Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 76 of 80)

LES INVISIBLES de Hugh Sheehy/Terres d’Amérique

Comme la collection fête ces temps-ci ces vingt bougies, il me semble judicieux de souligner, amitié et respect mis à part, toute la richesse de la littérature nord-américaine que nous apporte depuis de longues années Francis Geffard, par le biais de l’indispensable collection « Terres d’Amérique ». Alors, il paraît que le libraire a parfois du mal à placer sur ses étals ces romans hésitant entre littérature noire ou blanche…mais toujours de grande qualité littéraire. Personnellement, foudroyé par « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin en 2005 je reste maintenant à l’affût des sorties.

Francis Geffard, aime, respecte, admire vraiment « ses » auteurs, vous n’avez qu’à l’observer en salon à « Etonnants Voyageurs » ou tous les deux ans à Vincennes pour son salon « América » pour comprendre. Désireux de montrer l’auteur à la genèse de son œuvre, dans ses premiers efforts créatifs Francis Geffard publie les recueils de nouvelles de ces auteurs naissants. Alors, je sais bien que le lectorat français n’est pas très friand de ce type de littérature. Et pourtant, les nouvelles nous montrent un auteur, dans ses premiers travaux, ses premières copies puisqu’aux USA, la plupart des écrivains ont commencé dans des ateliers d’écriture ou dans des formations dispensées par les universités. Le lecteur attentif pourra parfois deviner la future ligne du premier roman qu’écrira l’élève d’après ses premières copies parfois déjà talentueuses, parfois très scolaires, engoncées mais toujours le fruit d’un travail acharné. On a pu ainsi connaître le bonheur par exemple de lire les nouvelles de Craig Davidson ou de Boyden avant de dévorer leurs romans ces temps derniers. L’année dernière nous sont arrivées les nouvelles de Poissant, créant une furieuse envie de lire son premier roman.

Tout cela peut bien sûr être considéré, et à juste titre, comme du cirage de pompes mais c’est aussi une reconnaissance pour un éditeur qui ne considère pas les bloggeurs comme des gens qui pondent quelques lignes pour pouvoir lire des nouveautés gratuitement et avant les autres. Un seigneur! Alors le gag serait de dire maintenant que ce recueil est une daube mais, hélas, on repassera pour l’humour, « les invisibles « ,c’est du tout bon.

Déjà récompensé par le Flannery O’ Connor Award ce livre se compose de 11 nouvelles qui ont déjà publiées dans des magazines aux USA et regroupées sous le titre « les invisibles ».

« Une institutrice est séquestrée par deux marginaux dans le sous-sol de son école, avec l’un de ses élèves. Une adolescente de dix-sept ans en vient à envier ses meilleurs amis, certainement victimes d’un tueur en série. Un jeune homme retourne dans sa ville natale pour apprendre que son amour de jeunesse a été sauvagement assassinée… »

Alors ces nouvelles sont dans l’ensemble très réussies même si une ou deux me paraissent moins enlevées, moins addictives que la plupart dès les premières lignes. Elles donnent toutes, par contre, une vision très blafarde d’une Amérique épuisée,au bout du rouleau et des espérances d’un « american dream », pur fantasme, et où chacun finalement se débrouille  seul pour régler ses malheurs. L’angoisse, l’horreur sont présentes parfois mais ce qui les caractérise toutes, c’est ce sentiment d’inéluctable, d’inévitable, d’implacable, d’insurmontable du malheur qui frappe les personnages de ces nouvelles victimes de faits divers très banals, ordinaires pour le quidam qui les lit dans son journal mais fortement chargées d’émotion, de malheur, d’affliction,de misère pour ceux qui les vivent.

« Les invisibles » parle de ces gens qui souffrent de la disparition d’êtres chers ou de leur absence quand on a le plus besoin d’eux, quand on a besoin d’une béquille pour encaisser les coups du sort ou les coups bas de la société. Il est certain que ces nouvelles ne sont pas roboratives mais écrites avec une très belle plume, qui saura séduire le lecteur à la recherche d’un  ton nouveau, hautement pessimiste où règnent la résignation des victimes et l’égoïsme volontaire ou inconscient des gens qui devraient nous entourer, nous aider et qui ne le font pas, qui n’y pensent pas ou fuient .Qu’importe la famille, les amis, les proches, les voisins, les collègues, au bout du compte on est seul face à l’infortune et au drame.

Brillamment fataliste.

Wollanup.

 

DEDANS CE SONT DES LOUPS de Stéphane Jolibert/Le Masque.

« Quelque part au Grand Nord, dans un paysage de glace et de neige, une bourgade survit autour de l’activité du Terminus : hôtel, bar et bordel. Nul ne sait à qui appartiennent les lieux, mais ici se réfugie la lie de l’humanité et ici s’épanouissent les plus bas instincts. Dans ce milieu hostile, Nats fait son boulot avec application, jusqu’au jour où débarque un homme au visage familier, et avec lui, une flopée de mauvais souvenirs. Dès lors, tandis que la neige efface le moindre relief du paysage. Tandis que la beauté de Sarah chamboule son quotidien. Tandis que le vieux Tom lui raconte le temps où les loups tenaient les chiens à distance. L’esprit de vengeance tenaille Nats, impérieux, dévorant. »

