Les nouvelles sont bonnes, surtout celles de Colin Barrett. « Greetings from Éireann » pourrait-on presque lire au bas d’une carte postale envoyée par un ami. Déjà les paysages se dessinent et le vent souffle à nouveau sur le comté de Mayo, quelque part entre Portacloy et Ballina, au nord de Galway. Nous sommes de retour en Irlande, au bout de cet autre ouest celtique et âpre. Colin Barrett nous donne donc des nouvelles et les souvenirs amènes de son premier recueil, Jeunes loups (Rivages 2016), remontent en surface. Entre temps, il y eut un roman de même inspiration (Fils prodigues, Rivages 2025), mais c’est avec grand plaisir que nous retrouvons le garçon sur son terrain de prédilection, à savoir le sprint et le format court. Huit nouvelles au programme de ce Mal du pays, et toujours cet équilibre adroit entre le rural et le social, le sensible et le déraillé. Les affaires reprennent et une Fusillade à Rathreedane donne d’emblée le ton. Premier texte : première salve de plomb et de phrases aussi chargées que l’arme à feu incriminée. En arrivant sur place, la sergente Jackie Noonan ne peut que constater les faits : deux minables ont séché un minable pour un larcin minable. De ces destins de rien émergent des pastels mélancoliques que ne renieraient pas Raymond Carver ou, bien sûr, Franck O’Connor pour rester sur le terrain de la littérature irlandaise. Que ce soit la famille Munnelly enlisée dans Les Chemins ou les frères Hughes, surnommés Les Alpes, les minuscules bribes de vie suivantes confirment un art de dire beaucoup tout en racontant avec parcimonie. Les Hughes, par exemple, montent au pub comme d’autres partent au front. Et puis un jeune homme investit l’estaminet, un katana en main. L’inquiétude s’immisce. Mais, dilué dans la Guinness, le danger se fait gaudriole et règlements de comptes verbaux risibles. Dans la foulée, Colin Barrett enfonce le clou, et Silver Coast est une autre illustration de cette magistrale propension à remplir des espaces laissés en jachère. Lorna et ses voisines y prennent le thé avant de rejoindre le buffet clôturant les obsèques de Lydia Healy. Les jolies tournures comblent et dissèquent la vacuité d’un lotissement middle-class engourdi. Les mots, tels des notes, rédigent les mélodies d’une partition nue. Sur ce thème du plein en trompe-l’œil et du délié acrimonieux, Anhédonie me voilà et Le Noir bourdonnement volatil atteignent ensuite des sommets de pureté, de pureté grise néanmoins, plutôt que virginalement blanche. De Bobby, le poète loser, à cet autre Sean, dogsitter et vaguement romancier, les existences précaires y conjuguent l’absurde, les questions existentielles et ce nécessaire doute qui devrait animer chaque écrivain. Le 10, la nouvelle qui ferme la marche, douche les espérances d’un espoir du football irlandais en route vers le néant et conclut en pente douce cette succession de portraits enlisée dans la marge et le vide.
Dominic Nolan avait frappé très fort avec sa première parution en France Vine Street, la traque folle d’un tueur en série pendant des décennies à Londres. Avait suivi White City qui avait installé Dominic Nolan comme un auteur de polars historiques aussi passionnant que l’Américain Thomas Mullen, autre belle découverte de Rivages.
Comme il l’a déjà fait par le passé, une fois un auteur installé auprès d’un lectorat sûr, Rivages sort ses premiers écrits. J’étais Abigaile Boone est donc le premier polar de Nolan sorti en Angleterre en 2019 sous le titre Past Life et qui se décline comme le premier volume d’une série de deux romans autour d’Abigail Boone. La suite After Life sortira en 2027.
Le fait que Rivages se tourne maintenant vers un roman qui ne l’a pas séduit d’emblée ne signifie absolument pas une tentative de piéger les lecteurs attirés par une signature reconnue. On souhaiterait les mêmes débuts à tout nouvel auteur.
