Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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Entretien avec Guy-Philippe Goldstein pour SEPT JOURS AVANT LA NUIT à la Série Noire.

 

Guy – Philippe Goldstein a écrit le roman le plus important de l’année. Passionnant dans sa narration, il l’est aussi dans un échange épistolaire. Ces activités d’analyste et de consultant  sur les questions de cyberdéfense permettent un entretien à la fois riche mais aussi très terrifiant par ce qu’il raconte sur la situation mondiale. ENJOY !

« Qu’est ce qui a primé chez vous au moment d’écrire votre premier roman « Babel minute zéro », une envie d’écrire un roman en utilisant le matériau des relations internationales, univers dans lequel vous évoluez, me semble-t-il, ou alors une situation telle que vous la voyiez et que vous vouliez montrer au plus grand nombre, comme un lanceur d’alerte, ou rien de tout cela?

Ce qui a primé chez moi, initialement, ce sont deux émotions primaires – et une idée, qui est devenue une obsession. 

La première émotion, c’est la Peur: celle que le grand désordre de la Guerre Mondiale, qui a ravagé notre monde et nos familles à deux reprises au cour du siècle passé, puisse revenir. Nous en portons tous les séquelles dans l’histoire de nos familles. Depuis le 8 août 1945, nous savons que si ce drame revenait, il pourrait même signer l’extinction de notre espèce – et la fin même de toutes nos familles et de tous ceux que nous aimons, en un simple et court flash. Voilà la réalité de notre monde, souvent oublié dans les petits tracas de la vie de tous les jours. Sans le savoir, nous cohabitons avec des ombres cruelles qui nous observent à chaque instant de notre quotidien.

La deuxième émotion, c’est celle du Jeu: celui de l’apprenti romancier qui assemble personnages et situations comme l’enfant qu’il était avec ses briques Lego. Il y a dans ce jeu de l’écriture et de la création romanesque un plaisir sombre – celui d’aller titiller les recoins les plus noirs de l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’un soldat, de son chef suprême ou de toute la nation qui collectivement se tient derrière. Ce pouvoir de l’imagination est parfois le seul qui reste pour aller justement « tenter le diable ».

Enfin, une obsession: comment mêler ces deux émotions pour comprendre les grandes failles de notre monde par lesquelles la Guerre Mondiale, emmurée depuis quatre-vingt ans, pourrait d’un coup resurgir et nous dévorer à nouveau. « Babel Minute Zéro » était une première tentative, liée à l’irruption des cyberarmes il y a plus de dix ans. Or la transformation digitale permet aussi la prolifération d’une information parfois dangereuse. Pourrait-elle mener à faciliter le terrorisme nucléaire? C’est ce que j’essaie d’explorer dans « Sept jours avant la Nuit », qui est une forme de suite à « Babel ».

Dans votre premier roman  » Babel minute zéro » daté de 10 ans, les menaces d’apocalypse trouvaient leur origine en Chine. Pourquoi dans ce second roman le mal trouve-t-il sa source en Inde? Est-ce le résultat de constats, d’analyses que vous avez pu faire en tant qu’analyste de questions de stratégie et de cyberdéfense ou tout simplement une envie de faire connaître une partie du monde moins couverte par les médias occidentaux ?

Le choix de l’Inde s’est fait sur plusieurs critères, certains liés aux enjeux narratifs; d’autres très liés à une certaine fascination pour l’Inde, qui s’est d’ailleurs renforcée au fur et à mesure de l’écriture. 

D’abord je voulais écrire un roman sur le terrorisme et éviter les équations essentialistes de type « Monde Arabe = Islam = Islamisme = Djihadisme = Terrorisme ». Dans son histoire du terrorisme, Gérard Chaliand montre que ce phénomène de violence politique est bien antérieur au djihadisme (des Sicaires à la Main noire Serbe ou la Fraction Armée Rouge). Pour marquer une rupture avec la vue du moment, il me fallait donc changer de cadre. Déplacer l’origine de la haine dans une terre encore lointaine, l’Inde, là où se sont les musulmans minoritaires qui sont les victimes. C’était une façon de décadrer et faire perdre ses repères au lecteur. Il y avait aussi de ma part une volonté strictement narrative de ne pas reproduire les oppositions géopolitiques de Babel Minute Zéro (Chine contre Etats-Unis) mais d’aller en chercher de nouvelles, tout simplement parce que les cartes géopolitiques du monde ne se limitent pas justement à ces deux super grands – et que les accélérations de ce siècle vont nous forcer à chaque fois à devoir changer de repères. 

Mais il y a aussi une curiosité pour l’Inde qui a fini d’ailleurs par se transformer en admiration quasi-amoureuse. L’Inde, parce que c’est une des futurs trois plus grandes puissance au monde. Première puissance démographique mondial dès le tournant des années 2030; Grande puissance économique qui devrait dépasser la Grande-Bretagne dans les deux ans à venir (tout un symbole!); 2ème économie mondiale dans un peu plus de vingt ans; et dans la foulée puissance militaire et diplomatique qui organisera ce qui sera l’un des bassins économiques les plus importants du monde au tournant des années 2040-2050, l’espace de l’Océan Indien qui baigne les côtes de l’Inde mais aussi de la péninsule arabique et descend jusque vers l’Afrique du sud – trois côtes qui les trois se retrouvent dans le roman. 

L’Inde, enfin, c’est une grande puissance morale. La civilisation indienne, qu’elle s’exprime dans certaines voies de l’hindouisme, du bouddhisme et surtout du Jaïnisme, est la première peut-être à avoir le plus clairement dit qu’un homme ne pouvait pas tuer un autre homme – quelques soient les raisons. C’est encore plus radical que par exemple dans la Bible – Chouraqui dans sa traduction écrit: « tu n’assassineras pas ». Cela veut dire que l’on ne peut tuer des hommes dans l’illégalité – mais le Lévitique montre bien sur des pages et des pages que l’on peut le faire si cela est autorisé par la Loi. Par contre, de Mahavira (grand gourou du Jaïnisme) aux colonnes d’Ashoka et jusqu’à la forme très moderne que représente la non-violence de Gandhi il y a une permanence unique, et révolutionnaire, de la notion d’Ahimsa (non violence, justement). Et cela bien avant l’émergence de nos formes occidentales de droit de l’homme. Cela m’a rendu admiratif, et amoureux, de cette culture indienne. 

