Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

10 juin 1940, les rats quittent le navire, le gouvernement a fui Paris abandonnant à leur triste pauvre sort les populations civiles qui se lancent dans un exode désorganisé sur les routes de France afin de passer la Loire par tous les moyens, voitures, vélos, trains, cars, charrettes et à pied. Le spectacle effroyable et douloureux d’un peuple livré à lui-même et d’une armée abandonnée, sacrifiée par des généraux incompétents partis se mettre à l’abri. Huit jours, jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain, tel est le projet somptueux de Romain Slocombe qui, après avoir montré la France collabo dans l’impeccable trilogie Sadorski, raconte ces huit jours de terreur, de douleur et de honte.

Une famille bourgeoise, un avocat fasciste, un soldat, une femme seule et toute une multitude de visages, de destins, de personnalités qui font la France de 1940 sur les routes de l’enfer, toutes classes sociales confondues dans un énorme pandémonium d’où n’émergent  que la mort, la trahison, la corruption, l’égoïsme le plus bas, le quant à soi, nourris par les fausses bonnes nouvelles et les vraies mauvaises nouvelles.

Dans une grande fresque particulièrement stupéfiante et édifiante, Slocombe couvre les drames humains mais aussi les aspects politiques, militaires, diplomatiques, stratégiques, économiques et financiers de l’époque et tout cela dans une intrigue très pointue superbement documentée au rythme limpide et hautement addictif.

Bien sûr, les conséquences de la  Blitzkrieg imposée par l’armée nazie sur les populations civiles occupent le premier plan mais l’ennemi intérieur est au moins aussi nuisible, aussi destructeur et cet aspect est particulièrement honteux, provoquant souvent la colère et l’incompréhension chez le lecteur. Les gouvernants, les généraux, les collabos, les salauds anonymes montrent leur vrai visage. Sans faire de parallèle avec notre époque, Slocombe le fait-il lui-même ? on apprend toujours de l’Histoire et nul doute que les trahisons, les “fake news », les beaux discours, les flatteries sur la grandeur de la France résonneront de manière très familière à certains lecteurs… cette terrible impression d’être bernés, d’être trahis et abandonnés.

L’histoire, forcément, est douloureuse et les pages racontant les combats sont d’une grande puissance salement évocatrice. Le sang des soldats comme celui des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards piégés sur les routes de France coule en abondance uniquement accompagné des larmes des damnés. Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

“Jacqueline aperçoit, par la fenêtre de la cabine, et cette image-là également se grave dans son cerveau, le visage blême et figé d’une jeune fille en robe d’été, étendue dans l’herbe éclairée de boutons-d’or. Le minuscule point noir d’une mouche se promène sur la peu blafarde d’une joue sans vie… Un père, une mère, un frère se tiennent immobiles au bord du fossé, ravagés par la douleur.”

Puissant, terrible.

Wollanup.


MASSES CRITIQUES de Ronan Gouézec / Rouergue Noir.

Dès la première page, on rentre de suite dans l’atmosphère sombre de la pointe d’un Finistère sans concession, par un soir de tempête, à bord d’un bateau de pêche. L’ambiance est iodée, fracassante, agitée et minérale. 

Par une mer démontée, la famille BANNECK est donc à l’ouvrage et à l’image du paysage qui les a façonnés. 

Ces paysans de la mer ou plutôt ces braconniers des fonds marins profitent de leur activité illégale pour fournir notamment René, en denrées de première qualité en plus d’un chantage financier. 

Ce restaurateur bien établi et à l’établissement renommé a commis pour seule erreur d’avoir eu recours par le passé à une aide financière de la part de cette famille que tout le monde craint et fuit.

Suite au naufrage du vieux BANNECK et de son bateau, les deux frères rescapés vont reprendre le flambeau du paternel et poursuivre l’extorsion du corpulent restaurateur.

Par ailleurs on fait la connaissance de Marc, le meilleur ami de René, rencontré sur les bancs de l’école et dont le physique hors norme les a rapprochés. Il est un employé sur la sellette d’une agence de conseil financier et à la vie somme toute banale et sans histoire. Sa seule singularité réside peut-être dans sa relation trouble avec Claire bien plus jeune que lui puisqu’elle n’est autre que la fille de son ami d’enfance.

