Chroniques noires et partisanes

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CHÈRE PETITE de Romy Hausmann / Actes noirs Actes sud.

LIEBES KIND

Traduction: Stéphanie Lux.

“Une cabane sans fenêtres au fond des bois. La vie de Lena et de ses deux enfants suit les règles édictées par le père : repas, passages aux toilettes, temps d’étude, tout est strictement programmé à heure fixe et méticuleusement respecté. L’oxygène est distribué par un “système de circulation”, la nourriture exclusivement fournie par le père. Il protège sa famille des dangers du dehors et s’assure que ses enfants, conçus et nés en captivité, auront toujours une mère pour veiller sur eux.

Un jour, Lena parvient à s’échapper – mais le cauchemar continue… Alors vient la question de savoir si cette femme est réellement Lena, celle qui a disparu sans laisser de traces quatorze ans plus tôt.”

L’Allemande Romy Hausmann signe ici son premier roman policier. Son expérience de rédactrice en chef d’une chaîne de tv l’a mise en présence de victimes de tous horizons au milieu desquelles figuraient sans doute des victimes d’enlèvements. Est-ce la raison pour laquelle elle raconte cette histoire sous le prisme des trois victimes d’un enlèvement ? 

Car ici, pas de parole donnée à la police, ni au bourreau. Romy Hausmann se focalise sur les victimes et leurs traumatismes. La première voix du récit est celle de Léna, une jeune femme choisie par un tortionnaire qui, après l’avoir enlevée, veut en faire sa femme et la mère de ses enfants. C’est en nous immergeant dans les pensées de Léna que nous découvrons le calvaire de sa vie de femme captive, cloîtrée avec « ses enfants » dans une maison sans aucune ouverture sur le monde extérieur. “Le premier jour, je perds la notion du temps, ma dignité et une molaire. En revanche, j’ai désormais deux enfants et un chat. J’ai un mari, aussi. Il est grand, brun, les cheveux courts, les yeux gris. Assise contre lui sur le canapé défoncé, je le regarde du coin de l’œil. Sous son étreinte, les blessures qui courent le long de mon dos semblent avoir chacune leur propre pulsation.” 

Ensuite, vient sa fille Hannah, qui, à treize ans, n’a connu que la captivité et la lumière d’un néon blafard. Hannah fait progresser l’intrigue de manière glaçante tant elle s’exprime sans aucun affect. Curiosité des hasards de sortie, on retrouve dans les pensées d’Hannah le même regard inquiétant sur les terribles événements que celui de la petite Liv dans “Résine” d’Ane Riel. “Ruth est sortie de la pièce, en se dépêchant tellement qu’elle a même trébuché. Elle m’a dit de rester bien assise et de l’attendre, alors je ne bouge pas. Il faut toujours faire ce que disent les adultes, même quand on est intelligente comme moi.”

Matthias, enfin, complète la narration de manière terriblement dramatique, nous catapultant dans l’horreur et la souffrance d’un père qui attend le retour de sa fille depuis quatorze ans.”Je ne réponds pas, j’essaie simplement de respirer. Le combiné tremble dans ma main droite trempée de sueur. La gauche avance à tâtons vers la commode pour s’y raccrocher… Le sol se dérobe sous mes pieds.Karin apparaît, encore à moitié endormie…

Outre les trois voix, notons le personnage particulièrement intéressant de Karin, mère de la jeune femme disparue qui, envers et contre tous, montre une détermination sans faille à comprendre ce qui est arrivé à sa fille. Ont été évoqués “Room” à juste titre et “Gone girl”, de façon peut-être un peu plus abusive.

L’alternance des styles et des points de vue ne gêne aucunement la progression de l’intrigue et contribue au contraire à donner le rythme adéquat à un bon page turner. Le thème est certes classique, mais son traitement particulièrement original.

Adélaïde

UNE VIE DE POUPÉE de Erik Axl Sund / Actes Noirs Actes Sud.

« Une vie de poupée » est un roman écrit par un duo d’écrivains suédois, il s’inscrit dans une trilogie autour du thème de la mélancolie. Il en est le 2ème opus totalement indépendant et ça tombe bien, n’ayant lu aucun autre ouvrage du duo.

