Chroniques noires et partisanes

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ÉTRANGER À LA DÉRIVE de James Lee Burke / Rivages Noir.

Wayfaring Stranger

Traduction: Christophe Mercier

James Lee Burke est de loin, et depuis plus de trois décennies, le meilleur auteur de noir américain. Au fil des ans, on vous en a parlé huit fois, l’auteur le plus chroniqué chez Nyctalopes. On va juste donc tenter de vous tenter, vous donner envie de lire ce roman qui est peut-être dans ce qu’il a écrit de plus beau.

James Lee Burke a divisé son œuvre en deux grosses parties. D’un côté la saga de Dave Robicheaux, flic à New Iberia en Louisiane et de l’autre la famille Holland racontée à travers l’histoire du Texas. C’est sans conteste le cycle consacré à Robicheaux (25 volumes dont un inédit en français) qui est le plus populaire. Hélas, les dernières livraisons (Clete ou New Iberia Blues) n’étaient plus tout à fait à la hauteur des grandes histoires racontées autrefois. Le vieux Jim aura 90 ans en décembre et s’il écrit toujours des pages merveilleuses, il est aussi devenu parfois un peu confus. Ses meilleures dernières réalisations se situaient sans aucun doute du côté de la famille Holland au Texas (Les jaloux) et c’est Weldon, un de ses membres, que nous allons découvrir dans Etranger à la dérive et la rencontre réjouira certainement tous les fidèles de Burke.

Les fans seront par contre déçus par ce léger manque de respect de Rivages pour ce grand écrivain qui à l’image de Ellroy ou Westlake a donné ses lettres de noblesse à une collection brillante qui fête ses quarante ans cette année. En effet, Etranger à la dérive, est le premier volume d’un série dont nous avons lu les trois volumes suivants ( La Maison du soleil levant, Les jaloux et Un autre Eden). Curieux sens de la chronologie chez Rivages mais qui ne gêne pas réellement puisque Weldon Holland, le personnage principal, n’est plus au centre de l’intrigue dans les romans suivants. Signalons également que le roman est sorti en 2014 aux USA, une époque où sûrement James Lee Burke souffrait moins des ravages de l’âge et ça se voit, ça se lit…

« Au début des années trente, le jeune Weldon Avery Holland est confronté aux célèbres hors-la-loi Bonnie et Clyde, alors qu’ils viennent de commettre un braquage. Weldon leur tire dessus, sans avoir la certitude d’avoir atteint sa cible.
Lorsqu’on le retrouve dix ans plus tard, il vient d’échapper à la mort dans la bataille des Ardennes en sauvant la vie à son sergent et à une jeune prisonnière de guerre nommée Rosita Lowenstein. Weldon, le sergent Pine et la mystérieuse Rosita reviennent au Texas où l’industrie pétrolière est en plein développement. Entre son amour pour Rosita et le monde de rapaces qui l’entoure telle une gangrène, Weldon Holland va jouer son destin sur un coup de tête. »

Etranger à la dérive, arrivé anonymement en juin, est, pour moi, un des plus beaux, peut-être le plus beau roman de James Lee Burke si on laisse de côté certaines merveilles de Robicheaux. Situé au Texas juste après la guerre, le roman montre l’ascension sociale de quatre adultes, découvrant l’horreur de la vie dans un Texas en pleine folie pétrolière. On retrouve bien sûr beaucoup de thèmes familiers : le combat du faible contre le puissant, la guerre, l’argent roi, l’amitié plus forte que tout, l’amour fou, la dénonciation du pillage de la planète et aussi une bonne dose d’humanité bien réconfortante. Même si on n’est pas dans du polar, on prend une grosse mesure de noirceur, distillée intelligemment par un James Lee Burke qui émeut, crispe, glace avec le talent inimitable qui est le sien.

