Chroniques noires et partisanes

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LE SEUL LIEU de N.J. Campbell / Le Gospel.

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Traduction: Alex Ratcharge

« Amrapali Anna Singh est une chercheuse en archivistique spécialisée dans l’analyse de documents audio. Un jour, un mystérieux messager frappe à la porte de son bureau, en Alaska. Il a traversé la planète pour lui apporter trois cassettes sur lesquelles se trouve le témoignage d’un journaliste-aventurier racontant sa recherche obsessionnelle d’une légendaire « Cité des rêves ».

Sa quête amène ce dernier des marécages de Louisiane à la ville fortifiée de Kowloon à la veille de sa destruction, en passant par les dunes de Mongolie ou un tournoi d’échecs à Istanbul. Le voyage d’une vie devenu véritable odyssée existentielle aux confins de la réalité, qui amène ce mystérieux personnage à s’interroger sur l’essence même du bonheur et de l’amour. Plus le récit avance, plus son témoignage soulève une question obsédante : qui a réalisé cet enregistrement, et dans quel but ? »

Quand on te propose un bouquin qui serait possiblement fait « pour les amateurs de Jorge Luis Borges et Mark Z. Danielewski », « un véritable Indiana Jones » mental paraît-il, tu prends, sans te poser trop de questions et, en même temps, en t’en posant trop car ta curiosité est forcément piquée. Le seul lieu, premier roman (et pour le moment unique) publié en 2017 aux Etats-Unis, paraît chez Le Gospel en France avec une intrigante et labyrinthique couverture signée Sylvain Havec.

La grande question posée dans ce livre, à laquelle est soumis le journaliste dont il est question ici est : « Êtes-vous le rêveur ou êtes-vous le rêve ? » Une seule question qui a un certain potentiel pour vous retourner le cerveau. Entre délire halluciné ou aventure fantasmagorique, on hésite, le témoignage de notre journaliste enregistré sur cassettes et retranscrit par une certaine Amrapali Anna Singh, a tout d’une vaste épopée en quête d’une mystérieuse « Cité des Rêves ». Le mystère derrière cette supposée « Cité des Rêves » appelle notre principal protagoniste, pour le meilleur et pour le pire, à dépasser ses propres limites dans l’espoir de trouver réponses à ses questions. Une histoire qui a tout d’un puzzle dont il faut trouver les pièces manquantes.
Le principal moteur de l’intrigue, celui qui peut potentiellement garder le lecteur en haleine, m’a tout de suite rappelé le phénomène de la « lostwave ». Derrière le terme de « lostwave » se cachent ces chansons qui apparaissent parfois sur internet, sur lesquelles très peu d’informations existent, et qui font se déchainer les passions sur certains réseaux, menant ainsi à des enquêtes collaboratives pour déterminer les origines des dites chansons. On se laisse très facilement prendre au jeu et c’est un peu pareil avec Le seul lieu.

Il faut dire ce qui est, le roman de N.J. Campbell souffre de quelques petits défauts qui pourront frustrer certains. Commençons par le concept formel du livre initialement assez malin, la retranscription de cassettes (la cassette est à la mode cette année, souvenez-vous Diables blancs) qui nous permet d’accéder au témoignage du protagoniste principal. Un témoignage enregistré tel qu’il l’est ici, c’est très oral, mais la supposée transcription est très écrite, trop écrite pour véritablement passer pour une transcription. Néanmoins, on peut faire fi de cela et se laisser porter par l’histoire. L’autre défaut du livre est sa longueur. Celui-ci est très court, seulement 144 pages, ce qui donne malheureusement l’impression de survoler l’histoire qui aurait gagné à être plus développée pour lui donner une réelle substance. Cela va très vite. Trop expéditif pour le grand roman épique qu’il aurait pu être. Mais ce sont des défauts qui n’en font pas un mauvais livre. Le réalisme magique de N.J. Campbell demeure prenant et plus d’un se laisseront facilement convaincre. Vous vous poserez plus d’une question au fil de cette lecture, c’est sûr, mais les réponses ne seront pas évidentes à trouver.

Le seul lieu est un roman un poil trop court pour ses ambitions, mais ludique et onirique, qui est en mesure d’éveiller le goût du lecteur pour l’aventure. Si vous aimez les mystères du type insaisissables légendes urbaines et si vous appréciez vous faire des nœuds au cerveau avec vos propres rêves et aspirations, ce livre pourrait être pour vous.

Brother Jo.

LES OUBLIÉS DE LA FORGE MAUVE de Stéphane Bonnefoi / Editions Finitude.

« Il a été embauché au noir comme veilleur de nuit à La Forge mauve, un hôtel où sont logés d’anciens ouvriers depuis la fermeture de l’usine. Mais pour veiller sur quoi ? Sur les fantômes de sa propre histoire ou sur la mémoire d’une communauté sacrifiée ? »

Fils d’ouvrier, producteur à France Culture, réalisateur de films documentaires dont un sur le village ouvrier (l’Ardoise) où il a grandi, homme de lettres discret mais plusieurs fois publié à qui l’on doit notamment une biographie de l’écrivain prolétarien et prix Goncourt Marc Bernard (éditions Le Murmure, 2016) ou encore le roman Le dernier des communistes (éditions Finitude, 2024), Stéphane Bonnefoi a un CV plutôt évocateur et qui explique assez clairement d’où vient Les oubliés de la forge mauve, son nouveau roman publié chez Finitude.

