Chroniques noires et partisanes

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ENTRETIEN AVEC TOM COOPER à Etonnants Voyageurs

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Entretien réalisé avec l’auteur de « les maraudeurs » dimanche 15 mai à 14h30 au festival Etonnants Voyageurs à Saint Malo. L’interview a été traduite en direct de manière virtuose par Francis Geffard que je remercie chaleureusement pour sa disponibilité et sa compétence. C’était épatant et cela nous permet de publier cet entretien dès aujourd’hui. Merci également, évidemment, à Tom Cooper dont la gentillesse égale le talent.

la chronique des Maraudeurs ici.

Quand avez-vous décidé d’écrire ?

En fait j’ai toujours voulu écrire. Dès que je suis devenu un lecteur, très jeune. Déjà à l’âge de six/sept ans, je lisais des livres et ça m’avait donné envie d’en écrire un jour moi-même. Je ne saurai pas dire avec précision quand c’est venu mais depuis que je suis lecteur, j’ai toujours rêvé d’être un écrivain.

Vous venez de Floride mais votre roman se situe en Louisiane, pourquoi ? Pensez-vous, comme beaucoup d’autres auteurs, que la Louisiane est un bon décor pour les romans ?

En fait, je suis de Floride et pour tout dire au début ce roman se déroulait en Floride : c’était la Floride de ma jeunesse donc une Floride qui n’existe plus franchement aujourd’hui. L’endroit où j’ai grandi n’existe plus parce qu’il y a eu la montée des eaux et quand j’ai commencé à écrire cette Floride que j’avais dans la tête, elle avait disparu. La Floride avait beaucoup changé, je l’avais quittée il y a une vingtaine d’années. Au moment où j’ai commencé à travailler sur ce livre, je me suis rendu compte qu’en Louisiane en fait il y avait beaucoup de similitudes avec ce que je connaissais de la Floride : sur le plan naturel, sur le plan de l’environnement… ça faisait déjà un moment que je vivais en Louisiane et à la Nouvelle Orléans et je me suis dit que finalement c’était là, dans la Nouvelle Orléans d’aujourd’hui, dans la Louisiane d’aujourd’hui  qu’il fallait que j’inscrive ce roman puisque mes souvenirs de la Floride n’étaient plus valides d’une certaine façon. Le livre devait se dérouler à l’époque contemporaine.

Quelle était votre motivation première ? La dénonciation des actes de BP, l’histoire de pauvres gens essayant de survivre après le désastre ou juste l’histoire d’une chasse au trésor ?

Ce serait peut-être la chasse au trésor parce que j’ai toujours été passionné par ça : quand j’étais gamin j’avais un détecteur de métal, je me baladais partout avec et je serais encore capable de le faire aujourd’hui  si j’avais le temps… Je dirais qu’il y a aussi un côté métaphorique de cette chasse au trésor parce que c’est la chasse aussi à une vie meilleure, à un idéal, à quelque chose qu’on a perdu ou qu’on n’a pas trouvé et qui nous entraine dans cette quête au sens propre comme au sens figuré.

Quel est le principal personnage de « les maraudeurs » : la Louisiane, BP, le bayou, les gens de Barataria ou Lindquist ? (pour moi c’est Lindquist)

Ce qui me plait c’est que chaque personne qui lit le livre a une réponse différente à cette question. Pour vous c’est Lindquist, d’autres diront que c’est Brady Grimes par exemple, ce que quelqu’un m’a dit un jour ou la Louisiane ou la dénonciation des actions de BP… ce qui m’intéresse c’est que chacun y trouve ce qu’il souhaite et que les réponses varient d’un individu à l’autre.

Comme Donald Ray Pollock, beaucoup de chapitres de votre roman pourraient être des nouvelles. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

J’ai toujours écrit des nouvelles, j’aime beaucoup cette forme littéraire et effectivement, comme Don, on peut retrouver cette dimension. J’écris beaucoup quand je travaille sur un roman, et pour les maraudeurs ça a été le cas : il y a plein de choses qui ont été écrites et qui ont été écartées. Après ça, c’est comme un travail de tissage d’une certaine façon et c’est ce que j’aime finalement.  C’est ce côté : on prend quelque chose, on le tourne dans tous les sens, on le regarde sous tous les angles et on essaie de trouver ce qui convient le mieux.

Qui sont vos écrivains favoris, vos influences ?

L’un des grands plaisirs de ce voyage en France aura été de rencontrer Donald Ray Pollock qui est un de mes écrivains contemporains préférés et je ne pouvais pas imaginer que j’allais pouvoir le rencontrer en France alors qu’on ne s’était jamais rencontrés aux Etats-Unis, ça a été un des temps forts de ma visite ! Sinon, j’aime beaucoup Cormac McCarthy, William Faulkner, Denis Johnson. Et aussi Flanery O’Connor et Joy Williams qui est un auteur très connu aux Etats-Unis, il ressemble un peu à Flanery O’Connor dont les thématiques sont très environnementales. Je ne crois pas qu’elle soit très connue en France mais voilà, ce sont les gens qui ont compté pour moi.

Je ne sais pas si vous connaissez cette maison d’édition, «  New York review of books » qui redécouvre des classiques et les republie. Cet été elle republie un écrivain que j’ai hâte de lire, elle va chercher des auteurs qui sont tombés dans l’oubli, elle leur donne la possibilité de ressusciter d’une certaine manière. Ils ont fait ce travail autour de Don Carpenter, de Leonard Gardner, l’auteur de « fat city ». C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à ces écrivains qui ont souvent une dimension noire et qui sont remis à la disposition des lecteurs d’aujourd’hui par cette maison d’édition.

En France, les gens disent que votre roman est proche de Carl Hiaasen et Elmore Leonard, êtes-vous d’accord ?