« Portée disparue depuis quatre jours, l’enquêtrice Abigail Boone est retrouvée enfin, confuse et brisée. Souffrant d’une amnésie rétrograde, elle est devenue une étrangère pour son mari, son fils et ses anciens collègues. Perdue dans sa propre vie, sans aucune piste concernant son enlèvement, Boone décide de reprendre ses recherches sur la disparition d’une jeune femme, Sarah Still. Défiant sa famille et la police, elle suivra de manière obsessionnelle une piste mortelle jusqu’aux confins de la cruauté humaine. »
Evidemment, le cadre est beaucoup plus restreint que Vine Street et on n’évolue plus dans une longue intrigue policière et humaine avec trois flics très tourmentés dans une Londres agressée par le Blitz et toutes ses conséquences sociétales. Ici, l’intrigue est resserrée autour du personnage principal Abigail Boone bousillée par des agresseurs et ayant sombré dans une amnésie supprimant tous ses souvenirs précédant son évasion. On est tout bonnement dans un polar d’investigation où Abigail et on la comprend cherche à retrouver ses agresseurs avec une détermination farouche et aveugle :
« Vous habitez Lark avec votre mari et votre fils. Dans une très jolie maison. Il doit bien gagner sa vie, Jack. Ce qui est curieux, c’est que, d’après nos informations, vous n’y êtes pas très souvent. Vous semblez passer pas mal de temps dans une caravane, en compagnie d’une prostituée bulgare et de la fille d’un criminel qui a déjà été condamné ».
Mais, malgré le plaisir à suivre cette intrigue parfois violente, subsistent quelques petits éléments de nature à tempérer notre enthousiasme. Premièrement, à la fin du volume, beaucoup d’éléments restent en suspens mais le resteront-ils dans ma mémoire dans un an ? Pas certain… On subit une belle frustration. Ensuite, l’aspect psychologique du drame vécu par Abigail qui voit son fils et son mari comme des étrangers n’est pas suffisamment évoqué. L’analyse de cette situation, terrible aussi pour sa famille, n’est pas vraiment racontée pas plus que les ressorts de son amnésie. Des manquements peut-être comblés dans la suite ?
Néanmoins, les cinquante dernières pages, magnifiques, raviront les plus réticents et montrent bien que ce mec-là, un jour, il écrira le fabuleux Vine Street.
Clete.
PS : L’allusion au roman de Robin Cook J’étais Dora Suarez est une originalité Rivages pas forcément bienvenue et heureuse que ne s’était pas permise l’auteur qui avait nommé son roman simplement Past Life et dont le sujet est tout autre…
Liam Higginson est né et a grandi dans les confins les plus reculés du nord du Pays de Galles. C’est cette nature indomptée, fouettée par les vents qui est le cadre de son premier roman Au cœur des Ombres, superbe carton d’invitation pour les hauteurs du Pays de Galles et ses dragons millénaires.
“Dans les montagnes galloises, Carwyn et Rhian vivent depuis toujours au rythme de leurs troupeaux et des saisons. Mais ce qui fait leur quotidien semble s’effriter, vaincu par les dettes, l’isolement et une modernité qui leur échappe. Lorsque Carwyn trouve, enfouie dans un coin abandonné de la propriété, une étrange tête sculptée dans la pierre, il se passionne pour sa découverte, persuadé qu’elle pourrait tout sauver. Tandis qu’il creuse et que son obsession grandit, la ferme se délite peu à peu. Certaines choses ne devraient jamais être déterrées…”
Alors, évidemment la quatrième de couverture reflète bien l’aspect gothique du roman mais certainement pas le plus important, le plus stupéfiant mais par manque de place ne peut signaler (moins vendeur ?) que ce roman est surtout une formidable histoire d’amour à l’épreuve du temps bravant les années, l’amour n’étant pas plus fort que tout ?
Pliant sous les dettes malgré une vie de labeur, Carwyn et Rhian, en se rapprochant de l’hiver de leur existence, s’aperçoivent que le fruit de leur travail ne suffit plus pour leur assurer une fin de vie décente. Cinquante années dans une masure dans les collines avec le troupeau, les joies, les peines, les efforts, les drames… pour arriver à cette époque où cette étrange statuette qui semble un élément d’un monument ancien bien plus important semble vouloir briser leur belle routine, leur jolie harmonie.
“La terreur pesante, oppressante d’une calamité à venir flottait dans l’air.”
Bien que toujours présent aux côtés de son épouse, Carwyn semble de plus en plus absent, creusant, non pas sa tombe, mais vers ses racines et les messages laissés par ceux qui l’ont précédé. La solution à leurs malheurs est juste à leurs pieds. Alors que des évènements étranges se succèdent, que Carwyn semble partir vers de contrées imaginaires pour régler leurs problèmes tout banalement humains, Rhian reste seule aux commandes, vigilante :
“Et elle était Carwyn – son Carwyn, le vrai Carwyn – auprès d’elle ces fois-là et toutes les autres, une présence inébranlable, deux êtres inséparables. A tel point que même maintenant, elle n’aurait pu concevoir sa vie sans lui. Elle était Carwyn, à présent, pour tous les deux.”
Mais l’aveuglement devant l’être aimé et ses agissements a ses limites et peu à peu viennent le temps du doute, des interrogations, de la crainte, de la peur, de l’horreur…
Une ambiance gothique est délicatement installée dans des pages virtuoses montrant l’amour de l’auteur pour ses terres natales. Les figures de la mythologie galloise, inquiétantes, donnent la mesure des cauchemars et séduiront le lecteur en quête de pages fantasmagoriques aux décors de fééries funèbres.
