Chroniques noires et partisanes

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MISSION TIGRE de Mick Herron / Actes noirs / Actes sud.

Real Tigers

Traduction: Laure Manceau

Mission Tigre est le troisième volet de la série La maison des tocards qui en compte déjà huit outre Manche. En France, plus de nouvelles depuis 2017. Cet épisode date en fait de 2016, date à laquelle Mike Herron a repris les aventures de cette officine du MI5 pour ensuite annualiser sa livraison.

“La Maison des tocards” est la branche du mi5 où atterrissent les agents secrets en disgrâce qui ont tellement foiré qu’on ne peut plus leur confier de vraies missions de renseignement. Ces espions ratés, ces rebuts de la profession dénommés “tocards”, sont condamnés à passer le reste de leur “carrière” à végéter dans ce trou sous les ordres toujours aussi saugrenus de Jackson Lamb, enchaînant les missions sans intérêt, bouffant de la paperasse tout en rêvant de pouvoir un jour sortir du placard et retourner au coeur de l’action.”

Et les malheureux, les bannis pour des raisons variables et pas toujours valables vont reprendre du service puisqu’un de leurs membres est kidnappé. Eux qui avaient été dégagés se retrouvent soudain très engagés. En fait, et ils l’ignorent, leur service est victime d’une “mission tigre”, un exercice commandité par les plus hautes autorités britanniques afin de juger de leur réactivité et de leur utilité en situation brûlante. Parallèlement, on comprend que cette situation de crise est le résultat d’une guerre entre deux femmes qui commandent les services secrets britanniques.

On peut très bien aborder ce roman comme le premier d’une série, malgré le fait que l’auteur fasse beaucoup (trop ?) de rappels des aventures antérieures mais qui ne suffiront peut-être pas totalement à bien appréhender l’ensemble des nombreux personnages. Le roman, comme beaucoup de polars, débute par une scène choc pour ensuite revenir à un rythme plus calme, un peu bavard parfois mais surtout très humoristique dans les dialogues, enfin si on apprécie l’humour souvent scato de leur chef alcoolo complètement décomplexé Jackon Lamb. Pas d’ennui notable parce que Mick Herron sait tenir son lecteur avant le grand “Shoot em up” final.

On regrettera l’écart de sept ans entre deux tomes donnant l’impression que le roman comble un trou éditorial à moins qu’il ne soit le premier lancer d’une série qu’on retrouvera tous les ans. Dans ce cas, à l’avenir, il serait plus facile de s’approprier les multiples acteurs de “la maison des tocards”. Même si le roman est promu par l’éditeur dans la catégorie thriller d’espionnage, c’est son aspect humoristique qui retiendra le plus sûrement l’attention. Peu d’effroi ici et pas de réelle empathie pour les personnages. Enfin, La maison des tocards est aussi une série programmée sur Apple tv sous le nom de Slow horses interprétée par un Gary Oldman impeccable et une Kristin Scott Thomas bien fielleuse. Si vous avez vu les deux premières saisons plus de problèmes de compréhension, la toute nouvelle saison 3 reprenant Mission tigre. Roman plaisant et on espère une suite rapide.

Comme disent les Anglais: “Wait and see” !

Clete

LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS de Keigo Higashino / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction Sophie Refle

Après Les sept divinités du bonheur en 2022, retour dans l’univers noir de Keigo Higashino, grand du polar japonais.

“La vie de Kazuma bascule lorsqu’il apprend que son père, Kuraki, vient d’avouer un double homicide, le premier en 1984 – prescrit – et celui d’un avocat qui fait la une des journaux.

Bien que l’enquête policière soit close et que le procès approche, la fille de la dernière victime, Mirei, et le fils de l’accusé ont l’intime conviction que Kuraki a menti. S’il est le véritable meurtrier, pourquoi n’arrivent-ils pas à corroborer ses aveux ?”

Cette quête entamée solitaire réunira rapidement les deux adultes, l’un issu de la famille de la victime et l’autre de l’assassin et permettra une double expression du drame vécu, de la douleur ressentie par les deux parties. Les codes d’honneur, la mentalité, le ressenti, la pensée… sont très différents de nos standards occidentaux. On est en Orient et c’est très dépaysant voire même déstabilisant. 

Une fois de plus, mais toujours dans une partition renouvelée, c’est dans le passé des personnages que l’auteur installe le cœur d’une intrigue tortueuse à souhait, un peu lente au début mais qui prend vite de l’ampleur, tout en finesse, en douceur autour de trois familles qui souffrent de la perte ou de la honte. Rapidement s’installe un suspense savamment entretenu racontant  le passé tourmenté de gens qui étaient connus comme sans histoires… On ne connaît jamais vraiment les gens, même les plus proches.