Je crois qu’en fait quand de jeunes auteurs sont publiés pour la première fois, on a le besoin de les situer donc on va essayer de dire dans le sillage de quels écrivains ils s’inscrivent. En ce qui me concerne, je revendiquerai davantage une filiation avec Elmore Leonard qu’avec Carl Hiaasen parce qu’il y a beaucoup peut-être d’Elmore Leonard en moi alors que Carl Hiaasen c’est un écrivain peut-être un peu plus léger, un peu plus souriant, avec une Floride plus ensoleillée et ça ne me correspond pas tout à fait. En fait, je suis très heureux qu’on me compare avec Elmore Leonard, pour moi c’est un immense écrivain et c’est quelqu’un que j’ai découvert très jeune. Quand j’avais dix ou onze ans, mon grand-père qui était un immense lecteur, m’avait donné un des volumes des aventures de Travis Mc Guire. J’ai découvert Elmore Leonard à un âge où je n’aurais certainement pas dû le découvrir mais c’est vrai que c’est un écrivain qui a beaucoup compté pour moi et que j’ai beaucoup lu dans ma jeunesse.

Ecrivez-vous un nouveau roman actuellement ?

En fait, en ce moment je travaille sur deux ou trois projets à la fois, mais il y a un livre qui est pas mal avancé. Il y a un moment où je rassemble comme ça plein de choses, plein d’idées et théoriquement, d’ici la fin de l’année je devrais avoir réussi à mettre pas mal en forme l’un des livres sur lesquels je travaille.

A propos de la série télé, ce sera quand ?

J’aimerais bien connaître la date exacte, je vous paierais même si vous la connaissiez ! La télé, ça n’a rien à voir avec le monde littéraire… On a bien avancé, ils sont très contents du scénario qui a été amendé à plusieurs reprises… c’est en train de se faire.

Vous citez Tom Petty et AC/DC, quelle serait la bonne bande-son pour « les maraudeurs » ?

En fait, AC/DC et Tom Petty ce sont plutôt ce que ce personnage aime. Moi c’est plutôt Tom Waits ou Nick Cave. Mais j’avais envie de trouver des choses qui leur correspondent à eux. Je ne mettrai pas mes morceaux préférés sur la bande-son parce que les gens généralement n’aiment pas beaucoup ce que j’aime moi.

En Allemagne, le titre a été changé et l’accent a été mis sur le personnage de Wes, qu’en pensez-vous ?

Le titre allemand signifie « la vie ruinée de Wes Trench ». En fait je n’aurais jamais donné ce titre-là au livre mais on ne m’a pas demandé mon avis. C’est vrai qu’en Allemagne, les critiques ont souvent dit que c’était un peu stupide d’avoir appelé le livre de cette façon parce que ce n’est pas seulement à propos d’un seul personnage. Je crois que l’éditeur allemand, avec qui je n’ai pas eu beaucoup de lien, a fait ce qu’il fallait, le livre est assez beau. Je sais qu’ils s’en sont bien occupés et que ça n’a pas trop mal marché pour eux, mais à aucun moment on ne m’a demandé de donner mon avis.

Et la dernière question : quelle est la question que j’ai oublié de vous poser et bien sûr quelle est  la réponse ?

Wow ! Alors ma question est : est-ce que vous me donnez cinq jours pour que j’aie le temps d’y réfléchir ? et la réponse est oui bien sûr !

 

Petit Plus, un impromptu avec Francis Geffard, l’éditeur et Tom Cooper à propos du titre. On a pu ainsi entrevoir une petite partie du travail éditorial.

 Le terme de maraudeur issu du vieux français n’a pas la même signification en Amérique, il est beaucoup plus inquiétant et péjoratif et Francis Geffard a envisagé de le changer. Ont été évoqués puis abandonnés « les damnés du bayou », « les ombres sur le bayou »,  « noir bayou » qui avait été aussi proposé aux USA au même titre que « Barataria ». A un moment, confie Tom Cooper, son roman s’appelait « le bras manquant de Lindquist ». Finalement, l’équipe de l’éditeur français a trouvé que le titre « les maraudeurs », sans être parfait était celui qui convenait le mieux.

Wollanup

Nyctalopes à Etonnants Voyageurs.Quelques petits trucs.

 

Racoon et moi y étions donc hier, sous un magnifique soleil, avec pour premier objectif de parler un moment avec Tom Cooper dont le roman « les maraudeurs » est la belle surprise du printemps. L’entretien est prêt, il sera en ligne en soirée.

Mais évidemment comment résister au charme d’un très grand salon dans un cadre somptueux avec la mer d’un côté comme invitation au voyage depuis les débuts de l’humanité et la majesté des remparts de la cité corsaire de l’autre comme mémoire du passé aventurier de la ville.

Comme tous les ans, c’est la classe. Du rêve, de l’évasion, de la réflexion, de l’imaginaire, des films inédits,des tables rondes intelligentes… des auteurs accueillants, des grands noms, des auteurs moins connus sachant communiquer leur passion, un regard acéré sur les beautés et les malheurs de notre planète, des grandes maisons d’édition et des petites qui offrent des productions peu usitées, plus pointues et sachant communiquer leur passion. J’ai été charmé par les gens de la revue angevine Bouts du monde  qui édite les souvenirs et les témoignages de voyageurs et dont le numéro de juin sera entièrement consacré à l’Amérique.

Et bien sûr du polar et du grand Noir.

J’ai été stupéfait par le plateau que peuvent offrir certaines maisons. Hier matin, chez Albin Michel, sur une même grande table se trouvaient Donald ray Pollock « le diable tout le temps », Craig davidson « Cataract city », Bret Anthony Johnson « Souviens-toi de moi comme ça » et Joseph Boyden « dans le grand cercle du monde » tous quatre très détendus et ouverts à la discussion, grand invariant des auteurs américains, toujours très pros mais avec l’empathie.

Chez Gallmeister, un autre grand de la littérature américaine Bob Shacochis, un monstre auteur d’un roman énôôôôôrme « la femme qui avait perdu son âme » et un boss Oliver Gallmeister, affable et modeste dont les yeux rieurs masquent mal la passion qui est en lui.

