Chroniques noires et partisanes

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UNE PATIENTE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

Case Study

Traduction: Julie Sibony

« Je suis convaincue, voyez-vous, que le Dr Braithwaite a tué ma sœur, Veronica. Je ne veux pas dire qu’il l’a assassinée au sens premier du terme, mais qu’il est pourtant tout aussi responsable de sa mort que s’il l’avait étranglée de ses propres mains. Il y a deux ans, Veronica s’est jetée du pont routier de Bridge Approach à Camden et a été tuée par le train de 16h45 pour High Barnet. On pouvait difficilement imaginer quelqu’un de moins susceptible de commettre un tel acte. Elle avait vingt-six ans, elle était intelligente, épanouie et plutôt jolie. Malgré cela, à l’insu de mon père et moi, elle consultait le Dr Braithwaite depuis plusieurs semaines. Information que je tiens du docteur en personne. »

Le livre débute par un sommaire assez précis, comme on en trouve dans des essais ou des enquêtes. Suit une habile préface écrite et structurée comme un argumentaire. Voilà de quoi piquer la curiosité et susciter l’envie de prolonger la lecture plus avant.
Passée cette préface, on poursuit avec cinq cahiers tenus par la sœur (dont le prénom est tu) de la jeune femme décédée, entrecoupés par des séquences biographiques sur le docteur Arthur Collins Braithwaite.
Le premier cahier contient les pages d’un autre livre, celui du Dr Braithwaite dans lequel il expose ses théories en prenant pour exemple ses patients, ici en l’occurrence Veronica, renommée Dorothy, celle-là même dont on l’accuse d’avoir provoqué le suicide.
On y lit également un portrait de la sœur vivante, qui se cache derrière le pseudonyme Rebecca Smyth (« Oui, avec un Y« ), pour ses rendez-vous chez le Dr Braithwaite. Doucement, au long de ses cahiers, on la voit s’engouffrer dans un jeu de double, de miroir, où elle finit par avoir des conversations avec elle-même.
La première tranche biographique est consacrée à la jeunesse du médecin. Cette pseudo-biographie est écrite dans un style documentaire, avec des passages assez drôles sur ce bouffon antipathique et grotesque.

Ensuite, les cahiers puis les passages sur le psychiatre se suivent, il se passe peu de choses, « Une patiente » est une question d’ambiance. Que se passe t-il dans la tête de ces personnes ? Dans leurs vies plus ou moins grises ? Qu’inventent-ils pour se rendre intéressant ? On en oublierait presque le suicide de Veronica/Dorothy pendant un temps.

« Après un suicide, tout le monde se transforme en Miss Marple. On ne peut pas s’empêcher de chercher des indices. Et naturellement, c’est dans le passé qu’on les cherche, puisque c’est désormais tout ce qu’il reste de l’individu en question. Comme je l’ai déjà dit, on aurait pensé que Veronica était la dernière personne au monde susceptible d’un tel geste, ne serait-ce que parce qu’elle était si terriblement lisse. On imagine les suicidés comme des êtres agités, tourmentés, hagards. Veronica n’était rien de tout cela. Du moins elle n’en donnait pas l’air. Mais peut-être l’image qu’elle offrait au monde était-elle tout aussi fictive que celle que j’avais créée dans mon journal d’enfance.« 

Si le livre se présente structuré comme un essai, c’est bel et bien un roman, et ce dès le premier mot : sommaire, jusqu’à l’intrigante dernière phrase des remerciements. Néanmoins, Graeme Macrae Burnet noie soigneusement son histoire dans un bain de détails véridiques, faisant apparaître des personnes ayant existé, semant des éléments factuels bel et bien réels du Londres de 1965. Cet ancrage dans la réalité lui permet d’entretenir un épais nuage de fumée et poursuivre son jeu d’équilibriste entre réalité et fiction.
La sœur qui écrit, Rebecca Smyth, multiplie les allusions à la « Rebecca » de Daphné du Maurier, et à l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Joan Fontaine et Laurence Olivier, les similitudes entre les deux sont nombreuses. C’est elle le personnage principal du livre, elle en écrit les différents cahiers qui sont un brillant autoportrait d’une sincérité parfois gênante et également d’un bel humour noir souvent proche de la perfidie, et quelquefois de la méchanceté. Elle aurait pu naître dans un roman de Dostoïevski ou de Simenon.

