Commencer l’année avec un Neo Noire de Gallmeister est une assurance de l’entamer sans ennui mais aussi peut-être sans réelle surprise non plus. Cette collection spécialisée dans les romans narrant les tristes exploits de blancs ruraux plus ou moins cramés par la meth a déjà fait ses preuves et même offert parfois le grand bonheur comme avec Whitmer pour « Cry Father ». Continue reading
David Vann est un écrivain américain dont le succès est venu de France après la publication en 2010 du magnifique et très noir « Sukkwan Island » qui a reçu, entre autres, le prix Médicis du meilleur roman étranger. « Aquarium » est selon ses dires son premier roman sans aucun personnage issu de sa famille, le premier aussi qui n’est pas une tragédie. L’idée du roman lui est venue d’une image : une petite fille et un vieil homme visitant un aquarium…
« Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme. »
Je me suis lancée dans ce roman, un peu curieuse, sans me méfier : la quatrième parle de conte de fée, il y a des dessins de poissons… Effectivement, pas d’arme à feu, pas de meurtre, mais quelle violence ! David Vann nous entraîne dans un récit d’une intensité extraordinaire. Son écriture est d’une telle justesse, d’une telle puissance qu’on ressort de cette lecture abasourdi.
Caitlin est la narratrice, vingt ans plus tard. David Vann nous plonge dans ses pensées, ses souvenirs, il écrit comme elle pense, faits et dialogues mêlés. Ce n’est vraiment pas gênant pour la lecture, au contraire, on est dans sa tête, on la comprend très vite.
Caitlin et Sheri sa mère sont seules, mais elles s’aiment. Sheri est tout pour Caitlin, ça l’angoisse parfois et l’intrigue : à l’école, elle est la seule à n’avoir aucune famille. Ses questions se heurtent à un mur, sa mère refuse d’évoquer son enfance ou sa famille mais sa seule présence suffit à Caitlin. Elles sont pauvres aussi et Sheri travaillant tard, Caitlin l’attend à l’aquarium. Le monde des poissons la fascine, la happe et lui permet d’échapper à ces heures de solitude. C’est un monde plus rassurant que le monde réel : « La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à l’autre. » C’est avec le monde marin qu’on se trouve ici dans le « nature writing » sinon, tout se passe en ville, ici pas de grands espaces. Caitlin voit tout sous l’angle marin : Seattle est une étoile de mer, leur appartement, une grotte… En observant l’aquarium, les poissons, elle observe le monde et les hommes. C’est ainsi qu’elle entre en contact avec le vieil homme.
Cette rencontre fait remonter chez Sheri des souvenirs insupportables qu’elle voulait fuir à jamais et déclenche une tornade de rage et de violence. Elle pète complètement les plombs, oubliant son rôle de mère, l’âge de sa fille. La violence née de la souffrance est effroyable ! Le style de David Vann est simple mais efficace, c’est peu de dire qu’on assiste à des scènes abominables et il nous les fait ressentir presque physiquement.
Caitlin découvre des côtés plus que sombres chez les gens qu’elle aime et toutes ces horreurs vont la changer à jamais. C’est un personnage magnifique. A la manière butée des enfants, elle résiste, elle s’oppose, elle refuse de porter le fardeau de sa mère. Ainsi de façon brutale, en quelques jours elle vit la fin de son enfance et elle l’affronte avec une grande force.
Les autres personnages ne sont pas en reste, David Vann a ce grand talent de créer de beaux personnages, humains, qu’on comprend même quand ils se comportent de manière odieuse car on connaît leurs douleurs et certains vont loin: lâcheté, cruauté, violence…
David Vann écrit un roman initiatique à couper le souffle. Un roman d’une grande intensité sur la fin de l’enfance et sur le pardon aussi, dernière et difficile étape vers l’apaisement. Un roman universel.
