Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 70 of 80)

Teaser « Pukhtu secundo ».Entretien avec DOA d’avril 2015 pour « Pukhtu primo ».

Commentaire du 2 septembre 2016.

« Pukhtu secundo » sort le 13 octobre et il me semble essentiel d’avoir lu »Pukhtu Primo »  ou, encore mieux, tout le cycle avec « citoyens clandestins » et « le serpent aux mille coupures » pour voir le destin des personnages du  « Guerre et Paix » de DOA et pleinement apprécier le final. Donc, si ce n’est pas  fait, vous avez encore le temps de réparer votre très regrettable bévue.

A l’heure où on loue à juste titre Ellroy et Winslow, on a parfois tendance à oublier qu’ en France on a un écrivain aussi talentueux, aussi impressionnant. Et pour mieux vous préparer à l’effroyable explosion finale, je remets en ligne un entretien réalisé avec DOA en 2015 dans une France qui n’avait pas encore connu les attentats et précédemment mis en ligne chez Unwalkers.

doa

 

DOA est un grand écrivain, sans nul doute mais c’est aussi un homme, un vrai. Au cours de cet entretien-fleuve, il se dévoile et c’est aussi puissant et convaincant que ses écrits : son enfance, ses débuts, ses modèles, l’Afghanistan, Pukhtu, le milieu du polar, la loi sur le renseignement, la tristesse et le chagrin, Ellroy…le tout sans langue de bois, attention aux turbulences.       

                                                                                                      ***                                                                                                                         

 Je sais votre volonté de rester le plus anonyme possible et je ne vais donc pas vous demander de nous raconter votre vie dont des bribes apparaissent néanmoins sur le net mais pouvez-vous nous dire quand le désir d’écrire est apparu chez vous et de quelle manière ?

Aussi loin que remontent mes souvenirs, raconter des histoires m’a toujours plu. Petit, satisfait d’être mon seul public, je me baratinais beaucoup moi-même. Gros risque de paraître complètement dingo. Il m’arrivait parfois de les écrire, ces histoires, dans des cahiers, sans jamais aller au bout. C’était un plaisir, un passe-temps, pas une vocation. Et c’est encore pour passer le temps, entre deux boulots, que j’ai repris ce qui n’était à l’époque qu’un vieux projet de BD pour servir de base aux « Fous d’avril » mon premier – et très maladroit – roman. Après quelques péripéties, l’éditeur chez lequel ce livre-ci a finalement été publié, le Fleuve Noir, a bien voulu prendre un autre projet, qui était à l’origine un script de film, sur lequel j’avais commencé à travailler : « La ligne de sang ». Ensuite, il y a eu « Citoyens clandestins », pour lequel Gallimard m’a récupéré et puis « Le serpent aux mille coupures », et puis, et puis… Et puis, le passe-temps est devenu un vrai boulot.

le serpent

Quels sont les auteurs qui vous ont marqué, avez-vous des modèles ?

Le premier auteur qui a réellement compté pour moi est JRR Tolkien, lu très jeune. J’avais huit ou neuf ans quand une maîtresse d’école m’a fait découvrir « Bilbo le Hobbit » et à peine plus lorsque j’ai ouvert « Le seigneur des anneaux » pour la première fois. J’en ai bavé mais ça valait vraiment le coup de s’accrocher. Le relire est devenu depuis un rendez-vous annuel. La puissance créatrice de cet homme, qui a su construire un univers d’une complexité et d’une profondeur rares en littérature, l’œuvre de toute une vie, m’a toujours impressionné. Mes grands chocs littéraires suivants furent Hemingway – « Paris est une fête », un petit bijou de légèreté désabusée – William Gibson, le Big Boss du Cyberpunk, auteur de « Neuromancien », « Identification des schémas » et j’en passe, et Bret Easton Ellis. J’ai pris son « Moins que zéro », écrit à vingt ans, et surtout « American psycho », qui est à mes yeux un des trois ou quatre grands romans sur les sociopathes, en pleine poire. Ensuite, autre gifle énorme, « Le Quatuor de Los Angeles » de James Ellroy, en particulier « LA Confidential » et « White Jazz », suivie, la gifle, quelques temps plus tard, par l’uppercut « American Tabloïd ». En refermant ce bouquin-là, je me suis dit que si j’étais écrivain et que j’avais le quart du dixième du talent de ce mec, j’aimerais un jour écrire un truc comme ça. Plus récemment, c’est Cormac McCarthy qui m’a bluffé et s’il ne faut en lire qu’un, c’est bien sûr « Méridien de sang ». Après un texte pareil ou sa « Trilogie des confins », le reste de la littérature des grands espaces… Evidemment, ce ne sont là que quelques jalons, parce que des auteurs que j’admire, je pourrais en énumérer plein d’autres, de Dostoïevski à Poe, en passant par Faulkner, Thompson – Hunter S. plus que Jim – Selby Jr, Tolstoï, Brautigan, Mailer, Conrad, Edogawa, McBain, Céline, Baudelaire, K. Dick, Ballard et Keats pour ne citer qu’eux. Aucun n’est mon modèle mais tous m’ont certainement influencé. La seule, au fond, dont la plume a profondément marqué la mienne, c’est Dominique Manotti, ma copine. Parce qu’un jour, quand nous avons commencé à réfléchir à notre quatre mains, « L’honorable société », elle m’a imposé d’écrire au présent. Une révélation et une révolution.