Alors bien sûr ce n’est pas très rockn’roll cette affaire. Higashino prend son temps, file patiemment sa toile mais le résultat est béton, du polar, du vrai, du bon. 

Clete.

AU FIN FOND DE DÉCEMBRE de Patrick Conrad / Actes Noirs / Actes Sud

Diep in december

Traduction: Noëlle Michel

Le Noir belge, c’est un peu comme leur rock et leur cinéma, au premier abord, on peut trouver que ça ressemble beaucoup à ce qu’on fait ici et puis on s’aperçoit, surtout chez les Flamands, qu’il y a quelque chose en plus ou de différent qui leur donne du charme, un supplément d’âme peut-être, une noirceur qui sonne vrai. Bon, c’est juste perso, basé sur mon expérience, ils ont aussi leurs daubes vraisemblablement mais, néanmoins… une nouvelle confirmation avec Patrick Conrad.

“Après avoir tué le mauvais suspect du viol et meurtre de sa fille, l’ancien inspecteur de police Theo Wolf sort de prison. Désormais devenu exterminateur de rats, il découvre le cadavre putride d’une femme lors de sa première mission.”

Un décor qui ressemble à un studio de cinéma porno abandonné, un sac en plastique qui recouvre la tête d’une femme d’une soixantaine d’années dont l’apparence vestimentaire détonne dans ce lieu désolé, un vinyle rayé qui émet en boucle une rengaine sucrée de Harry Belafonte. Victime d’une attirance morbide pour la mise en scène macabre, Theo se lance dans une enquête en solo pour montrer qu’il reste un enquêteur hors pair, peut-être sa dernière investigation.

Nous sommes à Anvers et vous avez certainement deviné qu’on ne va pas vraiment se marrer mais vous ignorez à quel point ce polar à l’ancienne est bon. Pas de fin du monde ici, pas d’arbres à honorer ou de forêts dévoreuses d’enfants ni d’IA déviantes, juste la possibilité d’un tueur en série. Toute la richesse vient ici d’une investigation fine dans un parcours rempli de désolation dans les endroits les plus tristes de la cité flamande, du désespoir d’êtres qui ont manqué une marche, n’ont pas su contrarier un destin bien néfaste et Theo n’en est qu’une première illustration, pas la plus regrettable.

Alors, il vaut mieux être en forme pour s’engager Au fin fond de décembre. Si le propos suinte les blessures, les parcours malheureux, les espoirs toujours déçus, il brille par contre d’une intrigue très réussie, d’un final imprévisible provoquant une émotion remarquable, laissant à sa suite une mélodie bien triste et si banalement humaine.

Clete

LE FILS DU PÈRE de Victor del Arbol / Actes Noirs Actes Sud

El hijo del padre

Traduction: Claude Bleton et Emilie Fernandez

“Diego enseigne à l’université, il est heureux en ménage et vit dans une belle villa face à la mer.

En amont de la lignée, pourtant, un père a quitté son village d’Estrémadure dans les années 1950 pour la périphérie de Barcelone et ses tripots clandestins, toujours un poing américain dans la poche, jusqu’à la rixe fatale qui le mène à la Légion étrangère du Sahara oriental. Et un grand-père a dû payer pour les exactions d’un parent anarchiste qui, aux premières heures de la guerre civile, s’en est pris aux caciques du petit village qui les a vus naître. S’en est suivie une rivalité ancestrale, scellée par un châtiment cruel : le front russe dans la division Azul de Franco.

Reclus dans une unité de soins, Diego raconte la malédiction qui poursuit sa famille. Car à l’instar de ses aïeux, et contre toute attente, il est devenu, lui aussi, un assassin.”

Dés le départ, on sait que Diego a commis le meurtre d’une personne qu’il connaissait et avec qui il aimait échanger. S’il se montre assez méprisable dans son comportement de mari et d’homme à femmes usant et abusant de son prestige et de son aura d’universitaire, on ne l’imagine pas assassin. Par le biais de notes qu’il rédige en attendant que la justice statue sur son sort, on va petit à petit comprendre les causes de cette violence meurtrière. Une évocation sanglante des hommes de la famille nous est contée, ancrée au départ dans des époques très noires de l’Espagne: la guerre civile puis la “Division Azul” unité franquiste combattant avec les nazis sur le front russe puis la légion étrangère espagnole dans le Sahara et enfin, plus intimement, les tragédies d’une histoire familiale ponctuée, rythmée de violences aveugles sur les proches. Diego est le fruit de toute cette malédiction et il va montrer son mauvais héritage, en devenant, hélas, bien “le fils du père”.