« À vingt-six ans, Roy Allison retrouve la liberté après dix années passées en prison. De retour chez lui, il a la ferme intention de redevenir un type bien. Pas question de replonger. Mais dans cette région à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane, la crise économique a fait des ravages, la guerre a brisé des familles, et le monde qu’il retrouve part à la dérive. Et personne n’a oublié les raisons pour lesquelles Roy s’était retrouvé derrière les barreaux ni ne lui a pardonné ses erreurs. Alors, à quoi sert de se comporter en bon fils dans ce pays en ruine où seul le crime vous donne encore l’impression d’être en vie ? »
Il est certain que les romans parlant des rednecks sont maintenant légion et qu’on peut parfois souffrir de l’indigestion tant ils ont tendance à se ressembler dans la forme et souvent dans le fond avec des histoires violentes sous meth, explorant le filon de situations choquantes où la pire vermine blanche ricaine devient la star de romans hallucinés où le déchaînement d’ignominies peut paraitre parfois légitimé pour les auteurs par la situation bien triste de ces coins perdus où la loi n’a pas eu cours très longtemps. Alors, ce « bon fils » est-il une énième inutile preuve de la chute de la maison Amérique gangrénée par le chômage, le trafic de came et l’abandon de l’Etat dans les coins les plus reculés ? Non, le roman de Steve Weddle est bien plus ambitieux, brillamment écrit et construit, propice à la réflexion et parfois un vrai crève–cœur par ces tragédies banales, ordinaires, ces choix à faire dans la douleur ou dans ce parti pris choisi de la délinquance. Bien sûr, ces calamités du chômage, du portefeuille vide, de la solitude, de l’abandon, elles ont de plus en plus un caractère universel dans des pays occidentaux où l’écart continue de se creuser de manière folle entre les nantis et les autres en proie à la précarité mais il me semble que cet aspect est beaucoup plus évoqué par les auteurs ricains. Aussi quand Benjamin Whitmer du fin fond du Colorado, Steve Weddle de la frontière entre l’Arkansas et la Louisiane vous montrent la misère ordinaire avec une plume largement au-dessus du lot d’un point de vue émotionnel, le combat souvent vain pour sortir la tête de l’eau, il ne faut pas rater ces rendez-vous éprouvants mais si prenants.
Le roman commence et se termine avec Roy mais c’est aussi et surtout l’histoire de la communauté rurale qu’il retrouve qui est ici racontée. Le chômage, les traites à payer, les combines minables, les petits trafics, la solitude, la corruption, la came, la délinquance, la guerre, le système de santé, la violence, la mort, la perte, les espoirs, les rêves, le baseball… tout y passe et parfois le propos peut paraître complexe et il est sûr que le roman demande une certaine attention afin de comprendre les liens qui unissent tous ces moments, tous ces lieux, tous ces gens mais on est récompensés tant l’empathie qu’arrive parfois à faire naître Weddle vaut vraiment la lecture tout comme chez Whitmer.
Ne nous trompons pas, non plus, nous sommes bien dans la collection néonoir et si la violence physique est moins visible que dans certains autres opus de la collection, il existe néanmoins des fulgurances qui ne font pas du « Bon fils » un roman juste contemplatif même si le plus douloureux, le plus terrible est provoqué par des histoires à la fois tristes et banales.
Enfin, n’oublions pas que c’est une Amérique réelle qui nous est présentée ici, un réservoir pour Trump, qui, hélas, est leur seul espoir face à une Hillary Clinton qui fait des conférences pour Goldman Sachs (à 250 00 dollars l’heure) en expliquant que ce ne sont pas les banques qui sont les responsables de la crise de 2008 mais les classes ouvrières qui se sont trop endettées… Hillary Clinton dont la campagne sénatoriale sur l’état de New York au début des années 2000 a été financée par Donald Trump.
Second roman de Bruce Holbert après « Animaux solitaires » de très belle facture en 2013. Ce premier roman, assez controversé à l’époque, était pourtant un petit bijou de roman noir, sorte de western très dur avec une nature hostile et des accents de « la mort au crépuscule »du regretté William Gay.
« Hiver 1918. L’État de Washington connaît, durant un instant, l’Apocalypse : l’un des pires blizzards de l’histoire du pays balaie tout sur son passage. Perdus dans la neige, pétrifiés par le gel, des jumeaux de quatorze ans, Luke et Matt Lawson, sont recueillis in extremis par une femme qui tente de les ranimer à la chaleur de son corps. Seul Matt reprend vie. Le lendemain, le voilà devenu un homme, trop tôt et malgré lui. Car le désastre l’a également privé de son père, le laissant à la tête du ranch familial. Labeur, amour et violence, autant de découvertes pour Matt, qui se retrouve face à la beauté sauvage de cette terre, tentant de maintenir l’équilibre fragile entre les êtres qui l’entourent. »
S’il est bien un roman qui a sa place chez Gallmeister, maison qui a offert dans tant de beaux romans mettant en scène l’Américain confronté à la nature de son pays-continent, c’est bien celui-ci qui contribue bien à promouvoir ce genre devenu très connu maintenant « le nature writing » dont beaucoup d’œuvres parmi les plus connues comme les plus réussies se trouvent dans le catalogue de l’éditeur. Si Gallmeister a bien diversifié son offre par rapport à ses débuts il y a dix ans avec l’arrivée de la collection néo-noir notamment, c’est bien de cette littérature des hommes confrontés aux forces de la nature qu’il est question ici et plus du tout de littérature noire comme dans le terrible « Animaux solitaires ».
