Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 71 of 80)

LE BON PERE de Noah Hawley / Série Noire.

« Le bon père » est le quatrième roman de l’auteur américain Noah Hawley paru en 2012 aux USA et édité chez nous en 2013 par la SN. Son nouveau roman « After the fall » est sorti au printemps outre atlantique et espérons sans en doûter une seule seconde qu’Aurélien Masson en fera bientôt profiter les lecteurs de sa collection.

Noah Hawley, depuis  un ou deux ans, a atteint une grande renommée aux USA en temps que scénariste car après avoir travaillé sur des séries comme « Bones », il est devenu en 2014, le créateur et réalisateur de la somptueuse série  « FARGO » que tous les amateurs de Noir se doivent d’avoir vu et dont la troisième saison est prévue pour 2017,tout comme son autre projet très attendu des fans de super-héros, « Légion ».

Paul Allen, la cinquantaine fringante, est un rhumatologue de premier plan à New York. Il s’est remarié avec Fran avec qui il a eu des jumeaux aujourd’hui âgés de 10 ans. Réussite sociale et réussite familiale font de Paul un homme heureux. Le jeudi, tradition familiale, c’est la soirée pizzas maison et toute la famille réunie s’affaire dans la bonne humeur dans la cuisine. On imagine un drapeau américain qui claque quelque part dans le jardin, du Springsteen qui flotte dans la pièce, le labrador couché la tête posée sur ses pattes.

La télé qui bourdonne, dans un coin, va briser ces instants de bonheur simple. A l’écran, apparaissent les images d’un meeting à L.A. de l’idole de l’Amérique, le futur président des USA, l’espoir de toute la nation, le démocrate Jay Seagram. Le futur homme fort du pays est assassiné en direct par un jeune homme blanc vite appréhendé par les services de sécurité au moment où il voulait s’enfuir en profitant de la panique qu’il avait déclenchée.

Et là, tout bascule dans l’horreur quand, quelques minutes après, les services secrets sonnent à la porte pour emmener le Dr Allen à fin d’interrogatoire puisque le tueur identifié, c’est son fils issu d’un premier mariage. Daniel, âgé de 20 ans, qui a surtout vécu avec sa mère et qui a lâché l’université un an plus tôt pour traverser le pays à bord d’une vieille Honda, est un jeune homme discret, un peu rêveur, un peu paumé et parfaitement inoffensif.

A partir de cet instant tous les valeurs du docteur Allen, toutes ses certitudes disparaissent. Tout son univers s’écroule. Dans ces premières heures vont se succéder la surprise, l’étonnement, l’abattement, la colère et l’incrédulité. Mais, dès la première heure, ce qui va dominer et pour de nombreux mois, c’est la détermination et la volonté de sauver son fils.

C’est le combat d’un père qui est décrit ici. La culpabilité qui s’empare de Paul Allen, ses recherches minutieuses et parfois futiles, ses théories de complot, ses espoirs souvent déçus, sa détresse extrême quand il pense qu’il va échouer, ce lien ténu qu’il entretient avec son fils pour connaître la vérité, tout cela est si brillamment décrit qu’au bout d’un moment, on fait corps avec lui et on espère qu’il réussisse. Hawley va nous faire revivre avec tendresse les moments sympas entre l’enfant et son père, des heures complices, tous ces moments somme toute très anodins mais qui avaient finalement maintenant le goût des jours heureux.

Tous les pères seront troublés à la lecture de ce roman qui ne cesse de vous interroger et de vous troubler bien longtemps après en avoir terminé la lecture. On peut  le comparer au très intelligent « feuilles mortes » de Thomas H. Cook où un père essaye d’innocenter son fils accusé d’avoir tué une petite fille durant un baby-baby-sitting. Mais, le roman de Hawley est plus universel, car ici, ce n’est pas la communauté locale qui le juge en tant que père d’assassin mais c’est toute l’Amérique qui le traîne dans la boue. Et il continue malgré l’adversité, malgré les évidences. Tenter à tout prix de comprendre l’inconcevable, ce qui veut dire finalement l’accepter, voilà l’enfer infligé à Paul Allen.

Il est surprenant de voir ce roman catalogué de thriller sur la quatrième de couverture. C’est vraiment autre chose  s’il se lit comme un thriller, d’une traite car il est bien difficile de s’arrêter : peu d’action mais tellement d’attentes, d’espoirs.

