Chroniques noires et partisanes

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ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages.

Stepnqc od swiatel

Traduction: Kamil Barbarski.

“Or nous sommes en Pologne, un pays où chacun veut arnaquer son voisin, un pays où, pour chaque billet de banque, il y a trois personnes prêtes à le chourer, un pays où, il n’y a pas si longtemps, les gens bouffaient de la terre, des oignons dénichés au marché noir et des saucisses de gencives bovines. Des phénomènes tels que l’amitié sont foutrement rares, ici, et la simple camaraderie peut s’évanouir pour quelques billets.”

Bienvenue en Pologne et plus particulièrement à Varsovie dont Jakub Zulczyk nous fait découvrir les nuits. Comme partout ailleurs, de la thune, de la came et du sexe. Et surtout en arrière-plan, ce monde de la pègre local que nous allons découvrir ébahis avec Jacek, prince de la blanche, plus gros dealer de cocaïne de la ville, Hermès de la jet set locale. Un long monologue de six jours et six nuits, un cauchemar d’une semaine avant qu’il n’embarque pour des vacances en Argentine en espérant la submersion de la ville en son absence.

Alors, je dois avouer que la Pologne en général et sa littérature noire en particulier, je n’y suis pas vraiment sensible. Mais Rivages cartonne tellement en 2021 et il y a encore Burke, Mullen et Sallis à venir qu’une couverture encore une fois magnifique, un gentil oxymore dans le titre et un ton résolument agressif dès les premières lignes, ont eu raison rapidement de ma frilosité malgré 500 lourdes pages.

Au départ, on peut envisager Jacek comme un personnage assez similaire au héros de “Drive” de James Sallis. Froid, organisé, méthodique, il reste autant que se peut à la périphérie de la violence du groupe de truands auquel il appartient, contraint, semble-t-il. Et puis, l’arrivée d’un nouveau caïd va mettre le bordel dans ce petit monde de la dope aux mécanismes pourtant bien huilés et Jacek va y laisser des plumes, beaucoup. Peu à peu, il replonge dans la coke pour tenir, pour comprendre, et il se rapproche de plus en plus du héros paranoïaque de “Glamorama” de Brett Easton Ellis par son comportement délirant, ses hallucinations, ses pensées et ses agissements de plus en plus dégueulasses. Il vomit dans la soupe, montre la belle enflure qu’il est en fait. Le personnage est exécrable et on pourrait trouver juste qu’il morfle, souhaiter sa fin. En fait, ses ennemis sont tellement des salopards que ce semblant d’humanité chez Jacek notamment vis à vis des lolitas qui viennent se perdre dans cet enfer incite à le suivre. Le roman devient hallucinant par sa violence visible ou larvée et par les comportements imprévisibles de Jacek traqué, piégé, en proie à des délires de plus en plus monstrueux.

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.

Clete.

UNE GUERRE SANS FIN de Jean-Pierre Perrin / Rivages/ Noir.

Jean-Pierre Perrin a longtemps arpenté le proche et le moyen Orient pour Libé avant de se consacrer à l’écriture pour raconter d’abord ses guerres pour parvenir aujourd’hui à ce premier roman prenant pour cadre la guerre civile en Syrie en 2012. Signalons avant de l’oublier cette magnifique couverture qui fait vraiment sens, en écho au morceau des Stones “Wild Horses” présent dans le roman et si précieux parfois pour ne pas sombrer dans la folie.

“Joan-Manuel est un jeune romancier fasciné par la guerre. Pris en otage par les djihadistes puis relâché dans le désert, hanté par le souvenir de sa détention, il décide de partir en Galice sur la piste d’un mystérieux poème de Garcia Lorca.

Alexandre est un diplomate dont la famille a été déportée par un certain Alois Brunner, criminel de guerre nazi devenu conseiller du dictateur Hafez el-Assad. Dans l’espoir de combattre ses démons, il accepte une opération de renseignement dans une ville syrienne assiégée.

Daniel est un mercenaire spécialisé dans la sécurité militaire à Bagdad. Afin de retrouver la fille d’un ami disparue lors d’une mission humanitaire sur la frontière turque, il doit monter une expédition des plus périlleuses pilotée en sous-main par la CIA.”

Combattre ses démons, combattre ses bourreaux, combattre ses fantômes, la belle et grande histoire de ces trois hommes dont la vie va, un jour, converger vers la Syrie ensanglantée et plus précisément, en point d’orgue dramatique, à Homs assiégée par l’armée de Bachar.

Roman aux multiples richesses, “Une guerre sans fin” fera sûrement date dans mon parcours de lecteur. Mais, on peut très bien passer à côté si on s’est trompé sur le contenu. Perrin ne raconte pas le siège de Homs, ne raconte pas l’histoire militaire, ne surcharge pas par des détails techniques ou politiques un théâtre d’abominations qui se suffit par lui-même, les deux clans rivalisant dans les atrocités.