Alors, l’écriture de Holbert est toujours aussi belle, appliquée, faisant bien ressentir le drame, la douleur, l’amour, la souffrance… l’humanité simple de gens très communs comme la beauté, la force la dangerosité de la nature que parfois l’homme doit combattre pour exister ou simplement pour ne pas périr. Cette humanité face aux éléments souvent hostiles est personnifiée par le combat de Matt dont l’existence de l’adolescence à sa mort nous est contée ici avec un talent certain.
Les lecteurs ayant adoré le côté malfaisant de beaucoup des personnages du premier roman seront peut-être un peu déçus mais le voyage à côté de Matt réserve aussi son lot de drames et de passions tout à fait recommandable même si la folie du premier roman n’est plus lisible.
« L’oiseau du bon dieu » est le dernier roman de James McBride. Il se situe au XIXème siècle, avant la guerre de sécession et nous embarque en compagnie du célèbre abolitionniste : John Brown. Ce livre a remporté le National Book Award en 2013 et une adaptation cinématographique est actuellement en cours.
« En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain. »
C’est Henry le narrateur, et il raconte son histoire sur un tel rythme, avec une telle verve qu’on plonge rapidement dans ses aventures sans avoir envie de lever le nez.
Car si Henry, jeune esclave, est habitué à se taire et à ne pas contredire un blanc (ce qui l’amène à se faire passer pour une fille lorsqu’il est «libéré/kidnappé» par le fameux John Brown), il a un regard terriblement lucide, affûté par ses jeunes années passées dans un saloon et il n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit de commenter in petto…
Dans le même temps, Henry est également habitué à devoir survivre dans un monde où le plus crétin des abrutis peut lui créer des ennuis pourvu qu’il soit blanc. Il connaît donc la nécessité de sauver sa peau et, s’il repère la peur et la lâcheté chez les autres, il n’en est lui-même pas exempt et les comprend. Cela donne un ton profondément humain au livre, il n’y a pas de héros sans peur et sans reproche !
Henry, alias Henrietta, alias l’Echalote va donc côtoyer pendant trois ans John Brown, qui l’a adopté comme porte-bonheur, et son « armée » de quelques hommes dépenaillés.
John Brown en 1856.
James McBride nous donne à voir un personnage haut en couleur : humaniste, généreux, complètement illuminé, (il se sent investi de sa mission par Dieu lui-même avec qui il est en contact régulier !), et prêt à toutes les violences pour faire avancer sa Cause. James McBride nous fait un portrait extrêmement vivant de cet homme qui marqua son époque et dont la renommée traversa l’océan : quand il fut condamné à mort, Victor Hugo écrivit une lettre aux Etats-Unis d’Amérique pour demander sa grâce. On croise également d’autres personnages historiques qui se sont battus contre l’esclavage : Harriet Tubman et Frederick Douglass (qui n’a pas la sympathie de McBride).
Dans cet Ouest sauvage où la justice est expéditive, Henry, témoin privilégié, raconte cette lutte violente qui amènera la guerre de sécession. Sa situation en tant que fille (il va découvrir les avantages et les inconvénients de la féminité), sa liberté de ton agrémentent d’humour ses aventures et mésaventures. Il n’y a pas de temps mort et on suit avec passion l’évolution de ce drôle d’oiseau…
Un beau roman, épique, noir, drôle et tendre où la grande histoire et la fiction se téléscopent de belle manière.
Sortie en 1984, cette novella de l’auteur américain Tobias Wolff a remporté le PEN/Faukner award l’année suivante. Parue en France à l’époque sous le titre « Engrenages », elle est sortie avec bonheur de l’oubli par Gallmeister ce printemps. Prenant appui sur ses propres souvenirs de sa période militaire, Tobias Wolff saisit un surprenant portrait d’une jeunesse américaine bluffée par l’armée et se rendant compte trop tardivement de l’erreur commise.