En comparant, les premiers Burke et les derniers Robicheaux, on constatait parfois que la plume de Burke était moins évocatrice, moins charmeuse qu’autrefois. Et là, miracle, tout est à nouveau là. Des personnages très attachants chacun à sa manière, mystérieux, enveloppés dans leur pudeur et créant une incertitude constante sur la force et la valeur de leurs sentiments. Mais aussi des pages lumineuses et un road trip magnifique qui emporte pendant une cinquantaine de pages et qu’on dévore ébloui, le sourire aux lèvres. Enfin, Il est rare de trouver des personnages aussi puissants et émouvants que Rosita Lowenstein… Certains, peut-être, regretteront la fin mais beaucoup comprendront le choix de l’écrivain.

« J’ai toujours été persuadé que l’Ouest américain, comme Hollywood, est un endroit magique, et le plus grand décor de théâtre de la terre. Et je suis aussi convaincu qu’il est hanté par les esprits des Indiens, des hors-la-loi, des missionnaires jésuites, des bouviers, des tueurs à gages, des conquistadors, des vagabonds, des ouvriers chinois ou irlandais, des trafiquants de whisky, des membres de ligues de tempérance, des chercheurs d’or, des chasseurs de bisons, des trappeurs, des prostituées, et cinglés de toutes sortes, tous vivants simultanément autour de nous. Il est inutile de lire des livres pour découvrir les épopées d’Homère; elles commencent juste à l’ouest de Fort Worth, et s’étendent jusqu’à Santa Monica. »

Perle noire !

Clete.

TERRITOIRE DE TRAPPE de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux / Rivages Noir.

« Décembre 1913. Aux abords de la rivière Platte, aux confins de nulle part, se dressent quelques baraques de guingois et une église qui ne vaut guère mieux. On peut appeler ça un village. Après des mois de piégeage dans les forêts boréales, Léon redescend fêter Noël avec les siens. Mais en son absence, sa femme est morte et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans la Platte. Quand Léon découvre les responsables de la tragédie, lui et ses camarades trappeurs entament une partie de chasse d’un tout autre genre. »

Ce roman, tout en nous montrant l’existence difficile des trappeurs, est avant tout et essentiellement une histoire de vengeance. Et celle de Simon sera aveugle, sans différencier les degrés de responsabilité parmi les villageois qui ne se sont pas occupés de son épouse quand il est parti et qui n’ont pas su sauver sa fille. Tout le village est fautif pour lui et tout le monde doit payer.

On voit très bien la filiation avec les univers de Tarantino et des western spaghettis. La violence à fleur de peau : les poings, les armes blanches, les flingues, les outils de jardinage… la ruse, tout est bon pour Léon, chevalier de l’apocalypse, mais aussi pour ses ennemis fourbes : maire, curé…

Cette quête macabre urgente est contée avec un humour noir décapant dans une langue québécoise qui paraît ancienne avec des mots ou des expressions dont le sens profond nous échappe parfois sans entraver la compréhension. Mais cela dit, le sang a toujours la même couleur et innocents comme salopards vont morfler. Seul espoir, le courage de certaines femmes mais parviendront-elles à arrêter le massacre ?

La folie des hommes montrée dans toute sa vilénie. Au fin fond du Québec, la vie est rude, les hommes encore plus.

Clete.

WHITE CITY de Dominic Nolan / Rivages / Noir.

White City

Traduction: David Fauquemberg

«– Il est où, Papa ?
– Au travail, j’imagine.
– Elle voulait quoi, Maman ?
– Que j’éteigne le soleil. »
Nees haussa les épaules, cette requête n’étant pas la plus impossible que leur mère eût jamais faite.»

Tout est là, dans les premières pages du livre, le début d’une histoire discrète : Un papa jamaïcain soudainement absent, une mère déjà à la dérive, une fillette, Addly, qui va devoir prendre en charge sa petite sœur Nees, et un adorable petit voisin, Chabon, débrouillard et généreux… Des enfants qui vont devoir grandir avec le manque d’argent, de nourriture, le logement insalubre, les escrocs et la peur. Il y a un autre père qui ne rentre pas non plus à la maison, le mari de Claire et le papa de Ray… Nous allons les suivre dans leurs tourments dans cette ville de Londres de 1952 jusqu’aux émeutes raciales de Notting Hill en 1958.