Le calvaire des otages, l’enfer des femmes, le martyre des populations massacrées dans l’indifférence mondiale… La souffrance vous pète à la gueule, un sentiment d’impuissance mais aussi un soupçon de culpabilité peuvent vous rendre mal à l’aise. L’inhumanité de la situation qui interpelle, au bas mot, est prolongée, étendue avec une extension vers la guerre d’Espagne à laquelle un des personnages compare ce combat fratricide. Garcia Lorca, Unamuto, Hemingway et Orwell hantent les pages… On tend vers une universalisation de la guerre, une guerre sans fin…

A ces acteurs de 1936, s’ajoute un hommage à ces photographes et reporters de guerre qui paient de leur personne, pour montrer une horreur qu’on préfère souvent ne pas voir, parce qu’elle est loin et qu’elle ne nous atteindra pas. Perrin est une sorte de figurant dans son propre roman et il raconte ce qu’il a vécu réellement quand les bombes de Bashar al-Assad ont pilonné sciemment le centre de presse de Homs tuant le photographe français Rémi Ochlik et la grande reporter américaine Marie Colvin.

“On ne peut pas écrire de bons livres sur un tel sujet sans avoir une conscience douloureuse, sans se brûler, sans approcher l’impossible, l’au-delà du monde, sans aller vers ce qui n’a pas été fait, sans mettre en danger quelque chose.”

Rejoignant parfois “Pukhtu” de DOA dans sa réflexion sur la guerre et sur les hommes et les femmes qui la vivent et la subissent, “ Une guerre sans fin” est un putain de grand roman.

Clete.

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

Certains bouquins vous chopent dès les premières lignes et même parfois, plus rarement, rien que la couverture vous donne la chair de poule. Cette femme floue en couverture de “Traverser la nuit” attire immédiatement le regard et si on teintait de bleu ses lèvres, elle évoquerait irrésistiblement certaines amazones d’Enki Bilal. Évidemment, votre regard accroche ensuite la signature. Hervé Le Corre n’est plus à présenter et, s’il vous est inconnu, vous pouvez pénétrer son univers noir avec ce roman qui est, pour moi, le plus brillant de sa déjà très belle oeuvre. Enfin, ce titre vous paraîtra si juste une fois le livre lu.

Trois personnages, trois destins, trois vies cabossées… Louise aide-ménagère qui élève seul Sam, Jourdan un flic qui enquête sur un tueur de femmes à Bordeaux et Christian un employé qui regrette l’adrénaline ressentie autrefois avec l’opération Barkhane. Tous trois doivent affronter leur enfer nocturne, naviguer sur leur Styx intime, parvenir à “traverser la nuit”. Louise endure les coups ou les menaces de son ex. Jourdan sent sa femme s’éloigner de sa vie, remplacée dans ses nuits par les victimes de ses enquêtes. Christian, lui, quand les pulsions sont trop fortes, massacre des femmes dans la nuit bordelaise…

Le tueur, la victime et le flic… scenar simpliste, rebattu, léger, et donc avec une intrigue initiale à deux balles, Le Corre vous sort un extraordinaire roman noir, parfois très loin des standards et pourtant très classique dans cette volonté de montrer la saloperie du monde dans lequel nous vivons, l’inhumanité de certaines situations vécues par de gens non pas indigents mais tout simplement infiniment malheureux, malchanceux, largués. Le Corre, mieux que tout autre, écrit, décrit la souffrance avec toutefois cette pudeur préférant la grandeur du propos à la démonstration de la déchéance et de la bestialité. Pourtant ce roman est très dur, malgré une plume qui se préfère parfois très discrète, c’est noir, ça pue la peur, le désespoir, la folie et la mort. 

La lecture régulière de polars apporte, empiriquement, une connaissance de certains petits trucs, de petites aides pour entretenir un suspense ou relancer une intrigue chez les auteurs, actes réalisés avec plus ou moins de talent ou de réussite. Rien de ça ici. “Traverser la nuit “est l’exemple du roman noir parfait, s’imposant dès les premières lignes par une écriture juste, belle sans paraître empruntée, montrant compassion pour les femmes battues et colère contre les violences des salauds individuels ou institutionnels. La lecture ne souffre d’aucune baisse de tension. Le Corre vous emporte et s’il vous épargne bien des détails sordides il vous oblige néanmoins, malignement, à créer vos propres visions du cauchemar.  L’auteur va réussir à vous suggérer l’abjection sans jamais l’énoncer laissant ainsi volontairement des zones d’ombre, laissant des points de suspension assassins… qui interrogent et vous détournent de l’attaque qui va vous terrassera.

“Traverser la nuit”, c’est parfois très dur, toujours superbe !

Clete.

