Chroniques noires et partisanes

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LA FILLE AUX PAPILLONS de Rene Denfeld / Rivages.

The Butterfly Girl

Traduction:Pierre Bondil.

“La fille aux papillons” est la suite de “Trouver l’enfant” paru en 2019. On y retrouve la même enquêtrice Naomi, spécialisée dans les recherches d’enfants disparus. Elle peut se lire indépendamment du premier mais il serait dommage de ne pas doubler le plaisir.

“En enquêtant sur la disparition de sa sœur, Naomi, « la femme qui retrouvait les enfants », croise le chemin d’une fille des rues de Portland nommée Celia. Naomi tente de faire reconnaître le viol dont a été victime Celia et remonte la trace d’une série de meurtres de jeunes filles.”

Changement de décor dans ce deuxième roman de la série puisque nous quittons un théâtre de forêts bouffeuses d’enfants pour gagner l’enfer des villes pour les gosses des rues en ban de famille. Ici, comme dans le premier opus, Rene Denfeld aborde le thème de la violence faite aux enfants. D’ailleurs les deux romans développent tellement d’empathie pour les victimes adolescentes que parfois, le personnage de Naomi pourtant complexe et passionnant, en vient à s’effacer.

Si Rene Denfeld fait bien vivre et ressentir la souffrance humaine par une mise en scène dramatique efficace, elle s’attache par ailleurs à mettre en avant la suprématie de la littérature, ultime et magnifique rempart contre la barbarie. Dans “ Trouver l’enfant”, Madison échappait à son bourreau grâce à l’univers des contes. Dans celui-ci Celia s’échappe de son enfer grâce à la bibliothèque municipale où elle retrouve son livre fétiche sur les papillons. 

Roman profondément américain, “La fille aux papillons” explore intelligemment l’un des thèmes favoris outre Atlantique, celui de la résilience. Celle des enquêteurs ou celle des victimes, qu’importe, dans les deux cas, l’auteur nous immerge douloureusement et totalement dans la vie et les pensées des protagonistes. 

Roman recommandable par les portraits touchants et même bouleversants parfois, qui sentent l’authentique, le macadam qui fait mal, la rue comme une jungle où il faut tenter de survivre à l’âge où on doit normalement fréquenter les cours de récréation. N’oublions pas que Rene Denfeld sait de quoi elle parle. L’auteur ayant elle-même vécu dans la rue à l’adolescence, on peut raisonnablement penser que ce livre est beaucoup plus intime, plus personnel pour elle. Sa résilience ?

Dérangeant et bouleversant.

Clete.

PROTOCOLE GOUVERNANTE de Guillaume Lavenant / Rivages.

Une jeune femme sonne à la porte d’une maison dans une banlieue pavillonnaire coquette et tranquille. Le couple aisé qui l’accueille lui donne quelques recommandations concernant leur fille Elena, dont elle aura la charge. La gouvernante sourit, pose les mains bien à plat sur ses genoux, module sa voix, les met à l’aise… En suivant à la lettre le protocole imaginé par l’étrange Lewis, elle saura se rendre indispensable. Elle deviendra la confidente et l’objet de tous les désirs enfouis par cette famille en apparence idéale.”

En apparence, tel qu’on le lit sur la quatrième de couverture, ce premier roman de Guillaume Lavenant, pourrait être un polar psychologique, une espèce de huis clos avec tout le soufre d’ordinaire déversé dans ces relations employés/employeurs dans le monde de la bourgeoisie. Le cinéma comme la littérature ont souvent illustré ses relations d’un homme et de sa gouvernante, sa femme de chambre, sa jeune fille au pair… De fait, à ce niveau-là, au début du roman, pas de surprise, on est dans ce type de romans où une inconnue va phagocyter une famille bourgeoise quelconque, se rendre indispensable au père, à la mère et à leur fille tout en repoussant les avances d’un ado sous le charme ou hanté par des images pornographiques cheap de soubrette soumise. 

Mais ce qui étonne, désarçonne dès le départ, est le ton employé sous forme de protocole de conseils et de recommandations données à la jeune fille et écrites au futur et à la deuxième personne du pluriel, le vous de politesse qui accompagnera tous les développements. L’histoire, par sa forme, est déjà originale et va aussi  le devenir par son développement malin, insidieux. On saisit que la jeune femme a des desseins peu recommandables mais on ne comprend pas réellement le plan.