Leur amitié indéfectible va les confronter aux frères BANNECK et ce sera à la vie, à la mort.

Sans révéler plus de détails, comprenez bien que l’issue sera douloureuse en amour, en amitié, en fraternité…en tous points finalement.

L’auteur « Ronan GOUÉZEC » dépeint cette BRETAGNE hostile, les personnages et le milieu de la mer en connaisseur des lieux.

L’écriture est franche, incisive, sans fioritures et permet de ressentir chaque émotion, chaque personnage, chaque paysage…

Bref, où que vous lisiez « MASSES CRITIQUES », vous serez vite en immersion, avec le ressac des vagues non loin dans les oreilles et l’iode dans les narines, une pointe d’amertume sous-jacente dans le fond de la gorge. 

Délectez-vous car la recette est bonne.

Nikoma.


PUTAIN D’OLIVIA de Mark SaFranko / La Dragonne.

Hating Olivia

Traduction: Annie Brun

New York, milieu des années 70, le spectre du cauchemar vietnamien des jeunes générations ricaines n’est plus et Max Zajack apprenti-écrivain et expert glandeur peut rêver sereinement d’ un avenir dans la littérature loin des petits jobs mal payés et précaires de son quotidien.

Une jeunesse bohème pour Max qui succombe à un coup de foudre pour Olivia. On n’est jamais préparé à un tel cataclysme et si le bonheur est total dans la relation fusionnelle des débuts, la vie, la personnalité de chacun et surtout celle d’Olivia, l’absence d’avenir doré perceptible, la précarité de la situation, la flemme patente de Max vont vite pourrir le tableau. 

“Putain d’Olivia” est le premier opus d’une tétralogie consacrée à Max, possible clone de Mark SaFranko véritable touche à tout du monde de la création artistique: romancier, dramaturge, nouvelliste, acteur, chanteur, compositeur et interprète. Les aventures de Max , avec en point d’orgue “Dieu bénisse l’Amérique” sont sorties il y a une dizaine d’années aux éditions aujourd’hui disparues “13ème note” et il est heureux que la Dragonne donne une deuxième chance à ces quatre bons romans. SaFranko, absent pendant de longues années des librairies français, est aussi réapparu sur le catalogue des éditions Inculte avec le très sombre ”Suicide” dont on espère lire bientôt la suite. Signalons aussi un recueil de nouvelles et de poésie chez Kicking Records. 2019, année française de Mark SaFranko.

Avec sa plume simplement précise, efficacement addictive, avec toujours une malice, une fausse naïveté, une évidente tendresse, SaFranko choisit un mode narratif en de nombreux points burlesque, prend le parti d’en rire plutôt que de montrer les larmes, un peu comme dans les films de Chaplin mais le drame, la douleur ne sont jamais très loin. SaFranko peint avec beaucoup d’humour une passion amoureuse dans sa réalité très banale, une relation toxique qui rend malheureuse les deux amants. On est parfois proche des univers contés par Bukowski, dans les pas d’un John Fante. Le réalisme est de mise, à un point tel que Max et Olivia nous sont rapidement intimes et que très rapidement “we care”.

Derrière l’histoire d’un désastre, derrière la “chronique d’une mort annoncée”, se glissent aussi des éléments du “mainstream” ricain, le monde du travail chez l’oncle Sam, la difficulté de percer dans le monde littéraire mais surtout, surtout, sans rentrer dans les détails, le titre est parfait, rien à ajouter…

PUTAIN D’ OLIVIA ! 

Mark SaFranko, c’est l’Amérique.

Wollanup.


BÊTE NOIRE d ‘Anthony Neil Smith / Sonatine.

Hogdoggin’

Traduction: Fabrice Pointeau.

“L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants.”

Billy Laffite est de retour. On l’avait quitté mal en point à la fin de “Lune noire”, on le retrouve seize mois plus tard au sein d’une bande de bikers avec vingt kilos de plus gagnés grâce à un régime imposé de stéroïdes. Evidemment, il est mieux d’avoir lu le premier volume de la tétralogie mettant en scène cet antihéros du sud bien empêtré dans le Minnesota mais on peut très bien aussi attaquer par celui-ci, loupant quand même quelques scènes bien barjes avec, entre autres, des terroristes un peu “autres”.