Mais où est le spectaculaire ? le braquage du fourgon postal ? le plus grand vol de l’histoire britannique ? celui qui affole, politiques, flics et médias ? N’est- il pas le sujet principal du livre ? Le déclencheur sans doute, mais on peut ne pas lui accorder la vedette…On connaît d’ailleurs tout de suite les coupables : Teddy Nunn alias « Mother », lieutenant sanguinaire de Billy Hill, chef de la pègre…Mother qui va avoir la cruauté d’exécuter les quatre braqueurs …une vraie boucherie…

Alors on revient à cette ville ravagée par les bombes nazies de la deuxième guerre mondiale, qui tarde à se reconstruire, « ses zones d’anéantissement » que se partagent les enfants pauvres et les rats. Les quartiers délabrés et les bars malfamés, empires du racket et de la drogue, dans lesquels navigue un personnage ambigu et torturé, blessé, trahi, Dave Lander :

«Perché depuis six ans sur le fil du rasoir entre flics et gangsters, Lander ne voyait plus guère de différence entre les deux. Peu lui importait»

Les personnages sont complexes, attachants ou odieux, mais toujours bien travaillés. Mais… (et c’est tellement dommage !) on peut regretter des passages confus avec quelques redites, des erreurs dans le nom des personnages : l’auteur lui-même confond Ray et Chay : Charles Bonamy, alias Chabon ou Chay…mais comment ne pas s’y perdre ?

Ce deuxième roman de Dominic Nolan (en 2024 paraissait Vine Street), est aussi un polar très dense et de belle facture. Il raconte plusieurs histoires tissées au sein d’une société en crise et aux prises avec les premières vagues d’immigration : A la fin du livre, quelques centaines de Blancs, les Teddy Boys , s’en prendront aux gens de couleur, aux cris de « Keep Britain White ».
Se rappeler que le 13 septembre 2025, ils étaient 150 000 manifestants d’extrême droite à défiler dans ces mêmes rues de Londres, réunis sous le slogan « Unite the Kingdom » et sur leurs pancartes on pouvait lire « renvoyez-les chez eux »…

Un sombre et admirable roman, avec, en équilibre précaire, la violence et la chaleur d’une humanité qui veut garder quelques éclats d’espoir.

Soaz

RIDEAU POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio de Giovanni / Rivages.

Traduction: Odile Rousseau

Avec “Rideau pour le commissaire Ricciardi “, Maurizio De Giovanni entame la dixième enquête du commissaire Ricciardi dans la Naples de l’entre deux guerres, déjà sous le joug mussolinien. Au fil des ans, nous vous avons proposé “le Noël du commissaire Ricciardi” et “Des phalènes pour le commissaire Ricciardi”.

“1933, entre Noël et le Nouvel An. Comme chaque soir sur scène, le grand comédien Michelangelo Gelmi tire sur Fedora, sa jeune et magnifique femme. Mais ce soir-là, l’arme n’est pas chargée à blanc, et le coup de feu part sous les yeux de Gelmi et des spectateurs interdits. Gelmi a beau clamer son innocence, personne ne le croit, mais cette scène de théâtre macabre ne trompe pas le commissaire Ricciardi, qui se lance à la recherche du véritable assassin.”

