Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : terres d’amérique (page 1 of 3)

ALLEGHENY RIVER de Matthew Neil Null / Terres d’Amérique – Albin Michel.

Allegheny Front

Traduction : Bruno Boudard

C’est souvent le cas avec les nouveaux talents de la littérature américaine proposés par Terres d’Amérique / Albin Michel : avant leur premier roman, ils ont fait parler d’eux grâce à leurs nouvelles, distillées ça et là dans les revues puis rassemblées dans des recueils. Matthew Neil Null n’échappe pas à ce cadre, à ceci près que son roman Le miel des lions (2018) nous l’a fait découvrir avant Allegheny River daté de 2016 dans sa version originale, collection de 9 textes des années 2010 à 2014.

Matthew Neil Null y dévoile son ancrage et sa connaissance intime de la région qui inspire ses écrits, en Virginie-Occidentale, plus exactement la partie septentrionale de l’Etat rattachée à l’arc géologique appalachien. C’est une zone de relief (vallées, crêtes, plateau d’altitude), irriguée par de multiples cours d’eau, lâchés comme des fauves, difficile d’accès, qui isole encore plus l’étroite bande de terre ouest-virginienne, coincée entre la Pennsylvanie et l’Ohio. Des débuts de la période coloniale jusqu’à notre époque, la vie des hommes, leurs déplacements, l’exploitation des richesses naturelles (bois puis mines de charbon), le déclin d’icelles, n’y ont jamais été aisés. Cet éloignement, ce déterminisme géographique, a contribué à la constitution d’une société humaine bien particulière dont les strates historiques sur plus de deux cents ans servent d’appui aux histoires de Matthew Neil Null.

Avec la même érudition, la même passion, la même richesse sémantique et prosaïque dont il a fait montre dans Le miel du Lion (au risque de désarçonner certains lecteurs, soumis, parfois, à une avalanche de grumes, les qualificatifs ou les descriptions imagées qu’il affectionne) Matthew Neil Null fabrique, avec 9 pièces de tissu, un quilt qui illustre avec brio le fragile équilibre entre hommes et Nature dans un milieu travaillé par des évolutions sociales et des impacts environnementaux, dépeint les exploits et les défaites ordinaires de flotteurs de bois, de mineurs de charbon, de chasseurs d’ours, de marchands ambulants, de naturalistes, de personnages aux ambitions politiques ou religieuses, confrontés au grand chambardement des temps qui changent, sans qu’ils n’apportent du meilleur, juste l’impérieuse obligation aux locaux d’en prendre le meilleur parti. S’ils ne le peuvent, ils souffriront, seront écrasés ou s’en sortiront, amoindris ou  bien drôlement changés. Ce serait la même chose ailleurs mais Matthew Neil Null ne raconte que cet endroit, avec une telle justesse et une telle puissance que nous pouvons nous convaincre qu’il nous parle des humains qui habitent ailleurs et qui peut toucher tous ceux qui lisent autre part dans le monde.

C’est violent ou au moins rude, profond, riche d’inattendu et d’aspérités littéraires (à la mesure du terrain). Ce sont des short stories. En français, nous dirons encore une fois des nouvelles, avec les limites de notre propre sémantique. Courtes, oui, plus ou moins, mais ce sont de putains d’histoires, avec une véritable force nucléaire.  Et celle ou celui qui veut en lire et est encore convaincu(e), comme Muriel Rukeyser, que « l’Univers est non pas fait d’atomes mais d’histoires » se régalera avec celles de Matthew Neil Null.

Bonne année de lecture.

Paotrsaout



LES PATRIOTES de Sana Krasikov / Terres d’Amérique.

The Patriots.

Traduction: Sarah Gurcel.

Nous voilà donc dans une fresque des relations américano soviétiques des années 1930 à 2008. Pour ce faire, l’auteur nous fait faire plusieurs allers-retours entre les Etats-Unis et l’URSS, entre les trois protagonistes principaux de cette immense histoire : Florence tout d’abord, jeune américaine, puis son fils Julian/Yulik et enfin son petit-fils, Lenny.

Florence est une jeune fille de Brooklyn, qui vit son adolescence et ses premières années de femme pendant la grande dépression aux Etats-Unis. Elle ressent un mal-être au sein de cette vie américaine,  sa condition de femme, de juive lui ferme des portes. Pleine d’idéaux, elle décide de tout plaquer pour partir vers son eldorado, l’URSS, où pour elle existe la seule vraie vision d’un futur possible.

Sa vie dans la Grande Union Soviétique n’est bien sûr pas simple, elle comprend vite que ce nouveau monde n’est pas celui qu’elle espérait. Elle est, là encore, et même bien plus, obligée de lutter contre les absurdités auxquelles elle doit faire face, contre les privations et les préjugés.