Rentrons dans le sujet du monstre « Pukhtu », Phillipp Meyer a dit avoir lu 300 bouquins sur le Texas avant d’écrire « Le fils », quel a été votre travail de documentation ?

Il y a trois choses assez pénibles dans les usages contemporains de la promotion. La première est cette envie – qui doit être à tout prix satisfaite – de savoir comment les objets artistiques sont conçus et fabriqués dans les moindres détails. C’est une question contrenature pour un créateur, à laquelle lui-même a du mal à répondre, et cela tue, à mon sens, la mystique de son travail et le merveilleux associé aux œuvres. A terme, cela annihile même toute forme d’innocence chez le lecteur/spectateur. La seconde est la propension à se servir de la documentation comme argument de vente, notamment des livres et/ou des films et des séries, tous mis en avant avec cette accroche : tiré de faits super réels. Quand on parle de bouquins notamment, cela permet d’escamoter l’essentiel, ce qui est écrit et la façon dont le sel du roman est transmis à celui qui le lit. Le troisième truc, c’est cette manie ultra-capitaliste qui consiste à aligner, dans tous les domaines, des chiffres pour un oui pour un non afin de se donner l’illusion de la performance ; j’ai lu beaucoup donc forcément ce que je vous raconte est hyper-valable.

Ne vous sentez pas particulièrement attaqué par ma réponse, cette tendance nous concerne tous et il m’arrive de ne pouvoir m’en défaire – je lutte, pourtant, hein ! (sourire) – mais je n’ai pas envie de m’amuser ici à aligner les pommes de la presse avec les poires de la littérature – spécialisée ou non – et les oranges documentaires – officielles ou pas, écrites ou audiovisuelles – avec lesquelles j’ai, entre autres, composé la salade de fruits intellectuelle qui a nourri « Pukhtu ». Il suffit de dire que j’ai pris mon temps, harmonisé les saveurs et rectifié les assaisonnements de façon à la rendre digeste. Enfin, espérons. Il me semble, dès lors que l’on a la prétention d’inscrire son travail dans une certaine réalité, nécessaire de prendre le temps de se renseigner sur le sujet traité, c’est la moindre des politesses.

A la lecture de votre roman, on s’aperçoit que le travail pour rendre ce flot d’informations lisible pour le pékin moyen pas trop au fait de la situation a dû être  fastidieux, y a-t -il des  ouvrages que vous conseilleriez afin d’approfondir la réflexion sur ce conflit ?

Fastidieux, non. Long, détaillé, soupesé, discriminatoire, organisé pour que la matière première de l’histoire n’arrive pas de façon (trop) didactique et soit toujours rattachée à l’un des personnages et à son point de vue sur le monde, héritage de son histoire personnelle et de sa psychologie, sur le moment et sur le long terme… puisque tout homme est la somme de ses propres expériences. Ou presque. Maintenant, aucune illusion, « Pukhtu » n’est pas écrit pour tout le monde, il en rebutera plus d’un.

Difficile de conseiller des ouvrages dans la mesure où l’essentiel de ceux qui m’ont servi sont rédigés en langue anglaise et non traduits. J’avoue avoir ouvert les yeux sur l’Afghanistan en commençant avec un livre très simple et très beau de l’écrivain marcheur Rory Stewart intitulé justement « En Afghanistan ». Il y a eu aussi un retour en grâce de lectures de jeunesse, en particulier « Les cavaliers » de Joseph Kessel, « L’homme qui voulut être roi et autres nouvelles indiennes » de Rudyard Kipling et « Putain de mort » de Michael Herr. Des introductions qui en valent bien d’autres. Sur les talibans, celui qui m’a montré la voie est le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, un ancien militant, dont le travail est un préalable intéressant à des textes plus pointus. On trouve certains de ses écrits en français. Il faut également jeter un œil à « Blackwater » de Jeremy Scahill, une première approche de la problématique des sociétés militaires privées, toujours dans les ouvrages traduits, ou « Guerre » de Sebastian Junger, sur la réalité de soldats américains sur le front de l’est afghan. Ce ne sont là que quelques points d’entrée parmi des dizaines d’autres.

