Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : rivages noir (page 1 of 2)

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages Noir.

Traduction: Christophe Mercier.

Vingt et unième aventure de Dave Robicheaux et un titre, vu le grand âge de l’auteur, qui pourrait paraître comme une sorte de testament mais rassurez-vous, le suivant “New Iberia Blues” est déjà sorti aux USA.

Presque tous les ans, au printemps nous revient le duo Dave Robicheaux, le flic et son ami Cletus Purcel, détective privé dans des aventures parfois dans le Montana  où l’auteur aime séjourner l’été mais le plus souvent en Louisiane et principalement à New Iberia en plein bayou et territoire cajun chez les Coonass. Pour les fans de la première heure ou les plus récemment convertis, c’est toujours un moment sympa, on retrouve deux vieux potes qui nous ont manqué. Par contre, on sait déjà que la tranquillité sera de courte durée tant la présence de Clete auprès de Robicheaux est synonyme d’emmerdes, le roi du bullshit. Quoi qu’il fasse, ce grand cinglé au cœur énorme entraîne, enchaîne les catastrophes tout en veillant toujours sur Dave. Les deux sont inséparables et si beaucoup de choses ont évolué depuis le début de la saga, leur amitié, elle, reste inébranlable.

Depuis 87 au coeur de la Big Sleazy, et ses débuts sous le titre “la pluie de néon”, Dave Robicheaux est malheureux en amour. Sa première femme martiniquaise s’est barrée avec un mafieux, sa seconde a été assassinée, la troisième a succombé à un vilain lupus et là, Molly, sa dernière épouse est morte sur la route percutée par une voiture à une intersection où elle n’avait pas marqué un stop. L’ambiance du début roman est assez morose, on sent le vide laissé par Molly, la tristesse du vieux cowboy, sa solitude: Alafair, sa fille, est loin, Tripod son raton laveur apprivoisé est mort. Robicheaux rumine, se dit que l’autre conducteur n’a pas dû freiner, rencontre le type qu’on retrouve mort plusieurs jours après, battu à mort. Robicheaux, qui pointe aux A.A. depuis des décennies a replongé dans la bibine, voit les fantômes de soldats confédérés, est victime d’un grand blackout alcoolisé de la nuit où le conducteur a été tué et voit les ecchymoses sur ses deux mains tremblantes. Il sait qu’il aurait pu très bien le faire mais il ne se sait pas s’il l’a fait. L’étau se resserre quand des preuves matérielles sur les lieux du crime l’accusent. Il va devoir aller fouiller dans les poubelles de la Louisiane pour se sauver.

“Si quelqu’un vous affirme qu’il est de la Nouvelle-Orléans et qu’il ne boit pas, il n’est sans doute pas de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane n’est pas un Etat; c’est un asile psychiatrique en plein air dans lequel des millions de gens sont bourrés la plupart du temps. Et je n’exagère pas. La cirrhose est un héritage familial.”

Dave est dans une situation très délicate mais ce n’est que la partie émergée du glaçon de son verre de Jack’s. Comme souvent, s’invitent politiciens véreux, mafieux dangereux, hommes de mains pas manchots, belles créatures givrées, flics ripoux, dézingués du bulbe ingérables… créant un marigot bien dégueulasse et trouble. A la moitié, comme si les égouts n’étaient déjà pas prêts à déborder débarque un sérieux malade, en provenance d’un indéfini obscur Moyen Âge, un genre de Pee -Wee obèse, un nettoyeur très zélé et dont le commanditaire est inconnu.

Souvent, dans les intrigues de Burke, on sait qui est le coupable, Robicheaux a juste et surtout du mal à coincer le salopard protégé par son fric ou ses hautes relations. Là, chapeau Grand Maître! Les meurtres se multiplient sans que l’on comprenne vraiment qui tire les fils et les suspects du jour sont souvent les cadavres du lendemain, de la belle ouvrage, de la belle intrigue.

Mais James Lee Burke n’est pas uniquement un grand auteur américain de polars, le plus grand de l’époque, le dernier d’une grande lignée décimée depuis quelques années avec les morts de Leonard, de Westlake. Burke, par la voix de Dave parle aussi de l’homme, de l’humanité, au détour d’une partie de pêche dans le bayou au soleil couchant, pleure ses morts, souffre de l’absence, compatis, tente d’aider et de protéger les plus faibles, les humbles. Il se pare de sa plus belle plume pour évoquer la beauté de la Louisiane, ses regrets de la vie d’antan mais est aussi capable de dialogues qui défoncent, qui cognent comme un shot de mescal explosant dans votre palais. Et puis des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres.

James Lee Burke est unique.

Géant !

Wollanup.


