« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »
« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.
Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.
Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.
Il s’agit d’un véritable roman noir, violent, dérangeant parfois, et avec un engagement féministe fort.
L’histoire : dix femmes sont retenues prisonnières au milieu du bush australien dans un complexe de plusieurs bâtiments entourés d’une clôture électrique infranchissable.
Pourquoi sont-elles prisonnières, qui les a menées là ? Ces questions n’ont en fait, pas une importance primordiale, l’auteur nous laisse dans le flou de façon à nous immerger totalement dans la captivité. Nous vivons avec ces femmes, nous nous sentons sales, nous ressentons leurs douleurs.
On en apprend toutefois un peu plus sur leurs histoires au fil des pages Elles ont toutes un point commun : avoir fait la une des journaux pour des scandales sexuels. Fautives ou victimes, la société a pris fait et cause pour les hommes et les a condamnées, elles sont sous leur domination : leurs pères, leurs frères, leurs amants, leurs geôliers. Ce sont eux qui ont le pouvoir et qui se servent de celui-ci pour avilir les femmes. Ces dernières en viennent à ressentir de la haine envers leurs propres corps, ce dernier étant la cause de leurs souffrances .
« Comme si les femmes en étaient elle-même la cause comme si les filles en vertu de la nature des choses s’étaient fait cela toutes seules ».
Sur ces dix femmes, on en suit véritablement deux : Yolanda et Verla. Ces dernières ont subi elles aussi leur emprisonnement, en accordant leur confiance aux mauvaises personnes, mais ce sont des femmes fortes, au caractère bien marqué et qui dès le début ne veulent pas baisser la tête sans rien dire.
La captivité, la faim, l’ennui va faire se retourner la situation : les femmes vont montrer leurs forces, elles vont reprendre en main leurs destins.
Par une forme de solidarité, de compréhension muette, elles vont montrer aux hommes qu’elles peuvent faire des choix, redresser les épaules, réorganiser leurs vies pour survivre. Car au bout du compte une seule chose compte : la survie dans un monde hostile quand les cartes distribuées au départ ne vous sont pas favorables. Elles sont nées femmes, jolies, désirables, tous les attributs qui les prédestinaient à subir l’oppression d’un monde fait par et pour les hommes. Leurs corps ne sont pas un atout, mais quand celui-ci retrouve un côté animal du fait de la prison (perte de poids, poils, peau disgracieuse…), le mental reprend le dessus, elles ne sont pas plus faibles que les autres, elles doivent montrer au sexe masculin qu’elles peuvent elles aussi décider et vivre comme bon leur semble.
L’écriture de Charlotte Wood est noire, glaçante, vous vivez la captivité au fil des pages, vous ressentez la douleur, la saleté, la servitude. Certes l’auteur ne répond pas à toutes les questions que l’on peut se poser sur l’histoire mais la force du roman est là : l’histoire en elle-même passe au second plan pour privilégier les sentiments, la souffrance des femmes, c’est un grand roman noir.
Dans les médias, tous genres confondus, on entend de plus en plus parler des animaux destinés à l’exploitation intensive et à la consommation, de leur conscience et surtout des conditions d’abattages, vidéo à l’appui. Mais qu’en est-il des ouvriers ? Personne ne pense ou ose imaginer les conditions dans lesquelles ils travaillent. Parler des conditions de travail des ouvriers d’abattoir, c’est ce que fait Timothée Demeiller avec son second roman : Jusqu’à la bête.
Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Une vie à la chaîne parmi tant d’autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes. Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d’accélérer… Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d’amour avec Laëtitia, saisonnière à l’abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l’irréparable.