Vous avez embrassé la carrière militaire à une époque au sein de l’infanterie de marine spécialisée dans les interventions à l’étranger si je ne m’abuse, cette expérience vous a -t-elle servi pour comprendre le dessous des cartes dans certains théâtres opérationnels ?

Corrigeons tout de suite : je n’ai pas embrassé la carrière militaire, juste compté parmi les derniers couillons obligés de faire leur Service national. Il se trouve que, du fait de mes études, j’ai pu intégrer l’armée comme aspirant dans l’infanterie et, par un concours de circonstances, il m’a fallu choisir entre des unités de légion étrangère et des troupes parachutistes pour mon affectation. A l’époque, les paras paraissaient moins extrêmes. Prolonger l’expérience au maximum m’a permis de voyager, toujours dans des conditions très stables et sûres, et de côtoyer un temps des individus hors normes et, pour certains d’entre eux, assez intéressants. Même s’il y avait aussi pas mal de cons dans le tas. Une constante que l’on retrouve partout, malheureusement, y compris dans le joyeux royaume du polar où tout le monde est si intelligent et s’adore. Cette expérience m’a-t-elle rendu plus sensible à certaines choses ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, j’ai trop de respect pour les femmes et les hommes en uniforme, qui risquent désormais leur vie au quotidien, partout dans le monde, au gré des caprices géostratégiques des gouvernements français, pour me draper d’une mante de guerrier qui serait totalement usurpée.

J’ai été très surpris par vos descriptions détaillées de territoires interdits au public en Afghanistan et dans les FATA (zones tribales du Pakistan), comment avez-vous fait en mettant à part des relations qui auraient pu perdurer avec des gens de « la grande muette » ?

Deux règles qui pourraient procéder de la sagesse populaire et sont applicables à « Pukhtu » dans son ensemble – sans nécessiter l’intervention de « la grande muette » – : l’imagination est l’arme première des romanciers et celui qui cherche trouve. On pourrait en ajouter une troisième : les voyages forment la jeunesse.

Pourquoi l’Afghanistan et pas l’Irak ?

« Pukhtu » est la conclusion d’un projet littéraire imaginé après le succès (relatif) de « Citoyens clandestins », mon premier pas à la Série Noire, en 2007. Lorsqu’il a fallu commencer à réfléchir sérieusement aux suites éventuelles à donner à ce volet initial et au « Serpent aux mille coupures » deux certitudes m’ont guidé : il fallait faire revenir, dans la mesure du possible, la plupart des personnages et, par ailleurs, il était nécessaire de sortir du cadre strict des premiers romans. Pas question d’écrire une autre histoire de services secrets et d’attentats à déjouer en France. Pour autant, certaines choses avaient séduit les lecteurs et il semblait important de les retrouver dans un nouvel opus. Parmi celles-ci figurait l’ancrage dans un réel historique proche, puisque l’intrigue de « Citoyens » est bornée par le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002.

L’Irak aurait pu être un terrain de jeu intéressant, après tout ce qui se passait là-bas agitait une bonne partie de la planète. Mais le rude Afghanistan, ce tombeau des empires, me faisait plus bander. Et puis, son invasion et la chute du régime du mollah Omar en deux mois, fin 2001, avaient été les conséquences premières des attentats du 11 septembre. Je me suis donc concentré sur cette zone géographique et sur son histoire, passée et présente. Assez rapidement, les années 2008 et 2009 sont apparues très riches en événements. Autant de thèmes potentiels pour une suite à la hauteur de ce projet. D’une part, 2008, c’est la dernière année de la présidence Bush, l’homme qui a précipité son pays dans deux guerres terribles et embarqué toute la planète ou presque dans sa croisade contre le terrorisme. Il est remplacé par Barack Obama, le premier président noir des Etats-Unis, vendu à l’époque comme une colombe et pas comme un faucon. Lui allait mettre fin au bordel général, la bonne blague. D’ autre part, 2008, c’est aussi l’année où les talibans, laissés relativement tranquilles par des Américains trop occupés à guerroyer chez Saddam, font un retour en force, notamment sur le front de l’est. Ça  couvait depuis un an et demi et le sud du pays était déjà très agité depuis 2004-2005 mais, en 2008, ils montrent qu’ils sont capables d’emmerder le monde sur tout le territoire en frappant au cœur de Kaboul dès le mois de janvier. Si on ajoute à ça que la CIA commence à industrialiser le renseignement à coups de bombardements de drones – plus de frappes en 2008 que pendant les six années qui précèdent, et ça augmente encore en 2009 – et que la production d’opium bat tous les records, alors le tableau est complet et le décor dans lequel mon bouquin s’ouvre planté.

Reuters.

Reuters.