WILLNOT de James Sallis / Rivages / Noir.

Traduction: Hubert Tézenas.

Jim Sallis est un grand de littérature américaine. Son roman “Drive” a inspiré très librement le film pyrotechnique clinquant de même nom. Son oeuvre est très diversifiée, se situant aux limites du polar, se servant d’une trame policière, noire pour écrire des romans surtout existentiels et explorant la psyché complexe de ses personnages.

Ne vous trompez pas de genre, Sallis utilise bien certaines formes du roman policier mais c’est aussi pour écrire des romans qui, les années passant, s’éloignent de plus en plus du polar pour aller vers un Noir beaucoup plus universel et en même temps très intime. Par le passé, que ce soit avec la brillante série Lew Griffin dans la chaleur de la Nouvelle Orléans ou avec les romans de la série John Turner plantés dans le Tennessee rural dont le décor a dû particulièrement éclairer ce spécialiste de la musique traditionnelle américaine, Sallis met toujours en scène des héros solitaires particulièrement tourmentés et ce sont ces tourments qui entretiennent un suspense souvent terrifiant par leurs non-dits, leurs interrogations, leurs points de suspension. Lire Sallis n’est jamais de tout repos. Les interrogations du héros viennent souvent frapper de plein fouet le lecteur, le plongeant parfois dans un désarroi solidaire. Ces personnages, y compris celui de “Drive” sont finement, expertement dessinés et s’avèrent de grands témoins de la comédie, de la tragédie humaine.

Son dernier roman paru en France en 2013,“Le tueur se meurt” avait obtenu le grand prix de la littérature policière et “Willnot” est dans la même lignée, décrivant la solitude, les solitudes, l’isolement voulu ou subi non plus dans le cadre de la grande ville de Phoenix en Arizona comme en 2013 mais dans l’intimité d’une petite ville ne possédant même pas un Walmart, le temps qui passe…

Et c’est dans ce symbole d’un immobilisme patent et constant de l’ Arizona profond que Sallis commence son roman avec un incipit insidieux, faussement détaché qui vous impose d’entrée, d’emblée ses cauchemars.

“ Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier.”

Le roman est lancé mais pas le thriller que vous pourriez imaginer, la découverte d’un charnier contenant les ossements de plusieurs personnes à la périphérie de la ville n’étant qu’un MacGuffin cher à Hitchcock, propice par son écho dramatique et macabre à développer l’histoire de Lamar Hale, médecin à Willnot, d’effectuer une photographie douloureuse d’une population à l’arrêt, momifiée par le présent, terrifiée par l’avenir, apeurée par l’absence, torturée par les remords, des choix passé non faits.

“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Tout cela contribue à créer un roman, une nouvelle fois, très sombre, à l’intrigue policière fine mais relevée par la réapparition d’un vétéran de la guerre en Irak porté disparu. James Sallis parsème ces péripéties de réflexion sur la littérature et l’écriture citant Dostoïevski, Kierkegaard, Hemingway, “masse et puissance “ d’Elias Canetti et … Westlake tout en revenant abondamment à ses premières amours: la SF. En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.

“Ce qu’on vit, poursuivit-il, n’a pas grand chose à voir avec ce qu’on nous serine à longueur de temps, qu’il y a toujours moyen de “s’en sortir”. C’est faux, et quand on veut s’en sortir, on se retrouve face à une gamelle vide”.

Et comme à l’accoutumée, les oiseaux que remarque James Sallis à sa fenêtre quand il écrit,  viennent, fugitivement et éphémèrement, se poser dans le roman.

Remarquable.

Wollanup.


DARKTOWN de Thomas Mullen / Rivages Noir

Traduction: Anne-Marie Carrière

On est en Georgie dans la ville la plus peuplée de l’état suivant la seconde guerre mondiale. Pour la première fois des agents du département de police sont recrutés parmi la communauté noire. Dans cette atmosphère électrique, où malgré une volonté politique de poser les fondements d’une concorde et d’une égalité de façade, on assistera à la coexistence de deux unités policières distinctes. Et justement, l’équité de traitement, de mission, de statut restent loin d’atteindre son but. Le plafond de verre est toujours solide mais des hommes tentent de faire évoluer les lignes en se battant avec leurs armes.