Dans Les oubliés de la forge mauve, on suit un certain Victor, qui se retrouve embauché comme veilleur de nuit « au noir » (et non pas comme veilleur de nuit noir dans le film culte C’est arrivé près de chez vous…) dans un hôtel au nom qui ne dit peut-être pas sa vraie couleur, « La forge mauve ». Cet hôtel se trouve à Sauveterre, une ville qui rappelle bien des villes post-industrielles où un jour tout s’est brutalement arrêté. Cet hôtel n’a pas de singulier que le nom, il héberge également toute une galerie de personnages, des ouvriers privés de leurs boulots qui était le coeur battant de leur vie, impuissants face à une triste réalité, et qui aujourd’hui, perdus et abîmés, se raccrochent à ce qu’ils peuvent, notamment à l’URSS (l’Union Rapatriée des Retraités de Sauveterre). Victor, qui tient assidûment un journal où il consigne son quotidien dans cet hôtel, devient la mémoire de cette petite communauté.

Stéphane Bonnefoi s’amuse avec la langue. La cadence de son écriture happe le lecteur. Les mots avec lesquels il joue, toujours avec malice et poésie, se font l’écho de l’absurdité de la situation des résidents de « La forge mauve ». Les pointes d’humour sont relativement constantes, parfois peut-être prennent-elles un peu trop le pas sur le fond. Mais Stéphane Bonnefoi écrit avec beaucoup d’humanité et tendresse pour ses personnages. Il met en lumière les maux d’une classe ouvrière sacrifiée et abandonnée à sa nouvelle condition. Son engagement est indéniable et il est le souffle même de son livre. En le lisant, on peut penser un peu à Céline, mais aussi au regretté Joseph Ponthus.

Les oubliés de la forge mauve est un roman prolétaire qui marie avec succès le social et la littérature. Il est le témoignage certes fictif, mais bien ancré dans une réalité tragique, d’un monde ouvrier effondré et dont Stéphane Bonnefoi s’astreint à mettre en lumière ceux qui l’ont fait vivre, qui ont lutté pour, mais que l’on condamne par défaut à l’oubli et l’obscurité une fois la lutte perdue.

Brother Jo.

LA DESCENTE, C’EST LE PIRE de Mariana Enriquez / Editions du sous-sol.

Bajar es lo peor

Traduction: Anne Plantagenet

« Dans le Buenos Aires interlope et vibrant des années 1990, Narval, un garçon tourmenté par des créatures obscures et des hallucinations macabres, trouve refuge dans les bras de Facundo, jeune homme à la beauté froide et magnétique qui se prostitue pour vivre. Un troisième personnage, l’instable Carolina, complète ce trio qui plonge dans l’abîme de la drogue, de la violence et de l’amour. »

J’avais fait mon entrée dans l’univers de l’autrice Mariana Enriquez avec le recueil de nouvelles Un lieu ensoleillé pour personnes sombres publié en 2025 aux Editions du sous-sol. L’expérience s’étant avérée concluante, c’est avec une curiosité renouvelée que je me suis lancé dans La descente, c’est le pire, son premier roman publié en 1995 en Argentine mais traduit seulement maintenant chez nous, toujours aux Editions du sous-sol.

Comme l’annonce le résumé, on suit dans La descente, c’est le pire, un certain Narval (choix de prénom qui n’a rien d’anodin), dans une perpétuelle quête de la prochaine dose de cocaïne à s’injecter et qui, au fil des pages, se trouve de plus en plus en proie à des sortes de cauchemars ou visions, dans lesquels il entre en contact avec des sortes de fantômes ou démons assez répugnants et apparemment avides de sexe. On ne sait jamais s’il vit vraiment ces cauchemars ou si ce sont des hallucinations. Dans sa spirale d’autodestruction, il s’amourache de Facundo, prostitué toxicomane, sorte d’adonis abimé, pas toujours très sympathique, souvent désincarné, et au cœur de toutes les obsessions. Il fait l’objet de passions toxiques car nul n’est insensible à son charme ténébreux. Enfin, Carolina, jeune femme fascinée par un monde auquel elle n’appartient pas vraiment, est déchirée entre ses sentiments pour Facundo et Narval. Notre trio erre dans le Buenos Aires nocturne, sans véritable but concret, ce qui limite assez l’intrigue du livre qui n’est jamais très claire.

Mariana Enriquez nous immerge dans les bas-fonds obscures d’une ville fréquentée par tout le « beau » monde de la nuit. Son premier roman écrit à seulement 19 ans n’est pas sans défauts, bien que ses qualités demeurent plus importantes. Il est relativement naïf et on sent que ce qui l’animait lors de l’écriture était propre à une adolescente ou jeune adulte. Ses dialogues, très présents, sont également un peu faiblards. Néanmoins, il a la fougue de cette jeunesse et elle fait déjà preuve d’une assurance indéniable. Elle construit une vraie atmosphère particulièrement sombre avec une dynamique sex, drugs & rock’n’roll. Elle nous donne l’impression de lire un livre de vampires sans vampires, bien que nos protagonistes se vampirisent entre eux ce qu’il leur reste de lumière. Pour cette jeunesse menant intensément une vie dissolue, vie qu’ils consument aussi vite que les clopes qu’ils fument, l’amour et le désir sont de puissantes drogues qui s’accompagnent de cocaïne et d’alcool à foison. Mariana Enriquez distille également du fantastique par petites doses, nourrissant chez le lecteur autant une envie, qu’une frustration. Toute une série d’éléments qui semblent être les bases d’une œuvre largement développée aujourd’hui.