Jusqu’à la bête est un roman puissant, violent, qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Le langage est acéré, les mots se suivent, presque listés et la ponctuation rythme la lecture comme les clacs des machines rythment le travail à l’abattoir. Finalement on en viendrait presque à devoir le lire à haute voix, c’est la que le texte prend une dimension théâtrale, que la voix d’Erwan se fasse entendre par tous, que les gens prennent conscience de la misère et de la pénibilité de ce travail.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. A travers la voix d’Erwan, l’auteur nous fait découvrir ce que nous refusons d’imaginer, des ouvriers qui travaillent dans un milieu aseptisé et blanc, qui devient en quelques instants un gigantesque bain de sang poisseux.
Les animaux sont tués à la chaîne et le plus rapidement possible pour respecter les délais de commandes du Macdo du coin, du Super U, par des ouvriers que les années de travail ont presque déshumanisé et que les patrons méprisent. La mort, omniprésente, ne compte plus. Elle fait presque partie d’eux. Mais peu importe, la mort reste insupportable et il faut savoir oublier alors certains lancent des blagues, d’autres fument des joints ; Erwan, lui, pense à son amour de jeunesse, Laetitia, sa bouée de sauvetage. Un deuil amoureux qu’il n’a pas réussi à faire. Et dans sa fuite, l’abattoir le rattrape toujours. Erwan devient paranoïaque, persuadé que son corps sent la mort, et durant ses vacances, ses jours de congés, il ne parvient plus à oublier l’usine avec les machines, le sang, l’odeur et le froid. Au fil de la lecture, Erwan donne l’impression de devenir une carcasse. Jusqu’au jour, où à nouveau il est rappelé à l’ordre, ce jour où tout basculera pour lui.
Jusqu’à la bête est un roman assourdissant, à mettre entre toutes les mains et surtout qui permet de ne pas oublier ces ouvriers qui découpent et mettent en barquettes la viande que nous trouvons dans les supermarchés.
Des milieux et des êtres de mondes étrangers, parallèles, se croisent, se confondant dans un pêché capital que pourrait être le mercantilisme. Des activités obscures derrière les tentures sombres plongent des acteurs dans la légitimité respective de leur fonction et leur parcours de vie. Face à l’absence de scrupules d’une part et les tentatives moralisatrices d’autre part, on plonge dans notre monde aux contours abscons et à des vérités que l’on ne saurait voir !
« Dans les quartiers Nord de Paris, des enfants roms disparaissent. Un ex-médecin légiste égaré dans l’humanitaire quémande de l’aide auprès d’un ancien collègue, capitaine de la PJ. Celui-ci accepte, à contrecœur, de s’engager dans une affaire aux ramifications inattendues. Entre des négociants maghrébins associés à un groupe mafieux russe, un photographe au talent discutable, une clinique privée réservée à une clientèle richissime, des interventions parallèles de la DGSI et Marjiana, la jolie Rom au charme déroutant, le capitaine Alain Dormeuil, réchappé d’un univers de violence et en convalescence d’amours malheureuses, finira par réaliser que Machiavel avait raison : « Il ne faut jamais faire le mal à demi… »
Sur une trame et une construction à plusieurs entrées initiales on rentre dans ce roman noir à tous les étages. Puis les chemins se croisent, prennent une direction commune, pour nous révéler des accointances, des liaisons dangereuses entre institutions dont les vitrines sont rutilantes mais masquent une arrière cour nauséabonde. Il semble toujours y avoir un pas de porte propre, voire scintillant, mais l’énergie vicieuse des hommes décide bien souvent de pervertir le tableau.
La thématique centrale du trafic d’organes pose aussi le problème éthique, déontologique, dans un même temps, de la lutte de classes. Car le propos de Lionel Fintoni reste, en exergue, de montrer et de démontrer que nos sociétés présentent plusieurs faces. Et parmi celles-ci il y en a des sombres, des très sombres. Ne nous laissons pas bercer par tant d’illusions pourrait être aussi la morale de son conte cruel et ouvrons les paupières en grand, grattons le vernis du clinquant en tentant de résoudre les énigmes de notre temps.
