Chroniques noires et partisanes

AQUARIUM de David Vann chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

David Vann est un écrivain américain dont le succès est venu de France après la publication en 2010 du magnifique et très noir « Sukkwan Island » qui a reçu, entre autres, le prix Médicis du meilleur roman étranger. « Aquarium » est selon ses dires son premier roman sans aucun personnage issu de sa famille, le premier aussi qui n’est pas une tragédie. L’idée du roman lui est venue d’une image : une petite fille et un vieil homme visitant un aquarium…

« Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme. »

Je me suis lancée dans ce roman, un peu curieuse, sans me méfier : la quatrième parle de conte de fée, il y a des dessins de poissons… Effectivement, pas d’arme à feu, pas de meurtre, mais quelle violence ! David Vann nous entraîne dans un récit d’une intensité extraordinaire. Son écriture est d’une telle justesse, d’une telle puissance qu’on ressort de cette lecture abasourdi.

Caitlin est la narratrice, vingt ans plus tard. David Vann nous plonge dans ses pensées, ses souvenirs, il écrit comme elle pense, faits et dialogues mêlés. Ce n’est vraiment pas gênant pour la lecture, au contraire, on est dans sa tête, on la comprend très vite.

Caitlin et Sheri sa mère sont seules, mais elles s’aiment. Sheri est tout pour Caitlin, ça l’angoisse parfois et l’intrigue : à l’école, elle est la seule à n’avoir aucune famille. Ses questions se heurtent à un mur, sa mère refuse d’évoquer son enfance ou sa famille mais sa seule présence suffit à Caitlin. Elles sont pauvres aussi et Sheri travaillant tard, Caitlin l’attend à l’aquarium. Le monde des poissons la fascine, la happe et lui permet d’échapper à ces heures de solitude. C’est un monde plus rassurant que le monde réel : « La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à l’autre. » C’est avec le monde marin qu’on se trouve ici dans le « nature writing » sinon, tout se passe en ville, ici pas de grands espaces. Caitlin voit tout sous l’angle marin : Seattle est une étoile de mer, leur appartement, une grotte… En observant l’aquarium, les poissons, elle observe le monde et les hommes. C’est ainsi qu’elle entre en contact avec le vieil homme.

Cette rencontre fait remonter chez Sheri des souvenirs insupportables qu’elle voulait fuir à jamais et déclenche une tornade de rage et de violence. Elle pète complètement les plombs, oubliant son rôle de mère, l’âge de sa fille. La violence née de la souffrance est effroyable ! Le style de David Vann est simple mais efficace, c’est peu de dire qu’on assiste à des scènes abominables et il nous les fait ressentir presque physiquement.

Caitlin découvre des côtés plus que sombres chez les gens qu’elle aime et toutes ces horreurs vont la changer à jamais. C’est un personnage magnifique. A la manière butée des enfants, elle résiste, elle s’oppose, elle refuse de porter le fardeau de sa mère. Ainsi de façon brutale, en quelques jours elle vit la fin de son enfance et elle l’affronte avec une grande force.

Les autres personnages ne sont pas en reste, David Vann a ce grand talent de créer de beaux personnages, humains, qu’on comprend même quand ils se comportent de manière odieuse car on connaît leurs douleurs et certains vont loin: lâcheté, cruauté, violence…

David Vann écrit un roman initiatique à couper le souffle. Un roman d’une grande intensité sur la fin de l’enfance et sur le pardon aussi, dernière et difficile étape vers l’apaisement. Un roman universel.

Très beau et très fort!

Raccoon.

4 Comments

  1. Simone

    J’ai zappé Goat Mountain, sans doute à tort, mais le précédent, « Impurs », m’avait été insoutenable ( ce qui ne veut pas dire que ce n’était pas bon, au contraire, une réussite de donner ainsi la nausée au lecteur ) . Je ne vais pas manquer celui-ci, bel article, sensible .

    • Raccoon

      Merci Simone. Vraiment à ne pas louper ! David Vann réussit toujours à nous toucher profondément, viscéralement. C’est dur mais aussi très vrai et très beau. Malgré des moments assez insoutenables, il y a tout de même beaucoup d’amour dans Aquarium, chez les personnages et pour l’océan, une dimension dont je n’ai pas parlé dans la chronique, frappée que j’étais par les émotions si fortes! C’est un roman vraiment riche qui m’a remuée par sa justesse et sa profondeur et il n’est pas sans espoir!

  2. Marie-Claude

    J’ai tellement hâte qu’il arrive (fin novembre). Je suis une fan de la première heure de David Vann. Et je sens, à te lire, que cet « Aquarium » ne me décevra pas!

    • Raccoon

      J’en suis sûre ! C’est vraiment un livre magnifique, d’une force incroyable !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

© 2021 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