origine amérindienne cette fois, c’est Eddie Chuculate à Manhattan, Kansas. Jamais entendu parler ? Moi non plus ! Auteur de peu de livres, il n’a pour l’instant jamais été traduit en France. Une rencontre qui commence par un achat d’herbe et que le facétieux Eddie Chuculate pimentera ensuite, à sa façon, en surprenant plus d’une fois son interlocuteur par ses comportements un peu versatiles mais au final assez drôles. A l’évidence, Manhattan, Kansas, n’a absolument à rien à voir avec Manhattan à New-York. La huitième plus grosse ville de l’État avec à peine plus de 50 000 habitants est à l’image des trous paumés à l’américaine comme on se les imagine souvent. Enfin, Sébastien Bonifay conclut son livre par un périple à travers quelques vastes Etats pour aller à Portland s’entretenir avec Willy Vlautin (Devenir quelqu’un, La route sauvage…), écrivain et musicien. Connu pour être un mec sympa et accessible, avec une œuvre relativement mélancolique qui fait la part belle aux classes populaires, il fait complètement honneur à sa réputation. Simple mais habité, il a la conversation très naturelle et sincère. Une bonne façon de conclure ce livre qui contient autant de profils d’écrivains qu’il y a de romans noirs.
Sébastien Bonifay écrit ici un livre sans réelles prétentions mais qui régalera les passionnés d’une certaine littérature américaine. D’autres curieux pourraient y trouver leur compte. Toutes ces rencontres mises bout à bout donnent à voir un genre littéraire, en l’occurrence le roman noir, dans toute sa diversité et avec pour guide les premiers concernés directement dans les décors qui nourrissent leurs œuvres. Pour citer Donald Ray Pollock dans notre propre entretien, qui citait lui même Eudora Welty :
« Vincent et David McCabe ont grandi ensemble au milieu de nulle part, hors de la vue de leurs parents démissionnaires, entre une forêt aux replis innombrables et les recoins obscurs et encombrés de la maison de leur jeune tante Marylou. La famille McCabe, après d’éphémères années de prospérité, menace ruine, rongée par les disparitions, le silence et la folie. Ils ont seize et dix-sept ans. Chacun à sa façon cherche une issue. L’un veut partir, l’autre veut disparaître. Au solstice d’hiver, ils essaient sans le savoir de se dire adieu.«
Particulièrement conquis en 2024 par Amiantede Sébastien Dulude et ses deux jeunes ados touchants (presque la même tranche d’âge que nos deux principaux protagonistes du livre qui nous intéresse ici), je me suis dit depuis qu’il fallait que je creuse un peu plus du côté de la littérature québecoise, en espérant tomber à nouveau sur une pépite du même acabit. Intrigué par La maison du rang Lynch d’Alexie Morin, prix des libraires du Québec en 2019 avec Ouvrir son coeur (comme Sébastien Dulude avec Amiante), publié chez le Quartanier dont Alexie Morin est codirectrice éditoriale (comme Sébastien Dulude qui est directeur littéraire chez La Mèche), j’ai présumé avoir flairé là un livre à ne pas louper. Annoncé comme le premier tome du Cycle de Wickford Mills, La maison du rang Lynch est-il aussi fort qu’Amiante ? Je ne vais pas comparer, mais force est de constater qu’il y a un faisceau d’indices semblant étayer cette théorie.
Dans son premier roman de fiction, Alexie Morin tisse l’histoire d’une famille pas tout à fait fonctionnelle avec ses plaies, ses fantômes et ses secrets. Cette famille à la particularité de vivre dans des maisons toutes les unes à côté des autres, en lisière de forêt au Québec, à Wickford Mills un lieu fictif du type Castle Rock chez Stephen King. Le livre s’attarde notamment sur deux cousins, aux profils assez différents, mais qui ont grandi ensemble. Ces deux cousins doivent se construire avec les traumas qui pèsent sur leur famille, notamment la disparition dans les bois d’une fille de la famille à seulement 11 ans et la mort d’un enfant en bas-âge, le frère de l’un des deux cousins. La famille étant relativement nombreuse, il ne fait pas bon être distrait pour saisir les liens entre les différents personnages, sans parler de la chronologie qui fait de constants allers et retours entre 1983, 1994 et 1999, ainsi que les alternances de points de vue.