Chez Rivages qui fête ses trente ans, Willim Boyle et le génial Jim Nisbet……………..en vidéo conférence. Pfffffffffffffffff.No comment!

La SN avait fait un énorme show l’an dernier avec notamment Manotti, Reizer, DOA et Aurélien Masson pour fêter ses 70 ans. Cette année, il n’y avait que Caryl Ferey mais son talent et ses origines bretonnes ont fait qu’il a cartonné comme un mois plus tôt à QDP.

Autre grande star de l’après midi, Christiane Taubira qui vient au salon tous les ans et qui cette année s’y est rendue en tant qu’auteur.

Et puis quelques nouvelles qu’il me semble bon de partager.

Après « le diable tout le temps », monument de la littérature noire, Pollock revient en octobre chez « Terres d’Amérique » avec « the heavenly table », l’histoire de trois frères braqueurs de banques dans l’Ohio en 1917. Je compte les jours…

Le roman « les maraudeurs » va bien devenir une série produite par l’équipe de « Breaking bad » et « Better Call Saul » et ce sera une version augmentée reprenant la partie de son roman que son éditeur lui avait demandé d’enlever. On y trouvera des personnages de femmes qui manquent cruellement à cette histoire.

Craig Davidson est en train d’écrire.

Chez Gallmeister, dans un proche avenir, après avoir ressuscité le meilleur des écrivains du Noir, James Crumley et permis sa connaissance à un public trop jeune pour l’avoir lu de son vivant, on n’en restera pas là mais c’est off et cela le restera.

Ne partez pas, on revient avec Tom Cooper et bonus: une très intéressante conversation sur le choix du titre de son roman.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Stéphane Jolibert

Stéphane Jolibert est l’auteur de « Dedans ce sont des loups » superbe premier roman sorti en début d’année au Masque. Si le décor est un grand Nord indéfini, certains indices permettaient de penser que l’action se déroulait quelque part à la frontière entre le Canada et les USA. Pareillement, l’histoire respirait l’Amérique, ses mythes…Tout au long de sa vie Stéphane a pas mal bourlingué mais curieusement n’a encore jamais mis les pieds sur le sol américain et pourtant l’empreinte d’une culture ricaine est franchement visible dans l’entretien qu’il a accepté de nous offrir. Un auteur recommandable et un homme passionnant. Two thumbs up !

 

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique.

J’ai grandi à Dakar au Sénégal. À l’époque, il existait une multitude de cinémas de quartier et ceux-ci ne passaient pas les nouveautés, faute de moyens j’imagine, mais passaient quantité de western ou de films de gangster. Pour une somme dérisoire, il était possible de s’assoir sur un siège usé, face à un écran non moins usé, un après-midi entier, et regarder trois films d’affilé plutôt que d’aller en cours. Mon école buissonnière était cinématographique et j’imaginais alors l’Amérique divisée en deux, d’un côté le monde rural peuplé de cowboys et d’Indiens, genre Alamo ou L’Homme qui tua Liberty Valance, et de l’autre côté un monde citadin ressemblant en tout point au Faucon Maltais. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai appris la vérité, en découvrant dans Strange que l’Amérique comptait aussi pas mal de superhéros.

Une image

Un portrait de Louise Bourgeois en noir et blanc (autoportrait peut-être), elle est alors très âgée, ressemble à une Indienne et fait un pied de nez. Reste à savoir à qui ? J’ai la reproduction grand format de cette photo accrochée au mur de mon bureau au-dessus de l’ordinateur. J’écris et de temps à autre je lève la tête comme pour l’interroger, mais dans le fond, je sais que c’est elle qui m’interroge, ou plutôt, elle interroge la démarche créative quelle qu’en soit la nature. Et en réalité, je sais à qui elle fait un pied de nez, à elle-même. Cette femme au parcours exceptionnel, pétrie de talent et d’indépendance, livre en une image, une leçon de modestie et d’autodérision, ça me la coupe.

Un événement marquant

Le procès de Clinton après la mise en bouche de Monica Lewinsky : la démesure du ridicule ; la grandiloquence de l’insignifiant et sûrement la fellation la plus couteuse du monde, en encre, en papier, en reportages et bavardages de toute sorte et payé en partie en liquide (pardon). Le grotesque d’une nation se tournant vers l’anecdote plutôt que vers l’essentiel, c’était à croire que l’un des pays les plus puissants au monde se canalisait vers son nombril, voire un peu en dessous : l’humain dans ce qu’il est de plus grotesque, télé-réalité, mais au niveau de l’Etat : pathétique.

Un roman

« Mémoires sauvés du vent » de Richard Brautigan. Toute l’Amérique est contenue dans ces pages-là : glorieuse et désabusée, identique à la vie en somme.

Un auteur

Le même Richard Brautigan pour avoir écrit « Les mains c’est très joli surtout quand elles viennent de faire l’amour. » et encore quantité de phrases dont la poésie n’a d’égale que le style. Et dire que ce type, un jour, plutôt que son stylo a trouvé la gâchette d’un fusil. Je l’aime pour ses textes et pour m’avoir donné cette envie de découvrir le Japon et y revenir. Rien à voir avec les États-Unis vous dites ? À deux bombes nucléaires près, non, rien à voir, mais cette ile Madone, ces iles qui vous emballent d’arbres fleuris et de calligraphie et qui vous laissent sur le bout de la langue ce bout de cerise vraie et les méninges complètement sonnés parce qu’impossible de trouver le juste milieu entre l’ancestral et la modernité, l’affreux milieu des occidentaux. Mais je digresse, reprenons :

Un film

 « Buffalo’66 » de Vincent Gallo, un sujet casse-gueule traité tantôt avec dureté tantôt avec tendresse, équilibre fragile, gracile, à mon sens parfaitement réussi.