Le roman nous emmène en Suède dans un pays plus sombre et glauque que la carte postale habituelle.

Le thème est la prostitution et la pédopornographie, et la narration est très crue, sans filtre, droit au but. Les personnages principaux sont deux jeunes adolescentes, Nova et Mercy, l’une suédoise, issue d’une famille disloquée sur fond d’alcool, et l’autre d’origine nigérienne, ayant fui son pays avec sa famille pour échapper au terrorisme, seule rescapée du voyage.

Les deux amies se retrouvent dans un centre de jeunes filles cabossées par la vie et sont suivies par Love Martinsson, leur thérapeute qui tente de les reconstruire. À chacune une histoire différente, le lien commun est une vie brisée par le sexe sale, la violence, la prostitution.

L’une d’entre elles se suicide, une enquête est ouverte, le détective Kevin Jonsson entre en scène et va bien entendu croiser sur sa route Nova et Mercy. 

Les deux filles sont en cavale suite à une mauvaise passe et ont quitté le foyer. Elles sont prêtes à tout pour gagner suffisamment d’argent et réaliser leur rêve, repartir d’une page blanche, loin de toute cette merde.

Leurs péripéties font froid dans le dos, elles se vendent à des hommes aux profils variés, souvent pères de famille aux situations confortables. Parfois par Webcam, le plus souvent au contact. Ces hommes assouvissent leurs fantasmes les plus sordides. Certains passages sont difficiles d’autant que l’écriture est très imagée. Pour oublier la douleur et faire le job, l’usage d’alcool et de drogue est nécessaire, les filles sont des poupées, de simples jouets entre les mains d’adultes répugnants.

En parallèle, Kevin continue d’enquêter et se retrouve vite face à ses propres démons, lui aussi a morflé petit, tout remonte à la surface lors de l’enterrement de son père quand il recroise son vieil oncle. Il aimerait tellement lui cracher à la gueule sa haine refoulée. Cette enquête est la sienne, celle qui lui permettrait aussi d’aller mieux.

Les personnages sont torturés et on découvre les non-dits dans les familles, les faux semblants derrière le vernis impeccable et ces actes qui brisent l’innocence.

Le roman se compose de courts chapitres et c’est très appréciable car cela permet de reprendre son souffle après les scènes les plus hard ou d’aller vomir pour les plus sensibles avant de poursuivre parce que c’est compliqué de le lâcher. 

« Une vie de poupée » est un très bon roman scandinave alternant entre l’innommable, sans concessions et de belles valeurs empreintes d’espoir.

Nikoma.

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs / Actes sud.

In the Morning I’ll Be Gone

Traduction:Laure Manceau

Adrian McKinty  est un auteur de polars nord-irlandais qui a atteint une certaine reconnaissance chez nous avec le début de sa série sur l’Ulster au début des années 80 mettant en lumière Sean Duffy, flic catholique du RUC, police nord-irlandaise à très forte coloration protestante dans une période de guerre ou de troubles selon le camp auquel on appartient.

Après deux tomes particulièrement réussis, “Une terre si froide” et “ Dans la rue j’entends les sirènes”, Stock décida, en 2014 de ne plus éditer la suite des aventures de Duffy. Un mystère, une hérésie qui fait penser un peu à la disparition des librairies françaises des aventures de Jack Taylor de Ken Bruen, autre grand oublié….

Sept longues et interminables années plus tard, Actes Noirs d’Actes Sud reprend le cycle là où il a été interrompu permettant aux habitués de retrouver, avec bonheur certainement, cet enquêteur atypique et particulièrement sympathique. Les amateurs de polars bien troussés et éclairés par une bonne dose d’humour noir y trouveront aussi leur bonheur sans avoir à plonger obligatoirement dans les aventures précédentes. Cette heureuse initiative d’Actes sud offrira, on l’espère, la possibilité de vivre toutes les histoires de cette suite Sean Duffy qui compte aujourd’hui sept épisodes.

“1983, Carrickfergus, près de Belfast, en plein conflit nord-irlandais.

L’inspecteur Sean Duffy, l’un des rares catholiques au sein de la police royale d’Ulster, est radié sur la base de fausses accusations (en réalité pour avoir royalement emmerdé le FBI…). Au même moment, Dermot McCann, expert artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Duffy, s’évade de prison et devient la cible principale des services de renseignements britanniques.