Pour moi, un très grand roman, talentueux, éprouvant et… tellement d’autres choses mais qu’il faut taire…

Une lecture la gorge serrée, un nœud au ventre avec une fin bouleversante aussi réussie que le dernier chapitre de « lunar park » de Brett Easton Ellis, c’est dire !

Paternel.

Wollanup.

 

 

OR NOIR de Dominique Manotti / Série Noire.

Après « L’évasion » paru en 2013, Dominique Manotti revient en grande forme avec un roman épatant, enrichissant, complexe et comme toujours ancré dans le contexte politique et économique de l’époque dans lequel il est situé. Madame Manotti, c’est la prof que j’aurais aimé avoir tant ses écrits reposent sur une volonté farouche de dépoussiérer l’histoire officielle pour en montrer les rouages réels bien éloignés des sornettes que gouvernements et médias veulent nous faire avaler et elle y parvient toujours par la qualité de ses recherches et la clarté de ses écrits vulgarisateurs pour un public d’amateurs de polars exigeants et bien ancrés dans la réalité, comme ceux de DOA ,avec qui elle s’était associée pour le très réussi « l’honorable société ».

« Marseille, 1973. Le commissaire Daquin, vingt-sept ans à peine, prend son premier poste au commissariat de l’Évêché, et découvre une ville ensanglantée par les règlements de compte qui accompagnent la liquidation de la French Connection, des services de police en guerre larvée les uns contre les autres, et la prolifération de réseaux semi-clandestins comme le SAC ou la franc-maçonnerie.
Il enquête sur l’assassinat d’un ancien caïd de la drogue et de son associé, un vétéran des services secrets, tous les deux reconvertis dans les affaires ; assiste à la naissance mouvementée d’un nouveau marché des produits pétroliers, à l’ascension fulgurante des traders assoiffés d’argent frais qui le mettent en œuvre ; et constate que les requins les plus dangereux ne sont pas ceux que l’on croit… »

« Or noir » est avant tout un grand roman racontant avec talent l’histoire de Marseille à la fin du trafic d’héroïne de la « French Connection » des frères Guérini voulue ardemment par les USA pour des motifs inavouables et dévoilés, bien sûr, par Manotti et de la lutte entre les héritiers Zampa et le Belge observée par des services de police complètement gangrénés par des alliances maffieuses et/ou politiques. Un tel panier à crabes semble la réalité et la tradition marseillaise quand on a lu « le souffle court » de Carlotto décrivant la situation actuelle. Et finalement, l’OM ne serait peut-être pas la pire des calamités originaires de la cité phocéenne.

Situé en 73, quelques mois en amont du premier choc pétrolier, initié par une nouvelle organisation qui dirigera le monde quelques années plus tard, l’OPEP, « Or noir » explique, encore une fois avec une immense clarté les transformations à venir, le pouvoir naissant du pétrole et de ceux qui en possèdent et du magnifique jackpot prochain prévisible dont rêvent banquiers , traders et intrigants intelligents, malins ou visionnaires.

Mais « Or noir », et on n’a pas le droit de l’oublier non plus, est un grand polar d’investigation remettant en scène le commissaire Daquin, présent dès 1995 dans le premier polar de Manotti « sombre sentier ».Son retour est une belle surprise néanmoins teintée de jalousie par le fait que j’ai pris 20 ans et que Manotti, à l’instar d’Erlendur d’Indridason, le rajeunit de 20 ans pour nous conter sa première enquête. Manotti m’avait épaté à l’époque des premiers aventures du commissaire en le faisant toujours évoluer dans des mondes troubles politiques nationaux et internationaux(ne sont-ils pas toujours liés finalement ?) en mariant avec bonheur enquête et claques dans la gueule des pourris sans distinguer droite et gauche dans la dénonciation, ce qui n’était pas forcément une habitude à l’époque. De la même façon, à l’époque, l’homosexualité d’un commissaire de police, faisait montre d’originalité.

Daquin arrive à Marseille et découvre la police inféodée à la pègre, le Sac, la franc maçonnerie, la CIA derrière les Stups, les juges aveugles et sourds. Tout ce beau monde voit ou veut voir ou veut faire voir les morts de Pieri et de Simon son adjoint comme un énième épisode de la guerre de succession que se livrent les barons marseillais mais Daquin étranger dans cette Cour des miracles, va suivre une autre piste, celle de la SOMAR, entreprise de fret maritime devenue orpheline depuis la mort de ses dirigeants.