Un réalisateur

En garder un seul ? John Cassavetes, Martin Scorceses, les frères Cohen, David Cronenberg, Clint Eastwood, Tarantino, Fritz Lang (naturalisé OK), Sam Peckinpah, Frank Darabont, David Lynch, Oliver Stone, Robert Zemeckis, Tony Kaye, Bryan Singer, Francis Ford Coppola, Orson Welles, Hitchcock, et j’en oublie. Bon, j’en garde un seul : Sergio Leone, parce que se dégage de ses films une empathie pour ses personnages. Revoir la scène du gâteau dans Il était une fois en Amérique, ce gosse qui voudrait contre un gâteau découvrir la sexualité et qui finalement va le manger son gâteau plutôt qu’attendre qu’une pute lui ouvre la porte. Des deux gourmandises, il choisit celle qu’il connait déjà. Est-on jamais pressé de grandir ?

Un disque

« The Trinity Session » de Cowboys Junkies, pour les reprises de Sweet Jane de Lou Red et celle de Blue Moon de Elvis. Une voix envoûtante.

Un musicien ou un groupe

 Tom Waits ou Tom Waits, au choix.

Un personnage de fiction

Croc-Blanc de Jack London, l’un des personnages les plus complexes de la littérature américaine.

Un personnage historique

Rosa Parks, là je ne vais pas m’étendre : respect ! Ah si, je vais m’étendre un peu, juste pour dire que souvent les hommes retiennent les hommes dans l’histoire et oublient aussi souvent que les femmes sont à l’origine des grands bouleversements de cette même histoire.

Une personnalité actuelle

Sam Shepard : auteur, poète, scénariste, acteur, réalisateur, tout ça et j’en oublie, avec beaucoup de talent, et, trop beau pour être vrai. (Salaud !)

Une ville, une région

 Le Montana. Je n’ai jamais mis les pieds aux États Unis parce que j’ai préféré l’autre hémisphère pour bourlinguer, mais je garde de cette terre tous les auteurs qu’elle a mis au monde et tous semblent lui ressembler, à la fois durs et tendres, brutes et fleurs bleues à la fois, tout ce que j’aime.

Un souvenir, une anecdote

Cette fois où je me suis retrouvé à échanger quelques mots avec Robby Naish, Californien s’il en est, roi de la vague et de la glisse qui par l’entremise d’une traductrice — une hôtesse de l’air en l’occurrence sur le vol Sidney/Aukland — Robby donc, qui me confiait son amour pour Faulkner. « Comme les vagues », il disait en parlant du texte « Le bruit et la fureur ». Un peu comme le bruit des glaçons dans nos verres de Whisky. Je ne l’avais pas encore lu ce roman, un véliplanchiste m’a fait découvrir Faulkner, comme quoi, dans cette vie tout est possible. Ou comme disait l’autre « On nait d’une rencontre, on meurt du hasard » inversement c’est possible aussi.

Le meilleur de l’Amérique

 Tous les immigrants qui l’ont fondée.

Le pire de l’Amérique

Tous ces immigrants qui l’ont fondée, mais qui oublient qu’ici, vivait un peuple libre et si proche de la terre qu’il y retourne sans les honneurs, dans l’indifférence, la douleur et sans prière.

Un vœu, une envie, une phrase.

Ben si t’avais quelques milliers d’Euros histoire que je m’informe davantage sur le sujet, voire que je m’informe tout court, dans le Montana par exemple, que je puisse y écrire un roman tout empreint du lieu et de ceux qui l’arpentent, je promets de faire de mon mieux. Il m’arrive d’écrire pas trop mal quand je m’y mets, ce serait une belle occasion, non ? Je n’accepte qu’à condition qu’on change le titre des élections, Hillary contre Donald, on dirait un Walt Disney, sauf que contrairement à Walt Disney, y’a peu de chance que survienne un Happy End.

Entretien réalisé par mail le mardi 10 mai.

Wollanup.

LE FLEUVE DES BRUMES de Valerio Varesi/Editions Agullo.

Traduction:Sarah Amrani.

« Le fleuve des brumes » est un des trois premières sorties de la toute nouvelle maison d’édition Agullo. Autant une disparition est triste, j’ai très mal vécu la fin de 13ème note, autant forcément pour l’amateur de bouquins une naissance de surcroît dans le polar est une excellente nouvelle. Outre celui-ci sortent un roman roumain et un russe mais je dois dire que ma préférence pour la littérature italienne et mon attirance pour l’Italie tout simplement ont vite guidé mon choix.

Alors ce roman rital de 2003 inédit en France  est l’œuvre de Valério Varesi qui signait là les débuts des enquêtes du commissaire Soneri et de ses adjoints, ses démêlées avec les magistrats ainsi que son histoire avec sa compagne avocate au tempérament de feu ( pour le moins) qui n’hésite pas à rechercher jusque dans les écrits magnifiques et intemporels du grand conteur Boccace pour trouver des situations particulièrement épicées  propres à de nouvelles expériences amoureuses ou plutôt sexuelles particulièrement originales. Mais déjà certains imaginent des récits où la truculence légendaire des Italiens battra son plein mais que nenni, on est très loin par exemple du commissaire Montalbano de Camilleri, très loin de la Sicile. Le roman est situé dans la région de Parme où visiblement on donne une image du pays beaucoup plus austère. Rassurez-vous, la gastronomie magique et ensoleillée italienne est néanmoins bien présente dans de certaines pages qui donnent  l’eau à la bouche.