Le MI5 extirpe alors Duffy de sa retraite alcoolisée afin que ce dernier les aide à traquer McCann. Mais pour débusquer la cachette du fugitif, l’ex-inspecteur devra d’abord résoudre une énigme en chambre close. Sa quête le mènera finalement à Brighton, où se trame une tentative d’assassinat sur le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher.”

Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête qui appartient à deux genres bien différents du polar. 

En reprenant une forme déjà très connue des amateurs de polars, le meurtre en chambre close, McKinty bâtit une enquête de haut vol qui ravira tous les amateurs de mystères et d’investigations précises et minutieuses. Si le roman se déroule  à une époque gravement secouée par la résistance à un envahisseur ou par des actes terroristes selon le camp auquel on appartient, c’est fondamentalement un criminel de droit commun que l’on recherche en début d’histoire. 

Mais McKinty soigne vraiment ses lecteurs en y ajoutant un final urgent qui s’apparente beaucoup à un thriller avec un compte à rebours dramatique et un récit parsemé de réflexions sur l’engagement dans une cause armée. Signalons enfin que ce bon roman est servi ,comme les deux précédents, par un titre original emprunté à une chanson de Tom Waits “I’ll be gone”.

Les vrais polars “old school », sans les ingrédients “modernes” destinés à appâter le lecteur, se font de plus en plus rares et il serait dommage de rater un roman qui fait vraiment bien le taf et procure un plaisir de plus en plus souvent absent de beaucoup de sorties actuelles.

Clete.

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

****

Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

LA DERNIÈRE AFFAIRE DE JOHNNY BOURBON de Carlos Salem / Actes Noirs / Actes Sud.

El último caso de Johnny Bourbon

Traduction: Judith Vernant.

Carlos Salem, né argentin et vivant en Espagne depuis de nombreuses années est un auteur qui, par le biais de ses neuf polars sortis chez Actes Noirs d’Actes Sud depuis une dizaine d’années a atteint une certaine renommée en France et compte nombre de lecteurs fidèles.

Arregui, détective grognon et déprimé par la perte de Claudia l’amour de sa vie, sorte de Marlowe basque, prompt à tarter les gros cons mais capable de développer une solide amitié avec une fourmi se lance dans une double enquête:  la mort d’un illustre escroc au moment où il peut flinguer toute la classe politique espagnole s’il parle et la recherche du chaton d’une dame énigmatique aux cheveux verts.

Spécialiste de romans parodiques, Salem a l’habitude d’intégrer des personnages historiques dans ces intrigues comme Carlos Gardel et… Juan Carlos, l’ex roi d’Espagne parti, dans la vraie vie, se planquer dernièrement aux Emirats Arabes avec ses valoches et toutes ses casseroles: blanchiment d’argent, évasion fiscale… Et c’est bien ce monarque qu’on pensait bien débonnaire et inoffensif qui accompagne Arregui dans ses investigations.

Du trait d’humour discret, élégant au gros gag lourdingue, tout le panel du rire, de la parodie  est présent dans les romans de Salem et c’est ce qu’on remarque immédiatement. Pourtant  derrière l’habillage déjanté se glissent beaucoup de sentiments, une réflexion sur la mort, la fin de vie, le poids de l’absence, les regrets… et cela déclenche une réelle empathie pour les personnages entre rudesse et tendresse comme Arregui que l’on retrouve avec son fin de race royal pour la deuxième fois après “Je reste roi d’Espagne “ en 2011.

Dans ses premiers romans Carlos Salem rendait hommage au regretté Andrea Camilleri et ici c’est Ellroy avec le chapitre “le dalhia rouge” qui est célébré. Pour autant ne vous attendez pas à un polar classique, Salem utilise le polar pour mieux le dézinguer, il n’en fait qu’à sa tête et il a bien raison pour le plus grand bonheur des aficionados.

Clete.

LA VALSE DES TULIPES d’Ibon Martin / Actes noirs Actes sud.

Traduction: Claude Bleton

Le pays basque espagnol. Espace reculé, qui vit encore au rythme des marées, de ses magnifiques paysages sauvages, de ses légendes, loin de l’activité frénétique des grandes métropoles. 