Une évidence difficilement niable, l’écriture d’Alexie Morin est solide et fait preuve d’une maîtrise telle qu’on sent le projet qui a longtemps maturé avant d’aboutir. Elle est particulièrement minutieuse dans la construction de la structure de son histoire. Si elle se réclame de la « weird » fiction, ce n’est pourtant pas si « weird ». Le plus « weird » ici, c’est surtout la quantité d’expressions québécoises sur lesquelles il arrive que l’on bute et qui parfois compliquent la compréhension. L’autrice n’étant pas avare en descriptions et détails, récit donc assez dense, privilégiant une narration lente et immersive, ne traçant pas une trajectoire des plus directes, la quantité non négligeable de québecois finit par devenir le point noir du livre. Si on s’y perd parfois et que le roman a un peu de mal à s’élancer avant de trouver son rythme, elle sait assez bien alimenter le mystère pour nous garder en haleine. Elle flirte avec le fantastique sans jamais en être complètement, avec le gothique également, et finit par faire penser, un peu, à la série télévisuelle Dark, tout en étant tout de même assez éloignée de la dite série.
La maison du rang Lynch est un roman initiatique à la croisée des genres qui révèlera pour certains, ou confirmera pour d’autres, une voix particulièrement intéressante et ambitieuse de la littérature québécoise. Assez inclassable, ce qui fait son charme, ce premier tome du Cycle de Wickford Mills pose plein de questions dont les potentielles réponses rendent tout à fait curieux de la suite, si tant est que l’on arrive à se familiariser avec la langue.
« Claviériste d’un groupe de pop chrétienne minable, Melody Mahaffey traîne depuis trois ans son mal-être sur les routes des États-Unis. Lorsqu’elle reçoit un message de détresse de sa mère, Geneva, avec qui elle entretient une relation difficile, elle décide de revenir à la ferme des Trois Rivières, cette vaste propriété à l’abandon dans le sud du pays, que sa famille continue d’appeler « la maison ». Là, elle découvre avec stupeur que son père est mourant et que Geneva a déserté le foyer conjugal pour effectuer une retraite spirituelle. Alors qu’une pluie torrentielle s’abat sur la région, et que le Mississippi entre dans une crue sans précédent, un fugitif et son jeune fils trouvent refuge sur la propriété. À mesure que la terre se désagrège sous les flots, des rancunes, des mensonges et de sombres secrets refont surface, prêts à tout emporter sur leur passage. »
Une fois de plus, j’avais remarqué Un profond sommeil, second roman de l’autrice américaine Tiffany Quay Tyson, paru en 2022 chez Sonatine, mais j’ai certainement manqué de temps pour le lire. C’est désormais son premier roman, Les Trois Rivières, qui se voit publié chez Sonatine, l’occasion pour moi de me rattraper et de découvrir un peu tardivement une autrice dont j’ai entendu du bien et qui semble avoir trouvé son lectorat.
Bienvenue dans le Sud des Etats-Unis, une nouvelle fois cette année chez Sonatine, souvenez vous le roman Nos derniers jours sauvages d’Anna Bailey. On ne va pas se mentir, c’est une destination littéraire que l’on aime bien. Cette fois-ci nous partons à la rencontre de trois personnages, dont les trois histoires se dévoilent à nous sur une période de trois jours et dont le climax se déroulera à Trois Rivières. Je vous laisse vous amuser à chercher la symbolique derrière le chiffre trois… Il y a Melody, la musicienne catho paumée et un peu exaspérante qui quitte du jour au lendemain son groupe de musique chrétienne (c’est tellement américain…) pour s’en retourner vers sa famille, Geneva, sa mère, qui est gentiment perchée et pas moins paumée, et enfin Obi, un homme des rivières qui vit en marge de la civilisation avec son jeune fils, et qui va commettre par mégarde un crime qui va mettre en péril l’équilibre de son quotidien. Trois personnages qui se retrouvent submergés par les évènements, au propre comme au figuré. Trois histoires, trois trajectoires de vie qui vont finir par se percuter de plein fouet.