C’est un roman passionnant, condensé d’économie et de politique œuvrant au scénario d’un grand roman policier d’investigation complexe, intelligent mais d’une grande clarté grâce à une Dominique Manotti impériale en professeur expliquant avec passion la genèse de notre monde actuel, tout en nous révélant d’un point de vue international des alliances franchement incroyables, guidées par l’appât du gain. Du très lourd !

Or noir!

Wollanup.

LA MORT AURA TES YEUX de James Sallis / Gallimard La Noire et Folio Policier.

« La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence. »

Cesare Pavese

Traduction : Elisabeth Guinsbourg.

Comme Woodrell et Burke, Sallis fait partie des auteurs dont j’adore tout ce qu’ils font et donc on peut très bien relativiser mes emportements à chaque chronique que je consacre à ces quatre grands auteurs de polars américains contemporains. Et celui-ci ne fera pas exception  car c’ est un putain de chef d’œuvre. Egal de « le condor  » de Stig Holmås chroniqué il y a peu, il regorge des mêmes qualités tant dans la forme poétique que sur le fond. Alors, comme « le condor », ce roman s’adresse à un certain lectorat, sans faire d’élitisme. On peut être obtus à ce genre de romans où l’introspection est privilégiée à une action qui existe néanmoins, une tension bien réelle à qui veut rentrer dans la prose. Si vous n’avez pas aimé « le condor », vous ne serez pas plus convaincu. Si vous n’avez pas vu l’intrigue dans « le condor » comme certains neuneus qui feraient bien de lire autre chose plutôt que de vouloir faire comme les autres et ensuite faire beaucoup de mal à des joyaux en écrivant des propos bien tristes, vous pouvez laisser tomber. Mais si William Malcolm Openshaw le héros de Stig Holmås vous a surpris, secoué, l’histoire de David va vous envoûter, vous ébranler au moins autant.

« Aujourd’hui, il se fait appeler David et commence à connaître un certain succès comme sculpteur. Autrefois, au temps de la guerre froide, sous un autre nom, il était l’un des meilleurs espions américains… Une nuit, il reçoit un coup de téléphone : l’un de ses anciens collègues aurait perdu les pédales, il doit le neutraliser. David quitte tout, sa petite amie, son identité, son atelier, et se met en chasse à travers les États-Unis… »

Tout de suite avant que certains ne s’égarent, ce n’est pas un roman d’espionnage, enfin pas un classique, le sujet est bien l’espionnage et les agents secrets mais on est très loin d’une chasse à l’homme classique comme semble le suggérer bien à tort la quatrième de couverture. Ceux qui ont déjà lu Sallis savent très bien qu’il peut prendre un genre et le remodeler à sa manière de façon à ce que l’on soit à des années-lumière de ce à quoi l’on s’attendait. Sans refaire toute sa carrière, je ne suis pas expert, Sallis s’attache à des histoires de genre policier ou noir mais en y mettant énormément les pensées intimes, puissantes ou dérisoires du personnage principal, invitant à la réflexion voire à la philosophie de la vie d’une manière si belle, triste, désabusée, originale à tel point qu’elles finissent par dominer l’intrigue principale. J’ai l’énorme chance d’échanger par mails avec l’auteur et je sens que l’homme n’est pas très loin des personnages qu’il dépeint si admirablement dans leurs craintes, leurs incertitudes, leurs regrets et désillusions marqués par le poids des absences et l’usure provoquée par la vie.

Point de roman d’espionnage donc ici mais néanmoins un polar génial avec une atmosphère bien étrange dans ce bouquin qui est aussi un hommage aux gens rencontrés par David lors de son voyage de Boston à la Nouvelle Orleans. Les motels déserts avec la pluie contre les carreaux, la bouffe américaine, les paumés dans les bars, les filles qui attendent leur prince dans un « diner » aux lumières blafardes, les voyous locaux, la solitude de tous ces gens ordinaires…Tous ces égarés de la vie, tous ces petits tableaux créés par Sallis montrent une Amérique moins flashy, une Amérique loin du rêve, plus intime, moins belle certes mais plus vraie et plus attachante aussi parfois.

Intimiste, c’est le terme qui pourrait résumer l’œuvre de James Sallis mais c’est un polar quand même et il y a des poursuites en voiture, des bagarres, de la violence fulgurante (prélude à ce que seront « Drive » puis « Driven » ), des moments touchants voire poignants, de la bonne zik, un héros très attachant dans sa dure quête d’humanité.