Ne renonçant jamais, elle doit faire des choix, entre sa vie, son amour, son enfant, et son travail. Vivant sous un régime autoritaire, où tout le monde est surveillé et plus encore ces américains juifs immigrés, les options qu’elle prend ne sont pas toujours les bonnes et elle devra en payer le prix à chaque fois.

« Elle avait été la victime de son temps, de ses croyances politiques, de son obstination et de ses illusions. »

Aucun jugement dans ces pages, nous sommes confrontés à cette vie difficile sous ce régime autoritaire, et subissons les conséquences au même titre que Florence et sa famille.

Il s’agit à n’en pas douter, d’un récit sur ces 80 années  de guerre froide où les Américains ayant choisi de tourner le dos à leur pays se retrouvent rejetés de tous, de leur propre pays mais aussi de ce régime qu’ils ont embrassé avec un espoir énorme sur sa justesse et sa droiture. C’est bien une fresque historique mais aussi une histoire d’amour, entre une jeune femme et un jeune homme, entre une femme et son enfant, entre une femme et ses rêves.

Nous découvrons la condition de ces hommes et de ces femmes de nationalités américaines mais qui deviennent russes par le droit du sol, de la condition de vie des juifs dans l’URSS, où nous découvrons que le moment où ils ont été le plus en sécurité s’avère finalement être pendant la seconde guerre mondiale. Staline avait besoin d’eux et la dictature sait se servir de chacun jusqu’à plus soif, pour leur tourner le dos quand ils n’apportent plus rien d’utile au régime.

Certes, le livre est imposant avec ses 590 pages, mais n’hésitez pas une seconde avant de vous plonger dans cette épopée. Vous découvrirez cette période de notre histoire pas si lointaine et vous vous plongerez dans cette histoire familiale dure, où les choix que nous faisons pour nous même se répercutent obligatoirement sur nos enfants et nos petits-enfants. Vous ressentirez de la tristesse, de la désillusion, de la colère parfois, mais vous découvrirez un texte riche qui vous transportera dans un appartement communautaire en plein cœur de Moscou, et c’est là la grande réussite de Sana Krasikov.

Marie-Laure.



Entretien avec TAYLOR BROWN.

1- “les dieux de Howl Mountain” est votre deuxième roman à paraître en France et le premier chez Terres d’Amérique” après “la poudre et la cendre” sorti en 2017 chez Autrement mais on ne vous connaît pas encore très bien ici, qui est Taylor Brown, l’homme pas l’auteur?

Ma photo est peut-être plus intimidante et plus mystérieuse que je ne le suis moi dans la vie. J’ai grandi sur les côtes de Géorgie et j’ai toujours été un raconteur d’histoires. Ma mère se souvient que quand j’étais gamin je n’arrêtais pas de lui raconter des histoires et qu’elle allait se réfugier dans la salle de bain et que je mettais à quatre pattes pour continuer à lui raconter par la fente de la porte. Et en fait, chez moi, beaucoup de gens doivent penser que je suis un créature un peu étrange parce que je m’installe toujours à la même place dans le même café pour écrire et les gens ne savent pas très bien ce que je fais et ne savent pas forcément que je suis écrivain. Dans le café où je vais tout le temps, ils ont posé une petite plaque de bronze pour dire que cette place m’était réservée. En tant qu’individu, je suis quelqu’un de très tranquille, j’adore les animaux, j’ai un petit atelier de réparation de motos que j’ai commencé avec mon père, je suis un mec normal. Beaucoup de mes amis auteurs enseignent mais je ne le fais pas. Je dirai que ma vie se sépare en deux: le temps que je passe à écrire et le temps que je passe à préparer des motos. Et ce travail m’aide à préserver la partie créative de mon esprit et de le conserver pour l’écriture parce que je suis pas en classe à parler de cela toute la journée.

2- Vous commencez votre carrière d’écrivain en 2014 avec “In the season of blood and gold”, ce recueil de nouvelles est-il le fruit de travaux d’écriture universitaires comme comme le font beaucoup d’auteurs américains débutants? Qu’est ce qui fait qu’un jour vous vous lancez dans l’écriture ?


Je n’ai jamais été dans un atelier d’écriture, d’ailleurs le seul atelier que je connaisse est celui que j’anime depuis peu de temps et je dirai que j’ai écrit des nouvelles à la manière d’un apprenti qui cherche à se faire la main. Faulkner disait que le plus dur pour un écrivain, c’était d’abord la poésie, ensuite la nouvelle et enfin le roman. Je pense que du coup, écrire des nouvelles est une forme d’apprentissage où on découvre l’écriture, la façon dont on gère sa relation à la page. J’aime énormément écrire des nouvelles. Et la majorité de mes romans sont nés de nouvelles.