 

A lire les premières critiques, par ailleurs unanimes quant à la qualité de votre roman, se dégagent des avis assez différents sur le sujet réel du roman. Certains ont mis en avant le combat des membres de la 6N dont nous allons reparler quand d’autres (dont je fais partie) y voient un témoignage plus universel, une présentation, une dénonciation d’une guerre du XXIème siècle. Comment présenteriez-vous votre roman à un néophyte ?

Certainement pas comme une dénonciation de quoi que ce soit, déjà. « Pukhtu », en surface, c’est un livre sur la guerre, prise au sens classique de l’affrontement d’entités militarisées et moins classique des conflits secrets ou contre des intérêts criminels. Plus largement, c’est un livre sur la guerre de tous contre tous et de chacun contre lui-même. D’une certaine manière, il est l’écho, évidemment amplifié et déformé – nous sommes dans le domaine de la littérature – de la grande tension qui agite actuellement notre monde, une tension que je trouve, à titre personnel, très inquiétante et oppressante. Une profonde tristesse m’a accompagné tout au long de l’écriture de ce roman, et elle n’a pas encore disparu. Peut-être s’envolera-t-elle lorsque je mettrai le point final au second volume. Les sources de cette mélancolie sont multiples mais il est évident que tout ce que j’ai absorbé lors de l’élaboration de ce texte m’a beaucoup affecté. Ces réalités multiples fondues en une seule, de fiction, sont désespérantes. Donc c’est aussi un texte sur le chagrin. Enfin, à mesure que je l’écrivais, il m’est apparu que le thème de la transmission y affleurait de façon inattendue et répétée : que nous ont transmis ceux qui nous ont précédés et que transmettons-nous aux générations qui suivent ?

Concernant votre présentation du conflit, quelles sont les innovations de cette guerre ? J’ai été très surpris voire choqué par la présence et l’activité de ces officines privées injectées dans cette guerre (le groupe 6N de Fox anciennement Fennec dans le passé dans vos romans) et dont les activités restent bien opaques et incontrôlables et dont on a bien du mal à connaître les vrais commanditaires. Est-ce une nouveauté à laquelle il faudra s’habituer ou est-ce une version moderne des barbouzes ?

Cette guerre, et celle d’Irak, a d’abord permis à l’armée américaine – la plus richement dotée du monde – et dans une moindre mesure, aux autres contingents de l’OTAN, France comprise, de mettre à l’épreuve ou développer, tester et perfectionner tout un tas de nouvelles stratégies, technologies et armements. Les drones en sont l’exemple le plus évident.

Mais la transformation la plus spectaculaire est effectivement, aux Etats-Unis, l’élan de privatisation sans précédent, à tous les niveaux, de la chose militaire, jusque sur la ligne de front. Faut-il s’en inquiéter ? Très certainement. Peut-on lutter contre ? Cela me semble difficile tant la chose paraît normale dans les pays anglo-saxons. Au-delà de la demande évidente des états, les grands groupes industriels et commerciaux, qui ont des intérêts à défendre sur tous les continents, dans des zones de plus en plus instables, intérêts qui ne sont pas nécessairement compatibles avec la diplomatie de leurs pays d’origine, ont les moyens de faire appel à des sociétés militaires privées pour assurer leurs arrières. Et ils ne s’en priveront pas. Le mercenariat, appelons un chat un chat, a toujours existé mais pas à cette échelle, avec les capacités de projection et de destruction d’aujourd’hui. L’avenir va piquer.

Le major général américain Smeldey Butler, dès 1935, a déclaré : “WAR is a racket. It always has been. It is possibly the oldest, easily the most profitable, surely the most vicious. It is the only one international in scope. It is the only one in which the profits are reckoned in dollars and the losses in lives.” A qui profite, dans chaque camp, ce commerce juteux?

A des intérêts privés, évidemment. Grosso modo ce que l’on appelle le complexe militaro- industriel d’un côté et tout un tas d’entités politiques, criminelles, armées, subversives, de l’autre. Les échelles ne sont pas les mêmes mais les motivations et les buts si. Prendre le pouvoir, dominer la concurrence ou l’adversaire, s’enrichir.

En ayant connaissance de la débâcle soviétique dans les années 80, pourquoi les Américains ont-ils occupé l’Afghanistan ? Quelles erreurs ont-ils commises ?

 Je ne vais certainement pas me risquer à répondre à cette question, n’étant ni expert patenté, ni apostériologue professionnel. Juste une remarque : avant les Etats-Unis, l’Union Soviétique n’est pas le premier empire à s’être cassé les dents sur l’Afghanistan. En fait, tous ceux qui ont essayé de l’occuper en ont été pour leurs frais. Personne ne semble vouloir retenir la leçon. L’homme, quoi.