Actes Noirs d’Actes Sud, depuis plusieurs années, fait la part belle au polar espagnol, certainement un des plus intéressants actuellement. Citons Mikel Santiago, Carlos Salem, Agustin Martinez, Aro Sainz de la Maza, autant de belles lames ibères accompagnant celui qu’on peut décemment désigner comme leur chef de file Victor Del Arbol. Je ne vous ferai pas l’affront de le présenter. Brièvement, disons qu’il a gardé de ses études d’Histoire un goût prononcé pour les explorations du passé espagnol et que son vécu de deux décennies dans la police catalane offre certaines garanties et lui alloue un crédit non négligeable. 

Le résultat est une fois de plus magnifique. Alors c’est noir, c’est dur, c’est violent, souvent crû, parfois hautement dérangeant et, pour moi, méchamment flippant tout le long mais je pense que c’est un peu ce que vous venez chercher un peu en passant par Nyctalopes, non ? Tout en vous bousculant, en vous ébranlant, voire en vous dérangeant, Del Arbol, et c’est l’apanage des grands, vous interroge, vous interpelle, vous amène à une passionnante réflexion sur l’Histoire et sur la famille. Si la violence des hommes macule les pages du roman, l’émotion y est aussi souvent très présente et tout aussi assassine.

Une histoire passionnante qui interroge autant qu’elle émeut et terrifie. 

La grande classe, chapeau bas.

Clete

LE COUTEAU DES SABLES de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux

“Le meurtre d’un inconnu dans les rues de Montmartre plonge les enquêteurs de la police française dans une impasse. De son côté, Théodore Richter, le jeune fils de la victime, tient à ce que les dernières volontés de son père soient respectées. Il engage le détective privé Chris Papas pour faire rapatrier le corps du défunt en Grèce, où il voulait être inhumé. C’est là, dans le cimetière d’un village grec, que Papas va mettre la main sur une vieille carte mystérieuse…”

On avait découvert Minos Efstathiadis avec son premier roman paru en France en 2020. Le plongeur  était un bon polar mais également un roman avec certains passages très durs relatant des pratiques odieuses des nazis en Grèce durant la seconde guerre mondiale. On avait d’ailleurs alors signalé le caractère glaçant de certaines scènes, un roman à ne surtout pas mettre entre toutes les mains. D’emblée, on peut dire que si ce roman n’est pas un long fleuve tranquille et heureusement d’ailleurs, la violence, bien présente, n’atteint jamais les sommets d’abomination connus dans le passé. Tout n’est pas parfait non plus. Commençons donc par ce qui fâche un peu.

Petite déception, alors qu’on envisage aisément le bleu de la mer Egée en ouvrant un polar grec, nous voilà propulsés d’entrée dans la grisaille parisienne à Montmartre plus précisément. Une grande partie de l’histoire se déroule d’ailleurs à Paname et pour l’exotisme, le soleil, la bouffe méditerranéenne, on repassera. Ceci dit, vous verrez que la vision de la capitale par un regard extérieur ne manque pas de piquant parfois. 

Deuxième regret, peut-être encore plus subjectif, le roman est très (trop) court tant certaines histoires, à forte coloration onirique ou magique, auraient mérité d’être beaucoup plus détaillées. On sent une sorte d’emballement, peut-être un peu regrettable, à en faire un thriller blindé qui décolle dès le départ et qui ne vous laissera souffler, et encore, qu’une fois la dernière ligne lue. 

C’est indéniablement du très bon dans le genre polar d’investigation avec un Chris Papas, tout simplement humain, aux prises avec une histoire qui le fascine peut-être autant que les soucis de son chien hospitalisé. Homme solitaire, discret, Chris se dévoile un peu plus que dans le précédent opus. L’histoire, lancée comme une enquête sur un banal fait divers part très vite sur les thèmes des trafics internationaux d’œuvres d’art et du commerce des humains…quelques belles ordures et de nombreuses vies brisées ou scarifiées. 

Le couteau des sables, deuxième enquête béton signée Chris Papas et la confirmation du talent de Minos Efstathiadis.

Clete.

L’OISEAU QUI BUVAIT DU LAIT de Jaroslav Melnik / Actes Noirs Actes Sud

Traduction: Michèle Kahn

Après un premier passage dans les bacs des librairies françaises en 1998, chez Robert Laffont, Jaroslav Melnik est revenu vingt ans après avec un récit de SF Horizon lointain paru chez Agullo. Une dystopie Macha ou le IVe Reich, en 2020, appréciée ici, scellera son arrivée chez Actes sud où il publie aujourd’hui son premier polar qui prend comme cadre la Lituanie et plus particulièrement Vilnius où vit l’auteur ukrainien depuis plusieurs années.