3- Dans une ancienne tribune « How I accidentally wrote a Civil War novel », vous déclarez que vous n’aviez pas d’intérêt spécial pour l’époque de la guerre de Sécession  mais qu’à écouter des vieilles ballades, un truc vous était venu. Toujours est-il, qu’avec trois romans (Civil War, années 1950 et l’évocation de l’expédition de Jacques Le Moyne au XVIe siècle dans The River of Kings) et des nouvelles qui s’appuient sur un contexte historique, vous ne pouvez pas dire vraiment que l’Histoire ne vous intéresse pas. On peut même trouver que cela vous met à part dans le paysage, un peu comme Tom Franklin. Ces histoires ne sont pas purement d’aujourd’hui. Quel est donc votre rapport à l’Histoire et comment ça joue dans votre travail?


Je reviens à Faulkner qui faisait  dire à un de ses personnages que l’Histoire n’est pas morte, l’Histoire n’appartient même pas au passé. Ecrire sur le passé, pour moi, c’est d’une certaine façon parler du présent parce qu’ils se répondent, ils communiquent l’un avec l’autre et c’est souvent parce que j’ai envie de comprendre le passé pour assimiler le présent à la façon de quelqu’un qui soulèverait une pierre pour regarder ce qu’il y a en-dessous ou retirer un couvercle, les deux sont étroitement interdépendants. Et des choses dont j’ai parlé ici avec Paul Lynch et des amis écrivains aux USA, c’est qu’on déteste tous la façon qu’on a de dire d’un roman qu’il est historique. C’est vrai que l’Amérique a des problèmes en ce moment et qu’une des façons de les résoudre, c’est peut-être, de s’intéresser à notre propre Histoire au delà du mythe, au delà des idées reçues et justement écrire sur le passé permet d’aller voir les choses de près, de rétablir la vérité.

4- Vous avez quitté la Georgie pour vous installer en Caroline et vous parlez de la nature avec beaucoup de talent dans “les dieux de Howl Mountain”, les lieux, la nature sont-ils source d’inspiration pour vous ? Y a-t-il chez vous un amour de la Caroline du Nord comme chez Ron Rash et David Joy ?

Je partage ce même amour que Ron Rash et David Joy même si la Georgie me manque et avec ma compagne, nous avons l’intention de retourner en Georgie, de nous installer à Savannah et c’est vrai que j’aimerais pouvoir avoir la même relation que celle que Ron Rash a avec ce territoire où sa famille est présente depuis plus de deux siècles. Pour moi c’est un peu différent, mon arrière grand père n’était pas américain, il est venu du Liban à la fin du XIXème siècle et mon père a pas mal circulé. On est plus des voyageurs, des gens qui ont erré et qui n’ont pas du coup un endroit auquel ils sont réellement attachés mais bien sûr cet amour du paysage et de la terre est bien présent.

5- Depuis “ In the season of blood and gold” paru en 2014, vous avez sorti trois romans en 2016, 2017 et 2018, comment faites-vous pour tenir un tel rythme ?

Déjà c’est une question de discipline, j’écris tous les jours. C’est un peu une pratique comme la méditation. Si je n’ai pas ma dose quotidienne, je ne me sens pas très bien. La plupart du temps, j’ai toujours deux livres en route et je travaille toujours sur deux projets à la fois. Cela ne signifie pas que j’écris sur les deux chaque jour mais je vais, par exemple, travailler plusieurs semaines, plusieurs mois sur un livre et quand j’arrive à un moment donné où la situation se bloque, où je n’arrive plus à voir où je vais j’arrête et je reprends l’autre. Finalement, c’est souvent en écrivant le deuxième que je trouve les réponses aux problèmes posés par le premier. D’une certaine façon, travailler sur autre chose autorise mon esprit à chercher des solutions. Surtout, j’ai le goût du travail.

6- Dans “la poudre et la cendre”, vous décrivez de manière impressionnante les ravages créés par une armée en vadrouille et l’ hébétement dans les villages pillés et  dans “ les dieux de Howl Mountain”, certains passages sont situés pendant la guerre de Corée, peut-on ainsi dire que les stigmates de la guerre sont au centre de votre oeuvre?


C’est une question que je me suis beaucoup posé: comment la guerre et les traumatismes de la guerre tiennent-ils autant de place dans mon oeuvre? Je ne suis sûr de rien mais j’ai deux réponses possibles. L’une, c’est que mon père a grandi au moment de la guerre du Vietnam, l’ombre et la menace qui planaient concernant le Vietnam a été un poids sur sa jeunesse et comme il allait être appelé sous les drapeaux il a pris l’initiative et il s’est porté volontaire. Il a obtenu son diplôme de fin d’études et est sorti de l’école d’infanterie la même année. Heureusement la guerre était en train de s’achever et  il n’a pas eu à partir. C’est une menace qui a plané sur toute sa génération, lui a eu de la chance mais beaucoup de ses amis ont été envoyés au Vietnam, certains ne sont jamais revenus et les survivants sont rentrés bien amochés. J’ai été marqué par cette guerre et quand j’ai eu 19 ans, le 11 septembre a eu lieu. Même si beaucoup ont tendance à l’oublier aux USA, l’Amérique est en guerre depuis cette date. Le pourcentage d’Américains dans l’armée n’est plus aussi important qu’auparavant et ceux qui finissent dans l’armée n’ont pas eu beaucoup d’autres choix possibles dans leur vie et c’est vrai qu’on n’a pas toujours envie de regarder les choses en face. Et plus on s’intéresse aux conflits qui ont eu lieu dans l’histoire des Etats Unis, aux conséquences qu’ils ont eu pour la vie des gens et  plus on est donc attentif, plus on prend en compte la menace de la guerre et ce qu’elle implique.