Dans une première partie plutôt lente, Tiffany Quay Tyson, prend le temps de poser le décor et de bien développer ses personnages, nous laissant le temps de nous familiariser avec leur vie et leur personnalité. S’en suit une deuxième partie, aux allures de déluge cataclysmique, où tout s’enchaîne sans temps mort. Son écriture, plutôt fluide et bien maîtrisée pour un premier roman, a les qualités requises pour maintenir sans difficulté l’attention du lecteur et installer une atmosphère plutôt convaincante. Pour autant, si on sait bien qu’on est dans le Delta du Mississippi, la dimension mystico-religieuse pas très subtile de l’histoire m’a semblé un peu rébarbative sur la longue et pas franchement passionnante non plus. Religion qui est néanmoins un peu questionnée, mais pas trop non plus… Le livre de Tiffany Quay Tyson trouvera certainement une résonance plus importante chez les femmes qui pourront s’identifier plus facilement aux personnages de Melody et Geneva, dont l’histoire soulève des sujets tels que la foi, l’hérédité, la transmission, la famille, la rédemption et bien évidemment l’amour.
Avec Les Trois Rivières, Tiffany Quay Tyson signe un premier roman de southern gothic à la narration solide mais demeurant un peu inégal, qui manque peut-être d’une certaine maturité. Quoi qu’il en soit, c’est un premier roman prometteur et si son second a apparemment confirmé un certain talent pour l’écriture, celui-ci a déjà de quoi plaire.
« Elles ont grandi dans une petite ville ouvrière du Nord où l’on s’ennuie, où tout se sait, où il n’y a pas d’avenir. Leur amitié est un havre fait de secrets, de joies et de chagrins partagés, d’une passion commune pour les faits divers et de séances de spiritisme forcenées. À la sortie de l’adolescence, Insaf part étudier la médecine à Lille, quand Mandy, elle, reste. L’une découvre la vie en colocation, ses premières fêtes, et entrevoit un futur tout tracé. L’autre enchaîne les jobs laborieux, et ressasse le passé. Un crime local en particulier, un féminicide datant des années 1990, l’obsède ; quels secrets l’usine désaffectée des Mourons peut-elle cacher ? Aux yeux de Mandy, seule Insaf peut lui venir en aide. »
A en croire internet, Amélie Hamad est une poétesse dans la trentaine, déjà publiée à plusieurs reprises dans quelques revues. Les Quelqu’unes, avec du William Blake en couverture, est son premier roman noir. Ça sort chez la maison bordelaise Le Gospel.
Un décor planté dans le Nord de la France, un crime, une pointe d’ésotérisme et une dimension sociale annoncée, nous avons bien là les bases d’un potentiel roman noir. Deux jeunes amies, perçues comme « gothiques » dans leur adolescence, ont pris des voies différentes pour s’engager dans la vie d’adulte, l’une quittant d’ailleurs les Mourons (un nom évocateur…), mais les deux finissant par se rapprocher à nouveau en s’improvisant enquêtrices. De là, le passé refait surface et les souvenirs que l’on visite sont mis à l’épreuve d’une réalité trouble et parfois difficile. Une histoire qui nous plonge dans une atmosphère grise où grandir n’enchante pas forcément et où être une jeune femme qui se confronte aux hommes comporte les risques que l’on connaît. Néanmoins, pour nos deux protagonistes, c’est aussi l’opportunité de réaliser qu’une amitié peut être un solide rempart, bien qu’imparfait, face à l’adversité.
Entre emails, blogs, sms ou autre journal intime, Amélie Hamad n’hésite pas à diversifier la forme pour ancrer son histoire dans son époque. Elle tâche également de rester dans une langue plutôt simple, certainement pour que la jeunesse de nos deux protagonistes reste perceptible. Tout est relativement fluide même si, à mon sens, cela manque un peu de corps, d’épaisseur, pour ne pas donner l’impression que l’on reste en surface. On perçoit bien la volonté d’Amélie Hamad, on ressent également la tendresse évidente qu’elle a pour ses personnages, mais cela reste un peu trop « gentillet » et attendu pour véritablement faire mouche. Peut-être que le roman s’adresse avant tout à un lectorat jeune, pour ne pas dire adolescent ? Ou peut-être est-ce juste moi ? Dans tous les cas, sans réel déplaisir à la lecture, je suis passé un peu à côté du potentiel du livre.