« Pukhtu » est situé en 2008, quelle analyse faites-vous de la situation actuelle ( avril 2015) ? Y a-t-il vraiment un nouveau protagoniste avec l’Etat islamique?

Il y a, en Afghanistan et dans les régions limitrophes de ce pays, une forte concentration de combattants islamistes, d’origines diverses – Arabes, Tchétchènes, Ouzbèkes, convertis occidentaux – qui, ces trente dernières années, ont cherché là un refuge et une terre de djihad. Jusqu’à un passé récent, ils se rassemblaient plus ou moins sous la bannière ou la franchise Al-Qaïda, ou celles d’entités locales. Al-Qaïda est en perte de vitesse, peu à peu remplacée par un nouveau caïd, l’Etat Islamique. Le nouveau est en italiques parce que cette organisation est ancienne en fait. Sa naissance remonte à la fin des années quatre-vingt-dix et son chef a longtemps été Abou Moussab Al-Zarqaoui, bête noire des Etats-Unis en Irak jusqu’au milieu de la première décennie 2000. Le mouvement a été presque entièrement détruit après sa mort, en 2006, mais il a pu se reconstituer en secret, profitant des frustrations des populations sunnites d’Irak, martyrisées par le gouvernement chiite mis en place par les Américains au moment de leur départ du pays, et de dynamiques tribales. Ils font maintenant une sérieuse concurrence au groupe fondé par Ben Laden partout dans le monde, y compris dans la zone Af-Pak.

Dans un passé récent, les Russes, les Américains, les talibans toujours, les lois tribales… existe-t-il un espoir pour les populations civiles ?

Bien sûr, si un jour tous ces mecs sont fatigués de se foutre sur la gueule (sourire). Et puis, les populations civiles ne sont pas toujours étrangères aux dynamiques qui les accablent.

La France doit-elle se considérer en guerre, quel est votre sentiment vis-à-vis de la loi sur le Renseignement ?

 La France et les Français doivent considérer que le monde d’avant a disparu. Nous ne pourrons plus nous promener tranquillement sur la planète comme nous l’avons longtemps fait, sûrs de notre supériorité tricolore, économique, politique, intellectuelle et philosophique, et la réalité qui nous entoure s’invitera sans doute de plus en plus, et de plus en plus violemment, dans notre quotidien. A terme, j’ai le sentiment que nous ne pourrons pas nous abstenir de faire des choix difficiles pour maintenir un certain modèle républicain qui nous est cher.

Quant à la loi sur le renseignement, no comment. Qu’un ministre de l’Intérieur socialiste puisse déclarer sans sourciller, devant l’Assemblée représentant le peuple français, qu’il est normal de sacrifier une partie de notre vie privée m’a semblé tellement surréaliste que j’en suis resté baba. Rappelons que dans le même temps, lui et les autres caciques de son parti, ces vigies de la démocratie idéale, nous mettent en garde contre l’éventualité de l’arrivée du Front National au pouvoir. C’est parfait, si cela devait se produire, tous les instruments de surveillance et de contrôle seront déjà en place. « 1984 » est en train de prendre corps sous nos yeux, en direct sur les chaînes d’info en continu.

 

J’ai apprécié la playlist accompagnant votre roman (enfin, beaucoup plus les Stooges et les Black Angels que Jean- Pierre Castaldi néanmoins et sans vouloir vous offenser), qu’écoutez-vous en ce moment dont vous aimeriez nous faire profiter ? Pareillement y a-t-il des romans que vous nous conseillez.

 Jean-Pierre Castaldi figure dans la playlist parce qu’il était en 2008 dans les bacs de certains DJ résidents du Baron, une boîte parisienne à la mode évoquée dans le roman. Branchitude, quand tu nous tiens. En ce moment, j’écoute beaucoup de musique sans parole, électronique, produite par des labels allemands comme Finest Ego ou Ostgut Ton, et le seul groupe de rock qui trouve encore grâce à mes yeux, c’est Interpol, pour lequel mon intérêt ne se dément pas. Une passade, à n’en pas douter.

Je ne lis plus assez de romans depuis deux ans, et la plupart de ceux que j’ouvre me tombent des mains. J’ai été très déçu par le dernier Ellroy, Perfidia, terminé avec peine il y a quelques semaines. Le Dog tourne à vide, il se caricature lui-même, et son retour sur des terres pourtant familières, entouré de figures connues et bien intentionnées, comme Dudley Smith, m’a profondément ennuyé. Mais peut-être est-ce juste mon goût qui évolue. Mon dernier gros coup de cœur, en fait, est un roman italien : « Les noirs et les rouges » d’Alberto Garlini.

Enfin, parce que je le pense vraiment, quelle est la question que j’ai omis de vous poser et à laquelle vous auriez aimé répondre ?