« Dans une vallée brumeuse du nord de l’Italie, la pluie tombe sans relâche, gonflant le Pô qui menace de sortir de son lit. Alors que les habitants surveillent avec inquiétude la montée des eaux, une énorme barge libérée de ses amarres dérive vers l’aval avant de disparaître dans le brouillard. Quand elle s’échoue des heures plus tard, Tonna, son pilote aguerri, est introuvable. Au même moment, le commissaire Soneri est appelé à l’hôpital de Parme pour enquêter sur l’apparent suicide d’un homme. Lorsqu’il découvre qu’il s’agit du frère du batelier disparu, et que tous deux ont servi ensemble dans la milice fasciste cinquante ans plus tôt, le détective est convaincu qu’il y a un lien entre leur passé trouble et les événements présents. »

Alors à la lecture d’une partie de la présentation de l’éditeur, vous aurez déjà compris que l’humeur générale ne sera pas à la franche rigolade. Si on devait rapprocher ce roman à des auteurs plus connus, on pourrait parler de Simenon comme l’indique justement l’éditeur car l’histoire va être une lente et complexe investigation avec des recherches dans l’entourage des victimes mais aussi dans les archives de l’histoire de la région où les témoins sont de plus en plus rares et dont la mémoire inconsciemment ou sciemment transforme la vérité, occulte certains passages peu glorieux.

Et Soneri avance sûrement mais aussi très lentement  un peu à la manière du commissaire Erlandur d’Indridason. L’enquête fouille du côté des règlements de comptes lors de la libération du pays quand les « les chemises brunes », à partir de 1943 quand les Américains ont débarqué dans le sud de la péninsule, se heurtent à une résistance souvent d’obédience communiste matérialisée par les brigades d’assaut Garibaldi. Comme en France à l’époque, ce sera la purge, les exactions répondant aux crimes commis par les fascistes pendant des années, une période trouble comme en France, la vengeance aveugle, la loi du talion, l’exercice du pouvoir en reprenant parfois les méthodes des tortionnaires  combattus… comme en France, on se venge bien sûr sur les femmes quand on ne peut pas attraper les vrais salauds.

Mais ceci n’est qu’une partie du roman, le vrai héros  est le Pô qui lors d’une monstrueuse crûe montre aux humains leur insignifiance devant les forces de la nature, devant  le non-respect de ses lois. Encore comme Indidrason montrant l’Islande sauvage, Varesi nous offre de beaux passages montrant un fleuve en colère qui relègue à simples comparses, simples observateurs les populations riveraines.

Parallèlement en restant sur le fleuve, on découvre l’univers des bâteliers du Pô, un monde en voie de disparition où certains tentent d’éviter la faillite, la disparition d’un monde devenu obsolète au 21ème siècle par de sombres magouilles.

Un roman qui touchera tous les amateurs de polars qui pensent que l’humain dans sa complexité, sa diversité, sa banalité, sa grandeur et sa bassesse est la plus belle source d’inspiration d’une histoire.

Longue vie aux éditions Agullo.

Wollanup.

DODGERS de Bill Beverly /Seuil policiers.

A nouveau un premier roman qui certainement accrochera beaucoup de lecteurs amateurs de polars ricains et qui en décevra sûrement beaucoup d’autres par le côté particulièrement classique de l’intrigue. L’auteur, Bill Beverly enseigne la littérature américaine à la Trinity Washington University et a bien assimilé les canons du roman américain.

« East, quinze ans, est chef des guetteurs devant la taule, une maison où l’on vend et consomme de la dope, dans un ghetto de Los Angeles.

On ne saura jamais pourquoi ni comment, car la petite bande n’a rien vu venir, mais un jour les flics débarquent.

La taule est fermée, East doit se racheter.

En allant dans le Wisconsin éliminer un juge, témoin compromettant. Accompagné de son frère Ty, douze ans et complètement fêlé, d’un pseudo-étudiant et d’un gros plutôt futé. Sans armes, avec de faux papiers et quelques dollars en poche.

À bord du monospace bleu pouilleux qui quitte le soleil californien pour le froid des Grands Lacs, l’ambiance est de plus en plus crispée. Et, à l’arrivée, rien ne se passera comme prévu. »

Dès les premières pages, lors d’un premier chapitre particulièrement explosif et brillamment inducteur, on entre dans un monde pas très loin du Richard Price de « Clockers » ou de « the wire » avec cette scène de la vie de ces guetteurs de « crack houses » à L.A. Mais ce n’est que le début et l’aspect polar urbain disparaît très vite pour faire place à un « road trip » particulièrement rural où ces ados qui n’ont jamais quitté leur ghetto black californien vont de surprise en surprise en traversant des états de plus en plus froids, dépaysants et franchement blancs, les faisant paraître pour des incongruités dans le paysage.

De nombreux passages beaucoup plus lents pourront déstabiliser certains lecteurs surpris par cette avancée dans le récit où le quotidien des gangs passe au second plan malgré les conflits entre les membres de cette équipée par rapport aux états d’âme du personnage principal East.

« Dodgers », malgré des passages violents particulièrement aboutis, n’est pas à proprement parler un polar mais plutôt un roman sur le passage à l’âge adulte, sur les choix que vont effectuer les quatre mômes face à l’adversité. Je reconnais qu’aucun personnage ne m’a véritablement conquis et même si j’ai bien aimé East, il n’a pas réussi à m’émouvoir suffisamment pour créer en moi une réelle empathie rendant le roman vraiment passionnant.

Alors, beaucoup y trouveront certainement leur compte, seront épatés par cette histoire mais cette recherche de rédemption si présente dans la littérature ricaine, j’en ai un peu ma claque et je pense qu’il m’en faut un peu plus que ce que Bill Beverly nous propose dans ce premier roman, encourageant pour la suite, pour le faire véritablement sortir du lot. « Dodgers » est donc une petite déception due à un scénario bien trop classique, trop américain.

Convenu.

Wollanup.

Un avis beaucoup plus enthousiaste de notre ami Claude dont la passion gangsta rap est souvent méconnue.

http://www.action-suspense.com/2016/05/bill-beverly-dodgers-ed-seuil-2016.html

MON AMÉRIQUE À MOI / Claire Duvivier (éditions Asphalte).

Claire Duvivier est l’une des deux fondatrices avec Estelle Durand de la maison d’édition Asphalte dont l’esprit créatif se tourne vers la littérature urbaine, la contre-culture et les bouquins qui font voyager. Leur catalogue de grande qualité porte énormément l’empreinte de l’Amérique mais celle qui parle plutôt espagnol et portugais, ce qui nous permet d’élargir le questionnaire à l’ensemble du continent.