Alors, les néophytes ne connaîtront pas l’émoi des habitués du commissaire quand ils apprendront, dès un très bel incipit, que quelqu’un a tiré sur Ricciardi dans l’espoir fou de continuer à rêver. Il faudra attendre les dernières pages pour comprendre et en savoir plus sur le destin mal engagé du flic napolitain, enquêteur hors pair et amoureux malheureux. Le titre, comme évoquant une fin, en ajoute au mystère. Mais qui peut en vouloir à ce point à un individu placide, distingué, plaisant à beaucoup de femmes à qui il ne sait jamais donner les bonnes réponses? Désinvolte avec sa hiérarchie et en même temps fui par ses collègues qui redoutent son introversion, Ricciardi avance toujours à pas feutrés, opiniâtre mais respectueux. Bien sûr, le rythme de ses enquêtes d’un autre temps ne séduira pas les amateurs de thrillers. Pour autant, pour qui sait attendre et ayant envie de pénétrer l’ambiance de cité napolitaine des années 30, le tableau des couleurs, saveurs, odeurs est particulièrement mis en valeur par une plume enchanteresse, lovée de poésie et de relations amoureuses semblant aujourd’hui si surannées.

Les enquêtes de Ricciardi brillent par les personnages féminins qu’on y rencontre et parfois qu’on retrouve: des femmes fatales, des créatures de rêve, des jeunes femmes amoureuses et des mères maudites. Toutes contribuent à faire des enquêtes du commissaire Luigi Alfredo Ricciardi des moments un peu hors du temps, envahis de pensées passionnées et d’instants lyriques, poétiques

Le charme du rustique et le poli d’un lustre amoureux ancien.

Clete.

L’OURS DE CALIFORNIE de Duane Swierczynski / Rivages Noir.

California Bear

Traduction: Sophie Aslanides

Jack Queen, alias Killer, vient de sortir de prison grâce à Cato Hightower, un ex-flic du LAPD. Il a été blanchi pour un meurtre qu’il finit pourtant par avouer. Sa fille de 15 ans, Mathilda, veut à tout prix savoir si son père est coupable et mène l’enquête. Quant à « L’Ours de Californie », c’est un tueur en série qui n’a plus fait parler de lui depuis trente ans mais il est dans le collimateur de Hightower qui compte bien le confondre avec l’aide de Jack Queen. Qui a vraiment tué ? Qui ment ? Qui cherche à se venger de qui ?

Ne cachons pas le plaisir qui fut le nôtre en découvrant le retour de Duane Swierczynski auteur et scénariste de BD qui nous avait séduit autrefois avec The blonde ou Revolver et qui était resté trop longtemps muet. Du polar rugueux, malin, du page-turner efficace et parfait pour meubler un weekend pluvieux ou pour tout simplement s’évader aux USA et ici, plus précisément, en Californie.

N’ayant rien perdu de son talent pour créer des intrigues addictives, Duane Swierczynski nous entraîne très rapidement dans une histoire noire avec des personnages mystérieux dont la face cachée est suffisamment troublante pour qu’on enfile les pages. Le plaisir est immédiat pas vraiment mémorable non plus, il ne faut pas exagérer mais cela fonctionne bien…

Mais hélas, personnellement ça n’a pas fonctionné totalement pour moi. Un problème de casting qui certainement ne gênera pas la plupart des lecteurs mais qui m’a sorti totalement de cette intrigue pourtant bien menée, moins noire qu’autrefois et souvent balayée par un humour noir bien senti. Un personnage, et il ne s’agit pas de remettre en cause les choix de l’auteur, nuit dès le départ au ton général assez railleur, plombe, fait plonger le roman dans la grosse émotion dans son dernier tiers.

En lisant la postface, on comprend et respecte les raisons de la direction prise par l’auteur mais les conséquences sur une histoire devenue trop hybride, sans être totalement rédhibitoires s’avèrent quelque peu dommageables à l’aspect jubilatoire initial du roman.

Clete.

LE JEU DE LA RUMEUR de Thomas Mullen / Rivages Noir

The Rumor Game

Traduction: Pierre Bondil

On avait été très impressionné par La dernière ville sur Terre, premier roman de Thomas Mullen, lauréat du James Fenimore Cooper Prize de la fiction historique en 2007 et sorti en 2023 chez Rivages. Cette histoire de confinement d’une communauté pendant la terrible épidémie de fièvre espagnole au début du vingtième siècle permettait de façon assez troublante une comparaison avec la période Covid d’où nous sortions. Mais, si on excepte une incursion dans la SF, c’est sa solide série polar entamée avec Darktown et basée sur la ségrégation raciale dans le berceau du KKK à Atlanta à la fin des années 40 qui lui a donné ses lettres de noblesse chez les amateurs de polars.