SWAG d’Elmore Leonard/Rivages noir.

Swag

Traduction: Elie Robert-Nicoud.

Découvrir un vieux polar d’un auteur apprécié et aujourd’hui décédé est un petit bonheur et ces derniers étant si rares actuellement que cela peut devenir Noël bien avant la date. Un Elmore Leonard, comme un Donald Westlake ou un Charles Williams et c’est l’assurance de quelques heures dans des univers qui n’existent plus mais qui ont tant bercé notre existence.

“Swag” date des années 70 quand Leonard, après de nombreuses années dans le western, s’essaye au polar depuis Detroit où il vit. Elmore Leonard a été adapté plusieurs dizaines de fois à l’écran: des films comme “Jackie Brown”, « Get Shorty », des téléfilms et des séries comme l’excellente “Justified” parfait mix de western et de polar redneck. Elmore leonard était un grand, prenant soin de ses lecteurs en ôtant tout ce qui pouvait ennuyer ou distraire dans sa narration, éliminant tous les détails inutiles, maniant l’ellipse avec talent et balançant des répliques assassines. Dans “Swag, il fait ses gammes et l’écrit n’atteint pas encore la concision que beaucoup lui envieront plus tard, ne défonce pas encore tout dans les dialogues mais déjà, c’est bon, c’est jouissif… dans un monde sans ordis, sans téléphones cellulaires et sans internet: un polar historique finalement avec le temps qui passe si vite… En préambule, on lira avec grand intérêt la préface de Laurent Chalumeau, auteur d’un ouvrage de référence sur « le pape du pulp » chez Rivages..

“Detroit, 1970. La seule façon de réussir un braquage à main armée est de s’y coller. Pas de phase théorique, il faut passer d’emblée à la pratique. C’est ce que se disent Frank et Stick, deux braqueurs à la petite semaine, qui s’en vont commettre des hold-ups dans des supermarchés et des magasins d’alcool. C’est ainsi qu’ils mettent au point leurs « Dix Règles du Parfait Braquage ». Mais quand ils commencent à enfreindre leurs propres règles, les ennuis arrivent…”

Évidemment, on pressent rapidement que les choses vont se gâter pour Franck et Stick qui s’installent dans une belle résidence avec piscine où ils mènent la belle vie avec les jolies filles du voisinage. Deux “swaggers”, deux jeunes branleurs qui se croient malins avec leurs dix commandements du braqueur. Les stations services, les bars , les épiceries, travail facile , gains aisés mais bien sûr, comme souvent dans les polars de l’époque une femme va mettre le feu aux poudres et plus rien ne va fonctionner. Certainement moins drôle que beaucoup des romans qui suivront, “Swag” montre avec talent l’ascension puis la gamelle de deux péquenots qui tombent sur plus malins qu’eux. Dans le duo, Franck et Stick, un des deux semble plus posé, plus raisonnable, faisant des projets et on peut se dire que peut-être, il s’en sortira même si rapidement on s’aperçoit qu’il a tendance à sortir le flingue très rapidement et que c’est loin d’être une assurance-vie.

On n’a pas affaire à des cadors juste à des débutants autodidactes et plus dure sera la chute, inéluctable. Malgré tout, on est surpris par le dénouement, magnifique jeu de dupes, pas réellement apitoyé par leur sort, juste un peu désolé de la malchance qui les accable et une fois de plus épaté par le talent d’Elmore Leonard.

Clete.

DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio De Giovanni / Rivages Noir.

Anime di verto.Falene per il commissario Ricciardi

Traduction: Odile Michaut.

Traversé par une crise existentielle, le commissaire Ricciardi se sent incapable de s’ouvrir à la vie. Son bonheur lui semble aussi insaisissable que les indices du crime sur lequel il doit néanmoins enquêter. La belle et hautaine Bianca, comtesse de Roccaspina, implore Ricciardi de rouvrir une affaire classée. Dans l’atmosphère tendue de l’Italie des années 1930, où Mussolini et ses voyous fascistes surveillent la police de près, une enquête non autorisée est un motif de licenciement immédiat. Mais la soif de justice de Ricciardi ne connaît pas d’apaisement.

Dixième volume consacré au commissaire Ricciardi dans la Naples fasciste des années 30, mais le huitième seulement en France sur une série en cours de quatorze en Italie. Avec “les phalènes”, on pénètre donc dans une geste déjà longue et bien huilée mais qui ne nécessite pas vraiment, même si c’est mieux toujours, d’avoir lu tous les précédents opus pour apprécier la belle écriture de l’auteur napolitain. A signaler que la série mettant en œuvre le commissaire Lojocano, dans une Naples contemporaine et publiée un temps par Fleuve, si elle est moins cotée offre néanmoins, dans mes souvenirs, un ensemble plus vif et néanmoins aussi vibrant.

