Sur un bord de la Highway 78, non loin de Garrison Oaks, une jeune fille marche couverte de sang. Un poignard d’obsidienne est caché au creux de ses reins. Elle se nomme Carolyn et se présente comme bibliothécaire américaine. Elle parle en fait plus couramment le Palapi, un langage vieux de plus de 60 000 ans ; phénomène plutôt étrange me diriez-vous, mais qui ne semble cependant pas l’émouvoir plus que cela.
Mais qui est vraiment Carolyn, et surtout qui est cet homme qu’elle recherche et appelle « Père »? Un homme tout aussi mystérieux qu’ omniscient. Une figure ténébreuse, qu’on n’évoque qu’avec respect et terreur. Une ombre qui l’a élevée sous une férule de fer et de bronze, elle ainsi que d’autres enfants tout aussi étranges, comme Michael qui parle aux animaux ou Jennifer qui ressuscite les morts…
Difficile d’en dire plus. “La bibliothèque de Mount Char” s’inscrit certainement dans la liste très prisée des livres les plus fous, les plus tordus et les moins prévisibles de cette rentrée littéraire. On voit plus ou moins d’où on part, et encore… A la faveur de l’organisation d’un cambriolage, basse besogne bien terre à terre mettant en scène notre jeune protagoniste, on pense retrouver quelques repères connus dans cette histoire. Vaine illusion ! Le contre-pied ne se fait pas attendre bien longtemps et nous voici de nouveau plongeant dans un maelstrom paranormal.
Toute trace de rationalité évanouie, il paraît pourtant évident qu’il y a un sens à tout ceci. Une trame puissante, occulte et sous-jacente cachée aux yeux des simples mortels que nous sommes. Évidemment, tout doit bien avoir une raison, une explication, même l’existence de cet iceberg avec des jambes nommé Q33 Nord et qui peut potentiellement détruire la race humaine !
Scott Hawkins, informaticien américain jusqu’alors absolument inconnu du grand public, signe là un premier opus digne d’un télescopage dément entre le duo Tarantino/Rodriguez satellisé, un Clive Barker en grand forme ainsi qu’un Garth Ennis façon Preacher. C’est percutant, cru, surréaliste et drôle, absolument insaisissable et viscéralement addictif. Les virages sont à 180°, ça drift sévère et on se demande s’il y a un feu à un moment donné, quelque part sur la piste.
Au delà de cette histoire incroyable, « La bibliothèque de Mount Char » parlera aussi de communication, de l’angoisse née de cette sensation de déphasage avec son environnement que l’on peut ressentir dans sa construction personnelle. De la façon d’être au monde donc, d’y trouver sa place et de nourrir les relations avec l’autre.
Au rang des bémols à apporter à cette partition, on pourra éventuellement relever un finish qui s’étire dans un pathos un peu longuet, mais sinon, globalement on a plutôt l’impression de chevaucher un missile transcontinental.
Un roman fantastique et résolument moderne, qui bouscule/annihile les codes du genre avec une adresse jubilatoire. Scott Hawkins en toute simplicité et en l’espace d’un roman est devenu le nouvel auteur à suivre.
« Tout est brisé « est le second roman de l’auteur américain William Boyle. Merci de ne pas le confondre avec William Boyd « Un Anglais sous les tropiques » ni avec T.C. Boyle « Water music ». Après « Gravesend », chronique d’un quartier de Brooklyn paru l’an dernier chez Rivages, revoici Boyle chez Gallmeister où il a suivi François Guerif qui nous l’avait fait découvrir.
« Tout semble brisé dans la vie d’Erica. Seule avec son vieux père tyrannique tout juste sorti de l’hôpital, elle n’a plus de nouvelles de son fils Jimmy, un jeune homme fragile parti errer à travers le pays sans avoir terminé ses études. Mais voilà qu’après un long silence, Jimmy revient à l’improviste, en piteux état. Erica fera tout pour l’aider, décidée à mieux le comprendre et à rattraper le temps perdu. Mais Jimmy se sent trop mal à l’aise face à sa mère, dans ce quartier de Brooklyn hanté par ses souvenirs ; un profond mal de vivre que ni l’alcool ni les rencontres nocturnes ne parviennent à soulager. Erica, elle, ne veut pas baisser les bras… »
Erica, quinqua est épuisée par la vie et les infortunes successives qu’elle a connues. Après avoir perdu sa mère et son mari récemment, elle se retrouve seule à s’occuper de son vieux père au bout du rouleau. Il lui reste une sœur occupée à autre chose et son fils Jimmy parti au Texas avec des amis et qui va revenir, ayant épuisé tous les canapés qui pouvaient l’accueillir dans le Sud. C’est un retour forcé, non prévu, non désiré…le roman va raconter ce retour à New York et cette confrontation entre la mère et son fils, entre deux générations épuisées par les mauvais coups de la vie, entre deux modes de pensée différents, entre deux mondes séparés par un océan d’incompréhension et surtout de maladresses.