Rivages évoque Olga Tokarczuk et Stephen King mais je doute que les fans du grand maître du Maine y trouveront leur compte. En revanche, la parenté avec un autre premier roman racontant le combat de bergers britanniques en faillite Le sang des collines de Scott Preston, lauréat du prix « Le Point » du Polar européen 2026 est évidente, une belle gémellité. Même âpreté, même amour pour la terre, même colère mais des réponses différentes aux agressions de la vie.
Néanmoins, Au coeur des ombres est essentiellement le témoin d’une vie à deux, du Temps d’une vie: le temps passé et le temps, incertain, qui reste à passer. Si vous avez quitté depuis très longtemps les rives de la jeunesse, ce roman par sa justesse, par ce qu’il renvoie de nos espoirs, nos certitudes nos désillusions, nos regrets, notre déclin, notre fin… va horriblement vous chambouler et flinguer durablement votre moral.
James Lee Burke est de loin, et depuis plus de trois décennies, le meilleur auteur de noir américain. Au fil des ans, on vous en a parlé huit fois, l’auteur le plus chroniqué chez Nyctalopes. On va juste donc tenter de vous tenter, vous donner envie de lire ce roman qui est peut-être dans ce qu’il a écrit de plus beau.
James Lee Burke a divisé son œuvre en deux grosses parties. D’un côté la saga de Dave Robicheaux, flic à New Iberia en Louisiane et de l’autre la famille Holland racontée à travers l’histoire du Texas. C’est sans conteste le cycle consacré à Robicheaux (25 volumes dont un inédit en français) qui est le plus populaire. Hélas, les dernières livraisons (Clete ou New Iberia Blues) n’étaient plus tout à fait à la hauteur des grandes histoires racontées autrefois. Le vieux Jim aura 90 ans en décembre et s’il écrit toujours des pages merveilleuses, il est aussi devenu parfois un peu confus. Ses meilleures dernières réalisations se situaient sans aucun doute du côté de la famille Holland au Texas (Les jaloux) et c’est Weldon, un de ses membres, que nous allons découvrir dans Etranger à la dérive et la rencontre réjouira certainement tous les fidèles de Burke.
Les fans seront par contre déçus par ce léger manque de respect de Rivages pour ce grand écrivain qui à l’image de Ellroy ou Westlake a donné ses lettres de noblesse à une collection brillante qui fête ses quarante ans cette année. En effet, Etranger à la dérive, est le premier volume d’un série dont nous avons lu les trois volumes suivants ( La Maison du soleil levant, Les jaloux et Un autre Eden). Curieux sens de la chronologie chez Rivages mais qui ne gêne pas réellement puisque Weldon Holland, le personnage principal, n’est plus au centre de l’intrigue dans les romans suivants. Signalons également que le roman est sorti en 2014 aux USA, une époque où sûrement James Lee Burke souffrait moins des ravages de l’âge et ça se voit, ça se lit…
« Au début des années trente, le jeune Weldon Avery Holland est confronté aux célèbres hors-la-loi Bonnie et Clyde, alors qu’ils viennent de commettre un braquage. Weldon leur tire dessus, sans avoir la certitude d’avoir atteint sa cible. Lorsqu’on le retrouve dix ans plus tard, il vient d’échapper à la mort dans la bataille des Ardennes en sauvant la vie à son sergent et à une jeune prisonnière de guerre nommée Rosita Lowenstein. Weldon, le sergent Pine et la mystérieuse Rosita reviennent au Texas où l’industrie pétrolière est en plein développement. Entre son amour pour Rosita et le monde de rapaces qui l’entoure telle une gangrène, Weldon Holland va jouer son destin sur un coup de tête. »
Etranger à la dérive, arrivé anonymement en juin, est, pour moi, un des plus beaux, peut-être le plus beau roman de James Lee Burke si on laisse de côté certaines merveilles de Robicheaux. Situé au Texas juste après la guerre, le roman montre l’ascension sociale de quatre adultes, découvrant l’horreur de la vie dans un Texas en pleine folie pétrolière. On retrouve bien sûr beaucoup de thèmes familiers : le combat du faible contre le puissant, la guerre, l’argent roi, l’amitié plus forte que tout, l’amour fou, la dénonciation du pillage de la planète et aussi une bonne dose d’humanité bien réconfortante. Même si on n’est pas dans du polar, on prend une grosse mesure de noirceur, distillée intelligemment par un James Lee Burke qui émeut, crispe, glace avec le talent inimitable qui est le sien.