Boston, 1943. La journaliste Anne Lemire rédige la « Clinique des rumeurs », une rubrique qui réfute les nombreux on-dit circulant en ville, qu’ils soient des mensonges propagés par des espions de l’Axe ou de simples ragots nés de la peur et de l’ignorance. L’agent spécial Devon Mulvey, l’un des rares catholiques du FBI, passe ses semaines à prévenir le sabotage industriel et ses dimanches à débusquer les ecclésiastiques à la loyauté suspecte. Lorsque l’histoire d’Anne sur la propagande nazie croise l’enquête de Devon sur la mort d’un ouvrier

Les lecteurs de Thomas Mullen savent que l’Américain offre toujours un décor hyper soigné, complet, le plus proche de la réalité historique et que cette minutie, malgré le talent de l’auteur, donne parfois des pages qui peuvent sembler trop explicatives. L’expérience vous prouvera le contraire, tous ces détails permettant de mieux comprendre le comportement de certains personnages et les méchants choix cornéliens qu’ils seront obligés de faire. La passion ou la raison, le pays ou la famille, le devoir ou le cœur. Alors, peut-être que l’aspect historique et sociétal avec ses communautés irlandaise, juive et italienne qui se défient, s’agressent, prend parfois quelque peu le pas sur l’aspect polar mais le talent de conteur de Mullen fait très bien passer tous ces messages venus des trottoirs, entrepôts et bistrots bostoniens.

« Les Noirs sont paresseux. Les Irlandais s’enivrent. Les Italiens sont des criminels. Les juifs sont des vampires. »

C’est dans ce cadre bostonien bouillant d’opposition à l’entrée en guerre en Europe des soldats américains en 1943 qu’Anne Lemire, juive, journaliste spécialisée dans le démontage des « fake news » les plus crétines mais aussi les plus pernicieuses et Devon Mulvey agent catholique irlandais du FBI vont se rencontrer et unir leurs forces pour savoir la vérité autour d’un groupuscule pronazi et antisémite. L’intrigue, de premier plan, séduira tous les amoureux de grandes fresques. Bien sûr, chacun verra une multitude de parallèles possibles avec la situation actuelle : la désinformation, l’antisémitisme ; la politique extérieure ricaine et bien d’autres aspects qui permettront peut-être de mieux appréhender cette identité américaine.

On ne va pas se mentir, ce roman se mérite parfois mais le plaisir est bien supérieur à l’effort consenti en début de lecture. Dans une note superbe de fin, Mullen explique que les noms des principaux personnages ont été choisis dans son propre arbre généalogique, grands-parents et arrière-grands-parents. On comprend mieux le soin apporté aux esquisses d’Anne Lemire et Devon Mulvey…

Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe !

Clete.

JOLI MOIS DE MAI d’Alan Parks / Rivages Noir

May God Forgive

Traduction: Olivier Deparis

Alan Parks est un auteur de polars écossais qui a initié en 2017 un série en douze parties racontant la criminalité à Glasgow en 1974 dans les enquêtes d’un flic nommé Harry McCoy. Chaque affaire représente un mois de l’année. Commencée en 2017 avec Janvier noir, elle s’est poursuivie avec L’enfant de février, Bobby Mars forever et Les morts d’avril pour nous amener à ce Joli mois de mai dont Rivages n’a pas su bien rendre la dureté et la justesse d’un titre original May God Forgive.