Est-ce dû au moment ou à une certaine lassitude de ce personnage et de ses incessants atermoiements amoureux mais la séduction a  été nettement moins au rendez-vous que d’habitude. Moins de Naples je trouve, un fascisme quasiment absent du tableau et une intrigue méchamment trop prévisible…

Et pourtant le verbe est toujours aussi beau, la poésie est diffusée avec élégance. Les hommes et les femmes, leurs tourments amoureux, un peu trop nombreux peut-être, sont décrits avec une belle plume. L’intrigue prend son temps mais ce n’est pas une nouveauté. Certains chapitres, comme le 14, bien qu’inutiles au développement de l’enquête sont somptueux, une comptine parlant de phalènes touche le lecteur mais, mais, j’ai du mal à comprendre comment les femmes peuvent toutes se pâmer pour ce brave Ricciardi grand autiste de la passion amoureuse. A certains moments, on plonge dans une sorte de vaudeville pas forcément très crédible quand on imagine l’âge des différents protagonistes.

Alors les fans succomberont forcément et les autres auront la chance de découvrir une bien belle écriture au service d’une histoire au charme parfois délicieusement surrané mais tous, par contre, repasseront pour un bon polar.

“Rien de mieux que l’air de septembre pour décoiffer les rêves et ébouriffer les sentiments. Rien de mieux que l’air de septembre pour remettre en cause toutes les certitudes.

Rien de mieux. Et rien de pire.”

Clete.

NEW IBERIA BLUES de James Lee Burke/ Rivages.

The New Iberia Blues.

Traduction : Christophe Mercier.

« La mort choquante d’une jeune femme retrouvée nue et crucifiée amène Dave Robicheaux dans les coulisses d’Hollywood, au coeur des forêts louisianaises et dans les repaires de la Mafia. Elle avait disparu à proximité de la propriété du réalisateur Desmond Cormier, que Dave avait connu gamin dans les rues de La Nouvelle Orléans, quand il rêvait de cinéma… »

Mince alors, on a changé Dave… Dave Robicheaux, le personnage le plus célèbre de Burke, le héros d’une série dont nous découvrons ici la vingt deuxième aventure est devenu, au fil des années, une bonne vingtaine, un ami. C’est un pote que j’ai aimé retrouver une fois par an, parfois en mai et parfois en décembre. Souvent, il m’a permis une pause dans le train train quotidien, dans les soucis de la vie, permettant une évasion vers le Sud en sa compagnie, de celle de son “frère” Clete Purcel et de sa fille adoptive Alafair. 

Alors, on pardonne, on s’amuse, on ignore les petits travers de nos amis qui le sont d’ailleurs parfois parce qu’ils sont assez éloignés des gens que nous côtoyons. Dave Robicheaux n’est pas parfait, loin de là: j’ai passé sur ses bondieuseries, son paternalisme parfois pesant, son addiction à l’alcool et aux A.A., son tempérament de vieux cowboy un peu macho, un peu réac parce qu’il compense par une volonté inébranlable de protéger la veuve et l’orphelin, les humbles et les bafoués, quelle que soit leur couleur de peau et montre une rage contre les salopards qui œuvrent dans ce coin du bayou de Louisiane.

Sur deux décennies, on vieillit comme son héros de papier en restant à peu près en harmonie avec la pensée de l’auteur, généralement… Mais là, James Lee Burke a trahi son personnage, a sali l’image du vieux justicier taiseux. Les fans de la série connaissent le chemin de croix de “Belle mèche” avec les femmes de sa vie. Sa première épouse, Martiniquaise, l’a quitté pour un mafieux à l’époque où il buvait sa vie au sein du NOPD de la Nouvelle-Orléans. La seconde est morte assassinée à sa place, la troisième a été vaincue par un lupus et la dernière a été victime d’un chauffard. Après un tel bilan calamiteux, on pourrait imaginer Robicheaux résigné à finir sa vie en guerrier solitaire, mais non, l’amour est aveugle… et c’est cet aveuglement qui est insupportable. 