C’est le deuxième roman noir s’appuyant sur la psychiatrie que je lis cette année, l’autre étant le très réussi  Je suis le dernier d’Emmanuel Bourdieu. Dans les deux cas, il s’agit d’une exploration des tréfonds de l’âme humaine, on est à cent lieues des romans avec coups de feu ou trafics de cocaïne. Bien que de formes très différentes, ces deux romans sont passionnants.
 Une patiente n’est pas de tout repos, c’est un roman sur lequel j’ai passé beaucoup de temps, j’ai rarement fait autant de retours en arrière pour vérifier, voire relire des pages entières. Non qu’il soit compliqué, mais il demande une grande attention de lecture. Graeme Macrae Burnet a un sens du détail et du non-dit très bien développé. C’est ce qui rend la lecture addictive.
On envisage plusieurs fins pendant la lecture, et c’est évidemment (heureusement ?) une toute autre qui arrive, qui se révèle parfaitement évidente mais qu’on avait pas prévue. C’est à nouveau grâce à un subterfuge que G. M. Burnet s’en sort avec une belle maîtrise ; c’est un auteur habile bien sûr, mais pas uniquement, il construit son histoire et ses personnages avec brio.

NicoTag

Voir aussi: L’ACCIDENT DE L’A35, LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU et L’ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE.

 Rebecca Smyth et son double réel évoluent en plein Swinging London, elles ont forcément entendu  un paquet de bonnes chansons. Dont celle-ci :

LES ROUTES OUBLIÉES de S.A. Cosby / Sonatine.

Blacktop Wasteland

Traduction: Pierre Szczeciner

Les routes oubliées est le premier roman de S.A. Cosby à paraître en France. Et nul doute que, comme souvent, Sonatine a fait un bon choix et qu’on devrait retrouver cet auteur afro-américain dans les librairies françaises très prochainement.

Le roman se fend en deux parties qui n’ont finalement pas grand chose à voir. La première pose, de manière un peu longue, pendant un premier tiers un cadre proche des chansons country que l’on a déjà si souvent entendu. Beauregard, rangé des voitures, (l’expression est loin d’être anodine) après un passé dans la criminalité comme chauffeur pour des casses et homme réglant ses problèmes avec ses poings, les pneus de sa caisse, les presses hydrauliques ou avec un flingue quand c’est nécessaire avec une froide violence, a de gros problèmes de thune et dans ce coin rural de la Virginie, sa couleur de peau ne lui octroyant aucun blanc seing, tous les voyants sont dans le rouge. Sa fille doit rentrer à l’université et ça coûte une blinde aux USA et comme cela va bientôt se produire chez nous, on nous l’a déjà promis… Son fils a besoin de lunettes, sa mère lui coûte une fortune à la maison de retraite et il ne peut plus payer les traites de son petit garage. Beauregard est devant un gouffre et va retourner à ses sales habitudes apprises avec un père disparu depuis des années, victime d’avoir franchi trop souvent la ligne blanche .

“Parfois j’étais Bug, et parfois j’étais Beauregard. Beauregard avait une femme et des enfants. Il avait un métier et il allait à la kermesse de l’école. Bug… Bug, lui, il braquait des banques et des fourgons blindés. Il prenait des virages à cent soixante. Bug, c’est le gars qui a balancé les types qui avaient buté son cousin dans une presse à ferraille. J’ai toujours fait en sorte que Bug et Beauregard se croisent pas. Mais mon père avait raison. On peut pas être deux personnes à la fois. Au bout d’un moment, y en a un qui s’échappe et qui détruit tout sur son passage.”

La seconde partie démarre sur les chapeaux de roue quand Beauregard décide de s’associer avec deux tarés, camés jusqu’aux yeux et cons comme des valises mais hélas moins utiles et bien plus dangereux. Il fait le chauffeur d’un casse d’une bijouterie réussi dans un bain de sang non prévu et absolument inutile. Mais, peut-être plus grave, les diams dérobés, appartiennent à un caïd local particulièrement marri par le préjudice et absolument déterminé à récupérer son bien, indispensable à sa survie de malfaisant retors et le mot est aimable pour pareille ordure.

“Ils ont buté mon meilleur ami, Boonie. Ils ont buté mon meilleur ami parce que Bug a déconné et que Beauregard était pas là pour rattraper le coup”.

Et c’est parti pour deux cents pages de furie humaine et mécanique. Beaucoup de bagnoles trafiquées dans Les routes oubliées. Et S.A. Cosby nous embarque à la place du mort, le pied au plancher, l’aiguille dans le rouge. On dévore l’asphalte, les rapports massacrés, la tôle hurlante, la gomme cramée, les moteurs martyrisés, les caisses deviennent des armes, des instruments de mort.

Je sens bien que vous pensez à une version littéraire de Fast And Furious …mais ne me peinez pas, ne vous méprenez pas sur mon choix. Les routes oubliées pue la testostérone, l’adrénaline, l’huile bouillante, le cambouis, le sang et les larmes certes et de manière parfois outrancière mais vous invite à un putain de voyage rarement pratiqué.

Du super très plombé.

Clete

LA VILLE NOUS APPARTIENT de Justin Fenton / Sonatine.

