Chroniques noires et partisanes

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QUAND VIENT LA TEMPÊTE de Karen Russell / Terres d’Amérique / Albin Michel.

The Antidote

Traduction : Karine Laléchère

Pour qui ne connaît pas encore Karen Russell, nouvelliste et romancière américaine, son dernier roman ne jaillit pas de nulle part en ce début de saison littéraire française. L’autrice a déjà à son actif trois recueils et un roman traduits (Swamplandia, 2012) et n’est pas un fantôme non plus sur le tableau des mérites littéraires. D’ores et déjà, on peut dire que Quand vient la tempête est un des romans étrangers les plus attendus de ce mois de septembre.

« Nebraska, années 1930. Une tempête de poussière ravage la petite ville d’Uz, appauvrissant une population déjà meurtrie par la Grande Dépression. C’est là que vit une femme surnommée « l’Antidote » : pour quelques dollars, elle offre aux habitants la possibilité de lui confier des souvenirs douloureux, comme on déposerait des bijoux dans un coffre-fort. Autour d’elle, gravitent Harp Oletsky, le seul fermier de la région dont les cultures restent vertes ; Asphodel, sa nièce orpheline, jeune prodige du basket-ball qui fuit désespérément le deuil de sa mère ; et Cleo, une photographe afro-américaine dont l’appareil, capable de voyager dans le temps, menace de révéler à la fois le passé de la ville et son avenir… »

Il n’est pas simple de vouloir concentrer dans le cadre étroit de cette chronique la richesse et l’inventivité du texte à plusieurs voix de Karen Russell. Les Grandes Plaines centrales de l’Amérique dans les années 1930 : la catastrophe arrive. La surexploitation des milieux et des épisodes climatiques intenses se combinent pour déclencher une hostilité environnementale historique dans une bonne partie des états, victimes de fléaux divers dont une gigantesque tempête de poussière qui éteint le jour, étouffe le vivant, enseveli l’existant, à savoir des communautés d’Américains ruraux, issues de l’influx d’immigrants européens depuis à peine 100 ans, sur une terre originelle aborigène. Cela est vécu comme un châtiment d’ordre biblique par les habitants.

L’histoire du Dust Bowl est connue, du moins dans sa dimension officielle, à la fois écologique et sociale. Karen Russell, quant à elle, entreprend de raconter ces événements à l’échelle individuelle et communautaire, par la voix de plusieurs personnages, pas forcément totalement humains au sens où nous l’entendons habituellement : la sorcière, l’Antidote, un épouvantail doté de conscience… ont des choses à nous raconter dans ce Midwest très réaliste, documenté, mais non dénué d’éléments “magiques”. Contre l’amnésie et la mémoire organisée, Karen veut nous faire prendre conscience que non, les terres du Midwest n’étaient pas vides avant l’arrivée de colons blancs, que non, la catastrophe de poussière n’est pas arrivée suite à une série météorologique malchanceuse, que, non, l’histoire de cette contrée n’a pas été écrite seulement par quelques hommes entreprenants mais aussi des communautés, que, non, les femmes n’avaient pas qu’un rôle subalterne ou une influence mineure mais que là encore, elles avaient pour certaines une vie des plus cruelles.

La prose de Karen Russell offre une richesse de détails historiques, mais aussi visuels, vivants. Dans un paysage post-apocalyptique, les gens gardent leurs qualités, leurs défauts, leurs rêves et leurs espoirs, leurs secrets et leurs péchés aussi. Dans ce grand foisonnement, il y a sans doute une parabole diffuse qui voudrait que toute histoire peut disparaître sous une couche de poussière mais aussi en émerger à nouveau, sous la forme d’échardes tristes ou de flammèches d’espoir.

Au final, un roman original, fort et riche de ses détails, porteur d’une ambition qui n’est peut-être honorée explicitement qu’à la fin de son développement et l’apport de textes additionnels. C’est là une réserve que j’exprime, ce qui n’engage que moi.

Karen Russel participe dans quelques jours à l’édition 2026 du festival America à Vincennes (94). Une occasion unique d’approcher quelques-unes des plus belles plumes américaines du moment.

Paotrsaout

LA PIQÛRE D’ABEILLE de Paul Murray / Albin Michel.

