« Derrière la baie vitrée, des drones traversaient déjà le ciel du crépuscule. Ils formaient des figures abstraites, un aigle, une étoile, une carte du monde. Chacun levait la tête, muet, avec le regard de ceux qui voient enfin se dessiner l’avenir qu’ils ont mérité. Dans la vallée, la nuit descendait vite. En face de l’entrée principale, les vans qui allaient conduire les fondateurs à leur dîner luisaient comme une guirlande de lucioles métalliques sous les projecteurs. »

Conseiller politique déchu, G. est enrôlé à sa grande surprise par Alexander Zimmer, le fondateur d’une société de surveillance tentaculaire, à l’œuvre derrière chaque pandémie, chaque guerre, chaque crise mondiale. Il quitte alors Rome et sa culture millénaire pour Marbella, la clinquante ville espagnole où Panoptik est implantée, point de ralliement d’une faune fitzgéraldienne, désenchantée, impitoyable. Ici, sur cette première case de son échiquier planétaire, commence l’ultime partie du fondateur.

 Le premier roman du conseiller politique Italo-suisse Giuliano Da Empoli, Le mage du Kremlin , avait fait une entrée fracassante en littérature en ratant de peu un Goncourt qui semblait lui tendre les bras. A l’époque, il emporte le prix de l’Académie française, et quand bien même si dans nos choix, on considère ces prix sans intérêt, trafiqués, bassement mercantiles, cette convergence dans les nominations montrait un roman puissant, très surprenant, en lien avec une actualité russe inquiétante.

Ce deuxième roman qui fouille le monde de la Tech et leurs maîtres, est inspiré de la personnalité de Peter Thiel, le puissant et discret créateur de Palantir Technologies, « officine spécialisée dans les renseignements, spécialisée dans le domaine de l’analyse de données à grande échelle pour les secteurs du maintien de l’ordre, du renseignement et la sécurité… » Wikipédia.

Alors, pour bien préciser la monstruosité de cette entreprise, Palantir est utilisée par exemple par l’Ice (la police américaine anti immigration) et renseigne l’Etat français (on connait la réussite des manifs du 17 octobre) notamment en matière de sécurité. Cette collaboration française devrait s’arrêter en 2028, Palantir, serait remplacé par ChapsVision, un équivalent français.

Pour bien évaluer la portée de Palantir, sachez que les principales puissances occidentales ont signé pour leur armée, leur police, leurs services d’urgence et de sécurité. Tous, sous la coupe de Peter Thiel et son amour de Tolkien au point de donner à sa société le nom d’une boule indestructible du Seigneur des anneaux le palantir.

Le roman de Giuliano Da Empoli est un formidable sésame pour entrer dans le ventre de la Bête, du monstre qui va nous tuer avec l’aide de l’IA. Attention au mouvement de bascule. Le prix Nobel de physique Geoffrey Hinton a déclaré récemment au quotidien The Telegraph :

« Pour que l’avenir soit le meilleur possible, il va falloir se « lier d’amitié » avec l’intelligence artificielle. »

En soi, cela fait déjà peur de savoir que l’intelligence humaine est déjà dépassée par sa créature, que des millions de personnes deviennent déclassés ou sombrent dans la misère et parfois dans la violence aveugle. Mais quand on sait qui détient l’IA, on ne peut s’empêcher de penser, ces gens-là nous veulent-ils vraiment du bien ? Est-ce que les puissants qui nous dominent, éternelle répétition de l’histoire, ont un quelconque intérêt à notre bonheur ? non. A notre consommation, oui. Et viendra le jour où les petits gars de la Tech Right américaine issue de la Silicon Valley, Musk et Thiel, en tête de ligne prendront le pouvoir, après avoir un peu joué avec Trump qui leur a garanti en 2024 la suppression des contrôles sur l’intelligence artificielle en échange de leur soutien…

Ici à Nyctalopes, on vous présente, on vous propose nos lectures. Parfois des choix plus marqués, de la littérature de « lutte » cachée sous des bannières innocentes mais jamais, je pense, nous n’avons cédé au conspirationnisme, notre âge nous en protège. Mais ce que nous montre Da Empoli fait tout simplement froid dans le dos. Alors, on pourra dire que l’intrigue est plus fine qu’un billet vert, néanmoins quel « voyage en terre inconnue » !

« Aucun des fondateurs ne pensait que son épopée avait un quelconque précédent dans l’histoire de l’humanité. Les plus modestes se trouvaient quelques points de communs avec les empereurs de la Rome antique, mais ils étaient ensuite contraints d’admettre que la comparaison ne tenait pas la route. Bien qu’ils se présentassent comme des dieux, ces derniers n’étaient au final que des humains, et même plutôt primitifs, tandis que les fondateurs se consacraient à « changer l’espèce », comme le disait le mantra qui, à Palo Alto, avait remplacé depuis quelques années l’aspiration plus générique et modeste des premiers startupers à « changer le monde ».

Da Empoli, avec beaucoup de grâce, de charme et une plume éblouissante nous montre cette petite société qui décide de nos vies, qui s’amuse de nos petites luttes, qui reste discrète, silencieuse et qui fait sa thune, pille le monde, s’installe en Nouvelle Zélande, son dernier Eldorado avant les étoiles. Avec une élégance qu’on ne rencontre plus beaucoup aujourd’hui dans la littérature, il pratique comme des attaques au fleuret qui touchent. En lisant Da Empoli, on ne peut qu’être amoureux de la langue française à qui il rend un bel hommage. « En même temps », (blague en voie de disparition), Da Empoli nous offre de beaux outils de connaissance de ces gens au-dessus des politiques, des lois, des règlements économiques, de l’humanité et même de la Terre, les yeux vers l’espace comme ce cher Elon Musk.

Un livre admirable, un avertissement, un outil de savoir avec cette terrible impression de n’être qu’une donnée numérique parmi tant d’autres, exploitable, remplaçable, éliminable.

Clete.

PS :

Peter Thiel is an anagram for « The Reptile »
Peter Thiel’s got a couple mentions in the Epstein Files
Palantir has headquarters in Miami, Denver, New York, Washington D.C. 
London, Paris, Rome and Tel Aviv
And everywhere in between

Net worth 26 billion
He’s got nothing behind the eyes
Wants to build a machine god
So that he never dies


But are you really living
With such a penchant for human sacrifice?

Ron Gallo, « Peter Thiel », EP Yellow 5, 2026.