J’ai retrouvé en filigrane des points communs avec les ouvrages de Gianni Pirozzi tel Sara la Noire ou Romicide autant dans le discours que dans la plume. Et c’est avec un attachement certain pour les personnages croqués par Fintoni que l’on progresse dans ce marigot urbain. Ils ont cette naturelle complémentarité, ce côté cliché pour certains mais qui confère à l’ensemble une humanité riche et des sentiments de lecture empreints d’alacrité. Il n’y a donc pas de choses nouvelles dans cet écrit mais force est de constater que l’on s’y attache par le traitement des thématiques et les faiblesses humaines des protagonistes.
Le critère du roman noir le plus définitif n’est- il pas la question que l’on peut, légitimement, se poser : est-ce un roman ?
Au même titre que les rencontres de Pétrarque et afin de planter le décor du récit j’aimerai définir les termes du titre.
Ce que l’on nomme « Hillbilly » est communément un stéréotype sociologique concernant principalement certains habitants des Appalaches avec cette notion de ruralité, d’inculture, globalement transcrit par « péquenaud ». Il s’est ensuite généralisé en amendant la situation géographique.
L’élégie est une plainte chagrine, lamentation, situation de désespoir généralement provoquée par un chagrin d’amour, une séparation.
L’auteur nous emmène donc dans sa vie parée de ses racines, attaché à ses aïeuls et marqué par les stigmates de sa région natale et ses ramifications historiques, économiques, industrielles qui tissent une trame saisissante de la société américaine ayant basculé dans le « Trumpisme ».
« Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter.Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces « petits Blancs » du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump. Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Élégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? »
Les éditions du Globe nous ont habitués à nous narrer ces tranches de vie, ces peintures de la société américaine avec cet éclairage saisissant sur cette puissance et ses travers. J’en veux cette étude sociologique forte de Sudhir Venkatesh « Trafics » au cœur de New-York nous décrivant de l’intérieur l’économie de la poudre blanche.
Là, pour « Hillbilly Elégie », l’on pourrait affirmer que l’on est aux antipodes du précédent livre cité. On se trouve dans une description avisée, clairvoyante, magnanime d’une société ancrée sur ses préceptes réducteurs. Le récit objecte le profond enracinement dans son histoire et les tuteurs la jalonnant. Il ne renie rien, bien au contraire, il s’appuie sur ses forces puisées dans un mode de vie d’une communauté connotée par ses travers, par des caricatures, par des raccourcis objectant l’essence de mots tels que famille, fraternité, apprentissage. Entre Ohio et Kentucky, la trajectoire et le modelage d’un citoyen se nourrissant tant de ses erreurs, que celles de ses aïeuls, se dirigeant vers une lumière tour à tour blafarde puis éclairant son avenir.
L’ouvrage se divise en deux composantes : les histoires familiales que VANCE raconte et les questions qu’il soulève. La principale probablement est : « Combien devrait-il tenir ses parents responsables de leurs propres malheurs ? » Ce qu’il écrit c’est le désespoir. Que les Etats-Unis prêchent ou pas le discours avancé par l’auteur révèle une confrontation frontale sur un sujet tabou. Sa critique, cadrée, avance que ce n’est pas dans la fumisterie que la culture se délite mais comme traduit par le psychologue Martin Seligman « l’impuissance éprouvée » sur les fondements d’une adversité exagérée et que le fatalisme est porté tel une religion.
D. Vance marque nettement le rapport entre racines et évolution dans la société sans oblitérer d’un rêve américain malgré des handicaps manifestes. Il explicite, alors, à sa manière, la dérive d’une population vers une politique en cherchant à ne plus mettre l’humain au centre de la cité. L’émotion des lignes est intense et la peinture voulue reste confondante d’une société déliquescente sans omettre d’en souligner son potentiel unique dans sa pluralité, ses acquis, son histoire.