«Atlanta, 1948. Sous le mandat présidentiel de Harry S. Truman, le département de police de la ville est contraint de recruter ses premiers officiers noirs. Parmi eux, les vétérans de guerre Lucius Boggs et Tommy Smith. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n’a le droit ni d’arrêter un suspect, ni de conduire une voiture, ni de mettre les pieds dans les locaux de la vraie police. Quand le cadavre d’une femme métisse est retrouvé dans un dépotoir, Boggs et Smith décident de mener une enquête officieuse. Alors que leur tête est mise à prix, il leur faudra dénouer un écheveau d’intrigues mêlant trafic d’alcool, prostitution, Ku Klux Klan et corruption. »

En se lançant dans cette saga, Thomas Mullen, nous offre une vision, sa vision, d’une Amérique amputée de ses forces vives en n’octroyant pas les mêmes chances à ses différentes communautés. C’est de cette période trouble et charnière de la fin des années 40, début des années 50, que se situe son propos. Il nous permet alors de suivre deux binômes policiers, l’un blanc, l’autre noir. Et leur combat se détermine par leur histoire, leur passé. Entre courage d’affronter l’injustice ou abnégation de conserver des acquis raciaux, les frictions seront légions et conduiront à une désinhibition de valeurs opposées.

Thomas Mullen transpose avec maestria son propos dans ce sud U.S où règne ambivalence, discrimination et violences raciales. Il dépeint avec justesse et documentation une période qui sera un des points de départ d’un volonté émancipatrice de ce peuple opprimé. En mettant en scène un duo d’agents noirs face à leur « pendant » blanc, il s’éloigne de l’écueil du manichéisme. Chaque tentative de créer de la liberté, de l’égalité fait face à des actes contraires aux vertus de fraternité. Et c’est bien en cela que le roman est moins binaire qu’il n’y parait. L’enquête en toile de fond est révélatrice de ce que le politique refuse de voir. Il l’entraperçoit, il le distingue plus ou moins clairement mais se refuse à l’avouer.

Cette série policière sera adaptée à l’écran et l’on peut se ravir à l’idée qu’elle soit partie sur des bases solides teintées de noir lumineux. L’auteur dessine un tableau romanesque, qui contrairement à la quatrième de couverture, m’évoque les peintures sans concession de Pelecanos.

Ville noire, ville blanche saisissante!

Chouchou.

REPORTER CRIMINEL de James Ellroy / Rivages Noir.

Traduction: Jean-Paul Gratias.

Ceux qui attendent fébrilement la suite de “Perfidia”, patienteront encore mais certainement mieux avec ce petit opus portant bien la griffe, le ton du grand maître ricain.

Reporter criminel est un petit volume formé de deux nouvelles qui étaient des commandes du magazine Vanity Fair USA. Elles reprennent deux affaires qui ont eu un certain retentissement à leur époque. Elles sont réécrites par Ellroy qui prend la voix de la police, des flics qui ont mené les enquêtes, leurs procédures, toutes les péripéties. La commande d’un magazine de détente du WE oblige à un format court imposé et devant sans cesse captiver un lectorat en quête de lecture facile en se concentrant sur un écrit nerveux aux chapitres courts et ça , James Ellroy le fait très bien, nous mettant au milieu de ces flics à moitié cowboys et à moitié voyous, très machos, parfaits reflets d’une Amérique blanche dominatrice.

“Le 28 août 1963, le jour où Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream », deux jeunes filles sont sauvagement poignardées dans leur appartement de Manhattan. À l’issue d’une enquête bâclée et orientée, George Whitmore, un jeune Noir, est accusé du crime.”

“Le 12 février 1976, l’acteur Sal Mineo est assassiné devant chez lui à Los Angeles. Le LAPD mène l’enquête. Toutes les théories sont avancées autour de ce meurtre, mais la vérité est ailleurs.”

Les années 60 et les années 70, deux affaires ayant toutes les deux des relations directes ou indirectes avec le sexe permettant à Ellroy de montrer l’univers très phallocratique de la police de l’époque, l’enquête ne semblant s’intéresser qu’à une des deux victimes bien plus belle que l’autre. L’ affaire Wylie -Hoffert avec un ton assez moqueur, railleur, de gros con aussi parfois, met en évidence les inévitables suspects, les a priori raciaux et sociaux, le harcèlement en interrogatoire, le fonctionnement de flics qui veulent un coupable, à tout prix, avant qu’un avocat entre dans la partie dans l’affaire Wylie -Hoffert et afin de satisfaire dans les plus brefs délais médias, hiérarchie et politiques.

Sur un ton un peu plus retenu, dans « Clash by night », Ellroy réécrit L.A. des années 70, l’univers de Sal Mineo petit voleur rital du Bronx devenu acteur, partenaire à 16 ans de James Dean et Natalie Wood dans “la fureur de vivre” et qui finit poignardé dans la rue, sans mobile apparent.Pour quoi, pour qui ? Beaucoup de tâtonnements de la police mais une rythme de récit très soutenu, direct, allant au cœur de l’histoire tout en parsemant l’enquête des doutes, des interrogations de flics sous pression comme toujours quand la victime est blanche et de plus connue, suffisamment au point que John Lennon (sic), à l’époque, avait promis une récompense pour retrouver le coupable.

