Chroniques noires et partisanes

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TEATRO GROTTESCO de Thomas Ligotti / Editions Monts Métallifères.

TEATRO GROTTESCO

Traduction: Fabien Courtal

« Artistes ratés, écrivains obsessionnels, ouvriers paranoïaques, savants ésotériques, employés au bord du gouffre… L’humanité malade de Teatro Grottesco se traine dans un décor de villes grises, de ghettos désaffectés et de fêtes foraines anarchiques qui n’en finit pas de tomber en ruines. Là, chacun se voit accablé par un phénomène de « hantise » : une apparition inquiétante dont nul ne saurait dire si elle est le fruit de la folie collective, de la fièvre, d’une intoxication médicamenteuse, ou de puissances obscures cherchant à déchirer le mince voile de rationalité qui les sépare encore de nous. Quoi qu’il en soit, sous la surface rassurante des habitudes, quelque chose menace. »

Outre le fait que j’avais déjà fait l’acquisition d’un livre de Thomas Ligotti, Mon travail n’est pas terminé publié aux Mont Métallifères pour être précis, que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs, je ne connaissais rien du bonhomme. Parfois, ne rien connaître d’un auteur et son œuvre, peut avoir du bon. On ne sait pas dans quel univers on va pénétrer. On s’y plonge sans attentes, sans appréhensions, et on se prend soudain quelque chose dans la tronche qui ne laisse pas indemne. Une fois que j’ai ouvert la porte de cet univers, je peux vous assurer que je n’avais qu’une envie, en sortir. Bienvenue dans Teatro Grottesco, recueil de nouvelles (il n’écrit que ça) publié à nouveau chez les Monts Métallifères, et dans une belle édition comme ils savent faire.

Après lecture de ce livre, j’ai bien entendu fait mes petites recherches sur la toile pour glaner quelques infos sur l’auteur. Juste histoire de saisir un peu qui peut produire une telle œuvre. Ecrivain culte s’il en est, et relativement secret semblerait-il, Thomas Ligotti impose un certain respect si on en croit tout ce qui s’en dit. J’avais apparemment raté la petite polémique concernant Nic Pizzolatto qui aurait plagié Thomas Ligotti, et il a bien finit par le citer comme inspiration, pour le personnage de Rust Cohle, celui-là même incarné par Matthew McConaughey dans la première saison de True Detective. Car ce qu’il faut savoir, c’est que Thomas Ligotti est un joyeux luron. Souffrant d’anxiété chronique et d’anhédonie (dixit Wikipédia : « caractérise l’incapacité d’un sujet à ressentir des émotions positives lors de situations de vie pourtant considérées antérieurement comme plaisantes. »), il a développé une philosophie particulièrement pessimiste qu’il distille dans ses livres et qui aurait nourrit quelques répliques de Rust Cohle. Là, ça vous donne déjà une petite idée de ce à quoi vous attendre, mais vous êtes encore loin du compte…

Je ne vais pas vous détailler les différentes histoires qui composent ce recueil, car la tâche n’est pas des plus aisée, mais je vais quand même essayer de développer un peu ce que l’on peut ressentir à la lecture de Teatro Grottesco. Les lieux dépeints par Ligotti dans ses textes ne sont pas si éloignés de notre réalité, ce sont presque des versions distordues de la réalité, mais ils sont incroyablement désolés et délabrés. Tout y est terne et gris. On a l’impression de perpétuellement naviguer dans un intense brouillard. Il y règne quelque chose de pourri et malsain sans que l’on sache toujours exactement quoi. Dans ces lieux, ces villes, il y a des choses étranges. Les personnages qui peuplent ces nouvelles sont comme coincés dans des vies où les relations sont sans émotions et sans passion. Leurs existences sont mécaniques. Les artistes y sont ratés, les médecins font des choses douteuses, les travailleurs sont oppressés et certains souffrent parfois de troubles gastro-intestinaux particulièrement envahissants. Ils sont comme condamnés à vivre des situations Kafkaïennes sans espoir et à en perdre la raison. C’est toute l’absurdité de l’existence qui est saisie ici et il n’y a pas la moindre échappatoire. Il est parfois difficile de dire où réside l’horreur dans ces histoires mais elle est toujours latente. C’est de l’horreur existentielle. D’autres parlent d’horreur philosophique. On est aspiré dans un vide aliénant. Un cauchemar éveillé et sans fin.

Divisées en trois parties intitulées Détraquements, Déformations et Démolis et dégénérés, les nouvelles qui composent ce recueil sont toutes particulièrement bizarres et tortueuses. Le style est dense et franchement déroutant. Même inconfortable et austère. Thomas Ligotti use et abuse de la répétition. Des répétitions qui deviennent obsédantes et étouffantes. Il faut ajouter à cela une vision profondément nihiliste et misanthrope alliée à un évident sens du grotesque. Ligotti est souvent comparé à Lovecraft et Poe avec une bonne dose de Cioran. Il y a de ça, c’est certain, mais il demeure complètement autre. Totalement inclassable.