We Own this City

Traduction:  Paul Simon Bouffartigue

En 2008, Justin Fenton devient le reporter chargé des affaires criminelles au Baltimore Sun. Un poste convoité où, par le passé, s’est illustré David Simon, avant qu’il devienne le célèbre showrunner de la série The Wire. Baltimore est alors toujours la ville au taux de criminalité le plus élevé des États-Unis. Mais une unité spéciale d’agents en civil est en train de nettoyer les rues avec un seul mot d’ordre : tolérance zéro. 

En 2017, la nouvelle tombe : sept des principaux officiers de l’unité spéciale sont arrêtés pour corruption et racket en bande organisée. C’est un véritable système d’intimidation, de faux témoignages, de collusion avec le monde du crime qui est mis au jour. En dépit de sa fréquentation assidue de la police, de la justice et des criminels, Justin Fenton tombe des nues. Il n’avait rien vu venir.

En voyant le nom de David Simon cité, on a non seulement l’immense série The Wire en tête, mais aussi certains de ses livres tels que Baltimore : une année dans les rues meurtrières ou encore The Corner : Tome 1, hiver/printemps (dont on attend désespérément la publication du tome 2 en français…). Des références purement et simplement incontournables. Autant dire qu’en sachant que David Simon a fait le choix d’adapter en série le livre La ville nous appartient de Justin Fenton, il y a peu de doutes à avoir quant à la qualité de celui-ci. 

De par l’actualité et ce que nous en a raconté David Simon, on est au fait du mal qui gangrène la ville de Baltimore, qui ne reste qu’un exemple parmi d’autres aux Etats-Unis. Le cocktail violence, drogues et misère sociale y fait des ravages. Les années passent mais le problème demeure. Un cercle infernal qui paraît sans fin. Inarrêtable. Que faire ? La première réponse proposée à cela, la plus immédiate, reste les forces de l’ordre supposées maintenir une sorte d’équilibre précaire. Une façon de traiter les symptômes sans vraiment solutionner le problème. On répond à la force par la force, aux chiffres par les chiffres. On sait où cela mène en définitive. On connaît le film. On croit même tout savoir à force d’en entendre parler. On se dit que le pire du pire nous a certainement déjà été montré. Mais non. Il suffit de creuser un peu pour trouver de quoi noircir un tableau déjà bien sombre. Ce que met en lumière Justin Fenton avec La ville nous appartient est ahurissant.

Cette fois-ci, c’est la criminalité au sein même de la police de Baltimore qui est sur le devant de la scène. A travers le parcours et la chute de certains officiers, notamment une unité en civil menée par le détestable Wayne Jenkins, Justin Fenton dresse un portrait peu glorieux d’une partie de la police de Baltimore. Si l’image de la police de Baltimore souffrait déjà de multiples dérapages rarement suivit de condamnations et pointés du doigt par une société en ébullition, elle ne s’arrange absolument pas avec La ville nous appartient. Racket, vol, trafic de drogue, falsifications de preuves, violence et j’en passe, les faits sont glaçants et les conséquences parfois terribles. Un règne de la terreur exercé en toute impunité et ce des années durant. Heureusement, une enquête finira par avoir raison de certains agents particulièrement pourris, mais qui ne pourraient être que la partie visible de l’iceberg. 

Le travail journalistique de Fenton est riche et minutieux. Il est même colossal. D’une solidité sans failles. Irréprochable. Pas de place à l’improvisation. Tout est sourcé et vérifié. Sans jamais être indigeste, il rend compte de tous les détails utiles à la compréhension de cette enquête vertigineuse. La construction de l’ensemble est impeccable. Les faits sont tellement dingues, mais bien relatés, que ça se lit comme un polar de haut vol. C’est impressionnant ! Une claque dantesque qui laisse pantois. Vous vous en souviendrez. La ville nous appartient est sans conteste un des très grands livres de 2022. Un futur classique.

Brother Jo.

NOS VIES EN FLAMMES de David Joy / Sonatine

When The Mountains Burn

Traduction: FabricePointeau

« Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir. »

Chaque sortie de livre de David Joy devient en soit un petit événement. En quatre romans il est devenu un nom qu’il est difficile d’ignorer, pour les amateurs de noir au minimum. Les critiques sont toujours étonnamment dithyrambiques. Il fait globalement l’unanimité. Ajoutez à cela, pour « Nos vies en flammes », son nouveau roman, une très belle couverture qui ferait regretter une carrière de pyromane, et vous ne pouvez qu’avoir envie de vous y plonger. Ce que j’ai bien évidemment fait.

De ses trois premiers romans, j’en ai lu deux, mais je n’ai pas vécu l’illumination littéraire espérée et suggérée par les critiques. Est-ce enfin le cas avec son quatrième livre ? Non, mais attendez avant de me conspuer ! Ça n’est pas tout à fait ce que vous imaginez. Mon cas n’est pas complètement désespéré, celui de David Joy non plus. Je n’ai pas encore lu de mauvais livres de David Joy, si cela peut vous rassurer. Respirez un bon coup ! Je vous sens déjà tendu. Tout va bien se passer.