Alors, ce n’est pas un polar, pas un roman noir même si le ton et l’ambiance sont sombres,très moroses. Il ne plaira pas à ceux qui recherchent un polar mais séduira tous ceux qui seront dans la bonne ambiance pour apprécier cette histoire bien malheureuse de gens bien ordinaires. Selon son âge, son histoire, le lecteur pourra très bien s’identifier à Jimmy ou à Erica tant le propos sonne juste, tant la prose de William Boyle bien posée, sans artifices, respire l’authenticité, l’humanité et l’affection de l’auteur pour ses personnages qui vous entraînent aisément dans une lecture « one shot ». Et puis il y a Frank…
Animé par une bande son futée qui accompagne impeccablement l’histoire, Sonic Youth pour l’asphalte newyorkais, Jeff Buckey et Eliott Smith, pour évoquer les destins brisés d’hommes jeunes tourmentés, « Tout est brisé », qui fait évidemment immédiatement penser au « Everything is broken » de Dylan, n’est pas un bon mais un très beau roman qui honore vraiment son auteur.
Touchant et touché.
Wollanup.
PS: le morceau de David Bazan colle parfaitement à l’ambiance du bouquin.
Après les conditions ouvrières dans les abattoirs, « Jusqu’à la bête », nous partons pour la frontière entre le Maroc et l’Espagne, à la rencontre des migrants en compagnie de l’auteur africain, Juan Tomas Avila Laurel et de son second roman, Sur le mont Gourougou.
« À la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Melilla s’élève le mont Gourougou, où sont réfugiés des centaines de migrants d’Afrique noire attendant de pouvoir poser le pied en Europe. De cette communauté improvisée, on découvre l’organisation du quotidien, les histoires échangées pour tromper l’ennui, les vices, les jeux, mais aussi la lutte pour échapper aux autorités. Jusqu’à l’explosion de ce fragile équilibre quand certains commerces entre hommes et femmes, tenus secrets jusque-là, sont révélés au grand jour… »
Avec « Sur le mont Gourougou », l’auteur traite d’un sujet délicat, et surtout omniprésent dans l’actualité. Les médias nous informent, nous montrent une réalité douloureuse : les conditions de vie des réfugiés, dans les camps ou encore les conséquences d’une traversée de la méditerranée ou les chances de survies sont minimes. Mais ils parlent peu de ce qui tient en vie ces gens, de ce qui les pousse à quitter leur pays, de la solidarité éphémère qui les lie.
Voila ce dont parle Juan Tomas Avila Laurel.
Le mont Gourougou est un col au Maroc dominant l’enclave Espagnol de Melilla, c’est à dire le dernier obstacle à franchir avant d’entrer en Europe. C’est sur ce col, hostile, que le lecteur rencontre ces hommes et ces femmes venus d’Afrique. C’est dans des conditions difficiles que la vie s’organise. Les migrants vivent dans des grottes, dorment sur des cartons, souvent dans le froid, entassés les uns sur les autres. La faim est l’un des problèmes les plus complexes à régler, des groupes d’hommes tournent pour partir en ville en quête de nourriture que les citadins donnent à contre cœur ou en en quantité infime. De plus, il faut prendre en compte que la police des forêts complique le trajet avec leur chasse à l’homme. Sur le mont Gourougou, les réfugiés ne sont pas les bienvenus.
C’est dans ces conditions que les réfugiés, pour survivre et oublier la douleur se fabriquent de l’espoir. Ils se retrouvent en petits groupes ou chacun prend la parole pour raconter des histoires, souvent leur histoire, ce qui les a menés à quitter leur terre. Et il y a de quoi nous étonner ! L’un a quitté son pays car il a vu une petite fille se transformer en vieille dame, l’autre conte l’étrange histoire d’un marchand mangeur d’argent. Et ce n’est pas tout, pour échapper au chaos, les réfugiés jouent au foot, sport national, des tournois y sont organisés. On devine des sourires s’esquisser sur les visages, et, nous aussi, rions. Et c’est de bon cœur que l’on découvre que le mont est renommé la République populaire de Samuel Eto’o.