« Le voile du deuil s’est abattu sur Glasgow: un salon de coiffure a été ravagé par un incendie qui fait 5 morts. Lorsque trois jeunes sont arrêtés, la foule de déchaîne. Mais sur le trajet vers la prison, le fourgon cellulaire est attaqué et les trois jeunes gens enlevés. Le corps de l’un d’eux est retrouvé le lendemain. L’inspecteur Harry McCoy n’a que peu de temps pour empêcher les deux autres de subir le même sort. »

Cinquième volet de la saga McCoy Joli mois de mai est certainement le plus réussi de la série. Depuis le début, tout en appréciant les histoires de Parks, il était impossible de ne pas le comparer à William McIlvanney et à sa série Laidlaw mettant un flic éponyme enquêtant dans les bas-fonds de Glasgow dans les années 70. Et on ne pouvait que déplorer que Parks n’avait pas encore bien su se détacher de ce lourd héritage et que ce McCoy n’était encore qu’une copie un peu pâle de Laidlaw. Et puis ce Joli mois de mai, d’un niveau bien supérieur aux précédents et nettement plus pointu dans son intrigue, permet de relativiser un peu une opinion peut-être prononcée prématurément comme parfois. J’ignore si c’est parce que l’affaire s’avère particulièrement tordue et éprouvante pour le lecteur. L’enquête est menée au comptoir, au fond des bières, de pub en pub et McCoy n’a pas trop le temps de se soucier de ses cauchemars intimes et familiaux. Il développe par contre une belle humanité quasiment insolite dans une Glasgow bien sale.

Joli mois de mai séduira les nombreux fans de Parks et pourrait aussi s’avérer être la meilleure manière d’entrer dans l’univers de l’Ecossais. Attention, ça pique un peu quand même.

Clete

Un petit truc en plus : tous ceux qui auront aimé ce roman pourront se jeter sur l’impeccable Retour de flamme de Liam McIlvanney racontant également un incendie criminel faisant des victimes innocentes commis à Glasgow en 1975…

UN AUTRE EDEN de James Lee Burke / Rivages Noir.

Another Kind of Eden

Traduction: Christophe Mercier

Texas forever, La maison du soleil levant, Robicheaux, New Iberia Blues, Une cathédrale à soi, Les jaloux. Depuis ses débuts, Nyctalopes a toujours été au rendez-vous des sorties de James Lee Burke que je considère, et de très loin, comme le meilleur auteur de noir ricain, tendance un peu cowboy du sud, à cheval entre Texas et Louisiane avec quelques incursions jusque dans le Montana ou au Colorado comme ici.

James Lee Burke a écrit, depuis ses débuts… en 1965, plus d’une quarantaine de romans dont certains sont toujours inédits en France. L’homme, que je pense immortel, a quand même 88 ans et s’il est aidé maintenant par sa fille Alafair également romancière, ses livraisons annuelles s’apparentent néanmoins à de petits miracles. Par ailleurs, une info qui ravira les fans, Robicheaux revient dans deux jours dans les librairies américaines dans une histoire au titre sobre mais prometteur « Clete ».

James Lee Burke est surtout connu pour sa série autour des enquêtes de Dave Robicheaux qui, aidé de son pote Clete Purcel, s’oppose aux puissants et défend les pauvres et les déshérités du bayou de Louisiane à New Iberia. Le top pour beaucoup de fans de Burke. Il a aussi écrit une autre série autour de la famille Holland, originaire du Texas et que l’on retrouve à différentes époques de l’histoire américaine ou texane. Dans cette saga Holland viennent se glisser trois romans autour de Aaron Holland Broussard que l’on a découvert ado des années 50 dans Les jaloux et qu’on retrouve adulte dans le Colorado, au milieu des années 60. La fin de cette trilogie, Every cloak rolled in blood, est déjà sortie outre atlantique.