« Camp militaire de Fort Bragg, en Caroline du Nord, 1967. Trois jeunes paras s’apprêtent à finir leur formation avant de partir pour le Viêtnam. Trois hommes armés de fusil qui, le jour de la fête nationale, sont chargés de monter la garde autour d’un dépôt de munitions. Lorsque des civils s’approchent, les voici mis en joue. Ils n’étaient pourtant venus que pour alerter les soldats qu’un incendie était en train de s’étendre.Le dépôt de munitions ne tardera pas à être menacé. En réponse, pourtant, s’exerce un acte absurde, le premier d’une série qui ébranlera à tout jamais le destin de ces hommes. »
Trois recrues, Philip le personnage principal, Lewis et Hubbard obéissent bêtement aux ordres en voulant montrer leur exemplarité risquant ainsi leur vie et menaçant des gens réclamant de l’aide. Ces trois jeunes se sont engagés dans l’armée pour des raisons diverses voulant rompre avec un avenir déjà mal barré, une vie sans lumière. Cette nouvelle chance offerte par l’oncle Sam dans une Amérique en guerre au Vietnam montre déjà les limites de leur raisonnement ou l’ampleur de leur désespoir ainsi que l’énormité de la duperie dont ils sont les pauvres victimes. Dans une langue brute, avare de mots mais particulièrement féconde au niveau de la réflexion par ces non-dits évidents parsemant leur histoire triste, tragique mais ordinaire, sans saveur, Tobias Wolff raconte une histoire bien triste, morose, désespérée.
L’un s’en sortira, un autre s’effondrera et le troisième fuira des responsabilités qu’il s’aperçoit incapable d’assumer. En parcourant ces lignes, c’est peut-être un réquisitoire contre l’armée qu’on peut lire mais c’est, je pense, avant tout un témoignage de l’embrigadement de jeunes, de mômes, d’ados qu’on veut faire hommes en leur donnant un fusil alors qu’ils ont besoin de bien autre chose pour devenir des hommes, tout à leur souffrance de l’abandon d’un père, d’une sexualité mal définie ou de la peine de la perte d’êtres chers.Toute cette souffrance, ces traumas vécus, subis dans la solitude font qu’ils s’oublient, s’évadent en signant pour un suicide masqué sous la forme d’une mort quasi certaine au Vietnam avec cette terrible fausse impression de servir, d’être utile à leur pays alors qu’ils ne sont que la nécessaire mais négligeable chair à canon instrumentalisée de guerres impérialistes.
Originaire du Texas où il vit actuellement, Larry McMurtry est un grand écrivain américain qui a écrit plus de 40 livres, romans et essais. Il participe également à la rédaction de scénarii pour le cinéma et a obtenu un oscar pour celui de « Le secret de Brokeback mountain ». Il a obtenu le prix Pulitzer en 1986 pour « Lonesome Dove » et en a écrit deux prequels ensuite. « La marche du mort » est le premier des deux, celui où on assiste à la rencontre entre les deux héros, Woodrow Call et Augustus McCrae, à peine sortis de l’adolescence. Le deuxième « Comanche moon » ainsi que la suite « Streets of Laredo » sont encore inédits en France. Espérons que leurs traductions soient dans les projets de Gallmeister…
« Aux confins d’un Texas encore sauvage, les jeunes Augustus McCrae et Woodrow Call viennent de s’engager pour faire régner un semblant d’ordre dans ce pays en devenir. Sous-équipés, piètrement entraînés et mal dirigés, ils s’apprêtent à traverser une série d’expéditions et d’aventures plus dangereuses les unes que les autres. Tour à tour poursuivis par des Indiens, l’armée mexicaine ou des ours, ils devront se battre au milieu d’une nature hostile. Heureusement que les femmes sont là pour les laisser rêver à des jours meilleurs. »
Augustus McCrae et Woodrow Call donc : ils sont tout jeunes, dix-huit ans à peine et s’ils sont carrément différents l’un de l’autre, Gus écervelé, ne pensant qu’aux putains, Call plus sérieux, plus rigide mais pouvant exploser gravement si on lui cherche des noises, leur amitié va devenir leur point d’ancrage. Ils cherchent tous deux l’aventure avec une solde à la clé et s’engagent dans les Texas rangers, pleins de rêves de bravoure et de gloire. Ce roman est celui de leur initiation à la dure vie de cow-boys.