Comme dans “Lune noire”, Anthony Neil Smith prend le parti de nous livrer une histoire balançant entre hyper violence, grave bêtise et humour décapant. Par certains aspects, le roman se rapproche de « Mort et vie de Bobby Z de Don Winslow. « Bête noire » est la suite logique du premier mais va plus loin dans l’horreur, dans l’erreur et dans les bouffonneries sans néanmoins se viander dans le grand guignol. Il est certain que si vous n’avez pas goûté le premier, celui-ci n’emportera pas davantage vos suffrages, loin de là. Dans le cas contraire, malgré une fin franchement abrupte, vous devriez aimer cette seconde aventure et cette meute très diversifiée aux trousses d’un Billy plein de bonnes intentions mais se plantant aussi souvent qu’il morfle. Mais il s’en fout de morfler, on s’en prend à sa femme et ses enfants et vraiment il n’aurait pas fallu.

Doué d’une grande aisance à créer des barjes à l’ouest de l’ouest et animés d’une haine particulièrement tenace et féroce, Smith nous gratifie aussi de personnages féminins hauts en couleur ne laissant pas leur part à leurs homologues masculins en matière de comportement irrationnels, stupéfiants et déviants. Du cul à la sauce Smith bien sûr! Même si “parfois”, entre les lignes, on sent, on perçoit un soupçon de tendresse bien planqué, une certaine empathie pour les paumés. Bon, pas dans l’extrait ci-dessous évidemment.

“L’été dans la région trompait tout le monde comme une fille laide bien maquillée. Une fois son visage mis à nu, vous pouviez voir avec quoi vous aviez couché, ce à quoi vous aviez fait des promesses, dans quoi vous aviez planté votre graine, et alors vous étiez coincé.”

Il y a le feu dans le Dakota!

“God damn you, Billy Lafitte”.

Wollanup.


UN AUTRE TAMBOUR de William Melvin Kelley / Delcourt.

A different drummer

Traduction: Lisa Rosebaum.

“Personne ne prétend que cette histoire est entièrement vraie. Ça a dû commencer comme ça, mais quelqu’un, ou des tas de gens, ont dû penser qu’ils pouvaient améliorer la vérité, et ils l’ont fait. Et c’est une bien meilleure histoire parce qu’elle est faite à moitié de mensonges. Il n’y a pas de bonnes histoires sans quelques mensonges. » William Melvin Kelley.

 Et puis parfois quelques lignes parcourues distraitement vous accrochent immédiatement, vous attrapent, vous emportent pour ne vous lâcher qu’au bout de la nuit, béat,secoué aussi mais avec surtout le sentiment que vous avez lu un roman exceptionnel, un bouquin que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Et “l’autre tambour” est de cette race de romans inoubliables que tout lecteur affamé cherche et ne trouve que trop rarement.

William Melvin Kelley, originaire du Bronx, fraîchement diplomé de Harvard a 23 ans quand sort son premier roman en 1962. Aussitôt encensé, il est de suite comparé à Faulkner pour la vision du Sud des”petits blancs” (parlait-on de rednecks à l’époque?) et à James Baldwin auteur afro-américain comme lui. Outre l’exceptionnelle maturité de ce premier roman d’un tout jeune homme, le caractère engagé ouvrant sur une réflexion pointue et individuelle sur le racisme restant toujours d’actualité et sous bien d’autres latitudes que l’Alabama, la Georgie, le Mississippi ou la Louisiane, soulignons une plume magique tantôt épique tantôt grave, parfois tendre, offrant une histoire magique à la construction sans faille.

