Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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TROMPERIE de Andrea Maria Schenkel/ Actes Noirs / Actes Sud.

Täuscher

Traduction: Stéphanie Lux.

Andrea Maria Schenkel est une auteure allemande dont les romans sont tous édités en France par Actes Sud. “La ferme du crime”, son premier, daté de 2008 est aussi le plus connu. Elle s’ y emparait d’un fait divers célèbre allemand pour en faire une fiction, un peu à la manière de Truman Capote dans “De sang froid”. Dans “Tromperie” sorti en février, elle renouvelle ce choix d’écriture puisque l’affaire criminelle servant de trame au roman s’est produite dans la réalité en 1922 et a eu un large écho dans le pays. 

“Landshut, 1922. Un double meurtre sanglant secoue le Sud de l’Allemagne. Quand Clara Ganslmeier, une trentenaire célibataire, et sa vieille mère sont retrouvées assassinées dans leur appartement – l’une sauvagement poignardée, l’autre étouffée –, la petite ville bavaroise est en ébullition. Le principal suspect est Hubert Täuscher, fils d’un riche fabricant de brosses, mouton noir de la famille et coureur de jupon impénitent. Bien qu’entretenant une relation à Munich avec une jeune femme, Täuscher s’était fiancé à Clara, de dix ans son aînée. Pour la population et la justice, il ne fait aucun doute qu’il s’intéressait à la beauté de l’une et à l’argent de l’autre. Et qu’il a tué Clara et sa mère pour leur dérober des bijoux de grande valeur.”

Il est des romans agréables qui s’avèrent particulièrement retors au moment de les évoquer, même succinctement sur le papier. Agréable parce la lecture s’avère intéressante à défaut de réellement passionnante même si le suspense existe avec cette envie de savoir si Hubert Täuscher s’en sort ou se fait condamner. Variant les points de vue, les modes littéraires, Andrea Maria Schenkel donne de la vie à son écrit, évitant le soporifique qu’une intrigue assez ordinaire aurait pu engendrer. Les profils psychologiques sont bien dressés et l’auteure, adroitement, crée le trouble en proposant un autre cheminement vers la vérité. Par contre, il est impossible de parler plus précisément de l’intrigue sans spolier et sans trop en dire sur une histoire qui dépasse à peine les deux cents pages. Niveau références, on n’est pas très loin de Simenon ou plus récemment de Graeme Macrae Burnet et “L’accusé du Ross-Shire”.

Le rythme n’est pas très soutenu, il n’y aura pas de coup de théâtre final ou de “deus ex-machina”, l’auteur s’attachant surtout à cerner des personnalités en proie à des souffrances, des manques, des rêves déçus ou avortés, permettant ainsi au lecteur de se faire sa propre opinion, ses propres hypothèses jusqu’à la vérité finale.

Un bon petit polar.

Clete.

L’ENFANT DE FÉVRIER d’Alan Parks / Rivages.

February’s Son.

Traduction: Olivier Deparis.

Alan Parks a décidé de consacrer un cycle de douze romans comme les mois de l’année à des histoires criminelles mettant en scène sa ville de Glasgow. Après “Janvier Noir” paru en 2018, est sorti en début d’année “L’enfant de février” qui reprend l’histoire de l’inspecteur McCoy juste après le dénouement tumultueux du premier épisode, c’est à dire au tout début des années 70.

Dans une ville éternellement divisée par la grande rivalité entre les deux grands clubs de football locaux le Celtic et les Rangers, un jeune joueur prometteur du club au maillot universellement connu rayé vert et blanc est sauvagement assassiné. McCoy, dangereusement bordeline pour un flic et surtout pour l’époque, est chargé de l’enquête. Toujours aussi addict à diverses substances, de plus en plus hanté par une tragédie vécue dans son enfance, le jeune flic déglingué, aux amitiés dangereuses, s’aperçoit très vite que l’affaire va émouvoir dans des sphères bien plus étendues que le monde du football. Le disparu était en passe de devenir le gendre d’un baron de la criminalité qui le voyait comme le fils qu’il n’avait pas eu. Les soupçons se portent de suite sur l’un des bras armés du truand, qui a disparu mais qui va vite donner d’autres preuves physiques de sa folie meurtrière.