La vie paisible est secouée par le meurtre effroyable d’une journaliste de premier plan dans la région. Elle a toujours combattu la corruption, et essayé d’informer, sans langue de bois ni échappatoire. 

La résolution de ce crime doit devenir une priorité.  Une équipe est donc constituée au pied levé, dirigée par Ana Cestero, et constituée de personnages assez hétéroclites mais qui vont arriver à former un véritable groupe malgré la personnalité assez forte de chacun.

Le meurtre de la journaliste est un point de départ à « l’œuvre » d’un tueur en série. Le groupe va devoir se dépasser, affronter certains fantômes, savoir être vigilent face à des non-dits, des mensonges, et la force d’une religion dans un milieu où elle est profondément ancrée.

Le lieu où se déroule l’histoire est un personnage à part entière dans ce livre. La force des éléments s’intègre parfaitement à l’intrigue et donne une atmosphère  particulière aux évènements qui s’enchaînent. Beaucoup d’impasses, de confusions font grimper le suspense au fil des pages jusqu’au dénouement final.

Mais indépendamment de l’histoire de tueur en série, tout l’intérêt  et la beauté de ce livre résident dans la force et le détail apporté à chacun des personnages. Ils se complètent, sont forts, touchants et on les suit les uns après les autres, chacun apportant une touche différente à l’histoire, chacun devant faire face à sa condition ou à son passé.

Une belle découverte qui donnera lieu, sans nul doute, à une nouvelle équipe d’enquêteurs à suivre… et nous les suivrons, dans leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Dans l’attente, plongez dans ce roman, et dans ce pays basque tellement beau et puissant à l’image de ces personnages !

Marie-Laure

DANS LES BRUMES DU MATIN de Tom Bouman / Actes Noirs Actes Sud

Fateful Mornings

Traduction : Yannis Urano

Il était annoncé dès la parution du premier titre de Tom Bouman en France au début de l’année 2018 : son roman Dans la vallée décharnée (chroniqué de façon amène sur le blog à l’époque) allait connaître une suite, indépendante dans son intrigue mais se centrant sur le même personnage principal, Henry Farrell, flic de Wild Thyme, bourgade du backcountry de Pennsylvanie, aux limites nord-est de cet Etat, à la frontière avec l’Etat de New York.

L’officier Henry Farrell est chargé d’enquêter sur la disparition de Penny Pellings, une toxicomane notoire, à Wild Thyme. C’est le compagnon de la jeune femme qui a alerté la police après avoir découvert leur caravane sens dessus dessous et attendu le retour de Penny, en vain. Il a beau clamer son innocence, tout semble pourtant l’incriminer. Quelques jours plus tôt, Farrell avait en effet été appelé sur les mêmes lieux pour régler leur affaire de violence conjugale.

Au nord de la frontière pennsylvanienne, le corps d’un homme non identifié est bientôt retrouvé dans le fleuve Susquehanna.

Ces deux affaires pourraient bien être liées. Assisté du shérif et de la police du comté de New York, Farrell va devoir sortir de sa zone de confort, infiltrer la jungle urbaine, plonger dans les arcanes du trafic de drogue et arpenter à nouveau les collines du comté de Holebrook.

Les mêmes ingrédients qui avaient fait la qualité du premier titre se  retrouvent ici : minutie de l’enquête policière, patience et ténacité du policier (du chasseur presque), connaissance intime d’un territoire et de la communauté qui l’habite, proximité avec la nature. Il y a une richesse du détail qui, incontestablement, installe sur la carte géographique et sur la carte de l’imaginaire le comté de Holebrook, Pennsylvanie. Il est bon aussi que la fiction littéraire replace aussi la temporalité d’une enquête policière, qui peut parfois s’étalée comme ici sur des mois parce qu’il ne se passe rien d’autre d’intéressant ou de nouveau qui s’y rapporte. Les enquêtes menées au pas de charge et bouclées en dix épisodes tendus n’existent pas toujours. Tom Bouman peut à loisir insérer dans le fil de son roman aspects sentimentaux, familiaux, sociaux, quitte à faire au final de son polar une chronique vive de cette humanité rurale. Quitte aussi à entrelacer les fils de l’intrigue et rendre perplexe le lecteur face à son dénouement. Le style (précis) est là mais peut-être qu’une partie de la force motrice du premier opus s’est égarée dans les brumes du matin. En tout cas, le cycle continue, une troisième enquête d’Henry Farrell a été publiée aux Etats-Unis. Elle nous ouvrira à nouveau la voie des collines.