« Sur le mont Gourougou » est un roman plein de malice et de tristesse qui nous met face à l’un des plus grands malheurs de l’humanité.
Lisez-le ! C’est une phrase que l’on utilise en fin d’écrit, comme supplique finale quand tous les arguments ont déjà été avancés mais ici je ne sais pas quoi dire sur cet ouvrage qui ne paraisse pas encore plus dérisoire qu’à l’accoutumée.
Dans Baltimore, David Simon raconte son expérience de journaliste suivant les équipes d’un commissariat de Baltimore, jour et nuit, pendant un an à la fin des années 80.
David Simon est un grand, c’est, entre autres, un des deux créateurs de la série culte se déroulant à Baltimore « the Wire », il est aussi l’auteur de la série « Treme » sur le milieu musical à La Nouvelle Orléans et tout récemment, il a écrit « the Deuce » série sur Times Square dans les années 70 avec George Pelecanos, autre grande plume du polar ricain
Pour l’écriture de the Wire, il a été aidé par ses amis écrivains, la crème du polar urbain ricain. Au chevet de la bien malade Baltimore se sont succédés la plume de Washington : George Pelecanos, celle de New York : Richard Price et celle de Boston : Dennis Lehane.
Comment le produit pourrait-il être mauvais avec de tels compagnons ?
Baltimore raconte la criminalité à Baltimore en explorant tous les angles. C’est un travail de forçat qu’a effectué l’auteur ne laissant rien passer. Tous les aspects des tragédies urbaines sont étudiés. Du premier coup de fil pour annoncer un meurtre au pot entre flics une fois l’enquête terminée, tout est signalé, raconté, expliqué, analysé, vraiment tout mais d’une façon intéressante ne créant jamais de lassitude car David Simon sait écrire et sait aussi créer du suspense en nous servant l’enquête sur le crime d’une fillette comme fil rouge de l’ouvrage.
C’est un pavé qui fait plus de 900 pages mais, je pense que l’on voit ensuite les flics d’une autre façon, toujours aussi incompréhensible : comment peut-on faire ce boulot ? Comment peut-on se lever le matin en sachant qu’on repart à la guerre ?
Le seul bémol mais bien compréhensible car il était invité par la police de Baltimore, c’est que Simon n’explore pas le versant privé des flics. Ils apparaissent comme des preux chevaliers dont le côté sombre n’est jamais dévoilé.
Baltimore est un témoignage fascinant, éprouvant par ce qu’on peut y lire, bouleversant bien des fois et profondément humain. Dernièrement, un auteur français racontait qu’il avait passé une journée dans un commissariat… David Simon, lui, a suivi les flics de Baltimore pendant un an…
Elena Piacentini débarque chez Fleuve avec une nouvelle équipe de flics toujours basée à Lille où vit l’auteure.
« Vincent Dussart est sûr de son coup. Ce break imposé par sa femme va prendre fin aujourd’hui. Il n’a rien laissé au hasard. Comme toujours. Confiant, il pénètre dans la maison de son épouse. Le silence l’accueille. Il monte les escaliers. Puis un cri déchire l’espace. Ce hurlement, c’est le sien. Branle-bas de combat à la DIPJ de Lille. Un mari en état de choc, une épouse assassinée et leur bébé de quelques mois, introuvable. Les heures qui suivent cette disparition sont cruciales. Le chef de groupe Lazaret et le capitaine Mathilde Sénéchal le savent. Malgré ses propres fêlures, ou peut-être à cause d’elles, Sénéchal n’est jamais aussi brillante que sous la pression de l’urgence. Son équipe s’attend à tout, surtout au pire. À des milliers de kilomètres, un homme tourne en rond dans son salon. L’écran de son ordinateur affiche les premiers éléments de l’affaire. Ce fait divers vient de réveiller de douloureux échos… »
Sans conteste, les fans de Piacentini seront comblés par le retour de la dame et se retrouveront en terrain connu mais les néophytes devraient aussi y trouver leur compte. Inspiré d’un fait divers assez incroyable, l’auteure a écrit un roman qui se lit d’une traite tant l’histoire, bien qu’un peu courte, est attractive. Elena Piacentini, avec beaucoup de sérieux, a su tisser une belle toile mystérieuse tout en commençant à dresser les portraits des différents flics de l’équipe regroupée autour de Mathilde Sénéchal, prototype de la femme flic particulièrement à la mode ces temps-ci dans la littérature policière. Pas de problème, le récit est enlevé et on note, par la présence des chapitres très serrés, l’influence du travail de scénariste pour la TV de l’auteure. C’est sérieux, c’est du bon boulot mais le terme de boulot, hélas, correspond bien à l’impression de tâche à accomplir pour atteindre une cible que donne le livre.