Pléthore de thèmes évoqués invitant à la réflexion, un mélange de genre noir et blanc éblouissant, un talent de conteur inégalable, un roman qui se lit d’une traite et qui laisse une trace indélébile. Et puis avec un titre magnifique de la sorte, extrait d’un poème de Pavese écrit peu de temps avant son suicide, on ne peut attendre qu’excellence et intelligence et de fait, on a les deux.

Unique!

Wollanup.

 

 

 

 

LES INFÂMES de Jax Miller / Ombres Noires.

Ce premier roman de l’Américaine Jax Miller domiciliée en Irlande est  un gros succès  déjà été traduit en dix langues. Cet engouement international s’explique peut-être par le fait qu’il est facile à lire, passionnant par son suspense continu et par les quelques coups de théâtre imprévisibles rencontrés en cours de lecture qui contribuent à rendre oppressante une atmosphère déjà un peu lourde mais…il y a un mais quand même.

« Freedom Oliver, alcoolique et suicidaire, a passé dix-huit ans à se cacher dans une petite ville de l’Oregon, sous protection du FBI. Hantée par son passé douloureux et la mort brutale de son mari, elle souffre d’avoir abandonné ses deux enfants pour échapper à la vengeance de son beau-frère. En apprenant la disparition de sa fille Rebekah, élevée par un pasteur aux croyances radicales, elle part avec l’énergie du désespoir pour le Kentucky. Après tant d’années à se cacher, quitter l’anonymat c’est laisser à son bourreau l’occasion de la retrouver. Et de se venger. »

Ce n’est qu’un point de détail mais on est toujours un peu dépendant de son patronyme et à moins que ce soit un pseudo, il est logique que l’auteur dont le prénom et le nom sont  aussi ceux de marques de bière ait choisi un boulot de barmaid pour son héroïne. Plus sérieusement, après avoir annoncé un « mais », je suis un peu en mal pour exprimer mes réticences qui ne sont finalement pas entièrement miennes puisque j’ai vraiment apprécié la lecture de ce roman  qui peut néanmoins irriter le lecteur déjà très familier avec ces histoires de bouseux dégénérés américains.

« Les infâmes » est un thriller à la sauce « white trash » un peu trop copieuse à mon goût. Les stéréotypes et clichés sont tous présents: les différente sortes de flics(les indélicats, les pourris, les écorchés bourrus au cœur tendre), les bikers brutaux, les Indiens à l’ouest amoureux de la nature comme si les six siècles de civilisation européenne subis n’avaient eu aucune prise sur eux, les prédicateurs, les sectes, les trafics d’armes, la came, les serial killers, les femmes battues, les vieillards abandonnés, la famille de tarés… Malchanceuse Freedom qui, en traversant l’Amérique de l’Oregon au Kentucky, ne rencontre que la lie de la société américaine qu’elle côtoie déjà dans son quotidien de barmaid alcoolo. Cela finit par faire beaucoup pour un bouquin qui ne dépasse pas les 350 pages, écrites par ailleurs avec un certain savoir-faire pour un premier roman. Cet excès de clichés heurtera les amateurs de Whitmer et des autres auteurs dont on vous parle quand même assez souvent. Fan des histoires de rednecks, j’ai apprécié néanmoins la lecture, amusé parfois par les clichés inhérents aux différents « relous » rencontrés par Freedom. Bref, il avait été dit à l’époque que « Millenium » était le polar préféré des gens qui ne lisaient pas de polars et j’ai envie de dire que « les infâmes » est le roman « redneck » des gens qui n’en lisent pas mais c’est une manière tout à fait convenable d’ entrer dans ce genre de littérature car ici les excès et épisodes violents sont moins nombreux et moins apocalyptiques que chez Matthew McBride par exemple.

Ainsi selon l’expérience personnelle du lecteur, ce roman sera encensé ou simplement reconnu pour son appartenance à un genre finalement un peu trop à la mode en ce moment.  Mais il est peut-être injuste de faire un procès à Jax Miller qui montre son originalité en imposant une femme héroïne dans cette fange masculine où elles ne sont généralement uniquement bonnes qu’à se faire frapper ou violenter. Et si j’ai un très bon souvenir de « Faye » de  Larry Brown, rares sont les romans « white trash » où les femmes ont une vraie personnalité et encore plus rares ceux où elles bastonnent. De la même manière, ma trop petite expérience littéraire m’empêche de citer une auteure dans ce genre.