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est avant tout un premier roman, le premier roman de Stéphane Jolibert qui a visiblement reçu un don pour l’écriture à la naissance.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est aussi un titre à plusieurs interprétations. Des loups comme la lie de la société qui fréquente cet endroit malfaisant qu’est le Terminus, dernier havre de « civilisation » avant le règne de la nature, quelques hectomètres plus vers le Nord. Des loups aussi comme l’animal noble par opposition au chien, la meute qui protège des agressions, le clan qui encadre, défend, une communion sauvage pour combattre l’adversité créée par la nature ou par les hommes.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS » est un roman français et qui n’aura donc pas le même écho que des romans ricains du même genre qui nous arrivent par wagons actuellement et qu’on veut nous faire passer pour des chefs d’œuvre, qu’ils sont parfois mais qui dans leur grande majorité sont des séries B, efficaces, qui nous offrent, ma foi, exactement le contenu de violence, de drogue, de destins brisés que nous recherchons au milieu d’ horreurs souvent très raffinées mais qui ne sont bien souvent que des séries B vite lues et appréciées mais aussi bien souvent vite oubliées. Je ne citerai pas le nom, bien sûr, mais je serais bien incapable de résumer l’un d’entre eux, lu, il y a quelques semaines.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS » est un roman français qui est un bel hommage à la littérature américaine avec un thème chéri des auteurs d’outre-Atlantique, la vengeance qui guide l’histoire, une vengeance qui se matérialisera, on le sait très vite, par un affrontement final comme dans le western qu’est vraiment ce roman avec le Terminus dans le rôle du saloon.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est aussi une galerie de personnages inoubliables qu’ils soient bons ou de vraies saloperies ou tout simplement très ambigus dans leur comportement comme dans leurs pensées. Je ne veux pas vous gâcher le plaisir que vous aurez à les découvrir dans des pages où la psychologie des êtres est finement montrée, offerte, après à chacun de se faire un avis. Ne ratez néanmoins pas Twigs la levrette, personnage grotesque, abruti, exécuteur des basses œuvres du Terminus, à la sexualité très particulière et que l’addiction à l’alcool rend bien souvent plus con qu’il n’est déjà et qui procure de nombreux sourires délivrant de brefs moments de détente dans un roman qui vous prend bien la tête et parfois aussi les tripes et ceci dès le départ. Un univers de petites frappes minables qui sont venues se planquer là pour fuir la justice pour des crimes commis de l’autre côté de la frontière, des actes minables, ratés qui les obligent à vivre la dure existence de bûcherons et à martyriser les femmes pour se persuader qu’ils existent encore et pas grave s’ils n’inspirent que le dégoût, ils existent quand ils cognent sur plus faibles qu’eux.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est aussi le grand Nord comme un des derniers cadres où la nature prend encore le dessus sur la civilisation où l’homme redevient un animal comme les autres à la merci des éléments déchaînés. Le roman pourrait se passer au nord de la Scandinavie, plus vraisemblablement au nord du continent américain mais cela n’a aucune importance car c’est juste le cadre glacial, isolé, un no man’s land bestial et infernal qui importe vraiment.

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est aussi de magnifiques pages sur la naissance de deux meutes, une chez les loups et une autre à son image chez les humains…

« DEDANS CE SONT DES LOUPS », c’est « l’homme est un loup pour l’homme », c’est bien sûr « entre chiens et loups » , un ravivement de nos terreurs enfantines les plus enfouies mais avant tout un très beau roman.

Wollanup.

 

UN SALE HIVER de Sam Millar / Seuil policiers

Traduction : Patrick Raynal.

 

« Il neige dru sur Belfast lorsque, tôt le matin, Karl Kane, allant chercher le lait devant sa porte, y trouve aussi une main sectionnée. La deuxième à se matérialiser dans la ville en quelques semaines. Que signifient ces macabres cartes de visite ? Attiré par la récompense substantielle qu’offre un homme d’affaires inquiet pour la réputation de la ville, Kane enquête. Un caïd local, brute impitoyable qui contrôle la drogue et la prostitution, retient son attention. De bars crapoteux, où des clients à la sexualité incertaine n’hésitent pas à sortir leur couteau, en bordels lamentables, Kane aborde une nouvelle descente en enfer. »

Troisième aventure de Karl Kane et moi qui n’étais pas très chaud sur la série jusqu’à maintenant, je dois bien reconnaître que Sam Millar a trouvé la bonne vitesse de croisière avec ce nouvel opus. Terminés les côtés très glauques même si cela reste très très chaud, mises entre parenthèses les nouvelles des hémorroïdes du héros, de l’action et de l’humour, beaucoup d’humour dans les dialogues et un héros tout simplement humain, le genre de type qu’on aimerait avoir comme pote.

Dans « Un sale hiver », on se sent aussi beaucoup plus en Irlande que d’habitude à moins que je me fasse des idées. Toujours est-il que Karl Kane pourrait devenir un ami irlandais très fréquentable un peu comme Jack Taylor de Ken Bruen. Petite parenthèse, les éditeurs se foutent des lecteurs au point de nous priver de la dernière aventure de ce suicide sur deux jambes qu’est le sublime Jack Taylor. En France, visiblement, on n’aura pas le droit de lire « Purgatory » sorti en 2013.

« Un sale hiver » c’est de l’action, de l’humour vachard, une enquête bien fichue, ancrée en Ulster, un thème général qui provoque forcément une réflexion chez le lecteur et des remarques bien senties qui ne peuvent que créer une empathie pour l’auteur.

« je souhaite que tous ces crétins de religieux se contentent de disparaître et nous laissent le boulot quotidien de la vie normale. »

« Des politiciens locaux…D’habitude « ennemis mortels » pour les caméras vigilantes et les crétins qui votaient pour eux, ils se tapaient dans le dos comme des cousins perdus de vue depuis longtemps. »

La curaille, les enflures de politiciens, si cela peut vous rassurer, il n’y a donc pas qu’en France qu’ils emmerdent les gens.

Bref, le Sam Millar nouveau est bon.

Wollanup.