Paotrsaout

L’ÉPIDÉMIE de Asa Ericsdotter / Actes Noirs Actes Sud

Traduction: Marianne Ségol Samoy.

« L’épidémie » de l’auteure Asa Ericsdotter (auteure suédoise vivant actuellement aux États Unis) est son premier roman paru en France.

L’histoire se déroule de nos jours en Suède. Johan Svärd en est le 1er ministre et est à la tête du Parti de la Santé. C’ est un homme beau, mince, le représentant d’un peuple suédois qui l’a élu pour son programme, celui de faire de la Suède une nation svelte et en bonne santé. En effet, le peuple suédois est classé en fonction de son IMGM (Indice de Masse Grasse et Musculaire) et les obèses deviennent les parias d’un pays obsédé par sa ligne.

Les mesures du gouvernement, sous la coupe de Johan Svärd, deviennent de plus en plus drastiques et délirantes. L’accès à l’emploi se fait en fonction de l’IMGM, mais aussi l’accès à la propriété ou à la location, les gros dits « les Porcs » paient également plus d’impôts et sont poussés à perdre vite du gras dans des églises devenues salles de fitness. La nourriture est contrôlée et tout ce qui est mauvais est banni ou surtaxé, les opérations bariatriques sont subventionnées et sont même proposées dès la naissance pour les enfants prédisposés. Les obèses sont fustigés d’être la source des dettes du pays, en récession économique. C’est qu’ils coûtent chers tous ces gros avec leur embonpoint et tout ce qui en découle en maladies et prises en charge.

C’est au cœur de ce basculement vers le totalitarisme que l’on découvre Landon, un jeune chercheur. Il a quitté sa femme Rita, devenue squelettique et amorphe, pour se réfugier dans sa maison de campagne et fuir la pression de la ville, du travail, des publicités incitant à maigrir toujours plus. Il y rencontre sa voisine Helena et sa fille. Toutes les deux sont bien évidemment de bonnes vivantes et ont fui également pour échapper aux incitations et aux menaces. L’alchimie entre Landon et Helena est immédiate. Lui redécouvre le goût de la vie et elle, le regard d’un homme sur elle sans dégoût.

Mais un matin, Molly en larmes et affolée explique que sa maman a été enlevée. En parallèle, on suit Gloria, une écrivaine reconnue, en surcharge pondérale avérée. Elle ne sort presque plus de chez elle jusqu’au jour où elle reçoit une convocation de l’institut pour la nutrition destinée aux gens du groupe dont l’IMGM est supérieur à 50. 

Elle s’y rend comme beaucoup d’autres et se retrouve confinée dans un immense stade. Ce qui va suivre n’est ni plus ni moins qu’une rafle. Contrainte par la force et à coups de matraque, elle est emmenée, comme toutes les personnes présentes, dans un camion à bétail hors de la ville, dans une ferme d’élevage de porcs. C’est dans ces fermes de porcs désaffectées et rachetées par le gouvernement que Gloria, Helena et biens d’autres vont vivre l’enfer.

C’est aussi à ce moment-là du roman que l’histoire devient dérangeante, glaçante et nous rappelle la folie des hommes. Il paraît pourtant impensable qu’une population soit stigmatisée de la sorte, parquée et éliminée, sans que quiconque ne s’y oppose ou ne soupçonne quoi que ce soit ! Ah bon et bien il faut croire que l’histoire peut se répéter, le casting est juste différent.

Landon fait tout son possible, via différents contacts pour retrouver Helena et la sauver. Lorsqu’il découvre les fermes, les abattoirs, l’abomination est à son paroxysme. La lecture devient parfois difficile, amère, c’est cru, ça sent le sang chaud, les viscères, la putréfaction… Bref, la deuxième moitié du roman monte en intensité jusqu’à l’écœurement parfois. 

Âmes sensibles, passez votre chemin.