Très vite, on verra que l’oeuvre en gestation a une portée bien plus universelle, est un des petits actes d’une action très coordonnée de très grande envergure, planifiée selon un protocole ambitieux. Polar psychologique, dystopie, conte cruel, “Protocole Gouvernante” est tout ça mais aussi pas réellement ça. A vous de découvrir, de vous faire bluffer par le talent d’un auteur dont on entendra sûrement reparler.

Percutant !

Clete.

L’ENFANT DE FÉVRIER d’Alan Parks / Rivages.

February’s Son.

Traduction: Olivier Deparis.

Alan Parks a décidé de consacrer un cycle de douze romans comme les mois de l’année à des histoires criminelles mettant en scène sa ville de Glasgow. Après “Janvier Noir” paru en 2018, est sorti en début d’année “L’enfant de février” qui reprend l’histoire de l’inspecteur McCoy juste après le dénouement tumultueux du premier épisode, c’est à dire au tout début des années 70.

Dans une ville éternellement divisée par la grande rivalité entre les deux grands clubs de football locaux le Celtic et les Rangers, un jeune joueur prometteur du club au maillot universellement connu rayé vert et blanc est sauvagement assassiné. McCoy, dangereusement bordeline pour un flic et surtout pour l’époque, est chargé de l’enquête. Toujours aussi addict à diverses substances, de plus en plus hanté par une tragédie vécue dans son enfance, le jeune flic déglingué, aux amitiés dangereuses, s’aperçoit très vite que l’affaire va émouvoir dans des sphères bien plus étendues que le monde du football. Le disparu était en passe de devenir le gendre d’un baron de la criminalité qui le voyait comme le fils qu’il n’avait pas eu. Les soupçons se portent de suite sur l’un des bras armés du truand, qui a disparu mais qui va vite donner d’autres preuves physiques de sa folie meurtrière.

On peut dire raisonnablement qu’Alan parks a trouvé la bonne formule et que le lecteur qui a aimé le premier roman le retrouvera avec le plaisir rassurant d’un second opus assez conforme au premier, la surprise de la découverte en moins néanmoins. Glasgow est nettement moins présente que dans « Janvier Noir » et c’est McCoy qui occupe maintenant le devant de la scène avec ses collègues mais néanmoins de manière moins réjouissante et aboutie que chez ses collègues britanniques Bill James et John Harvey.

C’est du costaud, carré, ça fait vraiment bien le taf sans quand même l’aboutissement dans le genre qu’offrent les auteurs précités. On pourra néanmoins reprocher à l’auteur des personnages féminins bien pâles, un peu trop juste décoratifs et une accumulation de dialogues qui ralentissent la progression et rendent le roman parfois un peu bavard. Un polar d’homme pour les hommes…

Clete.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

REVOLVER de Duane Swierczynski / Rivages.

Classique ? Peut-être. Efficace ? Et comment !

Le dernier Duane Swierczynski a tout simplement la classe : tout d’abord parce que le plus coriace des personnages est à nouveau… une femme (pardonnez ma subjectivité mais ça fait vraiment plaisir).

Par la construction également : quatorze chapitres divisés chacun en trois parties aux temporalités différentes : 1965, 1995 et 2015. Un cold case qui plombe cette famille de flics d’ascendance polonaise, les Walczak, depuis que Stan, le grand-père, s’est fait assassiner aux côtés de son coéquipier, George Wildey dans un bar des quartiers nord de la Philadelphie pendant qu’ils attendaient un indic. Un braquage qui a mal tourné ? Une enquête qui se serait trop avancée là où il ne le fallait pas ? Ou alors le tandem complice constitué par un flic polonais et un policier noir à une époque où le racisme battait son plein aura fini par agacer certains ?

Quoi qu’il en soit, ce double meurtre hantera les Walczak durant des décennies : la force de Swierczynski est de faire avancer en parallèle l’histoire qui aura coûté la vie des deux flics en ‘65 et les enquêtes de Jim – le fils et d’Audrey – la petite fille, des décennies plus tard.

Jim donc, devenu à son tour inspecteur de police, apprend en ’95 que le tueur présumé de son père a été libéré de prison. Il en devient obsédé jusqu’à s’imaginer rendre justice par lui-même. Enfant, il l’avait promis sur la dépouille de Stan : « Je vais trouver l’homme qui a fait ça. Et je vais le faire payer. » Seulement voilà, quelqu’un le devance et le cadavre de Terrill Lee Stanton n’aide Jim pas à baisser sa furieuse consommation d’alcool. Ni à tourner la page.