7- Beaucoup d’orphelins ou de personnages en manque de paternité dans vos romans, le hasard des intrigues ou un thème important pour vous?

Je n’en sais rien. J’ai eu un père très présent dans ma vie mais je dois dire que mon père a eu une relation difficile avec son propre père. mon grand-père avait fait quasiment tout le séminaire et s’apprếtait à devenir prêtre et au dernier moment il a renoncé pour épouser ma grand-mère. C’était un homme dur. Je me suis intéressé à la relation de mon père avec le sien mais j’ai eu de la chance, j’ai eu un père très présent. Donc, rien ne vient de ma propre histoire.

8- Les bagnoles et surtout les moteurs V6,V8, et V10 ainsi que les courses automobiles sont très présents dans l’intrigue de  “les dieux de Howl Mountain”, c’était bien sûr une nécessité due à une intrigue sur les moonshiners mais n’est ce pas aussi le résultat d’une passion pour les vieilles cylindrées?


C’est vrai que c’est le résultat de ma passion. J’ai grandi entouré de voitures, de motos et c’est quelque chose qui m’est cher, une passion commune avec mon père. La voiture a aussi joué un grand rôle dans l’histoire des Etats Unis et elle était indispensable à l’intrigue de mon roman car on ne pouvait pas faire sans. Mais cela naît avant tout de cette façon que j’avais envie d’utiliser la voiture et de donner libre cours à ma passion. Les véhicules sont pour moi un objet de passion.

9- A la fin de “les dieux de Howl Mountain”, on a du mal à quitter un personnage comme Granny May et puis on se dit que peut-être la porte est restée ouverte à une suite. Qu’en est-il ?

Je n’y avais pas réellement pensé avant que j’arrive en France mais beaucoup de gens ici m’ont posé la question. C’est maintenant que je me dis pourquoi pas un jour. C’est celui de mes personnages qui pour l’instant m’est le plus cher. Pourquoi ne pas imaginer autre chose avec elle qui serait centré sur sa jeunesse. En tout cas, pour l’instant je travaille sur deux autres romans qui n’ont rien à voir avec elle, on verra cela plus tard.

10- Votre présence en France est en soi une reconnaissance, tout comme votre arrivée dans la prestigieuse collection Terres d’ Amérique. Comment percevez-vous cela ?

Je suis très honoré de rejoindre la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. J’apprécie beaucoup qu’à une époque où on a tendance dans l’édition à faire de la macro-économie, à tout voir de loin et à ne s’intéresser simplement qu’à des questions de budget et à s’éloigner de plus en plus du livre, j’ai le sentiment que chez Albin Michel et plus particulièrement Francis, on est encore “old school” en  privilégiant le livre et en mettant la main à la pâte, en étant proche des auteurs.

11- Et puis la question que j’aurais dû vous poser et que j’ai omise par maladresse?

Ce qui incroyable, c’est que vous ne me posez pas toutes ces questions stupides qui sont mon lot aux USA: quelle est ma couleur préférée, qu’est ce que j’aime manger ? C’étaient de très bonnes questions.

Question à Francis Geffard: Quand retrouvera-t-on Taylor Brown chez terres d’ Amérique ?

Bientôt, très bientôt.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs, le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Taylor Brown pour la richesse de ce moment.

Merci à Francis Geffard, sans qui, une fois de plus, rien n’aurait été possible.

Merci à Paotrsaout pour l’aide aux questions.

Merci à Etonnants Voyageurs, grand festival à visage humain.

Wollanup.

Taylor Brown et Francis Geffard.

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Laurent Boscq.

Le premier roman de Taylor Brown, “la poudre et la cendre” paru aux éditions Autrement en 2017 était une véritable réussite. L’odyssée de deux enfants au milieu des combats de la guerre de sécession mariait à merveille action et sentiments profonds avec description des paysages prouvant un réel amour de la nature tout en étant un terrible réquisitoire contre la guerre, montrant ses ravages pour ceux qui restent. Forcément, Taylor Brown était attendu au tournant avec ce deuxième saut dans le vide. Pour “les dieux de Howl Mountain”, il est passé dans la collection terres d’Amérique si coutumière des romans fort animés par des plumes exceptionnelles et il y est tout à fait à sa place.

“Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…”

La Caroline du Nord regorge d’auteurs racontant son univers assez terrible par les ravages de la dope actuellement, la misère humaine, mais aussi la beauté d’un territoire que malgré, les problèmes, l’absence d’avenir, la criminalité… on a du mal à quitter. Après Ron Rash et David Joy, voici Taylor Brown, nouvel ambassadeur, plantant son décor dans les montagnes, dans l’univers des moonshiners des années 50, ces trafiquants de bibine qui approvisionnent tous les soiffards du coin en véhiculant l’alcool de nuit, “jouant” avec les forces de police corrompues et l’autorité fédérale.

A nouveau, Taylor Brown crée une histoire instantanément captivante avec les fantômes du passé difficiles à ignorer, avec des destins extraordinaires et des personnages Rory et surtout Ma qu’on comprend d’emblée et pour qui on tremble. Taylor Brown mène son histoire avec talent, perpétuant son amour de la nature par certains passages flamboyants et assénant à nouveau sur la guerre et ses conséquences pour ceux qui s’en sortent et pour ceux qui pleurent la disparition, l’absence de l’être aimé. Il y joint son amour personnel des moteurs, des grosses cylindrées.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir, reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. On pourra aisément voir la parenté de Taylor Brown avec le Tom Franklin de “ La culasse de l’enfer” ou de “Braconniers” ou avec le très bon premier roman de Jon Sealy “Un seul parmi les vivants”.

Elixir de contrebande très capiteux.

Wollanup.


VIENS VOIR DANS L’ OUEST de Maxim LOSKUTOFF / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Charles Recoursé .

Auteur de nouvelles remarquées publiées dans la presse, il paraissait logique que Maxim Loskutoff, qui a grandi au Montana entre autres, publie son premier recueil en 2018 et soit traduit en français en 2019 dans la collection Terres d’Amériques qui ne s’est pas fait remarquer jusqu’ici par son manque d’à propos éditorial.

Avec le background annoncé, le titre aussi du recueil, les douze nouvelles rassemblées semblaient nous inviter à suivre un nouvel auteur dans l’Ouest américain depuis les origines jusqu’à nos jours. Mais passée la première nouvelle,  L’ours qui danse, loufoquerie posée dans le Montana en 1883, commence réellement la collection de textes de Viens voir dans l’Ouest marquée d’un même motif sombre, plus ou moins prononcé selon les histoires, à savoir l’existence, dans un futur proche d’une entité sécessionniste au cœur du continent américain, la Redoute (the Redoubt), aux limites vagues mais qu’on entrevoit vers l’Idaho, le Montana et l’Oregon. Au regard du nombre de survivalistes et de milices armées qui prospèrent dans certaines régions de ces Etats (rappelez-vous l’épisode de l’occupation milicienne du Refuge faunique national de Malheur dans l’Oregon en 2016) sur la base de théories du complot foisonnantes, d’un militarisme sans complexe et d’un constitutionnalisme tatillon, au regard également des fractures de l’Amérique contemporaine, le scenario n’est pas qu’une audace littéraire.

En remarquable contrepoint, les vies auxquelles s’intéresse Maxim Lostukoff sont ordinaires par leur solitude, leur amertume, leur fragilité et leurs défaites. L’existence de la Redoute est comme un orage qui menace à l’horizon, quelque de chose de pesant et nécessaire, un soulagement en même temps qu’un événement sans lendemain. Parfois, ce n’est qu’un roulement de tonnerre épisodique. Parfois l’orage vient jusqu’à vous et ne vous épargne pas. Les personnages dispersés autour et dans la Redoute sont usés, ils ont peur, ils sont en colère, ils connaissent les affres de l’amour et les inévitables blessures que celui-ci apporte. Quelque chose ne va pas ou plus dans leur vie. Ce quelque chose est souvent quelqu’un. Ils essaient de se rattraper à quelque chose d’autre. Une mère doit faire rempart dans sa communauté pour protéger ses enfants parce que leur père est parti affronter les forces fédérales (Papa a prêté serment). Une femme au foyer se prend d’une obsession meurtrière contre un arbre dans son jardin (Comment tuer un arbre). Un charpentier au chômage rejoint la milice après que sa femme l’a quitté. Et bascule dans l’auto-apitoiement quand les premières frappes aériennes anéantissent son bled (Trop d’amour). Un ancien soldat élève la fille d’un camarade tombé au combat dans le bunker de survie sous une ferme abandonnée et a grâce à elle de sinistres projets pour continuer la lutte (Récolte).

Que l’énumération ne trompe pas : les nouvelles de Maxim Lokustoff nous plongent dans un Ouest sans romantisme, une contrée dure,  propice à l’isolement et aux rêves de nouveaux départs mais les personnages, qu’il nous donne de façon très vive, ne sont pas tous directement concernés par l’existence et les péripéties de la Redoute. Leur portrait psychologique prend le dessus et nous rapproche de dissections répandues dans la littérature contemporaine au sujet du couple en crise et de la famille.