 

 

UN SOUFFLE, UNE OMBRE de Christian Carayon/Fleuve noir

Troisième roman de Christian Carayon mais son premier chez Fleuve « Un souffle, une ombre » a déjà été traduit en plusieurs langues avant sa sortie nationale à la mi-avril. Ce roman a tout du thriller : son titre, sa couverture, sa quatrième de couverture et je préfère d’emblée prévenir, ce n’est pas du tout un thriller mais alors pas du tout du moins pas dans les trois quarts de l’histoire.

« Il faisait particulièrement doux ce soir-là. Nous étions en été, un samedi soir, la fête annuelle de la base nautique des Crozes avait battu son plein toute la journée.
Justine avait demandé à ses parents, également présents, de pouvoir passer la nuit avec sa cousine et deux copains de classe sur l’îlot des Bois-Obscurs, au centre du lac. Un camping entre pré-adultes. Une récompense pour le bon travail fourni toute l’année. Promis, ils seraient de retour le lendemain, à 10 heures au plus tard.
Le dimanche matin, les adolescents se font attendre. L’un des parents, de rage, parcourt la distance à la nage. Sur l’îlot il découvre l’étendue du massacre : les corps meurtris, outragés, dénudés. »

Au départ du roman, nous avons donc le massacre de quatre ados partis pour une modeste aventure d’une nuit à quelques dizaines de mètres de leurs parents en pleines agapes estivales entre nantis membres cooptés du centre nautique de cette petite ville au pied du massif Central. Ce genre de début, on l’a déjà lu à de multiples reprises ainsi que la terreur, le traumatisme qu’elle a créé de façon irréversible au héros enfant à l’époque en 1980 et qu’il ressent toujours 25 ans plus tard. Tout cela, c’est du lu et du relu parfois intelligemment, souvent anecdotiquement et de manière si prévisible dans son déroulement mais ici ce n’est juste que le point de départ.

Christian Carayon est historien et son héros l’est aussi, universitaire de surcroît ce qui nous permettra aussi d’entrer ce monde anachronique des enseignants de fac: la hiérarchie des rapports, les jalousies, les guerres intestines, la cooptation, bref toutes les saloperies d’un monde destiné au départ à former des élites du pays, des chercheurs. Ainsi, profitant d’une recherche historique Marc-Edouard en crises professionnelle et sentimentale va retourner vers Valdérieu, vers l’origine de ses phobies, vers le massacre de 1980 qu’il n’a pourtant pas vécu directement mais qui l’a durement affecté durant toute sa vie.

Et là, on assiste à un très beau travail d’ historien pour mener une nouvelle investigation sur la tragédie de Basse-Misère. Le héros va introduire les méthodes du courant historique des Annales afin de tenter de connaître la vérité sur la tuerie. Plutôt que de me fourvoyer dans des explications de novice je préfère la citation d’un des créateurs de ce courant français Lucien Febvre:

« Entre l’action et la pensée, il n’est pas de cloison. Il n’est pas de barrière. Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé du monstre vaincu – et qu’ouvrant les fenêtres toutes grandes, ranimant les lumières et rappelant le bruit, vous réveilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie glacée de la Princesse endormie … »

Carayon, minutieusement va nous proposer l’universalité sur cette affaire: les victimes, leurs joies leurs peines leurs espérances, les rapports qui les liaient, les rumeurs qui les concernaient, leurs familles avec leur vie officielle et puis l’autre avec les histoires de cul, les rapports entre ces familles, les rapports entre ces familles meurtries avec cette micro-société du club nautique de l’élite de la ville, les hiérarchies entre les familles et les autres acteurs de la commune, la vie sociale et économique de la commune, son aura départementale… Une photographie des lieux avant le drame qui sera suivie de la chronique de l’enquête menée à la hâte par des autorités demandant un coupable rapidement avec toutes saloperies qu’on peut dire sur ses soit-disant amis, tout ce qu’on peut imaginer de dégueulasse, l’opprobre sur les personnes interrogées puis relâchées et salies à jamais tout comme leurs familles devenues des damnés,un bel hallali sournois…

Puis, poursuivant son travail de sociologue, Marc-Edouard, va se lancer dans une enquête de nos jours sur les lieux, hantant les territoires maudits, constatant le déclin de la ville et identifiant clairement les meurtres comme un facteur de déclenchement de la débâcle communale.  « Un souffle, une ombre » offre donc une magnifique représentation d’un monde rural en déclin, une représentation où je me retrouve (enfin) parfaitement bien que très éloigné géographiquement, un tableau très crédible basé sur une observation fine, sur la mise en évidence de certains détails, des preuves invisibles au néophyte ou au touriste.

Mais, ce bouquin est avant tout un polar et cette étude d’une communauté semi-rurale n’est qu’une petite partie du plaisir que sa lecture procure. Tout le roman est emballant et malgré une histoire d’amour un peu gangnan et un peu superflue, il est passionnant de bout en bout avec une énorme accélération dans son dernier quart avec un final totalement imprévisible.

Classe!

Wollanup.

 

LAGOS LADY de Leye Adenle / Métailié Noir

Traduction: David Fauquemberg.

Après la déception Nesbo, revoici du plaisir, presqu’à l’égal de celui rencontré avec Bull Mountain, avec ce premier roman (vraiment?) de Leye Adelene « Lagos lady ». L’action de ce roman explosif se situe au Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique, à Lagos ville la plus peuplée du continent et sur Victoria Island, refuge des riches nantis du pays où flottent les effluves des parfums de luxe, au milieu des bouteilles de champagne millésimées, parmi les magouilles les plus crapuleuses des plus pourris du pays et des alentours, l’argent sale, la magie noire.