Ce premier roman de Mariana Enriquez est une plongée urbaine au cœur d’un monde nocturne aussi sulfureux et sensuel, que sinistre et enténébré. Poursuivis par leurs traumas, ses personnages crament la chandelle par les deux bouts dans l’effervescence des années 90 à Buenos Aires. Un roman gothique et cru qui se situe quelque part entre Anne Rice et William S. Burroughs.

Brother Jo.

BÂTARDS de JB Hanak / Éditions Le mot et le reste.

Deux frères musiciens, figures de la scène electro expérimentale, partent en tournée au Japon. Au fil de leur périple, ils découvrent la répression liée aux drogues et les stratégies déviantes d’une jeunesse prête à tout pour transgresser l’interdit. En marge des circuits officiels, ils enchaînent les concerts dans des salles underground, sous-couches d’une société écrasante où les musiques extrêmes procurent une libération cathartique. À mesure que s’accumulent rencontres et épreuves personnelles se révèle une quête fraternelle et intime liée à leurs origines familiales.

Un peu passé à côté du groupe Ddamage qui fut composé des frangins Frédéric et Jean-Baptiste Hanak, et qui exista de 2000 à 2018, je suis néanmoins familier de l’univers dans lequel ils évoluaient. Leur mélange d’électro, de hip-hop, de rock et j’en passe, avec une dynamique bien punk, les vit collaborer avec des artistes que j’apprécie tels que Doseone, MF Doom ou Mike Ladd. Le groupe fut brutalement contraint de cesser ses activités en 2018 suite à la mort de Frédéric Hanak à l’âge de 46 ans. Pour ce qui est de Jean-Baptiste Hanak, il fit également partie durant quelques années du groupe désormais culte, Cobra. En 2022, il publie son premier roman, Sales chiens, aux éditions Léo Scheer. En 2026, il revient avec son deuxième livre, Bâtards, cette fois-ci publié chez Le mot et le reste.

A la lecture du résumé de Bâtards, je m’attendais bien à ce que l’on navigue dans le milieu de la musique puisqu’il est question d’une tournée de Ddamage au Japon, mais je m’attendais aussi à ce que celle-ci soit avant tout le décor d’une intrigue autre que la tournée elle-même. Au fil des pages, je réalise que non, c’est bien la tournée qui fait ici l’histoire. Je ne suis pas déçu pour autant, je m’attendais juste à un pur roman de fiction. Mais qui dit tournée, dit anecdotes en tout genre. De la simple organisation de celle-ci aux rencontres diverses et variées, une tournée peut être riche en rebondissements.

Pour ce qui est de la partie musicale du livre, cela sera certainement dépaysant pour les moins habitués. On est immergé dans un monde de bruit où les musiques expérimentales règnent avec fureur et envoient du décibel à foison. Et tout cela se passe au Japon où cette culture musicale fait plus d’émules que de coutume. Si vous voyez ce qu’est Merzbow, vous voyez probablement de quoi je veux parler. Ce Japon, que nous traversons le temps de quelques concerts, nous est parfaitement dépeint avec ses codes, ses règles et ses mœurs parfois bien différents de ce que l’on connaît. C’est dans cet environnement que nos deux frangins évoluent accompagnés d’un chien cosmique, imaginaire, qui vient illustrer de façon originale et poétique le lien qui unit les deux frères. Jean-Baptiste Hanak est des deux celui qui tente le plus de tout organiser, tout contrôler, quand son frère, Fred, est lui plus spontané et caractériel. Fred est en proie à une maladie orpheline qui le fait souffrir le martyr. Cette douleur envahissante et paralysante, en dehors des quelques médocs, il n’arrive à la soulager qu’en fumant de l’herbe. Pour arriver à ses fins, tous les stratagèmes ou presque sont bons, quand bien même le risque encouru pour lui au Japon est loin d’être anodin. Dans ce marasme, nos deux frangins renforcent leur lien et vivent des moments de folie, de joie et d’autres plus difficiles.

Si l’univers du livre de JB Hanak marque plus que l’écriture elle-même, son style très simple et ses chapitres courts permettent une narration dynamique qui ne laisse pas de place à l’ennui. Tout le vécu injecté dans ses pages confère une solide authenticité à l’histoire. Ça se lit avec une facilité particulièrement appréciable.

Avec Bâtards, son second livre, JB Hanak nous immerge dans une aventure musicale survoltée et diablement efficace. Le récit d’une relation mouvementée mais passionnée entre deux frères. Embarquez dans une folle tournée au pays du soleil levant entre rire, rage, émotion et acouphènes !

Brother Jo.

VIE D’O.-G. GAILLARD, BÛCHERON ET POÈTE de Christophe Ségas / Editions du Chemin de fer.