 Et sinon, comment va la vie ? Bien, merci.

Entretien réalisé par échange de mails entre le 19 et le 22 avril 2015 suite à une brève rencontre le 12 avril 2015 lors du salon du polar de Mauves en Noir.

Wollanup.

PS: lien vers « Mon Amérique à moi » de DOA.

MON AMÉRIQUE À MOI / DOA

UNE SINGULARITÉ NUE de Sergio De La Pava / Le Cherche Midi / LOT 49

Traduction: Claro.

Avant tout et même si je l’ai déjà dit par le passé, LOT 49 au Cherche Midi est une collection unique et irremplaçable pour qui veut découvrir une littérature ricaine originale. Plus tordus que ceux de Terres d’Amérique et vantant nettement moins les grands espaces que ceux de Gallmeister autres très grands découvreurs de ce que l’Amérique propose de riche et de passionnant en littérature, les romans de LOT 49, souvent, se méritent, proposant souvent au lecteur un âpre combat afin d’extraire la substance, le nectar précieusement caché entre leurs pages, fruits d’une réflexion aboutie de grands écrivains tels que Richard Powers, Willam H. Gass, Brian Evenson. Alors, parfois, cela ne fonctionne pas. Je cherche encore à comprendre ce que voulait bien vouloir dire l’auteur de « divin scrotum » lu l’an dernier. Dans tous les cas, la lecture d’un roman LOT 49 est un grand voyage parfois périlleux mais toujours ambitieux et ce n’est évidemment pas un hasard si la collection a pris pour nom un roman de Thomas Pynchon.

« Casi est un avocat new-yorkais qui n’a jamais perdu un procès. Fils d’immigrants colombiens, il vit chichement à Brooklyn jusqu’au jour où un collègue lui propose le crime parfait qui le mettra définitivement à l’abri du besoin. Devant cette opportunité, c’est d’abord son sens éthique de la justice et de la morale qui va vaciller, puis sa personnalité, enfin, son univers tout entier…

C’est une façon de résumer le livre. Il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres, tant les événements qui se multiplient autour de Casi sont nombreux et variés… »

« Une singularité nue » ne fera pas exception, il faudra le conquérir de haute lutte et vivre avec acharnement ses 800 pages folles. Sergio De La Pava dont c’est le premier roman a eu un mal fou à être édité aux USA avant de rencontrer le succès et, ma foi, c’est compréhensible parce que son roman est tout sauf un roman ordinaire. Telles les œuvres de Pynchon, son écrit est truffé de digressions qui font le roman. S’il est question d’un forfait, d’un vol parfait dans le livre, ce ne le sera en fait qu’ à partir de la moitié du pavé et l’ arnaque envisagée, finalement, peut être considérée, elle aussi, comme une digression.

« Une singularité nue » entre autres multiples thèmes parle principalement des avocats new-yorkais, de leur tâche ardue à défendre des gens dans des affaires bien poisseuses, ordinaires et glauques avec des clients démunis financièrement comme intellectuellement dans les cas qui nous sont proposés dans le roman. C’est l’outrance du système judiciaire américain qui est montré et développé par le biais des affaires traitées par Casi et par sa défense d’un condamné à mort en Alabama.

Le second grand thème, c’est Sergio De La Pava himself,  new-yorkais, avocat et d’origine colombienne comme son héros qui, il m’a semblé, se racontait à travers les pages: ses victoires comme ses défaites, ses combats, ses convictions, ses peurs, ses incertitudes, ses fantasmes, ses joies, ses peines, ses interrogations… Alors cela donne une immense vague, un tsunami d’idées qui, si vous êtes sensible à sa belle plume et aux sujets traités vous ravira mais qui, bien sûr, pourra aussi vous ennuyer voire vous assommer si elles ne vous touchent pas. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises digressions dans un roman, il y a celles qui vous intéressent et celles qui ne vous intéressent pas. J’avoue avoir sauté la parenthèse sur la gastronomie colombienne mais j’ai été épaté par certaines considérations philosophiques, réjoui par certaines passages franchement hilarants, ému par certaines histoires et passionné par le destin d’un boxeur. De multiples « voyages » souvent désopilants.

Bien sûr, il ne faut pas négliger l’aspect thriller dans la seconde partie mais celui-ci, malgré un ton très réjouissant à cause de lui justement, ne ravira pas totalement les amateurs du genre. Il faut plutôt considérer ce côté polar comme une autre digression dans un roman qui n’en manque pourtant pas.

Enfin, « Une singularité nue » a une saveur très Manhattan qui parlera à toutes celles et ceux qui ont déjà côtoyé certains sympathiques allumés qui peuplent ou bossent sur cette partie de la ville et qui aiment tant passer des heures passionnées sur des sujets parfois pourtant bien futiles.