En juin 57, dans un état imaginaire du Sud des USA, à Sutton un bled perdu d’une région abandonnée, Tucker Caliban, jeune fermier noir, sous le regard ébahi des glandeurs moralisateurs habituels du village, détruit ses cultures en balançant du sel dans son champ. Puis, il abat sa vache et son cheval, détruit le seul arbre de sa propriété, casse des meubles à la hache, puis disparaît dans la nuit avec sa femme après avoir incendié sa ferme. Coup de folie, le sang de son ancêtre esclave insoumis qui parle, chacun y  va de son explication puis retourne picoler avant de rentrer honorer sa bourgeoise.

Seulement le lendemain matin, à l’arrêt du car, face à l’épicerie où se regroupent dès très tôt le matin les “philosophes” alcoolisés, se presse une foule de noirs avec famille et valises, attendant d’embarquer pour quitter Sutton. Après la surprise, c’est la stupéfaction car cette journée est la première d’un exode total de toute la population noire, quittant l’état vers un ailleurs meilleur ou tout au moins moins pire. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?

Roman choral, magnifiquement monté, “l’autre tambour”, superbe fable, est raconté par des voix blanches: les abrutis congénitaux de l’épicerie mais aussi des membres de la famille Willson dont dépendait les aïeuls de Tucker en tant qu’ esclaves tout d’abord puis comme employés. La part important donnée à des personnages enfants donne beaucoup d’émotion au texte tout en ouvrant une réflexion pour les générations à venir. Ouvrir les yeux à des individus en construction, les alerter sur le fait que certaines habitudes ancestrales semblant bien anodines ne sont que le résultat d’une éducation faite par et pour une certaine partie de la population blanche bien évidemment et sont tout simplement et connement racistes.

La fin du roman est choquante, crève-coeur mais l’histoire de Tucker Caliban, vomissant les organisations politiques noires et la religion pour se lever un jour en homme libre, est belle, immanquable.

Chef d’oeuvre.

Wollanup.


L’ÉTÉ MEURT JEUNE de Mirko Sabatino / éditions Denoël

L’Estate Muore Giovane

Traduction: Lise Caillat

La botte transalpine, et plus particulièrement les Pouilles, ce sont des saveurs, des goûts, des odeurs, des images ancrés dans notre imaginaire et nos représentations…La période estivale reste propice aux histoires d’enfance ou d’adolescence qui resteront gravées dans les mémoires. Et, l’on va suivre un trio lié par un pacte, relié par une amitié indéfectible qui frise l’amour confraternel. Ces trois jeunes garçons, complémentaires sur des caractères façonnés par des histoires familiales loin d’être aisées à assimiler, construisent leur vie et tentent de profiter de leur enfance soudée tel un triangle équilatéral. Ils assument leur rôle au sein de leur famille respective et s’abreuvent les uns aux autres pour s’affirmer dans le passage compliqué de la préadolescence. Et puis, l’été c’est la liberté, les jours qui s’étirent, les amitiés qui se transforment, des idylles naissantes mais c’est aussi des caps qui se franchissent, des isthmes que l’on laisse derrière soi.

«Été 1963, dans un village des Pouilles. 

Primo, Mimmo et Damiano, trois garçons de douze ans, passent le temps comme ils le peuvent dans les ruelles écrasées de soleil de leur quartier. La vie n’est pas simple, pour ces amis inséparables : le père de Primo est mort, celui de Mimmo est à l’asile, celui de Damiano interdit à sa femme de quitter la maison. Et lorsqu’ils quittent leurs foyers, c’est pour se trouver confrontés à une bande d’ados qui s’amuse à les tourmenter et à les humilier… 

Seulement, cet été-là, les trois garçons décident de ne plus se laisser faire. Ni par ces imbéciles d’ados ni par personne d’autre. Ils font un pacte, un pacte de sang, mais ignorent alors qu’un terrible engrenage vient de s’enclencher, qui précipitera la fin de l’été et de leur enfance. »

L’insouciance de l’âge rime avec la période saisonnière. On s’érige comme pourfendeur de la justice, lutteur des injustices. Et les trois jeunes compères n’ont pas peur des conséquences, ils combattent, ils s’escriment à faire face à la fatalité, à la fatuité de leurs aînés. Ils tentent, pour autant, de tracer leur ligne de vie sur des valeurs cardinales en démontrant une maturité confondante. Le tableau pourrait paraître esthétique à plus d’un titre or il va s’entacher. Là, leurs existences vont définitivement s’infléchir et les couleurs chaudes de l’été s’assombriront.