Les Quelqu’unes est un roman noir ancré dans son temps et dans son environnement, plus féminin que de coutume et au propos pertinent, mais auquel il manque le petit quelque chose qui peut faire la différence, malgré d’éventuels défauts. Restons curieux de la suite.
Dans un monde noyé sous une pluie éternelle, deux policiers errent parmi les ruines d’une civilisation dissoute, incapables de distinguer les vivants des morts, le réel du délire. Dépouillés, perdus, parfois déjà cadavres sans le savoir, ils s’acharnent pourtant à « enquêter » : retrouver des voleuses fantasmées, reconstituer un crime qui semble les impliquer eux-mêmes, sauver ce qu’il reste d’un ordre disparu.
Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques : clowns promis au peloton, prêtres analphabètes brandissant Frankenstein comme texte sacré, vieilles chamanes qui invoquent des esprits interdits, révolutionnaires fanatiques rééduquant les valets des riches, enfants à naître qui complotent dans l’ombre du ventre maternel, exorcistes épuisés errant dans les sous-bois.
L’événement littéraire de la rentrée 2026, c’est certainement Antoine Volodine (hétéronyme de Jean Desvignes) qui apporte une conclusion au mouvement littéraire dit du « post-exotisme » qu’il a créé vers 1990. L’oeuvre d’Antoine Volodine, relativement pléthorique (48 romans sous l’étiquette post-exotisme !), a fait du lui un écrivain certes atypique, mais néanmoins incontournable du paysage littéraire français, voire au-delà de nos frontières puisque même l’américain John Darnielle, avec qui je m’étais entretenu, le cite comme référence.
Cette conclusion du mouvement post-exotique, intitulée Retour au goudron, fera certainement date dans l’édition, mais peut-être avant tout du fait de la démarche elle-même. En effet, celle-ci se traduit par la publication en simultané de onze livres chez onze éditeurs différents. Ainsi, les éditeurs font le choix de privilégier l’œuvre littéraire plutôt que l’objet commercial exclusif. On ne peut que saluer cela. Ces onze livres sont signés Infernus Iohannes, un collectif fictif puisque rassemblant les différents hétéronymes de Jean Desvignes qui furent les voix du post-exotisme.
Je ne suis pas spécialiste du post-exotisme, de loin pas, puisque je n’ai lu que Black village publié sous l’hétéronyme Lutz Bassmann en 2017. Mais curieux, toujours, j’ai voulu tenter au moins l’un de ces onze livres et mon choix s’est porté sur Les meilleurs d’entre nous publié aux éditions du Seuil. Un choix qui s’est fait un peu par hasard, tout simplement intrigué par le résumé.
Parlons en, du résumé. Plusieurs lignes évoquent une enquête menée par deux policiers errant parmi des ruines. Résumé un peu trompeur. Ces lignes concernent seulement 38 pages du livre. On peut donc être déçu si on pense avoir là le fil conducteur du livre. Le deuxième paragraphe du résumé est tout de suite plus juste et reflète clairement le contenu : Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans Les meilleurs d’entre nous, mais plutôt un enchevêtrement de nouvelles ou de vignettes, plus ou moins courtes, qui brosse ainsi un tableau d’un monde en déliquescence et de ceux qui l’habitent encore. Certains textes sont plus intéressants que d’autres, généralement les plus longs, et le reste est peut-être un peu trop anecdotique ou inégal pour vraiment marquer, même si on ne passe pas un mauvais moment pour autant.
Bien des personnages, bien des destins, et quelques clins d’œil cachés ici ou là. Un parmi d’autres, j’ai apprécié quand un certain Gompo vit sa première expérience cinématographique face à un film magnifique que l’on devine, j’ai nommé Damnation du regretté Béla Tarr. Un court moment de grâce nimbé de mélancolie.