“Ce jour-là, Algimantas Butkus, commissaire à la police criminelle de Vilnius, la cinquantaine fatiguée, était assis sur un banc devant sa maison. Il toussait beaucoup, ses dents bougeaient et, comme on était samedi, il devait rendre visite à son vieux père. Bref, son humeur n’était pas au beau fixe.

Il se dirigeait vers sa voiture quand son portable sonna : on avait trouvé le cadavre dénudé d’une jeune femme sur le mont des Trois-Croix. Sur le front de la victime, un oiseau mort. Ses seins mutilés, souillés par un mélange de sang et de lait… Et voilà qu’en plus un aigle avait été aperçu planant au-dessus de la scène de crime. Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Un meurtrier ordinaire ne joue pas avec la police. Il tue et disparaît.”

Bon, on ne va pas se mentir, une histoire de psychopathe, en Lituanie territoire déshérité et un peu méconnu de l’Europe et heureusement protégé des Russes comme les deux autres républiques baltes par son intégration  à l’Union européenne, a priori, ce n’est pas trop notre tasse de thé. Mais il en va des thrillers sur des tueurs en série comme avec d’autres genres romanesques moins goûtés, il suffit d’en apprécier un pour revenir, au moins provisoirement, sur son jugement. Peut-être, sûrement même, que l’écriture, le style, l’affectif créé emportent tous les préjugés. Des banalités bien sûr, juste une tentative d’explication de l’addiction née pour une histoire passionnante mais non exempte de défauts dans sa toute fin. 

Concernant le cadre, la Lituanie, patrie de Hannibal Lecter a tout d’un petit cauchemar éveillé, à portée de griffes de l’ogre russe. La situation économique est difficile, le pays est étouffé par des tarifs prohibitifs du gaz russe vendu beaucoup plus cher qu’aux Allemands par exemple. Les jeunes tentent tous de partir vers l’Angleterre ou les pays scandinaves.

L’ambiance est morne et  Algimantas Butkus, le flic chargé de l’enquête en est une belle illustration. Quinqua solitaire, abandonné par sa femme, les dents qui se déchaussent, une bronchite qui s’avère être finalement la tuberculose, un père qui se perd dans des histoires d’amour qui ne sont plus de son âge, sa fille qui doit avorter suite à un viol en Arable Saoudite où elle fait ses études… Beaucoup de clichés du flic cabossé bien sûr mais ça passe très bien parce que ce n’est pas appuyé trop lourdement d’une part mais aussi parce que le premier meurtre, particulièrement révoltant, glace et stupéfait d’emblée. Une deuxième victime, rapidement, achèvera bien sûr de créer la panique dans tout le pays et chez le lecteur, méchamment bousculé.

L’enquête est très délicate, toute l’équipe de flics de Algimantas Butkus subit une énorme pression des médias et du pouvoir, tâtonne, s’égare, doit plonger très loin dans l’ésotérisme,  dans un mysticisme qui tend vers le christianisme primitif avec une symbolique héritée de ses origines égyptiennes. C’est flippant et passionnant, Freud aurait adoré. On frôle juste le fantastique, l’intrigue est réellement fascinante, envoûtante et sa résolution nous entraîne très loin dans la psyché malade d’un tueur.

L’oiseau qui buvait du lait, roman passionnant, souffre néanmoins de quelques petites faiblesses vers la toute fin du livre. Si l’enquête est résolue de façon impeccable, on a néanmoins parfois le sentiment qu’elle se déroule un peu trop dans l’environnement proche de Butkus. Pareillement, une piste pourtant évidente, jamais suivie, a pour conséquence d’éliminer un gros suspect de nos cogitations embrumées. Les dernières révélations, probantes, sont peut-être aussi amenées de manière un peu précipitée et maladroite malgré leur pertinence. Enfin, si vous voulez garder en souvenir cette atmosphère très inquiétante, arrêtez vous avant le dernier chapitre où on semble débarquer chez Harlequin, incompréhensible dans le ton, totalement déplacé, bourré jusqu’à l’indigestion de “happy ends” aussi invraisemblables que parfaitement inutiles, dénaturant une ambiance générale pourtant délicieusement dérangeante. Ces menus tracas de fin de roman, néanmoins, ne ternissent pas vraiment un thriller tout à fait recommandable, une belle réussite. 

Clete.

PS: La couverture du roman ayant déjà été interdite par FB, nous craignons un peu pour la diffusion de cet avis sur les réseaux.