Ce roman est décalé au premier abord puis vous pète à la gueule sans prévenir. C’est une énorme claque, lourde, qui vous sonne pour longtemps !

Nikoma

LA FILLE SANS PEAU de Mads Peder Nordbo / Actes Sud.

Traduction: Terje Sinding.

« La fille sans peau » est le premier polar de Mads Peder Nordbo et le premier d’une trilogie. Autant vous l’annoncer directement, il me tarde de lire la suite, « La fille sans peau » est un véritable coup de harpon, ça fait mal, l’impact est violent et il est impossible de s’en défaire… L’histoire se situe à Nuuk, capitale du Groenland où l’auteur lui-même a vécu et ça se sent. La description de l’environnement est sublime, glaciale, immaculée et pourtant au fil des pages, ce Groenland devient étonnamment glauque, étouffant et tâché de façon indélébile.

Un corps est retrouvé dans une faille et il pourrait être un authentique Viking, parfaitement conservé, preuve de l’existence de ce peuple scandinave sur ces terres glacées. Le scoop est mondial, Matthew Cage, journaliste de 28 ans est là pour le couvrir. Brisé, après un accident de voiture ou sa femme a trouvé la mort, enceinte de sa fille. Il est à Nuuk, capitale du Groenland sur les traces d’un père disparu trop tôt, comme à la recherche d’une forme de rédemption. Seulement voilà, le corps disparaît le lendemain et c’est celui du flic chargé de le surveiller qui est retrouvé en lieu et place de la momie. Il est nu, ouvert de l’entrejambe jusqu’au sternum, vidé de ses entailles, formant une monstrueuse tache vermeille dans un paysage monochrome.

Ce meurtre est la copie conforme de meurtres ayant eu lieu 40 ans auparavant. Une sordide affaire non résolue et passée sous silence où les corps de 4 hommes avaient ainsi été retrouvés. Ils étaient tous pères de petites filles, soupçonnés de viol sur leur progéniture L’enquêteur de l’époque était Jakob mais il a également disparu, devenant le suspect principal. Matthew enquête alors auprès de la police locale et de ses habitants, met la main sur l’ancien carnet de Jakob, se heurte aux hostilités de certains et fait la rencontre de Tupaarnak. Elle est groenlandaise, jeune, athlétique, chasseuse de phoques et entièrement tatouée mais aussi fraîchement sortie de prison, condamnée à l’âge de 14 ans pour le meurtre de son père, de sa mère et de ses 2 petites sœurs.

Au cours de l’enquête, on rencontre une population locale, les Inuits, parqués dans des blocs d’immeubles décatis, construits par le gouvernement danois, qui a fait main basse dans le cours de l’histoire sur le Groenland et tente de civiliser un peuple incompatible à l’enfermement. On découvre la réalité d’un pays bien éloigné de l’image de la carte postale et finalement méconnu.

Plus les pages défilent, plus l’histoire nous plonge au cœur de pratiques malsaines, opérées il y a quarante ans par des personnes haut placées, laissées libre d’agir en toute impunité, sous la protection d’un gouvernement souverain. Derrière les meurtres, se cache une toute autre vérité. Les petites filles des environs faisaient l’objet d’expériences, sous couvert de soigner la tuberculose. Elles étaient envoyées dans un internat où elles subissaient des traitements de chocs, faisaient l’objet d’expérimentations et étaient violées et humiliées en toute impunité. Certaines rentraient à la maison entre deux expériences et vivaient un autre enfer, celui de l’inceste. 

Matthew et Tupaarnak dérangent de plus en plus au fur et à mesure de l’avancement de l’enquête, devenant eux-mêmes des cibles à abattre, afin de laisser une nouvelle fois ce qui aurait dû resté enfoui à tout jamais dans la glace.

C’est une histoire sombre sur fond blanc qui ressurgit et l’auteur réussit l’exploit de lier l’enquête du présent et celle du passé avec un final explosif où tout s’imbrique à la perfection. C’est finement construit, les personnages principaux sont charismatiques et Mads Peder Nordbo met en exergue les exactions d’un pays colonisateur habituellement connu comme une des nations les plus abouties socialement.

Comme quoi la glace peut aussi provoquer des brûlures.

Nikoma

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