« L’Ouest américain des années 1960 donne encore l’impression d’une nature édénique. Le romancier Aaron Holland Broussard (de la célèbre famille Holland) fait « la route » à bord de wagons de marchandises, pour trouver l’inspiration. Il s’arrête dans la région de Denver où il va faire la connaissance de Joanne McDuffy, une jeune étudiante douée pour la peinture. Ils éprouvent une attirance réciproque quasi immédiate… » mais chez Burke, il n’y a jamais très loin de l’Eden à l’enfer et Aaron va le connaître pour sauver Anne Jo, victime de ses mauvaises fréquentations. Une fois de plus les grands thèmes de Burke :  la résilience, la rédemption, la filiation sont encore au rendez-vous. Son héros Aaron, écrivain en herbe, a beaucoup de traits de caractère identiques à Robicheaux. Certaines anecdotes ou situations ont déjà été racontées mais une fois de plus le talent de l’écrivain fait son œuvre et dès les premières pages, le vieux Jim, roi de l’incipit vous embarque. Les figures du mal sont, une fois de plus, terrifiantes et la crainte est amplifiée par des petits passages plus obscurs, à la limite du surnaturel, où on ne sait plus où est la réalité, la vérité.

Comme toujours chez Burke, les héros représentent le bien qui part en croisade contre les représentants du mal qui sont connus, identifiés dès le départ. Ces derniers temps, Burke y ajoute des pincées de surnaturel à doses homépathiques. Le roman prend son essor autour de ce combat cruel qui se termine souvent, mais pas toujours, par une fusillade digne d’un western.

Tout en restant assez succinct sur cette belle histoire où Aaron découvre la douleur de la désillusion et la cruauté de l’homme, ajoutons qu’ Un autre Eden, écrit par la plume mélancolique belle à en pleurer d’un James Lee Burke au sommet de son art porte un titre qui l’habille parfaitement.

« Depuis cette nuit dans le canyon, je n’ai jamais craint la mort, et elle ne me fait plus broyer du noir. J’irai même plus loin. Depuis cette nuit, je n’ai plus jamais eu peur de rien, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. »

Clete.

FILLE DE de Christian Roux / Rivages.

Six ans séparent Fille de de Que la guerre est jolie paru en 2018. L’auteur est donc plutôt rare peut-être parce que l’homme Christian Roux a plusieurs cordes à son arc, exerçant aussi son talent en tant que scénariste, auteur, compositeur et interprète. Sachons donc apprécier à sa juste valeur la rareté de ce nouveau roman.

« Sam, 26 ans, est une solitaire. Mécanicienne hors pair, elle tient un garage sur les hauteurs de Cassis et semble mener une vie tranquille. Mais un jour, son passé ressurgit sous les traits de Franck, un homme qu’elle aurait souhaité ne jamais revoir, tout comme son père Antoine. Adolescente, elle a fait partie de leur bande de braqueurs, puis à 20 ans, elle les a quittés. Juste après son départ, un coup a mal tourné, Antoine a dû planquer le butin tandis que Franck s’est retrouvé derrière les barreaux. Aujourd’hui Franck veut récupérer le magot. Hélas Antoine a plus ou moins perdu la mémoire à la suite d’une crise cardiaque. Qui d’autre que Sam pour tenter de la lui rafraîchir ? »

Road trip,  Fille de nous balade sur les routes les plus discrètes de France en compagnie de Sam jeune femme au caractère bien trempé et d’Antoine son père tous deux plongés dans le théâtre du passé, sur les chemins de la vérité. Un voyage périlleux pour retrouver la cache d’un trésor perdu dans les méandres du cerveau quasiment cramé d’Antoine et un retour aux origines du drame qui a scellé l’explosion de la famille : la fuite de Sam, la disparition de sa mère, le casse raté, l’arrestation… six ans plus tôt. Petit à petit, on entre dans le mystère et on se frotte à la douleur de Sam, aux horreurs du passé, aux erreurs coupables.