Teatro Grottesco n’est pas une lecture plaisante. C’est un livre difficile qui nécessite toute notre attention. Les plus rationnels vont se faire sacrément mal au cerveau. Le genre d’oeuvre qui s’accroche à nous quand bien même l’envie nous viendrait de la mettre de coté pour ne plus jamais y toucher. Je suis tenté d’écrire que plus jamais je ne lirai de Thomas Ligotti, tant l’expérience fut rude, mais je sais que, fatalement, je vais avoir besoin d’y revenir pour confirmer qu’il est peut-être l’écrivain le plus cynique et anxiogène que j’ai pu lire à ce jour. De l’horreur sans monstres, sans violence, mais bel et bien éprouvante.

Brother Jo.

NOS DERNIERS JOURS SAUVAGES de Anna Bailey / Sonatine.

Our Last Wild Days.

Traduction: Eloïse Esquié.

Jacknife, une petite ville oubliée au fin fond des bayous. Sous la chaleur moite de la Louisiane, les habitants vivent au rythme de la nature – et de ses menaces. Marécages dangereux, reptiles venimeux, cyclones dévastateurs… Mais aussi sauvage soit ce monde, le pire des dangers, ici comme ailleurs, vient souvent des hommes. Loyal le sait trop bien. À dix-sept ans, elle a fui Jacknife après un drame qu’elle porte encore en elle. La voilà contrainte d’y revenir, pour s’occuper de sa mère malade. Plus que tout, elle appréhende ses retrouvailles avec les Labasque, une famille de parias qui gagne sa vie en chassant les alligators des marais. Elle a en effet longuement fréquenté Cutter Labasque, sa meilleure amie de l’époque, et de ses deux frères, avant de les trahir puis de s’enfuir. Lorsqu’un des Labasque est retrouvé mort dans des circonstances troubles, Loyal va se jeter à corps perdu dans une quête de vérité. Pour comprendre. Pour réparer. Pour, peut-être, se libérer. Mais à Jacknife, les secrets sont nombreux et rien ne se passe jamais comme prévu.

J’étais passé à côté d’Une pluie de septembre, premier roman de l’autrice britannique Anna Bailey, publié en 2021 chez Sonatine. Tentative de rattrapage de ma part en lisant son second roman, Nos derniers jours sauvages, à nouveau publié chez Sonatine. C’est en voyant l’alligator en couverture que j’ai, comme qui dirait, mordu à l’hameçon…

Ne cherchez pas la ville de Jacknife, aux Etats-Unis, sur une carte car cette ville n’existe pas. Inventée de toutes pièces par Anna Bailey, je présume que c’est plus confortable pour quelqu’un qui n’est pas du pays de créer une ville et de tenter de la rendre la plus crédible possible, plutôt que de situer l’action dans une ville que l’on ne connaît pas assez pour ne pas risquer de se rater. Bienvenue à Jacknife, donc. Une petite ville de Louisiane, en plein Bayou, où une usine pollue allègrement le territoire et empoisonne ses ouvriers, et où les marais et leurs vieilles légendes sont peuplés d’alligators et de serpents. Jacknife est de ces endroits immuables où le temps semble s’écouler plus lentement qu’ailleurs et où les mœurs évoluent peu. Ses habitants, pour certain(e)s ambigus, ne sont pas tous très fréquentables. On y est notamment confronté à la pauvreté, la violence et les ravages de la drogue. Un climat endémique dont les responsables sont à chercher jusqu’à dans les forces de l’ordre où la corruption demeure. C’est dans ce cadre qu’évoluent nos personnages, bien souvent abîmés, où une mort et une disparition font l’actualité.

Là où excelle Anna Bailey avec Nos derniers jours sauvages, c’est dans la mise en place d’une atmosphère où règne une chaleur lourde et humide. Le décor est parfaitement planté. L’immersion est plus convaincante encore quand elle nous emmène à la chasse à l’alligator, qui constitue l’une des forces du livre, et certainement sa principale originalité. Un autre atout de l’autrice est de véritablement prendre le temps de développer ses personnages, même si certains sont peut-être un poil trop stéréotypés. Le récit est très fluide et nous tient sans mal en haleine et ce sans jamais s’enliser, une tension demeurant au fil des pages et l’histoire ne manquant pas de rebondissements. Elle aborde également des sujets pertinents tels que les liens familiaux, l’homosexualité, l’addiction ou la démence, mais surtout les questions du deuil et de comment réparer nos torts.

Si vous aimez le Southern Gothic, il y a peu de chance que vous soyez déçu par Nos derniers jours sauvages, second livre d’Anna Bailey. Un roman noir totalement ancré dans son territoire, hanté par de vieux fantômes et dans lequel les secrets sont parfois lourds de conséquences. Une convaincante plongée dans le Bayou où les hommes sont parfois plus dangereux encore que les reptiles carnivores que l’on y trouve.

Brother Jo.

L’AVENIR DE LA VÉRITÉ de Werner Herzog / Editions Séguier.

Die Zukunft der Wahrheit

Traduction: Josie Mély

« La quête de la vérité est ce voyage vers l’inconnu qui nous distingue des vaches dans la prairie », nous dit Werner Herzog. Le fait est que cette « quête » a toujours animé les sociétés humaines, tel un élan vers l’idéal. Mais face aux manipulations de masse permises par les technologies numériques, au spectre de la désinformation généralisée et à la montée des populismes, cette ère toucherait-elle à sa fin ?