Et merci à Brother Jo pour cette illustration musicale parfaite, toute en délicatesse éclairée.

LA VOIX DU LAC de Laura Lippman / Actes Noirs-Actes Sud

Lady In The Lake

Traduction: Hélène Frappat

Laura Lipmann est une auteure forte d’une expérience littéraire d’une vingtaine de romans et signe ici, après Corps inflammables en 2019, son deuxième roman chez Actes Noirs d’Actes Sud. Situant ses intrigues sur la côte Est des Etats Unis, elle contribue à la connaissance de Baltimore tout comme son mari David Simon qui ,à travers l’ouvrage Baltimore édité par Sonatine et les séries impeccables The Wire et We Own This City qui vient de sortir, a rendu plus familière la cité sinistrée du Maryland.

La voix du Lac nous emporte dans le Baltimore des années 1960. Et qui dit années 60 dit lutte contre le racisme, lutte pour les droits des femmes, libération sexuelle…

Alors certes, La voix du Lac est un polar, mais pas que. Et j’oserais presque dire que l’enquête m’a semblé secondaire dans ce roman.

Nous sommes à Baltimore dans les années 60, Maddie est une femme juive de 37 ans. Elle a une jolie maison, un mari comme il faut et un fils adolescent. Mais Maddie n’est pas heureuse et une rencontre avec un ancien flirt devenu quelqu’un lui fait prendre conscience de l’étroitesse de son horizon. Jusque-là, rien d’exaltant et on se demande si l’on n’est pas tombé dans un remake de Desperate Housewives. C’est à ce moment du roman que je vous conseille de vous accrocher et d’avancer sans idées préconçues, bref ne faites pas comme moi qui ai failli l’abandonner ! Oubliez la quatrième de couverture, partez sans a priori et laissez vous emporter par l’histoire…

Du jour au lendemain, Maddie quitte son mari et son fils. Elle quitte aussi un confort matériel et s’installe, seule, dans un quartier peu recommandable. Elle va plus loin encore lorsqu’elle entame une relation torride avec un policier noir et utilise sa découverte d’un corps pour négocier un petit travail dans un journal. 

On se souvient qu’on lit un polar lorsque notre journaliste en herbe se lance dans une enquête sur Cléo, jeune femme noire qui avait disparu et dont tout le monde se moque, sa couleur de peau et sa beauté justifiant aux yeux de tous sa fin prématurée. Mais plus elle enquête, plus Maddie se sent proche de la victime, de son désir d’émancipation.

C’est là que l’auteur introduit dans son roman un regard politique, sociologique, féministe. Les femmes de ma génération trouveront peut-être dans leur jeunesse un écho à l’émancipation de l’héroïne.

Mais ce qui plait – ou pas – dans le roman, c’est sa forme. Laura Lippman alterne les points de vue tout au long du roman. La narration à la troisième personne est entrecoupée de chapitres qui nous plongent dans les pensées des autres personnages. Chaque témoin interrogé ou juste croisé nous fait part de ses impressions sur les événements qui entourent la mort de Cléo mais aussi sur L’attitude de Maddie. 

La juxtaposition de tous ces témoignages forme finalement un étourdissant kaléidoscope de personnages de l’Amérique des années 64-65 et nous donne à lire bien plus qu’un polar. Par bien des aspects, on retrouve l’ambiance de la série new-yorkaise Mad Men, induite un peu dès la couverture. Une vision passionnante de la société américaine de l’époque.

Adelaïde

VALLÉE FURIEUSE de Brian Panowich / Actes Sud

Hard Cash Valley

Traduction: Laure Manceau

On avait découvert Brian Panowich avec ses deux premiers romans “Bull Mountain” et “Comme les lions” qui racontaient l’histoire des Burrough, famille installée depuis plusieurs années dans le trafic d’alcool de contrebande, cannabis, méthamphétamine et autres saloperies jusque dans six États depuis Bull Mountain dans le nord de la Géorgie.

Pour “Vallée furieuse” on reste dans cette région dont est originaire l’auteur, pompier de son état, mais exit le clan Burrough dont la présence nous est rappelée parfois néanmoins. Alors, un “one shot” mais peut-être aussi une nouvelle saga en gestation.

“Dane Kirby, agent du Georgia Bureau of Investigation, s’offre une partie de pêche. Il a reçu des résultats médicaux pour le moins inquiétants et se trouve en pleine conversation avec sa femme – morte vingt ans plus tôt – lorsqu’il reçoit un appel du shérif. Ned Lemon, le meilleur ami de Dane, perdu de vue depuis des années, est soupçonné de meurtre.