Le grand maître Burke doit être hors-sol actuellement, ne doit plus comprendre la réalité de la vie ou alors couche sur le papier ses propres fantasmes et ce n’est pas jojo. Voilà, si vous n’avez jamais lu la saga de Robicheaux, pas de problème pour vous. Un flic de New Iberia tombe amoureux de sa nouvelle partenaire de patrouille. Pas de quoi fouetter un chat, commun, banal…Par contre, si vous suivez le vieux cowboy depuis longtemps, ça se gâte. D’abord, la jeune collègue, Bailey Ribbons a quitté son boulot d’instit à NOLA pour devenir flic au milieu d’un nulle part louisianais. Au ministère de l’Education nationale à Paris, ils pourront certainement vous garantir qu’ils n’ont jamais connu pareille anomalie dans un parcours de carrière mais, soit, on est en Amérique…Cette dame créant un désir incendiaire chez Robicheaux est âgée de vingt six ans et c’est là que le bât blesse méchamment. Sans être totalement momifié pour l’heure, loin de là, comme on le verra dans le roman, le bonhomme a quand même fait la guerre du Vietnam et, à la louche, doit avoir aisément dépassé les 70 ans. Qu’il tombe amoureux d’une fille qui a l’âge de sa fille et qui pourrait très bien être sa petite-fille est embêtant mais l’humaniste qui est en lui va réagir, se défendre de pareille liaison hors norme. Mais non, Burke enfonce le clou et donne à Robicheaux un bien vilain rôle. Oh, Robicheaux va lutter contre ce penchant, contre la belle Bailey qui lui explique (lol !) que la différence d’âge n’a aucune importance pour elle… Il ne succombe pas la première fois, fuit se réfugier entre les draps d’une autre femme dans la quarantaine qu’il vient de rencontrer. Ça chiffonne un peu ce nouveau rôle de plante verte, de trophée donné aux femmes dans les écrits de Burke… mais le pire est à venir avec des pages bien navrantes racontant le début de la liaison et les sentiments d’ado du vieux Dave. C’est bien réac tout ça, digne de films noirs et de westerns d’autrefois et amplifié par les humeurs de Robicheaux quand la belle ose fumer une taf d’un joint lors d’une fête à L.A. Heureusement, tout revient dans l’ordre quand Bailey vient s’excuser de son attitude idiote le lendemain. Les fans de la série doivent être très surpris de la réaction de l’homme  en se rappelant que Robicheaux a patrouillé  avec la police de la Nouvelle Orléans pendant de nombreuse années, bourré du matin au soir avec à ses côtés un Clete Purcel saoul comme un Polonais.

Alors, par contre, pour sauver un roman qui le mérite, cette histoire d’amour n’a aucun impact sur une enquête une nouvelle fois captivante mais qui incite aussi à mieux déceler des petits trucs qui chiffonnent, des petites facilités d’écriture que l’on préférait ignorer par le passé quand Robicheaux était un homme d’âge mûr avec des des désirs et des besoins en accord avec l’âge de ses artères. Il y a quand même pas mal de recyclage dans ce “New Iberia Blues”, beaucoup de déjà lu : une intrigue dans le milieu du cinéma, le retour fortuné d’un banni d’autrefois, une théâtralisation gothique des meurtres, des tueurs qu’on croyait morts qui reviennent, une énigme héraldique sur les Croisés, des petites ficelles qui ne bernent que les néophytes… Les romans de Burke sont toujours aussi passionnants, toujours aussi addictifs et il est toujours très difficile de s’en extraire. Burke est un grand maître du premier chapitre qui emporte tout, de l’incipit qui vous chope par le colbac. Difficile d’y résister si on aime le genre polar du Sud et ses imitateurs avec ou sans stetson ont quand même encore pas mal de taf pour approcher son talent. Ne cachons néanmoins pas que Burke use de plus en plus de salopards en grand nombre, il y a pas mal de pourris au mètre carré à New Iberia. 

Ce roman pêche un peu par un léger manque de distance par rapport à la situation, il y a moins de beaux tableaux de l’environnement, moins de considérations et de réflexions sur le monde, sur la vie, la mort, la souffrance… largement reconnues par le commun de mortels mais joliment magnifiées par la plume divine du vieux Jim. La priorité est quand même donnée à l’action, on est manifestement dans le thriller galopant avec un côté western moderne revendiqué où chacun administre la justice à sa manière, Robicheaux y compris. Il y a même parfois un gros décalage entre le discours de l’auteur et la réalité du roman… Burke, très en phase avec l’actualité ricaine du moment, dénonce les dérives policières et  dix pages plus loin envoie Robicheaux rencontrer un suspect avec un canon scié dont il utilise allègrement la crosse pour engager le dialogue.

Une déception certainement pour le traitement réservé au brave Robicheaux mais un roman totalement percutant malgré son manque d’originalité. Allez, on pardonne pour cette fois en s’inquiétant néanmoins pour la suite.Y verra-t-on Robicheaux en déambulateur faire la sortie des écoles pour trouver une compagne?

Mince alors !

Clete.

L’HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint / Rivages Noir.

Un trio se forme par les aléas de la vie. Des personnalités bigarrées s’assemblent par leur attirance respective à vivre à la marge. Ce ne sont pas des marginaux mais ils refusent les conventions, ils abhorrent les strictes règles d’une société vissée sur les normes, rongée par la standardisation placée sous un joug panurgien. Ils composeront sur les plages pas-de-calaisiennes pour se serrer les coudes, créer leur monde propre et tenter de « laver » certaines scories de leur passé.  Leurs existences coulent au fil de l’eau et les couleurs entrent dans celles-ci. Garderont-elles leur éclat?

«Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame. 

Pascal Dessaint nous ramène dans le Nord avec ce trio de personnages qui aiment Jean Gabin, mais qu’on verrait bien chez Bruno Dumont. »

En ouvrant le roman, on laisse derrière soi une couverture nous invitant à l’abandon; L’abandon dans une plénitude bercée par l’insouciance et la liberté. Et les trois protagonistes au départ se jaugent, tout en ayant conscience que leur apparaît concrètement ce qu’ils étaient venus chercher. On s’insère, aussi, dans un tableau naturaliste en croisant cette faune côtière nordiste riche  qui ne laisse pas de marbre. 

Pascal Dessaint possède cette écriture suintant l’humanité et la bienveillance spontanée. Il la met en exergue pour affirmer ses convictions et scander ses valeurs cardinales. Si l’avenir lui décerne des prix, je lui décernerai le Prix de la Page 111 dont l’extrait montre les aspirations et les motivations d’écriture d’un écrivain attachant:

« Thibaut s’est demandé à quoi ça rimait, si on se moquait de lui. Il ne se l’est pas demandé longtemps.Un grand coup de pied dans la chaise sur laquelle il était assis l’a fait basculer en-avant. A peine le temps de réaliser et Loïk l’attrapait par la ceinture du pantalon et le col de sa veste. Il l’a soulevé haut. Thibaut ne pouvait pas être plus pantelant, tel un scarabée à agiter les pattes dans le vide. Loîk ne m’avait jamais paru aussi affreux, avec son nez rongé et ses traits creusés, par la vilaine vie, l’ignoble labeur. Ses muscles étaient durs et luisants comme les anneaux d’une ancre de cargo. Il a trainé Thibaut sur vingt mètres sans qu’il touche le sol. Et Thibaut gueulait comme le cochon qu’on suspend et éventre, et bientôt les boyaux coulent dans la poussière….. »

Or sur ces plages les grains de sable sont légions et ils marchent au pas cadencé. Et, nos trois larrons, se remettent alors en question car l’accomplissement de leur rêve libertaire s’effrite. (comme la baraque de Loïk!) Entre chouettes, phoques et libellules le tableau vivifiant s’assombrit telles des pénalités tombant irrémédiablement sur un découvert non autorisé. 

En y croisant Gabin, Pascal Dessaint instille, de même, une couleur sépia au tout et une nostalgie érigée comme un code de valeurs et de sens. Un livre, plus une fable, que l’on aimerait narrer au coin du feu avec de dives bouteilles réconfortantes. 

« Ah ! Nous y voilà ! Ma bonne Suzanne, tu viens de commettre ton premier faux pas ! Y a des femmes qui révèlent à leur mari toute une vie d’infidélité, mais toi, tu viens de m’avouer 15 années de soupçon. C’est pire ! Eh bien que t’as peut-être raison : qui a bu boira ! Ça faut reconnaître qu’on a le proverbe contre nous » Jean Gabin dans « Un singe en hiver ».

Roman dont l’horizon nous éclaire et nous berce d’une langue simple, imagée et “magnificent”. 

Le zénith nous manque mais l’auteur nous sert un bel opus rassérénant!

Chouchou

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages Noir.

Traduction: Christophe Mercier.

Vingt et unième aventure de Dave Robicheaux et un titre, vu le grand âge de l’auteur, qui pourrait paraître comme une sorte de testament mais rassurez-vous, le suivant “New Iberia Blues” est déjà sorti aux USA.

Presque tous les ans, au printemps nous revient le duo Dave Robicheaux, le flic et son ami Cletus Purcel, détective privé dans des aventures parfois dans le Montana  où l’auteur aime séjourner l’été mais le plus souvent en Louisiane et principalement à New Iberia en plein bayou et territoire cajun chez les Coonass. Pour les fans de la première heure ou les plus récemment convertis, c’est toujours un moment sympa, on retrouve deux vieux potes qui nous ont manqué. Par contre, on sait déjà que la tranquillité sera de courte durée tant la présence de Clete auprès de Robicheaux est synonyme d’emmerdes, le roi du bullshit. Quoi qu’il fasse, ce grand cinglé au cœur énorme entraîne, enchaîne les catastrophes tout en veillant toujours sur Dave. Les deux sont inséparables et si beaucoup de choses ont évolué depuis le début de la saga, leur amitié, elle, reste inébranlable.