« A L.A., février est le meilleur mois. L’air est limpide. La pluie dilue les couleurs criardes que vous n’avez pas envie de voir. »

Ellroy rules!

Wollanup.

1994 de Adlène Meddi / Rivages noir.

Les plaies ne cicatrisent pas, elles ne se referment pas après une décennie d’exactions où le manichéisme ne signifie plus grand chose. L’Algérie, de ses souffrances, tente de reconstruire, or son passé impacte le présent d’un indélébile trait. Le pays cherche à faire bonne figure en tutoyant des politiques qui ne sont pas les siennes, en reproduisant des codes et des organisations occidentales, elle voudrait s’affranchir des sources ayant abreuvé cette guerre civile fratricide de l’implosion. C’est en suivant des personnages taillés à la serpe que le romancier nous convie à suivre leurs destinés dans ces heures sombres et celles d’après.

«En 1994, alors que l’Algérie est déchirée par la guerre que se livrent l’armée et les islamistes, quatre lycéens de la banlieue d’Alger décident de former une organisation clandestine. Poussés à commettre un assassinat, ils échappent de justesse aux services spéciaux, la fameuse Sécurité militaire. Mais au terme de cette décennie noire, comment surmonter les traumatismes de leur génération ? Amin sera interné dans un hôpital psychiatrique tandis que Sidali, de retour d’exil, sera arrêté. Dix ans après les actions du groupuscule, leur cas intéresse encore un mystérieux général. Roman d’apprentissage d’une jeunesse perdue, roman noir relatant le climat de paranoïa durant la guerre civile, cette fresque des années 1990 est portée par une écriture poétique et une révolte poignante. »

Banlieusard d’ Alger, l’auteur est né en 1975, journaliste et reporter pour Le Point tout en collaborant à Middle East Eye. 1994 est le troisième roman d’Adlène Meddi.

Rigueur n’empêche pas forme.

En s’attachant à nous dresser les psychés de chacun de ses personnages soutenant le récit, il illumine ses pages par une plume alerte, imagée et poétique. La plus grande force du roman est de sonder les acteurs d’un drame en trois actes avec une acuité faite de pleins et de déliés. Il s’évertue à disséquer les stries constitutives de leur être, tailler au silex leurs rancœurs, leurs aigreurs, leurs traumatismes. Et son tableau combine deux courants, le réaliste dans sa justesse du contexte, le pointilliste dans la découverte minutieuse, progressive, d’êtres dont les idéaux sont frustrés, bafoués. Les protagonistes se révèlent alors plus complexes qu’au premier coup d’ œil.

Adlène Meddi sait installer une atmosphère et sait la magnifier par sa structure, en imposant ses personnages tantôt marionnettes, tantôt marionnettistes. Il aime son pays et nous le déclame. Mais ni cet amour, ni ses racines n’amendent sa critique envers une période de l’histoire de celui-ci qui se révélera présenter le négatif d’institutions larvées, corrompues dont l’objectif dérive du sens qu’elles doivent à leur peuple.

Par son prisme, on découvre cette période exsangue qui ne savait distinguer le bien du mal et perdit les notions cardinales des priorités d’une démocratie républicaine. Mais qui plus est, l’auteur sertit son propos d’un ouvrage artisanal aux facettes captivantes, esthétiques et didactiques. Sa langue écrite réalise la symbiose, en effet, du beau associé à l’utile. N’était-ce pas une belle addition?

Uppercut littéraire dans sa chanson de geste et sa pédagogie!

Chouchou

 

UNE FEMME D’ ENFER de Jim Thompson/ Rivages Noir

Traduction: Danièle Bondil

Une Femme d’Enfer, précédemment publié sous le titre « Des Cliques et des Cloaques » en 1967 pour sa version française, est l’ouvrage de Jim Thompson sur lequel Alain Corneau s’est librement appuyé pour nous conter son long métrage « Série Noire ». Il nous dépeint des destinées obscures qui ne semblent pas posséder d’avenir. Ce sont des petites gens qui survivent et tentent de s’accrocher à des chimères dont, eux-mêmes, ne sont pas dupes. Ils avalisent, sans volonté consciente, des bifurcations sur leurs routes d’existences les menant sans variations à leur perte. Sûrement pas de grandiloquence dans ce texte où l’émotion affleure par des vies moroses.

Et l’on ne peut que se lancer dans ce récit en traquant les analogies entre l’oeuvre littéraire originelle et l’adaptation cinématographique; On cherche Marie Trintignant, on reconnaît les traits de Patrick Dewaere et jubilons à y apercevoir Bernard Blier.

«Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute… »

Sans aucun doute la production de Corneau reste fidèle à l’essence créatrice de Thompson. Il conserve bien entendu le climat, l’univers poisseux, putride, glauque en instillant avec perversion la tension grandissante du VRP (Dillon/ Poupart prénommés tous les deux Franck). La mise en images du roman n’était pourtant pas chose aisée. Par le texte contraint à un cadre rigide et des protagonistes qui s’enfoncent dans une folie propre, il gomme tout acte moral et ne cède pas à la volonté d’exposer les mobiles, les explications menant à l’inéluctable. L’écriture sèche nous plonge sans ménagement vers le côté sombre de l’âme humaine. Il réussit à créer une tension progressive et s’appuie, par la même, sur des personnages perdant leurs repères.

Par ce roman noir, il parvient à nous transmettre une dose d’empathie pour des êtres amoraux, à daigner entrevoir leur candeur lacérée, leur impéritie à résister…

Noir, noir sans espoir!

Chouchou

 

TRILOGIE DU BAYOU / LES OMBRES DU PASSÉ de Daniel Woodrell / Rivages Noir ( 1994)

Traduction: Frank Reichert.

Après deux romans centrés sur Rene Shade et pointant juste certains éléments de la vie de la fratrie François et Tip, Woodrell nous renvoie dans le même décor glauque de Frogtown, quartier cajun ou redneck de St Bruno en Louisiane sur les bords du fleuve. Dans « battement d’aile », l’animation, le foutoir étaient venus de produits d’exportation particulièrement dangereux et abrutis à l’idéologie vaguement néo nazie et au comportement assassin et suicidaire.

Pour clore le cycle, pour lui donner une vraie patine de romans badass, en plus de la violence, de l’action, de dialogues succulents de méchanceté, Daniel Woodrell fait apparaitre l’âme du quartier, représentant l’essence de la déliquescence de cette population engluée dans le marigot, le cador, le champion de la major league de la mufflerie et de la connerie, porte-drapeau de la beaufitude, un gros con célèbre encore malgré les décennies d’absence à écumer les bars glauques, les salles de billards louches, à collectionner les femmes que peut contenir le Sud du pays : John X. Shade, la légende de Frogtown mais qui n’a pas que des amis car nul, on le sait, n’est prophète en son pays « John X.  bite sournoise ».

Son retour surprend énormément surtout que le rustrissime, à l’aube de la soixantaine n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été, les yeux larmoyants, la tremblote, fauché, poursuivi par un psychopathe à qui, forcément, il doit de l’argent et flanqué de sa plus jeune progéniture Etta âgée de 10 ans laissée à son père par sa deuxième épouse qui s’est barrée, et donc, accessoirement, sœur des trois grandes brutes Shade.

L’intrigue est ici encore beaucoup plus fine que dans les deux autres romans. On peut presque parler d’une symbolique de l’homme rattrapé par son destin sous l’apparence d’un très dangereux malfaisant, reste à savoir et c’est l’histoire du roman si, John arrivera encore une fois à s’échapper, en a-t-il encore la volonté, la force, l’envie ? Le roman est propice à des moments de nostalgie, de souvenirs qui accompagnent les délires éthyliques de John X., se fritant avec de vieux amis, se remémorant les bons et les mauvais moments, des espaces plus contemplatifs s’inscrivant comme des moments plus graves dans la bouffonnerie ordinaire des débats.

Woodrell, pour la première fois, met en lumière de la tendresse, de la compassion pour ces hommes et femmes que la vie, dès la naissance, n’a pas épargnés et ainsi se greffent aussi des idylles naissantes entre Tip et François écorchés vifs et deux jeunes femmes cabossées de la vie qui pensent à une deuxième chance. De grands sentiments, de l’humanité, des passages émouvants, renversants de sincérité, d’authenticité, de la belle ouvrage, de la bonne came ! Et beaucoup de regrets de devoir quitter cette famille…

On peut très bien lire chacun des romans indépendamment mais la lecture des trois à la suite montre vraiment la richesse de l’œuvre et les mues de l’auteur passant de Elmore Leonard à du Ron Rash mais sévèrement burné quand même, avec un final très, très émouvant, qui renvoie à leurs études beaucoup d’auteurs ricains adulés en ce moment.

Sacrimenteries.

Wollanup.

PS1: On peut signaler une autre relation père fille très fusionnelle dans le remarquable Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley de Hannah Tinti, rare très grand moment de 2017 avec Little America de Henry Bromell et Un seul parmi les vivants de Jon sealy.