Olivier-Georges Gaillard est né dans les Landes en 1975. Son corps a disparu en 2005 dans un incendie de forêt. Sa vie, brève, se dissout ensuite dans un oubli rapide. Il existe très peu de photos de lui. Ceux qui prétendent l’avoir connu se sont dispersés ou ne sont plus de ce monde. La seule chose tangible qui reste de lui, c’est une oeuvre poétique dont quinze poèmes ont été publiés par sa soeur en 2010. Orphelin précoce, enfant mutique habité par des voix étranges et puissantes, adolescent solitaire à la limite de la violence, torturé par la forêt et les paroles que lui transmettent les pins, il apprend à coucher ses hallucinations sur le papier pour les tenir à distance.
Adulte, devenu bûcheron, il s’apaise un peu. Mais les pins, de nouveau, viennent le hanter. Olivier-Georges deviendra alors vagabond asocial, arpenteur de chemin tenté par toutes les vapeurs, par tous les brouillards, et fuira jusqu’en Argentine.

J’avais repéré Christophe Ségas avec la sortie de son intriguant livre La sous-bois publié aux Monts Métallifères. Malheureusement, encore un que je n’ai toujours pas lu. Pour autant, quand j’ai vu passer la sortie de son nouveau livre Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, cette fois aux éditions du Chemin de Fer, quelque chose m’a laissé penser qu’il ne fallait absolument pas que je loupe celui-ci. Mon flair ne m’a pas trompé.

Peut-être que certain(e)s se demanderont ce que la biographie d’un poète peut bien venir faire sur un site comme Nyctalopes ? Ma réponse est simple. Une bonne histoire reste une bonne histoire et celle-ci est digne d’un roman. Coutumier du pas de côté, j’essaye régulièrement de chercher de petites (ou grosses) pépites à la marge. Vie d’O.-G. Gaillard est entré dans mon radar et cela me fait particulièrement plaisir de mettre en lumière ce livre qui mérite toute votre attention.

J’imagine que nul ne connaissait Olivier-Georges Gaillard avant la publication de ce livre, moi le premier, et je suis convaincu que nul ne peut l’oublier après lecture. L’histoire de Olivier-Georges Gaillard est celle d’un homme qui a vécu entre deux mondes depuis son enfance jusqu’à sa disparition. Un homme traversé et habité. En proie à une maladie mentale, ou peut-être porteur d’un don ou d’une malédiction qui le connectait à l’inexplicable, on peut avoir envie d’hésiter ou de douter. Sa vie fut à ce point nimbée de mystère, avec une bonne dose de noirceur et de tragique, que couchée ainsi sur papier, elle évoque une histoire issue du folklore que l’on transmettrait de génération en génération. Un peu comme un récit hanté qui se serait mythifié au fil du temps. On est saisi dès les premières pages par cette trajectoire fascinante d’un être « possédé » par des voix de pins qu’il « évacue » par le biais de l’écriture pour ne pas complètement sombrer dans la folie, et qu’il tente de conjurer en tronçonnant frénétiquement des arbres.

Christophe Ségas a ici l’art et la manière de rendre passionnante la vie d’un illustre mais singulier inconnu. Son sens du romanesque insuffle un souffle porteur à son texte. Il le rend si prenant qu’on lit le livre d’une traite et que l’on a qu’une envie : y retourner. Les poèmes d’Olivier-Georges Gaillard publiés à la suite de la biographie ajoutent une dimension supplémentaire au récit. Des textes courts mais puissants qui attisent notre curiosité d’en lire plus. On ne peut qu’espérer que le reste de son œuvre soit un jour publiée. Le travail d’édition des éditions du Chemin de fer, particulièrement soigné, ajoute à l’aura de ce livre.

« dans nos âges successifs
les sentiers de l’enfance
tissent

une trame de soutènement
un filet de secours
un réseau de perturbation

nos yeux affleurent aux flaques brunes
aux racines ocres à peine effacées

les sentiers de l’enfance
se révèlent
plaies vives »

Avec Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, Christophe Ségas parvient avec éclat et sans superflu aucun, à saisir la sève d’une vie sur la brèche. Un récit troublant et magnétique d’une prégnante beauté. Un incontournable de cette année 2026 et qui ne peut que marquer durablement.

Brother Jo.

TEATRO GROTTESCO de Thomas Ligotti / Editions Monts Métallifères.

TEATRO GROTTESCO

Traduction: Fabien Courtal

« Artistes ratés, écrivains obsessionnels, ouvriers paranoïaques, savants ésotériques, employés au bord du gouffre… L’humanité malade de Teatro Grottesco se traine dans un décor de villes grises, de ghettos désaffectés et de fêtes foraines anarchiques qui n’en finit pas de tomber en ruines. Là, chacun se voit accablé par un phénomène de « hantise » : une apparition inquiétante dont nul ne saurait dire si elle est le fruit de la folie collective, de la fièvre, d’une intoxication médicamenteuse, ou de puissances obscures cherchant à déchirer le mince voile de rationalité qui les sépare encore de nous. Quoi qu’il en soit, sous la surface rassurante des habitudes, quelque chose menace. »

Outre le fait que j’avais déjà fait l’acquisition d’un livre de Thomas Ligotti, Mon travail n’est pas terminé publié aux Mont Métallifères pour être précis, que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs, je ne connaissais rien du bonhomme. Parfois, ne rien connaître d’un auteur et son œuvre, peut avoir du bon. On ne sait pas dans quel univers on va pénétrer. On s’y plonge sans attentes, sans appréhensions, et on se prend soudain quelque chose dans la tronche qui ne laisse pas indemne. Une fois que j’ai ouvert la porte de cet univers, je peux vous assurer que je n’avais qu’une envie, en sortir. Bienvenue dans Teatro Grottesco, recueil de nouvelles (il n’écrit que ça) publié à nouveau chez les Monts Métallifères, et dans une belle édition comme ils savent faire.