« Mauvaise idée de sortir seul quand on est blanc et qu’on ne connaît rien ni personne à Lagos ; Guy Collins l’apprend à ses dépens, juste devant le Ronnie’s, où il découvre avec la foule effarée le corps d’une prostituée aux seins coupés. En bon journaliste, il aime les scoops, mais celui-là risque bien de lui coûter cher : la police l’embarque et le boucle dans une cellule surpeuplée, en attendant de statuer sur son sort.

Le sort, c’est Amaka, une splendide Nigériane, ange gardien des filles de la rue, qui, le prenant pour un reporter de la bbc, lui sauve la mise, à condition qu’il enquête sur cette vague d’assassinats. Entraîné dans une sombre histoire de juju, la sorcellerie du cru, notre journaliste à la manque se demande ce qu’il est venu faire dans cette galère, tandis qu’Amaka mène la danse en épatante femme d’action au milieu des notables pervers. »

Pour plusieurs raisons, vous avez ici un roman remarquable, immanquable (je sais encore mais on ne va pas se plaindre non plus) et je serais surpris que les vrais connaisseurs puissent trouver des défauts graves à ce premier roman qui aura sûrement une suite que j’attends déjà fiévreusement.

Offrez-vous donc un voyage au Nigéria sans risques car la lecture de l’histoire pourrait vous ôter toute velléité d’aller visiter le pays, je vous le garantis et même si l’auteur, nigérian,a sûrement noirci le tableau, il subsistera toujours le doute et je n’ai donc personnellement aucune envie d’avoir la moindre relation avec la police locale. Pour le profane sur cette région du globe, les péripéties de « Lagos lady » donnent une image du fonctionnement de cette région à dominante catholique dans un pays où les chrétiens au sud et les musulmans au nord sont en nombre à peu près égal. Guy Collins découvre ainsi avec effarement ce monde très éloigné de son microcosme londonien à la manière du héros du premier roman de William Boyd « un Anglais sous les tropiques ». La comparaison s’arrêtera très rapidement avec la découverte d’un cadavre dans une rue où Guy a décidé de s’encanailler dans un bar et comme il est apprenti-journaliste il ne peut s’empêcher d’aller y jeter un oeil et ce sera le début de ses malheurs et ils seront nombreux et nerveusement  ébranlants. Loin de la carte postale écrite après des recherches sur Internet, Leye Adenle, originaire de la ville et vivant maintenant en Angleterre nous fait découvrir le coeur de la criminalité de Lagos, ses multiples entrées sur un rythme effréné pendant 150 pages initiales furieuses où la lie des crapules de Lagos, les salopards friqués et les pauvres tarés qui se voient grands proposent avec l’aide de flics psychopathes un scénario d’horreur et de violence car « Lagos Lady » est un vrai polar qui secoue gravement et vous laisse parfois stupéfait par tant de cruauté et de barbarie.

« Lagos lady » est aussi un immense plaidoyer pour la femme nigériane considérée comme une poupée dans le meilleur des cas et comme un bien consommable dans la plupart des cas. Par l’enquête menée dans les milieux de la prostitution, l’index est mis sur la misère de la femme de la région et le peu de choix de survie offerts aux filles mal nées. Tout ce réquisitoire trouve son sommet autour de l’énigmatique et magique Amaka, la Lagos Lady. Ce titre français oriente la lecture du roman vers l’aura de la mystérieuse nigériane alors que le titre original faisait plus référence au « very bad trip » de Guy.

Le bonheur de ce roman,c’est aussi le magnifique humour qu’on retrouve tout au long de sa lecture, un humour forcément très noir et heureusement roboratif pour affronter certaines scènes tendues. Les truands dangereux de bas étage rencontrés forment une cour des miracles lamentable mais franchement hilarante tant leurs stratagèmes et leur suffisance souffrent de leur intelligence, disons, médiocre. Vous n’oublierez pas de sitôt les tarés Knock Out, Go Slow, Catch Fire, Hot-Temper…

On peut comparer ce roman au cinéma de Tarantino dans les nombreuses scènes hallucinées qui peuplent ces 48 heures de délire mais ce roman vaut bien plus que cela et on doit aussi le voir comme un bel essai de défense de la femme africaine à la merci de la puissance des hommes.

Halluciné et hallucinant!

Wollanup.

SOLEIL DE NUIT de Jo Nesbo /Série Noire

Chargé de recouvrer les dettes pour le Pêcheur, le trafiquant de drogue le plus puissant d’Oslo, Jon Hansen succombe un jour à la tentation : l’argent proposé par un homme qu’il est chargé de liquider lui permettrait peut-être de payer un traitement expérimental pour sa petite fille, atteinte de leucémie. En vain… 
Trouvant refuge dans un petit village du Finnmark, le comté le plus isolé de Norvège, et alors qu’il est persuadé d’avoir tout perdu, Jon croise la route de Lea (dont le mari violent vient de disparaître en mer) et de son fils de dix ans, l’espiègle Knut… Une rédemption serait-elle possible? 
Mais on ne trahit pas impunément le Pêcheur. Et «rien de pire qu’une balle dont on ne sait pas quand elle va arriver…»

Il me faut l’avouer, Harry Hole me gonfle au point que j’en ai terminé de lire ses enquêtes où trop de malheur et de misère sont accumulés, trop pour que j’y crois… Mais, néanmoins, certaines œuvres de Jo Nesbo, sans me chavirer, m’ont séduit par le passé et la quatrième de couverture de celui-ci déclarait: « …il poursuit avec Soleil de Nuit son hommage aux grands maîtres du roman noir américain qui l’ont inspiré ». Connaissant le talent incontestable de conteur du Norvégien, je ne prenais pas grand risque en m’engageant dans la lecture de cette histoire et de fait, on peut lire « Soleil de nuit » et l’apprécier comme on peut aussi se demander ce qui arrive à Nesbo tout en se félicitant de ne pas avoir à découvrir ce mystérieux romancier ricain à qui il est censé rendre hommage.