PS2: A grand roman, une illustration musicale de grande qualité par les Mountain Goats dans une cover meilleure que l’originale.

TRILOGIE DU BAYOU / BATTEMENT D’AILE de Daniel Woodrell / Rivages Noir ( 1991).

Traduction: Frank Reichert.

« … La première chose qu’Emile Jadick cloqua dans l’entrebâillement de la porte du Hushed Hill Country Club était chargée et armée d’un canon double. Lui et les autres gars de l’aile étaient affublés, de manière incongrue, de chemises camouflées et de cagoules de ski, mais l’air bravache et déterminé avec lequel ils brandissaient leur arme de poing coupa aux hôtes assis devant la table de poker toute envie de persifler. – L’univers me doit un paquet de pognon, tas d’enfoirés. Je viens ramasser la collecte ! » La saga de la famille Shade, commencée dans « Sous la lumière cruelle », continue. Cette fois, René Shade affronte l’AILE, un groupe fasciste particulièrement musclé.

Dans Sous la lumière cruelle, Woodrell nous faisait découvrir St Bruno et ses dépotoirs la poêle à frire pour les Noirs et Frogtown le gourbi des Cajuns communauté d’ascendance plus ou moins française (pas de ma famille) et comme l’intrigue se situait entre les deux territoires, nous n’avions pas eu l’occasion de réellement entrer dans le cratère de la pustule Frogtown. C’est précisément la terrible initiation qui nous est proposée dans ce second opus qui, s’il n’offre pas la réelle belle surprise du premier revient sur les pas du précédent succès pour nous faire vivre une nouvelle enquête policière, complices de la vie à Frogtown, ses mœurs et coutumes mais aussi ses vices, sa corruption généralisée et organisée, ses trafics minables, sa criminalité de la misère. Pleins feux sur le trou du cul de la Louisiane avec pour guides Rene Shade et Shuggie un ancien pote devenu très peu fréquentable dans une affaire de meurtre de flic ripou et de sales petites combines d’élus de la ville et principalement du maire. C’est du très classique mais comme l’histoire est truffée d’abrutis, de grands malades, de salopards et de personnes très dangereuses, ça castagne, ça flingue, ça vole, ça tue, ça saigne, ça trahit… encore une fois du pur white trash revigorant écrit avec un ton parfois finement moqueur, joliment sarcastique par une très belle plume.

Parallèlement à la résolution de l’enquête, Woodrell offre un premier vrai beau personnage féminin avec Wanda Bone Bouvier enfant dans un corps de femme ou femme avec une âme d’enfant qui s’associe avec les dangereux tarés de l’Aile, groupuscule néo-nazi dont voici un beau portrait, parmi tant d’autres.

« Ce Dean Pugh avait besoin qu’on le garde à l’œil. Il était maigre et mauvais, élevé à la « junk food » et apparemment opposé, à en juger par ses dents dont la teinte tirait sur le vert, à la fréquentation des dentistes. Sa peau était d’une teinte jaunâtre sous ses yeux verts couleur mouche à merde, et sa cervelle devait fonctionner de façon assez saugrenue pour déchaîner à titre posthume une saine frénésie dans les rangs des chercheurs. Il tirait d’ordinaire une tête de cinglé pas banale,le genre à se couver des mygales dans le yucca, et sa personne ne présentait pas la moindre tache suspecte, la moindre souillure évoquant la normalité. »

Dans le premier épisode, les femmes étaient juste des plantes vertes, ici ce n’est déjà plus le cas et elles seront carrément à la fête dans « les ombres du passé ».

Dans ce second opus, Woodrell éclipse la fratrie de Rene pour se concentrer sur le flic et son partenaire se racontant leur enfance et leur jeunesse communes finalement ni pire ni meilleure qu’une autre et revoyant les choix effectués, les trajectoires différentes empruntées. Woodrell arrive à donner une certaine humanité à cette calamité de Frogtown et nous ouvre une clé sur le contenu de la troisième histoire avec quelques lignes où les trois frères interrogent un ami qui a rencontré leur père John X. Shade, absent depuis qu’ils sont enfants. Les bougres sont déçus par l’absence de signe de vie de leur géniteur partageant sa vie entre ses trois passions, l’alcool, le billard et les femmes à travers tout le Sud mais ils regretteront rapidement son retour dans « les ombres du passé » qui finira le cycle Shade de bien belle et ambitieuse manière.

White Trash jovial.

Wollanup.

TRILOGIE DU BAYOU / SOUS LA LUMIÈRE CRUELLE de Daniel Woodrell / Rivages Noir (1990)

Traduction: Frank Reichert.