Je ne vais plus présenter ici l’incontournable cinéaste Werner Herzog. Le fan que je suis a déjà chroniqué son roman Le crépuscule du monde et ses fabuleux mémoires Chacun pour soi et Dieu contre tous. Dès que Séguier publie un livre de Werner Herzog, je réponds bien évidemment présent. C’est donc avec une curiosité toujours intacte pour le bonhomme que je me suis lancé dans la lecture de L’avenir de la vérité, un court essai sur la vérité qui ne pouvait être autrement que profondément herzogien.

Un livre de seulement 155 pages pour traiter d’un thème tel que la vérité et notre entrée dans l’ère de la post-vérité peut sembler un peu court. Pour autant, on ne doute pas de la capacité de Werner Herzog à rendre ces pages riches compte tenu de l’étendue de ses connaissances, ce qui fait autant du bien, que du tort à ce petit livre. Insistant pour que l’on dissocie les faits de la vérité, et souhaitant nous montrer que les fake news existent depuis bien longtemps déjà, Herzog va parcourir une quantité non négligeable de sujets. Pour illustrer son propos, qui je dois le dire n’est pas toujours très clair ici, il nous fait naviguer de la Rome antique à l’intelligence artificielle pour laquelle il ne cache pas sa fascination, en passant par Néron, les enlèvements par les extraterrestres ou encore la conquête de Mars. De nombreuses réflexions et références, mais surtout beaucoup de digressions qui peuvent un peu perdre le lecteur et rend l’ensemble relativement décousu. Si l’on est familier d’Herzog, on ne perd pas complètement le fil non plus, mais quelqu’un qui ne le connaît pas peut potentiellement assez vite décrocher. On a également le droit à notre lot d’aphorismes percutants comme il en a toujours le secret. Les anecdotes personnelles sur ses films ne manquent pas non plus, même si ce sera globalement du déjà lu ou entendu pour les fans, ainsi que ses opinions tranchées comme sur le cinéma-vérité ou encore l’idée de porter une perruque pour cacher sa perte de cheveux. Ce qui reste le plus évident à saisir dans son texte, c’est qu’il est essentiel de tout prendre avec des pincettes, de douter, en somme de se forger une pensée critique et cela doit indéniablement passer par le fait qu’il est impératif de lire le plus possible.

Si L’avenir de la vérité de Werner Herzog est un essai un peu bancal mais intriguant, parfois assez amusant il faut le dire, il parlera avant tout à celles et ceux qui apprécient son œuvre et le personnage. Un livre qui s’avérera aussi frustrant pour les uns, que passionnant pour les autres. Pour synthétiser très rapidement les conseils qu’Herzog distille ici : lisez plus, marchez plus, n’allez surtout pas vous faire psychanalyser et plutôt mourir que de porter une perruque si vous avez une calvitie. Mais il y a d’autres choses à retenir, promis. Et sinon, quand est-ce qu’Elon Musk va enfin se décider à mettre notre cher Werner dans une navette spatiale ?

Brother Jo.

DIABLES BLANCS de James Robert Baker / Monsieur Toussaint Louverture.

White Devils

Traduction: Yoko Lacour

« Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles. La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…« 

En ce moment, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a, comme qui dirait, sérieusement le vent en poupe. C’est peu de le dire. Une petite maison d’édition devenue grande et incontournable dans le paysage littéraire français, tant d’un point de vue qualitatif, qu’en termes de chiffres de vente qui se sont notamment envolés avec la publication des livres de Michael McDowell. Mais au-delà même du contenu, s’il y a bien une maison d’édition qui soigne l’esthétique de ses publications, jusque dans les détails, c’est Monsieur Toussaint Louverture. Preuve en est, une fois encore, avec Diables blancs de l’Américain James Robert Baker, dont la couverture toute en dorures et représentant une femme qui semble frappée d’un coup de folie, marque instantanément les esprits. Autant dire qu’on ne se fout pas de la gueule du lecteur, il y a du boulot derrière. Pour autant, je ne connaissais rien de James Robert Baker, et je ne suis certainement pas le seul. Celui-ci s’est ôté la vie en 1997, à 51 ans, et aucun de ses livres n’était arrivé jusqu’à chez nous, surtout pas Diables blancs qui restait totalement inédit à ce jour et dont la toute première publication se fait aujourd’hui en France. Un écrivain dont la vie a tout d’un roman et dont ce livre inédit va certainement faire parler de lui.

Jusqu’où est-on capable d’aller pour connaître à nouveau le succès ? A en croire Tom Dunbar et Beth, les principaux protagonistes de ce livre : loin, très loin. Un couple qui, tout en s’empoisonnant la vie, envisage le pire pour retrouver des jours meilleurs. Une relation hautement toxique entre un écrivain et sa femme dont l’instabilité psychologique et le mélange de prescriptions médicales deviennent un cocktail explosif. C’est dans cette atmosphère là qu’ils vont échafauder un plan machiavélique qui devrait, si tout se passe bien, leur apporter l’argent et le succès, leur évitant ainsi de perdre le luxe dans lequel ils vivent depuis un certain temps déjà. L’idée est de devenir les acteurs de leur propre true crime pour que Tom Dunbar puisse ensuite en faire un nouveau livre à succès. Ce plan, d’une stupidité évidente, nous fait constamment nous demander à quel moment cela va leur péter à la gueule. Les choix risqués s’enchaînent et l’escalade de rebondissements n’en finit plus. Nous voilà alors plongés dans un vrai faux true crime, ou peut-être un faux vrai true crime, pour le meilleur et pour pire. Enfin, surtout pour le pire…