Après lecture de ce livre, j’ai bien entendu fait mes petites recherches sur la toile pour glaner quelques infos sur l’auteur. Juste histoire de saisir un peu qui peut produire une telle œuvre. Ecrivain culte s’il en est, et relativement secret semblerait-il, Thomas Ligotti impose un certain respect si on en croit tout ce qui s’en dit. J’avais apparemment raté la petite polémique concernant Nic Pizzolatto qui aurait plagié Thomas Ligotti, et il a bien finit par le citer comme inspiration, pour le personnage de Rust Cohle, celui-là même incarné par Matthew McConaughey dans la première saison de True Detective. Car ce qu’il faut savoir, c’est que Thomas Ligotti est un joyeux luron. Souffrant d’anxiété chronique et d’anhédonie (dixit Wikipédia : « caractérise l’incapacité d’un sujet à ressentir des émotions positives lors de situations de vie pourtant considérées antérieurement comme plaisantes. »), il a développé une philosophie particulièrement pessimiste qu’il distille dans ses livres et qui aurait nourrit quelques répliques de Rust Cohle. Là, ça vous donne déjà une petite idée de ce à quoi vous attendre, mais vous êtes encore loin du compte…

Je ne vais pas vous détailler les différentes histoires qui composent ce recueil, car la tâche n’est pas des plus aisée, mais je vais quand même essayer de développer un peu ce que l’on peut ressentir à la lecture de Teatro Grottesco. Les lieux dépeints par Ligotti dans ses textes ne sont pas si éloignés de notre réalité, ce sont presque des versions distordues de la réalité, mais ils sont incroyablement désolés et délabrés. Tout y est terne et gris. On a l’impression de perpétuellement naviguer dans un intense brouillard. Il y règne quelque chose de pourri et malsain sans que l’on sache toujours exactement quoi. Dans ces lieux, ces villes, il y a des choses étranges. Les personnages qui peuplent ces nouvelles sont comme coincés dans des vies où les relations sont sans émotions et sans passion. Leurs existences sont mécaniques. Les artistes y sont ratés, les médecins font des choses douteuses, les travailleurs sont oppressés et certains souffrent parfois de troubles gastro-intestinaux particulièrement envahissants. Ils sont comme condamnés à vivre des situations Kafkaïennes sans espoir et à en perdre la raison. C’est toute l’absurdité de l’existence qui est saisie ici et il n’y a pas la moindre échappatoire. Il est parfois difficile de dire où réside l’horreur dans ces histoires mais elle est toujours latente. C’est de l’horreur existentielle. D’autres parlent d’horreur philosophique. On est aspiré dans un vide aliénant. Un cauchemar éveillé et sans fin.

Divisées en trois parties intitulées Détraquements, Déformations et Démolis et dégénérés, les nouvelles qui composent ce recueil sont toutes particulièrement bizarres et tortueuses. Le style est dense et franchement déroutant. Même inconfortable et austère. Thomas Ligotti use et abuse de la répétition. Des répétitions qui deviennent obsédantes et étouffantes. Il faut ajouter à cela une vision profondément nihiliste et misanthrope alliée à un évident sens du grotesque. Ligotti est souvent comparé à Lovecraft et Poe avec une bonne dose de Cioran. Il y a de ça, c’est certain, mais il demeure complètement autre. Totalement inclassable.

Teatro Grottesco n’est pas une lecture plaisante. C’est un livre difficile qui nécessite toute notre attention. Les plus rationnels vont se faire sacrément mal au cerveau. Le genre d’oeuvre qui s’accroche à nous quand bien même l’envie nous viendrait de la mettre de coté pour ne plus jamais y toucher. Je suis tenté d’écrire que plus jamais je ne lirai de Thomas Ligotti, tant l’expérience fut rude, mais je sais que, fatalement, je vais avoir besoin d’y revenir pour confirmer qu’il est peut-être l’écrivain le plus cynique et anxiogène que j’ai pu lire à ce jour. De l’horreur sans monstres, sans violence, mais bel et bien éprouvante.

Brother Jo.

NOS DERNIERS JOURS SAUVAGES de Anna Bailey / Sonatine.

Our Last Wild Days.

Traduction: Eloïse Esquié.

Jacknife, une petite ville oubliée au fin fond des bayous. Sous la chaleur moite de la Louisiane, les habitants vivent au rythme de la nature – et de ses menaces. Marécages dangereux, reptiles venimeux, cyclones dévastateurs… Mais aussi sauvage soit ce monde, le pire des dangers, ici comme ailleurs, vient souvent des hommes. Loyal le sait trop bien. À dix-sept ans, elle a fui Jacknife après un drame qu’elle porte encore en elle. La voilà contrainte d’y revenir, pour s’occuper de sa mère malade. Plus que tout, elle appréhende ses retrouvailles avec les Labasque, une famille de parias qui gagne sa vie en chassant les alligators des marais. Elle a en effet longuement fréquenté Cutter Labasque, sa meilleure amie de l’époque, et de ses deux frères, avant de les trahir puis de s’enfuir. Lorsqu’un des Labasque est retrouvé mort dans des circonstances troubles, Loyal va se jeter à corps perdu dans une quête de vérité. Pour comprendre. Pour réparer. Pour, peut-être, se libérer. Mais à Jacknife, les secrets sont nombreux et rien ne se passe jamais comme prévu.