Une héroïne et une plume féminine, voilà assurément deux bonnes raisons d’entrer dans un roman initiatique sur le monde peu reluisant des pauvres types blancs ricains et qui loin d’être anecdotique et malgré certains stéréotypes offre un divertissement de bonne qualité avec une Freedom enragée et déterminée.

Wollanup.

 

RENTRÉE LITTÉRAIRE / NYCTALOPES.COM

C’est les vacances, donc on a beaucoup plus de temps pour lire et voici ce que vous êtes sûrs de trouver chez nous fin août et tout début septembre parce qu’on les a déjà lus pour la plupart, chroniqués et programmés pour beaucoup d’entre eux.

 

     

 

     

 

    

 

 baudrée

On espère, on attend aussi avec la bave aux lèvres…

 

 

En attendant les dates de sortie, on continuera d’essayer de vous donner envie avec des bouquins qu’on a aimés.

Profitez bien de vos vacances, si vous en avez et ne ratez pas la sortie le 18/08 de YAAK VALLEY, MONTANA de Smith Henderson premier roman fabuleux qui raconte l’histoire terrible d’un assistant social paumé dans le Montana des barges et des illuminés des années 80.

Take care!

Wollanup.

LE FIL ROUGE de Paola Barbato / Denoël Sueurs Froides.

Traduction: Anaïs Bouteille-Bokobza.

Après le succès de 2014 de « A mains nues », voici le roman suivant de l’auteure lombarde daté, lui, de 2009, c’est à dire un an après le sus-nommé. Scénariste de la série mensuelle BD italienne « Dylan dog » Paola Barbato montre une imagination prodigieuse dans ces 356 pages hallucinées.

« Antonio Lavezzi mène une existence solitaire et monotone depuis le jour où Michela, sa fille de treize ans, a été sauvagement assassinée. Sa femme l’a quitté, et le meurtrier n’a jamais été arrêté. Antonio travaille dans le bâtiment avec un ami d’enfance. Ce dernier lui présente inlassablement de petites amies potentielles qui ne l’intéressent pas. Lorsqu’un corps est découvert sur le chantier dont il est responsable, des éléments troublants amènent Antonio à penser que cette affaire et son histoire personnelle sont liées. Contacté par un homme mystérieux, baptisé l’Assassin, qui lui ordonne d’exécuter des criminels ayant échappé à la justice, Antonio décide d’obéir et va s’extraire peu à peu de sa torpeur et de son silence. L’ Assassin semble savoir qui a tué Michela, et Antonio, pris dans une spirale meurtrière, est plus que déterminé à venger sa fille. »

Vous aimez les thrillers qui vous isolent du monde pendant le temps d’une lecture que vous ne pouvez ni ne voulez interrompre? Vous avez ici le prototype du roman que vous pouvez acheter les yeux fermés si vous avez déjà aimé « A mains nues ». En effet, vous y retrouverez les rapports entre kidnappeurs et otages, la notion de l’éventuelle nature de l’assassin auxquels vont se greffer le vigilantisme et les rapports entre les victimes et bourreaux.

Alors, je ne suis pas très friand des romans traitant de l’auto-justice reconnaissant néanmoins n’avoir jamais été confronté, heureusement, à pareil cas de figure et ne voulant donc pas juger des comportements en la matière. Paola Barbota a magnifiquement traité le sujet en mettant bien en avant l’extrême douleur des victimes, des vies foutues des proches des personnes assassinées et dont les crimes sont restés impunis en se centrant sur ce pauvre Antonio Lavezzi qui vit tel un zombie depuis la tragédie. L’auteure montre bien la douleur, l’égarement, la détresse comme la colère en décrivant la psychologie du personnage principal Antonio Lavezzi.

Mais je dois dire que je n’ai vraiment pas tellement cru à cette « entreprise » de l’Assassin qui semble être plus un être surnaturel qu’un simple humain tant il est doué pour la duplicité et se montre tellement plus fort que toutes les pauvres polices italiennes pour résoudre des meurtres non élucidés. Pareillement, il me semble vraiment trop facilement convaincant pour embrigader des gens qui, il est vrai, sont désarmés, aveuglés par la peine qui est leur et qui deviennent rapidement des complices d’assassinats sans réellement avoir la preuve de la culpabilité. Néanmoins on peut aussi occulter cet aspect, abandonner un certain pragmatisme et ainsi apprécier totalement le roman.

Alors, il est évident que la lecture des recensions de meurtres non élucidés comme la narration des meurtres perpétrés par l’ Assassin peut s’avérer lourde, pénible, violente mais malgré tout Paola Barbato ne tombe pas dans le gore et fait monter le suspense tout au long du roman avec la promesse d’un final étourdissant entre Antonio et le meurtrier de sa fille.