The Bee Sting

Traduction : Pierre Demarty

« Une jeune Femme en blanc, fond rouge », tableau d’Henri Matisse, orne la couverture du livre de Paul Murray. Un corsage en forme de cœur, une femme flottant dans un espace immatériel … Rien ne laisse présager que le lecteur va se retrouver pris au piège d’une spirale infernale qui engloutira peu à peu la famille Barnes.

Cass est une adolescente. « Et non, je ne suis pas négative, se défendait-elle. Je voudrais simplement vivre dans un endroit où le café serait buvable, où je ne serais pas cernée par la nature et où les gens n’auraient pas tous une tronche de patate écrasée. »

Avec son amie Elaine, elle rêve de devenir Miss Univers-ambassadrice d’une marque de jus de fruit… ou… Sylvia Plath !

Toutes deux appartiennent aux deux familles les plus en vue de la ville. Le père de Cass, Dickie, dirige la concession Volkswagen locale et nourrit, depuis l’adolescence, une obsession pour la fin du monde. Celui d’Elaine, Big Mike, est un entrepreneur et éleveur de bétail aussi prospère que dénué de scrupules.
Le petit frère, PJ, trucide des nazis intergalactiques, construit des biosphères en Lego et se passionne pour les sciences.

Enfin, il y a Imelda, leur mère, si belle, si superficielle, si mesquine, si orgueilleuse. Elle cache un secret : une piqûre d’abeille, dix-huit ans plus tôt, aurait fait basculer son mariage dans le cauchemar… Est-ce vraiment la vérité ? Est-ce là que tout a commencé à dérailler ?

Et le beau Ryszard sorti de nulle part, quel rôle sinistre joue-t-il dans chaque catastrophe ?

Puis tombent les grands mots : récession, faillite, liquidation… Ils exacerbent la honte, la jalousie, la haine, les relations toxiques, les prises de conscience douloureuses et les comportements autodestructeurs, tandis que les désastres s’enchaînent.

Les voix singulières des différents personnages construisent peu à peu le récit. Et Paul Murray malmène ingénieusement son lecteur :

– La progression est lente : ces 688 pages pourront en décourager certains.

–Il faut décoder des échanges entiers par SMS entre adolescents constamment connectés.
–Le personnage que l’on déteste d’abord peut soudain devenir bouleversant lorsque, fouillant sa mémoire, il raconte les humiliations et les violences d’une enfance maltraitée.

« Les cris à l’intérieur Ouvrez pas c’est des manouches Les chiens qui aboyaient Les hommes qui vous toisaient d’un air sinistre »

– Enfin, il faut affronter la disparition de la ponctuation lorsque Imelda prend la parole. Ce n’est pas un simple effet de style. Elle modifie physiquement la lecture. On cherche son souffle, on perd ses repères et l’on éprouve presque un soulagement lorsque les points réapparaissent. Le lecteur épouse alors le rapport intuitif au langage d’Imelda, traverse son désarroi et pénètre au plus près de sa conscience.

La Piqûre d’abeille est un roman puissant, dérangeant et souvent drôle. Sous les dehors d’une chronique familiale, qui devient une véritable tragédie contemporaine, Paul Murray y explore une question vertigineuse : peut-on encore rester quelqu’un de bien lorsque nos choix, nos lâchetés ou nos silences ont contribué au malheur des autres ?

Considéré comme l’une des grandes voix de la littérature irlandaise contemporaine, Paul Murray confirme ici son exceptionnel sens de la construction romanesque. (Déjà présent chez Nyctalopes avec La marque et le vide)

Soaz.

QUELQU’UN COMME NOUS de Dinaw Mengestu / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Someone like us

Traduction: Paul Matthieu

« Mamush a quitté une carrière prometteuse de reporter de guerre pour refaire sa vie à Paris avec Hannah, une photographe française. Cinq ans et un enfant plus tard, alors que leur mariage vacille, il retourne dans la communauté éthiopienne de Washington D.C., où l’attendent une mère autoritaire et Samuel, chauffeur de taxi et figure paternelle aussi charismatique que mystérieuse. Mais le jour même de son arrivée, celui-ci est retrouvé mort.

Confronté à l’énigme de ce deuil, Mamush part en quête de réponses aux questions qu’on lui a expressément demandé de ne jamais poser. Face aux fantômes du passé, parviendra-t-il à exorciser ses propres démons ?« 

Ecrivain et journaliste américain d’origine éthiopienne, mais néanmoins très francophone car ayant vécu plusieurs années à Paris avec sa femme française, Dinaw Mengestu a publié cette année dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel Quelqu’un comme nous, son quatrième roman qui arrive dix ans après le précédent. Un livre remarqué outre-Atlantique car plébiscité par un certain Barack Obama et salué par la presse américaine. En sus de cela, il vient d’être nommé à la présidence de la célèbre PEN America. Rien que ça.