Un roman étant un produit commercial, il est normal que les éditeurs fassent tout pour bien vendre les bouquins qu’ils proposent, surtout ceux des auteurs qui arrivent précédés déjà d’une bonne réputation. Parfois, on a l’impression quand même que l’éditeur donne un cahier des charges assez strict à l’auteur, dénaturant l’essence créatrice de l’auteur.Les éditeurs s’en défendent mais les auteurs, off, parlent .Bref, je trouve que Fleuve en a fait un peu trop sur ce roman. Je n’ai lu nulle part ailleurs les réticences que je peux avoir pour totalement adhérer à ce livre, je n’en démords pas néanmoins. Dès la couverture, par le titre, l’illustration, j’ai immédiatement pensé Fred Vargas. Il est possible que je me fasse des idées, ces dernières sont néanmoins accentuées par le frôlement vers le fantastique ici comme souvent chez Vargas mais il me semble que c’est bien l’objectif recherché, peut-être inconscient. Par ailleurs, le fait que ce soit le début d’une série donne nettement moins de puissance au roman, on sent que l’auteure en a laissé beaucoup sous la godasse et n’a pas pu ou voulu faire de Mathilde, dès le début, un personnage réellement charismatique, qui me donne envie d’attendre impatiemment la suite. L’aversion terrible de Mathilde pour les odeurs mentholées dont on ne connait pas la raison à la fin du roman ne troublera pas mon sommeil outre-mesure. En fait, les multiples personnages paraissent juste esquissés ce qui donne une impression d’un univers de flics assez lisse, en manque de pathos.
Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.
Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.
Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?
Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».
Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité et l’histoire intime.
Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?
Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.
Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?
Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.
De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?
Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique. Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…
Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?
Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure
La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?
C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.
Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?
A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.
Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?
En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?
A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)
Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.
Merci à vous.
Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.
« Le gang paradoxal a explosé. De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l’imaginer. Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique. »
Le monde possède et présente des strates existentielles qui gouvernent notre destinée et les interactions avec autrui. Quand bien même elles peuvent être parasitées par des forces antagonistes, le fil d’Ariane se déroule.
Avidement on attendait la clôture de cette trilogie et le premier sentiment m’est apparu dès le chapitre d’ouverture, dès les paragraphes d’introduction. Mon intime ressenti m’a éclairé sur cette volonté, acquise ou initiale, d’afficher le profil psychologique des protagonistes de manière plus marquée. On pourrait, aussi, émettre l’hypothèse, suivant les lectures des deux tomes précédents, que notre faculté d’intégration des codes de l’auteur nous permette de posséder les outils ad hoc à une immersion franche.
Notre société empreinte du chaos social ouvre des portes au transréalisme sur l’idiome que l’ordre cardinal peut être bouleversé. Face aux acteurs de cette fresque plus incarnés qu’auparavant notre attachement, notre empathie, face à des désarrois inconscients, pour certains, n’en est que forcément plus viscérale. Les dits personnages s’amplifient dans leur humanité à l’intérieur de cette bulle cyber-punk où violence et recherche d’une évolution aux antipodes du darwinisme s’adhèrent. Politique, problèmes sociaux, sociétaux, technologies coexistent narrant une déliquescence qui pourrait paraître programmée. La critique serait-elle vaine ou alimenterait-elle une descente inexorable de valeurs communes à notre espèce. Notre existence parfois en marge, qui affiche une vanité, un orgueil, un mépris des autres formes de vie instille concomitamment notre perte insidieuse. Le tellurique devrait être le cœur de l’homme. Et c’est en cela qu’une certaine volonté de lutter contre un déterminisme influe sur les rapports à nos prochains et notre propre construction.
Sébastien Raizer réalise le symposium de problématiques en y insufflant un regard sur ses congénères maudits. Maudits peut-être mais qui paradoxalement restent porteurs d’un espoir. Sans être interventionniste, il porte ce regard sur ces fragments cosmiques qui sont un et indivisible composant inéluctablement ce cosmos. Il forge sous un habillage foisonnant de références une pensée qui frise l’universalité, sait prendre le recul fondamental sur les événements en la retranscrivant avec cette faculté personnelle à casser les codes du genre. Roman noir beaucoup plus social que ses atours pourraient le suggérer et ce troisième volet reste, en ce qui me concerne, le plus attachant, le plus sensitif.