Le tout constitue au final un ensemble à l’écriture maîtrisée, entre passé, présent et avenir, un peu insolite, par instants brillant, par instants plus ternes.  Trois textes – les plus affirmés sur le plan dystopique (Trop d’amour, Récolte et La Redoute) – m’ont paru à la hauteur de la promesse d’un « Ouest américain réinventé et au bord de la guerre civile » et à ce titre, les plus intéressants.

Nul doute que nous devrons reparler de Maxim Loskutoff qui prépare son premier roman, Spirits.

Paotrsaout

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

“Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions de dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.”

Richard Lange est originaire de Los Angeles et c’est la mégalopole californienne qu’il décrit ici comme souvent dans ses romans. Auteur d’un très très bon “Angel baby” en 2015, il retourne dans une veine noire qui lui avait si bien réussi. Un peu le mouton noir de la collection Terres d’Amérique, il s’y illustre par son net penchant pour des intrigues policières même si c’est très réducteur de le placer dans ce cadre. Francis Geffard, le grand découvreur de talents ricains, ne fait pas de différence entre littérature et littérature noire dans ses choix éditoriaux, ses coups de coeur. Il privilégie toujours des écrits où est visible une certaine humanité des personnages et vis à vis d’eux, comme une capacité à montrer, raconter l’Amérique, la vie des gens, leurs choix difficiles voire impossibles. Richard Lange, c’est un peu un Willy Vlautin qui sortirait les flingues.

“Quarante ans qu’il était sur Terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à faire un peu d’économies, il les reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens.Pour autant, il n’était pas encore prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses.”

Dans le décor de la Cité des Anges, celle des losers, des paumés, des cramés, des tarés, des ratés, des résignés et des toxicos… Rowan Petty a beaucoup à perdre et, tout d’abord, tout simplement, sa vie. Et on adhère, on le suit tellement il ressemble au pote qu’on aimerait avoir. Le pro de la petite arnaque, Rowan Petty s’est fait salement pigeonner par un mec qu’il a formé et les mauvaises vibrations et les sales profils arrivent en force tandis qu’au niveau des sentiments, il vit aussi des trucs méchants.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune.

Se sortir d’un bordel sans nom à L.A…“ La dernière chance de Rowan Petty”?Sauver sa peau…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Retrouver sa fille…“ La dernière chance de Rowan Petty”?“ Mettre la main sur le magot… “ La dernière chance de Rowan Petty”? Semer les chacals et les chiens… “ La dernière chance de Rowan Petty”?
Tomber amoureux…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Se ranger enfin… “ La dernière chance de Rowan Petty”?

“ La dernière chance de Rowan Petty” possède une intrigue parfaitement menée et révélant plusieurs moments brûlants, flippants mais ce développement polardesque est aussi pour Lange l’occasion de continuer d’évoquer et de développer sur le sentiment de parentalité. Ayant déjà axé “Angel Baby” sur l’aspect maternel, il développe son propos mais en se focalisant plus sur son pendant paternel, sur la douleur de la culpabilité, sur la honte de l’abandon, sur les petites trahisons mesquines…

Beaucoup de beaux et touchants personnages, de héros oubliés, de types déjà à terre, on sent chez Lange un grand sens de l’observation de ses contemporains et une immense empathie pour l’autre, celui qu’on voit moins ou plus… ici et surtout là-bas, dans l’inhumanité d’un système de santé ricain honteux.

“A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable.

Wollanup.


LES FEMMES DE HEART SPRING MOUNTAIN de Robin MacArthur / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction : France Camus-Pichon

La vie, cet enchevêtrement type pelote de laine qu’un chat se serait fait un énorme plaisir à traîner dans tous les coins de la maison, a ses manières à elle de nous faire comprendre ses secrets.

Dans Les Femmes de Heart Spring Mountain ce sera « Irène » le fil qui dépasse de la pelote : en tirant dessus on remonte l’histoire de trois générations de femmes et de leurs aïeuls : Henry, Ezekial, William, Zipporah, Eunice, Philena, Phebe, Marie, Jessie… Ce n’est pas étonnant que Robin Macarthur ait choisi une tempête au nom féminin pour ce beau rôle !

Lorsque « Irène » s’abat sur le Vermont, cela fait huit ans que Vale a quitté sa mère, Bonnie, et les terres de ses ancêtres. Un coup de fil lui annonce la disparition de Bonnie durant la tempête. « Une maman est la seule usine à fabriquer de l’amour. » Vale quitte La Nouvelle-Orléans pour revenir chez elles : sa mère ne peut pas être morte.