Mais l’agent Kirby n’aura pas le temps d’aider son vieux compagnon d’armes : il est convoqué par le FBI sur une scène de crime à Jacksonville, en Floride. Dans sa chambre de motel, un homme a été réduit en charpie à l’aide d’un bâton de Kali – une tige de bambou aiguisée. Il s’avère que la victime est originaire de Géorgie et que les fédéraux comptent sur Kirby pour leur servir de guide chez ces dégénérés géorgiens, connus pour leurs labos de méth, leur passion pour les combats de coqs, leur addiction à l’alcool et aux drogues de tout acabit. S’ils sont à la poursuite du tueur, ils cherchent surtout à retrouver celui qui est au cœur de la tourmente sans même le savoir : un jeune garçon, un enfant différent, qui tient la promesse faite à son grand frère : il se cache…”

Pas de came dans ce nouvel opus, juste un peu de weed rendant très crétins des types pourtant pas très aidés par la nature au départ. Un nouveau héros par contre, Dane Kirby, un ancien pompier devenu flic un peu dilettante, qui connaît la région et les gens, gros atout. Alors Dave n’échappe pas au cliché du flic tourmenté qui n’arrive pas à oublier un drame qui le poursuit nuit et jour pour le tourmenter et le conforter dans sa responsabilité, sa culpabilité dans la tragédie. Bon, c’est un stéréotype, un invariant, vous avez déjà connu un flic heureux vous en littérature? Et comme dab, vous allez attendre pour connaître les détails de la tragédie, les raisons des errances d’un type cabossé qui commence à peine à remonter la pente.

Autrefois, Brian Panowich ne faisait pas dans la dentelle et le premier chapitre vous confirmera que ça va rester chaud, brutal, malsain parfois. A la violence de locaux bien cramés du cerveau va s’ajouter la cruauté de Philippins bien malades. Cette internationalisation du mal contribue à penser, dès le départ, qu’on est plus dans un thriller parfaitement maîtrisé, bien habillé pour plaire à un public plus large que dans le roman noir rural. Terminé le drame familial, l’autarcie, “Vallée furieuse” brasse large avec l’adjonction d’agents du FBI peu à leur aise dans le paysage. 

Alors, tout cela serait d’un classique très ennuyeux sans compter le talent de Panowich  qui sait dresser des portraits tout à fait recevables et on suit rapidement Dane, flic sympathique et guide très avisé, dans cette faune dangereuse. Deux coups de théâtre bien amenés pour bien vous retourner, un peu d’émotion lâchée pour ce gosse “Rain Man” des Appalaches, de l’humanité salvatrice et le tour est joué, on accroche.

Panowich n’en mettant pas des tonnes sur la misère environnante, ne faisant pas la morale, n’attaquant pas la société, ne nous prenant pas la tête mais partant juste d’une réalité avec laquelle il faut bien faire, le roman pourrait être une vraie réussite… si la fin ne venait pas ternir un peu l’ensemble. Le dénouement apocalyptique permet certainement à l’auteur de résoudre tous les problèmes d’un coup dans une énorme scène où on fait beaucoup parler la poudre mais paraît aussi facile que peu crédible, tout en laissant pas mal de zones d’ombre qui seront peut-être dévoilées dans une suite.

Néanmoins, l’ensemble est solide, au-dessus de la production moyenne, bien au-dessus d’autres auteurs américains beaucoup plus dans la “hype” et puis, il n’y a pas à dire, on est dans le Deep South sauvage qu’on aime.

Clete.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

Dócil

Traduction: Serge Mestre

  —Tant que nous n’aurons pas interrogé ce garçon…

   —Lucas Torres, bordel, il s’appelle Lucas Torres.

   —Oui, eh bien tant qu’on n’aura pas interrogé Lucas Torres…

   —C’est correct, coupa-t-il, tant qu’on ne l’aura pas interrogé. Et qu’est-ce que ça signifie ? Je te donne la réponse. Qu’il existe deux sortes d’inspecteurs : ceux qui, comme toi, veulent vite trouver un coupable, à n’importe quel prix, pourvu qu’ils obtiennent une médaille, et ceux qui, comme moi, tentent de trouver la vérité pas à pas, sans autre considération.

   Milo se tourna. Il marcha vers l’inspecteur Boada.

   —Ce que j’aimerais savoir, moi, c’est pourquoi tu es toujours si bien peigné, dit-il. Un jour il faudra que tu m’expliques.