Mamush, principal protagoniste de ce livre, navigue au fil des pages entre les différents repères humains de sa vie que sont sa mère, son possible père biologique et sa femme, ainsi que sa propre femme et son enfant. Il est aussi le narrateur de cette histoire. Un narrateur pas très fiable et que l’on peut avoir du mal à apprécier, à cerner, mais dont la quête et l’histoire peuvent difficilement laisser insensible. Son deuil soudain, en plein voyage aux Etats-Unis pour visiter ses proches, va révéler un être confus qui cherche à trouver sa place et dont l’inhabituelle relation père-fils qu’il a vécu va devenir le fil conducteur de ce roman. Mais il n’est pas le seul ici à chercher sa place et chacun à sa propre manière de s’y atteler. Son séjour va se transformer en puissante leçon de vie avec une poignée de personnages hauts en couleur.

Si l’écriture de Dinaw Mengestu et assez belle et limpide, son procédé narratif peut, en revanche, être déstabilisant. Il fait s’imbriquer plusieurs histoires tout en mélangeant passé et présent, cela avec un narrateur assez peu fiable, en résulte cette impression de ne plus savoir ce qui relève du vécu ou de l’imagination du narrateur. Les digressions sont constantes et la lecture devient un peu labyrinthique. Dinaw Mengestu joue sur le mystère. Il y a toujours des zones d’ombre qui demeurent et tout n’étant jamais clairement dit, on en vient à devoir spéculer. Cette narration non linéaire est la force, mais également la principale difficulté du livre. On peut donc s’y perdre, comme se laisser porter par cette singularité.

Quelqu’un comme nous est un roman sensible autant sur l’expérience des immigrants, que sur la famille, et plus largement sur la vie et tout ce qui nous conduit à son issue fatale, la mort. Entre rires et larmes, Dinaw Mengestu écrit une autre facette de l’Amérique avec une plume qui lui est propre, en évitant soigneusement écueils et facilité. Ne faites pas comme moi qui ai failli passer à côté de ce livre, ce qui aurait été une fâcheuse erreur !

Brother Jo.

LA LUMIÈRE ET LES TÉNÈBRES de Bret Anthony Johnson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

We Burn Daylight

Traduction: Charles Bonnot

« « On s’imaginait les jours heureux qui nous attendaient. C’est vous dire si on était innocents. Si on était naïfs. C’était ça, Waco. » Texas, 1993. Des gens de tous horizons ont suivi Perry Cullen, surnommé « l’Agneau ». Cédant leurs économies, vendant leurs maisons, rompant leurs mariages, ils ont rallié la mystérieuse communauté de cet ancien paysagiste qui se prétend prophète et se prépare à la fin des Temps avec un arsenal d’armes impressionnant.

Jaye est arrivée de Californie avec sa mère, l’une des disciples les plus dévouées de l’Agneau. Quand l’adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté, l’attirance est immédiate et réciproque. Mais tandis que la tension s’accroît entre la secte et les forces de l’ordre, les deux jeunes amants sont entraînés dans une spirale infernale… Parviendront-ils à retrouver la lumière ? »

S’il se défend d’avoir écrit un roman sur David Koresh, le gourou, Bret Anthony Johnson raconte néanmoins dans le détail la terrible tragédie qui a conduit à la fin de la secte. Rappelez-vous : 1993, à l’écran, un char du FBI qui défonce un bâtiment de ferme non fortifié qui abrite une centaine de partisans d’un cinglé malin surnommé « L’Agneau », en communication directe avec dieu… Et puis l’incendie effroyable et personne qui sort. Les USA , l’autoproclamée plus grande démocratie du monde en plein ratage devant toutes les caméras du monde ! Comment un pays qui reconnait tant de religions dangereuses peut-il massacrer ainsi ses citoyens ? Pourtant tout le monde était prévenu : « God, Guns, Guts » proclamait « L’agneau » tel un mantra comme tous les tarés de la culture des armes ricains… Une tragédie dont le bilan humain sera de 86 morts, incluant quatre agents de l’ATF et de nombreux enfants, une honte dont le FBI, l’ATF, le gouvernement et Clinton sortiront quasiment blancs comme neige… avec des excuses, des allégations, des accusations jamais confirmées par les commissions d’enquête postérieures tandis qu’une soixantaine des membres des forces de l’ordre rendront leur plaque.