Les « Hérésies Glorieuses », titre du premier roman de Lisa McInerney paru en France aux éditions Joëlle Losfeld à l’occasion de cette rentrée littéraire, ont connu un succès retentissant outre-manche : la belle Lisa a en effet remporté le prix « Bailey’s woman » en 2015 dans la catégorie fiction ainsi que le prix « Desmont Elliot » comme meilleur premier roman en 2016.
Véritable tremplin d’une carrière qui s’annonce prometteuse et féconde, ce livre nécessitait la rencontre de son auteure. C’est chose faite, puisque Lisa nous reçoit dans le boudoir très feutré de monsieur Gallimard lui-même, ou tout du moins celui de sa maison d’édition. Avec un grand sourire presque juvénile et la prunelle malicieuse, cette damnée romancière irlandaise déploie ses charmes comme un puits sans fond dans lequel on se jette sans réfléchir…
C’est en tant que blogueuse sur l’irrévérencieux « Arse End of Irland » que votre talent littéraire se fit connaître. Pouvez-vous nous parler un peu de ce temps ?
J’ai commencé à écrire au travers de mon blog « Le trou du cul de l’Irlande » parce que c’est là que je vis, au milieu de nulle part. Un endroit très rural et plutôt pauvre en fait. Le point de départ de ce blog, c’était d’être en réaction contre une idée stupide mais pourtant officielle propagée à l’époque par tous les journaux pérorant au sujet d’une prétendue prospérité de l’Irlande. En vérité, tout ce fatras de commentaires qu’on a pu lire sur le développement technologique de l’Irlande, les investissements commerciaux, l’argent et les maisons secondaires en Europe… tout ça ne concernait pas ma communauté mais celle de Dublin.
Je voulais traiter le sujet, avec beaucoup d’humour noir et de railleries, comme l’ont toujours fait les Irlandais d’ailleurs ! On aime rire face aux problèmes, s’en moquer. Et je pense que c’est de là que je tiens mon style.
Mais entre rédiger des billets sur blog et écrire un roman, il y a un monde quand même non ?
J’ai toujours voulu écrire de la fiction, en fait j’en ai écrit plein mais c’était très mauvais (rire). J’étais jeune !! Et puis Kevin Barry (auteur irlandais) est arrivé sur le devant de la scène. Il mettait en place une anthologie de nouvelles. Il avait lu mon blog. Il m’a donc envoyé un email de Londres et m’a dit : « Je vous veux dans mon bouquin, envoyez-moi donc une de vos nouvelles si vous écrivez de la fiction». J’avais pas grand chose sous la plume, c’est à dire absolument rien. Alors je me suis mise à plancher, je lui ai envoyé un texte et il a aimé. Ma nouvelle a été publiée, puis un agent est venu pour me représenter et s’occuper de ma carrière naissante.
Et il est arrivé avec quoi cet homme ?
Une très bonne idée en tête : me faire écrire un roman. Il m’a demandé si j’avais un projet à l’esprit. Je lui ai vaguement répondu « Peut-être deux trois trucs, par-ci par-là ». Il m’a dit : « Très bien, tu as six mois pour me présenter ton oeuvre». Et là ça a été la panique !! (rire). Toute les Hérésies sont issues d’un processus de création sous panique contrôlée !
Ha bah ça a plutôt bien marché ! Mais alors, comment l’histoire est-elle venue finalement, plutôt des personnages, d’une ébauche d’intrigue sous-jacente ?
Oui, tout vient des personnages. Il y a pas mal de monde dans mon crâne en fait. Des personnages que j’ai créés depuis des années, et pour lesquels je cherchais une intrigue où les faire coller. Tout a commencé avec le personnage de Maureen, l’image de ce crime odieux qu’elle a pu commettre et cette ombre qui rôde… puis Ryan, qui existait déjà depuis très longtemps en moi, est venu. Tony et les autres sont finalement arrivés avec leurs propres histoires la rejoindre.
Il y a-t-il un de ces personnages auquel vous êtes plus particulièrement attachée d’ailleurs ?
Probablement Ryan, parce qu’il est le plus jeune. Et je reste persuadée qu’il a une chance de changer sa vie ; s’il trouve le bon guide. Je ne suis pas sûre que Tony ou Georgie le puissent par exemple, même s’ils restent très attachants et très humains.