Ce qu’il advint de ces familles agrestes durant le premier conflit armé dans la partie occidentale du Massif central en la commune de St-Paul-de-Salers est évoqué dans ce récit pierre de silex. Les ravages des actions belliqueuses des hommes ont des répercussions mêmes dans des zones isolées, peuplées de terriens ancrés dans une certaine philosophie taiseuse et le rustique se conjugue avec un intangible quotidien. C’est cet équilibre qui est remis en cause, remis en cause par cette guerre monstrueuse, remis en cause par l’insertion de deux femmes troublant cette monotonie.
« Au pied du Puy-Violent dans le cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants: même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage: une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes. »
Il ne se trouvera des sols assez sauvages et barbares pour éprouver si la matière de la création peut-être façonnée selon la volonté de l’homme ou si le cœur humain n’est qu’une autre sorte de glaise. Franck Bouysse aime à façonner le mot, le verbe. Il cherche à imager l’expression avec sa part de naturalisme et son attachement semble aussi solide envers notre terre nourricière que les hommes qui la peuplent. Le film sépia se déroule devant notre regard par sa plume reconnaissable. Et dans cette rudesse, cette âpreté, il tente et réussit à nous faire apercevoir le soleil, sa lumière qui guide et réchauffe les cœurs. Car dans ceux-ci il y a des tempêtes, le bouillonnement des émois, les bourgeons de sentiments incandescents. Son style, son écriture nous permettent d’entendre la mélodie d’un oiseau à la cime d’un arbre jamais planté. Le récit, comme les précédents, est réduit comme un écorché anatomique. On révèle que le visuel, on trace temporairement des lignes de vie qui sont fortes et burinées par le contexte historique et géographique.
Mais j’ai ressenti que l’auteur en gardait sous le godillot et refrénait son envie de développer le conte noir, à dessein probablement, mais sous ce « tricot » littéraire on sent, JE sens que l’on pourrait être face à un roman plus ample, allant au bout de son message. Le plaisir reste bel est bien là car la faculté de Franck Bouysse de vous embarquer dans son écriture, tel un Julien Gracq, surpasse le reste. Un grand livre est une livre écrit et non pas une belle histoire….
Le plomb du Cantal narré par un expressionniste brillant des mots !
A l’heure où vous lirez cette petite chronique, j’aurai accompli ma trente et une unième rentrée scolaire. Bon, ce n’est pas votre problème et je le signale en préambule uniquement pour indiquer que mon expérience du milieu me permet d’envisager la justesse ou pas d’un roman traitant de la vie d’une jeune professeure des écoles durant une année scolaire sans être ébranlé par l’émotion qui pourrait gagner certains lecteurs à la suite de pages difficiles, de témoignages issus d’un monde si proche de chacun mais tellement étranger pour beaucoup qui pensent encore que le métier de prof est un bon plan pour les vacances et pour la durée de la semaine de travail. Ceux qui se lancent dans la carrière avec ces plans sont forcément malheureux et souffrent évidemment un martyr les faisant bousiller de nombreux élèves surtout ceux cabossés par leur environnement familial et social s’ils n’abandonnent pas rapidement. L’égalité des chances brandie tel un étendard à chaque nouvelle réforme à chaque nouveau ministre fait doucement marrer les profs de ces écoles sinistrées dans les quartiers ghettos des grandes villes ou abandonnées sans moyens dans les zones rurales oubliées.
« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »
« Les attachants » est un roman qui rend compte d’une année scolaire d’Emma, jeune professeure des écoles qui obtient, après plusieurs années de postes fractionnés dans diverses écoles aux sociologies variées, à des niveaux différents, dans des zones géographiques souvent éloignées les unes des autres dans la région toulousaine. On pourrait être n’importe où ailleurs en métropole, dans une autre ZEP (zone d’éducation prioritaire), abréviation faisant trembler le débutant comme le praticien beaucoup plus chevronné. Centré principalement sur la relation d’Emma avec son groupe de fracassés, de dézingués, on aurait pu craindre une niaiserie faisant basculer dans l’apitoiement ou un tableau idyllique de la réussite d’une enseignante. Il n’en est rien, ce roman est, très, très juste, absolument pas exagéré dans la succession des catastrophes qui arrivent à ces élèves de CM2, absolument crédible dans les combats désespérés que mène Emma. Les Michel, Caïn, Ryan, Dylan, Kevin dont parle Rachel Corenblit et leurs galères sont légions, premières victimes de la dangerosité de notre époque, de la précarité de leur situation, tristes reflets de la misère, du malaise, de l’aliénation de leurs parents. Les profs qui les ont toute l’année ont bien compris que le discours des politiques, les théories foireuses de l’aménagement des rythmes ou autres conneries à la mode, ne changeront rien au marasme actuel qui gagne les zones où la république n’est plus une vérité mais une idée fumeuse.
Le roman a vraiment valeur de document en signalant plusieurs cas de souffrance psychologique de gamins et puisque le sujet est suffisamment grave, oublions la langue de bois un peu pour juste ajouter que tous les gamins flingués dans leur tête que j’ai pu rencontrer l’étaient par la faute, consciente et inconsciente, de leurs parents, de la vie menée ou subie, résultat du malheur, de la malchance mais aussi très souvent de la connerie. Par l’étude de ces cas, en montrant l’attitude des parents, Rachel Corenbilt appuie là où cela fait mal mais ne s’y cantonne pas évoquant tous les autres acteurs de l’équipes éducative d’une école : la directeur (très beau personnage), les collègues, les psys scolaires, les inspecteurs mais aussi les acteurs discrets et méconnus, oubliés et pourtant si importants pour les élèves et pour les enseignants : les auxiliaires de vie scolaire, les ATSEM, les cantinières et les femmes de ménage.
« Les attachants » évoque aussi les collègues qui sombrent, la désertification du personnel d’aide psychologique de l’Education Nationale, le désarroi des familles, la peur de pénétrer dans l’école de certains parents, institution miroir de leur triste histoire ratée, la rumeur, la calomnie… Elle aurait pu aussi évoquer la disparition des réseaux d’aides spécialisés pour les enfants en difficulté, les médecins scolaires et les psys qui ne peuvent plus répondre à toutes les demandes désespérées, multiples et répétées des écoles, l’énorme différence entre le discours politique et la réalité du terrain, les lycées où enseigner la shoah relève de l’utopie suicidaire, le sentiment d’abandon des profs et la capitulation de certains, ainsi que les zones du pays, la Bretagne en premier, où certaines communes érigent des statues à la gloire de Jean Paul 2 et imposent à leurs enfants de faire 20 km pour être scolarisé dans un lycée public ainsi que les élus qui favorisent effrontément les écoles cathos au détriment de l’école de la République. Et coup de chapeau à ces instits ruraux bretons qui n’attendent pas des annonces ministérielles pour mener un combat juste pour la laïcité, une lutte quotidienne sale et épuisante contre l’hostilité des municipalités et d’une partie de la population et l’indifférence de nos gouvernants.
Mais, et avant tout, même si ce roman est hautement politique et grave par le constat qu’il dresse, il montre aussi les moments qui font que prof est le plus beau métier du monde, ces instants de bonheur intense, rares bien sûr, qui vous obligent à masquer votre émotion galopante parce que là, un gamin vous a fait chavirer en vous offrant un sourire, un regard, un dessin, un travail que vous n’espériez pas, que vous n’imaginiez même pas et ce sera peut-être fugitif, sans suite réelle, mais vous avez connu un vrai moment de grâce.
Lors des récents attentats en France, en voyant le profil et l’âge, je n’ai pu que constater que ces terroristes, je les avais eus en classe, pas eux évidemment mais leurs potes, leurs semblables qui eux n’ont pas sombré. Il est évident que, nous les profs, on a dû rater quelque chose et on le sait bien. Il faudrait que ceux qui nous gouvernent comprennent que ce n’est pas en faisant chanter les enfants le jour de la rentrée ou en les évaluant une énième fois qu’on changera quelque chose. Comme si on ne connaissait pas les raisons du marasme.