Paola Barbato réussit parfaitement son coup, offrant des révélations très surprenantes, des passages à briser le coeur et d’autres à vous filer mal au ventre. Et je le répète, il est très difficile de lâcher le livre, même si sa lecture donne un petit côté voyeur et réveille des instincts mauvais, primaires, enfouis, cachés au plus profond de nous tout en amenant à une certaine réflexion sur la douleur de ceux qui restent.

Les fans de Dexter jubileront.

Eprouvant.

Wollanup.

NEWSLETTER !!!

On a créé une newsletter à laquelle vous pouvez vous abonner. Ainsi vous serez mis au courant immédiatement dès qu’un nouvel article sera mis en ligne. C’est la théorie, on verra en pratique à la prochaine chronique

Wait and see!

 

postier

FROID COMME LA MORT d’ Antonio Manzini /Denoël, Sueurs froides.

Ah les polars ritals, pas à dire, c’est rarement décevant. Il y a souvent un héritage Fajardie, Manchette que l’on ne rencontre plus guère chez nous ou alors j’ai raté les bons romans. Antonio Manzini en est à son deuxième roman mettant en scène son flic, vraie tête de con, Rocco Schiavone en guerre contre l’humanité en général et la région d’Aoste où il sévit en particulier.

« Ester Baudo est retrouvée morte dans son salon, pendue. Le reste de l’appartement a été saccagé, et ce qui semble à première vue être un suicide se révèle vite un meurtre. On fait appel à Rocco Schiavone, ce drôle d’inspecteur, amateur de joints matinaux et de jolies femmes. Dans la petite ville grise et froide d’Aoste, il croise et interroge les proches de la victime. Il y a Patrizio le mari, Irina, la femme de ménage biélorusse à l’origine de la découverte du cadavre, ou encore celle qui semble avoir été la seule amie de la défunte, Adalgisa. Si la vie de la victime se dessine peu à peu, le mystère reste entier. Qui pouvait bien en vouloir à la calme et tranquille Ester Baudo ? »

Un cadavre, un suicide qui n’en est pas un et le début d’une enquête toute ordinaire pour le sous-préfet Shiavone macho, violent, irascible et haïssant au plus point la région montagneuse et enneigée où il travaille après avoir été écarté de Rome qu’il regrette infiniment. Le climat, les gens, ses adjoints, ses supérieurs, les femmes qu’il ne peut conquérir et celles dont il ne peut se dépêtrer, tout le fout de mauvaise humeur au point qu’il commence sa journée en se fumant un petit pétard dans son bureau.

L’enquête s’avérera un peu plus compliquée qu’il n’y paraît au départ mais l’intérêt du roman n’est pas tant dans la découverte du coupable mais bien dans ces quelques jours passés avec le fascinant et anachronique sous-préfet. Rocco Schiavone est un personne passionnant dont les zones d’ombre légèrement dévoilées montrent la complexité de l’homme ainsi que le drame qui le ronge et qui le rend si imbuvable malgré les doses non homéopathiques de cannabis qu’il inhale.

Le grand intérêt de ce roman est la personnalité très charismatique de Rocco, as de la réplique qui tue et c’est un vrai bonheur de le suivre dans sa recherche de vérité dans ce coin d’Italie embrumé et froid. Ressemblant un tout petit peu au Montalbano de Camilleri mais en version beaucoup plus rock n’ roll, suicidaire et même ripou, Rocco ne fait jamais dans la demi-mesure et très étrangement se rend, par ses outrances, trèstrès, attachant.

Le choix très louable du thème développé dans ce « Froid comme la mort » prouve qu’on ne peut et ne doit pas identifier Rocco à son auteur Antonio Manzini à qui on doit de belles pages empreintes de bienveillance. Espérons que les éditions Denoël qui ont eu la bonne idée de nous faire découvrir cet auteur transalpin vont s’empresser de nous proposer les deux enquêtes suivantes encore inédites qu’on puisse revenir rapidement dans la vallée d’Aoste avec Rocco, ses joints et ses Clark’s dans la neige.

Intempérant!

Wollanup.

 

 

 

 

 

LA VILLE DES MORTS de Sara Gran / le Masque.

Traduction: Claire Breton.