… et en même temps, il y a une réalité éternelle du meurtre politique et du massacre dans la guerre, qu’il s’agisse des premières années du roi Ashoka à l’exploitation à fin électoralistes des violences politiques en Inde qui parfois dégénèrent en pogroms. C’est là l’histoire de l’évolution de certaines franges nationalistes de la droite et de l’extrême droite Indienne depuis le milieu des années 1960, et qui a donné lieu aux massacres autour des évènements d’Ayodhya en 1992, ou bien des pogroms anti musulmans dans le Gujarat en 2002, à l’époque où Narendra Modi était le Chief Minister de la province. Il a été réélu, et il est désormais le premier ministre. Evidemment, toute cette ambiguïté indienne est une matière terrible et très riche pour un auteur.

Pour un roman placé sous le signe du meurtre de masse, et de la lutte contre ce meurtre, il ne pouvait y avoir de protagonistes plus emblématiques que des personnages indiens, qu’ils agissent pour la volonté de tuer afin de dominer (VT Kumar) ou bien pour rétablir les valeurs éternelles de l’Inde (Gaveshan Jain Shah, A.A. Khan et, peut être, le Premier Ministre Gupta, issue de la droite indienne): celles de l’Ahimsa, et aussi celles du respect de la vérité, nichées jusque dans la devise de l’Inde: Satyameva Jayate, La vérité triomphe toujours.

L’Inde n’est donc pas stricto sensu l’origine du mal. Elle est ici la terre sacrée où se livre le combat du bien contre le mal, avec à la clé, à l’image des grands livres religieux comme le Mahabharata, le sort de toute l’humanité entière. 

Indian Hindus riot in the smoke-shrouded streets of Ahmedabad, the main
city in the western Indian state of Gujarat, on March 1, 2002. 

 

Dix ans après « Babel minute zéro », vous reprenez la même héroïne Julia O’Brien. Peut-on parler d’un cycle que vous entamez avec elle? Et pourquoi tant de temps entre ces deux romans?

Sur Julia – le choix de ce personnage s’est fait dès le premier roman, Babel Minute Zéro, qui d’une manière un peu manichéenne opposait une femme manipulée dans un monde où il n’y avait, dans les cercles dirigeants, que des hommes. Revenir à Julia, c’est une manière de tenir mon « fil rouge » tout en poursuivant l’exploration de cette femme. D’ailleurs la Julia de « 7 jours » n’est en fait pas exactement la même que dans « Babel ». Dans « Babel », c’est une femme très sous influence, soldate certes mais un peu servile autant sur un plan personnel que professionnel. Certaines femmes m’on en fait le reproche – pas en France, mais ailleurs. Cela m’a poussé à réfléchir à nouveau à qui pouvait vraiment être cette femme qui s’est livré à son métier plutôt qu’au confort bourgeois du triptyque foyer-mari-enfants. Enfants surtout. J’ai eu quelques modèles en tête: celle de Valerie Plame, l’espionne Non Official Cover qui avait été « dénoncée » par l’administration Bush; celles aussi de toutes ces femmes du SOE de Churchill. Et puis, cette idée que l’on retrouve à la fois dans la figure du bon soldat tel que Churchill l’envisage, mais aussi par exemple dans une certaine vision de l’armée en Israël: un soldat capable de réagir de manière autonome voir même parfois de désobéir quand la situation l’exige. Revenir à Julia était donc une manière pour moi d’approfondir ce portrait. Julia fait-elle partie d’un cycle? Il y a l’idée éventuelle d’une suite de livres. Et derrière cette idée, peut-être, celle que sinon sa présence physique, du moins sa mémoire pourrait revenir hanter les pages d’un autre roman. Mais pour moi, Julia ne reviendra sous une forme ou sous une autre que si elle a prouvé sa capacité à passer certaines étapes et rites de son développement…   

Pourquoi tant de temps entre ces deux romans? Parce que je me suis rendu compte qu’à vouloir croquer l’Inde, l’Arabie Saoudite, les secrets du terrorisme nucléaire et ceux de la dissuasion, j’avais peut-être été un peu trop gourmand. Il a fallu que je « digère » tout cela. D’où les dix ans… à côté de toutes mes autres activités professionnelles !….

 

 Avec son compte à rebours terrible, votre roman est d’abord un thriller, même si le terme est vraiment ici très réducteur, racontant la terreur mondiale provoquée par un groupe terroriste nationaliste indien entrant en possession d’une centaine de kilos d’uranium et fabriquant des bombes nucléaires pour instaurer un ultime Armageddon. Nous sommes dans une fiction glaçante au début des années 2020 et j’ai envie de vous poser la question : « Est-ce que cela pourrait se produire ainsi ou est-ce que cela va arriver un jour ?

 Quand j’ai commencé à écrire Babel Minute Zéro à partir de 1996, qui décrivait un scénario de cyber-conflit pouvant déborder sur la neutralisation des infrastructures critiques, je pensais écrire de l’anticipation proche de la science-fiction. Mais j’ignorais que lorsque le livre fut publié en 2007, les Etats-Unis préparait la campagne Nitro Zeus de paralysie électronique des télécoms, réseau électrique et autres secteurs vitaux de l’Iran – ce qui fut révélé dans le documentaire Zero Days de Alex Gibney en 2016. En réalité, le roman n’était même pas de l’anticipation : c’était tout simplement un scénario d’application d’une technologie déjà prête à l’emploi. Cela explique peut-être pourquoi il a été lu par un public très spécifique en Israel ou aux Etats-Unis. Ce n’était plus de la fiction.

 

 La question du danger du terrorisme nucléaire est encore plus grave, même si ses probabilités de réalisation sont plus floues. En faisant mes recherches, j’ai été choqué de voir la très grande variabilité dans les réponses des experts. Dans une étude de 2005 réunissant 85 experts en matière de sécurité nationale, 60% des répondants évaluaient la menace d’une attaque nucléaire dans les dix ans entre 10% et 50%. 4/5ième de ces experts s’attendaient à ce que l’attaque soit d’origine terroriste. A la fin des années 2000, d’autres experts ou officiels évaluaient à entre 30% et 50% le risque d’une attaque terroriste nucléaire dans la décennie suivante. Cela ne peut signifier qu’une seule chose : en réalité, on ne sait pas. Ce qui n’est pas nécessairement rassurant.