Vingt ans plus tard, en 2015, la ville de Philadelphie organise une cérémonie de commémoration des deux coéquipiers tués dans l’exercice de leur devoir. Aucun membre de la famille ne peut manquer cet événement, pas même Audrey, la fille cadette de Jim, la brebis galeuse qui carbure au Bloody Mary dès de réveil et qui avait coupé tout lien avec sa famille. Elle n’a pas froid aux yeux, la Audrey, et encore moins lorsqu’il s’agit de replonger dans cette affaire qui aura empoisonné sa famille dès le moment où le corps inanimé de papi Stan avait touché le sol du bar où il sirotait sa bière.

Il y a tout ce qu’il faut dans ce polar : une intrigue serrée comme un nœud marin, une excellente documentation de l’histoire contemporaine de la Philadelphie et de sa police, des personnages cinématographiques qui suintent tous le désespoir, c’est noir et humain à la fois comme un bon morceau de blues.

Monica.


TEMPÊTES d’ Andrée Michaud / Rivages.

Grandiose Michaud !

« Dans le nouveau silence qui avait suivi, un frisson peut-être venu des insomnies qu’il évoquait avec un trouble dans son regard et j’avais compris qu’il était inutile de lui demander de s’expliquer quant au legs qu’il entendait me transmettre, la froideur, la nuit, la peur. J’avais avancé mes mains vers les siennes en vue de vérifier si elles contenaient encore quelque chaleur, mais il se levait déjà, son corps alourdi par les confidences qu’il venait de me faire : tu verras, on s’habitue à tout, même à l’horreur… »

Blizzard et Orages – les deux parties du roman comme deux cerneaux de noix : deux saisons, deux personnages. Hiver et été, une femme et un homme réunis autour de Cold Mountain pour des raisons aussi différentes que similaires : l’héritage d’une maison pour Marie, l’héritage d’une fausse identité pour Ric.

Marie Saintonge arrive au Massif Bleu suite à la mort de son oncle Adrien qui vient de se suicider : elle hérite de la maison située au pied de cette montagne qu’elle décide de nommer Cold Mountain – cette montagne, « une veuve, une stèle érodée par des millénaires de deuil ».

Difficile de savoir ce qui se passe autour de ce massif : l’air est oppressé par le souffle de ce monstre de granit qui semble ne jamais dormir. La tempête talonne Marie et s’installe quelques heures après son arrivée et en peu de temps la neige occupe tout le paysage.

Dès lors on s’installe dans un huis clos pesant et on assiste à la défaillance progressive de Marie : la solitude, interrompue par des éruptions intempestives – hommes ? fantômes ? – la radio qui fonctionne par à coups pour égrener les noms des morts et des disparus dans la tempête, les bouteilles de vin qui se vident comme par miracle, « un homme de pierre ou de bois, de glace souillée de détritus » qui la surveille, qui en joue. Et puis les bonhommes-allumettes gribouillés par une main invisibles autour de la maison, sur la maison, apparaissant et disparaissant comme dans un jeu macabre.

Ric, le raté, le double visible d’un écrivain star qui le rémunère pour l’incarner en société depuis une vingtaine d’années, se trouve complètement désemparé à la mort de son « patron » suicidé dans sa belle demeure. Il décide de finir le manuscrit de Chris Julian dans les lieux-mêmes où se déroule l’intrigue du livre inachevé : les Chutes rouges, sur le Massif Bleu.

Le séjour de Ric au camping des Chutes rouges prend assez rapidement une tournure angoissante : pour cette deuxième partie du roman, Andrée Michaud installe l’écrivain en herbe en tant que narrateur. C’est donc à travers ses mots que le lecteur vit cet été cauchemardesque lors duquel les orages accouchent des cadavres, le petit monde du camping est gagné par une paranoïa aigue et Ric devient le coupable idéal devant tous ses voisins.

A la différence de Marie – et probablement la vie sociale existante n’y est pas étrangère – Ric parvient à garder son sang froid même lorsque des petits bonhommes-allumettes commencent à faire leur apparition par-ci, par-là, même lorsque la réalité commence à un peu trop rejoindre la fiction décrite dans le manuscrit qu’il s’acharne à finir.