En comparant, les premiers Burke et les derniers Robicheaux, on constatait parfois que la plume de Burke était moins évocatrice, moins charmeuse qu’autrefois. Et là, miracle, tout est à nouveau là. Des personnages très attachants chacun à sa manière, mystérieux, enveloppés dans leur pudeur et créant une incertitude constante sur la force et la valeur de leurs sentiments. Mais aussi des pages lumineuses et un road trip magnifique qui emporte pendant une cinquantaine de pages et qu’on dévore ébloui, le sourire aux lèvres. Enfin, Il est rare de trouver des personnages aussi puissants et émouvants que Rosita Lowenstein… Certains, peut-être, regretteront la fin mais beaucoup comprendront le choix de l’écrivain.
« J’ai toujours été persuadé que l’Ouest américain, comme Hollywood, est un endroit magique, et le plus grand décor de théâtre de la terre. Et je suis aussi convaincu qu’il est hanté par les esprits des Indiens, des hors-la-loi, des missionnaires jésuites, des bouviers, des tueurs à gages, des conquistadors, des vagabonds, des ouvriers chinois ou irlandais, des trafiquants de whisky, des membres de ligues de tempérance, des chercheurs d’or, des chasseurs de bisons, des trappeurs, des prostituées, et cinglés de toutes sortes, tous vivants simultanément autour de nous. Il est inutile de lire des livres pour découvrir les épopées d’Homère; elles commencent juste à l’ouest de Fort Worth, et s’étendent jusqu’à Santa Monica. »
« Il y avait une chose qui échappait encore plus que les autres à la capitaine Blandine Blanco, pourquoi un homme était plus attristé que sa femme, de la mort de l’amant de sa femme ? »
Serions-nous dans un vaudeville? Orso Orsini découvre que sa femme le trompe. Il s’empresse d’annoncer à la femme de l’amant que son mari couche avec sa femme…Elle le gifle. Il se met à suivre l’amant … Ernesto Diaz, l’amant magnifique, fin, cultivé, marchand d’art et cubain… est assassiné. Pourquoi ? Orsini est bien sûr le suspect numéro un.
Mais, fort heureusement, le livre va progressivement abandonner la légèreté du début et gagner en intensité et en profondeur. On va en effet comprendre que la fascination éprouvée par Orso Orsini pour Ernesto, son obsession à le suivre est une sorte de compensation destinée à combler un sentiment de vide, laissé par le départ de son fils en Somalie.
« mon antidépresseur s’appelle Ernesto Diaz, lui et moi passons des heures à marcher dans Paris… » «Et on me l’assassine !
La femme d’Orso est une copiste talentueuse spécialiste des peintres cubains. Peut-elle se retrouver « au centre d’un trafic d’œuvres d’art » ?…Peut-elle franchir la ligne parfois assez floue qui sépare le métier de copiste de celui de faussaire ?
Orso Orsini , en homme raisonnable, avec sa logique et son sens de l’observation, mais aussi son irrationalité, va s’attacher à aider la commissaire Blandine Blanco dans son enquête…
La Corse est très présente tout au long du roman. La Corse est l’enfance d’Orsini. Il l’a quittée depuis quarante ans mais se sent toujours déraciné. Son ascendance autonomiste et violente, peut-elle faire de lui « naturellement » un suspect potentiel ?
« Sur l’île, des tas d’enfants, corses ou pas, vivaient normalement, mais pas Orso, pas Stella, pas Antoine, la capitaine l’avait capté. Les détonations et les coups à la porte avaient traversé leurs nuits, toujours peur que les gendarmes débarquent, ou qu’un clan rival surgisse. »
Une autre île, Cuba, est au cœur de l’enquête : Ernesto Diaz avait pour mission « d’assurer la protection des œuvres en danger, les éloigner des réseaux mafieux qui les exportent en secret vers des collections privées » L’hémorragie des peintures cubaines, témoins de la sensibilité et de l’histoire du pays, qui finissent reléguées dans des coffres étrangers à des fins spéculatives, m’a particulièrement captivée.
Les recherches sur les peintres cubains sont bien travaillées et l’analyse de la personnalité d’Orso Orsini est fine et sensible. Les rebondissements de la fin du roman sont assez spectaculaires. On passe donc un bon moment avec toutefois la vague impression que l’auteure est « partagée entre la volonté que l’enquête progresse et la peur qu’elle progresse. »
D’autres livres parus chez Rivages Fils de femme (1996), Sarah, (1997) et De femme en femme (2023).