C’est donc cette tragédie que raconte Bret Anthony Johnson dans le regard de deux ados qui tombent amoureux l’un de l’autre. Roy, le fils du shérif de Waco qui gérait cette « secte », cette communauté depuis des mois et qui assistera, impuissant au plantage gouvernemental et elle Jaye, fille d’une allumée qui a tout quitté en Californie pour rejoindre l’Agneau dans ce coin pas terrible du Texas comme le montrent les images d’archives sur l’affaire compilées par Texas Archive.

Ces deux narrations croisées, ces deux regards sont complétés par des témoignages sous forme de podcast recueillis trente ans plus tard auprès des acteurs, des témoins, des observateurs, battant en brèche les théories gouvernementales si plaisamment relayées dans des documents comme celui-ci.

Mais bien au-delà de la tragédie de Waco, Bret Anthony Johnson propose surtout un terrible réquisitoire contre deux des grands maux de l’Amérique et spécialement du Sud, les flingues et la Bible. Pas très malins les Ricains, tant d’exemples que l’association ne fonctionne nulle part sur la planète.

J’avais eu la chance de croiser Bret Anthony Johnson, à l ‘époque professeur de Creative Writing à Harvard, il y a une dizaine d’années au moment de la sortie en France de son magnifique premier roman Souviens-toi de moi comme cela et j’avais parlé de « justesse », de « pudeur ». On y était emporté par la force des sentiments, la douleur de l’absence…

On est ici dans la même intelligence, la même exception, un grand roman américain.

Clete.

LES BRACONNIERS de Callan Wink / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Beartooth

Traduction: Michel Lederer.

De Callan Wink, il a déjà été parlé dans nos colonnes. D’abord parce qu’il est depuis le départ publié chez Terres d’Amérique qui est une de nos épiceries fines en matière de littérature américaine contemporaine. Ensuite parce que son premier recueil de nouvelles Courir au clair de lune avec un chien volé avait eu de quoi séduire le tenancier du blog. Confessons que nous avons laissé passer son premier roman traduit August (en 2022) mais que nous n’allons pas ignorer aujourd’hui sa dernière publication.

Thad et Hazen, la vingtaine, vivent en autarcie dans une vieille baraque en bois nichée dans les Beartooth Mountains, près du parc de Yellowstone. Abandonnés enfants par leur mère, une femme excentrique et instable, noyés depuis la mort de leur père sous les factures et les arriérés d’impôts, les deux jeunes hommes ne s’en sortent que grâce au braconnage. Ils chassent notamment des ours – dont la vésicule biliaire se vend à prix d’or – pour le compte de « l’Écossais », un colosse inquiétant, dont la fille énigmatique le suit comme son ombre. Lorsque, au retour de leur dernière mission, celui-ci leur propose un marché nettement plus juteux mais bien plus risqué, Thad et Hazen finissent par accepter. Pris dans un engrenage criminel, ils vont devoir affronter la loi comme leurs propres démons.

Callan Wink confirme à nouveau sa maîtrise du sujet et de la plume pour l’exprimer de façon précise. La vie au grand air, dans une nature sauvage, les activités qui s’y rattachent (bûcheronnage, chasse, pêche…) sont décrites avec une très grande justesse. Il n’y a pas à douter que l’écrivain cultive une profonde intimité avec le terroir du Montana.

Mais c’est sur un aspect psychologique et relationnel que le texte de Callan Wink impressionne. Les deux frères vivent sur le fil du rasoir, leurs efforts pour se maintenir désormais que leur père n’est plus sont touchants. Faut-il rester fidèle aux principes de de droiture de celui-ci ou s’en affranchir ? Entre Thad l’aîné et Hazen le benjamin, les tensions vont aller croissant. Le rôle protecteur de Thad n’est peut-être pas taillé à sa mesure. Ou bien alors c’est le côté chien fou de Hazen qu’il ne sait plus cadrer. Parce qu’il faut avancer dans la criminalité et aller au-devant d’ennuis sérieux pour espérer ne pas plonger dans la débine totale, leur face-à-face va se durcir. L’enjeu est aussi de maintenir à flot une cohésion fraternelle mise à mal plus encore par le retour inattendu d’une mère jusque-là bien lointaine. Il y a des secrets enfouis dans cette famille peu portée sur le bavardage. C’est raconté pas à pas par Callan Wink avec beaucoup de délicatesse.