Il existe une pratique thérapeutique appelée celle des « bonhommes-allumettes », née sous la plume d’un thérapeute canadien, Jacques Martel. Je n’en sais rien si cela a un quelconque rapport avec les dessins fantomatiques qui apparaissent et disparaissent autour de Marie et de Ric. En revanche, cette pratique est censée casser les relations d’attachement toxiques – l’obsession de Marie pour le suicide de son oncle ? l’identité perdue de Ric au détriment d’une existence de porte-plume raté ?

Quoi qu’il en soit, ce dernier roman d’Andrée A. Michaud est tout simplement grandiose : il met l’individu face à soi-même, à ses responsabilités et à ses angoisses dans un contexte extrêmement difficile. C’est aussi la raison pour laquelle chaque lecteur aura certainement sa propre interprétation : ce texte arrive à parler au plus intime de soi-même.

Monica.


LE BAL DES OMBRES de Joseph O’Connor / Rivages.

Shadowplay

Traduction: Carine Chichereau.

« Voilà comment je rentre dans un rôle, très cher. Je regarde les autres. C’est tout. Leurs manières, leurs habitudes, leur accent. La démarche d’une personne compte autant que tout ce qu’elle dit. La manière dont elle lève son verre de vin. Dont elle tire un rideau. Le mot sur lequel elle insiste lorsqu’elle prononce une phrase. La plupart de ses regards. Quand tu as trouvé ça, tu as tout le reste. […] … c’est une question de regard, mon cher Bram. Savoir que tout contient son opposé. C’est la clef pour jouer Ophélie, Desdémone, lady Macbeth. Cela rajoute quelque chose à chaque amant qui veut être éconduit. A chaque méchant qui veut être aimé. Tous les méchants du monde sont le fruit d’un amour brisé. Oublie ça, et le public ne te suit plus. »

Le Bal des Ombres, ce titre qui sonne comme une promesse : promesse tenue.

Histoire d’une fin de siècle, à Londres, histoire d’une fin d’époque aussi, j’ai lu Le Bal des Ombres comme un hommage à la création et à la passion de créer. La rencontre, à Dublin, entre Bram Stoker – chroniqueur littéraire à ses heures perdues – et Henry Irving, monstre sacré de la tragédie shakespearienne, donnera naissance à l’une de ces amitiés aussi chaleureuses que capricieuses, destinées à la vie éternelle.

Lorsque Irving propose à Bram Stoker le poste de secrétaire de son nouveau théâtre, le Lyceum à Londres, le futur créateur de Dracula sent qu’il s’agit d’un tournant dans sa vie impossible à ignorer. Il suivra donc l’acteur génial et monstrueux, en entraînant Florence, future Madame Stoker, dans son sillage. Quitter Dublin, quitter un emploi ennuyeux mais stable pour la passion des lettres, celle du théâtre, celle d’une vie rêvée : l’éruption de Henry Irving dans la vie de Stoker est un tremblement de terre.

Irving, Stoker, certes, mais il ne faut pas oublier la magnifique Ellen Terry, aussi fantasque que géniale, femme de scène inoubliable, passerelle vers le cinéma où elle a joué quelques rôles muets lors de la fin de sa carrière. Amie très proche de Henry Irving, elle le devient aussi pour Stoker dont elle admire et encourage l’écriture.

Voici donc le trio qui évolue au fil des pages de ce superbe roman : l’évolution du Lyceum, les tournées aux Etats-Unis, les réflexions de Stoker autour de l’écriture, son acharnement et ses obsessions, l’apparition de Mina, Londres terrorisée par un tueur en série, le temps qui passe, Le Bal des Ombres est de ces lectures qui vous transportent à tout point de vue.

Rajoutez à tout cela une traduction faite comme dans du miel et vous obtenez un roman indispensable à votre liste 2020 !

Monica.

JUSTE UNE BALLE PERDUE de Joseph D’Anvers / Rivages.

La trajectoire, la diagonale, d’un jeune homme en devenir investi par le noble art se voit infléchie par la rencontre d’une jeune femme diaphane qui colorisera son existence. C’est une diagonale de vie car elle se joue sur trois bandes. Son passé qu’il tente de dompter, de comprendre, cette « première » vie qui l’aura lacéré aussi bien physiquement que dans sa psyché. Il tente de composer avec ses fêlures, ses questions sans réponses. Mais c’est aussi sur celles-ci qu’il trouve un biais émancipateur. La boxe où il va lutter avec ses poings au centre de ce carré afin d’expurger ce passé douloureux. C’est son présent. La troisième bande de ce triangle rectangle est l’émanation d’une rencontre fulgurante, obsessionnelle, passionnelle pour laquelle son cap va virer. Passé, présent, avenir se confondent dans de tourments lumineux, soufflant le chaud et le froid. S’embarquer dans ce roman est juste un pur moment de Rock’n’Roll maudit.