« Heart Spring, le source de la rivière Silver Creek : c’est de là que viennent ces trente centimètres de pluie, là qu’ils se sont formés, qu’ils sont nés. La source à l’origine de la rivière où Bonnie a été vue pour la dernière fois. Heart Spring Mountain. Parce que le cœur a sa source éternelle dans cette montagne, s’était dit Hazel petite fille, puis jeune femme, puis femme mûre. Mais était-ce vrai ? »

Avec le retour aux sources de Vale, la construction du roman se ramifie en enclenchant une série de flash-backs portés par les voix des femmes de la famille : Hazel, la grand-mère de Vale, encore en vie mais en sursis ; Lena, la sœur de Hazel, douce illuminée vivant autrefois dans les bois avec son meilleur ami, Otie, une chouette borgne ; des moments de bonheur avec Bonnie au temps de l’enfance, Vale et Bonnie l’insouciante, la solaire, la flamboyante, tombée au milieu d’un champ de pavots qu’elle n’a plus jamais quitté.

Vale remonte le fil de pelote, aidée de temps à autre par Deb, la belle-fille de Hazel, arrivée dans ces montagnes en cherchant la liberté, restée veuve trop tôt mais à toujours ancrée au sol de sa famille d’adoption.

La quête de Vale – My Bonnie lies over the Ocean porte moins sur la disparition de cette mère depuis longtemps disparue dans la brume de l’héroïne, que sur elle-même, Vale, la fille de Bonnie. Elle cherche dans les vies de toutes ces femmes son point de départ, sa genèse. Tellement de secrets.  

Vous pourriez penser qu’il s’agit d’un énième roman autour de la famille et de ses secrets : Les Femmes de Heart Spring Mountain est tellement plus que ça ! Ces femmes, leurs amours dévorants, leurs détresses, leur salut, leur vie au milieu d’une nature implacable mais généreuse, sont des véritables archétypes : debout, sans flancher, jamais.

« La voix de Vale se brise souvent – elle a du mal à respirer. « Je suis là avec toi, Hazel », murmure-t-elle.

Et c’est vrai : elle est là. Elle qui a si longtemps manqué de racines. Elle est là maintenant. »

Monica.

DANS LA CAGE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Janique Jouin.

“Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd’hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d’Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts. Aussi Daniel accepte-t-il de se mettre au service de Clayton, un caïd de seconde zone qu’il a connu dans son enfance, le temps de se renflouer. Mais vite écœuré par la violence de ce milieu, il décide de s’affranchir et de remonter sur le ring.”

La cage, c’est l’espace dévolu aux combats de free fight et comme le roman parle beaucoup de boxe tout est empreint de testostérone et d’adrénaline, parfait exemple littéraire de la célèbre déclaration de Churchill durant le blitz londonien “blood, sweat and tears” mais ce n’est pas dans cette zone de douleur sportive que l’on ressent le plus la souffrance de Daniel et de sa famille.

Roman de la précarité, version canadienne, “Dans la cage” narre avant tout le combat d’un homme pour arriver à faire vivre sa famille décemment. Ces mauvais choix dictés par l’urgence se retourneront évidemment contre lui, nul ne peut jouer avec le feu impunément. Alternant les chapitres familiaux intimistes et les épisodes violents, le roman offre un rythme abouti tout en donnant la certitude que le KO final sera funeste.

Du  roman noir sociétal sans aucun doute mais finalement pas encore aussi percutant que Craig Davidson de “Cataract City” avec qui il partage la nationalité et les romans parlant de boxe. On pourrait plutôt voir ici une version sanglante et violente des romans de Willy Vlautin. La dimension humaine est très bien ancrée tant dans la lutte pour s’en sortir, le désir d’arriver à un mieux tout simple que dans l’acharnement à faire le mal.

Premier roman de Kevin Hardcastele, “Dans la cage” est l’augure de romans séduisants à venir.

Dans les cordes.

Clete.

GOODBYE LORETTA de Shawn Vestal chez Albin Michel/Terres d’Amérique

Traduction : Olivier Colette.

Shawn Vestal, éditorialiste pour The Spokesman-Review s’est fait connaître par un recueil de nouvelles qui lui a valu un prix mais n’est pas traduit en France. « Goodbye Loretta » est son premier roman.

« Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants…

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’ « épouse-sœur », mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Knievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité… »

Entre l’Arizona où vit la communauté polygame de Loretta et l’Idaho où vit celle de Jason, moins extrémiste mais tout de même très rigoriste, Shawn Vestal nous entraîne chez les mormons, secte  très présente dans les états de l’Ouest. Il connaît bien cette Amérique puritaine puisqu’il a lui-même grandi dans une famille mormone et il lui porte un regard acéré, réaliste et ironique. Shawn Vestal ponctue son récit d’interventions d’Evel Knievel s’adressant à l’Amérique. Ce cascadeur, célèbre dans les années 70 est le symbole du mythe américain de la réussite tonitruante, de l’audace, de l’esbroufe et l’idole de Jason.