Il y a trois défauts que je pourrais être tenté de reprocher à David Joy mais qui ne sont pas nécessairement des défauts. Cela dépend des attentes de chacun. Premièrement, il a tendance à avoir la main un peu trop lourde sur le noir. Deuxièmement, il suit de façon assez scolaires les codes du genre sans jamais vraiment chercher à s’en écarter. Enfin, troisièmement, ses intrigues sont très prévisibles et il suffit de quelques pages pour comprendre la direction choisie. Ces « défauts » sont en fait la recette parfaite pour en faire un romancier à succès et combler les amateurs du genre mais restent ce qui, à mon sens, l’empêche de sortir vraiment du lot. C’est aussi ce qui rend ses livres accessibles et très simples d’approche. Si je suis tenté de lui reprocher un peu cette apparente simplicité, un petit quelque chose dans son nouveau roman me ferait plutôt dire que c’est sans doute là sa force.

Avec Nos vies en flammes, « David Joy » nous embarque à nouveau chez lui, en Caroline du Nord, où il ne fait toujours pas très bon vivre, à moins d’être proprement équipé pour pelleter la merde qui s’amoncèle facilement sur le pas de votre porte. Comme dirait si bien Ray, au coeur du roman : « Tout dans ce monde a des conséquences. » C’est ce qu’affrontent, tant bien que mal, les personnages créés par David Joy. Les conséquences d’une vie qui peut prendre des allures de piège. Alors qu’en toile de fond, des incendies aussi destructeurs que purificateurs, consument le monde alentour, on assiste à la descente en enfer de pauvres hères. La drogue, poison ravageur, plus encore dans les communautés pauvres et isolées, se répand plus insidieusement même que les flammes. Elle ronge l’âme et le corps de celles et ceux qui y cèdent. Des familles se défont, souffrent, des fils deviennent des junkies ou des dealers, d’autres des victimes, puis des parents finissent fatalement par affronter le deuil. Blancs ou Amérindiens, c’est un mal partagé qui dépasse les frontières, tout comme ces grand feux étouffant qui embrasent les forêt et sèment la mort. Les flics peinent à endiguer le fléau de la drogue, à prévenir la violence et la misère qui en résulte. Que peut faire un homme, en prise à la douleur immédiate d’une perte brutale, face au temps beaucoup trop long de la justice ? Il peut décider d’attendre ou d’agir en son nom. Ray Mathis fait le choix d’agir. Un choix discutable qui s’impose comme une conséquence obligée, entraînant de nouvelles conséquences. Un cercle vicieux qui peut paraître sans fin. Le cercle de la vie.

La simplicité est une nouvelle fois ce qui caractérise le roman de David Joy. C’est simple à lire, simple à comprendre et simplement écrit. D’emblée, j’ai trouvé ça trop simple, trop évident. Puis je me suis laissé porter une fois le décor bien planté et les images ont fait leur chemin dans mon cerveau. Les bouquins de David Joy c’est du pain béni pour le cinéma. C’est du drame à l’américaine. C’est un instantané d’un ailleurs qui dit beaucoup de l’état du monde. Dans toute cette noirceur David Joy essaye de faire percer une pâle lueur de vie, il tente de nous dire qu’on peut voir un junkie comme un suicidaire mais qu’il peut aussi être un homme qui essaye de vivre, plutôt que mourir.

J’évoquais précédemment qu’un petit quelque chose dans « Nos vies en flammes » me fait dire que la simplicité de David Joy est certainement sa force. Ce petit quelque chose n’est pas précisément dans le roman, c’est la postface de celui-ci, un article intitulé Génération opioïdes et écrit par David pour la revue America. Il écrit sur les ravages de la drogue autour de lui, sur les scènes de misère du quotidien, sur les contrastes d’où il vit, et on réalise que ce qui peut sembler trop évident, que les ficelles qui peuvent paraître trop grosses à mon gout, sont au final une réalité et qu’il suffit, pour faire sens, de relater simplement cette réalité qui peut vous frapper assez fort pour vous laisser chaos. C’est bien là ce que tente de faire David Joy.

Je reste donc sur mes dires. Pour ma part, point de chef d’oeuvre encore chez Joy mais un nouveau bon roman noir, dans le style simple qui est le sien, dur et fatalement humain. On a là un auteur qui fait son chemin de façon cohérente et sincère. Je n’attends qu’une chose, qu’il me surprenne. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il n’est définitivement pas là pour nous apporter de la joie. Joy nous confronte à ce que la vie peut avoir de cruel et inexorable, de quoi satisfaire les lectrices et lecteurs un peu masochistes que nous sommes parfois.

Brother Jo.