Par contre, ce qui me paraît désormais clair à titre personnel, c’est que si un groupe terroriste parvient à développer et faire exploser un engin nucléaire improvisé – alors oui, les portes de l’enfer s’ouvriront sur notre petite planète bleue et il sera extrêmement compliqué d’arrêter l’engrenage vers la destruction mutuelle assurée. Comme je l’écrivais à un ami journaliste d’un grand quotidien qui me disait avoir été troublé par ce qui est révélé à la fin, il y a une raison pour laquelle George Schultz et Henry Kissinger, qui ne sont pas des « colombes », avaient rejoint le mouvement pour aller au « zéro nucléaire » en 2008, durant la même période où le livre de Paul Bracken que je cite, et qui révèle ‘Proud Prophet’, est sorti. Il y a une raison pour laquelle le Président Obama a tenu à organiser chaque année depuis 2009 son Nuclear Security Summit réunissant tous les plus grands chefs d’Etat. La bataille pour la prolifération nucléaire et la réduction maximale du risque de terrorisme nucléaire est absolument vitale pour la survie de notre espèce.

 Mais malheureusement, les Nuclear Security Summit d’Obama n’ont eu que des effets limités. Schultz et Kissinger n’ont pas été écoutés. Le réarmement de la Chine et de la Russie n’ont pas permis la réduction de l’arsenal nucléaire américain, bien au contraire. Et Obama a été remplacé par un président qui a bien des égards est bien pire que la Présidente Ann Baker de « Sept jours avant la Nuit ».

 

  1. The Lugar Survey On Proliferation Threats and Responses, 2005, United States Senator Richard G. Lugar Chairman, Senate Foreign Relation Comitte.
  2. “The risk of nuclear terrorism –and next steps to reduce the danger”, Testimony of Matthew Bunn for the Committee on Homeland Security and Governmental Affairs, United States Senate, 2/4/2008 (voir p. 8)

 

Vous êtes, entre autres, consultant sur les questions de cyberdéfense et analyste sur une plate-forme de chercheurs et de diplomates travaillant sur les questions de stratégie (Wikistrat) et j’aimerais savoir quels régimes vous inquiètent le plus actuellement ? Quel pays doté de l’arme atomique aurait le système de défense de ses installations sensibles le plus poreux ? Personnellement, savoir que le Pakistan fait partie de ce petit groupe capable par son armement de détruire la planète, me glace les sangs.

Au cœur de nos difficultés, il y a deux facteurs importants. Le premier, c’est la course aux armements nucléaires qui facilite les risques de prolifération. A cet égard, des pays comme la Pakistan ou la Corée du Nord sont très problématiques car ils peuvent être potentiellement proliférant. La Corée du Nord a par le passé par exemple essayé d’aider la Syrie a construire un réacteur nucléaire à Deir-es-Zor, détruit par les israéliens en 2007. Au Pakistan, l’industrie nucléaire est un état dans l’état et le Pakistan a peut-être développé une capacité nucléaire pour le compte de l’Arabie Saoudite, ce qui est une forme de prolifération. Au niveau de la sécurité des matériaux nucléaires pouvant être utilisés à des fins militaires, un index a été créé par The Nuclear Threat Initiative, qui note les 24 pays qui possèdent ce type de capacités. Qui occupe le bas du classement ?… La Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. L’Inde et le Pakistan, en particulier, se sont entraînés l’un l’autre dans une course aux armements nucléaires.

Mais il y a aussi le problème de la confiance entre nations. Cette confiance disparaît entre les états « senior » qui tiennent notre ordre international, et qui sont les membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies – et en particulier les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Or les Etats-Unis sont aujourd’hui entrés dans une crise politique grave avec l’arrivée de Trump, peut-être provoquée par la politique d’influence de la Russie de Poutine. Quand Robert Mueller, l’enquêteur spécial et ex dirigeant du FBI, aura fini d’investiguer sur Trump, les problèmes vont automatiquement s’envenimer – en particulier si la démonstration est faite du rôle de la Russie. Il serait en effet illusoire de croire que le pouvoir américain s’arrêtera à juste dénoncer verbalement le rôle du Kremlin dans la manipulation des élections américaines. Il y aura une réponse du berger à la bergère. Elle sera nécessairement forte. Il ne peut en être autrement : il s’agit du prestige et du respect que doit inspirer les Etats-Unis, la première puissance du monde, et le pays au corps de notre système de sécurité collective. La Chine, qui a une politique de puissance agressive qui effraie le reste des pays de l’Asie, essaiera d’en tirer les marrons du feu. Il est donc possible que dans les années qui viennent, nous assistions à de plus fortes tensions internationales et une plus grande volatilité. Cela n’aidera pas à résoudre le problème du terrorisme nucléaire – au contraire.

Vous avez répondu gentiment et clairement à mes questions de béotien et j’aimerais aussi vous renvoyer l’ascenseur. Il y a certainement un point important du roman que j’aurais dû développer et je vous serai reconnaissant de bien vouloir réparer mes oublis. Et puis, bien sûr, un grand merci pour cet important lanceur d’alertes qu’est « sept jours avant la nuit » et bien sûr pour vos réponses érudites et complètes.

Nous avons couvert beaucoup de champs. Mais il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister – et qui rejoint mes commentaires plus haut. Et laissez moi dire ici quelque chose qui va en hérisser beaucoup: la littérature, ce n’est pas seulement la description au scalpel des sentiments d’un individu; ou l’esprit d’une époque révolue, belle ou trouble; ou une France romanesque parce que l’on écrit en français. Je vais même écrire quelque chose de plus abominable encore: la littérature peut être utile. Elle peut servir aux hommes. Pas uniquement parce qu’elle serait une forme de divertissement ou de catharsis. Mais parce qu’elle peut, par l’imagination romanesque informée par de la recherche et des hypothèses, permettre d’offrir un sens caché au monde qui vient. Notre ère anthropocène est celle de l’accélération des transformations du monde sous l’action de nos moyens toujours décuplés d’information et d’intelligence. Dans cet univers toujours plus accéléré et incertain, la littérature d’anticipation va jouer un rôle nouveau et important. Les frontières entre science-fiction, anticipation et roman contemporain sont en train de s’effondrer. En réalité, il n’y a plus qu’une grande bataille de l’imagination pour reprendre le contrôle des forces que nous avons déchaînées, afin qu’elles ne nous détruisent pas. L’un des champs de bataille de cette lutte par l’imagination sera l’espace physique ou digital de la page de roman. Voilà donc ce qu’il y a de choquant: Non seulement la littérature pourrait devenir utile – mais elle pourrait même se révéler vitale pour notre espèce. Ce dont elle a besoin? De l’imagination – et « de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace »!