Alors, Nesbo sait écrire et dès le début nous crée deux intrigues : les causes de la fuite de Jon, son passé et le mystère entourant la disparition du mari de Léa dont on se doute ( je ne sais pas pourquoi, le climat général de l’histoire ?) que le héros va rapidement tomber amoureux. Il est dommage que les mystères soient si vite éventés et agrémentés de situations et descriptions effroyablement larmoyantes comme dans le dernier faiblard roman de Árni Þórarinsson . Après, c’est une histoire qui tient debout. Les inconditionnels de Jo Nesbo vont adorer forcément, les amateurs de Harry Hole beaucoup moins et ceux qui veulent découvrir le romancier norvégien ne devraient pas commencer par celui-ci.

Pas réellement un polar, ni un roman noir, « Soleil de nuit », avec quelques petits moments d’éclat mais jouant beaucoup trop dans le pathos, lorgne dangereusement vers le mélo. Malgré quelques belles diatribes contre la religion, pas réellement ébloui par ce soleil de nuit bien pâlichon.

Wollanup.

 

BULL MOUNTAIN de Brian Panowich/Actes Sud

Alors, il y a  des périodes où le chroniqueur qui enchaîne les romans commence à sentir des signes de lassitude à lire un peu toujours les mêmes romans, à la mode, dans l’air du temps, tout en se disant que pour un roman « rural » qui tient la route, qu’il soit français ou américain, nombreux racontent les même histoires de péquenauds avec des flingues, de ladrogue, de la violence et semblent empruntés, factices, même s’ils sont habilement écrits pour ressembler aux séries ricaines qui fonctionnent. Bon, cela a aussi l’avantage qu’on apprécie encore plus les romans qui se démarquent, qui restent dans le tissu urbain comme  « la ville des brumes » de Sara Gran, « the whites » de Richard Price, « j’ai été Johnny Thunders » de Carlos Zanon » voire « magic time » de Doug Marlette pour ce qui est des sorties de l’année.

Et puis, il y a l’exception, le roman qui par une alchimie réussie entre péripéties crues et style, entre action et réflexion fait mouche et dans cette catégorie de romans qui vous pètent à la figure, il y a ce magnifique BULL MOUNTAIN, œuvre de Brian Panowitch, pompier de Georgie et auteur d’un premier roman qui, sans être forcément le chef d’œuvre qui fera date, est vraiment un roman immanquable pour tous les vieux cowboys qui adorent les histoires dures, cruelles du Deep South ou des contrées reculées du Midwest ou des Appalaches.

« Chez les Burroughs, on est hors-la-loi de père en fils. Depuis des générations, le clan est perché sur les hauteurs de Bull Mountain, en Géorgie du Nord, d’où il écoule alcool de contrebande, cannabis et méthamphétamine jusque dans six États, sans jamais avoir été inquiété par les autorités. Clayton, le dernier de la lignée, a tourné le dos à sa fratrie, et comme pour mettre le maximum de distance entre lui et les siens, il est devenu shérif du comté. À défaut de faire régner la loi, il maintient un semblant de paix. Jusqu’au jour où débarque Holly, un agent fédéral décidé à démanteler le trafic des montagnards. Clayton se résout alors à remonter là-haut pour proposer un marché à son frère. Il sait qu’il a une chance sur deux de ne pas en redescendre. Ce qu’il ignore, c’est que Holly en a fait une affaire personnelle, et que l’heure des pourparlers est déjà passée. »

« Bull Moutain », c’est avant tout le mythe de Cain et Abel revisité à la sauce Georgie, un état du sud bien délabré si on excepte Atlanta, Coca cola city. Entre tensions actuelles et histoire violente du clan sur trois générations, Panowitch réussit un sans-faute passionnant, un roman franchement addictif de la première à la dernière ligne. La violence peut être parfois assez insoutenable puisque cette famille de tarés les Burroughs, qui pratique le meurtre comme certains la pêche, ne se contente pas de tirer sur ceux qui les gênent mais pratique le massacre d’autrui, le passage à tabac, la mutilation, toute la panoplie du mal… et de la connerie congénitale et ordinaire.

Dès le premier chapitre, vous êtes choqués par ce déballement  de barbarie et cette absence d’humanité et cet état de choc va être vôtre tout au long du roman, présent ou dangereusement latent. Mais, « Bull Mountain » n’est pas uniquement une nouvelle  démonstration de la connerie humaine dans ces régions. L’histoire propose une intrigue fine avec l’apparition d’un flic du FBI qui veut régler ses comptes avec la famille.

Souvent dans ces romans, les femmes ne jouent que les utilités mais ici, comme chez Larry Brown, des destins tragiques sont racontés, des histoires effroyables qui vous remuent tant Panowitch écrit de façon juste, humaine, brillante dans un style riche mais simple un peu comme Steinbeck.

Les médias américains parlent, une fois de plus de Faulkner, mouais, si on veut. Pour ma part un roman puissant, sauvage et humain, une intrusion très réussie de la tragédie grecque dans le polar, une plume très habile, une œuvre que l’on peut placer à côté de l’époustouflante « trilogie du bayou » de Daniel Woodrell , c’est dire la perfection du roman et du talent en train d’éclore rythmé par les guitares de Lynyrd Skynyrd..

Immanquable.

Wollanup.