Justement, je trouve que c’est la très grande force de votre ouvrage : l’ambivalence des personnages, leur complexité et l’étrangeté de leurs contours les rendent particulièrement vrais. En fait, toute cette histoire pourrait ressembler à un conte noir et autobiographique.. Qu’en est-il exactement ?
Et bien non, je ne suis pas une meurtrière !! (rire) ni une camée, ni quoi que ce soit.. Bien évidemment, j’ai rencontré dans ma vie des gens aux parcours chaotiques qui ont pu avoir ce genre de déboires, comme faire de la prison par exemple. Je me suis intéressée à leurs histoires, j’ai cherché à comprendre leurs façons d’agir, leurs motivations et ce qui les a poussés à faire ces mauvais choix. J’ai senti l’importance de comprendre les gens, même si on n’approuve pas leurs fonctionnements. Ce n’est donc pas une catharsis, mais plutôt un hommage. Un profond désir de parler de l’Irlande, de Cork et de tous ces gens aux destins hasardeux.
J’ai cru comprendre qu’une des pistes de réflexion quant à l’origine de ces trajectoires vagabondes concernait la famille, ses relations distordues et parfois toxiques. Une des thématiques centrales de l’histoire !
Oui complètement. Ma famille en Irlande est assez inhabituelle, j’ai été élevée par mes grand-parents et je n’ai jamais connu mon père. C’est aussi pour ça que je n’ai jamais cherché à écrire des histoires de familles « normales » (un papa, une maman, deux enfants). Il y avait beaucoup d’amour et de soutien ceci dit, je m’entendais très bien avec ma mère et mes grands-parents, mais c’est cette structure familiale inhabituelle en un sens qui m’a amenée à écrire, à célébrer même cette étrangeté !
Ces bizarreries, ces vides, ces querelles familiales, ce sont des fondements de la personnalité. Même si ce sont les pires gens possibles, que vous les détestez : vous venez de là, ils vous ont crées ! On ne peut pas penser un personnage en oubliant d’où il vient.
Un autre sujet central avec lequel vous n’êtes pas tendre non plus, c’est la religion. On pourrait même dire que vous sortez l’artillerie lourde ! S’agit-il là d’un compte à rendre personnel, ou plus généralement d’une attitude typique irlandaise moderne ?
Oui c’est tout à fait ça. Et en même temps… repensant à Maureen, le personnage qui a clairement une dent contre l’Eglise, elle est un petit peu dépassée, hors du temps. Elle revient de quarante années d’exil en Angleterre et pense que l’Eglise a toujours le même pouvoir qu’à son départ. Et ce n’est pas le cas. L’Eglise catholique en Irlande maintenant, c’est surtout pour le décorum, pour faire des fêtes de familles et boire des coups. En fait, elle est complètement à la masse et c’est ça qui est drôle !
Après, il y a des raisons très claires à cette colère que vous avez pu ressentir dans le livre. Les effets de l’Eglise sont toujours là : en Irlande l’avortement est toujours interdit. Quelques soient les circonstances. Au niveau étatique, l’influence de l’Eglise est bien là, même si le peuple la délaisse. Elle possède toujours des terrains. Il y a beaucoup d’argent en jeu.
L’élection récente de Mr Vardakar alors, ça annonce un mouvement justement vers une remise en cause de ce pouvoir politique très traditionaliste ?
Oh là là non ! Je le déteste ! (rire) Il est complètement à droite ! Le fait qu’il soit gay et que sa famille soit d’origine indienne n’a aucune incidence sur ses positions ultra-conservatrices. Il y a deux ans, le peuple irlandais est allé voter en faveur du mariage gay. Toutes générations confondues. Et là, oui, on a pu sentir un désir de s’affranchir des positions traditionnelles de l’Eglise. Mais au niveau politique, c’est toujours les mêmes qui tirent les ficelles : des conservateurs.
Et au niveau du futur des « Hérésies Glorieuses », quelles sont les perspectives alors ? J’ai vu qu’il y a avait une suite « The Blood Miracles » ainsi qu’une adaptation télévisuelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Oui, le deuxième volume arrivera en France dans quelques années toujours aux éditions Joëlle Losfeld. On retrouvera Ryan dans une histoire de trafic de drogues connecté à la mafia italienne et celle de Naples notamment…
En fait, j’ai pensé toute cette histoire comme un triptyque : Sex, Drug and Rock n’Roll !! Le premier volume, les « Hérésies Glorieuses» c’est Sex. Je l’ai imaginé avec beaucoup de personnages. Puis vient Drug, avec « The Blood Miracles », qui se recentre autour du personnage de Ryan. Le troisième, en cours d’écriture, ce sera donc Rock n’Roll : de nouveau avec beaucoup de personnages qui se télescopent.