Addictif au possible dès les premières pages, James Robert Baker aspire le lecteur dans une spirale infernale qui tient en haleine sans le moindre temps mort. Rédigé sous la forme d’un monologue qui s’avère être une transcription de cassettes audios que Tom Dunbar enregistre pour les donner à Jim, un ami écrivain, et ainsi faire toute la lumière sur l’entreprise désespérée qui fut la leur, Diables blancs jouit d’une construction extrêmement solide. On apprend dans la postface que l’auteur se filmait en train de jouer ses personnages dans le but de parfaire les dialogues. Il y a une évidente maîtrise dans l’écriture de James Robert Baker. Il arrive à nous donner l’impression que l’on voit les choses venir et pourtant nous surprend régulièrement. Avec ce roman, il délivre autant une satire complètement cintrée de l’Amérique, qu’une réflexion sur le true crime qui nous crame quelques neurones au passage, tout en prenant un joyeux plaisir à dynamiter toute morale. Le parfait scénario pour un film de cinéma.

Diables blancs de James Robert Baker est l’archétype même du page-turner. Vous allez prendre furieusement votre pied à la lecture de ce livre, initialement relégué aux oubliettes, alors qu’il a tout d’un classique. Une bombe noire méchamment corrosive et jubilatoire ! Après cette lecture, vous réfléchirez à deux fois avant de mélanger n’importe quels médicaments.

Brother Jo.

HIVERNAL de Dario Voltolini / Editions du sous-sol.

Invernale

Traduction: Louise Boudonnat

À la fin des années 1970, sous les halles centenaires du marché de Turin, le corps de ballet des marchands affairés bat son plein. D’étal en étal, on arrive à la hauteur de Gino, qui découpe l’agneau selon une chorégraphie précise, maintes et maintes fois réalisée, jusqu’à ce que sa lame vacille, glisse et lui entaille le pouce.
De la chair animale à celle de l’homme, c’est d’abord l’opération puis l’infection, une forme de rétablissement malgré l’épuisement qui demeure, et finalement un diagnostic dévastateur. Le fils de Gino, le narrateur, assiste à cette dégradation avec un regard empreint de dévotion et de souffrance, trouvant dans la mémoire d’une vie simple et heureuse un refuge sublime.

Il est très rare que je lise de la littérature italienne. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais Hivernal, premier livre de l’auteur Dario Voltolini édité en France, qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai, a attisé ma curiosité. Publié aux Editions du sous-sol, ce qui est généralement un gage de qualité en soi, ce roman n’a pas trompé mon flair.

« Mais c’est quoi attendre, cet état enfoui en permanence sous une chape et qui un beau jour déferle d’un seul coup ? N’a-t-il pas toujours attendu ? N’est-on pas toujours en attente de quelque chose, lui comme les autres ? Mais maintenant l’attente, au lieu d’être un état dépourvu de contenu, est sur le point de tout révéler, ayant incubé dans son ventre un cauchemar aux dimensions qu’il ne pouvait physiquement imaginer jusqu’ici. »

Ainsi que le laisse présager la photo de Robert Doisneau en couverture et tel que l’annonce le résumé, il faut s’attendre à être confronté à la réalité du métier de boucher puisque c’est celui de Gino, personnage au cœur de ce roman. Bien que l’auteur ait l’art et la manière pour écrire sur le sujet, si vous êtes végétarien, préparez-vous à être plongé crûment dans le quotidien qu’impose un tel métier. Mais pour Gino, comme nous le raconte son fils qui est le narrateur, c’est sa routine. Une vie routinière qui ne demandait d’ailleurs qu’à suivre son cours avant qu’un mal ne s’y introduise lentement, progressivement, laissant place à une autre routine, plus dure, contrainte par la maladie. Et bien que Gino, de par son métier, soit habitué à la mort, il ne lui est pas plus aisé d’être confronté à sa propre mortalité. Ce changement va bousculer sa propre perspective de la vie et du monde. C’est la linéarité d’une trajectoire qui se fissure et dont le fils est le témoin désemparé. Sous son regard, les petites choses simples qui composent l’ordinaire de son père deviennent des éclats de tendresse d’où surgissent une émotion contagieuse. Toute la lumière d’une vie se voit alors graduellement avalée par l’obscurité.