EXIL de Frédéric Jaccaud/Série noire

EXIL est le quatrième roman du Suisse Frédéric Jaccaud et le troisième à la Série Noire après le terrible « La Nuit » et l’éprouvant « Hecate ». J’ai adoré ces romans tout en comprenant les réticences de certains, tant les histoires contées demandaient au lecteur d’être particulièrement en forme pour prendre dans la tronche et assimiler les propos de l’auteur. Tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent.

«Le héros de ce roman n’a pas de véritable identité : quelques souvenirs d’enfance, des expériences dans l’informatique balbutiante de la Silicon Valley à l’orée des eighties, ensuite des années de galère jusqu’au moment où le temps s’accélère. Chauffeur pour une agence d’escort-girls, il se retrouve une nuit avec un cadavre sur les bras, une mystérieuse carte magnétique en poche, et des tueurs impitoyables à ses trousses.
Si on lui demandait, le héros dirait qu’il n’a fait qu’un pas ou deux de travers. Rien qui ne mérite un tel acharnement. Et pourtant, terré dans l’étrange petite ville de Grey Lake, il attire tous les regards. Désormais, le monde qui l’entoure se redéfinit radicalement par la technologie. À lui de comprendre s’il détient la clé d’un code source paranoïaque ou s’il n’est que le jouet de pouvoirs supérieurs. »

Débutant comme un thriller, Exil s’en démarque très vite dès que le héros en fuite se retrouve coincé dans un triste bled du nord des Etats Unis. Si Jaccaud nous avait emmené précédemment en Slovénie puis dans la région la plus septentrionale de la Norvège, ce coup ci, c’est l’Amérique qui va morfler que ce soit la Silicon Valley balbutiante de la fin des années 70 ou ce coin fictif tout pourri non défini du nord du pays.

« L’Amérique incarne à elle seule le plus vaste des mythes modernes. Le plus vaste et le plus clinquant. Dans sa géographie, dans son histoire tragique, dans ses icônes, dans sa brutalité régénératrice – parce qu’elle s’est abreuvée du sang de l’Antiquité, parce qu’elle s’est élevée sur la sueur d’hommes rejetés par le Vieux Monde. La mythologie nouvelle s’appuie sur le western, les super-héros et la conquête spatiale – transcendée par le culte de l’image et du cinéma. Le plus vaste et le plus fragile parce que l’édifice est constitué de carton-pâte, de plâtre et verrerie. »

Exil est avant tout un roman qui tourne autour de la paranoïa née de notre monde moderne qui nous propose via Internet toutes les informations que nous voulons ou plutôt que les élites veulent que nous assimilions. En intégrant à son histoire la Silicon valley à ses débuts où de jeunes hackers moitié génies, moitié toxicos ont rêvé puis créé une société où la culture, l’information seraient à la portée de tous, Jaccaud fait oeuvre pédagogique tout en montrant l’inquiétude de tous les dirigeants du monde occidental pour cette révolution de la connaissance pour tous. On sait maintenant que tous ces grands rêveurs n’ont pu mener à bien leur vaste entreprise puisque très tôt les élites ont conditionné, modifié, supprimé les messages qui arrivaient au commun des mortels. En fait, ce thème du livre est une sorte de préquel de « la nuit » qui montrait de manière intelligente les dérives de l’information et les dangers non visibles du Net.

Exil brosse aussi un tableau peu ragoutant des Etats Unis. Tout d’abord, la Silicon Valley, où de jeunes junkies, dans leurs garages expérimentaux, tentent de créer un nouveau monde en se cachant des officines étatiques officielles tel que le FBI et d’autres plus anonymes mais au service de personnes et de sociétés puissantes conscientes qu’un danger de démocratisation sauvage de l’information les guette et peut les mener à la perte de leur hégémonie. Puis le trou du cul des States de Grey Lake, avec ses hordes de dégénérés travaillant à la scierie locale et invitant à des pages dignes de Zola.

Progressivement, les certitudes du lecteur se barrent et les infos distillées par l’auteur sont autant de chausse-trappes, identiques aux épreuves vécues par notre héros. Et cela va crescendo jusqu’à un déchaînement final où chacun cherchera et trouvera sa vérité sans réellement savoir si elle est réellement valide. Thriller certainement pas, roman noir intelligent sans aucun doute. Tout au long de l’histoire, on sent la réflexion de l’auteur, ses recherches sur le sujet. Les référents cités Philipp K.Dick, Allen Ginsberg, William Burroughs prouvent s’il en est besoin, le sérieux et la profondeur du travail mais on peut très bien suivre sans rien y connaître à la pensée de ces auteurs.

Il me semble aussi important de dire que connaissant déjà l’auteur, j’ai néanmoins été très surpris par le niveau d’écriture de Frédéric Jaccaud sur ce roman qui est absolument époustouflant. De nombreuses passages sont à couper le souffle tout comme sont magnifiques certains passages parlant de l’enfance du héros.

Thriller, délire paranoïaque, folie furieuse ou version moderne de « l’Utopie » de Thomas More « Le texte se comprend à la fois comme fiction et espace théorique. L’utopie est un terme ambigu qui définit en même temps un lieu incertain et le lieu du bien » telle que la définit l’auteur dans un abécédaire en fin d’ouvrage? Chacun, à l’aune de ses décryptages, trouvera sa vérité sur le roman.

Intelligemment codé, polar original qui se mérite.

Wollanup.

Morceau cité dans le roman et peut-être bien, en y repensant, une clé du code.

Entretien avec Carlos Zanón.Le rock comme moteur de vie.