On peut dire raisonnablement qu’Alan parks a trouvé la bonne formule et que le lecteur qui a aimé le premier roman le retrouvera avec le plaisir rassurant d’un second opus assez conforme au premier, la surprise de la découverte en moins néanmoins. Glasgow est nettement moins présente que dans « Janvier Noir » et c’est McCoy qui occupe maintenant le devant de la scène avec ses collègues mais néanmoins de manière moins réjouissante et aboutie que chez ses collègues britanniques Bill James et John Harvey.

C’est du costaud, carré, ça fait vraiment bien le taf sans quand même l’aboutissement dans le genre qu’offrent les auteurs précités. On pourra néanmoins reprocher à l’auteur des personnages féminins bien pâles, un peu trop juste décoratifs et une accumulation de dialogues qui ralentissent la progression et rendent le roman parfois un peu bavard. Un polar d’homme pour les hommes…

Clete.

A PEINE LIBÉRÉ de George Pelecanos / Calmann Levy.

The Man Who Came Uptown

Traduction: Mireille Vignol.

George Pelecanos est un grand du polar ricain et le chantre de la capitale Washington D.C. depuis de nombreuses années. Ses romans empruntent le macadam de la capitale, sont peuplés de détectives, de conflits raciaux et d’histoires de came et de putes. Néanmoins, un ton un peu paternaliste parfois pour nous indiquer quelle est la marche à suivre dans l’adversité, avait fini par me lasser. En cette période de sécheresse littéraire, son retour en tout début mars avait de quoi réjouir l’amateur de polar venant oublier un peu les affres du moment.

“En détention préventive pour vol, Michael Hudson attend sagement son procès en dévorant les livres que lui recommande Anna, la bibliothécaire de la prison. Et puis un jour, il se retrouve dehors, libre comme l’air.

Enfin, pas tout à fait… Phil Ornazian, qui l’a fait sortir de détention, n’est pas aussi net qu’il y paraît. En plus d’arrêter les maquereaux, trafiquants et autres néonazis locaux, il a pour habitude de leur soutirer de fortes sommes, et c’est tout naturellement qu’il pense à Michael pour lui servir de chauffeur lors de ses expéditions.

Michael, qui a retrouvé un emploi stable dans une Washington transformée, acceptera-t-il l’offre d’Ornazian?”

Il l’acceptera bien sûr et ce n’est pas un grand mystère sinon pas de polar… Si vous aimez Pelecanos, vous n’avez pas besoin de lire ces quelques lignes, vous succomberez et c’est normal. L’auteur sait écrire, vous le savez bien et vous l’avez sûrement suivi aussi dans son travail de scénariste aux côtés de David Simon pour les grandes séries que sont “The Wire”, “Treme” et la plus récente “The Deuce”. Par contre, si vous voulez découvrir George Pelecanos, débutez plutôt par le D.C. Quartet inauguré par un somptueux “Un nommé Peter Karras”, sommet en matière de polar et réflexion sur le sens de l’honneur et de l’amitié.

“A peine libéré” n’est pas du même niveau, c’est certain mais un Pelecanos pas totalement abouti est néanmoins très largement au dessus de la moyenne des sorties. En fait, s’il s’agit d’un roman indépendant, on regrettera amèrement que l’auteur abandonne si rapidement les  beaux personnages que sont Anna la bibliothécaire et Michaël Hudson. Si c’est le début d’une série, alors, oui, ce roman est une très jolie introduction. A voir! Les romans de Pelecanos ont toujours une grande coloration sociale et celui-ci forcément ne fait pas exception. Pelecanos connaît sa ville, son évolution, les gens et par le biais de ses intrigues met le doigt sur certains problèmes de la société américaine. Ici, certains personnages franchissent la ligne blanche pour tenter d’assurer un avenir décent à leur famille et payer les études des mômes. 