Il est certain que le thème du roman est loin d’être original mais on ne demande pas non plus aux auteurs de refaire le monde à chaque roman. Dans la multitude des histoires de relation filiale, de notion de famille, d’héritage du sang seuls le talent et l’écriture vous sauvent d’un possible ennui. Mais aucun souci, Christian Roux a déjà prouvé sa maîtrise à maintes reprises. Néanmoins, par la voix de Sam, il prévient le lecteur venu s’aventurer.

« Que les choses soient bien claires mon vieux. Je ne reviens pas. Je ne suis pas là pour jouer la grande dégoulinade hollywoodienne entre le pépère et sa fifille qui enfin se comprennent, se sont toujours aimés, mais la vie et blablabla et blablabla… Dès qu’on a retrouvé ce putain de trésor planqué dans ta putain de mémoire, tu rentres dans ton trou à rats, moi dans le mien, et basta, fin de l’histoire. » Il en sera bien autrement et de manière bien plus tragique durant 150 pages sèches, sans dorures, sans artifices faciles et pourtant si attachantes quand le narrateur puis l’auteur interpellent malicieusement le lecteur.

Du noir, du vrai, du bon.

Clete

VINE STREET de Dominic Nolan / Rivages/Noir.

Vine Street

Traduction: Bernard Turle

“Londres, 1935. Leon Geats travaille à la brigade des Mœurs & Night-clubs de la police de Westminster. Misanthrope et hargneux, il dirige la racaille de Soho – un quartier peuplé de prostituées, de jazzmen et de mafieux – selon un code moral élastique. Lorsque le corps d’une femme est retrouvé au-dessus d’un club, les inspecteurs de la Criminelle ont vite fait de classer l’affaire, ignorant qu’il s’agit de la première victime d’une longue série. En collaboration avec un collègue de la Brigade Volante et une officière de police, Geats se consacre à la recherche d’un tueur pervers et insaisissable.”

Comme Ian Rankin sur la quatrième de couverture et de nombreuses critiques, on ne peut qu’ admettre que l’on a ici un roman à placer aux côtés du Quatuor de Los Angeles de James Ellroy. On quitte néanmoins Los Angeles pour se retrouver sur les bords de la Tamise à Londres et plus exactement dans le quartier de Soho. Si le début et l’épilogue se déroulent en 2002, l’histoire se situe bien en amont, dans les années trente puis pendant la période du Blitz de la seconde guerre mondiale. S’y rajouteront  quelques chapitres dans les années 60.

Comme chez Ellroy, des femmes massacrées, des ambiances et comportements troubles et troublants, des flics pourris jusqu’à la moelle dont on espère la mort dans les plus grands tourments, des mafias, des services secrets sans états d’âme, le côté obscur des êtres, une description pointue de la ville et d’une certaine marge évoluant dans les quartiers chauds. L’histoire s’anime sur la poursuite du tueur particulièrement dégueulasse “le brigadier”agissant comme un fantôme sans laisser d’autres traces que l’effroi et le malaise que sa barbarie déclenche.

Sur sa piste, habités par leur enquête jusqu’à l’aliénation, trois flics qui vont aussi former un très troublant triangle passionnel, ajoutant d’étranges perversions dans une atmosphère qui en est déjà saturée. Le trio est à la poursuite du tueur mais le vrai héros du roman, c’est Leon Geats. Longtemps, très longtemps qu’on ne nous avait pas offert un si beau personnage de flic. Très grand Leon Geats! un vrai chien qui ne lâche pas, utilisant la méthode dure, assénant la violence autant qu’il l’encaisse, se montrant trouble, retors, secret et dans le même temps, si bellement humain. Un seigneur. 

Le roman est dense, les personnages nombreux, les bonds dans le temps déstabilisants, les rebondissements parfois divins, la psyché des trois flics, magnifiquement développée ou astucieusement voilée dépasse souvent en intensité dramatique la chasse à l’homme, un bonheur de noir.

Comme tout bon élixir, Vine Street se savoure, se laisse apprivoiser lentement pour enfin développer les effluves puissantes d’une intrigue complexe et passionnante.

L’étoffe des grands polars.

Clete

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