« Le rock’n’roll comme un langage qui ne se soumet pas, que les adultes ne comprennent pas. Le rock’n’roll comme la fidélité à tes amis quand tu as 14 ans. »

Carlos Zanon est l’auteur du roman noir ROCK de l’année sinon plus« j’ai été Johnny Thunders » .Une petite merveille pour ceux qui aiment cette musique  et qui colle vraiment à l’atmosphère du roman. Attention du vrai rock qui colle vraiment aux basques du héros et sans les clichés actuels et particulièrement pénibles de redondance d’ AC/DC ou Motorhead. Par leur dévouement et par leur connaissance de la langue de Cervantès, Estelle Durand et Claire Duvivier des éditions Asphalte m’ont permis de poser quelques questions à l’auteur qui vit et respire le bon son depuis plus de trente ans.

1) Poète, scénariste, parolier, critique littéraire, vous avez plusieurs cordes à votre arc, qui êtes-vous vraiment Carlos Zanon?

Je ne sais pas. On écrit aussi pour ça, pour savoir qui on est. J’ai toujours été intéressé par tout ce qui pouvait exprimer quelque chose par des mots, que ce soit une chanson, un poème ou un roman.

2) Qu’est-ce qui fait qu’un jour, on décide de passer à l’écriture de romans et surtout du noir?

Je me souviens qu’enfant, je n’aimais pas lire, jusqu’à ce que mon père m’offre Les Trois Mousquetaires de Dumas. Cette lecture m’a donné envie d’écrire des histoires et, par la suite, la sensation que la fiction était le seul endroit où je ne me sentais pas bizarre, solitaire, étranger.

3) Vous êtes né à Barcelone et y vivez mais je n’ai pas senti réellement de l’empathie pour la ville, on est loin des lumières du camp Nou de la capitale méditerranéenne; pourquoi une ville de Barcelone anonyme, à la limite, très négative?

Je suis né dans un quartier de la banlieue de Barcelone. Barcelone m’a toujours semblé étrangère. Elle et moi, nous nous supportons. C’est plus que suffisant. Ma ville, ce sont les gens que j’aime, mes livres, mes disques, ma famille.

4) Quand on est originaire de Barcelone se sent-on catalan, espagnol, les deux ou on s’en fout?
Cela na pas beaucoup d’importance, Je suis catalan, de parents catalans et de grands-parents espagnols. Étant de Barcelone j’ai une identité linguistique, personnelle, nationale différente de si j’étais né à Bilbao ou à Gérone, mais ça n’a pas beaucoup de signification pour moi. Je suis de gauche. Et ça, c’est un camp, une patrie d’une certaine manière.

5) Je trouve la couverture française du roman absolument magnifique, résume-t-elle bien l’esprit du roman pour vous avec ce qui semble être le côté obscur du rock ?

Les couvertures d’Asphalte sont toujours les meilleures de toutes celles que j’ai eue pour mes romans dans les différents pays où ils ont été publiés. Je l’aime bien, cette solitude de l’artiste, du guitariste qui cherche intuitivement la beauté, l’arrogance de la vie intense, sans penser au jour suivant. Et en plus il est seul – le héros contre l’abime. 


 
6) Pourquoi ce titre avec Johnny Thunders? N’aurait-ton pas pu imaginer Sid Vicious, Kurt Cobain? Qu’est-ce qui vous séduisait, séduit dans le personnage de Johnny Thunders?

Il y a de nombreuses raisons à ça. Déjà, je vénère Thunders. Il était comme un ange déchu, victime et coupable. Tout le rêve, toute la merde idéalisée de la rock’n’roll way of life. Je l’ai choisi parce qu’il n’a jamais été aussi populaire et iconique que Vicious ou Cobain.  Ils portent le cliché en eux. Je voulais quelque chose qui fasse plus sincère, plus mélomane, plus chambre d’ado. Une dernière raison : l’anecdote que je raconte dans le premier chapitre du roman, qui met en scène Johnny Thunders. Elle est vraie. En plus, on dirait un nom de personnage inventé, non ? Thunders !

7) Venons-en aux titres des chapitres. Il y en a vraiment des savoureux pour l’amateur de rock comme « Ed is dead » et je voudrais savoir si le fantastique incipit de votre roman titré « start » est une référence au morceau du groupe the Jam et son message « And what you give is what you get? »?

La musique m’a sauvé la vie, à l’adolescence. Ce livre est un hommage viscéral à la musique non comme bande sonore mais comme quelque chose d’organique. Coeur, tête, tripes. Le rock’n’roll comme un langage qui ne se soumet pas, que les adultes ne comprennent pas. Le rock’n’roll comme la fidélité à tes amis quand tu as 14 ans. « Ed is dead », c’est les Pixies mais aussi David Lynch. « Start » est une référence aux Jam, un de mes groupes préférés. Le chapitre en soi n’en est pas un mais en fait si, une manière arrogante et pop de dire : je suis là, je me lève et tu vas écouter mon histoire, que tu le veuilles ou non.

8) Depuis la lecture de « High Fidelity » de Nick Hornby dans un style plus léger, je ne m’étais jamais trouvé autant au paradis des passionnés de rock et tant de sincérité, d’amour pour des chansons, pour des groupes incitent à penser qu’à travers l’histoire de Francis, on lit votre propre parcours musical, trente ans de votre histoire avec le rock, non?

Si, bien sûr. Le protagoniste va de l’avant dans la vie face à la perspective de revenir et de trouver le désir, la possibilité de redécouvrir de nouvelles chansons. La trajectoire de Francis est la mienne. Je ne pouvais pas mentir. Écrire pour moi est un acte sacré de sincérité et je pense qu’il devrait l’être pour la plupart des livres. 