Ce roman permet aussi assurément une ouverture vers un public plus large peu adepte des polars d’investigation grâce à un très bel hommage à certains grands romans de la littérature noire ricaine : Robicheaux de Burke, “des souris et des hommes” de Steinbeck, “Sale temps pour les braves “ de Don Carpenter et “Plein Nord” de Willy Vlautin qui sera pour beaucoup (un peu trop…) dans la rédemption d’un des personnages principaux. Que des pointures ! les histoires de gens qui se battent pour sortir de la merde, des histoires américaines…

Et même si les scènes d’action sont un peu répétitives, et même si certains dialogues ne sont pas très crédibles au moment où ils se produisent, Pelecanos connaît les gens, sait si bien les raconter, c’est très professionnel jusque dans les références musicales hyper pointues en rock indé inconnu comme en rap le plus confidentiel. Enfin et surtout peut-être, les romans de George Pelecanos contiennent toujours un beau message, toujours une main tendue.

Solide.

Clete.

CE GROS ENFOIRÉ DE PANGOLIN.

Vous avez remarqué que nous vivons un truc inédit et très méchant. Conséquence, une des moindres je le concède, plus de nouveautés à se mettre sous la dent. Il nous reste des bouquins reçus depuis longtemps mais si on ne les a pas proposés en début d’année, c’est peut être qu’ils n’étaient pas réellement pour nous ou pour les gens qui nous font l’honneur et le plaisir de nous suivre. 

Les éditeurs ont fait une croix sur le mois d’avril et ont reporté les sorties en mai et juin voire pour certains jusqu’à janvier 2021. On a plusieurs de ces nouveautés mais quel intérêt de vous en parler maintenant. Voyons le verre à moitié plein, c’est toujours plus rassurant! Pour Nyctalopes, mai et juin, traditionnellement, ressemblent souvent à un grand désert et cette année, cela devrait être beaucoup plus Rock’n’Roll.

Aussi on va fermer pour le restant du mois d’avril où il ne faut pas se découvrir d’un fil ou surtout d’un masque… Personnellement, conscient de mon inutilité actuelle, je vais pouvoir passer du temps à d’autres activités qui me titillent depuis longtemps.

On ne vous oublie pas, on espère vous retrouver en forme prochainement. Des pensées bien sûr pour ceux qui souffrent, pour ceux qui soignent au péril de leur vie et pour ceux qui font tourner le pays dans des conditions scandaleuses, sans protection.

Vraiment un bel enculé le pangolin mais ce n’est pas la pire ordure du moment.

Take care!

Clete.

L’OBSCUR de Philippe Testa / Editions Hélice Hélas.

A Lausanne, dans un avenir proche, peut-être plus proche qu’on ne le croit, l’ultralibéralisme est à son apogée, à son pic… Le travail et les loisirs sont organisés pour permettre un rendement optimal. Les anglicismes et néologismes sont nombreux et font partie d’une langue particulièrement étudiée par les élites pour faire croire aux esclaves du capitalisme qu’ils sont partie intégrante de la réussite de l’entreprise, qu’on les associe au succès sans toutefois les rémunérer de leur peine. Non, on les garde s’ils font le taf, sinon, on les requalifie, terme nettement moins violent que de de les licencier. On parle de “co-workers”, de “socials”, de “days off”, de “Global Screen”, de « coach médical », bienvenue dans le monde du micro-management à l’américaine avec ces « friday wear » et autres putasseries. Evidemment, ces termes ont déjà sûrement titillé vos oreilles, ce discours qui endort, qui rassure, qui donne une impression de bienveillance, qui permet surtout aux “Happy Few” et “Winners” d’empocher le magot et d’aller s’installer dans des citadelles surprotégées ou dans des endroits encore idylliques et secrets de la planète, vous l’avez déjà entrevu, non?