Mimmo et Primo font une confiance absolu en leur phare Damiano et c’est lié par ce fameux pacte qu’ils agiront en leur âme et conscience. Chamboulée, la rationalité s’oppose à un devoir implicite de vengeance. C’est ce devoir qui les fait entrer de plain-pied dans le monde des adultes qui eux-mêmes ont perdu le sens manichéen. La tourmente et la plongée en enfer sont imparables mais ils assument. Le trio s’en relèvera t-il? Le monde des adultes est une fatalité pavée de bonnes intentions? Peut-on entrevoir une reconstruction ou une résilience salvatrice? 

L’auteur transalpin, doué d’un style de conteur, se complaît à transformer une histoire de potes en un récit qui brise des destinées, qui noircit une fresque dont les couleurs chatoyantes s’estompent au fil des pages.

Pur et dur!

Chouchou


LA CRÊTE DES DAMNÉS de Joe Meno / Agullo.

Traduction: Estelle Flory

La Fin de l’Innocence

Ça a l’air con comme ça mais c’est un peu le roman que j’attendais depuis longtemps. Pour être honnête jusqu’au bout, je n’attendais pas Joe Meno là-dessus : les deux romans publiés par Agullo jusqu’à présent, Le Blues de la Harpie et Prodiges et Miracles, textes superbes de poésie et bourrés de talent, n’auguraient pourtant pas ce roman générationnel qui, j’en suis sûre, parlera à des milliers – que dis-je ! centaines de milliers de lecteurs.

Vous pensez sûrement que j’exagère mais non, en fait pas du tout : je défie quiconque aurait vécu et écouté les années 90 à rester insensible à La Crête des Damnés. Vous me direz.

Déjà, le début : « Mon autre problème, c’était que j’étais en train de tomber amoureux de ma meilleure amie, Gretchen, que le reste du monde considérait comme grosse, en tout cas c’est ce que je pensais. On était dans sa caisse pourrie, on chantait, et à la fin de la chanson « White Riot », celle des Clash, je me rendis compte, à la façon dont je l’observais faire la moue et sourire, cligner des yeux et ciller, que nous étions bien plus que des amis, au moins pour moi. »

« Mon autre problème » c’est le pote qui vous cause déjà depuis un moment et qui reprend le fil de son monologue. J’adore. Il ne commence pas son histoire, il la poursuit : c’est une histoire universelle qui devrait parler à tout le monde. Vous me direz, c’est le but de toute « coming of age » et c’est probablement pour cette raison qu’on pense à Holden Caulfield lorsqu’on parle de Brian, le narrateur et personnage principal de La Crête des Damnés. J’ai, pour ma part, plutôt pensé à Price de Tesich. Peut-être parce que nous sommes à Chicago. Ou parce qu’il y a une histoire de père aussi.

Mais surtout parce que, contrairement à Holden et sa solitude, même si Brien est un freak à sa façon, il fait partie d’un ensemble : l’ensemble de freaks de ces années ’90 pour qui la musique était un signe de ralliement, une langue commune, un marqueur évolutif – et la BO du livre est là pour nous le rappeler (et est à écouter d’urgence !).

Donc lisez ce bouquin en écoutant un morceau des Guns, ensuite des Misfits ou des Clash, de Megadeth… que sais-je, faites-vous la meilleure compil’ rock-punk des ’90 – il faut rendre justice à Brian mais aussi à Gretchen, guerrière aux cheveux roses à jamais blessée.

C’est le roman de l’adolescence à lire par tous. Mais surtout par vous, ceux qui étiez ados dans les ’90, car ils représentent bien la fin de l’innocence – la suite nous y sommes encore.

Monica.


L’ Artiste d’ Antonin Varenne / La Manufacture de livres.