Il y a de la dureté, de la brutalité dans la vie de ces jeunes gens et on pourrait s’attendre à ce que le texte arpente franchement le terrain du roman noir comme suggéré par l’existence d’un bon vilain et de choix criminels. J’ai trouvé que c’était surtout un très convaincant récit familial dont on ressort bien mélancolique.

Paotrsaout

DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA RIVIÈRE de Morgan Talty/ Terres d’Amérique / Albin Michel.

Fire Exit

Traduction : Stéphane Roques

« Face, on revient. Pile, non. »
C’est tombé sur pile. »

Selon la décision de Mary, Elisabeth, sa fille, ne reverra plus Charles… Elle n’a que trois ans et vient de rencontrer son père — sans le savoir — pour la première fois… et peut-être la dernière.

Charles est blanc. Exclu de la réserve indienne des Penobscots à 18 ans, il a construit, avec son beau-père Fredrick, une maison — pure coïncidence — juste en face de celle de Mary, De l’autre côté de la rivière. Il va ainsi voir sa fille grandir à distance.

À 50 ans, il décide qu’Elisabeth, désormais âgée de 25 ans, doit connaître ses origines, l’histoire de sa famille. Il veut lui offrir « la part d’elle-même dont elle ignore l’existence ».

Mais quelle histoire ? Tous les grands moments qui ont déterminé le cours de sa vie sont bâtis sur des mensonges dont il souffre encore aujourd’hui : la rupture d’une amitié d’enfance, les circonstances de la mort de Fredrick, cette décision prise par Mary « de mentir et de prétendre que la petite était l’enfant d’un autre homme, un autochtone inscrit » afin de lui faire bénéficier des droits auxquels elle pouvait prétendre.

Un jour pourtant, Charles n’aperçoit plus Elisabeth de l’autre côté de la rivière. L’inquiétude grandit, et avec elle sa détermination à faire tomber les secrets.
Sa mère, Louise, dont la mémoire vacille, ne l’aide pas à reconstituer « la poignée de vestiges » qui compose sa vie. Elle l’ignore parfois, le renie, le confond avec Fredrick ou le prend pour un infirmier. Elle le culpabilise, au point d’ébranler son équilibre :
« Ce que je ressentais n’était pas si différent du tremblement de l’asphalte qu’éprouve une fourmi quand elle traverse l’autoroute. »

Au début du roman, la nonchalance du narrateur et l’impression d’un temps suspendu peuvent laisser croire à une histoire simple, peut-être un peu mélancolique. Mais il faut juste patienter un peu !

Charles ne se pose jamais en victime. Les exclusions qu’il a subies n’ont engendré ni jalousie, ni haine, ni révolte. Pas d’apitoiement, mais de l’humour, de la sincérité et de la tendresse. Seule compte pour lui la quête de « la vérité, la vérité absolue ». Et cette recherche nous entraîne peu à peu dans la complexité des familles brisées et la profondeur d’êtres fragilisés par l’alcool, la maladie et le remords.

Morgan Talty, auteur amérindien, signe ici son premier roman. Son recueil de nouvelles Night of the Living Rez, paru en 2022, (Il sera prochainement traduit en français nous informe Albin Michel) a été largement remarqué. Il y explore déjà l’identité, la mémoire et les réalités sociales des communautés autochtones.

Un roman sensible et émouvant, bien loin des clichés sur les communautés indiennes et que l’on referme avec regret.

Soaz.

CHAIR de David Szalay / Albin Michel.

Flesh 

Traduction: Benoît Philippe.

« István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.

Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe. »

On avait moyennement apprécié Ce qu’est l’homme sorti en France en 2018. Bien que les prix littéraires ne soient absolument pas l’indicateur de nos choix de lecture, le Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) reçu par David Szalay en 2025 pour Chair nous a néanmoins titillés. Et si nous nous étions trompés sur cet auteur vivant à Vienne et à la double nationalité canadienne et hongroise ? Pour info, ceux qui avaient découvert David Lynch par son Booker Prize Le chant du prophète se garderont de comparer les deux écritures.