Seule une minorité profite, la théorie du ruissellement vaste funèbre et fumeuse fumisterie libérale… La colère des exclus en Europe et partout dans le monde monte et des années de résistance pacifique n’ayant rien donné, les mouvements altermondialistes, écologistes durcissent le ton, se radicalisent et deviennent aussi ignobles que le monstre qu’il veulent abattre. Dans ce décor qui ressemble à s’y méprendre au nôtre, juste un petit peu poussé, avancé de peut-être une ou deux décennies, nous suivons un narrateur employé dans une entreprise et qui vit un peu dans sa bulle, un peu “autre”.

Et puis dans un monde où sévissent des virus de plus en plus meurtriers et tordus et des tempêtes apocalyptiques à répétition, commencent des coupures d’électricité. Au début, brèves et qu’on pense locales alors qu’en fait elles s’abattent sur de grandes parties de l’Europe, elles deviennent plus longues, plus fréquentes jusqu’au blackout général et le chaos…

“ l’obscur” n’est pas le roman le plus tapageur du genre, son énorme force vient de l’évocation d’une apocalypse qui est tout à fait crédible, déjà signalée comme une très possible éventualité par les plus grands observateurs, tout comme le risque d’une pandémie mondiale d’ailleurs, sans commentaire… Le décor est très proche de ce que nous connaissons et Philippe Testa montre efficacement ce que deviendrait notre société moderne si policée le jour du désastre.

 Alors, ce n’est peut-être pas le moment idéal pour lire ce roman, le traumatisme est déjà suffisamment présent chez tous. Mais d’un autre côté, si vous voulez prévoir la suite éventuelle de nos tourments, la prochaine torgnole, ce roman est captivant, sérieux, crédible et particulièrement dur avec l’espèce humaine. Le discours est très marquant et montre que, finalement, ce sont les individus un peu ou beaucoup à la marge qui s’en sortent le mieux en enfer. Alors, soyez fiers de votre différence, cultivez-la, fuyez le “mainstream ».

Salutaire !

Clete.

HOT SPOT de Charles Williams / Totem de Gallmeister.

The Hot Spot

Traduction: Laura Derajinski.

Madox, un peu glandeur, un peu branleur, la trentaine est sur la route. Dans un bled du Texas, on lui propose un emploi de vendeur de bagnoles d’occasion qu’il accepte, sans le sou. Et ce trou du cul du monde va lui occasionner de belles et de très moches surprises très rapidement: une banque très vulnérable, une jeune collègue dont il tombe amoureux au premier regard et l’épouse nymphomane et alcoolique de son patron. La chair est faible… il succombe aux deux tentations tout en élaborant un plan pour dévaliser la banque. Il va réussir son coup, planquer le magot avant de pouvoir filer avec son aimée et bim ! Les ennuis commencent… des flics nettement moins bêtes qu’il ne pensait et puis des casseroles qui arrivent, une vraie batterie de cuisine de chantages bien élaborés et méchamment strangulants que vous découvrirez aussi horrifié que lui.

Alors, résumé de la sorte, on se dit qu’on ne peut pas faire plus cliché et vous avez entièrement raison. On est dans la carte postale d’une certaine Amérique des années 50. Des Marylin très dangereuses, des machos ayant oublié qu’ils ne sont pas des cowboys, des diners et drive-in, des cinémas en plein air, des V8, des bastons et le dieu dollar, objet de toutes les convoitises avant d’être supplanté quelques décennies plus tard par la meth et autres cames dans ce type de romans, qui attend dans ses temples banques. 

Mais c’est une carte postale fidèle car le roman a été écrit en 53 par une des grandes plumes de l’âge d’or du roman noir américain. Charles Williams m’a toujours séduit, dans des styles très différents mais toujours avec le même talent depuis la lecture, il y a bien longtemps, de “ Fantasia chez les ploucs” ressorti récemment dans la même collection sous le titre “le bikini de diamants »  et de sa suite “Aux urnes les ploucs”, magouilles rurales réjouissantes de l’oncle Sagamore racontées par Billy un neveu faussement naïf. On est ici très loin de ce régal burlesque, c’est beaucoup plus brut, plus dur même si certaines répliques tuent et ont dû inspirer des héritiers comme Elmore Leonard. Le roman offre aussi un éclairage sur les mentalités de l’époque concernant la place des femmes notamment.