«Roman veut devenir boxeur. Il se rêve déjà professionnel lorsqu’il intègre une prestigieuse académie qui fera de lui un champion. Un soir, il rencontre Ana, une jeune fille qui va changer sa vie. Entre drogues, sexe, alcool, amour et délinquance, ces deux écorchés vont s’offrir une parenthèse enchantée. Mais tout tourne très vite au cauchemar. Comme s’il était impossible d’échapper à son destin. Juste une balle perdue raconte cette saison entre paradis et enfer. »

L’auteur reste probablement plus connu pour ses productions musicales or il n’en est pas à son coup d’essai dans la littérature après son roman La Nuit Ne Viendra Jamais. D’une histoire et d’un parcours qui conjuguent allègrement le cinéma en passant par la FEMIS, la musique, évidemment, avec ses débuts comme guitariste et chanteur du groupe Post-rock Polagirl puis résolument Rock avec Super 8. Il n’en oublie pourtant pas de se passionner et de pratiquer, outre le noble art, le jeu à 15 avec ce ballon capricieux. Si l’on se penche sur l’écriture de ses albums successifs on tend à remarquer sa propension pour le texte léché, pour sa volonté sous jacente d’y parsemer un peu de surréalisme. (D’où consciemment son attachement et ses collaborations avec Bashung…)

Pour ce roman il est bien dans une réalité brute. Brute dans toutes les dimensions du terme. La vie de Roman n’est pas celle d’un roman de gare mais elle met bien au ban les scarifications d’un passé qui le hante. C’est dans cet amour, en suivant une autre voie, qu’il va tenter d’essarter celui-ci. Il se fixe d’autres objectifs tout en se livrant corps et âme pour cette passion dévorante. Dans sa capacité à conter cette flamme intérieure l’auteur nous donne la lecture d’un tempo non linéaire. Tantôt purement Rock, il la ponctue  avec à-propos par des passages lyriques empreints d’une naturalité assumée et apaisante. Le romancier aurait-il lu Gracq ou Maupassant? Confronté à ces changements de rythme on tourne les pages avec avidité délesté de toute satiété. On prend du plaisir avec Roman et Ana, on tachycarde avec eux, on compatit à leurs doutes, on jouit du temps présent. La balistique de ces deux vies obéit-elle à des lois physiques? 

De ce récit pyrétique, on en ressort fier de les avoir accompagnés, mélancolique de les abandonner. Sous cette plume dotée de crochets déroutants, de raffuts dévastateurs, la lumière est bien présente. Une lumière de contre-jour entre nuances de gris et rouge clinquants.

Juste une Balle Perdue un roman majuscule!

Chouchou



LA LOTERIE ET AUTRES CONTES NOIRS de Shirley Jackson / Rivages.

Traduction: Fabienne Duvigneau.

Shirley Jackson est une auteure américaine née à San Francisco en 1916 et morte en 1965. Elle compte parmi ses grands admirateurs Neil Gaiman et Stephen King pour qui son roman “la maison hantée” est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Ce roman est d’ailleurs l’objet d’une série diffusée sur Netflix et intitulée dans sa version originale “The Hauting of Hill House”, frissons garantis. Son roman le plus célèbre, également au catalogue de Rivages, reste néanmoins “ Nous avons toujours vécu au château”. En plus d’être considérée comme une reine du roman gothique, elle est souvent décrite comme une nouvelliste de premier plan.

“ La loterie et autres contes noirs” est donc un recueil de nouvelles postfacé par Miles Hyman qui a adapté graphiquement “la loterie”, nouvelle qui avait fait scandale à sa sortie dans le magazine le New Yorker en 1948 et qui débute le volume donnant le ton de manière assez effroyable. On n’est jamais dans le gore chez Shirley Jackson, toujours dans une Amérique bien blanche, bien policée des petites villes bien réglées de la fin des années 40. L’ordre, le bien être, l’harmonie semblent régner jusqu’à ce que Shirley Jackson décide de griffer méchamment, sournoisement, très insidieusement.