« Je jette un coup d’oeil en passant devant la porte de leur chambre et je m’arrête. Ils sont assis tous les deux au bord du lit, de son côté à lui, vers la porte-fenêtre. L’un près de l’autre, comme au cinéma. Je vois leurs nuques penchées, car ils regardent vers le sol. Je vois leurs dos. C’est là un instant qui dure. Je m’éloigne sans faire de bruit. Une confusion au potentiel extraordinaire, remplie de rage et d’impuissance et d’une chose indicible, s’empare de mes cellules. Je n’apprends plus rien, j’oublie le peu que je sais. »

Dario Voltolini cueille le lecteur dès la première page. Sa prose dépouillée, vive et mélodieuse, particulièrement délicate, est d’une saisissante beauté. C’est si parfaitement rythmé et les mots s’écoulent avant tant de grâce qu’il est difficile de lâcher le livre avant d’en arriver à la fin. Sa pudeur lui permet d’éviter tout sentimentalisme inutile et tout misérabilisme. Il a l’art et la manière pour insuffler de la dignité dans l’indignité de la maladie. Si on pressent l’inéluctable, il laisse exister l’espoir. Je ne sais pas si c’est un récit autobiographique, j’ai parfois lu que ça l’est mais sans trouver d’information claire à ce sujet, on peut néanmoins imaginer ce qu’il faut puiser en soi pour écrire un tel livre. Un deuil bouleversant qui ne peut laisser insensible.

« Où aimerait-il être maintenant? Dans un lieu inaccessible, mais où se produisent des choses nouvelles, inconcevables ? Ou simplement là où il est et où il a été, sans rien pour le distraire à l’extérieur ou à l’intérieur, devant les gens qui veulent, banalement, comme d’habitude, acheter de la viande ? Des volcans apparaissent, éteints mais menaçant toujours de se réveiller, des paysages sans hommes et peut-être même sans animaux. Pas même des amibes, des bactéries, des virus. Des séquences interstellaires. Des sons venus d’avant le temps. »

Hivernal de Dario Voltolini est un roman sur la mort qui donne toute sa valeur à la vie mais en n’occultant jamais la fragilité de celle-ci. Un livre déchirant et pourtant jamais douloureux. Une lecture dont on a véritablement besoin, qui vous nourrit et vous enrichit. C’est brillamment écrit ! On a là l’un des incontournables de cette année 2026.

Brother Jo.

LES NUITS BLANCHES d’Urszula Honek / Grasset.

Białe noce

Traduction: Maryla Laurent

« Aux confins de la Pologne, un village à l’orée d’immenses forêts. Rêveurs le jour et insomniaques le soir, ses habitants connaissent les nuits blanches où espoirs, échecs et souvenirs chassent le sommeil tout en réveillant les fantômes.

Un adolescent construit un étang à carpes pour capter l’attention des filles ; une enfant cherche à comprendre l’histoire cachée de ce hameau ; une jeune femme est dangereusement attirée par les profondeurs d’un lac après avoir renoncé à ses fiançailles. Que le ciel s’embrase au crépuscule, que la neige tombe pour imposer le silence ou que la foudre frappe pour interrompre les rêveries, c’est toute l’histoire de la Pologne, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin du communisme, qui se dévoile à travers ces vies minuscules.« 

Toujours curieux d’aller vers d’autres destinations, je me suis dit que la Pologne, qui apparaît rarement voire jamais dans mes lectures, me changerait un peu. C’est ce qui m’a amené vers l’autrice Urszula Honek et son premier roman Les nuits blanches publié chez Grasset, nommé au Booker Prize 2024, dont la couverture a également quelque chose d’intriguant.

Direction la Pologne donc, en province, dans un village de montagne particulièrement gris encore relativement éloigné de la modernité. Le genre d’endroit où l’on naît et qu’on ne quitte jamais vraiment. On y vit la vie par défaut dans une évidente solitude. Un village peuplé d’une communauté qui semble prise en étau entre rêves et devoirs. Tout y est statique et le futur n’offre aucune perspective. On y suit un panel de personnages qui finissent tous par être gagnés par le malheur. L’omniprésence de la mort et du deuil est frappante dans ce livre. Un rappel que la vie n’est pas toujours joyeuse, c’est un fait, et que la mort arrive indubitablement, tragique et parfois volontaire.

Le livre d’Urszula Honek tient presque plus du recueil de nouvelles que du roman. Il est fragmenté en plusieurs textes connectés entre eux. Cette fragmentation peut perdre le lecteur, ce fut mon cas, car l’autrice ne s’embarrasse pas d’une quelconque logique dans la chronologie des textes. A cela s’ajoute une vaste diversité de points de vue et une langue qui s’adapte à chaque narrateur. Il faut être attentif pour ne pas perdre le fil. Ecrit d’une prose simple mais poétique – Urszula Honek est d’abord connue pour son travail en tant que poétesse – il se dégage de ces pages une atmosphère onirique voire fantomatique, imprégnée d’une profonde mélancolie qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Béla Tarr. On est captivés par les images qui défilent mais des questionnements demeurent.

Les nuits blanches est un livre triste mais jamais larmoyant. Un roman tout à fait particulier sur la vie avec la mortalité en son cœur, se déroulant dans une Pologne peu réjouissante. Si vous êtes en quête d’une lecture légère et apaisante, passez votre tour. En revanche, si vous ne craignez pas ce genre d’environnement relativement sinistre et dur, que vous recherchez une certaine touche d’originalité qui peut faire la différence, vous pourriez être positivement surpris.

Brother Jo.