C’est donc un western en bonne et due forme : les paysages grandioses de l’Ouest américain, les Indiens, les poursuites, les batailles… Les Texas rangers partent d’abord pour établir une route sûre pour les diligences en territoire indien puis pour conquérir Santa Fe. Cette deuxième expédition représente la majeure partie du bouquin et s’inspire d’une expédition réelle qui eut lieu en 1841 et se termina par un désastre, elle s’en inspire seulement car c’est bien d’un roman qu’il s’agit ici.
Chariot retrouvé au fond d’un lac desséché.
Un roman bien noir, on est loin des clichés des westerns classiques avec de vaillants héros sans peur et sans reproche. Ces rangers sont de pauvres types qui n’ont rien, ni ici ni ailleurs, plus ou moins sympathiques, abrutis, cruels…. Ils sont recrutés en trois secondes, équipés à la va vite et pas formés du tout. La troupe des Texas rangers se compose de toute une série de personnages hétéroclites hauts en couleurs que Larry McMurtry nous décrit avec humour parfois car certains sont vraiment gratinés, mais toujours avec humanité. Loin d’être héroïques, ils tremblent de peur, de froid, de faim, pètent les plombs, affrontent le danger parce qu’ils n’ont pas le choix et y survivent rarement. Ce groupe est accompagné par Matilda, personnage magnifique de putain au grand cœur qui finit par prendre sous son aile les deux « jeunes chiots » Gus et Call.
Larry McMurtry s’intéresse à beaucoup de personnages, certains meurent au bout de quelques pages, d’autres tiennent un peu plus longtemps, mais il fait ainsi ressentir au lecteur les pertes, les deuils et l’angoisse de cette troupe qui va s’amenuisant. Car les expéditions sont des catastrophes prévisibles, menées par des chefs auto-proclamés, incompétents mais assez brutaux pour s’imposer comme chefs (plus chefs de gangs que chefs militaires). Et bien sûr ils sont en territoire inconnu, contrairement aux Indiens qui savent survivre dans ces déserts et tendent des pièges dans lesquels nos pauvres rangers pas trop futés se précipitent. Larry McMurtry, lui, connaît bien le Texas et il décrit magnifiquement ces terres sauvages et les dangers rencontrés : les éléments qui se déchainent, les animaux féroces…
Un western violent et sanglant et il n’y a pas que pour la troupe que la violence règne ! Larry McMurtry nous raconte une épopée peu glorieuse de la conquête de l’Ouest, un assaut par une bande de bras cassés qui nous rappelle que ces pionniers étaient des misérables, affamés et crasseux.
Neuvième roman de la collection neo noir des éditions Gallmeister mais surtout le premier écrit par une femme est l’œuvre de Christa Faust et se passe dans les milieux du porno où elle a elle-même travaillé pendant une dizaine d’années.
« Je m’appelle Gina Moretti, mais vous me connaissez probablement mieux sous le nom d’Angel Dare. Vous en faites pas, je n’en parlerai à personne. J’ai tourné mon premier film X à l’âge de vingt ans, même si à l’époque, j’avais menti devant la caméra et prétendu en avoir dix-huit. Mais contrairement à bon nombre de filles avec lesquelles j’ai bossé, j’ai été assez maligne pour raccrocher. Le problème, c’est qu’à l’instar d’un catcheur ou d’un voleur de bijoux, je me suis laissé tenter par un retour. Je n’avais aucune idée que j’allais finir coincée dans un coffre de bagnole. »
D’entrée une leçon à retenir: après avoir tabassé, violé et tiré sur Angel Dare et l’avoir laissée pour morte dans le coffre d’une voiture dans un coin pourri, prenez le soin avant de l’abandonner de vérifier qu’elle est effectivement morte parce que dans le cas contraire vous pouvez être sûr qu’elle sera capable de vous pourchasser jusqu’en enfer.
En quelques heures, Angel va subir de nombreux outrages, échapper à la mort, ruiner sa réputation, voir ses amis se faire descendre, perdre son entreprise et se faire accuser de meurtre dans une affaire qui la dépasse complètement et dont elle ne comprend rien au départ. Aidée par Malloy, gentil gros nounours protecteur et garde du corps redoutable, elle va mener une enquête violente dans les milieux du porno qu’elle connait parfaitement pour dénouer les fils du mystère et surtout pour se venger.