J’étais passé à côté d’Une pluie de septembre, premier roman de l’autrice britannique Anna Bailey, publié en 2021 chez Sonatine. Tentative de rattrapage de ma part en lisant son second roman, Nos derniers jours sauvages, à nouveau publié chez Sonatine. C’est en voyant l’alligator en couverture que j’ai, comme qui dirait, mordu à l’hameçon…

Ne cherchez pas la ville de Jacknife, aux Etats-Unis, sur une carte car cette ville n’existe pas. Inventée de toutes pièces par Anna Bailey, je présume que c’est plus confortable pour quelqu’un qui n’est pas du pays de créer une ville et de tenter de la rendre la plus crédible possible, plutôt que de situer l’action dans une ville que l’on ne connaît pas assez pour ne pas risquer de se rater. Bienvenue à Jacknife, donc. Une petite ville de Louisiane, en plein Bayou, où une usine pollue allègrement le territoire et empoisonne ses ouvriers, et où les marais et leurs vieilles légendes sont peuplés d’alligators et de serpents. Jacknife est de ces endroits immuables où le temps semble s’écouler plus lentement qu’ailleurs et où les mœurs évoluent peu. Ses habitants, pour certain(e)s ambigus, ne sont pas tous très fréquentables. On y est notamment confronté à la pauvreté, la violence et les ravages de la drogue. Un climat endémique dont les responsables sont à chercher jusqu’à dans les forces de l’ordre où la corruption demeure. C’est dans ce cadre qu’évoluent nos personnages, bien souvent abîmés, où une mort et une disparition font l’actualité.

Là où excelle Anna Bailey avec Nos derniers jours sauvages, c’est dans la mise en place d’une atmosphère où règne une chaleur lourde et humide. Le décor est parfaitement planté. L’immersion est plus convaincante encore quand elle nous emmène à la chasse à l’alligator, qui constitue l’une des forces du livre, et certainement sa principale originalité. Un autre atout de l’autrice est de véritablement prendre le temps de développer ses personnages, même si certains sont peut-être un poil trop stéréotypés. Le récit est très fluide et nous tient sans mal en haleine et ce sans jamais s’enliser, une tension demeurant au fil des pages et l’histoire ne manquant pas de rebondissements. Elle aborde également des sujets pertinents tels que les liens familiaux, l’homosexualité, l’addiction ou la démence, mais surtout les questions du deuil et de comment réparer nos torts.

Si vous aimez le Southern Gothic, il y a peu de chance que vous soyez déçu par Nos derniers jours sauvages, second livre d’Anna Bailey. Un roman noir totalement ancré dans son territoire, hanté par de vieux fantômes et dans lequel les secrets sont parfois lourds de conséquences. Une convaincante plongée dans le Bayou où les hommes sont parfois plus dangereux encore que les reptiles carnivores que l’on y trouve.

Brother Jo.

L’AVENIR DE LA VÉRITÉ de Werner Herzog / Editions Séguier.

Die Zukunft der Wahrheit

Traduction: Josie Mély

« La quête de la vérité est ce voyage vers l’inconnu qui nous distingue des vaches dans la prairie », nous dit Werner Herzog. Le fait est que cette « quête » a toujours animé les sociétés humaines, tel un élan vers l’idéal. Mais face aux manipulations de masse permises par les technologies numériques, au spectre de la désinformation généralisée et à la montée des populismes, cette ère toucherait-elle à sa fin ?

Je ne vais plus présenter ici l’incontournable cinéaste Werner Herzog. Le fan que je suis a déjà chroniqué son roman Le crépuscule du monde et ses fabuleux mémoires Chacun pour soi et Dieu contre tous. Dès que Séguier publie un livre de Werner Herzog, je réponds bien évidemment présent. C’est donc avec une curiosité toujours intacte pour le bonhomme que je me suis lancé dans la lecture de L’avenir de la vérité, un court essai sur la vérité qui ne pouvait être autrement que profondément herzogien.

Un livre de seulement 155 pages pour traiter d’un thème tel que la vérité et notre entrée dans l’ère de la post-vérité peut sembler un peu court. Pour autant, on ne doute pas de la capacité de Werner Herzog à rendre ces pages riches compte tenu de l’étendue de ses connaissances, ce qui fait autant du bien, que du tort à ce petit livre. Insistant pour que l’on dissocie les faits de la vérité, et souhaitant nous montrer que les fake news existent depuis bien longtemps déjà, Herzog va parcourir une quantité non négligeable de sujets. Pour illustrer son propos, qui je dois le dire n’est pas toujours très clair ici, il nous fait naviguer de la Rome antique à l’intelligence artificielle pour laquelle il ne cache pas sa fascination, en passant par Néron, les enlèvements par les extraterrestres ou encore la conquête de Mars. De nombreuses réflexions et références, mais surtout beaucoup de digressions qui peuvent un peu perdre le lecteur et rend l’ensemble relativement décousu. Si l’on est familier d’Herzog, on ne perd pas complètement le fil non plus, mais quelqu’un qui ne le connaît pas peut potentiellement assez vite décrocher. On a également le droit à notre lot d’aphorismes percutants comme il en a toujours le secret. Les anecdotes personnelles sur ses films ne manquent pas non plus, même si ce sera globalement du déjà lu ou entendu pour les fans, ainsi que ses opinions tranchées comme sur le cinéma-vérité ou encore l’idée de porter une perruque pour cacher sa perte de cheveux. Ce qui reste le plus évident à saisir dans son texte, c’est qu’il est essentiel de tout prendre avec des pincettes, de douter, en somme de se forger une pensée critique et cela doit indéniablement passer par le fait qu’il est impératif de lire le plus possible.