Allez, je ne vais pas y aller par quatre chemins ce texte est poignant. L’auteur nous a habitués à la qualité dans ses précédents romans et en se plongeant dans un polar au sens littéral du terme, il ne se perd pas. D’ailleurs y’a t-il un consensus pour la définition du terme polar? En tous les cas, Antonin en connaît les codes, il maîtrise le rythme et façonne des personnages qui permettent de cadrer son noir récit. L’apanage des grands auteurs, c’est aussi maîtriser un style sans y paraître, se l’approprier sans que le lecteur n’est conscience des efforts consentis. A n’en pas douter, l’auteur domine son sujet et nous ravit d’une lecture qui accapare, où le plaisir reste si fort qu’on la fait traîner en longueur. Car il faut dire, aussi, que les protagonistes croqués permettent inévitablement à s’identifier ou à ressentir une réelle bienveillance, compassion.

« 2001. Les nuits parisiennes voient naître un nouveau monstre. Un serial killer s’en prend aux artistes, transformant chacune de ses scènes de crime en oeuvre mêlant esthétisme et barbarie. L’inspecteur Heckmann, flic vedette du moment, se retrouve en charge de cette très médiatique affaire et se lance dans la traque. Mais bientôt il lui semble que tous ces crimes ne sont qu’un moyen pour le tueur de jouer avec lui… Avec ce roman policier, Antonin Varenne révèle une fois de plus son incroyable talent à nous entraîner dans une course infernale où ses personnages doivent lutter contre leurs propres démons autant que contre le fracas du monde. »

On est à Paris en 2001 et le premier de la classe de la Police Judiciaire est aux prises avec une série de meurtres dans le milieu de l’Art. L’esthétique se mêle au sordide et à l’innommable. Or l’homme de loi présente ses anfractuosités, ses fêlures et dans son isolement, quasi pathologique, il trouvera des alliés de circonstances pour le moins surprenants et contrastés. L’auteur prend le temps de décrire les différents profils et leur associer leur propre histoire sans, pour autant, nuire au rythme romanesque. Et, cette petite musique nous envahit sans prévenir avec force, persuasion et finesse. Elle nous trotte dans la tête et ne nous lâche pas. Addictive, on est perpétuellement poussé à rouvrir le livre pour connaître la suite. Mais, comme précisé ultérieurement, on laisse infuser et on se plaît à disséquer les pages afin de prolonger le contentement. Antonin Varenne manie la plume avec aisance et peut se targuer d’y inclure une dose poétique. Qui peut aborder les écrits de Saint Augustin tout en faisant sens à la trame criminelle? 

Mais il aborde, plus prosaïquement, des thèmes du quotidien tel l’héritage, la parentalité, l’amitié, le couple pour se fondre dans un tableau noir et sang. De part ce parti pris, il humanise avec sincérité et sensibilité le paradoxe d’une série d’homicides qui graviront les marches une à une de l’horreur à l’état brut. Sans déflorer la chute du roman, je peux me poser résolument la question si Antonin Varenne apprécie le cinéma américain de base adepte des happy-end? Quoique…

C’est ragaillardi et rasséréné que je referme ce livre en ayant pleinement conscience d’avoir lu un ouvrage de qualité par un auteur brillant qui sait mêler sa belle plume aux desseins pourtant sombres.

Antonin Varenne est un artiste!

Chouchou.


ATMORE ALABAMA d’ Alexandre Civico / Actes Sud.

Les romans américains écrits par des Français, on a parfois l’impression qu’ils se déroulent à Besançon ou à Guéret ou que le décor est le fruit d’une recherche google images. Et ce n’est pas le cas de celui-ci. De toute évidence l’auteur s’est bien rendu à Atmore Alabama, petite hémorroïde du trou du cul des USA. Il devait même y être au moment de la fête municipale annuelle du Willam Station Day célébrant la naissance de la pauvre agglomération autour de cette gare.

Le narrateur, qui existe en deux récits, vous verrez… quitte la France pour débarquer dans ce bled. Il est attiré par la prison, ne se découvre que très peu, ne se livrant qu’auprès de trois femmes qu’il rencontre, trois personnes bloquées, dans l’attente d’un autre futur qui n’a aucune chance de se produire dans ce bout d’Amérique pétrifié. L’homme, proche de la cinquantaine, prof, va partager l’existence mortellement ennuyeuse de ces petits blancs, pas mal de rednecks plus cons que dangereux et fiers de leur connerie, tout en se rapprochant de son but.