Daniel Woodrell est un grand auteur de polars et romans noirs qui connaît un grand succès critique mais pas vraiment la voie royale avec le public. Pourtant, beaucoup d’auteurs de polars ricains mais aussi français le citent dans leurs références, leurs préférences dans ce même univers que Larry Brown, Harry Crews, Chris Offutt… voire Faulkner puisque dans chaque roman du Sud de qualité on doit retrouver la touche de Faulkner, forcément semblerait-il, à la limite McCarthy mais Faulkner, c’est mieux. Nul désir ici de faire une étude comparée sur les différences et les ressemblances entre les différents auteurs, signalons plutôt que Woodrell ne doit pas être uniquement connu que pour « un hiver de glace » ou son adaptation au cinéma « winter’s bone ». Avant d’arriver à cette petite merveille récompensée par le Prix Mystère 2008 du meilleur roman étranger, il avait suivi un parcours de sept romans passant du polar le plus classique à la tragédie noire la plus poignante. Débutant sa carrière dans les années 80, il a écrit trois romans sortis chez Rivages il y a très longtemps, la saga de la famille Shade, cajuns bon teint du delta du Mississipi et regroupés aux USA sous le nom de la « Trilogie du Bayou ». J’avais lu, il y a une éternité le troisième sans savoir qu’il connaissait deux précédents et c’est donc cet ensemble que je me propose de vous présenter rapidement, d’une part parce que c’est très souvent rude et bien déjanté, d’autre part parce qu’on y voit la mue de l’auteur vers des romans plus profonds et enfin aussi parce que c’est vraiment très bien écrit avec un sens du rythme qui fait qu’une fois l’histoire commencée, bien difficile de la lâcher, je vous le garantis et c’est ainsi pour les trois tomes avec une grosse bouffée d’émotion en prime pour le final de la saga.

« Dans ses rêves, Jewel Cobb s’était imaginé dans la peau d’un tueur de légende. Aujourd’hui, il est descendu dans la ville de Saint-Bruno pour réaliser son fantasme. Son cousin, Duncan, lui a procuré le « contrat ». Mais Jewel ne sait pas que Duncan le prend pour le « connard rêvé »… A l’autre bout de la ville, un conseiller municipal noir est assassiné par un « cambrioleur ». Sa mort met Saint-Bruno en ébullition. »

L’enquête est confiée à Rene Shade, flic incorruptible qui combat le mal et le vice qui accompagnent les activités de sa famille comme de tous ses amis. Il faut dire que flic dans Frogtown, quartier « français » de St Bruno ville imaginaire de 200 000 habitants sur le bord du fleuve en amont de la Nouvelle Orleans n’est pas une sinécure. Quartier cajun où se regroupe toute la chienlit blanche dégénérée qui n’a pas su quitter ces égouts au bord des marais, sort à peine plus enviable que le quartier noir de « la poêle à frire » où pareillement, végète le pire de la communauté afro-américaine. Les deux ghettos vivotent en s’ignorant, chacun ayant suffisamment avec sa clientèle propre pour ne pas empiéter sur le concurrent. Bien sûr, il y a déjà eu des guerres pour régler certains problèmes de voisinage mais le conflit qui arrive par la grosse connerie des différents protagonistes sera de très bonne facture. Le final s’avère particulièrement chaud dans le bayou de nuit au milieu des serpents mocassins et autres saloperies volantes, nageantes ou rampantes, admirablement diversifiées, dans les dégats causés à autrui.

« Sous la lumière cruelle » est donc un bon et vrai polar avec une enquête correcte au final réussi qui jouit d’une qualité d’écriture étincelante discrète parfois, enveloppée dans de belles descriptions de paysages et d’ambiance et particulièrement vacharde dans des portraits à l’acide de certains personnages qui ont auront chaud pendant plusieurs hivers avec les costards tordants que Woodrell leur a taillés. Mais déjà, on sent bien que Woodrell veut écrire autre chose car il crée un véritable univers à Frogtown, nous fait entrer dans la cour des Miracles, nous montre petit à petit que le malheur est parfois prévu dès la naissance, que certains comportements , à défaut d’être pardonnables, sont néanmoins le fruit d’un manque d’éducation.