Ses personnages sont crédibles, bien campés, Shawn Vestal les suit sur quelques mois de 1975 avec deux ou trois incursions dans leur passé et leurs démêlés avec les fédéraux. Il y a de beaux salauds, parmi lesquels Dean le mari de Loretta, Tartuffe écœurant que ses croyances autorisent à violer une gamine de seize ans en toute bonne conscience, car, bien évidemment et comme dans toutes les religions, plus on est fondamentaliste, plus ce sont les femmes qui trinquent ! Et il y a les ados pour lesquels, même si l’auteur ne se départit pas de son ironie, on ressent une certaine tendresse : Jason, fan de rock qui étouffe sous le poids des principes rigides de ses parents, son ami Boyd, fils d’une mère alcoolique et d’un inconnu qu’il pense Indien et Loretta bien sûr, personnage très fort, sans beaucoup d’illusions sur le monde.

Puis vient la fuite et on glisse vers un road trip coloré et périlleux au sein de l’Amérique des années 70, le dernier et principal rite d’initiation, l’espoir d’une vie libérée du carcan de l’éducation et de la religion.

Un très bon roman.

Raccoon.

BRACONNIERS de Tom Franklin / Albin Michel/ Terres d’ Amérique.

 

Traduction: François Lasquin

Si d’aucuns avaient l’intention d’explorer les Etats américains et certains de leurs comtés les plus paumés à partir de textes d’auteurs locaux, après peut-être le Kentucky du Kentucky Straight de Chris Offutt, l’Ohio du Knockemstiff de Donal Ray Pollock, l’Indiana de Chiennes de Vie de Frank Bill ou le Missouri du Manuel du hors-la-loi de Daniel Woodrell, ils pourraient envisager l’Alabama du Braconniers de Tom Franklin. Plutôt que d’ânonner le célèbre refrain Sweet Home Alabama, ils devraient se tenir prêts à adopter une habitude locale, à savoir mener sa barque ou son pick-up avec un bocal de gnôle dans une main et une carabine calibre .30 dans l’autre, ce qui contrarie la marche arrière au fond de l’impasse et prédispose de façon évidente aux sorties de route et autres accidents plus fâcheux encore.

Dispersés dans les dix nouvelles de ce recueil écrit il y a vingt ans, paru pour la première fois en France à l’aube du siècle, nous retrouvons sans grande surprise des personnages types du backcountry de l’Alabama, majoritairement des Blancs, employés ou agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs, cabossés par la vie, un peu trop portés sur la boisson pour que cela n’ait pas de conséquence sur leur moral, leur vie sentimentale ou leurs décisions, traversés eux-mêmes par la frontière évasive qui existe entre les bois et les rivières et les usines d’insecticides et de granulats et les centrales électriques alentour. Auquel de ces deux mondes appartiennent-ils vraiment ? Dans lequel vont-ils vraiment s’en sortir ? L’un ou l’autre promet ses chausse-trappes, ses siphons, ses défaites, une agonie en fait. Comme il faut bien tenter quelque chose ou continuer, autant braconner, que ce soit dans le coffre des souvenirs, dans la cache des espoirs ou, plus littéralement, dans un coin de brousse à l’écart. Il faudra passer à la caisse, de toute façon, sans recevoir exactement la monnaie ou le bonus espérés. Perdre est aussi un verbe américain.

J’ai particulièrement apprécié la construction de ce recueil, exercice toujours délicat, souvent diminué par la perte de souffle. Ici nous commençons par la douce amertume, la mélancolie, qui nous autorise à rencontrer l’auteur et le versant le plus doux de son amer Alabama. Cela ira crescendo, pour finir dans la violence cruelle. De la grenaille au projectile à tête explosive, pour ainsi dire, avec la dense nouvelle éponyme (caser le terme fait toujours gagner des points), Braconniers.

Vingt ans c’est sans doute le temps qu’il faut pour méconnaître ou oublier un auteur qui, sans démériter aucunement, n’a pas réussi plus que ça à s’extirper du tohu-bohu littéraire. La culasse de l’enfer (son plus célèbre roman) n’est pourtant pas un titre donné à tout le monde. Braconniers, la première publication de Tom Franklin a été saluée et comparée en son temps à celles de grands disparus (Faulkner, Hemingway, Carver). Fort bien. A mes yeux, ce n’est pas lui faire insulte aujourd’hui que de le rapprocher des auteurs de recueils de nouvelles précités, histoire de rester sur un terrain de nature (ensemble de textes courts) et de qualité équivalentes. Il nous dit simplement et avec talent, que, dans son coin à lui, baigné d’une atmosphère sombre, sinistre, il y a des personnages qui se débattent dans le pot de colle ou la mare de vase. Et même si nous n’avons pas envie de leur ressembler, ou alors même s’ils nous demandent l’effort d’oublier que nous leur ressemblons trop, ils nous permettent de cultiver la tendresse littéraire et immense que nous éprouvons pour les damn losers, fussent-ils des rives de l’Alabama et de la Tombigbee, dans un coin paumé du centre de l’Etat de l’Alabama.

Paotrsaout

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