Il est amusant de constater qu’un roman intitulé Chair pour des raisons que vous comprendrez en le lisant soit justement tout le contraire. Ecrit vraiment à l’os, sans aucune fioriture, sans aucun effet de style si ce n’est un grand art de l’ellipse qui s’avère bien utile pour ne narrer que les grands moments de la vie de son « héros ».

Personnage sans affect, sans réaction par rapport à ce qu’il vit, István subit sa vie. Guidé par les incitations de sa mère et par ses histoires de cul souvent condamnables, il côtoiera pourtant les étoiles durant son parcours anglais.  Mais incapable de se rebeller contre l’injustice et dans l’adversité saura-t-il réagir ? On le sait tous « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». Pour vous aider peut-être à appréhender l’homme, le parcours d’István ressemble beaucoup à celui du personnage de Barry Lyndon du roman de William Makepeace Thackeray immortalisé par le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Dérangeant, troublant et particulièrement irritant, Chair est pourtant un roman méchamment addictif qui se lit comme un thriller de grande envergure qu’il n’est absolument pas.

Clete.

LE DIABLE, TOUT LE TEMPS de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

The Devil All the Time

Traduction: Christophe Mercier

« De l’Ohio à la Virginie-Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960, il est question de pauvres diables dont les trajectoires s’entrechoquent : un rescapé de l’enfer du Pacifique, traumatisé et prêt à tout pour sauver sa femme, quitte à délaisser son fils ; un couple sordide qui piège les auto-stoppeurs ; un prédicateur et un musicien en fauteuil roulant qui errent de ville en ville, fuyant la loi ; un shérif corrompu et un pasteur au comportement déviant… »

L’écrivain américain Donald Ray Pollock avait frappé très fort avec Knockemstiff, Ohio, son premier livre initialement publié en 2010 et réédité en 2026 chez Albin Michel. Assez fort pour savoir d’ores et déjà que l’on avait affaire à un grand écrivain et que l’on ne pouvait qu’espérer le meilleur pour la suite. On pouvait aussi légitimement se dire qu’en frappant d’emblée aussi fort, il ne serait pas aisé de faire aussi bien pour la suite, voire mieux. C’est en 2012 que paraît pour la première fois chez nous Le Diable, tout le temps, son premier roman, lui aussi réédité en 2026 avec une préface inédite de Marie Vingtras. Nul n’était prêt pour une claque de cette ampleur…

Si vous avez lu Knockemstiff, Ohio – et il faut lire Knockemstiff, Ohio – vous ne serez pas en terre inconnue en vous plongeant dans Le Diable, tout le temps. La situation géographique et le décor sont les mêmes, et vous retrouvez des personnages du même acabit. C’est aussi la même noirceur et la même violence auxquelles nous sommes confrontés. C’est une évidence, Pollock n’a pas vocation à écrire des « feel good books » et si c’est ce que vous désirez lire, passez votre chemin, vous ne vous en remettriez pas. Dans son roman, les rêves se meurent et toute trace d’espoir est généralement annihilée par la dure réalité. Il ne faut pas craindre de plonger son regard dans l’abysse quand on fait le choix de parcourir ces pages. Ici, si la religion est bien présente, elle ne sauve absolument personne. Le portrait du côté (très) obscur de l’Amérique.

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. Aussi loin qu’il pût se souvenir, son père lui semblait avoir passé sa vie à combattre le Diable, tout le temps. »

Déjà dans son recueil de nouvelles, Donald Ray Pollock donnait corps à des personnages récurrents dans les différents textes, faisant presque passer son recueil pour un roman tant les nouvelles semblaient liées entre elles. Avec Le Diable, tout le temps, il fait le choix du roman choral, composant ainsi toute une galerie de personnages dont les trajectoires finissent par se croiser. Des vies misérables qui se rencontrent dans la mort et la violence, qui basculent dans la laideur, qui semblent condamnées à sombrer dans le sordide et le tragique, et qui parfois deviennent des monstres à visage humain.

« Il y a des gens qui naissent juste pour être enterrés ; sa mère était comme ça, et il avait toujours pensé que c’est pour ça que son vieux s’était tiré, même si lui-même ne valait pas grand-chose. »

Pollock a une maîtrise totale de son texte. Il a un sens imparable de la narration. Ses phrases sont simples mais parfaitement ciselées. L’équilibre est parfait. On perçoit bien sa volonté de peaufiner son livre ligne par ligne, il n’y en a pas une de trop. Du travail d’orfèvre qu’on ne voit pas souvent. Grâce à cette plume si solide, il pousse magistralement la noirceur à son paroxysme. Bien que brutal et cruel, rien ne donne jamais l’impression d’être gratuit.