Merci à vous et bonne chance à ce roman si précieux.

Entretien réalisé par Wollanup /Clete Purcell par mail du 16 novembre au 3 décembre 2017.

SEPT JOURS AVANT LA NUIT de Guy-Philippe Goldstein / Série noire.

Tout le monde sait mon attachement à la Série noire et donc qui aime bien, châtie bien… Un petit coup de gueule!

Comment la SN peut-elle sortir le roman de l’année de sa collection à une époque où tout le monde est lassé par les différentes vagues de sorties depuis la mi-août ? Comment peut-on le mettre en vente en novembre comme s’il était un fond de catalogue qu’il faut écouler en 2017 pour passer à autre chose ? Sa couverture, son titre, son appellation ainsi que sa quatrième de couverture lui donnent l’image d’un thriller apocalyptique si commun et très peu engageant, à la Bruce Willis sauvant la planète. Si une personne autorisée ne m’avait pas susurré à l’oreille : « tu verras, il y a du DOA chez cet auteur », nul doute que je n’aurais jamais ouvert ce roman. Et j’aurais eu vraiment tort.

Vous, ne passez pas à côté d’un roman époustouflant de classe et d’une grande intelligence si vous vous intéressez un tant soit peu à la situation de notre planète d’une manière plus universelle que les débats sur l’écriture inclusive ou sur les méchants qui mangent encore de la viande en 2017 parce qu’ici Goldstein, brillamment, vous parle de destruction de la planète, d’escalade nucléaire. Et quand vous regardez les nouveaux axes immortalisés par des photos très récemment, d’un côté les USA, l’Arabie Saoudite et l’Egypte et de l’autre la Russie, l’Iran et la Turquie sans que l’on sache réellement la position chinoise, il y a de quoi être inquiet pour l’avenir à court et moyen termes. Guy-Philippe Goldstein est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense, a travaillé à New York, son précédent roman « Babel minute zero », sorti chez Denoël, il y a dix ans traitant de cyber défense a connu un franc succès dans certains milieux autorisés aux USA et en Israël. L’entretien que nous mettrons en ligne demain montre bien l’étendue de ses connaissances, de son savoir, de son travail d’observateur de la situation mondiale qu’il a mis au service du lecteur pour offrir un roman clair, limpide, passionnant, sans faille et particulièrement effrayant.

« Julia O’Brien, officier supérieur du renseignement américain, était retenue captive en Russie. Les forces spéciales la libèrent – pour la replonger immédiatement dans une mission d’importance cruciale. Grâce à une opération de piratage informatique inédite, un groupe d’extrême droite hindou, inconnu jusqu’ici, a réussi à duper le gouvernement indien. Les terroristes ont dérobé dans les stocks de l’État de l’uranium enrichi, nécessaire à la fabrication d’armes atomiques. Ils menacent désormais une grande ville d’un châtiment divin. Laquelle est visée – New York, Londres, Hong Kong? Quand l’engin nucléaire va-t-il exploser? Dans un périple qui la mènera de Londres à Mumbai en passant par l’Arabie saoudite, par-delà la colère qui déborde dans la rue et sur tous les réseaux sociaux, Julia comprend que ni l’Amérique ni aucune autre nation, ne peut sortir indemne de l’apocalypse qui arrive : en réalité, il ne reste plus que sept jours avant que la Nuit ne s’abatte sur notre planète. »

Sorte de suite de « Babel minute zero » ou d’actualisation des périls qui nous guettent sans que nous en ayons connaissance et reprenant la même héroïne Julia O’Brien, « Sept jours avant la nuit » a une ossature de thriller avec sa course contre le temps, contre la mort, contre l’extinction et le déroulement est très, hyper prenant de la première à la dernière page. L’auteur a une faculté à rendre très vivantes les scènes d’action, par ailleurs assez rares sauf à la fin. Ainsi l’exfiltration de l’héroïne de Sibérie en début de roman vous rappellera sûrement les meilleures pages de Pukhtu et vous mettra certainement l’eau à la bouche. Mais, attention, ce roman est le fruit d’un travail de six ans et même si ce temps passé ne garantit aucunement la valeur d’une œuvre, tous les événements, toutes les situations, toutes les théories sont expliquées, analysées, décortiquées avec un grand souci didactique qui ne nuit absolument pas à la progression de la lecture. Ayant choisi de s’intéresser au pays-continent qu’est l’Inde et sa complexité ethnique, philosophique, politique, géographique  GP Goldstein nous ouvre les portes d’un monde fascinant et également très complexe. Donc, pour comprendre totalement la situation, il faut se plonger dans cette civilisation afin de comprendre certains tenants et aboutissants. L’effort facilement réalisable est nécessaire parce que la compréhension de l’intrigue est à ce prix. Utilisant ses connaissances de la cybersécurité et des relations internationales, Goldstein nous amène au bord du précipice, nous montrant l’engrenage infernal vers le conflit mondial. Axant aussi son propos sur les grands de ce monde au moment du choix à faire, il nous montre ce que peut provoquer la faiblesse de certains et on ne peut que se demander ce que ferait monsieur Trump en pareille situation infernale. Nous voguons  sur le Styx, vers l’Armageddon.

Ayant choisi de rompre avec le terrorisme islamiste et s’intéressant à une version nationaliste, GP Goldstein remonte aux origines des différents nationalismes avec leurs invariants sur toutes les points de la planète, montre les ressorts de l’embrigadement, du fanatisme, interroge sur la valeur d’un discours, l’appropriation d’un message par les foules. Ce nouveau terrorisme qui s’accapare les technologies de pointe effraie comme tout ce qui est raconté dans ces 650 pages. On est abasourdi, tout ce qui est montré et expliqué parait… redoutablement crédible et parfaitement envisageable.