LE DERNIER DES MOCASSINS de Charles Plymell / Sonatine

The Last of the Moccasins

Traduction : Nicolas Richard

Il était comme ça, Charles Plymell, né en 1935 au Kansas : il avait une sacré bougeotte et avait exercé pas mal des métiers les plus  éreintants du Midwest (à la ferme, aux champs, à la mine…) avant de s’installer à San Francisco au début des années 1960, au carrefour entre Haight et Ashbury. C’était déjà à l’époque un routier de l’abus de drogues récréatives ou expérimentales, versé dans l’expérimentation littéraire et l’érotomanie, une sorte de hipster. Son appartement devient un lieu de passage obligé de la contre-culture naissante. C’est là, lors d’une LSD party, que les écrivains de la Beat Generation font la connaissance des hippies. Très vite, Neal Cassady et Allen Ginsberg, qu’il va présenter à Bob Dylan, viennent habiter chez lui. Infatigable animateur du mouvement Beat, il publiera des dizaines de revues underground (c’est lui qui découvre Robert Crumb) et de recueils de poésie.

Il faut prendre ce texte comme le témoignage d’une époque. Il est parfois envapé, les visions et déclamations de ces tox sont alors grandiloquentes et barbantes. Fort heureusement, elles ne s’éternisent pas et Plymell peut tirer ses flèches humoristiques. Nos grands hommes du Beat en prennent alors pour leur grade.

Le lendemain ou peu après, je me suis allé chez Radar, qui l’hébergeait. Il avait apporté toutes sortes de mets délicats. Du caviar… que je n’ai pas supporté. Des fromages, des crackers. Il m’a montré des lettres et des épreuves de l’énorme quantité d’écrits qu’il avait rédigés. Il a voulu presque automatiquement me tailler une pipe. M’a demandé si j’avais déjà eu des relations homosexuelles et j’ai dit qu’à Wichita on avait tous l’habitude de se taper Danny. Allen semblait pris d’un besoin désespéré. d’avoir des relations sexuelles avec un homme. Je ne sais pas pourquoi en fait. Comme disait toujours Neal : « Allen est très anal. »

    Bien souvent, Plymell prend la Route, va se perdre ou se ressourcer dans la contrée ou dans son Kansas natal. Il déborde d’idées, d’initiatives arty. Le besoin d’argent l’oblige à accepter les pis-aller et les boulots de prolo. Finalement, le même ennui l’y retrouve. Alors retour à Frisco où tout bouge à (trop) vive allure. Le Vortex. Ses pérégrinations produisent des instantanés d’une hyperlucidité corrosive ou d’une poésie rythmée. 

Mais à Wichita, les choses n’avaient pas vraiment changé. Des gens empotés sans envergures. Des mégères. Des Nuevo Rich, des descendants d’intrépides Européens. Ils avaient désormais quelques possessions. Une bonne maison. Une bonne voiture. Une pelouse. Une tondeuse à gazon. Ils n’étaient pas prêts de mettre cela en péril. Certains sortaient de taudis du Sud. Ils avaient l’impression d’avoir réussi quand ils pouvaient se payer un repas dans les Restaurants Plastique Propre. Et ce n’était pas grave que la nourriture soit infecte, du moment que l’endroit était propre. Les fermiers et les employés de l’aviation emmenaient leurs familles dans ces immondes chaînes de restaurants géants en bordure des nouvelles autoroutes. La direction connaissait bien ces gogos. Au lieu d’un bon repas, ils leur servaient la plus ignoble bouffe plastique qu’on puisse imaginer.

Dédié à tous ceux qui ont fait le voyage avec l’auteur « sur l’autoroute de la benzédrine », Le Dernier des mocassins tient sa promesse : vous faire voir du pays. Ce n’est pas reposant mais c’est diablement pittoresque.

Paotrsaout

AMERICAN PREDATOR de Maureen Callahan

American Predator: The Hunt for the Most Meticulous Serial Killer of the 21st Century

Traduction : Corinne Daniellot

Anchorage, sur les rivages glacés de l’Alaska. Dans la nuit du 1er au 2 février 2012, la jeune Samantha Koenig termine son service dans un petit stand de café battu par la neige et le vent. Le lendemain matin, elle n’est toujours pas rentrée chez elle. Une caméra de vidéosurveillance apporte vite la réponse : on y voit un inconnu emmener l’adolescente sous la menace d’une arme. 