La tension, très perceptible d’emblée, monte en un crescendo implacable, sans pitié, et si Madox n’est pas un type très fréquentable, il est néanmoins très affaibli par son état dinguement amoureux et devient presque attachant. Mais, c’est du pur jus, 100% noir et Madox boira le calice jusqu’à la lie pour le grand bonheur de l’amateur qui trouvera ici tout ce qu’il est venu chercher et même beaucoup plus.

Impeccable !

Clete.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

FEU POUR FEU de Leye Adenle / Métailié Noir.

When Trouble Sleeps

Traduction: David Fauquemberg

Au moment où on apprend la mise en confinement de la ville de Lagos, venez découvrir les entrailles cauchemardesques de la capitale nigériane et imaginer le carnage que le Covid 19 va bien pouvoir perpétrer dans cette mégapole du tiers-monde. Suivez Leye Adenle… si vous l’osez.

“À Lagos, paradis des embouteillages, un jet privé s’écrase sur une résidence dans le quartier des vieilles fortunes avec à son bord le principal candidat au poste de gouverneur. Aussitôt, on lui trouve un remplaçant, assuré d’être élu : chief Ojo.

La séduisante Amaka, l’avocate des femmes, se révolte : chief Ojo est son ennemi juré, un salaud fini, avec un goût prononcé pour les très jeunes filles et quelques cadavres dans le placard. Elle a les moyens de le faire tomber. Et assez d’astuce pour jouer avec des filous et, malgré les pièges mortels, retourner contre eux leurs propres stratagèmes.”

“ Feu pour feu” est de le deuxième roman de l’auteur nigérian Leye Adenle à mettre en vedette la ville de Lagos et surtout son héroïne Amaka, jeune avocate qui n’a pas froid aux yeux et menant un combat bien inégal contre une élite au pouvoir qui prend les femmes pour des jouets qu’on peut utiliser  à l’envi et qu’on peut casser quand elles ne nous séduisent plus. S’il s’agit bien ici de la suite du terrible “Lagos lady”, nul besoin de l’avoir lu pour entamer celui-ci.

Signalons quand même que “Lagos lady” provoquait un choc effroyable que j’ai moins ressenti dans cette suite néanmoins très violente et raisonnablement addictive, commencez peut-être donc par le premier qu’on trouve (que vous trouverez dans un futur proche) en librairie. Bon, ceci dit, vous risquez d’être bien ébranlé par la vision offerte de l’univers nigérian par Adenle, toujours aussi performant pour décrire la barbarie, les différentes inégalités: riches pauvres (et cela veut vraiment dire quelque chose d’être pauvre dans cette partie du globe) et hommes femmes.

Dans le premier tome, l’enfer était vécu par un journaliste anglais et on se trouvait comme lui dans la position du candide, soufflé par l’horreur qu’il voyait, qu’il vivait. Ce personnage manque dans cette deuxième partie qui devient une pure affaire nigériane dans une période particulièrement trouble des élections truquées, cela va quasiment de soi, pour le poste de gouverneur de la ville. Tous les coups sont permis et au milieu brille Amaka, très beau personnage. Moins d’effet de surprise sans conteste mais l’effroi, la qualité d’écriture, le rythme infernal, l’exotisme, l’humour très noir sont toujours bien au rendez-vous.

Percutant!

Clete.

PS: Encore une destination à éviter, ne jamais mettre les pieds à Lagos.


LA MAUVAISE HERBE d’Agustin Martinez / Actes Noirs Actes sud.

La mala hierba

Traduction: Amandine Py

Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d’Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d’avoir abandonné ses amis pour venir s’enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.