Vous l’aurez compris, on est ici dans le pur hard-boiled, les prouesses et les épisodes violents se succédant à un rythme effréné d’au moins un par chapitre. On est très loin de l’émotion de Whitmer, de l’humour destroy de McBride ou des mondes hallucinés de Bassoff, prédécesseurs de Faust dans la collection. Ici, on cogne, on tue à tout va avec quelques timides pointes d’humour, très peu ou alors je ne les ai pas toutes comprises. Mais l’effet recherché de rythme est bien présent, la rage bien palpable. Manquent néanmoins la réflexion, l’humanité inattendue dans un univers glauque, la fleur dans le caniveau… mais que fout Benjamin Whitmer?
Néanmoins, ceux qui seront ravis par « Money shot » se réjouiront d’apprendre que Christa Faust a écrit en 2011 une suite à ce roman daté de 2008.
On ne présente plus ni Craig Johnson, l’écrivain du Wyoming qui vit dans son ranch le stetson vissé sur la tête, ni son héros le shérif Walt Longmire dont « A vol d’oiseau » est la huitième aventure. Ces livres sont tellement populaires qu’ils ont donné naissance à une série télé où Walt et Henry ont bien rajeuni de 10 ou 15 ans… sympathique mais bien loin d’égaler les bouquins à l’atmosphère inimitable. Voici donc « A vol d’oiseau », la nouvelle enquête de Walt Longmire :
« Le shérif Walt Longmire doit mener à bien une affaire des plus importantes : marier sa fille unique, Cady. Mais pendant les préparatifs de la cérémonie Walt et son ami Henry Standing Bear sont les témoins d’un étrange suicide. Audrey Plain Feather s’est jetée de la falaise avec son fils dans les bras. Si l’enfant est miraculeusement sain et sauf, il apparaît rapidement que cette mort est un meurtre déguisé. Walt se retrouve aux prises avec la nouvelle chef de la police tribale, la très belle et très zélée Lolo Long, et pour compliquer encore leurs relations, le FBI débarque en force pour suivre l’affaire. Une chasse à l’homme s’engage, qui mènera le shérif au plus profond de la réserve indienne avec pour guides un mystérieux corbeau et la sagesse des anciens.
Dans ce nouvel opus trépidant des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous entraîne au cœur du monde cheyenne. Entre mariage et course-poursuite, il n’y a pas de repos pour les braves. »
On retrouve tous les personnages de Craig Johnson avec un très grand plaisir, comme on retrouve de vieux amis : Walt, Henry, Vic, Cady… et bien sûr le Wyoming, dont les paysages : grandes plaines ou montagnes sont intégrés dans le récit et participent à son charme. La nature, les éléments ont tellement de force que nul ne peut vivre dans ces terres sauvages et reculées en les ignorant. Craig Johnson a un talent particulier pour ancrer ses histoires dans des lieux et les mêler aux intrigues.
Cette nouvelle enquête se situe entièrement sur la réserve cheyenne à cheval entre le Wyoming et le Montana, Walt Longmire n’est pas sur sa juridiction et n’a aucun pouvoir, par contre il a été témoin du crime et va participer à l’enquête en secondant la nouvelle chef de la police tribale. Craig Johnson nous emmène donc cette fois-ci plus avant dans les terres indiennes et nous fait découvrir la vie sur la réserve.
On découvre une société avec d’autres coutumes, d’autres rites, d’autres loyautés que Walt, aidé bien sûr de son ami Henry, comprend et respecte. Mais il ne fait pas des Indiens des héros, les mêmes passions que les Blancs les animent : amour, jalousie, vengeance. Avec son empathie et son humanité habituelle, Walt sait que ces passions sont à la base de la plupart des crimes et se doute que la résolution de l’enquête révélera beaucoup de souffrance et de malheur.