Le livre a quand même un petit côté exercice de style qui manque un peu de naturel, néanmoins l’écriture est fluide et il y a une maîtrise évidente qu’on ne peut nier. Pour un univers post-apocalyptique que l’on peut supposer sérieux et peu joyeux, un certain humour traverse tout de même ces pages, éloignant ainsi le spectre du désespoir qui aurait pu émaner d’un univers au potentiel très noir. Notre collectif fictif s’amuse, c’est évident, jouant avec la langue et les points de vue.
Les meilleurs d’entre nous n’est qu’une pierre d’un édifice bien plus conséquent qu’il convient certainement d’analyser dans son ensemble, mais ce défi éditorial qui tient lieu de conclusion au post-exotisme mérite qu’on lui prête une attention toute particulière. Peut-être pas le livre le plus marquant de cette œuvre foisonnante, mais une atmosphère de monde d’après dans laquelle on apprécie s’immerger.
« Mamush a quitté une carrière prometteuse de reporter de guerre pour refaire sa vie à Paris avec Hannah, une photographe française. Cinq ans et un enfant plus tard, alors que leur mariage vacille, il retourne dans la communauté éthiopienne de Washington D.C., où l’attendent une mère autoritaire et Samuel, chauffeur de taxi et figure paternelle aussi charismatique que mystérieuse. Mais le jour même de son arrivée, celui-ci est retrouvé mort.
Confronté à l’énigme de ce deuil, Mamush part en quête de réponses aux questions qu’on lui a expressément demandé de ne jamais poser. Face aux fantômes du passé, parviendra-t-il à exorciser ses propres démons ?«
Ecrivain et journaliste américain d’origine éthiopienne, mais néanmoins très francophone car ayant vécu plusieurs années à Paris avec sa femme française, Dinaw Mengestu a publié cette année dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel Quelqu’un comme nous, son quatrième roman qui arrive dix ans après le précédent. Un livre remarqué outre-Atlantique car plébiscité par un certain Barack Obama et salué par la presse américaine. En sus de cela, il vient d’être nommé à la présidence de la célèbre PEN America. Rien que ça.
Mamush, principal protagoniste de ce livre, navigue au fil des pages entre les différents repères humains de sa vie que sont sa mère, son possible père biologique et sa femme, ainsi que sa propre femme et son enfant. Il est aussi le narrateur de cette histoire. Un narrateur pas très fiable et que l’on peut avoir du mal à apprécier, à cerner, mais dont la quête et l’histoire peuvent difficilement laisser insensible. Son deuil soudain, en plein voyage aux Etats-Unis pour visiter ses proches, va révéler un être confus qui cherche à trouver sa place et dont l’inhabituelle relation père-fils qu’il a vécu va devenir le fil conducteur de ce roman. Mais il n’est pas le seul ici à chercher sa place et chacun à sa propre manière de s’y atteler. Son séjour va se transformer en puissante leçon de vie avec une poignée de personnages hauts en couleur.
Si l’écriture de Dinaw Mengestu et assez belle et limpide, son procédé narratif peut, en revanche, être déstabilisant. Il fait s’imbriquer plusieurs histoires tout en mélangeant passé et présent, cela avec un narrateur assez peu fiable, en résulte cette impression de ne plus savoir ce qui relève du vécu ou de l’imagination du narrateur. Les digressions sont constantes et la lecture devient un peu labyrinthique. Dinaw Mengestu joue sur le mystère. Il y a toujours des zones d’ombre qui demeurent et tout n’étant jamais clairement dit, on en vient à devoir spéculer. Cette narration non linéaire est la force, mais également la principale difficulté du livre. On peut donc s’y perdre, comme se laisser porter par cette singularité.
Quelqu’un comme nous est un roman sensible autant sur l’expérience des immigrants, que sur la famille, et plus largement sur la vie et tout ce qui nous conduit à son issue fatale, la mort. Entre rires et larmes, Dinaw Mengestu écrit une autre facette de l’Amérique avec une plume qui lui est propre, en évitant soigneusement écueils et facilité. Ne faites pas comme moi qui ai failli passer à côté de ce livre, ce qui aurait été une fâcheuse erreur !