« Il semblait que toute sa vie, tout ce qu’il avait vu, ou dit, ou fait, menait à cet instant : seul, enfin, avec les fantômes de son enfance. »

Le Diable, tout le temps, c’est la confirmation du talent de Donald Ray Pollock. Un très grand roman de la littérature américaine. Un chef d’oeuvre de « southern gothic ». Aussi dérangeant que fascinant, ce livre vous hante à jamais. Même après plusieurs lectures, il ne perd absolument rien de sa puissance. Un choc sans égal qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie. Si vous l’aviez loupé à sa sortie, ne faites pas deux fois la même erreur maintenant qu’il est réédité.

Brother Jo.

KNOCKEMSTIFF, OHIO de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Knockemstiff

Traduction: Philippe Garnier

Knockemstiff, un hameau aujourd’hui fantôme du Midwest. C’est l’inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu’ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.

Dans l’attente d’un nouveau livre de l’écrivain américain Donald Ray Pollock, depuis bientôt dix ans maintenant, je m’étais entretenu avec lui en 2025 pour revenir sur son parcours d’écrivain et prendre de ses nouvelles. Toujours pas de nouveau roman en vue, bien qu’en cours d’écriture. Les fans vont devoir être patients. Néanmoins, à l’occasion des 30 ans de la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel en 2026, Pollock voit certains de ses ouvrages réédités. Longtemps épuisé et donc introuvable, Knockemstiff, Ohio, initialement publié chez Buchet-Chastel, est de retour. Tout premier livre de l’auteur, ce recueil de nouvelles, si vous ne l’avez jamais lu, va sacrément vous remuer.

Tout d’abord édité sous le titre Knockemstiff, ce recueil est réédité avec le titre Knockemstiff, Ohio et ce dans une traduction révisée que l’on doit à Philippe Garnier qui avait déjà œuvré sur la première mouture du livre. Si l’on trouve toujours en ouverture du livre une carte de Knockemstiff, celle-ci s’étoffe légèrement avec l’un ou l’autre détails supplémentaires permettant de nous immerger plus facilement dans le décor. Mais la véritable petite nouveauté, pas si anodine que cela, c’est que le recueil qui était constitué de dix-huit nouvelles, comporte désormais une dix-neuvième nouvelle inédite : Le Jésus en bois.

Je ne m’étale plus sur le parcours de Donald Ray Pollock. Je vous invite à vous référer à notre entretien si vous ne connaissez pas l’auteur. Pour faire court, il faut savoir que Pollock vient vraiment de l’endroit sur lequel il écrit ici. Pour certain(e)s, après lecture, cet endroit aura certainement l’air d’être l’enfer sur Terre. Pour Pollock, qui dit bien avoir grossi le trait pour servir le récit, ce n’est pas qu’un trou paumé peuplé d’êtres humains tout aussi paumés, c’est l’un des visages de l’Amérique face auquel on a tendance à détourner le regard ou à juger trop promptement.

Ces textes, qui se déroulent sur une trentaine d’années, entre les années 1960 et 1990, sont souvent brutaux et particulièrement noirs. Toute une galerie de personnages, semblant vivre des vies sans issue dans un lieu sans échappatoire, peuple ces pages. La récurrence de certains donne cette particularité au recueil d’avoir des nouvelles liées entre elles. Parmi eux des gamins paumés, des parents violents, des alcooliques, des dealers de drogue, un homme qui perd l’esprit quand il pleut, des bodybuildeurs, des jeunes qui pratiquent l’inceste et j’en passe. Beaucoup de pauvreté et de misère humaine. Des petites gens avec des petites histoires, dont la violence et le tragique peuvent perturber, parfois prêter à rire, mais ne laissent jamais indifférent.

Ce qui frappe avec Donald Ray Pollock, c’est la justesse du ton et cette espèce de véracité qui semble émaner de sa plume sans superflu. Il n’y a ni jugement, ni condescendance, dans le regard qu’il porte sur ses personnages abîmés par la vie. Il a cette capacité d’arriver à préserver une forme d’humanité là où on pourrait aisément ne voir que désespoir et cruauté. Dès La vie en vrai, première nouvelle de ce livre dont le final laisse une image mentale inoubliable, on comprend que l’on a affaire à du très lourd tant la secousse est puissante.