Alexandre Civico dresse un tableau couleur d’ennui, de morosité, d’attente qu’il souille de l’immense tristesse de ce personnage dont on devine peu à peu les desseins, l’objectif, la mission, la croisade. Toute l’essence d’une existence, gommée, éliminée au profit d’un rendez-vous à Atmore. 

Roman noir impeccable à l’écriture sobre et au rythme servant intelligemment l’intrigue, “Atmore Alabama” est parfait pour découvrir une autre Amérique celle du racisme, de l’immigration, de l’isolement, de l’inactivité et de la connerie dans son apparence la plus commune et la plus vulgaire.

« ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule »

Wollanup.

PS: sortie le 04/09.


MON TERRITOIRE de Tess Sharpe / Sonatine.

Barbed Wire Heart

Traduction: Héloïse Esquié.

“À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède. Adolescente, Harley s’occupe du Ruby, un foyer pour femmes en détresse installé dans un motel, fondé des années plus tôt par sa mère. Victimes de violence conjugale, d’addictions diverses, filles-mères, toutes s’y sentent en sécurité, protégées par le nom et la réputation des McKenna.

Mais le jour où une des pensionnaires du Ruby disparaît, Harley, en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, décide de faire les choses à sa manière, même si elle doit, pour cela, quitter le chemin qu’on a tracé pour elle.”

“J’ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme”. La première phrase du roman annonce la couleur en dévoilant la narratrice Harley dont l’histoire de son apprentissage de la violence et de la délinquance dans l’empire de la came de son père sera l’objet d’un chapitre sur deux. 

“J’ai douze ans le jour où je pointe un révolver sur quelqu’un pour la première fois”.

“Quand j’ai quatorze ans, Bennett Springfield me casse le nez”.

“J’ai presque onze ans lorsque je me réveille dans le coffre d’une voiture”

etc

Tous ces retours dans le passé, un chapitre sur deux, étaient-ils tous forcément utiles? On peut en douter car certains cassent vraiment le rythme d’une intrigue qui se déroule quand Harvey, âgée maintenant de 23 ans, va prendre en main l’héritage paternel, un empire de la meth créé à coups de barres de fer, de tournevis, de flingues, de nez explosés, de tailladages de tronches, de meurtres, de disparitions. Mais à sa manière. Elle a un plan et veut en terminer avec une guerre entre son clan McKenna et la famille Springfield, autre bande de malades basée sur l’autre rive de la rivière. On se demande d’ailleurs comment Carl Springfield, responsable de la mort de la mère de Harvey quinze ans plus tôt peut encore être en vie sachant que la famille de Harvey a le soutien d’une bande de Hell’s angels locaux, UPS de service de la came, en plus de la horde de tarés qui bosse avec Duke. 

Ce n’est pas un mauvais roman, il a des atouts certains en donnant un rôle fort à une jeune femme, en offrant deux rebondissements percutants mais il a aussi des faiblesses, des dialogues aussi inutiles que plan plan, une fin hum! Dans cette histoire, tout est beaucoup trop centré sur Harvey, les autres personnages se fondent, se perdent dans un décor californien, très peu de consistance pour les comparses de la Jeanne d’Arc locale. La région est si peu évoquée qu’on pourrait aisément déplacer l’intrigue en Alaska ou au Pérou. Du coup, le choix du titre français “mon territoire” semble un poil déplacé.

David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” a aimé et c’est vrai que les deux intrigues, au départ, offrent  beaucoup de similitudes mais les deux histoires n’ont pas tout à fait la même puissance. Néanmoins le roman se lit bien malgré l’impossibilité toute personnelle et subjective d’avoir une quelconque empathie pour une jeune femme qui gagne sa vie en vendant de la mort. 

Sonatine nous a souvent habitués à beaucoup mieux et je ne peux cacher ma grande déception et puis bon, faut quand même le dire, ceux qui s’aventureront dans le roman à cause de la comparaison avec “Winter’s Bone” de Woodrell présente en quatrième de couverture s’exposeront à une très cruelle désillusion.

Wollanup.


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