Si L’avenir de la vérité de Werner Herzog est un essai un peu bancal mais intriguant, parfois assez amusant il faut le dire, il parlera avant tout à celles et ceux qui apprécient son œuvre et le personnage. Un livre qui s’avérera aussi frustrant pour les uns, que passionnant pour les autres. Pour synthétiser très rapidement les conseils qu’Herzog distille ici : lisez plus, marchez plus, n’allez surtout pas vous faire psychanalyser et plutôt mourir que de porter une perruque si vous avez une calvitie. Mais il y a d’autres choses à retenir, promis. Et sinon, quand est-ce qu’Elon Musk va enfin se décider à mettre notre cher Werner dans une navette spatiale ?

Brother Jo.

DIABLES BLANCS de James Robert Baker / Monsieur Toussaint Louverture.

White Devils

Traduction: Yoko Lacour

« Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles. La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…« 

En ce moment, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a, comme qui dirait, sérieusement le vent en poupe. C’est peu de le dire. Une petite maison d’édition devenue grande et incontournable dans le paysage littéraire français, tant d’un point de vue qualitatif, qu’en termes de chiffres de vente qui se sont notamment envolés avec la publication des livres de Michael McDowell. Mais au-delà même du contenu, s’il y a bien une maison d’édition qui soigne l’esthétique de ses publications, jusque dans les détails, c’est Monsieur Toussaint Louverture. Preuve en est, une fois encore, avec Diables blancs de l’Américain James Robert Baker, dont la couverture toute en dorures et représentant une femme qui semble frappée d’un coup de folie, marque instantanément les esprits. Autant dire qu’on ne se fout pas de la gueule du lecteur, il y a du boulot derrière. Pour autant, je ne connaissais rien de James Robert Baker, et je ne suis certainement pas le seul. Celui-ci s’est ôté la vie en 1997, à 51 ans, et aucun de ses livres n’était arrivé jusqu’à chez nous, surtout pas Diables blancs qui restait totalement inédit à ce jour et dont la toute première publication se fait aujourd’hui en France. Un écrivain dont la vie a tout d’un roman et dont ce livre inédit va certainement faire parler de lui.

Jusqu’où est-on capable d’aller pour connaître à nouveau le succès ? A en croire Tom Dunbar et Beth, les principaux protagonistes de ce livre : loin, très loin. Un couple qui, tout en s’empoisonnant la vie, envisage le pire pour retrouver des jours meilleurs. Une relation hautement toxique entre un écrivain et sa femme dont l’instabilité psychologique et le mélange de prescriptions médicales deviennent un cocktail explosif. C’est dans cette atmosphère là qu’ils vont échafauder un plan machiavélique qui devrait, si tout se passe bien, leur apporter l’argent et le succès, leur évitant ainsi de perdre le luxe dans lequel ils vivent depuis un certain temps déjà. L’idée est de devenir les acteurs de leur propre true crime pour que Tom Dunbar puisse ensuite en faire un nouveau livre à succès. Ce plan, d’une stupidité évidente, nous fait constamment nous demander à quel moment cela va leur péter à la gueule. Les choix risqués s’enchaînent et l’escalade de rebondissements n’en finit plus. Nous voilà alors plongés dans un vrai faux true crime, ou peut-être un faux vrai true crime, pour le meilleur et pour pire. Enfin, surtout pour le pire…

Addictif au possible dès les premières pages, James Robert Baker aspire le lecteur dans une spirale infernale qui tient en haleine sans le moindre temps mort. Rédigé sous la forme d’un monologue qui s’avère être une transcription de cassettes audios que Tom Dunbar enregistre pour les donner à Jim, un ami écrivain, et ainsi faire toute la lumière sur l’entreprise désespérée qui fut la leur, Diables blancs jouit d’une construction extrêmement solide. On apprend dans la postface que l’auteur se filmait en train de jouer ses personnages dans le but de parfaire les dialogues. Il y a une évidente maîtrise dans l’écriture de James Robert Baker. Il arrive à nous donner l’impression que l’on voit les choses venir et pourtant nous surprend régulièrement. Avec ce roman, il délivre autant une satire complètement cintrée de l’Amérique, qu’une réflexion sur le true crime qui nous crame quelques neurones au passage, tout en prenant un joyeux plaisir à dynamiter toute morale. Le parfait scénario pour un film de cinéma.

Diables blancs de James Robert Baker est l’archétype même du page-turner. Vous allez prendre furieusement votre pied à la lecture de ce livre, initialement relégué aux oubliettes, alors qu’il a tout d’un classique. Une bombe noire méchamment corrosive et jubilatoire ! Après cette lecture, vous réfléchirez à deux fois avant de mélanger n’importe quels médicaments.