Les éditions Mirobole frappent fort pour cette rentrée littéraire et nous donnent du fil à retordre avec cette œuvre folle de Michal Ajvaz, écrivain Tchèque, L’âge d’or.
“À travers un carnet d’exploration fictif, un voyageur revisite en imagination l’île peuplée d’excentriques où il vécut plusieurs années, faisant resurgir un univers de bruissements, d’odeurs et de lumières mouvantes, royaume de l’étrange et du beau dont le joyau le plus envoûtant est un livre labyrinthique que les indigènes complètent ou altèrent au gré de leurs humeurs…
Sur les traces de Michal Ajvaz et de son narrateur nostalgique, le lecteur arpente cette île mystérieuse, royaume de l’insensé et de l’absurde à la géographie vaporeuse, au langage mouvant, au gouvernement improbable, et se perd dans un roman extravagant à la lisière d’un guide touristique devenu fou, au fil d’un imaginaire qui file à bride abattue…”
Comment parler de ce roman ? Question qu’on se pose souvent : un roman adoré est souvent difficile à chroniquer parce qu’il est difficile de mettre des mots (pour ma part) sur ce que nous avons ressenti et ce qui nous a enjoués lors de la lecture.
En plus de notre engouement pour L’âge d’or, ce joyeux bordel ne facilite pas la tâche d’écriture.
Tout commence comme un guide, courts chapitres titrés en fonction des sujets abordés par l’auteur. Rien d’anormal de prime abord. L’auteur nous emmène sur une île dans l’atlantique habitée par un peuple nommé les insulaires. Avec de longues descriptions, Michal Ajvaz va nous dépeindre et nous expliquer le monde dans lequel vivent ces gens ainsi que leur mode de vie.
Et il y a de quoi être étonné !
L’auteur se fait ethnologue et nous décrit ce monde d’une manière si précise que le surréalisme devient presque réel. Il est décrit le mode de vie de ces insulaires dont le travail consiste à extraire de temps en temps des diamants pour le commerce ; leur cuisine étrange ainsi que leur politique qui consiste en l’élection d’un roi ou d’une reine qui ne sert presque à rien, les lois passent par le bouche à oreille et se transforment en cours de chemin.
L’importance des détails apportés par l’auteur fait la force de ce texte mais aussi sa faiblesse. La prose poétique ainsi que les interrogations de l’auteur par rapport à cette île participent au réalisme, et il est difficile de remettre en question l’existence de ce lieu. Pourtant à mesure que les chapitres se suivent nous ressentons un certain ennui qui nous pousse parfois à sauter des passages, à fermer le livre et remettre la lecture au lendemain, où même à abandonner.
Comme s’il s’en doutait Michal Ajvaz se joue de nous en glissant un récit dans le récit narrant une histoire que les insulaires ont écrit dans le seul livre que compte l’île (l’art n’existe pas) : une histoire de princes et princesses, roi et reine aux destins lugubres. A partir de là, on ne peut plus lâcher le roman. Bien évidemment, ce n’est pas sans compter quelques digressions qui détruisent le rythme de l’histoire mais peu importe, nous avons lâché prise depuis longtemps. Pourtant on comprend vite que ces digressions, ces changements de rythme ne sont pas dénués de sens et sont même nécessaires pour une bonne compréhension du roman.
Finalement, si la lecture semble laborieuse au point de se cogner la tête contre les murs, on ressort de cette expérience surréaliste avec l’esprit voyageur. En clair, Michal Ajvaz, qu’il en soit conscient ou non cherche à nous faire comprendre qu’il serait temps, comme les insulaires, de s’affranchir des règles imposées par la société et de se laisser vivre de temps en temps malgré les difficultés du quotidien et la noirceur du monde.