L’enlèvement de Samantha Koenig a vite fait d’émouvoir la population locale et mettre en alerte les autorités. Du simple flic jusqu’au FBI, l’affaire fait des remous et l’enquête prend rapidement de l’importance. Mais cette enquête s’annonce mal. Le déroulé des faits paraît étrange et certains protagonistes travaillant sur l’affaire font des erreurs qui ne sont pas anodines. Pour autant, il leur faut un certain temps, mais un homme est finalement arrêté. Un dénommé Israel Keyes. Il est inconnu, n’a pas de dossier et paraît presque irréprochable sur le papier. Des éléments incriminants font néanmoins de lui le suspect numéro un. A cela s’ajoute une personnalité singulière et préoccupante. Mais qui est vraiment Israel Keyes ? Cette question est celle que se posent toutes les personnes face à lui après son arrestation. En tentant d’y répondre, c’est l’indicible qui va être découvert. 

Si vous en doutiez encore, je vais être bien clair, ceci n’est pas une fiction. Comptiez-vous sur moi pour vous en dire plus sur les faits ? Bah vous pouvez vous brosser ! N’allez pas fouiner sur la toile, plongez vous directement dans le bouquin. La découverte n’en sera que plus glaçante et sidérante.

Après un livre sur Lady Gaga et un autre sur quelques personnalités du milieu de la mode, Maureen Callahan délaisse la pop culture pour le “true crime”. Elle nous relate avec minutie et efficacité une enquête qui fait froid dans le dos. En partie basé sur le témoignage des principaux concernés, American Predator a tout pour devenir un classique du genre. L’écriture est parfaitement rythmée, allant toujours droit à l’essentiel. Le redoutable sens du cliffhanger de Maureen Callahan nous tient en haleine de bout en bout. A chaque fin de chapitre elle a la petite phrase qu’il faut pour nous plonger dans le doute et l’impatience. On a qu’une seule envie, c’est de dévorer le bouquin sans interruption. Addictif dès la première page.

On pense forcément à De Sang Froid de Truman Capote, un petit peu à Baltimore de David Simon (pour l’aspect fonctionnement des forces de l’ordre) et enfin à tout ce que l’on a vu dans le genre à la télévision, de The Thin Blue Line d’Errol Morris à Mindhunter, la série produite par David Fincher (également inspirée d’un livre). American Predator se trouve à la croisée de toutes ces excellentes références.

Si les enquêtes vous passionnent, ce livre est fait pour vous. Si vous avez un penchant inavouable pour les histoires criminelles vraies, plutôt sordides, vous y trouverez également votre compte. Si vous avez foi dans la machine judiciaire, vous risquez d’être surpris. Si vous ne craignez pas de découvrir votre pire cauchemar, foncez. Si vous êtes de ceux qui saluent tous les randonneurs que vous croisez, qui avez toute confiance dans l’ouvrier que vous faites venir chez vous ou qui pensez parfaitement connaître la personne qui partage votre vie… Comment dire ? American Predator va peut être vous faire reconsidérer votre façon d’être. Quoi qu’il en soit, ne passez pas à côté.

Brother Jo.

LIVE de Jeff Jackson / Sonatine.

Destroy All Monsters

Traduction: Pierre Szczeciner

“Un déferlement de violence s’abat sur les États-Unis : à travers le pays, des musiciens sont assassinés en plein concert. Quand vient le tour de Shaun, sa petite amie et le guitariste de son groupe tentent d’expliquer le geste des tueurs. S’agit-il de simple jalousie ou d’obsession fanatique ? À moins qu’il s’agisse d’une contestation qui touche à l’essence même de la musique…”

Second roman de l’Américain Jeff Jackson, LIVE arrive chez nous avec les louanges d’auteurs reconnus comme Don De Lillo et cela peut s’avérer parfois suffisant comme déclencheur d’envie au point que l’on peut oublier de lire la quatrième de couverture en entier et ainsi ne pas voir que le roman est avant tout une romance noire dans l’univers du rock autour de jeunes un peu perdus.

Toute la partie consacrée à la description du monde du rock pour les débutants, les apprentis stars, est réellement jouissive pour tous les amateurs du grand cirque du rock n’roll : les petites salles enfumées, les premières guitares, les amplis déglingués, les coulisses, la fosse, les maquettes, les flyers, les cassettes, les concerts ratés, les premiers fans, les espoirs, les craintes, les réussites mineures, les succès d’estime, tout y est et décrit avec une réel amour avec une plume qui incite à progresser.

Hélas, l’intrigue tourne très vite au conte noir avec ses massacres orchestrés dans tout le pays dont nous ne connaîtrons pas réellement les motivations. Centrée sur trois personnages faisant leurs armes dans le milieu, l’intrigue devient très rapidement obscure, se polarisant sur le mal de vivre de ces jeunes adultes et puis, à un moment, je n’ai plus su différencier le rêve de la réalité.

N’étant pas visiblement la cible de l’auteur, Il est fort possible que les atermoiements très répétitifs des héros, leurs désirs d’une autre vie, leurs envies de suicide, leurs rêves m’aient lassé au point de perdre un peu de vue une histoire trop brumeuse à mon goût. Du coup, il m’est bien difficile de recommander ce roman comme de le condamner…

Rock on !