Première aventure sur une série de quatre en cours d’écriture, « la ville des morts » plaira à tous celles et tous ceux en quête de personnages non formatés, de héros et héroïnes un peu ailleurs, troublants. Il a déjà été suivi par « la ville des morts » cette année qui met en scène à nouveau Claire DeWitt et ses fantômes à San Francisco et déjà chroniqué chez nous. A signaler qu’une série TV est en cours de tournage.

Rompant avec les clichés inhérents au détective de polars souvent véhiculés dans les polars ricains, la divine providence m’a fait découvrir la plus originale des détectives, un amour de nana (après les goûts et les couleurs, ça se discute), et une personnalité vraiment autre utilisant des substances prohibées tel le modèle Sherlock Holmes pour l’aider dans la résolution de ses enquêtes et qui a réussi à franchement ébranler ma misogynie légendaire que ce soit vis-à-vis des héroïnes comme des femmes auteures de polars.

« Lorsqu’un honorable procureur néo-orléanais disparaît dans la débâcle de l’ouragan Katrina, Claire retrouve son ancienne ville, complètement sinistrée, afin de résoudre le mystère. Les indices la mènent à Andray Fairview, un jeune homme qui n’avait rien à perdre avant l’ouragan et encore moins depuis. Entre anciens amis et nouveaux ennemis, Claire élucide l’affaire, mais d’autres disparus viennent la hanter : sa meilleure amie et co-détective d’enfance, évaporée du métro de New York en 1987, et la propre fille de Silette, Belle, kidnappée dans une chambre d’hôtel sans que personne ne l’ait jamais revue. »

Il y a en fait deux héroïnes dans ce roman. Tout d’abord, La Nouvelle Orléans, encore bien malade plusieurs mois après la catastrophe, ces habitants ruinés, hagards, aigris ou profitant du marasme du moment à peine supérieur, finalement, à celui d’avant la catastrophe est une personnage important du roman et les descriptions de cette désolation comme l’exemple de la déchéance d’une ville occidentale sont marquantes et accompagnent parfaitement une enquête menée de façon non conventionnelle : la recherche d’une personne disparue dont tout le monde se moque dans un cadre qui ressemble déjà à un cimetière. J’ai lu beaucoup de polars situés à la Nouvelle Orléans et j’ai beaucoup aimé la description sans concessions de cette ville maudite par Sara Gran, sacrée plume sur ce roman.

Passons maintenant au cas Claire DeWitt qui est un personnage très atypique qu’il est parfois très dur de suivre dans les cheminements de sa pensée parfois éclairée par la Calea Zacatechichi pour les rêves prophétiques, l’iboga pour se sevrer des mauvaises habitudes, l’ayahuasca , la DMT ainsi qu’un peu d’herbe, quand même, pour le fun. L’usage de ces drogues associé à une lecture et une interprétation de ses rêves font de Claire un personnage avec un comportement et une pensée très particuliers.

Ajoutons à cela que Claire vit en permanence avec trois fantômes : Silette le détective français, auteur de la bible de Claire « Détection », Constance Darling, son mentor assassinée à la Nouvelle Orléans et enfin son amie d’enfance disparue dans le métro de New York quand elle était adolescente et dont Claire ne se remet pas de la perte, en tant qu’amie mais aussi en tant que détective car ses recherches de la vérité s’avérèrent infructueuses cette fois-là. Ces trois personnes sont toujours au centre de ses pensées et ils reprennent vie de temps en temps quand Sara Gran, tel un Sallis au mieux de sa forme avec Lew Griffin, nous offre des digressions utilissimes (et un barbarisme !) pour tenter de nous faire appréhender la complexité de Claire DeWitt et de nous permettre d’entrapercevoir sa vraie personnalité. Femme très courageuse, malgré ou à cause des drogues, elle n’a vraiment pas froid aux yeux pour s’abandonner dans cette Cour des Miracles pour une enquête dans les bas-fonds.

Beaucoup de compassion aussi sous la plume de Sara Gran qui nous gratifie de beaux personnages de losers, ados abandonnés dans l’enfer louisianais tentant de survivre dans cet ersatz de ville civilisée où Gran, très complète, nous fait découvrir la réalité effarante de l’administration de la justice à NOLA.

C’est vraiment un roman très riche, servi par une belle intrigue et que demander de plus ? Un personnage hors du commun, la Nouvelle Orléans, une intrigue très réussie et une auteure au sommet.

Précieux.

Wollanup.

LA VILLE DES BRUMES de Sara Gran aux éditions du Masque

AUCUN HOMME NI DIEU de William Giraldi / Autrement.