On apprend qu’un crime particulièrement odieux, aussi sanguinaire que barbare, a été commis : la famille Corona est assassinée, presqu’entièrement, chez elle en plein Barcelone, au moment du repas et de la retransmission d’un match du Barça.
Un jeune homme s’évanouit en pleine rue non loin d’un commissariat, il est couvert de sang, de sangs différents du sien. L’image passive qu’il donne contrecarre complètement avec ce dont il est accusé. 
Voilà comment débute « Docile », troisième enquête de l’inspecteur Milo Malart.

Milo Malart est un commissaire plus organique que scientifique ou rationnel, il fait confiance à ses impressions, à ses perceptions. Il est au centre du roman, pas comme un pivot, ce n’est pas lui qui distribue, non, c’est lui qui encaisse les coups, les douleurs. C’est un esprit torturé par de vieilles histoires d’amour, un frère interné, un neveu suicidé, des affaires classée à ses dépens. Les motifs ne manquent, d’autant qu’il est plus ou moins schizophrène. À cela il faut ajouter une réputation de serpent calculateur, méchant, alors qu’il est finalement d’une humanité sans bornes. Impitoyable avec les autres comme avec lui-même. Ce que l’on sait de sa vie et de ses démons familiaux vient éclairer son comportement professionnel. Ses méthodes pourraient paraître farfelues, elles sont redoutablement logiques

On retrouve ces troubles psychiques avec les adolescents du livre, chacun victime de troubles de ce genre. Bien au-delà du mal-être de cet âge là. Vivant comme mort, leurs personnalités sont disséquées avec le plus grand souci du détail par l’auteur. 

 Pour corser son roman déjà bien noir, Aro Sáinz de la Maza, en plus de nous détailler au microscope l’épouvantable crime de la famille Corona, brouille son récit avec d’autres affaires, ce qui demande une certaine acuité mais augmente carrément le plaisir de lecture.

  “ L’inscription en latin sculptée sur un cadran solaire. « Toutes blessent, la dernière tue. » À partir d’un certain moment, Noe avait dû se sentir blessée par les heures. Depuis cet instant, vivre signifiait pour elle souffrir. Comme pour Isma. Voilà d’où venait leur harmonie commune. Des esprits jumeaux. Vivre était aussi lourd qu’une pierre tombale. Tous les deux éprouvaient en permanence un nœud pesant au creux de l’estomac. Et tous deux s’identifiaient à Sisyphe, punis pour l’éternité sans trop savoir pourquoi. La dernière tue. La dernière heure mettait fin à la douleur. La dernière blessure. Du point de vue d’une jeune fille, ce n’était pas s’approcher de la mort, mais en avoir par-dessus la tête de la vie. Marre des blessures qu’on lui infligeait. Qui ça ? Les autres. À commencer par sa famille.  

   — Bordel, Noe. C’est donc ça qui s’est passé ?”


Avec des personnages comme Milo Malart ou Isma, on ne fait pas de tourisme sur les ramblas, on ne visite pas le musée Miró ni les constructions modernistes d’Antoni Gaudí. L’enquête n’a rien d’une partie de plaisir. D’autant que dans la ville des gens manifestent pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, et que les alertes terroristes sont dans le rouge. 


« Docile » est mené tambour battant, avec de longues séquences de dialogue, mais attention ça n’a rien d’une lecture facile, non c’est plutôt comme dévaler une pente caillouteuse sans pouvoir s’arrêter. Le roman demande des efforts tant les détails affleurent à chaque page, tant les intrigues s’entremêlent. Il y a de brusques accélérations, très fluides, lorsque l’on se retrouve seul avec Milo Malart, lorsqu’il raisonne à la vitesse de la lumière. Ces passages sont jubilatoires. 

 Les concepts psychologiques sont utilisés avec une finesse rarement atteinte en littérature, la manipulation mentale y est élevée à un niveau extrême.
Parmi les dialogues, j’insiste sur un interrogatoire dantesque de quarante-cinq pages, oui quarante-cinq pages proprement hallucinantes ! Une fois terminé, je l’ai aussi sec repris du début, tellement ce morceau du livre est fascinant. Rien que pour ce passage, « Docile » mérite, non, doit être lu. C’est magistralement écrit ! Une véritable leçon. Tout le talent d’Aro Sáinz de la Maza est ici, dans cet interrogatoire.

Je ne peux pas comparer avec les précédentes aventures de Milo Malart, je ne les ai pas lues (mais ça va venir vite !). Ce qui ne m’a pas empêché de savourer ce « Docile ».
C’est un livre d’une immense noirceur. L’exploration des ténèbres humaines fait mal au ventre, mais une fois achevé c’est comme une victoire.