Clete

1794 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Traduction: Rémi Cassaigne.

1794 est la suite directe de 1793 premier volume de la trilogie créée par l’auteur suédois Niklas Natt och Dag (Nuit et Jour) que nous avions particulièrement encensé à sa sortie en 2019. Il commence donc aux premières heures de l’année dans une ville de Stockholm très loin des idées que l’on se fait de la Scandinavie en général et de la Suède en particulier et prolonge directement l’histoire épouvantable contée précédemment.

“Stockholm, 1794. Une nouvelle année commence sous le régime autoritaire du baron Reuterholm, conseiller du roi. Dans une métairie de l’intérieur du pays, une jeune fille est retrouvée morte le lendemain de ses noces. Victime d’une attaque de loups, conclut-on un peu précipitamment. Sauf que le jeune marié est introuvable. Et que personne ne semble vouloir faire la lumière sur cette étrange affaire. Désespérée, la mère de la victime décide de faire appel à Jean Michael Cardell, un invalide de guerre traumatisé par sa dernière enquête. Voyant une occasion de garder ses démons à distance, Cardell se lance corps et âme dans cette nouvelle investigation. Mais il est loin d’imaginer l’ampleur et la monstruosité de la vérité.”

La quatrième de couverture ne rend pas vraiment compte de l’ampleur du roman et donne à penser que l’on se trouve dans un simple whodunit historique. Or, Niklas Natt och Dag, comme l’indique bien le titre, couvre une année entière et si la résolution de l’énigme, un peu prévisible, crée un mystère, elle n’est qu’une petite partie du propos de l’auteur. On retrouve avec grand plaisir Jean Michael Cardell qui s’associe avec le frère de son associé du premier opus. Réapparaît aussi un personnage particulièrement touchant qui émouvait tout au long de 1793. S’y greffent d’autres personnages, eux aussi passionnants, dans le malheur comme dans l’horreur.

La récurrence de certains personnages n’empêche pas de lire uniquement ce deuxième tome mais, néanmoins, si vous voulez vraiment comprendre les agissements et la psychologie des êtres qui se débattent dans ce cauchemar géant qu’est Stockholm à l’époque, attaquez l’histoire par le début, c’est à dire par le redoutablement brillant 1793.

1794 ne bénéficie plus de l’effet de surprise provoqué par le précédent. L’écriture reste magnifique, très adaptée au propos et semble-t-il à l’époque et c’est un réel plaisir, coupable parfois, de déambuler avec Cardell dans le marasme de la capitale et des campagnes. Mais, la succession de descriptions de lieux très visuelles, cinématographiques peuvent parfois lasser car elles ralentissent le développement de l’intrigue de manière parfois un peu inutile mais aussi quelque peu redondante. Pareillement, la narration des plaies qui gangrènent le pays incitant la population à se comporter de la plus vile des manières afin de garder la tête au dessus de la fange, fait parfois montre d’excès, de surplus d’abominations, de surenchère dans l’ignominie. Ces horreurs racontées sont certes nécessaires pour expliquer le délitement de la société mais leur répétition et leur assènement systématique peuvent provoquer un certain malaise. La multiplication de scènes parfois aussi horribles que parfaitement inutiles peuvent légitimement déplaire, lasser ou provoquer des sentiments bien dérangeants.

Néanmoins, grâce à la finesse de la plume, à l’empathie créée par l’infortuné Cardell, on fonce dans une intrigue un peu bien moins calibrée que dans 1793. L’auteur multiplie les intrigues et si son talent lui permet de ne jamais perdre le lecteur, certains passages, notamment au début pourront désorienter les lecteurs les moins attentifs. Outre Stockholm, Niklas Natt och Dag nous emmène longuement à St Barth, bien avant Johnny et sa clique, à l’époque où l’île qui s’appelait encore Saint Barthélemy, propriété de la couronne suédoise, était le théâtre de bien viles pratiques.

En fait, l’écriture divine, la noirceur horrifique, atouts du premier roman, plombent un peu cette deuxième partie par leur succession, leur exagération et leur systématisation. 1794 peut se voir un peu comme “les douze enfants de Paris”, suite imparfaite du chef d’œuvre “la Religion” de Tim Willocks souffrant pareillement de l’abus de scènes de violence aveugle. Néanmoins, 1794, reste un sacré bon roman particulièrement recommandé aux lecteurs n’ayant pas froid aux yeux et avides d’intrigues historiques de grande qualité sur des territoires ou des époques peu courus sous nos latitudes.

Clete.

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

DÉVORER LES TÉNÈBRES. Enquête sur la disparue de Tokyo de Richard Lloyd Parry / Sonatine

People Who Eat Darkness

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

A côté des polars et des romans noirs, Nyctalopes réserve aussi des chroniques aux récits et enquêtes journalistiques en prise avec le monde criminel. La noirceur et l’intensité de certains n’ont rien à envier à ces larrons. C’est exactement le cas pour Dévorer les ténèbres écrit par le journaliste britannique Richard Lloyd Parry qui s’est passionné pour une sordide affaire criminelle.