Knockemstiff, Ohio est le plus remarquable recueil de nouvelles que j’ai lu à ce jour. Une chance que celui-ci soit à nouveau disponible ! Texte après texte, c’est claque sur claque que l’on se prend. Aussi terriblement noir et implacable ce livre soit-il, la profonde humanité qui subsiste au coeur de toute cette crasse, cette déchéance, cette indigence, nous prend aux tripes et à la gorge. Une entrée fracassante dans le monde de la littérature de la part d’un très grand écrivain qui mérite toute votre attention.

Brother Jo.

LES YEUX DANS LES ARBRES de Barbara Kingsolver / Albin Michel.

The Poisonwood Bible

Traduction révisée de l’américain de Guillemette Belleteste

«Eguor emulp euqinu’l. Tant de choses tiennent à l’unique plume rouge que j’ai aperçue en sortant des latrines. C’est le matin de bonne heure, ciel rose fanfaron, matinée d’air enfumé. De longues ombres cisaillant la route, d’ici à n’importe où. Le jour de l’indépendance. Le 30 juin.»

C’est Adah qui parle, la petite infirme. Elle aime Emily Dickinson et écrit et lit à l’endroit comme à l’envers…mais reste muette.

Le 30 juin 1960. Dans le Congo belge, Le chef du groupe nationaliste, Patrice Lumumba proclame l’indépendance du Congo. Il pense se libérer de cette « poigne paternelle » du gouvernement belge tout en faisant face à de nombreux groupes ethniques qui s’opposent, militairement parlant, appuyés par les Etats-Unis et l’Union soviétique, les rapaces à l’affût …Le chaos donc.

Chaos dans lequel Nathan Price, pasteur baptiste américain, fanatique, violent, brutal, va plonger sa famille. Il rêve d’évangéliser le petit village de Kilanga, malgré l’ordre d’évacuation des lieux imposé par sa congrégation. Tellement fermé à la langue congolaise, tellement obtus, qu’il ne comprend pas le refus de la population de faire baptiser les enfants dans le fleuve, tellement fou qu’il nie même la présence des crocodiles…

Cette famille, « bête à manger du foin » selon lui, et qu’il maltraite et méprise, c’est sa femme et ses quatre filles qui vont s’exprimer tout au long du livre, livrant leurs peurs, leurs terreurs, leurs enchantements aussi parfois.

-La mère, Orleanna, soumise et terrorisée par un cinglé d’époux évangéliste (en conviendra-t-elle beaucoup plus tard)

-Rachel, l’aînée, 15 ans, princesse au miroir, haïssant le Congo.

– Leah et Adah les deux jumelles, 14 ans, surdouées, sans concession, observatrices affûtées, tantôt cyniques ou (et) drôles.

-Ruth May, 5 ans, qui raconte elle aussi sa perception des choses, et nous fait sentir combien le regard d’un enfant est précieux.

Leur vie va prendre un tour différent au cours de la trentaine d’années qui va suivre « la crise congolaise », chacune  essayant de détricoter les nœuds de rancune, de surmonter sa culpabilité face à la tragédie, et de reconstruire sa propre version de l’histoire.

Barbara Kingsolver qui, rappelons-le, a vécu deux ans au Congo, à l’âge de 7 ans, a publié 9 romans, dont On m’appelle Demon Copperhead (2024) et Les yeux dans les arbres publié en 1999 par les Editions Rivages et en 2025 par Albin Michel.


«J’ai eu, en effet, la chance d’avoir pour parents des gens qui, en tant que personnel de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et par la curiosité. Ils m’y ont fait découvrir un lieu d’émerveillement, d’attention aux autres et m’ont lancée très tôt dans l’exploration du vaste terrain toujours mouvant entre rectitude et justice.» (Prologue)

Que l’écriture est belle ! Quelle puissance d’évocation de cette Afrique flamboyante, généreuse, courageuse et pourtant pillée, tyrannisée, assassinée !

Les larmes aux yeux, souvent. Emotion suscitée par l’histoire intense et tragique de ces enfants et de leur mère, mais aussi, tout simplement, par la beauté des mots :

«le monde entier est une scène de terre ocre damée par les pieds nus »

A lire absolument !

Soaz.

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