NicoTag

 Milo Malart fredonne souvent « La Chaconne » de Bach. Lors de ma lecture, très vite, ce personnage m’a fait penser à « Solitary Man », pas la version originale de Neil Diamond, non, celle de l’Homme en noir.

CEMETERY ROAD de Greg Iles / Actes Noirs Actes sud.

Cemetery Road

Traduction: Thierry Arson

Greg Iles écrit depuis 1990 mais c’est la “trilogie de Natchez” entamée en 2014 aux USA qui lui a fait gagner une renommée internationale. Auparavant, ses romans sortis en France dont trois mettant en scène Penn Cage le héros de “Brasier Noir”, “L’arbre aux morts” et “Le sang du Mississippi” étaient publiés par les Presses de la Cité dans une certaine indifférence. La trilogie de Natchez est sortie aux USA au moment où de nombreuses affaires raciales secouaient le pays et agitaient l’opinion publique et a fait involontairement la bonne fortune de Iles. Le succès outre-Atlantique de “Natchez’s Burning” a sûrement motivé la signature de Greg Iles chez Actes Noirs d’Actes sud où il profite d’une plus grande visibilité.

Le cycle de Natchez devait être au départ un seul roman mais, en cours d’écriture, Iles s’est aperçu que son histoire autour de la question raciale dans le Sud comportait beaucoup de ramifications et que le volume initial, malgré l’irritation de son éditeur, devrait se transformer en trois énormes pavés de plus de 1000 pages chacun.

Si “Brasier Noir”, qui inaugurait la trilogie, était sidérant, saisissant et passionnant, le suivant était légèrement plus faible tout en s’avérant nécessaire à la belle apothéose offerte par “Le sang du Mississippi”. Néanmoins, au bout de ces trois mille pages très riches, on pouvait se demander si Greg Iles n’aurait pas pu couper certaines longueurs ou mollesses par-ci par-là.

On ne pourra plus lui adresser ce reproche avec “Cemetery Road”, parfois très proche dans le déroulement, dans le contexte, dans les personnages ou l’histoire. À la fin des 770 pages, l’intrigue est terminée… même si toutes les portes demeurent grandes ouvertes à une suite qui s’avèrerait passionnante tant les nombreux personnages complexes qui peuplent cette terrible histoire ont encore beaucoup à nous apprendre.

 Greg Iles est adepte de l’idée qu’on écrit mieux sur ce qu’on connaît et si cette nouvelle intrigue n’est plus à Natchez où l’auteur a grandi, elle ne se situe qu’à une soixante de kilomètres en amont sur le fleuve. Mais même plus au nord, on retrouve les mêmes salopards qui depuis des décennies contrôlent municipalité, police et justice. Cette fois, ce n’est pas pour les besoins d’une guerre raciale, mais pour masquer les magouilles des pourris qui s’apprêtent à s’en mettre plein les fouilles avec les Chinois, avec la grande bienveillance de l’administration Trump, et peu importe les moyens.

“Quand Marshall McEwan a quitté sa ville natale du Mississippi à dix-huit ans, il s’est juré de ne jamais revenir. Le traumatisme qui l’a chassé l’a aussi poussé à devenir l’un des journalistes les plus talentueux de Washington. Mais tandis qu’une administration chaotique se met en place sous la férule d’un Trump nouvellement élu, Marshall découvre que son père est en phase terminale de la maladie de Parkinson et qu’il doit rentrer chez lui pour faire face à son passé.

Bien des choses ont changé à Bienville, Mississippi. Le journal local dirigé par son père périclite et Jet, son amour de jeunesse, est mariée au fils de Max Matheson, l’un des puissants patriarches qui dirigent la ville depuis le très exclusif Poker Club. À la surprise de McEwan, Matheson a réussi à attirer un investissement chinois d’un milliard de dollars pour la construction d’une nouvelle usine à papier. Mais alors que l’accord est sur le point d’être conclu, deux terribles morts secouent la ville. À peine de retour, le fils prodigue va devoir s’impliquer malgré lui dans les affaires troubles de Bienville…”

Cette quatrième de couverture ne couvre, n’effleure que le début d’une intrigue de très haute volée qui emporte très rapidement le lecteur, le laissant à la merci d’un auteur qui se joue de lui en donnant son rythme à ses révélations, en laissant de méchants doutes sur les personnages et en lui assénant pas mal de gifles non pressenties mais très ressenties. Une fois de plus l’histoire est très dense, approfondie, avec beaucoup de ramifications historiques, sociales, politiques, économiques, géopolitiques, traitant les drames individuels et familiaux comme les dérives collectives… très loin, jusqu’à Falloujah en feu.

Du grand polar américain. Très, très fort.

Clete.

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