« Je me suis répandu sur les oiseaux, les arbres, les chaussures d’enfant entre mes pierres. Je me suis répandu sur les bateaux devenus trop petits. Ils m’ont pris. Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »
Dans la «Vies de Samis – Les déplacements forcés des éleveurs de rennes», publié aux éditions du CNRS en 2022, Elin Anna Labba donnait la parole aux Samis bannis de la toundra et des côtes de Norvège, ces « déplacés », qui selon la « solution »politique étaient déportés, et leur peuple disloqué… Petite fille de déportés elle-même, Elin Anna Labba raconte ici, une autre forme de déplacement tout aussi tragique: celui de femmes Sami, parquées l’hiver près d’une centrale électrique dans des baraquements insalubres , et qui ne rêvent, l’hiver durant, que de la transhumance vers l’ouest, au bord d’un lac de barrage, où elles ont construit leur campement d’été.
Lorsque Ravdna arrive sur les lieux, avec sa fille Inga et sa sœur Anne, « le lac avait atteint le meneau de la fenêtre de leur hutte en tourbe, il léchait les écailles de peinture blanche. » Le village a été englouti par la montée des eaux du lac : le barrage a été rehaussé en leur absence, sans qu’elles n’en sachent rien, et la retenue d’eau a fait disparaître les berges, les chemins, les bouleaux, les plantes médicinales, les villages et les tombes…leur mémoire et leurs croyances.
Elles vont tenter de sauver ce qui peut l’être de ces territoires noyés, puis reconstruire …inlassablement, deux, trois, quatre fois : chaque fois que le barrage s’élève et que l’eau monte inexorablement… Elles vivent de la pêche et ne peuvent pas quitter ce lac qui, devenant une véritable mer, continue à leur parler pourtant, mais les sacrifie lentement au nom de l’électricité qui fait briller les fenêtres de l’autre rive …
Ravdna, Inga et Anne réagiront différemment face à la catastrophe. Mais elles susciteront des émotions d’une égale intensité et feront preuve d’un courage et d’une endurance admirables. La langue est belle, ponctuée, piquetée, de mots et d’expressions en Same du Nord, langue originale (un important lexique est proposé en fin d’ouvrage). Pas de grandiloquence pour dire la révolte, l’indignation, l’obstination, la désobéissance… Une écriture poétique exprime la résistance d’un peuple méprisé (peuple surnommé « lapon », c’est- à-dire guenilleux) qui reste digne devant des représentants de l’Etat bornés.
Le rythme est assez lent vers la fin du livre, mais il est peut-être celui d’« Un chant lancinant, joyeux, ou triste, le joik que chacun peut entonner pour se libérer, la substance même d’une langue qui résiste à l’oppression et à l’oubli, capable de renaître après la mort pour ressusciter le temps aboli. »(JMG Le Clézio)
« Au bord du lac, une fillette immobile regarde l’eau, et sans doute rêve à une autre vie… Labba a écrit ce livre magnifique pour Iŋgá, pour Ánne, pour Rávdná, pour le lac. Et pour toutes les jeunes filles et les femmes à qui on n’avait rien demandé ». Préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio Octobre 2025.
«C’est quoi comme race ? – C’est le chien de la mère, répondit Dev. »
Dev. Un géant. « Guette ses paluches, renchérit Sketch. On dirait des godets de pelleteuse. » Un costaud que tout le monde supposait débile parce qu’il ne se défendait jamais, n’était pas bavard et qu’il vivait « au milieu de nulle part » dans la maison de sa mère qu’il avait trouvée morte dans le potager. Seul avec sa douleurs dans sa tête, « insaisissable et granuleuse. », sa migraine nébuleuse et flottante, crissant contre les recoins de ses pensées. »
« Dev se considérait comme un rien. Il était calme et discret, mais pas à un point qui sortait de l’ordinaire. »
Mais l’histoire ?
D’abord, il y a quelque chose d’étrange dans ce livre : Pour moi, tout se passe comme si Colin Barrett avait écrit, dans la même veine que les sept superbes nouvelles qui constituent son livre Jeunes loups paru en 2016, un très beau texte sur le personnage magistral de Dev (et son chien ). Et un autre sur la lucide, généreuse et bosseuse Nicky. Et j’aurais beaucoup aimé ces deux nouvelles.
L’écriture est précise, ciselée, dense, sensible et j’aurais partagé l’enthousiasme des critiques.
Et puis on dirait que l’auteur a imaginé que ces deux personnages feraient tout aussi bien les sujets d’un beau roman…Il a alors bricolé à la va-vite une intrigue un peu faiblarde sur fond de peinture sociale…désenchantement, picole, drogue…
Et à partir de là ?
« On est dans la merde, Georgie », lance Dev dans la nuit.