LE DIABLE, TOUT LE TEMPS de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

The Devil All the Time

Traduction: Christophe Mercier

« De l’Ohio à la Virginie-Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960, il est question de pauvres diables dont les trajectoires s’entrechoquent : un rescapé de l’enfer du Pacifique, traumatisé et prêt à tout pour sauver sa femme, quitte à délaisser son fils ; un couple sordide qui piège les auto-stoppeurs ; un prédicateur et un musicien en fauteuil roulant qui errent de ville en ville, fuyant la loi ; un shérif corrompu et un pasteur au comportement déviant… »

L’écrivain américain Donald Ray Pollock avait frappé très fort avec Knockemstiff, Ohio, son premier livre initialement publié en 2010 et réédité en 2026 chez Albin Michel. Assez fort pour savoir d’ores et déjà que l’on avait affaire à un grand écrivain et que l’on ne pouvait qu’espérer le meilleur pour la suite. On pouvait aussi légitimement se dire qu’en frappant d’emblée aussi fort, il ne serait pas aisé de faire aussi bien pour la suite, voire mieux. C’est en 2012 que paraît pour la première fois chez nous Le Diable, tout le temps, son premier roman, lui aussi réédité en 2026 avec une préface inédite de Marie Vingtras. Nul n’était prêt pour une claque de cette ampleur…

Si vous avez lu Knockemstiff, Ohio – et il faut lire Knockemstiff, Ohio – vous ne serez pas en terre inconnue en vous plongeant dans Le Diable, tout le temps. La situation géographique et le décor sont les mêmes, et vous retrouvez des personnages du même acabit. C’est aussi la même noirceur et la même violence auxquelles nous sommes confrontés. C’est une évidence, Pollock n’a pas vocation à écrire des « feel good books » et si c’est ce que vous désirez lire, passez votre chemin, vous ne vous en remettriez pas. Dans son roman, les rêves se meurent et toute trace d’espoir est généralement annihilée par la dure réalité. Il ne faut pas craindre de plonger son regard dans l’abysse quand on fait le choix de parcourir ces pages. Ici, si la religion est bien présente, elle ne sauve absolument personne. Le portrait du côté (très) obscur de l’Amérique.

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. Aussi loin qu’il pût se souvenir, son père lui semblait avoir passé sa vie à combattre le Diable, tout le temps. »

Déjà dans son recueil de nouvelles, Donald Ray Pollock donnait corps à des personnages récurrents dans les différents textes, faisant presque passer son recueil pour un roman tant les nouvelles semblaient liées entre elles. Avec Le Diable, tout le temps, il fait le choix du roman choral, composant ainsi toute une galerie de personnages dont les trajectoires finissent par se croiser. Des vies misérables qui se rencontrent dans la mort et la violence, qui basculent dans la laideur, qui semblent condamnées à sombrer dans le sordide et le tragique, et qui parfois deviennent des monstres à visage humain.

« Il y a des gens qui naissent juste pour être enterrés ; sa mère était comme ça, et il avait toujours pensé que c’est pour ça que son vieux s’était tiré, même si lui-même ne valait pas grand-chose. »

Pollock a une maîtrise totale de son texte. Il a un sens imparable de la narration. Ses phrases sont simples mais parfaitement ciselées. L’équilibre est parfait. On perçoit bien sa volonté de peaufiner son livre ligne par ligne, il n’y en a pas une de trop. Du travail d’orfèvre qu’on ne voit pas souvent. Grâce à cette plume si solide, il pousse magistralement la noirceur à son paroxysme. Bien que brutal et cruel, rien ne donne jamais l’impression d’être gratuit.

« Il semblait que toute sa vie, tout ce qu’il avait vu, ou dit, ou fait, menait à cet instant : seul, enfin, avec les fantômes de son enfance. »

Le Diable, tout le temps, c’est la confirmation du talent de Donald Ray Pollock. Un très grand roman de la littérature américaine. Un chef d’oeuvre de « southern gothic ». Aussi dérangeant que fascinant, ce livre vous hante à jamais. Même après plusieurs lectures, il ne perd absolument rien de sa puissance. Un choc sans égal qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie. Si vous l’aviez loupé à sa sortie, ne faites pas deux fois la même erreur maintenant qu’il est réédité.

Brother Jo.

KNOCKEMSTIFF, OHIO de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Knockemstiff

Traduction: Philippe Garnier

Knockemstiff, un hameau aujourd’hui fantôme du Midwest. C’est l’inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu’ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.

Dans l’attente d’un nouveau livre de l’écrivain américain Donald Ray Pollock, depuis bientôt dix ans maintenant, je m’étais entretenu avec lui en 2025 pour revenir sur son parcours d’écrivain et prendre de ses nouvelles. Toujours pas de nouveau roman en vue, bien qu’en cours d’écriture. Les fans vont devoir être patients. Néanmoins, à l’occasion des 30 ans de la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel en 2026, Pollock voit certains de ses ouvrages réédités. Longtemps épuisé et donc introuvable, Knockemstiff, Ohio, initialement publié chez Buchet-Chastel, est de retour. Tout premier livre de l’auteur, ce recueil de nouvelles, si vous ne l’avez jamais lu, va sacrément vous remuer.

Tout d’abord édité sous le titre Knockemstiff, ce recueil est réédité avec le titre Knockemstiff, Ohio et ce dans une traduction révisée que l’on doit à Philippe Garnier qui avait déjà œuvré sur la première mouture du livre. Si l’on trouve toujours en ouverture du livre une carte de Knockemstiff, celle-ci s’étoffe légèrement avec l’un ou l’autre détails supplémentaires permettant de nous immerger plus facilement dans le décor. Mais la véritable petite nouveauté, pas si anodine que cela, c’est que le recueil qui était constitué de dix-huit nouvelles, comporte désormais une dix-neuvième nouvelle inédite : Le Jésus en bois.