« Sept jours avant la nuit » n’est pas toujours d’une lecture aisée et il est parfois bon de faire quelques pauses tant ce qui est asséné ébranle et rend parfois exangue. Clairement de la même famille que les lanceurs d’alertes que sont DOA, Manotti, Bronnec, Guy-Philippe Goldstein les rejoint dans une collection unique en France, au service de l’information des masses devant le marasme proposé ou créé par les élites nationales et internationales, en proposant d’ailleurs certains rebondissements mémorables.

« Ce ne sont même plus les grands équilibres géopolitiques qui sont menacés. C’est la structure même de notre civilisation, depuis les cités-Etats de Mésopotamie jusqu’à nos Etats modernes. Si un groupe terroriste qui n’a ni territoire ni population sous son contrôle, est aussi puissant qu’un Etat, cela ne veut plus dire qu’une chose : nous entrons dans un moment d’anarchie et de barbarie encore plus grave que lorsque l’Empire romain s’est effondré… »

Explosif, brillant, indispensable.

Wollanup.

LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT de Naomi Hirahara / L’ Aube noire.

Traduction: Benoîte Dauvergne (anglais)

Los Angeles sa grandeur, son aura internationale, rythmée par ses poncifs, ses images d’Epinal. Los Angeles c’est aussi une communauté nippone soudée (ou presque) dans un entrelacs d’autres disparates. De nouveau le personnage de Mas Arai enfanté par Noami Hirahara gravite dans cet univers malmené par le meurtre de l’un des leurs. C’est entre compromission, compréhension d’une culture annexe et sens naturel de la recherche de la vérité que notre jardinier-détective entre en scène tout en s’attachant les services de partenaires complémentaires.

«Rares sont les choses qui enthousiasment plus Mas Arai que les jeux d’argent. Quand il apprend que l’une de ses connaissances vient de gagner un demi-million de dollars grâce à une machine à sous, il est forcément un peu curieux. Mais la situation prend une tournure dramatique lorsque le gagnant est assassiné. Seul un shamisen, instrument traditionnel japonais à trois cordes, semble pouvoir révéler l’identité du tueur… Mas découvre bientôt un monde de secrets et de mensonges, qui s’étend des rues de Los Angeles jusqu’aux îles Okinawa. »

Au sein de cette entité nippo-américaine coexistent des sous ensembles qui de part leurs rites, leurs coutumes, leurs éducations présentent des disparités franches ou nuancées. Arai reste quelque peu perdu dans une spécificité musicale sourde à son tympan. Aidé dans sa démarche par des profils accoutumés à ces détails locaux régionales, il tente de percer le mystère de cet homicide ainsi que son mobile.

Mué et transporté par un style en adéquation avec le caractère et la façon d’être de notre personnage central, l’auteur s’appuyant sur un rythme mesuré, voire indolent, l’avancée dans le récit suit stricto sensu celui de Mas. S’autorisant des libertés, des sorties de route brisant un certain classicisme dans le mode d’enquête tout en faisant preuve d’un humour estampillé cercle rouge sur fond blanc. On est parfois noyé dans des termes et locutions du pays du soleil levant qui peuvent déstabiliser mais ils offrent le bénéfice à ceux qui ont cette ouverture d’esprit de s’immerger de plain-pied dans cette culture fascinante s’il en est…

Bien que moins punchy et adhésif que le précédent opus, ce roman, inscrit dans une série, affiche un intérêt réel en renforçant d’une part la psychologie du personnage central et en renforçant l’immersion dans cette communauté lestée par une histoire complexe, antagoniste qui garde les blessures profondes d’un passé avec ce pays hôte.

Mélomane et crime!

Chouchou.

 

TANGO FANTÔME de Tove Alsterdal aux éditions du Rouergue

Traduction : Emmanuel Curtil.

Tove Alsterdal est une journaliste, dramaturge et scénariste suédoise. « Tango fantôme » est son troisième roman, il a reçu le prix du meilleur roman policier suédois en 2014.

« Durant la nuit de Walpurgis, cette nuit de la fin avril où l’on fait brûler des feux pour dire adieu à l’hiver, une femme est tombée d’un balcon, du onzième étage. C’était Charlie, la sœur d’Helene Bergman, mais depuis des années elles ne se parlaient presque plus. Helene n’avait jamais partagé l’obsession de son aînée : découvrir ce qu’il était arrivé à leur mère, disparue en novembre 1977, quelque part en Amérique du Sud. De cette Ing-Marie si belle, il ne reste plus que quelques photographies et le souvenir de ceux qui l’ont aimée. Mais tandis que la police s’apprête à classer la mort de Charlie comme un banal suicide, Helene se dit qu’elle aurait dû révéler certaines choses. Au bout de ces omissions, elle va devoir conduire elle-même une étrange enquête. Pas sur une mort, mais sur deux. Pas seulement sur sa sœur, mais aussi sur sa mère. Pas seulement en Suède, mais aussi en Argentine. »

La disparition de Ing-Marie a évidemment marqué ses deux filles, et toujours quarante ans plus tard. Charlie et Helene, les deux sœurs ont eu la même enfance, elles ont subi les mêmes blessures, pourtant, elles ont choisi des chemins radicalement opposés pour s’en sortir. Charlie voulait absolument comprendre, elle enquêtait, s’obstinant jusqu’à s’en gâcher la vie, la perdant même finalement. Helene, elle, a refusé la moindre trace de cette enfance et tout jeté aux oubliettes pour se construire une vie. Tove Alsterdal crée de beaux personnages de femmes, attachantes et fortes, qui se battent pour aller au bout de leurs choix.

Tove Alsterdal alterne le récit de ces vies : Ing-Marie à la fin des années soixante-dix, Helene et Charlie en 2014, elle remonte le temps et mêle leurs histoires avec une grande intelligence, une grande habileté. Elle sait créer le suspense et prend son temps, n’éclairant les secrets que petit à petit. Elle dévoile ainsi peu à peu une histoire sombre aux conséquences tragiques jusque dans le présent. La vie d’Helene est profondément bouleversée, elle doit se pencher malgré elle sur la disparition de sa mère qu’elle a vécue comme un abandon. Mais c’est en Argentine en 1977 que sa mère a disparu et son enquête va avoir des conséquences très dangereuses que ne peut soupçonner une jeune Suédoise en 2014.