Les auteurs de polars sont-ils des personnes recommandables ? Est-ce leur goût pour le morbide, leur imagination débordante voire même leurs expériences qui les poussent à écrire des histoires de crimes ?
Dans “Ne fais confiance à personne”, Paul Cleave se pose cette question au travers d’un auteur de thriller, Jerry Grey, atteint de la maladie d’Alzheimer. La démence pousse cet homme à avouer des crimes ressemblant étrangement à ses personnages de romans. Mais où est la vérité ? La maladie lui fait confondre la réalité et la fiction, mais lorsque de vrais meurtres de femmes font la une des faits divers, qu’est-ce qui est réel ? La maxime du héros « Ecris ce que tu sais, fais semblant pour le reste » résonne étrangement : sa maladie, Le capitaine A, lui fait-il oublier ses crimes ?
Le roman est écrit avec une alternance entre un chapitre sur la vie présente de Jerry dans un centre de soins, et un chapitre flashback sur sa vie au moment de la découverte de son Alzheimer.
Ces retours en arrière permettent de découvrir le Jerry d’avant, tant qu’il avait encore de longues périodes de lucidité. Ce sont ces chapitres qui construisent le roman et nous font nous attacher à lui. Il habite avec sa femme dans un quartier résidentiel de Christchurch, une maison avec jardin, avec de bonnes relations avec son voisinage.
On aime le personnage principal, on a de l’affection pour lui, qui sombre peu à peu dans la folie, on ressent ses émotions face à sa famille qui ne sait pas comment faire face.
Et en même temps on s’interroge, et s’il commettait réellement ses crimes ? Est-ce réellement un homme bien, un homme que l’on peut aimer, ou est-ce un psychopathe, dont la maladie lui fait tout oublier ? On rit aussi, devant des scènes cocasses que le Capitaine A lui fait faire, et qu’il oublie très vite. Alzheimer fait ressortir le pire en Jerry, il n’a plus aucun filtre, aucun savoir vivre. Nous sommes totalement immergés dans sa vie et dans sa maladie. Toute l’histoire est racontée par lui-même sous forme de cahier de la folie qu’il écrit pour se souvenir.
Les chapitres courts, les phrases sans fioritures facilitent la lecture. On se prend vite au jeu, le roman devenant ainsi un « page-turner », où l’on veut savoir la suite, Jerry a-t-il tué ces femmes, que va-t-il lui arriver ?
Ce thriller, sans révolutionner le genre, vous fait passer un très agréable moment. Son écriture fluide, les scènes oscillant entre humour et noirceur, au ton très caustique vous transporte dans cette ville de Christchurch, dans cette maison de santé et dans la vie de Jerry Grey. Je vous le recommande fortement, c’est une histoire qui tient en haleine, et qui vous permettra de rire et de frémir, que demander de plus à un thriller ?
Nitro Mountain, premier roman de Lee Clay Johnson, Américain originaire de Nashville, est un bouquin qui devrait beaucoup plaire à un certain public qui se pâme à chaque sortie d’un Néo-noir de chez Gallmeister, même pour les plus quelconques, les plus clichés. Avec l’étiquette à la mode, certainement que ce roman connaîtrait un vrai succès mais là, il sort chez Fayard qui semble, comme d’autres, se lancer dans ce type de polars et romans noirs ricains mettant en scène les inévitables parias blancs dans leurs magouilles plus ou moins crapuleuses et on peut se demander s’il n’arrivera pas un peu après la bataille. Bref, « Nitro Mountain » est bien dans la mouvance et il est très agréable à lire dans le genre malgré des maladresses et des imperfections bien rattrapées par une ambiance très agréable où l’extrême noirceur et la perversion qui y sont parfois racontées sont un peu adoucies par l’évocation du quotidien de musiciens malheureux.