Traduction: Mathilde Bach.

Tant que vous n’aurez pas lu ce roman sauvage et beau, vous continuerez à ignorer ce qu’est la littérature noire et vous n’aurez aucune excuse puisqu’il est sorti également en poche. C’est donc le second roman de William Giraldi , son premier en France et il est adoubé, même si cela ne veut pas dire grand-chose, par Dennis Lehane. Adaptation cinématographique en cours.

« Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin. »
Quand Russell Core arrive dans le village de Keelut, la lettre de Medora Slone soigneusement pliée dans la poche de sa veste, il se sent épié. Dans la cabane des Slone, il écoute l’histoire de Medora : les loups descendus des collines, la disparition de son fils unique, la rage et l’impuissance. Aux premières lueurs de l’aube, Core s’enfonce dans la toundra glacée à la poursuite de la meute.
Aucun homme ni dieu nous entraîne aux confins de l’Alaska, dans cette immensité blanche
. »

En regardant la couverture et en lisant la présentation, vous vous attendez forcément à un roman de « nature writing » et vous êtes dans l’erreur. On ne peut nier qu’on se trouve dans un exercice où l’humain est confronté à la puissance de la nature dans des contrées aux conditions de vie, de survie extrêmes. Quand Russell Core, spécialiste des loups, désespéré, au bord du suicide, décide de s’aventurer dans le no man’s land imaginaire de Keelut, il sait très bien que les loups ne sont pas responsables des disparitions des enfants mais il veut aider cette jeune femme Medora, impuissante, seule, son mari Vernon Stone se battant sauvagement avec l’armée yankee en Irak ou en Afghanistan. Ce qu’il va découvrir va le laisser pantois, désemparé dans un monde où il est considéré comme un étranger car dans cette partie de l’Alaska, les habitants d’un village forment une famille et tous ceux qui ne vivent pas sur place (y compris les gens des baraquements voisins) sont des intrus. L’administration de la justice se fait ou donne l’impression de se faire sans les services fédéraux, tant l’approche des gens et des villages semble délicate pour les représentants de l’Etat.

Notre « étranger » s’aperçoit vite aussi qu’il existe une loi du silence dans le village et que ce qui se passe dans la famille ne doit rester que dans la famille. C’est un monde frigorifié, battu par des vents monstrueux que va nous faire découvrir Giraldi, une société vivant en autarcie où on tente d’exister face aux éléments déchaînés dans le plus grand dénuement et le plus terrible des isolements. La nature est hostile mais respectée parce que c’est elle qui mène la cadence. De belles pages viendront décrire la beauté sauvage des paysages. Sauvage est le terme qui convient d’ailleurs le mieux pour ce grand roman, je le répète d’une force terrible à partir du moment où Vernon le père, à la faveur d’une blessure contractée sur le terrain, rentre à Keelut et apprend la mort de son fils.

Là, le roman prend une tournure grave, terrible, apocalyptique. Après, nous avoir décrit de bien belle manière le décor du drame, Giraldi va nous le faire vivre et cela va secouer gravement car les idées, la morale, les consensus nés de siècles de civilisation n’ont pas cours ici et vous allez rencontrer un animal doué de raison, uniquement meurtrière, pour pouvoir poursuivre son idéal, son but. Mes propos peuvent paraître fumeux, obscurs mais je ne peux en dire plus tellement vous devez, vous aussi, connaître le choc de cette révélation qui fait que le comportement des loups parait finalement bien plus civilisé que celui de certains autochtones que vous allez rencontrer.

Roman très dérangeant parce qu’il peut ébranler nos jugements, nos certitudes. Vernon poursuit un but, mène une traque meurtrière dans un enfer blanc redoutable qui n’a aucune prise sur lui. La terreur est présente, les codes de la civilisation absents.

Magnifique thriller, roman très original tranchant admirablement avec le plan-plan, un peu routinier de certains romans sur le grand Nord, un peu inertes, immobiles. On a parlé de Cormac McCarthy, et même si on le met un peu à toutes les sauces en ce moment, on connaitra un effroi identique à la lecture de « No country for old men ».

Thriller sauvage, éclairage magnifique sur ces damnés de la terre et leur monde en marge et réflexion philosophique sur « l’amour », ce roman ne laissera personne indifférent. Ouvrage ambitieux et franchement original et à l’issue sidérante qui risque de vous hanter longtemps, un gros coup de cœur.

L’homme est un loup pour l’homme.

Wollanup.

 

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