Je ne m’étale plus sur le parcours de Donald Ray Pollock. Je vous invite à vous référer à notre entretien si vous ne connaissez pas l’auteur. Pour faire court, il faut savoir que Pollock vient vraiment de l’endroit sur lequel il écrit ici. Pour certain(e)s, après lecture, cet endroit aura certainement l’air d’être l’enfer sur Terre. Pour Pollock, qui dit bien avoir grossi le trait pour servir le récit, ce n’est pas qu’un trou paumé peuplé d’êtres humains tout aussi paumés, c’est l’un des visages de l’Amérique face auquel on a tendance à détourner le regard ou à juger trop promptement.

Ces textes, qui se déroulent sur une trentaine d’années, entre les années 1960 et 1990, sont souvent brutaux et particulièrement noirs. Toute une galerie de personnages, semblant vivre des vies sans issue dans un lieu sans échappatoire, peuple ces pages. La récurrence de certains donne cette particularité au recueil d’avoir des nouvelles liées entre elles. Parmi eux des gamins paumés, des parents violents, des alcooliques, des dealers de drogue, un homme qui perd l’esprit quand il pleut, des bodybuildeurs, des jeunes qui pratiquent l’inceste et j’en passe. Beaucoup de pauvreté et de misère humaine. Des petites gens avec des petites histoires, dont la violence et le tragique peuvent perturber, parfois prêter à rire, mais ne laissent jamais indifférent.

Ce qui frappe avec Donald Ray Pollock, c’est la justesse du ton et cette espèce de véracité qui semble émaner de sa plume sans superflu. Il n’y a ni jugement, ni condescendance, dans le regard qu’il porte sur ses personnages abîmés par la vie. Il a cette capacité d’arriver à préserver une forme d’humanité là où on pourrait aisément ne voir que désespoir et cruauté. Dès La vie en vrai, première nouvelle de ce livre dont le final laisse une image mentale inoubliable, on comprend que l’on a affaire à du très lourd tant la secousse est puissante.

Knockemstiff, Ohio est le plus remarquable recueil de nouvelles que j’ai lu à ce jour. Une chance que celui-ci soit à nouveau disponible ! Texte après texte, c’est claque sur claque que l’on se prend. Aussi terriblement noir et implacable ce livre soit-il, la profonde humanité qui subsiste au coeur de toute cette crasse, cette déchéance, cette indigence, nous prend aux tripes et à la gorge. Une entrée fracassante dans le monde de la littérature de la part d’un très grand écrivain qui mérite toute votre attention.

Brother Jo.

ALBIN de Martin Harníček / Editions Monts Métallifères.

O Albinovi

Traduction: Benoit Meunier

Afin de lutter contre la surpopulation, le Parti mondial décrète la « dévitalisation » systématique des hommes à 50 ans et des femmes à 45 ans. Dans cette société hyper répressive où il faut savoir tuer, la violence et l’absence d’empathie deviennent les valeurs essentielles, et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux.

Albin, que ses parents destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. Vite repéré et choyé par les autorités, il met son génie au service de ses ambitions dans l’espoir de devenir, un jour, président du Parti mondial. Mais les règles du jeu peuvent changer à tout moment…

Déjà pleinement convaincu par Viande, le second mais premier roman de l’auteur tchécoslovaque Martin Harníček publié en France en 2024, par les éditions Monts Métallifères dans leur réjouissante collection Pb82, nul besoin de dire que j’attendais vivement de pouvoir lire autre chose de ce curieux et passionnant écrivain. C’est désormais chose faite avec Albin. Ecrits au début des années 1980 sous le régime en place en Tchécoslovaquie, ces romans qui circulèrent alors sous le manteau auraient très bien pu ne jamais arriver jusqu’à chez nous puisque Harníček fut contraint de quitter son pays et a depuis longtemps cessé d’écrire. C’est donc une chance que l’on puisse enfin lire son œuvre, et ce grâce au travail des éditions Monts Métallifère qu’il me semble pertinent de saluer.

Sous un régime totalitaire, comment un monstre devient un roi parmi les monstres ? En nous confrontant à la trajectoire d’Albin, un ignoble et sadique manipulateur dont on va découvrir le parcours, Martin Harníček met en exergue les rouages d’un système qui traversé l’Histoire de l’humanité et aura permis les pires exactions. Nul besoin de citer d’exemples puisqu’ils sont nombreux et pour certains ont toujours cours. Notre cher Albin, très tôt appelé par une volonté de faire le mal, va suivre une ascension parfaitement calculée et assez fulgurante, au sein du Parti mondial au sein duquel il va pouvoir allègrement satisfaire son sadisme exacerbé et jouir d’une redoutable réputation. Il est sans pitié et entend bien grimper au plus haut de la pyramide hiérarchique. Mais pour ce faire, « dévitalisation » oblige, soit mis à mort des hommes à partir de 50 ans, le temps lui est compté. Pensant que jamais rien ne pourrait se mettre en travers de son chemin, trop obsédé par sa propre réussite, il ne voit pas venir l’inéluctable chute.