La vie est dure sur la réserve: pauvreté, chômage, alcoolisme sont monnaie courante. Comme dans tous les territoires déshérités des Etats-Unis, l’armée est un débouché naturel pour ceux qui n’ont pas trop fréquenté l’école. Le pays a presque toujours une guerre en cours, génération après génération. Désormais, les vétérans d’Irak, avec leurs blessures et leurs traumatismes, remplacent ceux du Vietnam. C’est le cas, entre autres, de Lolo Long, la chef de la police tribale. Ces ex-soldats, bien abîmés, se réfugient souvent dans les médocs à haute dose, la drogue ou l’alcool ce qui ne les rend pas forcément doux comme des agneaux…
Et parallèlement à cette enquête dans la réserve indienne, Walt prépare le mariage de sa fille Cady et ce n’est pas facile pour un père veuf de lâcher sa fille unique.
Tout en évoquant des situations bien noires, Craig Johnson évite la pesanteur grâce à l’humour dans les dialogues et dans certaines scènes.
Bref, un très bon roman où l’on retrouve avec bonheur l’humanité et la tendresse de Walt Longmire.
James Crumley, né en 1939, mort en 2008, est une des grandes voix de l’école du Montana dont Gallmeister va republier l’œuvre avec une nouvelle traduction dans sa collection noire. Je ne pourrai comparer cette nouvelle traduction à l’ancienne car je n’y connais rien et on est là dans des subtilités qui m’échappent mais cette initiative permet de remettre à l’honneur Crumley, grand maître du roman noir américain et de redécouvrir ou découvrir ses bouquins et c’est tant mieux ! Cette édition est illustrée par Chabouté de dessins noirs et blancs qui collent parfaitement avec les chapitres. Un plus sans doute pour les amateurs de dessins ou de BD mais qui ne m’a pas apporté grand-chose personnellement, l’écriture et le style de Crumley, puissants et féroces suffisent amplement !
« Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante. »
C’est la première aventure de Milo Milodragovitch qu’on retrouve ici : Milo, détective privé, ex-flic pas trop vertueux, ivrogne revendiqué qui pose sur lui-même et sur le monde un regard désespéré et extrêmement lucide. Cabossé depuis son enfance, Milo est capable de détecter les blessures les plus profondes des êtres avec une empathie extraordinaire. Il voit de l’humanité et de la poésie chez les ivrognes les plus abîmés, les comprend mieux que quiconque et s’applique à les rejoindre. Il se fout des convenances, de la moralité, de la bienséance et n’accepte l’affaire d’Helen que parce qu’il veut la sauter. Son QG ? Un bar. Ses acolytes ? Les poivrots de la ville dont il parle avec respect et tendresse, ne s’en sentant en aucune façon supérieur.
Milo, narrateur, raconte et c’est rock n’ roll ! Rien à foutre… il ne cache rien, n’omet rien, ne se fait pas passer pour un héros ! Cette crudité amène un humour féroce, un regard d’une acuité inouïe et permet à Crumley de sonder les profondeurs pas toujours reluisantes de l’esprit humain. Par son absence totale de soumission et souvent par témérité alcoolique, Milo n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, à affronter les puissants quitte à s’en prendre plein la gueule. Il s’autorise à dégainer, à tirer parfois et on pense à Robicheaux, mais il n’est pas aussi calotin que son collègue de Louisiane, beaucoup moins sûr de ses valeurs, de son bon droit et ça donne encore plus de puissance, d’humanité et de modernité à ce personnage.
On est en 1975, Meriwether petite ville imaginaire du Montana est envahie par les touristes et les hippies qui côtoient avec plus ou moins de bonheur les autochtones, ivrognes patentés. Bien qu’il soit situé dans le temps, le roman de Crumley n’a pas pris une ride : il nous parle de pouvoir, de cupidité, de lâcheté, d’amour, de désespoir… bref de la vie et des hommes de tous les temps sous toutes les latitudes. La modernité de Crumley vient aussi de ses personnages, il en évoque toute une galerie parmi les exclus, les paumés, les marginaux. Il y a notamment des homosexuels dont la littérature de l’Ouest parle peu à l’époque. Ses personnages sont hauts en couleurs, mais jamais caricaturaux et toujours traités avec humanité et respect, sans jugement moral. Les plus cruels sont ceux qui ont des principes stricts qu’ils appliquent d’ailleurs plus aux autres qu’à eux-mêmes.
Avec une puissance énorme, en nous faisant rire, sourire ou pleurer, Crumley nous entraîne dans un monde noir, très noir où aucun dieu ne nous sauvera, il faut le faire soi-même et le succès est tout sauf gagné, alors autant boire un petit coup pour se donner du courage…
Un roman mythique, une écriture magistrale qui prend aux tripes.
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