Dans le comté de Mayo, en Irlande, Les Ferdia, deux dangereux escrocs kidnappent le jeune frère d’un trafiquant de drogue minable qui leur doit une grosse poignée de billets. Comme ils se sont insinués petit à petit dans la vie et la maison de Dev ils y planquent le gamin et donnent leurs ordres…
L’écriture se délaie, se délite. Le livre se vide de sa substance, s’effiloche…
Et on est déçu de voir l’émotion soulevée par Dev (et le chien !), la mélancolie, l’humanité, se dissoudre dans la banalité d’une écriture qui cède à la facilité…
« L’incontrôlable Clete Purcel retrouve sa Cadillac pillée par un gang lié au trafic de drogue. Il se sent personnellement atteint car sa petite nièce est morte d’une overdose de fentanyl. Il va partir en croisade avec son fidèle ami Robicheaux et mettre au jour une affaire autrement plus complexe et dangereuse. »
James Lee Burke est le meilleur auteur de polars vivant. Souvent imité, jamais égalé, le vieux Texan année après année nous sort un nouvel épisode d’une de ses deux séries. La première suit la famille texane Holland à diverses époques de l’histoire très tourmentée de l’état dont est originaire James Lee Burke. La seconde série qui nous intéresse aujourd’hui, la plus populaire, l’immanquable, l’inimitable est consacrée à « Belle Mèche » Dave Robicheaux, Cajun pur jus, flic par intermittences à New Iberia au fin fond du bayou louisianais. Cette série se compose de vingt-quatre histoires où Robicheaux combat le Mal aidé de Clete Purcel, son fidèle ami depuis leurs débuts ensemble au NOPD, la police de la Nouvelle Orleans. Robicheaux est parti s’installer ensuite dans le bayou pendant que Clete Purcel entamait une carrière de détective privé dans la fournaise de la Big Sleazy. Pour autant, la séparation n’a pas nui à leur amitié, »podnas » pour la vie.
En 2019, Burke avait sorti un roman simplement intitulé Robicheaux censé se centrer sur Dave, un focus qui s’était avéré vain tant la série est déjà centrée sur lui, le clone littéraire de son auteur… Signalons que Robicheaux a été interprété à l’écran en 1996 par Alec Baldwin de manière très anecdotique dans Vengeance froide inspiré de Prisonniers du ciel, le deuxième volet de la saga où se crée vraiment le mythe Dave Robicheaux. Tommy Lee Jones a revêtu aussi le costume du flic de New Iberia qui lui allait impeccablement, magnifié par la caméra du grand Bertand Tavernier dans In the Electric Myst, adaptation du petit bijou Dans la brume électrique avec les soldats confédérés, une des rares histoires dont Clete Purcel est absent.
Consacrer cet opus à Clete Purcel semble être une idée bien plus réjouissante. Et elle le sera particulièrement, mais reconnaissons que les fans de l’auteur vivront également des hauts mais aussi des bas, alternant le meilleur et le moins bon de Burke… et chacun mesurera sa tolérance, sa bienveillance face aux erreurs commises par le meilleur d’entre les meilleurs sur cette histoire. Mais consacrons-nous à ce Clete Purcel, électron libre aux tendances psychopathes avancées, brute épaisse se fondant en gros nounours pour les femmes en difficulté, une énigme et un danger.
Clete tel qu’il se présente au début : « Dave ne deshonora jamais son insigne, moi, si. J’ai accepté des pots-de-vin de la mafia, j’ai buté acidentellement un témoin fédéral, j’ai dû me tirer vite fait de Big Sleazy et rejoindre les gauchos au Salvador. J’ai aussi travaillé pour les Ritals à Las Vegas, Reno et dans le Montana, où ils tentaient de construire sur Flathead Lake des casinos dans le style du Nevada, ce qui aurait transformé l’Etat en toilettes géantes. »
James Lee Burke est né à Houston au Texas le 5 décembre 1936 et aura donc 89 ans en fin d’année. Chaque année, il nous gratifie d’un nouveau roman. Un bonheur, mais jusqu’à quand cette petite magie ? Inévitablement, vu son âge, sans vouloir l’offenser, peut-être que certaines fonctions s’affaiblissent. Burke semble connaître une légère faiblesse avec la temporalité, le temps de manière générale. Il y a quelques années, il avait déclaré que sa fille Alafair, auteure également, le suppléait. Mais ça ne semble plus suffire tant certaines erreurs sont regrettables. Que Burke ne soit plus trop au point avec la chronologie, la temporalité on peut aisément le comprendre mais visiblement personne chez l’éditeur ricain n’a fait le boulot. Par le passé, s’étaient déjà produites quelques erreurs mais on faisait semblant de ne pas les voir. Là, reconnaissons qu’il n’y a eu aucun travail éditorial et c’est bien dommage parce qu’on voit rapidement qu’il y a des trucs qui déconnent. Dans ce roman situé en 1998, Burke parait inclure des éléments de 2025 et qui n’étaient d’aucune actualité à l’époque. En 1998, les USA ne souffraient pas encore d’une génération d’ados le portable collé à la tempe et ne subissaient pas non plus une invasion de fentanyl. Plus grave ou plus risible, dans tous les cas, regrettable, Clete, à un moment, s’épanche sur l’extrême solitude de Dave et parle de ses malheurs avec ses épouses et particulièrement de la quatrième, décédée dans un accident de voiture… c’est bien triste tout ça mais totalement déplacé puisque en 1998, Robicheaux ne peut pas la regretter puisqu’elle est bien vivante et qu’il ne l’a pas encore rencontrée. Sept ans après, dans Swan Peak elle part dans le Montana avec Robicheaux pour oublier le traumatisme de Katrina qui s’est produit fin août 2005.