Et au milieu du bordel ambiant, si Rene parvient, en cours de lecture, à être identifié comme le personnage principal, une certaine part belle est offerte aussi à ses deux frères, à leur mère et à leur père cavaleur absent depuis des décennies. Rien n’est superflu dans ces petits récits de vie, on y lit les regrets, les manques, les absences, les choix, les mauvais choix ; la vie dans Frogtown qu’on n’a pas su ou voulu ou pu quitter ou qu’on retrouve parce que ce sont les racines, mauvaises, mais les racines quand même, responsables d’un mauvais départ dans la vie suivi de multiples gamelles. Et ces petits moments, toujours bercés par un humour bien mordant s’adaptent très bien à une intrigue cavaleuse à la suite d’un fuyard au cerveau peu développé mais aux jambes vives…

Du White Trash de première division avec des abrutis XXL raillés par l’auteur mais souvent aussi compris par un Woodrell qui montre déjà, au milieu du bordel ambiant, la part humaniste qui est sienne et qui éclatera quelques années plus tard de façon évidente avec « la mort du petit cœur » notamment.

Epatant.

Wollanup.

INSCRIT DANS LES ASTRES de Donald Westlake chez Rivages/noir

Traduction : Florian Robinet et Marc Boulet.

C’est Noël ! Un Westlake que je n’ai pas lu !!! Depuis la mort d’un de mes grands chouchous en 2008, je suis inconsolable et guette, telle une groupie, les romans qui m’ont échappé dans l’énorme production de ce maître aux pseudos variés. C’est ici le quatrième et avant-dernier opus de la série des Mitch Tobin publié en 1970 sous le nom de Tucker Coe. Publié à l’époque en France par la Série Noire sous le titre « Tantes à gogo ! », Rivages nous en offre ici une traduction revue et augmentée.

« Un certain Cornell demande à Tobin, ex-flic viré pour faute professionnelle, au chômage et déprimé, de l’aider à élucider le meurtre de son amant, Jamie, un top model noir qui vient d’être assassiné chez eux. Plongé dans le milieu homosexuel new-yorkais de la fin des années 60, Tobin est confronté au double problème de l’homophobie et du racisme au quotidien. Mais il découvre aussi l’astrologie, car Cornell, à partir d’horoscopes, avait dressé une liste de suspects… »

Mitch Tobin ne va pas mieux : il continue à purger la peine qu’il s’est infligée lui-même après la mort de son coéquipier et son renvoi de la police de New York. Ne pouvant continuer à construire son mur dans le froid de l’hiver new yorkais, il creuse un deuxième sous-sol sous celui de sa maison… tout pour s’empêcher de penser, de vivre… C’est poussé par sa femme qu’il accepte de mener cette enquête. Avec ce personnage déclassé et déprimé, Westlake explore les marges de la société : après le milieu de la psychiatrie dans « la pomme de discorde », il s’intéresse au milieu homosexuel.

Il faut replacer le roman dans son contexte : une époque où il est courant d’interner les homosexuels et de leur faire subir des traitements de choc allant jusqu’à la lobotomie. L’homosexualité est encore un délit dans plusieurs états et même si à New York il existe un « ghetto gay », les descentes de police sont courantes dans les bars fréquentés par les homos. Westlake écrit ce roman l’année de la révolte de Stonewall où pour la première fois des homosexuels réagissent violemment contre la police lors d’une descente dans un bar et qui marquera un tournant dans la lutte pour les droits civiques des gays…

Emeute de Stonewall, 1969.

Mitch Tobin n’a jamais travaillé aux mœurs, ne connaît pas ce milieu, c’est un hétérosexuel lambda. Il a quelques idées préconçues, une explication un peu simpliste de l’homosexualité, mais il est loin d’être sectaire. S’il se juge lui-même, il ne s’autorise pas à juger les autres, si crime il y a à être homo, c’est vraiment moins grave que ce qu’il a commis lui-même. Il connaît également le deuil et donne d’emblée toute sa compassion à Cornell.

Un meurtre mérite d’être puni quelle que soit la victime, Mitch (et sa femme) ne supporte pas trop l’injustice. Il découvre la même humanité chez les homos que chez le hétéros : des héros, des salauds… Il connaît les méthodes de la police et ne s’étonne pas trop que l’affaire soit classée par un inspecteur clairement homophobe. Mais quand en plus Cornell est menacé d’internement, il se lance à fond dans l’enquête, sa tolérance devient presque militante face à l’inspecteur qui mène et bâcle l’enquête, car qui se soucie d’un homo assassiné ?

Le vocabulaire utilisé nous surprend, lecteurs de 2016, bercés dans le politiquement correct, et pourtant, on retrouve bien Westlake, avec sa tendresse légèrement moqueuse mais si humaine. Et si quelques éléments du bouquin sont datés, Westlake a le mérite d’évoquer la communauté gay à cette époque et de montrer tout ce que le refoulement, la honte inculquée peut provoquer comme malheur.

Ce livre est un bon polar où on retrouve le ton inimitable de Westlake et à la fois un document où on prend la mesure de l’évolution des mœurs depuis un demi-siècle.

Raccoon

 

 

 

« Older posts

© 2019 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