Allumé et très attachant!

Wollanup.

 

 

L’AFFAIRE LEON SADORSKI de Romain Slocombe / Robert Laffont La Bête Noire.

Si vous ne connaissez pas encore le talentueux Romain Slocombe, une des grandes plumes du Noir français, ce nouveau roman profond vous permettra avec bonheur de remédier à cette regrettable carence.

Avril 1942. Au sortir d’un hiver rigoureux, Paris prend des airs de fête malgré les tracas de l’Occupation. Pétainiste et antisémite, l’inspecteur Léon Sadorski est un flic modèle doublé d’un mari attentionné. Il fait très correctement son travail à la 3e section des Renseignements généraux, contrôle et arrête les Juifs pour les expédier à Drancy. De temps en temps, il lui arrive de donner un coup de main aux Brigades spéciales, d’intervenir contre les « terroristes ».
Mais Sadorski est brusquement arrêté par la Gestapo et transféré à Berlin, ou on le jette en prison. Le but des Allemands est d’en faire leur informateur au sein de la préfecture de police… De retour à Paris, il reçoit l’ordre de retrouver son ancienne maîtresse, Thérèse Gerst, mystérieuse agent double que la Gestapo soupçonne d’appartenir à un réseau antinazi.

Après « Monsieur le commandant » en 2011, Romain Slocombe retourne dans cette période noire et trouble de l’Occupation pour mettre en avant le rôle de la police française de l’époque sous les traits  de l’inspecteur des RG Léon Sadorski. L’homme est un grand patriote, engagé volontaire à 17 ans pendant la première guerre mondiale, fonctionnaire zélé, flic efficace, se pensant au-dessus du lot, intellectuellement parlant, de la flicaille qui l’entoure y compris ses chefs. Mais Sadorski est aussi un homme malhonnête n’hésitant pas à accepter des « pots de vin », un être qui a très peu d’états d’âme et un personnage qui sous des dessous d’homme marié amoureux de son épouse cache des perversions assez terribles et des fascinations glauques, un beau salaud comme vous pourrez le découvrir à de multiples reprises. Alors, l’éternel couplet et c’est vrai par ailleurs, les policiers en temps que fonctionnaires finalement assujettis à une autorité nazie, étaient aux ordres et se devaient bien d’exécuter les tâches qui leur étaient assignées. Disons que certains y mettaient plus d’entrain que d’autres et Sadorski en faisait partie.

Avec ce personnage hautement haïssable ne déclenchant pas une once d’empathie mais qu’on suit avec passion comme certains pourris du quatuor de Los Angeles de James Ellroy qu’on retrouve avec délice parce qu’on attend ardemment leur chute, Romain Slocombe nous raconte le Paris de la collaboration où politiques, industriels, banquiers, artistes fricotent à qui mieux mieux avec l’occupant. La bibliographie de fin d’ouvrage montre le travail de recherche colossal de Slocombe pour produire un roman historique crédible, précis et vivant jusque dans les moindres détails (l’heure allemande pendant l’Occupation par exemple !), une véritable richesse pour les personnes désirant en savoir un peu plus sur l’époque ou tout simplement la découvrir pour les plus jeunes éblouis par des tentations politiques dont l’Histoire a déjà montré ce qu’elles pouvaient occasionner de très fâcheux.

Mais « l’affaire Léon Sadorski »  est avant tout un roman noir, un polar parce que Sadorski, après avoir été emprisonné à Berlin et questionné par la Gestapo revient avec des ordres qu’il entend bien exécuter avec empressement et montrer l’étendue de son talent en se découvrant de plus des talents de justicier dans une affaire où il comprendra très vite qu’il n’aurait pas dû y mettre les pieds.

Source d’enrichissement sur une période historique sombre et polar diablement efficace, « L’affaire Léon Sadorski » est un très bon roman propice à la réflexion, éclairé par la plume d’un Romain Slocombe grand conteur comme à son habitude.

Sombre.

Wollanup.

LA DOUBLE VIE DE JESUS de Enrique Serna / Métailié

Traduction: François Gaudry.

jesus

 

J ‘ai beaucoup d’affection pour Enrique Serna qui écrit de grands romans sur la réalité sociale mexicaine. Encensé par les plus grands  comme Gabriel Garcia Marquez, Serna est de la race de ses grands conteurs sud-américains qui ravissent les amateurs de grandes fresques en langue espagnole. Quatrième roman de l’auteur traduit en français et une nouvelle fois une fresque apocalyptique du Mexique et de sa classe politique.