Pour la série télé, c’est très excitant. Je croise les doigts ! Les droits ont été achetés. J’ai réécrit l’adaptation qui concerne surtout l’histoire des Hérésies. Les personnes qui sont derrière le projet sont plutôt sérieuses : le directeur est Julian Farino, il a réalisé tout un tas de films cools et de documentaires undergrounds. Il est surtout connu pour la série « Entourage » et il a même tourné des épisodes de « Sex and the city » ! (rire). J’espère qu’on trouvera des jeunes acteurs avec le vrai accent de Cork ! Je pense qu’on a besoin de se renouveler en Irlande, un peu comme ce qui a été fait pour la série Gomorra.
Espérons que ce projet vous fera honneur ! Merci beaucoup pour votre gentillesse Lisa, ce fut vraiment un plaisir d’avoir cette conversation avec vous. Pour finir, j’aurais deux petites questions rituelles : si vous aviez un son à nous proposer pour illustrer les Hérésies, quel serait-il ? Avez-vous aussi un livre à nous recommander que vous avez particulièrement aimé récemment ?
Et la douce de nous lâcher un bon vieux « No Oath, no Spell » de Murder by Death, accompagné du très intéressant premier roman de David Keenan « This is Memorial Device » sur un imaginaire groupe post-punk écossais pris dans le maelström des 80’s (non traduit à ma connaissance).
On trouvera par contre (et au passage), en français, « England Hidden’s Reverse » du même auteur, témoignage pour le coup authentique et hors-norme sur la scène post-industrielle de Londres aux excellentes éditions du Camion Blanc de Sébastien Raizer (dont une nouvelle interview arrive à grand pas dans nos colonnes).
Un grand merci également à l’inaltérable Christelle Mata sans qui cette interview ne serait pas.
« Cork serait-il le meilleur endroit au monde ? C’est en tout cas ce que pensent ses habitants. Vous remarquerez rapidement que cette rafraîchissante ville cosmopolite du sud-ouest de l’Irlande inspire une dévotion inégalable de la part de ses habitants. » www.ireland.com
Voilà une citation qui ferait certainement hurler de rire la pétillante Lisa McInerney, qui ne travaille certainement pas pour l’office du tourisme de Cork mais vient par contre de lâcher un bon pavé dans la mare aux canards : « Hérésies Glorieuses », son premier roman, sonne définitivement le glas de cette ville d’Irlande et de ses prétentions touristiques. Ad patres, le « Arse End of Ireland » le trou du cul de l’Irlande pour reprendre son expression favorite, également titre du blog qui lança notre auteure sur les routes de l’aventure littéraire (voir interview).
Telle une Zola celte et cinglante, Lisa McInerney tire un portrait noir aux lignes grinçantes des âmes damnées errant dans les bas-fonds de cette ville, sombre dédale qui suinte le vice et la folie, la pauvreté et l’égarement. Un ado dealeur et frondeur, une pute toxico, un père alcoolo, une voisine pédophile, une mère mystiquo-pyromane et son fils malfrat : tels sont les personnages dont nous suivrons l’aride et iconoclaste destin aux atours de balbutiements erratiques, de virée malsaine et cocasse vers un vide absolu. Une ébauche de rédemption ? Certes, le thème est central, mais les personnages semblent prisonniers d’une tragédie familiale et personnelle aux accents névrotiques avancés et somme toute indépassables. Une trace de tendresse ? Peut-être dans le portrait de Tony, dont la complexité et la véracité forment sans doute la plus grande réussite du livre.
Bien qu’il n’y ait que peu de lumière dans cette plongée en apnée, beaucoup d’humour, de finesse et d’intelligence soutiennent en permanence le récit comme autant de bulles d’oxygène salvatrices. Car c’est là que les Hérésies savent se faire jouissives : Lisa envoie de la punchline au kilomètre comme d’autres bûcherons-ninjas débiteraient des tronçons de bois en allumettes. Ca fuse et ça fustige, chaque phrase est profilée comme un missile balistique dans la grande tradition des écrits d’Irvin Welsh, Bret Easton Ellis et autre Guy Ritchie version Snatch. La tragédie sociale irlandaise décapée aux traits d’esprit corrosifs et à l’acide cynique impitoyable : voilà une belle potion revigorante que nous propose cette jeune et deux fois primée romancière dont la suite des mésaventures “corkiennes” sait déjà se faire attendre.