Plus classique dans l’écriture et le traitement de son sujet que Viande, donc à mon sens un poil moins fascinant quand même, Albin demeure tout à fait percutant et incisif. C’est encore une fois un roman court qui ne laisse, ni à l’auteur ni au lecteur, le temps de se disperser. Martin Harníček est efficace dans sa narration et le propos est sans ambiguïté. Il va à l’essentiel, peut-être parfois un peu vite, mais arrive tout de même à déployer un récit fort qui pousse inévitablement à la réflexion et marque les esprits.

A l’image de Viande de Martin Harníček, Albin est un livre rude et sans espoir. Une dystopie qui prend sa source dans le paysage politique vécu par l’auteur dans les années 1980 en Tchécoslovaquie et qui se fait aujourd’hui encore l’écho de régimes pourris qui continuent de gangréner notre monde. Une plongée dans l’abject qui doit impérativement faire peur tant on est encore en mesure de percevoir des ponts avec le réel. De la littérature qui remet les idées en place et n’est pas là pour divertir.

Brother Jo.

LE MEILLEUR CAFÉ D’AMÉRIQUE de François Moreau-Martinez / Le Gospel.

“Tout commence avec un coucher de soleil sur Venice Beach, quelques heures avant la fin du deuxième mandat de Barack Obama. Un goût amer dans la bouche, François Moreau-Martinez se demande si sa génération n’aurait pas fait son temps. Sa génération, c’est celle qui rêvait encore récemment des contre-cultures historiques, des dernières utopies hippies, du danger du rock’n roll et des brûlots littéraires. Celle qui s’est extirpée de sa triste banlieue française pour prendre la route vers l’Amérique, terre de promesses de grandeur et d’oubli, où l’on peut encore suivre les traces d’icônes brûlantes ayant défini ce que vivre pleinement peut bien vouloir dire.”

François Moreau-Martinez fait partie de cette espèce en voie de disparation des journalistes musicaux. Officiant aux Inrockuptibles, peut-être connaissez vous déjà sa plume. N’ayant plus ouvert un magazine musical depuis des années, ce n’est en l’occurrence pas mon cas. Mais ce n’est pas la première fois que la maison d’édition Le Gospel va chercher un auteur issu du monde de la musique. C’est même un peu dans son ADN. De François Moreau-Martinez, Le Gospel publie Le meilleur café d’Amérique, livre qui fait suite à un premier roman, l’Alpine, publié en 2016 aux éditions Denise Labouche.

« L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai » chantait Joe Dassin en 1970. Des paroles qui auraient pu servir de préambule à ce livre. A la place, François Moreau-Martinez a préféré mettre en avant d’autres citations, l’une de Chris Marker, une autre de Bob Dylan, et enfin une dernière d’un groupe qui me parle tout particulièrement, Psychic TV : « Sometimes, just drifting ».
Avec Le meilleur café d’Amérique il nous plonge dans sa propre vision de l’Amérique, selon ses expériences vécues sur place, mais avec un regard que d’autres peuvent partager puisqu’il fait le constat d’une Amérique qui n’est plus ce qu’elle a pu être mais qui fascine toujours. Ses expériences ce sont surtout des souvenirs de voyages et des rencontres qui, mis bout à bout, donnent un tableau contrasté, en partie désabusé, mais toujours captivant d’une Amérique si longtemps fantasmée. C’est aussi un portrait personnel puisque François Moreau-Martinez n’écrit pas simplement sur l’Amérique, il est au cœur de son récit, il en est l’auteur et l’acteur.

Construit tel qu’il l’est, avec ces épisodes de vie qui s’enchaînent mais s’imbriquent, ce livre se lit comme un roman. On ne peut pas ne pas penser à Hunter S. Thompson en lisant ces pages, déjà de par le ton que François Moreau-Martinez donne à son livre, mais aussi du fait des personnages ou situations sur lesquelles il écrit. On peut même parfois se demander si tout est vrai, tant les concours de circonstance, les hasards, semblent si propices à l’écriture de ce livre. Mais je n’écris pas cela pour questionner l’authenticité de ce livre, plus pour souligner que l’auteur a l’art et la manière de faire pour donner sa dimension littéraire à son travail de journaliste. On pense évidemment un peu à Kerouac, notamment quand François Moreau-Martinez écrit sur son ami Diego, personnage récurrent et toujours imprévisible du livre, qui semble tout droit sorti d’un roman de la beat generation bien qu’il ait également de quoi exaspérer. Ce serait gâcher que de vous parler plus en détail de toutes les personnes dont il est ici question, car si 140 pages c’est relativement court, celles-ci sont particulièrement nourries et riches en surprises.

Le meilleur café d’Amérique a la douce saveur de la nostalgie mais l’amertume des désillusions. François Moreau-Martinez nous offre un voyage intime au cœur d’une Amérique au crépuscule d’une ère. D’une plume relativement vive, avec ce qu’il faut de mordant et de mélancolie, il nous fait rencontrer quelques âmes qui peuplent encore ce qui reste d’un certain imaginaire de l’Amérique, percuté par la réalité que l’on connaît et qui ne fait pas franchement rêver.

Brother Jo.

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