Dans un décor de Far West andalou – chaleur écrasante, bottes d’herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s’infiltre dans le moindre interstice –, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.

Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d’un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.”

Avertissement: Actes Noirs, une collection de qualité dont les couvertures foutent quand même souvent les jetons sur le contenu. Ne surtout pas s’y arrêter. 

Deuxième roman d’Agustin Martinez, succédant à “Monteperdido” paru en 2017, “la mauvaise herbe” est catalogué comme un thriller. Et pourtant cette deuxième réalisation est d’une ampleur et d’une ambition bien plus universelle que le thriller moyen (pas trop notre tasse de thé). Souvent dans un thriller “mainstream” un thème principal est traité et d’autres plus ou moins survolés, priorité étant donné fréquemment à l’action, à l’urgence. Ici, par contre, plusieurs thèmes sont traités de concert de manière particulièrement pointue que ce soient les rapports familiaux, l’adolescence,  le déclin du couple, la récession économique d’une famille, l’appauvrissement de l’espace rural et des zones périphériques, les vices des hommes, l’économie de la misère… contribuant à rendre ce roman très prenant de la première à la dernière page dans une ambiance poisseuse, malsaine, glauque, sale, particulièrement perverse et immensément toxique.

Il est lourd pour un thriller, il fait ses quatre cent pages ce bouquin, et c’est chez Actes Noirs / Actes sud, c’est écrit serré, serré. Pas comme chez certains que je ne citerai pas qui semblent éditer pour malvoyants avec grosse police et très aéré dans la composition pour donner un certaine consistance à un écrit un peu léger. C’est du lourd ici, il y a bien suspense mais il n’y a pas, loin s’en faut, le feu à la baraque non plus, L’histoire est particulièrement originale et le temps est pris pour préparer, décrire le drame horrible, l’armageddon d’une famille.

Le dernier quart, par contre, ménage de sérieux rebondissements succédant à de longues périodes d’errance du lecteur qui, un moment, n’a plus aucune certitude sur les agissements de Jacobo, d’Irène et de leur fille Miriam se faisant l’avocat puis le procureur de chacun avec la même infortune finalement. Le roman raconte deux époques, l’avant tuerie et l’après et Agustin Martinez manie le suspense dans sa narration avec beaucoup de talent, bousculant, trompant, abusant savamment et salement le lecteur avant de le flinguer dans un final particulièrement frappant, éprouvant et source de multiples réflexions post-lecture.

Assurément et de très loin le meilleur polar lu depuis un certain moment. Un roman particulièrement puissant qui marque, une terrible tragédie familiale et une belle plume hispanique qu’il faut absolument suivre.

Clumpidos !

Clete.

PS: en fait c’est terrible et beau comme du Migala, talentueux Espagnols eux aussi et en écoute en dessous.

DÉVORER LES TÉNÈBRES. Enquête sur la disparue de Tokyo de Richard Lloyd Parry / Sonatine

People Who Eat Darkness

Traduction : Paul Simon Bouffartigue

A côté des polars et des romans noirs, Nyctalopes réserve aussi des chroniques aux récits et enquêtes journalistiques en prise avec le monde criminel. La noirceur et l’intensité de certains n’ont rien à envier à ces larrons. C’est exactement le cas pour Dévorer les ténèbres écrit par le journaliste britannique Richard Lloyd Parry qui s’est passionné pour une sordide affaire criminelle.

Lucie Blackman est grande, blonde et sévèrement endettée. En 2000, l’été de ses vingt et un ans, cette jeune Anglaise travaille dans un bar à hôtesses de Roppongi – quartier chaud de Tokyo – lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces. Ses parents lancent alors une vaste campagne de mobilisation pour la retrouver. Bien vite, l’enquête des autorités japonaises devient sujette à caution : veut-on vraiment savoir ce qui s’est passé ?