Billie Pike, quadra à la dérive depuis des décennies, deals, vols de voitures, casses, toute la panoplie du délinquant minable rentre chez lui, dans sa ville natale, pour venir en aide à ses parents victimes traumatisées d’un cambriolage barbare.
« Et d’un coup j’y étais, dans le centre de ma ville natale délabrée, fabriques de chaussures condamnées et vitrines basses aussi incolores que du carton. Des gens gris qui marchaient lentement, tête basse en entrant dans les banques, les grands magasins, les épiceries devant lesquelles, assis sur des tabourets, des clients en veste de mauvaise toile buvaient du café amer. »
Si on n’a jamais vécu une expérience américaine hors circuit touristique, la description conviendrait parfaitement au tableau général dressé par les médias français quand ils accablent l’Amérique de Trump. En lisant les journaux, on en arrive à croire que sous Obama souvent beaucoup plus chéri ici que là-bas, tout allait bien et que depuis l’élection du clown sinistre, c’est le chaos. Il est certain que Trump n’arrangera pas les affaires d’un pays continent déjà bien malade depuis très longtemps comme l’est certainement notre beau petit pays. Mais ce bouquin date en fait de la fin des années 80 et n’avait jamais trouvé preneur aux USA et c’est Tusitala, dénicheur de talents, qui nous permet d’être les premiers à profiter de ce roman choc, et le mot est très faible.
Billy et sa vie de délinquant ne cherchent pas la rédemption, veut juste aider ses parents, terrorisés par un ancien petit ami délinquant évincé de sa sœur. Billy survit juste, n’en a plus rien à faire de la vie, s’accroche comme il peut. Il a été bousillé par des adultes à l’âge de 10 ans, sans aucune compassion et compréhension de ses parents et après de multiples conneries a fui et depuis erre comme un fantôme, un monstre ?
« A condition d’être assez patient, on trouve toujours quelqu’un de pas trop difficile. Quelqu’un à mettre dans un lit, à plier en deux sur un bureau, à plaquer contre le carrelage d’une douche, à asseoir sur un lavabo, à doigter derrière une poubelle, avec qui partager un verre, un joint, une seringue, une baise une pipe une poignée de cachets. Quand on cherche suffisamment, quand on attend assez longtemps, on trouve toujours quelqu’un qui a le même besoin mortel de distraction et d’oubli »
Tout blogueur vous le dira, il est plus facile de parler d’un roman moyen que d’une pièce maîtresse où, personnellement je rame souvent à trouver ce que je veux exprimer avec la crainte d’oublier des choses importantes, ce qui se produit quasiment toujours, rageant en lisant les chroniques des autres. Ce roman est une vraie pépite noire, il m’a laissé coi, muet, non pas d’admiration pour la prose tout à fait banale, sans artifices de style ou d’originalité dans l’écriture, mais par la force de l’histoire, par le talent de l’auteur, par la sincérité, la mise à nu, sans rien masquer, de l’enfer d’un homme. On ressort vidé, effondré d’un tel roman comme chez Williamson, Fondation, ces auteurs ricains exceptionnels, acteurs sociaux importants, qui ne cherchent pas à enjoliver, juste à monter la misère, la pauvreté, le dénuement, à tenter avec leurs forces, leur talent, leurs possibilités, de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus et à ceux qui ne veulent même plus l’utiliser. Missile destructeur en direction de l’Amérique et plaidoyer pour les sans-grade, « Vulnérables » montre avec grand talent, les peurs, l’égoïsme habitant les classes moyennes ricaines basculant petit à petit vers la pauvreté et propose un tableau assez impitoyable de la famille Pike.
Alors, tout le monde n’arrivera ou ne voudra pas lire ce roman et pourtant on y trouve des personnages exceptionnels qui par une présence, un geste, un mot, font tenir encore un petit peu. Ce roman n’engendrant pas la gaieté, est très loin des publications mainstream mais des bouquins de cette puissance, de cette intelligence et de cette humanité aussi, vous n’en lirez pas souvent et si critiquer les Ricains est facile par chez nous, force est de constater que dans ce créneau Williamson , Larry Fondation et maintenant Krawiec, en France, on n’a personne d’équivalent.
« Vulnérables » cogne très, très dur et a une portée universelle amenant à une réflexion sur le monde tel que certains le subissent.
Profondément admiratif et ému. Un immense merci à Richard Krawiec et àTusitala.
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