« Dans une ancienne région minière des Appalaches ravagée par la pauvreté, l’ombre de Nitro Mountain s’étend sur la cohorte de laissés pour compte, junkies, piliers de comptoir, vauriens et marginaux sublimes qui y vivent. Jones, un musicien bluegrass qui se donne avec son groupe dans des bars glauques, prend sous son aile Leon, un jeune homme paumé qui ne se remet pas de sa rupture avec la séduisante, torturée et bouleversante Jennifer. Celle-ci a eu la mauvaise idée de tomber sous la coupe d’Arnett, un truand psychopathe aussi terrifiant que fascinant, reconnaissable au tatouage Daffy Duck qu’il porte au cou. Quand Turner, ex-flic cinglé à la gâchette facile qui a troqué son arme de service pour une arbalète, se met en tête d’arrêter Arnett, suspecté de meurtre, afin de regagner son insigne, les choses ont déjà commencé à tourner à l’aigre. »
La quatrième de couverture vous donne l’impression d’avoir déjà lu ce bouquin ? Vous l’avez déjà lu sans conteste mais pas dans la version de Lee Clay Johnson qui le place dans l’univers des bars où on joue du bluegrass et où on se bourre la gueule en écoutant de la country. Elmore Leonard avait dit à peu près et beaucoup mieux que moi que si vous écoutiez une chanson country à l’envers, votre chien n’était plus mort, votre voiture n’était plus en panne, vous n’aviez plus perdu votre boulot et votre femme n’était plus partie… Lee Clay Johnson a grandi dans une famille de musiciens de bluegrass et dès la naissance, il a dû baigner dans l’ambiance et il connait la chanson, peut-être un peu trop dans un début de roman qui peut faire craindre le pire parce que si on change juste un chien mort par un bras cassé, tout le reste arrive en un temps record à notre infortuné Leon en début de roman. Leon est une vraie chanson country à lui tout seul mais aventurez-vous un peu dans son univers de musico country dans les bars, les salles de concert médiocres au milieu de péquenots, de doux dingues et de dangereux tarés et vous verrez, le voyage vaut le coup. Une bouteille d’old crow, une Schlitz, Drive by Truckers à dégueuler des enceintes et vous serez bien dans l’ambiance. L’auteur connait visiblement bien ce milieu et sa manière de raconter le destin de ces musiciens maudits en fait vraiment un atout par rapport à certains autres romans du même genre et du même niveau. La musique adoucit les mœurs et les paragraphes consacrés au bluegrass, aux concerts craignos contrebalancent intelligemment certaines scènes violentes ou obscènes ou tout simplement hilarantes. Cela reste néanmoins du Noir et du bien relevé par la présence d’une figure du mal bien dérangée et surtout dérangeante.
Le propos très enlevé, les péripéties bien contées, la tension constante (saloperie de Daffy Duck) et les personnages bien frappés comme les héros malheureux Leon et Jones dont la geste sera contée dans la deuxième partie font de « Nitro Mountain » un roman particulièrement plaisant à lire même si on pourrait reprocher au livre d’être plus vraisemblablement un recueil de deux novellas auxquelles on aura ajouté une petite troisième partie plus dispensable où l’auteur explique les zones d’ombre restantes tout en laissant la porte ouverte à une suite qu’il n’a peut-être jamais envisagée au départ, un final assez superficiel.
« le meuble télé est encombré de bouteilles vides renversées qui font des flaques sur la moquette jonchée de morceaux de verre. Un magnum d’alcool pas cher gît, sans bouchon, sur le canapé. Des cendriers débordent. L’odeur qui règne est celle de toutes les chansons qu’il a chantées jusqu’à maintenant. »
Alors, certains comportements pourront choquer, certains passages pourront révolter voire outrer mais ce genre de came n’est pas faite pour les âmes sensibles, vous ne l’ignorez pas. Et si le roman n’est pas non plus inoubliable, il n’a pas à rougir de la comparaison avec la moyenne de la production du genre et procure un « one shot » particulièrement jouissif.
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