Tove Alsterdal nous entraîne dans l’Histoire de l’Amérique Latine, une histoire hyper violente. Elle raconte la guerre sale en Argentine avec une réalité glaçante : la répression, les disparitions, la torture… La vie d’Ing-Marie est brutalement broyée comme celle de milliers d’autres (même maintenant on n’en connaît pas encore le nombre qui doit approcher les trente mille selon les organisations de lutte pour les droits de l’homme). La plupart des bourreaux n’ont pas été inquiétés par la justice et certains sont encore assez puissants et n’hésitent pas à employer la manière forte pour se protéger. L’onde de choc de cette guerre sale n’en finit pas de se propager.

Un très bon roman où se mêlent blessures intimes et tragédie collective.

Raccoon

LE SÉCATEUR de Eric Courtial / Editions du Caïman.

Après un premier roman très remarqué, Tunnel, Eric Courtial nous donne un nouveau rendez-vous avec son commissaire lyonnais, Patrick Furnon. Et c’est toujours avec grand plaisir que nous découvrons ou redécouvrons, à travers l’écriture et le polar, une ville et une région.

Alors que Patrick Furnon et sa femme, Coralie rentrent du Mexique, le commissaire se retrouve propulsé dans une affaire de meurtres inquiétants. Le meurtrier signe ses actes d’une manière peu habituelle et semble frapper au hasard. C’est alors qu’une course contre la montre commence pour l’équipe du commissaire.

Le sécateur est un roman policier dont l’intrigue est classique, la police court après un serial killer fort intelligent, mais loin d’être surhumain. Intrigue classique donc, mais qui réserve malgré tout son lot de surprises ; les personnages n’en finissent pas de s’arracher les cheveux.

Le sécateur est un court roman dont le rythme est haletant, les événements s’enchaînent sans heurt (quoique), sans pour autant nous noyer dans une marée de rapidité effrénée. L’auteur nous laisse toujours un peu de temps pour reprendre nos esprits avec des traits d’humour. Cependant, Eric Courtial est moins indulgent avec ses personnages, surtout avec Patrick Furnon.

Parlons des personnages – et quels personnages ! Ce qui est fascinant dans le roman d’Eric Courtial, c’est de voir que ces policiers, ces civils, sont tous humains. Oui, aucun ne tombe dans la fosse à clichés : pas de flic alcoolique ni taciturne, pas de super héros, pas de femme hystérique. Juste des gens qui vivent dans un monde on ne peut plus normal, et qui soudainement sont confrontés à un fou furieux qui les poussera jusque dans leurs derniers retranchements. Des gens normaux, mais à mille lieux d’être des corps vides : ce qu’ils sont, leur caractère, ce qu’ils font, les rendent très attachants et nous permettent de nous identifier à eux. Qui ne rêverait pas d’être Patrick Furnon, cet homme passionné par les requins ?

Un roman divertissant et fort à mettre entre toutes les mains ! Bravo !

Bison d’Or.

LA REINE NOIRE de Pascal Martin / Jigal polar.

«En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé… La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire… »

Le tableau initial dressé est pragmatique, précis, sans ambiguïté. Les personnages qui jalonneront ce récit sont d’une implacable limpidité dans ce décorum désolé aux confins de ce village en décrépitude de la Meuse. Les rôles sont attribués avec manichéisme conférant des dualités naturelles et irrémédiables. Les affrontements basés sur des rancœurs, des haines, dont l’origine unique, centrale symbolisée par la fermeture de cette raffinerie de sucre, semblent être voués à des évidences tant par leur histoire que par les profils de chacun.

Au milieu, ou plutôt en avant de cette fresque, se dressent deux éphèbes, voire deux métrosexuels, soucieux à leur manière propre de leur paraître, leur apparence. L’un fringué de pied en cap par un noir insondable colle, à priori, à sa fonction. L’autre présenterait plus un style british capiteux, rigoureux, baigné dans une fragrance en rapport avec ce style, Habit Rouge lui colle à l’épiderme comme le Petrole Hahn lui colle au cuir chevelu. Leurs fonctions respectives les opposent et dans leur sillage véhiculent une aura, des idées préconçues, conformistes. Et c’est de ce duel que le roman tire son sel, son acidité, les confusions larvées…

Car l’auteur présente et possède ces ressources de contre-pied permanent et la faculté d’insérer de nombreuses références littéraires enveloppées d’un humour, noir ou non, dévastateur. Il y’a des virages cachés, des tours de force tel un Robert Desnos qui rencontrerait un Maurice Carême qui entremêle « Le Chat et le soleil » et « La Fourmi »!… Les personnages sont hauts en couleurs ou banalement confondants de sottises dans leur tartufferie, leur archétype de villages végétant dans leur entre-soi. Il peint au couteau et nous balance dans les cordes d’un ring sans échappatoire, comme cette jeune falote, certes qui n’est pas une lumière, mais croustillante affublée d’un syndrome proche du Gilles de la Tourette pouvant évoquer l’exorciste. Ca crisse sous les molaires, ça fond en sublingual avec une aigreur et une odeur nauséabonde dans ce village de corbeaux qui fut le sport local et qui revient à la mode.

Mais les faux-semblants, les esquisses présentent des versos surprenants, déroutants. C’est aussi une autre force de Pascal Martin qui manie la vérité des coulisses, la lumière derrière les lourdes tentures en décontextualisant nos sentiments et notre ressenti. C’est probablement un cousin, un frère des auteurs marquants du néo-polar et ça suinte de ses pages. Preuve en sera cette petite confiserie perdue dans le fil du récit nous renvoyant avec aplomb et cohérence dans un ouvrage de Manchette…

Réussite noire truffée d’humour et de cadrage-débord!

Chouchou.

 

C’ EST AINSI QUE CELA S’ EST PASSÉ de Natalia Ginzburg / Denoël.