Brother Jo.

HIVERNAL de Dario Voltolini / Editions du sous-sol.

Invernale

Traduction: Louise Boudonnat

À la fin des années 1970, sous les halles centenaires du marché de Turin, le corps de ballet des marchands affairés bat son plein. D’étal en étal, on arrive à la hauteur de Gino, qui découpe l’agneau selon une chorégraphie précise, maintes et maintes fois réalisée, jusqu’à ce que sa lame vacille, glisse et lui entaille le pouce.
De la chair animale à celle de l’homme, c’est d’abord l’opération puis l’infection, une forme de rétablissement malgré l’épuisement qui demeure, et finalement un diagnostic dévastateur. Le fils de Gino, le narrateur, assiste à cette dégradation avec un regard empreint de dévotion et de souffrance, trouvant dans la mémoire d’une vie simple et heureuse un refuge sublime.

Il est très rare que je lise de la littérature italienne. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais Hivernal, premier livre de l’auteur Dario Voltolini édité en France, qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai, a attisé ma curiosité. Publié aux Editions du sous-sol, ce qui est généralement un gage de qualité en soi, ce roman n’a pas trompé mon flair.

« Mais c’est quoi attendre, cet état enfoui en permanence sous une chape et qui un beau jour déferle d’un seul coup ? N’a-t-il pas toujours attendu ? N’est-on pas toujours en attente de quelque chose, lui comme les autres ? Mais maintenant l’attente, au lieu d’être un état dépourvu de contenu, est sur le point de tout révéler, ayant incubé dans son ventre un cauchemar aux dimensions qu’il ne pouvait physiquement imaginer jusqu’ici. »

Ainsi que le laisse présager la photo de Robert Doisneau en couverture et tel que l’annonce le résumé, il faut s’attendre à être confronté à la réalité du métier de boucher puisque c’est celui de Gino, personnage au cœur de ce roman. Bien que l’auteur ait l’art et la manière pour écrire sur le sujet, si vous êtes végétarien, préparez-vous à être plongé crûment dans le quotidien qu’impose un tel métier. Mais pour Gino, comme nous le raconte son fils qui est le narrateur, c’est sa routine. Une vie routinière qui ne demandait d’ailleurs qu’à suivre son cours avant qu’un mal ne s’y introduise lentement, progressivement, laissant place à une autre routine, plus dure, contrainte par la maladie. Et bien que Gino, de par son métier, soit habitué à la mort, il ne lui est pas plus aisé d’être confronté à sa propre mortalité. Ce changement va bousculer sa propre perspective de la vie et du monde. C’est la linéarité d’une trajectoire qui se fissure et dont le fils est le témoin désemparé. Sous son regard, les petites choses simples qui composent l’ordinaire de son père deviennent des éclats de tendresse d’où surgissent une émotion contagieuse. Toute la lumière d’une vie se voit alors graduellement avalée par l’obscurité.

« Je jette un coup d’oeil en passant devant la porte de leur chambre et je m’arrête. Ils sont assis tous les deux au bord du lit, de son côté à lui, vers la porte-fenêtre. L’un près de l’autre, comme au cinéma. Je vois leurs nuques penchées, car ils regardent vers le sol. Je vois leurs dos. C’est là un instant qui dure. Je m’éloigne sans faire de bruit. Une confusion au potentiel extraordinaire, remplie de rage et d’impuissance et d’une chose indicible, s’empare de mes cellules. Je n’apprends plus rien, j’oublie le peu que je sais. »

Dario Voltolini cueille le lecteur dès la première page. Sa prose dépouillée, vive et mélodieuse, particulièrement délicate, est d’une saisissante beauté. C’est si parfaitement rythmé et les mots s’écoulent avant tant de grâce qu’il est difficile de lâcher le livre avant d’en arriver à la fin. Sa pudeur lui permet d’éviter tout sentimentalisme inutile et tout misérabilisme. Il a l’art et la manière pour insuffler de la dignité dans l’indignité de la maladie. Si on pressent l’inéluctable, il laisse exister l’espoir. Je ne sais pas si c’est un récit autobiographique, j’ai parfois lu que ça l’est mais sans trouver d’information claire à ce sujet, on peut néanmoins imaginer ce qu’il faut puiser en soi pour écrire un tel livre. Un deuil bouleversant qui ne peut laisser insensible.

« Où aimerait-il être maintenant? Dans un lieu inaccessible, mais où se produisent des choses nouvelles, inconcevables ? Ou simplement là où il est et où il a été, sans rien pour le distraire à l’extérieur ou à l’intérieur, devant les gens qui veulent, banalement, comme d’habitude, acheter de la viande ? Des volcans apparaissent, éteints mais menaçant toujours de se réveiller, des paysages sans hommes et peut-être même sans animaux. Pas même des amibes, des bactéries, des virus. Des séquences interstellaires. Des sons venus d’avant le temps. »

Hivernal de Dario Voltolini est un roman sur la mort qui donne toute sa valeur à la vie mais en n’occultant jamais la fragilité de celle-ci. Un livre déchirant et pourtant jamais douloureux. Une lecture dont on a véritablement besoin, qui vous nourrit et vous enrichit. C’est brillamment écrit ! On a là l’un des incontournables de cette année 2026.

Brother Jo.

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