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Je ne me souviens pas… c’est que c’est solidement ancré dans mon inconscient ! En tout cas, cette attirance se limitait pendant mon adolescence à l’Amérique du Nord et plus précisément aux États-Unis, avant de basculer peu à peu du côté de l’Amérique du Sud, comme cela peut se voir dans le catalogue d’Asphalte.

Une image

Cette photographie de Philip-Lorca diCorcia (qui n’est pas sans évoquer un célèbre tableau…)

Un événement marquant

Comme pas mal de monde, je dirais le 11 septembre 2001…

Un roman

« Cent ans de solitude » de Garcia Marquez : pour moi c’est vraiment LE great american novel.

Un auteur

Paul Auster : j’ai dévoré tous ses romans ado, et c’est le premier auteur que j’ai lu en anglais.

Un film

« Trois enterrements » : un film de frontière…

Un réalisateur

Orson Welles, sans hésiter. Un autre film de frontière, tiens, La Soif du mal…

Un disque

Highway 61 Revisited.

Un musicien ou un groupe

Je fais mon coming-out : j’aime Bob Dylan, j’adore Bob Dylan, j’écoute Bob Dylan depuis mon adolescence. S’il te plaît meurtrière année 2016, laisse Bob Dylan tranquille.

Un personnage de fiction

Randall Flagg. J’ai toujours préféré les supervilains aux superhéros !

Un personnage historique

Harriet Tubman

Une personnalité actuelle

David Graeber

Une ville, une région

Je n’ai fait qu’une visite éclair à Buenos Aires, mais elle m’a suffi à nourrir l’obsession que j’ai pour cette ville !

Un souvenir, une anecdote

Une soirée post-marathon de New York à engloutir des travers de bœuf dans une pure gargote (je précise que ce n’est pas moi qui ai couru ledit marathon…)

Le meilleur de l’Amérique

Les contrastes ! Ces grands espaces (grandes plaines, déserts et pampa) qui séparent d’immenses mégapoles (Mexico-New York-Buenos Aires)…

le pire de l’Amérique

Réponse potache : les Starbucks et les Oreo.

Un vœu, une envie, une phrase.

Mon vœu, c’est qu’on commence à voir l’Amérique comme un continent, pas comme un pays 😉

Réalisé par mail en mai 2016.Sincères remerciements.

LES MARAUDEURS de Tom Cooper /Albin Michel.

traduction: Pierre Demarty.

« À Jeanette, en Louisiane, on survit tant bien que mal grâce à la pêche, de génération en génération, mais depuis le passage de l’ouragan Katrina rien n’est plus pareil. Et quand la marée noire vient polluer les côtes, les habitants sont de nouveau confrontés au pire. »

On en parle beaucoup de ce bouquin dans les réseaux sociaux et je pense qu’on n’a pas fini d’en causer tant ce roman va plaire à un très large public arrivé là parfois par erreur. La Louisiane, des rednecks cajuns pur jus, le bayou, des arnaques minables… et certains, et bien à tort, vont rapprocher « les maraudeurs » de James Lee Burke. Quand bien même l’environnement, certains thèmes ou personnages pourraient effectivement faire penser un peu à « la nuit la plus longue » où Burke décrit le drame de Katrina au détriment finalement d’une intrigue solide ou à « vers une aube radieuse » où il raconte la difficile condition ouvrière mais dans les années 70, on est par ailleurs très loin des aventures de Robicheaux et Purcel contre les têtes d’huile de la mafia de la Nouvelle Orleans ou les grands propriétaires louisianais.

Au mieux, l’aspect polar du roman pourrait s’apparenter à certains passages de « la trilogie du bayou de Woodrell », à la verve et au talent d’Elmore Leonard mais « les maraudeurs » n’est pas un polar, pas un roman noir mais avant tout un ravagé et ravageur roman sociétal sur une communauté rendue misérable par la marée noire causée par l’explosion de “Deepwater horizon” la plate-forme pétrolière de BP dans le golfe du Mexique en 2010, prouvant ainsi que dans cette partie du globe Haïti n’est pas la seule terre maudite, abandonnée des dieux.

Les maraudeurs” est un formidable roman décrivant la vie sociale et l’économie dans la baie de Barataria après la marée noire quand les crevettes ne sont plus comme avant en nombre comme en qualité faisant la ruine des pêcheurs de la ville imaginaire de Jeanette dont toute la vie repose sur cette pêche depuis toujours. Mais Tom Cooper fait passer cette terrible épreuve, cette belle enculade d’une population par le gouvernement fédéral et le trust international avec beaucoup d’humour, de tendresse, de passion, de poésie, de rage et de compassion. Chacun pourra y trouver un peu ce qu’il aime lire, beaucoup de ce qui fait vibrer et pas de manière escamotée. Les amateurs d’analyses sociologiques locales s’y plairont, les fans de littérature du Deep South se délecteront, les cinglés de white trash vont bien se marrer, les plus sensibles seront certainement émus aussi.Difficile de classer ce roman et d’ailleurs quelle utilité tant la qualité explose à chaque page.

Epoustouflant premier roman choral selon le “héros” du chapitre, nous oscillerons vers la connerie et la méchanceté avec les frères Toup, la bouffonnerie avec les deux losers maginifiques Hanson et Cosgrove, l’amertume avec Grimes qui fait la pute pour BP, le malheur et la détresse avec Wes Trench et son père… Et puis,et puis Lindquist, formidable personnage, touchant dans sa folie, Don Quichotte moderne, le cerveau cramé par les medocs qu’il s’enfile, pêcheur de crevettes au bord du gouffre et obsédé depuis l’enfance par le trésor du pirate Laffite qu’il recherche dans le bayou de la Barataria qui est aussi, par ailleurs le nom d’une île de fiction dans l’oeuvre de Cervantes. Lindquist: le bras articulé qu’on lui a volé, son détecteur de métaux, ses blagues minables, son obsession du trésor pour lui permettre de quitter la région, ses regrets, son empathie.