Si “la loterie” et “les vacanciers” sont certainement les plus sidérantes, les autres nouvelles sont toutes de bonne tenue, dérangent, secouent sans néanmoins forcément renverser. Par contre, certains thèmes abordés: le voisinage, les lettres anonymes, les rumeurs, la suspicion… peuvent très bien provoquer un méchant écho chez le lecteur selon son vécu, ses psychoses.

Shirley Jackson, une amie qui ne vous veut pas forcément du bien.

Wollanup.


UNE ANNÉE DE CENDRES de Philippe Huet / Rivages Noir.

“1946. Deux truands corses, porte-flingues du clan marseillais des Guérini, débarquent dans un nouvel Eldorado du crime. Ruiné par la guerre, le port du Havre vit des heures folles qui attisent toutes les convoitises.

1976. Devenus puissants, les « parrains » locaux doivent sortir de leur coquille d’honorabilité pour contrer le « gang des Libanais » qui ambitionne de contrôler le marché de la drogue entre Le Havre et New York. D’autant que le transport par conteneurs révolutionne complètement la donne…L’éternel conflit entre Anciens et Modernes débouche sur de mortels coups tordus, peuplés d’invités non prévus : un pêcheur à la ligne, typographe à la retraite, qui n’aime guère être dérangé… Un journaliste débutant, Gustave Masurier alias Gus, qui se sent pousser des ailes d’enquêteur chevronné… Tout comme son ami Cozzoli, jeune inspecteur de police corse.”

Commencé un peu par hasard, peu attiré par une couverture très blafarde mais par ailleurs très proche aussi de ma vision de la ville du Havre la prolo sous-préfecture opposée à Rouen la belle et bourgeoise préfecture, ce nouveau roman de Philippe Huet m’a très vite passionné. Le Normand y met beaucoup de son parcours d’homme. Il y a bien sûr Le Havre dont il est originaire et où il a été également journaliste, un été 76 de canicule qu’il a dû couvrir pour son journal. En tant que grand reporter, il a aussi suivi le conflit au Liban pendant six ans et a vu par son expérience sur le terrain que l’argent de la drogue était bien le nerf de la guerre au Moyen Orient et que le Havre, en 76, y jouait un rôle de premier plan. Sa mémoire d’homme et de journaliste ont permis de créer un roman avant tout très crédible car s’il s’agit bien d’un polar, d’une oeuvre de fiction, Philippe Huet démarre d’un vécu, d’une connaissance pointue des lieux, de l’époque, des gens qui “gouvernent » la ville pour s’engager dans une bonne intrigue avec rebondissements et coups d’éclat souvent mis en valeur par l’éclairage positivement didactique de l’auteur.

Les premières lignes, la description de deux quasi analphabètes corses à la conquête de la ville, sont particulièrement jouissives et attirent le lecteur d’emblée. Le style railleur emporte tout et fait naître l’envie de retrouver ces deux méchants péquenots corses trente ans plus tard au faîte de leur gloire, loin des petits trafics de cigarettes qui les ont enrichis à la fin de la guerre quand ils faisaient des affaires avec les G.I. en attente de retour aux Etats Unis, triste dans une ville détruite et affamée.

Dans un premier temps, malgré la violence de certains actes et passages, le ton est résolument humoristique,moqueur mais aussi truculent grâce à des seconds rôles qui seront les imprévisibles grains de sable dans l’ engrenage. Tel Dominique Manotti qui, dernièrement, avait ranimé et rajeuni son commissaire Daquin, Huet reprend son personnage récurrent de Gustave Masurier, jeune loup au tout début de sa carrière journalistique et c’est aussi un atout non négligeable.

Mais “ Une année de cendres”, est surtout une histoire havraise puis une histoire nationale et internationale montrant certains coups fourrés de la politique étrangère de la France de Giscard, en l’occurrence au Liban en mettant en lumière une complicité de la police et de la presse cornaquée par le prince Poniatowski à l’Intérieur à l’époque.

Du suspense, de la truculence, de nombreux aspects de la France de 1976 pour ce beau polar « old school »… on en arriverait presque à apprécier la ville. “Une année de cendres” sera une très recommandable Madeleine de Proust pour les plus anciens mais également, pour les plus jeunes générations, un instantané très réussi d’une époque révolue mais qui paraît lointaine, si lointaine…

Epatant.

Wollanup.

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