Traduction: Georges Piroué (Italien)

C’est sur une pellicule teintée sépia que se déroule le film de l’autopsie d’un homicide où l’on dissèque l’étiologie de ce geste fatal. De cette période faste post conflit mondial, dans cet Italie cherchant à se reconstruire, la vie morne d’un couple dépareillé par l’âge, par les aspirations respectives, se voit confronté à des choix cornéliens pour leur futur mutuel. Au coeur du miracle économique italien, dans cette période forte de croissance, le contexte coïncidant avec la chute du fascisme semble ne pas avoir d’emprise sur ces deux êtres qui dérivent insidieusement vers une vacuité des sentiments où ceux-ci semblent n’avoir jamais été éprouvés au travers un conformisme confondant ou de façade.

«Un matin gris à Turin dans les années cinquante. Une femme en imperméable marche sans but dans la ville. Elle vient de tirer une balle entre les deux yeux de son mari. Un geste sec et efficace accompli sans aucune préméditation. Perdue au milieu des avenues muettes et hivernales, elle se souvient : la rencontre et l’espoir, l’attente et l’incertitude, puis la vie à deux jusqu’à cette matinée fatale. »

Natalia Ginzburg publie ses premiers récits qui témoignent de son expérience de ces années troubles, du fascisme, de l’invasion allemande, de la résistance et de la libération : “La Strada che va in città” son premier court roman paru en 1942 sous le pseudonyme d’Alessandra Tornimparte; puis les romans “È stato così”, “Tutti i nostri ieri”, les récits autobiographiques “Le Piccole Virtù” et “Lessico famigliare”.

D’ entrée le décor et la fatalité non préméditée nous tournent vers un récit direct qui ne cherche pas les ellipses ni les probables. L’auteur fustige les actes derrière les paravents. Elle décrit, avec distanciation, les actes et les pensées sans artifices ni déviations. Néanmoins elle conserve une place et un espace aux questionnements afférents à des existences qui auraient pu choisir des alternatives. Sans aucun doute, au fil des pages, on ressent que les murs, les grilles d’une geôle se dessinent autour de cette femme marquée par le fatalisme.

De cette sécheresse stylistique, de cette sécheresse spirituelle l’ouvrage retranscrit une époque, des façons d’être, les problématiques sociétales et sociales par le prisme du couple. L’inéluctable conclusion ne paraissant pas de prime abord comme une évidence mais plutôt comme une hypothèse, on se surprend à penser que celle-ci avait bien d’autres issues.

L’auteur de son temps évoque son monde avec une certaine désespérance et fatalité. En bridant son écriture elle surajoute à la morosité ambiante, une rugosité des relations, affirmant la relation homme-femme tel un carcan rigidifié.

Tout en dénonçant une candeur ancrée dans une éducation rongée par la naïveté, Natalia Ginzburg avait une lucidité sur ce qui l’entourait.

Tragique dans plusieurs dimensions. Roman témoin d’une époque en extrayant les racines de tels expédients.

Chouchou

 

MIRROR de Karl Olsberg / Jacqueline Chambon Noir.

Traduction: Johannes HONIGMANN

 

Imaginez un monde où un outil informatique, un réseau social, est censé devenir votre meilleur ami.

Que font les amis ? Ils vous aiment, vous aident, vous conseillent. Le Mirror est un objet connecté  conçu pour vous pousser à prendre les bonnes décisions, dans votre vie professionnelle, et dans votre vie personnelle. Pour cela, il est important que le Mirror vous connaisse, donc il est important de le porter continuellement afin qu’il en sache un maximum sur vous et ainsi vous fasse prendre les bonnes décisions.

« Ton Mirror te connait mieux que toi-même. Il fait tout pour te rendre heureux. Que tu le veuilles ou non ! ».

Imaginez un monde où toutes vos actions vous sont soufflées par une intelligence artificielle. Imaginez un monde où une personne aveugle, ou un autiste, pourrait voir sa vie facilitée grâce à l’utilisation du Mirror. Véritable progrès, évolution du nouveau millénaire ou frayeur absolue ?

Et si ce nouveau système révolutionnaire devenait un centre de contrôle supérieur ? On suit plusieurs utilisateurs au fil des pages. L’une d’elles, Freya Harmsen, journaliste, se rend compte que son Mirror ne se comporte pas exactement comme un simple outil d’aide. On suit donc son enquête qui croise d’autres utilisateurs, le système informatique semble devenir fou. Il ne semble plus se contenter de faire des suggestions pour le bien de son usager, mais bien d’avoir une volonté propre, en quête d’un optimum global et non individuel. Cet ami se transforme donc petit à petit en véritable tyran, il pousse à l’isolement, à l’éloignement des personnes aimées.

On ne peut lire ce livre sans penser, bien sûr, à « 2001 l’Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick et à comparer le Mirror à HAL. Le thème est le même, remis en perspective dans notre monde actuel déjà ultra connecté. Pour autant, l’auteur n’en fait nullement mention alors que ses personnages font souvent référence à Terminator. Bien sûr la vision dans ce livre est bien la prise de pouvoir par les machines et de ce fait la destruction du monde par un asservissement des hommes, mais toute la démonstration est bien plus proche, trop proche ( ?), du film de Kubrick.

« Ces appareils n’obéissent plus aux désirs de leurs propriétaires c’est comme dans l’apprenti sorcier de Goethe : nous avons perdu le contrôle des esprits que nous avons invoqués et nous ne savons pas comment en redevenir les maitres ».

Roman de science fiction ou plutôt réalité potentielle pas si lointaine ? Dans ce livre, l’auteur Karl Olsberg veut nous faire prendre conscience que nous vivons dans un monde trop connecté, où les réseaux sociaux prennent trop de place, où nous perdons peu à peu notre libre arbitre, nous nous renfermons sur nous-même.

L’auteur a un doctorat sur les applications de l’intelligence artificielle et a fondé une Start up de logiciels. Son écriture est aussi froide que les logiciels qu’il semble maîtriser. Cela est parfois dérangeant dans les dialogues qui semblent sans vie, énoncés comme des phrases mises bout à bout mais sans aucun sentiment derrière. Quand il s’agit de dialogues entre deux amoureux, cela semble peu réaliste.

La lecture est assez facile, quant au thème, il a déjà été abordé à plusieurs reprises, sans aucune véritable nouveauté si ce n’est le parallèle fait avec les GAFA dans notre XXIème siècle. C’est une étrange curiosité…

Marie-Laure.