D’autres confusions nées peut-être d’un certain manque de viligance de l’auteur font que les pensées et considérations sur la vie de Clete sont identiques à celles qu’on attribuait avant à Robicheaux. Des réflexions habituelles sur la guerre mais amplifiées, plus loin dans le passé criminel de l’humanité puisqu’on remontera jusqu’à Roland à Ronceveaux. Cet angle neuf fait parfois apparaitre Robicheaux comme un simple comparse et il faut un petit moment d’acclimation. Ainsi certains souffriront peut-être d’une légère frustration, reconnaissons néanmoins que cette affaire concerne Clete Purcel et il est donc légitime qu’il soit aux commandes de l’hallali. Comment des types ont-ils pu s’en prendre à la Cadillac de Clete ? Suicidaires, inconscients ou complètement ravagés par la dope ? Toucher à la Cad de Clete ? La Pink Caddy de Clete, c’est un symbole, la monture du cinquième cavalier de l’apocalypse. Quand Robicheaux la voit débouler au soleil couchant dans une nuage de poussière, il sait que les ennuis ont commencé, que Clete a encore commis l’irréparable.
On peut s’interroger sur un choix qui fera sourire le lecteur français. Dans le roman intitulé Dans la brume électrique avec les soldats confédérés, Robicheaux était victime d’hallucinations et taillait le bout de gras avec des soldats morts pendant la guerre de Sécession. Pas de jaloux, Burke fait subir le même traitement à Clete Purcel mais dans une version XXL. Clete, lui, est en communication avec…Jeanne d’Arc et son armée de 50 000 soudards français. La Pucelle d’Orléans le guidera tout au long du roman. Sans commentaire…
Alors Clete vaut-il la peine d’être lu ? Evidemment, c’est du Burke, du Robicheaux et c’est même une succulente énorme madeleine de Proust pour les admirateurs de Burke, un roman immanquable. Faisant référence à plusieurs histoires anciennes, Burke ravive les mémoires, fait ressortir des détails cocasses oubliés comme cette liaison improbable entre Clete Purcel et Helen Soileau.
Burke est un écrivain formidable et sa plume, une fois de plus, éclabousse le roman de sa classe. Le vieux cowboy n’a rien perdu de son talent pour balancer des répliques assassines et c’est un régal. Alors, bien sûr, on regrettera que la fin ne résolve pas tous les mystères. Il faudra attendre une suite pour savoir ce qu’il advient de certains nuisibles encore en liberté et de ce mystérieux virus qui menace l’humanité. Mais, avant tout et essentiellement, sachons apprécier à sa juste valeur une nouvelle histoire comme on les aime tant et savourons cette chance d’avoir à nouveau vécu quelques grandes heures avec le duo Dave Robicheaux/Clete Purcel. Merci monsieur Burke.
Mourir en juin est le sixième volet d’une série signée Alan Parks qui devrait en compter douze, un par an représentant un mois de l’année, explorant la criminalité à Glasgow au milieu des années 70.
Cette série met en valeur les enquêtes de Harry McCoy, flic porté sur les excès en tous genres, plus amical avec la pègre glaswégienne qu’avec sa propre hiérarchie et beaucoup de ses collègues. Franc-tireur, parfaitement à l’aise dans les bas-fonds, il se traîne de pubs borgnes en clubs glauques pour investiguer, aidé par un adjoint précieux nommé Watson comme un certain docteur et par un caïd local Cooper avec qui il a partagé les douleurs d’une éducation en foyers.