9) Certaines scènes ayant trait avec le monde du rock ou de la nuit sonnent authentiques et incitent à penser qu’il y a beaucoup de vécu dans ce roman, quelle est la part du Carlos Zanon « rocker » dans ce roman?

Très grande. Mon livre est autobiographique, pas tant dans les anecdotes relatées que dans sa quintessence, les lieux, les nuits, les sensations. Vivre est un sport à risques. Il faut y aller, en revenir et l’expliquer.

10) Comment définiriez-vous exactement Francis? Est-il l’interprète parfait pour le morceau « Born to lose », un type à qui la chance n’a jamais souri ?

Francis est un personnage charismatique qui joue ses cartes. Un survivant. Il sait qui il est et il essaie d’obtenir ce qu’il veut. Il est faible et fort à la fois. Nous avons tous rencontré des gens qui créent des désastres autour d’eux, mais que tout le monde veut quand même fréquenter, aimer, détester.

11) Poète, parolier et auteur, quel est pour vous le meilleur moyen de faire passer votre message, l’émetteur le plus puissant ?

La fiction. Tu peux parvenir à la vérité en racontant des mensonges.

12) Sex, drugs and rockn’roll », est-ce le message d’une génération ou le cri de ralliement de personnes dans le milieu du rock qui n’ont pas su, voulu grandir, préférant une vie fantasmée à la réalité?

La distraction. Le renoncement à la santé, au travail, à la sécurité. Quelle est la réalité ? Travailler dans un bureau et devenir riche ? L’amour éternel ? Faire du sport et ne jamais mourir ? Être docile pour que les puissants prennent soin de toi ? Je n’ai pas de réponse mais je sais que quand je mourrai, je voudrais avoir beaucoup aimé, m’être beaucoup amusé et n’avoir fait de mal à personne.

13) Un roman noir,un auteur à lire?

David Peace, 1974.

14) Un album, un artiste?

Bon Iver: For Emma

Wollanup et surtout Carlos Zanon,Claire Duvivier et Estelle Durand.

 

THE WHITES de Richard Price aux Presses de la cité.

Richard Price est un seigneur, un des derniers grands romanciers de Noir urbain se distinguant par une grande empathie pour ses personnages. Produisant beaucoup moins que Pelecanos, il ne connait pas cet essoufflement que l’on sent avec les années chez ce dernier. Richard Price, c’est aussi le scénariste de « la couleur de l’argent » de Scorcese et quelques épisodes de « the Wire ». Vous voyez déjà certainement mieux le niveau de l’auteur si vous n’avez jamais lu ses romans. J’avoue une énorme admiration pour Price et le retrouver à Manhattan après les six ans de disette qui ont suivi le phénoménal « souvenez-vous de moi » est un pur bonheur.

« Milieu des années quatre-vingt-dix. Le jeune Billy Graves est flic au sein d’une brigade anticriminalité de l’un des pires districts du Bronx. Il fait partie d’un groupe de policiers prometteurs, les Wild Geese, et une carrière brillante lui semble assurée. Jusqu’au jour où il tire accidentellement sur un gamin. L’affaire, fortement médiatisée, lui vaut d’être mis au placard quelque temps.
Aujourd’hui, Billy est devenu chef d’une équipe de nuit du NYPD. Son quotidien : sillonner les rues de New York, de Wall Street à Harlem, pour en assurer la sécurité, même s’il sait que certains criminels passeront toujours au travers des mailles du filet. Ces derniers, il les surnomme les « whites », ceux qui s’en sortent blancs comme neige. Chaque policier en a un qui l’obsède.
Puis vient un appel qui change tout : un meurtre a eu lieu à Penn Station. Et la victime n’est autre que le white d’un de ses anciens coéquipiers. Lorsqu’un autre white est assassiné, Billy commence à s’interroger : quelqu’un serait-il en train de régler ses comptes ? Et qui est cet homme qui, soudainement, paraît s’intéresser à sa femme et à ses enfants, au point de les suivre en filature ? »

The Whites est avant tout un polar, un roman de flics de Manhattan et d’ailleurs beaucoup de passages semblent issus de la mémoire de « cops » qui évoluent sur l’asphalte new-yorkais à l’instar des anecdotes de Wambaugh dans ses chroniques d’un commissariat à Hollywood et qui paraissent tellement authentiques. Ces fameux « wild geese » ont fait leurs débuts ensemble puis ont connu des fortunes diverses, tous sauf Billy quittant la police, tout en gardant les liens de fraternité qui étaient les leurs deux décennies plus tôt. Pareillement de nombreuses scènes nous rappellent l’univers apocalyptique de « 911 » de Shannon Burke.

The Whites dénonce de façon flagrante les failles du système judiciaire américain et le manque de moyens offert à la police permettant ainsi à des assassins de couler des jours tranquilles entre Hudson et East river et rendant amers ou fous les proches des victimes.

Alors, si c’est un fait que le roman traite du vigilantisme, on ne peut résumer « the Whites » à cela car, comme à chacun de ses romans Price nous pousse à la réflexion par l’étude psychologique de ses principaux personnages et ici, tout spécialement des flics. Dans tous les romans de Price, il y a des passages, des situations, des actes que vous ne pouvez agréer mais qu’il vous est aussi bien difficile de condamner. Par la qualité de son écriture, Price nous décrit des peines bien ordinaires, toutes banales mais écrites avec amour, compassion pour les victimes de ces drames, de ces peines qu’il nous fait partager pour nous interroger sur ce que nous ferions dans la même situation, le même marasme, le même désespoir.

Alors rien de spectaculaire dans les péripéties du roman, non, juste une plume magnifiquement humaine et très talentueuse au service d’une enquête de haut vol. Un maître!

Wollanup.

 

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