« Amrapali Anna Singh est une chercheuse en archivistique spécialisée dans l’analyse de documents audio. Un jour, un mystérieux messager frappe à la porte de son bureau, en Alaska. Il a traversé la planète pour lui apporter trois cassettes sur lesquelles se trouve le témoignage d’un journaliste-aventurier racontant sa recherche obsessionnelle d’une légendaire « Cité des rêves ».
Sa quête amène ce dernier des marécages de Louisiane à la ville fortifiée de Kowloon à la veille de sa destruction, en passant par les dunes de Mongolie ou un tournoi d’échecs à Istanbul. Le voyage d’une vie devenu véritable odyssée existentielle aux confins de la réalité, qui amène ce mystérieux personnage à s’interroger sur l’essence même du bonheur et de l’amour. Plus le récit avance, plus son témoignage soulève une question obsédante : qui a réalisé cet enregistrement, et dans quel but ? »
Quand on te propose un bouquin qui serait possiblement fait « pour les amateurs de Jorge Luis Borges et Mark Z. Danielewski », « un véritable Indiana Jones » mental paraît-il, tu prends, sans te poser trop de questions et, en même temps, en t’en posant trop car ta curiosité est forcément piquée. Le seul lieu, premier roman (et pour le moment unique) publié en 2017 aux Etats-Unis, paraît chez Le Gospel en France avec une intrigante et labyrinthique couverture signée Sylvain Havec.
La grande question posée dans ce livre, à laquelle est soumis le journaliste dont il est question ici est : « Êtes-vous le rêveur ou êtes-vous le rêve ? » Une seule question qui a un certain potentiel pour vous retourner le cerveau. Entre délire halluciné ou aventure fantasmagorique, on hésite, le témoignage de notre journaliste enregistré sur cassettes et retranscrit par une certaine Amrapali Anna Singh, a tout d’une vaste épopée en quête d’une mystérieuse « Cité des Rêves ». Le mystère derrière cette supposée « Cité des Rêves » appelle notre principal protagoniste, pour le meilleur et pour le pire, à dépasser ses propres limites dans l’espoir de trouver réponses à ses questions. Une histoire qui a tout d’un puzzle dont il faut trouver les pièces manquantes. Le principal moteur de l’intrigue, celui qui peut potentiellement garder le lecteur en haleine, m’a tout de suite rappelé le phénomène de la « lostwave ». Derrière le terme de « lostwave » se cachent ces chansons qui apparaissent parfois sur internet, sur lesquelles très peu d’informations existent, et qui font se déchainer les passions sur certains réseaux, menant ainsi à des enquêtes collaboratives pour déterminer les origines des dites chansons. On se laisse très facilement prendre au jeu et c’est un peu pareil avec Le seul lieu.
Il faut dire ce qui est, le roman de N.J. Campbell souffre de quelques petits défauts qui pourront frustrer certains. Commençons par le concept formel du livre initialement assez malin, la retranscription de cassettes (la cassette est à la mode cette année, souvenez-vous Diables blancs) qui nous permet d’accéder au témoignage du protagoniste principal. Un témoignage enregistré tel qu’il l’est ici, c’est très oral, mais la supposée transcription est très écrite, trop écrite pour véritablement passer pour une transcription. Néanmoins, on peut faire fi de cela et se laisser porter par l’histoire. L’autre défaut du livre est sa longueur. Celui-ci est très court, seulement 144 pages, ce qui donne malheureusement l’impression de survoler l’histoire qui aurait gagné à être plus développée pour lui donner une réelle substance. Cela va très vite. Trop expéditif pour le grand roman épique qu’il aurait pu être. Mais ce sont des défauts qui n’en font pas un mauvais livre. Le réalisme magique de N.J. Campbell demeure prenant et plus d’un se laisseront facilement convaincre. Vous vous poserez plus d’une question au fil de cette lecture, c’est sûr, mais les réponses ne seront pas évidentes à trouver.
Le seul lieu est un roman un poil trop court pour ses ambitions, mais ludique et onirique, qui est en mesure d’éveiller le goût du lecteur pour l’aventure. Si vous aimez les mystères du type insaisissables légendes urbaines et si vous appréciez vous faire des nœuds au cerveau avec vos propres rêves et aspirations, ce livre pourrait être pour vous.
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