10 années, c’est le temps qu’il aura fallu à Richard Lloyd Parry pour suivre l’enquête, ses rebondissements et turpitudes et s’approcher au plus près des membres d’une famille anglaise ordinaire (au moins jusqu’à cette affaire) ainsi que de protagonistes divers de la police, de la justice, des médias et des sciences sociales du Japon. 10 années également pour accumuler le matériau de son livre et le publier.

En restant factuel et fouillé, sans donner l’apparence de dramatiser alors qu’il nous tient en haleine, Richard lloyd Paris réussit un travail journalistique d’une envergure peu commune.  De même que Jake Adelstein nous faisait découvrir le crime organisé avec Tokyo Vice, Parris nous fait passer derrière les façades en apparence mornes du quartier rouge tokyoïte. Et c’est passionnant. 

Le décalage, voire le gouffre, entre un être tel qu’il est perçu par ses proches ou le public et son intimité véritable, entre deux pratiques de la police et de la justice, entre deux cultures constitue le cœur de ce drame. C’est d’ailleurs la ténacité seule de la famille qui a, au début, permis de secouer l’inertie de la police japonaise face au sort d’une simple « entraîneuse ». Richard Lloyd Parry se penche sur l’affaire qu’il ne lâchera plus quand il découvre la personnalité de son père sur les écrans. Qui est cet homme dont le comportement ne reproduit en rien les attitudes d’un père éploré ? Qui est sa fille ?

Lucie Blackman est une jeune femme britannique non dénuée de complexité. Séduisante et peu sûre d’elle. Travailleuse et dépensière. La tête sur les épaules dans son pays et pleine d’illusions sur son métier d’hôtesse étrangère au Japon. Pour elle, il ne s’agit nullement de prostitution (il n’y a pas rapport sexuel en jeu) : il suffit de bavarder avec des hommes japonais, de leur tenir compagnie en buvant des verres dans des clubs. Parfois, un extra est possible : un de ces hommes l’invite à déjeuner ou à dîner à l’extérieur, à ses frais et rémunérer son club « d’attache » fait partie des frais. Il y a un classement chez les filles, celles qui n’ont pas d’invitations extérieures régulières ne sont pas regardées de la même façon. Des dizaines de femmes occidentales pratiquent cette activité dans le seul quartier de Roppongi. Mais dans la société extrêmement codée du Japon, une hôtesse se place aux frontières floues du « monde de l’eau », la prostitution. Des clients tout bien élevés qu’ils soient fantasment sur l’idée de relations charnelles avec une Occidentale. Parmi ceux-là, il y a un certain Obara, un authentique pervers, violeur en série, qui depuis son plus jeune âge s’est construit un personnage d’homme d’affaires à succès,  mais d’une terrifiante solitude affective et morale. 

Soupçonné, l’homme, très intelligent, va mettre au défi une police japonaise peu rompue à élucider ce genre de crimes sexuels. La société nippone est une des plus sûres au monde. N’importe quel pays occidental explose au niveau statistique le Japon pour ce qui concerne meurtres, assassinats, viols. De plus l’institution oscille entre archaïsme et modernité. Une fois arrêté, les pratiques judiciaires locales continuent à faire naître le désarroi chez la famille et le public occidental qui suit l’affaire. Obara se fait un malin plaisir à tirer toutes les ficelles qu’il peut. Se taire ou nier, par exemple, ce qui ébranle tout un système où les aveux sont plus importants que les preuves. Ses gros moyens financiers lui permettent des manœuvres surprenantes, voire inquiétantes quand on est aussi proche de l’affaire que le journaliste. Parris ne se fait non plus que des amis en égratignant police et justice japonaises.

Le plus étonnant dans ce récit dense concerne la famille de Lucie dont l’auteur devient un proche. Les portraits de la mère, du père, (séparés et en mauvais terme), de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’horreur, sont des approches psychologiques perforantes d’une famille complexe et déjà très mal en point. Sous nos yeux éberlués, elle va finir de se disloquer complètement avec la disparition et la mort de Lucie.

Un récit qui agrippe pour une immersion dans un Japon qui n’incite pas à la sérénité. 

Paotrsaout


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