« Un premier cadavre est découvert à la fin du mois de mai. Il est identifié par Harry McCoy comme étant celui de « Govan Jamie », un clochard qui vivait à la rue. McCoy connaît bien la communauté de ces sans-abri, alcooliques, miséreux et solitaires : son propre père vit parmi eux. McCoy et son adjoint Wattie ont été temporairement « relocalisés » au commissariat de Possil dans le cadre d’une restructuration de la police de Glasgow. L’inspecteur s’y trouve confronté à une femme éplorée qui affirme que son petit garçon a disparu. Lorsqu’il demande à voir une photo de l’enfant, la mère répond qu’elle n’en a pas. Le père, pasteur, est à la tête de l’Église des Souffrances du Christ dont les préceptes interdisent toute représentation. Mais le plus étrange dans cette histoire est que personne, dans le quartier ou ailleurs, ne semble avoir entendu parler de cet enfant. »
Avec un tueur de vieux SDF, une secte qui semble développer une histoire inquiétante avec un gamin qui n’existe peut-être pas et une mission d’infiltration dans un commissariat, McCoy ne va pas chômer. Entre histoire personnelle et affaires urgentes, il se lance dans une enquête, forcément alcoolisée mais moins qu’à l’accoutumée. L’investigation est de qualité et permet de se frotter aux plus mal lotis de la cité écossaise. On n’est pas trop inquiet néanmoins pour McCoy vu qu’on sait que la série fait ses douze volumes et on voit mal Parks supprimer son principal atout, ex aequo avec les terribles instantanés sur la sombre Glasgow.
Forcément, une fois arrivé à la sixième histoire, le lecteur sent beaucoup mieux les enquêtes, l’architecture des romans, certaines redondances (comme les multiples épisodes à l’arme blanche) mais reste agréablement surpris par certaines affaires et l’émotion qu’elles peuvent développer.
Pour le néophyte, ce roman (sans atteindre les sommets de Joli mois de mai de très loin le meilleur) s’avère néanmoins une bonne manière d’entrer dans la série et de découvrir un bon auteur de polars écossais. Les stigmates et scories de McCoy, sans être totalement clichés, sont généralement associés aux flics cabossés : une enfance malheureuse, des addictions, sont développés ou rappelés dans Mourir en juin. Enfin si cet univers écossais des années 70 vous séduit particulièrement, tentez donc Retour de flamme de Liam McIlvanney, un must.
Elie Robert-Nicoud qui nous a quittés l’an dernier à la veille de ses 60 ans, avait été entraîneur de boxe, traducteur, chroniqueur, éditeur et écrivain. Il avait aussi publié des romans chez Rivages Noir sous le nom de Louis Sanders, des polars situés dans une Dordogne qu’il adorait, souvent peuplée d’Anglais un peu perdus. On vous a déjà présenté son sympathique précédent roman, l’histoire étonnante d’un braquage très gonflé perpétré pendant un combat de boxe historique de Mohamed Ali,Deux cents noirs nus dans la cave.Changement de lieu et d’ambiance pour ce dernier rendez-vous avec Elie Robert-Nicoud.
À la mort soudaine de son ami et voisin Michel, Gilbert apprend que celui-ci était en fait richissime. Face à la pauvreté qui grève son quotidien, il cède à la tentation de s’accaparer sa fortune. Or, dans cette région isolée, ses agissements maladroits éveillent les soupçons et les convoitises de son entourage. Prêt à tout pour cacher son forfait, Gilbert s’enfonce dans une spirale irréversible de mensonges…
Au fin fond du Périgord noir et perdu, Gilbert, honorable vieillard entre en délinquance, aidé en cela par un employé de banque… original mais peu professionnel, semblant sorti de l’univers fantasque d’un Franz Bartelt. Gilbert n’est pas trop fier de lui mais ses mensonges, le cadavre caché dans un congélateur, ses petites facilités nouvelles dans la vie, tout ça, ça tient à peu près jusqu’au jour où apparait le neveu du défunt, tout juste sorti de taule et en quête d’un peu d’oseille facile récupérée dans le giron familial. Pas facile le gaillard, suspicieux devant l’absence prolongée de son oncle, prompt à balancer des beignes à sa compagne et décidant d’attendre sur place le retour de son tonton adoré… Gilbert ne fait plus le malin. Peut-il compter sur l’aide de son voisin anglais, pas au mieux en ce moment ? Plus de boulot, femme partie, plus d’argent et donc plus d’alcool à engloutir pour oublier sa misère…
Joli conte noir, L’argent de mes amis séduira tous ceux qui désirent un cadre romanesque chaleureux aux notes humoristiques très prononcées. La tension monte petit à petit, la peur de Gilbert croît et le vieil homme en panne de solutions doit se résoudre à prendre comme allié un Anglais alcoolo. Le roman déborde de tendresse, se lit avec un sourire constant et on n’a pas envie que cela se termine mal… mais va savoir les auteurs sont parfois fourbes.
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