Tous rêvent d’une autre destinée dans une autre vie, tous veulent partir mais dans une formidable coda , certains verront que les liens du sang et de la terre qui vous a accueillis et bercés sont les plus précieux.

Un somptueuse harmonie de rires, d’émotion, de tristesse et de sagesse.

Wollanup.

PS: en projet d’adaptation par l’équipe de “Breaking Bad”.

 

 

 

 

SOMBRE VALLÉE de Thomas Willmann/Belfond

Traduction : Pierre Deshusses.

Avec « Sombre vallée » paru en 2010 en Allemagne Thomas Willmann journaliste culturel, spécialisé en musicologie signait son premier et seul roman à ce jour. L’histoire a été adaptée au cinéma en 2014 par Andreas Prochaska mais le film n’est jamais sorti en France malgré une bonne moisson de Lola d’or récompensant les meilleurs films allemands. Je ne l’ai pas vu, donc je me garderai bien d’émettre un avis. En revanche, je ne pourrai taire mon amour pour ce roman époustouflant de classe. Si, déjà malheureux, vous aviez loupé « un ciel rouge le matin » de Paul Lynch, il y a deux, trois ans, ne ratez pas ce roman, assez similaire dans le style et dans la puissance dégagée par l’intrigue.

Si Nyctalopes ne vous déçoit pas trop souvent, si vous m’ accordez une quelconque confiance, foncez l’acheter lors de sa sortie le 4 afin de le savourer le lendemain, férié.

Ne lisez pas, non plus, la quatrième de couverture, contentez-vous de ce petit extrait:

« Quand l’étranger est arrivé sur sa mule un soir, les villageois se sont interrogés. Greider est-il vraiment peintre, comme il le prétend ? Ou est-il guidé par de plus sombres desseins ?
Et puis un mort, un fils du clan Brenner, les fermiers qui règnent en maîtres sur la communauté. Et bientôt la mort d’un autre fils. Et d’autres encore… »

« Sombre vallée », c’est tout d’abord un décor montagneux des Alpes allemandes du XIXème magnifiquement décrit par une plume talentueuse et très évocatrice et vous entraînant dès les premières pages vers une histoire qu’on imagine très rapidement noire tant le peu d’empressement des habitants de la haute vallée, discrète pour mieux cacher ses richesses et sûrement son horreur, est visible. Le premier tiers du roman est assez lent, on assiste à l’installation de Greider, le peintre, dans cette communauté qui lui est assez hostile surtout le clan Brenner qui semble commander dans le village. Cette première partie est très paisible, on découvre le décor, on est un peu dans le tableau « Le voyageur contemplant une mer de nuages » de Caspar David Friedrich.

Mais très rapidement, si vous suivez bien, vous allez découvrir des détails: une peinture dans une grange, un discours d’un notable extrêmement surprenant et choquant… quelques détails qui interpellent le lecteur qui ne sait rien alors de la quête de Greider le jeune étranger arrivé là avec sa mule et donc là, on est plus dans la veine du chef d’oeuvre de Peter Greenaway « meurtre dans un jardin anglais » où un artiste, par son travail de représentation et d’observation fine découvre les anomalies, les incohérences, les non-dits d’un environnement humain d’apparence si lisse et inoffensif malgré sa rudesse. Et même si les œuvres diffèrent dans les époques comme les supports, elles sont toutes animées du même immense talent de suggestion, du même sens divin du détail.

Et puis soudain, on voyage à travers l’Amérique à bord d’une diligence en compagnie d’un garçon de treize ans et de sa mère. Au gré des étapes, de relais en relais, des rencontres plaisantes et d’autres moins et une remarquable avec Holden, un juge qui voyage un temps en leur compagnie et initie l’enfant au tir à la carabine Winchester  avant de vivre en leur compagnie une tragédie. Par ce personnage du juge, bel hommage au Cormac McCarthy de « Méridien de sang » Thomas Willmann dépeint l’ambigüité dans la personnalité du jeune juge Holden, personnage affable, charmeur mais chez qui se cache une sourde violence qu’il a parfois du mal à dissimuler.

C’est ici que sont dévoilées les premières clés de l’énigme avant un retour empli de frustration pour les Alpes où, pour la première fois de l’histoire, va résonner le glas, lançant ce que l’on pourrait appeler un « western bretzel » mais sans une once mépris de ma part, juste une image pour mieux situer cette partie proche de l’univers de Sergio Leone.

Il y aura d’autres flash-backs situés vingt plus tôt où seront racontées la mégalomanie, la barbarie, l’asservissement, le sacrifice, le meurtre et qui expliqueront la présence, tout sauf fortuite, de Greider et annonceront deux cents pages ahurissantes, une tourmente de violence physique et morale, parfois modérée par des touches d’humanité, de tendresse, d’amour et qui guideront le lecteur vers  l’inévitable règlement de compte final génial et terrible à nouveau servi par un style magnifique.

Intelligemment violent et violemment intelligent.

Wollanup.

PS: Un immense merci à la fée Diane des éditions Belfond pour ce beau cadeau.

LA OU NAISSENT LES OMBRES de Colin Winnette/Denoël

Traduction:Sarah Vermande.