Lucie Blackman est grande, blonde et sévèrement endettée. En 2000, l’été de ses vingt et un ans, cette jeune Anglaise travaille dans un bar à hôtesses de Roppongi – quartier chaud de Tokyo – lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces. Ses parents lancent alors une vaste campagne de mobilisation pour la retrouver. Bien vite, l’enquête des autorités japonaises devient sujette à caution : veut-on vraiment savoir ce qui s’est passé ?

10 années, c’est le temps qu’il aura fallu à Richard Lloyd Parry pour suivre l’enquête, ses rebondissements et turpitudes et s’approcher au plus près des membres d’une famille anglaise ordinaire (au moins jusqu’à cette affaire) ainsi que de protagonistes divers de la police, de la justice, des médias et des sciences sociales du Japon. 10 années également pour accumuler le matériau de son livre et le publier.

En restant factuel et fouillé, sans donner l’apparence de dramatiser alors qu’il nous tient en haleine, Richard lloyd Paris réussit un travail journalistique d’une envergure peu commune.  De même que Jake Adelstein nous faisait découvrir le crime organisé avec Tokyo Vice, Parris nous fait passer derrière les façades en apparence mornes du quartier rouge tokyoïte. Et c’est passionnant. 

Le décalage, voire le gouffre, entre un être tel qu’il est perçu par ses proches ou le public et son intimité véritable, entre deux pratiques de la police et de la justice, entre deux cultures constitue le cœur de ce drame. C’est d’ailleurs la ténacité seule de la famille qui a, au début, permis de secouer l’inertie de la police japonaise face au sort d’une simple « entraîneuse ». Richard Lloyd Parry se penche sur l’affaire qu’il ne lâchera plus quand il découvre la personnalité de son père sur les écrans. Qui est cet homme dont le comportement ne reproduit en rien les attitudes d’un père éploré ? Qui est sa fille ?

Lucie Blackman est une jeune femme britannique non dénuée de complexité. Séduisante et peu sûre d’elle. Travailleuse et dépensière. La tête sur les épaules dans son pays et pleine d’illusions sur son métier d’hôtesse étrangère au Japon. Pour elle, il ne s’agit nullement de prostitution (il n’y a pas rapport sexuel en jeu) : il suffit de bavarder avec des hommes japonais, de leur tenir compagnie en buvant des verres dans des clubs. Parfois, un extra est possible : un de ces hommes l’invite à déjeuner ou à dîner à l’extérieur, à ses frais et rémunérer son club « d’attache » fait partie des frais. Il y a un classement chez les filles, celles qui n’ont pas d’invitations extérieures régulières ne sont pas regardées de la même façon. Des dizaines de femmes occidentales pratiquent cette activité dans le seul quartier de Roppongi. Mais dans la société extrêmement codée du Japon, une hôtesse se place aux frontières floues du « monde de l’eau », la prostitution. Des clients tout bien élevés qu’ils soient fantasment sur l’idée de relations charnelles avec une Occidentale. Parmi ceux-là, il y a un certain Obara, un authentique pervers, violeur en série, qui depuis son plus jeune âge s’est construit un personnage d’homme d’affaires à succès,  mais d’une terrifiante solitude affective et morale. 

Soupçonné, l’homme, très intelligent, va mettre au défi une police japonaise peu rompue à élucider ce genre de crimes sexuels. La société nippone est une des plus sûres au monde. N’importe quel pays occidental explose au niveau statistique le Japon pour ce qui concerne meurtres, assassinats, viols. De plus l’institution oscille entre archaïsme et modernité. Une fois arrêté, les pratiques judiciaires locales continuent à faire naître le désarroi chez la famille et le public occidental qui suit l’affaire. Obara se fait un malin plaisir à tirer toutes les ficelles qu’il peut. Se taire ou nier, par exemple, ce qui ébranle tout un système où les aveux sont plus importants que les preuves. Ses gros moyens financiers lui permettent des manœuvres surprenantes, voire inquiétantes quand on est aussi proche de l’affaire que le journaliste. Parris ne se fait non plus que des amis en égratignant police et justice japonaises.

Le plus étonnant dans ce récit dense concerne la famille de Lucie dont l’auteur devient un proche. Les portraits de la mère, du père, (séparés et en mauvais terme), de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’horreur, sont des approches psychologiques perforantes d’une famille complexe et déjà très mal en point. Sous nos yeux éberlués, elle va finir de se disloquer complètement avec la disparition et la mort de Lucie.

Un récit qui agrippe pour une immersion dans un Japon qui n’incite pas à la sérénité. 

Paotrsaout


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