Depuis 87 au coeur de la Big Sleazy, et ses débuts sous le titre “la pluie de néon”, Dave Robicheaux est malheureux en amour. Sa première femme martiniquaise s’est barrée avec un mafieux, sa seconde a été assassinée, la troisième a succombé à un vilain lupus et là, Molly, sa dernière épouse est morte sur la route percutée par une voiture à une intersection où elle n’avait pas marqué un stop. L’ambiance du début roman est assez morose, on sent le vide laissé par Molly, la tristesse du vieux cowboy, sa solitude: Alafair, sa fille, est loin, Tripod son raton laveur apprivoisé est mort. Robicheaux rumine, se dit que l’autre conducteur n’a pas dû freiner, rencontre le type qu’on retrouve mort plusieurs jours après, battu à mort. Robicheaux, qui pointe aux A.A. depuis des décennies a replongé dans la bibine, voit les fantômes de soldats confédérés, est victime d’un grand blackout alcoolisé de la nuit où le conducteur a été tué et voit les ecchymoses sur ses deux mains tremblantes. Il sait qu’il aurait pu très bien le faire mais il ne se sait pas s’il l’a fait. L’étau se resserre quand des preuves matérielles sur les lieux du crime l’accusent. Il va devoir aller fouiller dans les poubelles de la Louisiane pour se sauver.

“Si quelqu’un vous affirme qu’il est de la Nouvelle-Orléans et qu’il ne boit pas, il n’est sans doute pas de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane n’est pas un Etat; c’est un asile psychiatrique en plein air dans lequel des millions de gens sont bourrés la plupart du temps. Et je n’exagère pas. La cirrhose est un héritage familial.”

Dave est dans une situation très délicate mais ce n’est que la partie émergée du glaçon de son verre de Jack’s. Comme souvent, s’invitent politiciens véreux, mafieux dangereux, hommes de mains pas manchots, belles créatures givrées, flics ripoux, dézingués du bulbe ingérables… créant un marigot bien dégueulasse et trouble. A la moitié, comme si les égouts n’étaient déjà pas prêts à déborder débarque un sérieux malade, en provenance d’un indéfini obscur Moyen Âge, un genre de Pee -Wee obèse, un nettoyeur très zélé et dont le commanditaire est inconnu.

Souvent, dans les intrigues de Burke, on sait qui est le coupable, Robicheaux a juste et surtout du mal à coincer le salopard protégé par son fric ou ses hautes relations. Là, chapeau Grand Maître! Les meurtres se multiplient sans que l’on comprenne vraiment qui tire les fils et les suspects du jour sont souvent les cadavres du lendemain, de la belle ouvrage, de la belle intrigue.

Mais James Lee Burke n’est pas uniquement un grand auteur américain de polars, le plus grand de l’époque, le dernier d’une grande lignée décimée depuis quelques années avec les morts de Leonard, de Westlake. Burke, par la voix de Dave parle aussi de l’homme, de l’humanité, au détour d’une partie de pêche dans le bayou au soleil couchant, pleure ses morts, souffre de l’absence, compatis, tente d’aider et de protéger les plus faibles, les humbles. Il se pare de sa plus belle plume pour évoquer la beauté de la Louisiane, ses regrets de la vie d’antan mais est aussi capable de dialogues qui défoncent, qui cognent comme un shot de mescal explosant dans votre palais. Et puis des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres.

James Lee Burke est unique.

Géant !

Wollanup.


WILLNOT de James Sallis / Rivages / Noir.

Traduction: Hubert Tézenas.

Jim Sallis est un grand de littérature américaine. Son roman “Drive” a inspiré très librement le film pyrotechnique clinquant de même nom. Son oeuvre est très diversifiée, se situant aux limites du polar, se servant d’une trame policière, noire pour écrire des romans surtout existentiels et explorant la psyché complexe de ses personnages.

Ne vous trompez pas de genre, Sallis utilise bien certaines formes du roman policier mais c’est aussi pour écrire des romans qui, les années passant, s’éloignent de plus en plus du polar pour aller vers un Noir beaucoup plus universel et en même temps très intime. Par le passé, que ce soit avec la brillante série Lew Griffin dans la chaleur de la Nouvelle Orléans ou avec les romans de la série John Turner plantés dans le Tennessee rural dont le décor a dû particulièrement éclairer ce spécialiste de la musique traditionnelle américaine, Sallis met toujours en scène des héros solitaires particulièrement tourmentés et ce sont ces tourments qui entretiennent un suspense souvent terrifiant par leurs non-dits, leurs interrogations, leurs points de suspension. Lire Sallis n’est jamais de tout repos. Les interrogations du héros viennent souvent frapper de plein fouet le lecteur, le plongeant parfois dans un désarroi solidaire. Ces personnages, y compris celui de “Drive” sont finement, expertement dessinés et s’avèrent de grands témoins de la comédie, de la tragédie humaine.