LA DISPARUE DU VENEZUELA de Diane Kanbalz / L’Aube noire.


Les éditions de l’Aube, et l’Aube Noire en particulier, nous offrent l’habitude de nous proposer des écrits doués d’une sensibilité particulière. Cet ouvrage en est une des illustrations. L’Amérique du sud, dans sa partie nordiste du Venezuela, est le siège de ce roman psychologique où les lignes de tension s’incarnent principalement dans le personnage de Philippe Larcoeur, flic dont les missions sont extra-territoriales, qui voit ses plans personnels contrariés par le rapt d’une ressortissante française dans cet état chaos.

« Et tout de suite, le visage de Cécile lui revient en mémoire. Cette fille est vivante, il le sait, il le sent. Il la sent toute proche. Mais où ? »

Philippe Larcœur, policier attaché à l’ambassade de France à Caracas, est appelé sur une affaire d’enlèvement. Une ressor­tissante française a disparu dans l’une des zones les plus dangereuses d’Amérique latine… Faisant progres­sivement de cette enquête une affaire personnelle, Larcœur n’hésitera pas à braver le danger dans un pays où la ­corruption, la mort et la trahison sont monnaie courante. Il finira par tenter le tout pour le tout pour sauver la jeune femme en même temps que son âme, quitte à se mettre à dos tant sa hiérarchie que la pègre locale ! »

Diane Kanbalz travaille pour différents organismes non gouvernementaux. La disparue du Venezuela est son premier roman.

On est typiquement dans un livre sensoriel. Chaque phrase, chaque terme, chaque tournure nous renvoient à l’un de nos cinq sens. Les pages s’égrènent et ceux-ci sont aux abois tout en s’épanouissant dans notre imaginaire. Transporté on l’est, et saisi aussi, en humant, en distinguant les bruits des scènes avec une confondante acuité. On se prendrait même à toucher l’épaule d’un père, d’une mère, d’un frère éploré, en colère, abattu, dévasté, rageur…La ponctuation constituée par les appels téléphoniques cadencés sont tels des épîtres qu’on redoute de recevoir.

La cruauté et les horreurs naturellement arrivent très vite, ainsi que la haine  globale du genre humain dans ce pays perdant de sa fraternité, élimant des doctes piliers d’une république équilibrée. La caste des criminels est une force à part entière qui ne sont au fond que des hommes cherchant la voie du suicide. Face à eux, et face à la soustraction de cette jeune innocente, des hommes qui croient en leur mission et s’y réfèrent, s’y tiennent tel un immuable cap. C’est dans ce cercle au rayon diminuant que les chocs seront lestes et mats. Larcoeur et les personnages qui gravitent cherchent un sens à leurs existences, en ayant la difficulté à faire abstraction de leurs entraves personnels, en tentant de tracer un fil rouge afin de s’absoudre de leurs faiblesses et surtout de mener à bien leur objectif professionnel, moral.

Un beau livre, donc, qui impose à nos sens, pour la jubilation, une sensibilité alerte, confondante.

Venezuela noir sous une plume touchante!

Chouchou.

 

BOOMING de Mika Biermann / Anacharsis.

 

 

Marre des bouquins écrits à la chaîne, sans réelle saveur particulière, ressemblant tant à d’autres déjà écrits, parus, vendus? Un peu de lassitude ? Allez faire un tour à « Booming » paru en 2015 si vous l’osez, vous ne serez pas déçus et pas vraiment en terrain de connaissance.

Mika Biermann est un auteur allemand, exerçant la profession de guide de musée à Marseille et écrivant en français. Anarcharsis avait déjà sorti « un blanc » que j’avais remarqué sans trouver le temps pour le lire et Biermann est aussi édité par P.O.L. et son dernier roman daté de février 2017 « sangs » a eu les éloges des Inrocks notamment.

« Nous voudrions nous rendre à Booming.

– Booming ?

Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.

– Personne ne va jamais à Booming.

-Pourquoi pas ?

-N’y a rien là-bas. »

Dès le départ, ils le savent pourtant mais Lee Lighttouch et Pato Conchi, sorte de duo à la Don Quichotte et Sancho Panza complètement inconscients, abrutis ou téméraires décident d’aller néanmoins dans ce village du far-west pour retrouver Conchita chère à Conchi, retenue prisonnière d’un outlaw nommé Kid Padoon.

On est dans un western, le fond est bien là, le décor aussi…quoique. Au cours de cette brève intrigue on rencontrera bien des outlaws, des indiens, le marshall, le croque mort, le patron de saloon, la mère maquerelle et ses filles, des potences et des pendus, des Mexicains, des duels, des drames, des règlements de compte, des parties de poker, mais avec un ton particulièrement jubilatoire. Il y a une vraie atmosphère dans ce roman, une pas banale, c’est certain car il y a quelque chose qui déconne gravement à Booming et on le comprend très vite, une fois dans la ville dans les pas de Lightouch et Conchi.

Le temps ne fonctionne pas comme ailleurs à Booming, il peut se ralentir comme s’accélérer, prendre ses aises pour qu’une balle atteigne sa cible, devenir fou, une espèce de temps sous substances prohibées. On est dans la quatrième dimension, celle du temps, telle que l’a présentée Einstein dans sa théorie de la relativité. Alors, dit ainsi, je sais, cela ne fait pas forcément envie et pourtant, si vous cherchez à être ébranlé, secoué, trimballé, « Booming » est pour vous. Reprenant tous les canons du western traditionnel, Biermann, par son anarchie temporelle, propose un roman détonant engendrant un chaos particulièrement drôle et il réussira à vous perdre à de multiples reprises tout en vous lançant quelques indices pour comprendre pourquoi le personnage mort dans le paragraphe précédent, évolue maintenant comme si rien n’avait eu lieu.

Un grand foutoir de cent quarante quatre pages, qui, si vous avez suivi avec sérieux, prendra un certain sens à la fin, après un temps de réflexion néanmoins pour ma part. L’ éditeur parle d’un western quantique. Peut-être, je ne sais pas trop et j’éviterai de me prononcer mais sûr un beau bordel.

Barré !

Wollanup.

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