Colin Winnette est un auteur texan qui a reçu de nombreux prix aux USA pour ses romans et nouvelles et c’est lui que les éditions Denoël ont choisi pour inaugurer cette nouvelle collection Effroi « des romans où le plaisir de lecture nait de la fascination que l’on éprouve souvent pour l’étrange, le plaisir de se faire peur et la violence magistrale des hommes et de la nature ». Si vous adhérez à ce message, si vous aimez ce genre de littérature, sûr que ce terrible roman ne vous décevra pas

« Brooke et Sugar se disent frères et sont chasseurs de primes. Partout où ils passent, ils sèment effroi et désolation. Contraints de quitter la ville après une tuerie particulièrement violente, ils se réfugient dans les bois. Un matin, à leur réveil, ils trouvent à leurs côtés un mystérieux garçon amnésique. Ils l’appellent Bird et en font leur mascotte. Lors d’une expédition punitive dans un village, les deux frères sont capturés par la police locale et mis en prison. Brooke parvient à s’enfuir, mais Sugar, sorte de bête humaine, sale et effrayante, reste derrière les barreaux.La police ne va pas tarder à se rendre compte que le prisonnier n’est pas tout à fait ce qu’il semble être. »

Quittez ce que vous connaissez ou aimez du western, celui-ci est vraiment autre. En fait l’ Ouest américain est juste une toile de fond avec des villes fantômes, des saloons glauques, des déserts où on crève, des forêts où on se cache, des grottes où on se livre aux pire abominations. Point de références géographiques ou historiques, l’Amérique nue et sale où la lie de la société tente de s’enrichir pour certains, de vivre pour d’autres et tout simplement de survivre pour la grande majorité et là tous les moyens sont bons surtout les plus expéditifs et les plus définitifs.

Brooke et Sugar sont frères, semblent l’être, et vous verrez, c’est bien plus compliqué, l’ambiguïté naît dès les premières pages et le doute devient de plus en plus présent, oppressant, dérangeant si vous adhérez d’emblée et vous immergez, vous noyez dans cette fange où le pire de l’humanité s’étale comme les flaques de sang des victimes, la bile des torturés. En leur macabre compagnie, nous découvrons des personnages outranciers, des bêtes, des tordus, des animaux…Leur périple fait parfois penser au roman de Patrick Dewitte « les frères Sisters » mais sans l’humour. Si certains personnages, certaines situations ou décors rappellent les frères Coen de True Grit, l’humanité, ici, est bien peu visible.

Le roman est un déchaînement de violence de la plus vile espèce, misérable avec des couteaux comme seule arme parce c’est une existence dans le plus grand dénuement où on est obligé de fuir dans les bois en courant, sans monture … le malheur et la misère collés à la peau comme la crasse qui les couvre tous, les uniformisant pour mieux masquer leurs multiples tares. Et malgré cette vision infernale, du pire peut naître la beauté, la grandeur d’âme en la personne de Martha, divine anomalie de cet effroyable cloaque.

Je ne saurais dire si j’ai aimé ce roman…Certain par contre d’avoir été parfois envoûté par la beauté du texte, souvent surpris par la macabre poésie de l’horreur et choqué, remué par les outrances et outrages.

Gothique et rude.

Wollanup.

 

L’ ENFANT DANS LA TAMISE de Richard Hoskins/Belfond

« Le 21 septembre 2001, le torse d’un jeune garçon noir est retrouvé dans la Tamise. Certaines mutilations sur son corps donnent à penser qu’il pourrait s’agir d’un crime rituel.

Scotland Yard décide de faire appel à Richard Hoskins, professeur de théologie à l’université de Bath. Spécialiste des religions tribales d’Afrique, Richard a longtemps vécu au Congo avec son épouse Sue. Mais, alors que tous deux pensaient s’y établir définitivement, une tragédie avait précipité leur retour. »

Avant tout, attention ce livre est un document écrit par Richard Hoskins et non un roman et décrit l’enquête de la police anglaise comme la quête de vérité de Richard Hoskins, spécialiste des religions et lui-même profondément marqué par sa propre expérience dans l’ex Congo belge où lui et sa femme connaîtront un drame familial terrible raconté dans le livre.

Alors, on a toujours un peu peur de l’inconnu, de ce que l’on ne connait pas et à la lumière de ce que j’ai appris sur le Congo comme le Nigéria, il est certain que je n’y mettrai jamais les pieds tant la lecture de ce document est éprouvante et souvent synonyme de cauchemars que je n’aurais jamais imaginés. On entend souvent que l’Afrique est en train de crever dans l’indifférence générale des occidentaux et malheureusement c’est une triste réalité, complexe, contée par un auteur pourtant amoureux de ces régions où il était parti en coopération avec sa femme en 1986.

Ce témoignage de Hoskins sur dix ans d’une enquête qui à l’époque, dix jours après le 11 septembre de sinistre mémoire, avait choqué l’Angleterre stupéfaite que des pratiques liées à la sorcellerie puissent se dérouler sur son sol au XXIème siècle, est parfois particulièrement éprouvant. L’excellent « Lagos lady » parlait de meurtres rituels de façon explosive tout en mettant en évidence la condition de la femme, celui-ci montre l’enfer que peuvent vivre les enfants sous couvert de remédier à des maux parce que si le livre suit l’affaire proprement dite, on a le droit aussi au témoignage sur d’autres sévices et meurtres commis sur des enfants pour les « guérir ». Avec un vrai talent didactique, sans alourdir son propos et le suspense l’auteur nous explique ce coin d’Afrique, les maux qui le rongent, les meurtres rituels, les sacrifices humains et la survivance du cannibalisme et c’est un vrai choc.

« L’enfant dans la Tamise » se lit comme un thriller intelligent avec ce flot de renseignements, d’informations sur les rituels, les croyances, les comportements déviants non condamnés de gens ayant souvent pignon sur rue comme sur les superstitions obscures issues des centaines de religions qui fleurissent avec leur multitude de divinités. Le tableau dressé de la république démocratique du Congo comme du Nigéria fait frémir d’effroi.

Malgré quelque faiblesses lors de passages racontant des épisodes de la vie de la famille Hoskins en Angleterre, « l’enfant dans la Tamise » s’avère être un ouvrage très dur mais réellement stupéfiant par la somme et la teneur des connaissances apportées sur les meurtres rituels et les sacrifices humains pratiqués encore de nos jours par des Eglises revivalistes qui détournent des croyances religieuses africaines en abusant de la crédulité des plus démunis.

Wollanup.

 

Une chronique très complète par Sandrine de Tête de Lecture.

 

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