Son dernier roman paru en France en 2013,“Le tueur se meurt” avait obtenu le grand prix de la littérature policière et “Willnot” est dans la même lignée, décrivant la solitude, les solitudes, l’isolement voulu ou subi non plus dans le cadre de la grande ville de Phoenix en Arizona comme en 2013 mais dans l’intimité d’une petite ville ne possédant même pas un Walmart, le temps qui passe…

Et c’est dans ce symbole d’un immobilisme patent et constant de l’ Arizona profond que Sallis commence son roman avec un incipit insidieux, faussement détaché qui vous impose d’entrée, d’emblée ses cauchemars.

“ Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier.”

Le roman est lancé mais pas le thriller que vous pourriez imaginer, la découverte d’un charnier contenant les ossements de plusieurs personnes à la périphérie de la ville n’étant qu’un MacGuffin cher à Hitchcock, propice par son écho dramatique et macabre à développer l’histoire de Lamar Hale, médecin à Willnot, d’effectuer une photographie douloureuse d’une population à l’arrêt, momifiée par le présent, terrifiée par l’avenir, apeurée par l’absence, torturée par les remords, des choix passé non faits.

“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Tout cela contribue à créer un roman, une nouvelle fois, très sombre, à l’intrigue policière fine mais relevée par la réapparition d’un vétéran de la guerre en Irak porté disparu. James Sallis parsème ces péripéties de réflexion sur la littérature et l’écriture citant Dostoïevski, Kierkegaard, Hemingway, “masse et puissance “ d’Elias Canetti et … Westlake tout en revenant abondamment à ses premières amours: la SF. En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.

“Ce qu’on vit, poursuivit-il, n’a pas grand chose à voir avec ce qu’on nous serine à longueur de temps, qu’il y a toujours moyen de “s’en sortir”. C’est faux, et quand on veut s’en sortir, on se retrouve face à une gamelle vide”.

Et comme à l’accoutumée, les oiseaux que remarque James Sallis à sa fenêtre quand il écrit,  viennent, fugitivement et éphémèrement, se poser dans le roman.

Remarquable.

Wollanup.


DARKTOWN de Thomas Mullen / Rivages Noir

Traduction: Anne-Marie Carrière

On est en Georgie dans la ville la plus peuplée de l’état suivant la seconde guerre mondiale. Pour la première fois des agents du département de police sont recrutés parmi la communauté noire. Dans cette atmosphère électrique, où malgré une volonté politique de poser les fondements d’une concorde et d’une égalité de façade, on assistera à la coexistence de deux unités policières distinctes. Et justement, l’équité de traitement, de mission, de statut restent loin d’atteindre son but. Le plafond de verre est toujours solide mais des hommes tentent de faire évoluer les lignes en se battant avec leurs armes.

«Atlanta, 1948. Sous le mandat présidentiel de Harry S. Truman, le département de police de la ville est contraint de recruter ses premiers officiers noirs. Parmi eux, les vétérans de guerre Lucius Boggs et Tommy Smith. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n’a le droit ni d’arrêter un suspect, ni de conduire une voiture, ni de mettre les pieds dans les locaux de la vraie police. Quand le cadavre d’une femme métisse est retrouvé dans un dépotoir, Boggs et Smith décident de mener une enquête officieuse. Alors que leur tête est mise à prix, il leur faudra dénouer un écheveau d’intrigues mêlant trafic d’alcool, prostitution, Ku Klux Klan et corruption. »

En se lançant dans cette saga, Thomas Mullen, nous offre une vision, sa vision, d’une Amérique amputée de ses forces vives en n’octroyant pas les mêmes chances à ses différentes communautés. C’est de cette période trouble et charnière de la fin des années 40, début des années 50, que se situe son propos. Il nous permet alors de suivre deux binômes policiers, l’un blanc, l’autre noir. Et leur combat se détermine par leur histoire, leur passé. Entre courage d’affronter l’injustice ou abnégation de conserver des acquis raciaux, les frictions seront légions et conduiront à une désinhibition de valeurs opposées.

Thomas Mullen transpose avec maestria son propos dans ce sud U.S où règne ambivalence, discrimination et violences raciales. Il dépeint avec justesse et documentation une période qui sera un des points de départ d’un volonté émancipatrice de ce peuple opprimé. En mettant en scène un duo d’agents noirs face à leur « pendant » blanc, il s’éloigne de l’écueil du manichéisme. Chaque tentative de créer de la liberté, de l’égalité fait face à des actes contraires aux vertus de fraternité. Et c’est bien en cela que le roman est moins binaire qu’il n’y parait. L’enquête en toile de fond est révélatrice de ce que le politique refuse de voir. Il l’entraperçoit, il le distingue plus ou moins clairement mais se refuse à l’avouer.

Cette série policière sera adaptée à l’écran et l’on peut se ravir à l’idée qu’elle soit partie sur des bases solides teintées de noir lumineux. L’auteur dessine un tableau romanesque, qui contrairement à la quatrième de couverture, m’évoque les peintures sans concession de Pelecanos.

Ville noire, ville blanche saisissante!

Chouchou.

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