« La ville de Cuernavaca est une poudrière dont tous les niveaux ont été infiltrés par les narcotrafiquants. La vie quotidienne est ponctuée par les échanges de coups de feu, la découverte de cadavres décapités, les cartels se disputent la place. Comment un homme disposé à défendre ses convictions jusqu’au bout, à mettre en pratique ses idéaux de légalité et de justice, peut-il se battre sur ce terrain miné ? Jesús a su, malgré la corruption ambiante, se tenir à l’écart des factions qui utilisent le pouvoir à des fins personnelles. Et il pense qu’il peut accéder à la mairie. »

Et Jesús y croit dur comme fer, lui, au prénom prédestiné, fonctionnaire sérieux et incorruptible il pense qu’il sera désigné par son parti. Mais les romans du Mexicain  abondent de pièges cruels et le prénom de Jesús choisi par Serna sera particulièrement pertinent pour lui faire subir un véritable chemin de croix. Au départ, on peut  être désorienté par la profusion de personnages ainsi que par la multitude de titres honorifiques ou réels présentés par l’auteur mais très vite, on suit aisément le tragi-comique parcours du combattant de Jesús . Dans le marigot politique local s’affrontent de nombreux prédateurs, pourris, arrivistes, putes, corrompus et Jesús en fera les frais. Les alliances se font et se défont dès qu’apparaissent l’argent ou le pouvoir, rien de bien neuf, on connait les mêmes fripouilles ici mais au Mexique, dans une société encore très dépendante de la religion et de supposées bonnes manières Jesús va, de plus, faire l’énorme erreur de tomber amoureux de la mauvaise personne quand on veut gagner une élection en se présentant comme le chevalier blanc. Son électorat peut très bien lui pardonner son divorce en pleine campagne mais s’il apprend la liaison sulfureuse qui est sienne, son avenir politique est mort. Et quand bien même, la chair est faible et Serna a déjà bien raconté les malheurs des mâles mexicains dans son irrésistible « Coup de sang » également paru chez Métailié en 2013, et Jesús, amoureux fou, va prendre le risque de continuer cette passion amoureuse tout en la gardant secrète. Je vous souhaite la même surprise que celle qui fut mienne.

Il est évident qu’il manque encore à ce capharnaüm, l’élément indispensable à la vie politique, économique et sociale du pays, la fraction qui gouverne réellement le pays, les cartels. Et fort évidemment Jesus aura à affronter deux d’entre eux qui veulent s’accorder ses bonnes grâces… au départ puis l’éliminer devant son attitude méprisante. Et pourtant, un cartel va réussir à le piéger tandis que l’autre va jouer sur ses liens familiaux avec l’amour défendu de Jesús.

Les personnages sont bien en place : Jesús contre les politiciens corrompus, les cartels, une police achetée, un adversaire jeune premier marié à une vedette adulée des telenovelas…. Ne manque plus que le décor, Cuernavaca (365 000 hbts) dans l’état du Morelos, ville située à 13 km de Temixco (100 000 hbts) où Gisela Mota, 33 ans a été abattue le lendemain matin de son investiture à la mairie, devant ses parents, le 2 janvier 2016. Belle région!

Gisela Mota

Gisela Mota

Enrique Serna, en grand observateur de son pays et de ses contemporains, va faire exploser cette poudrière dans un roman furieux où son puissant humour cruel vient au secours de la tragédie pour ne pas rendre le propos et l’histoire encore plus glauques qu’elles nous apparaissent au fur et à mesure que sont pointées toutes les tares inexpugnables d’ un Mexique n’existant que selon le bon vouloir des narco-trafiquants et de la part du butin que chacun peut s’octroyer.

«Je te jure, beau-frère, que j’aurais aimé être comme toi : honnête, responsable, exemplaire. Mais ici, au Mexique, la droiture est un luxe que les pouilleux ne peuvent pas se permettre… J’aurais aimé te voir assis sur un trottoir, sans un rond en poche, ta vie foutue à dix-huit ans, méprisé par les nanas qui te font envie, humilié par les flics qui t’embarquent parce que tu es en train de picoler dans la rue, oui, j’aurais bien aimé voir si t’aurais pas fini voyou. »

Roman éminemment social sur le Mexique traité à la manière d’une comédie cruelle au verbe très fort, « la double vie de Jesús » se double d’un dénouement digne des meilleurs polars pour en faire un roman exceptionnellement riche.

Génial!

Wollanup.

SORTIE LE 25 AOÛT.

 

 

PARMI LES LOUPS ET LES BANDITS de Atticus Lish /Buchet Chastel.

Attention, cette histoire est puissante, ce bouquin risque de vous sauter à la figure tant le roman d’ Atticus Lish, son premier et récompensé en 2015 du « PEN/Faulkner Award », est un vrai grand roman.

Zou Lei est une jeune femme chinoise d’origine ouïghoure musulmane de la région du Xinjiang. Elle a vécu l’exclusion de part ses origines et de part sa religion dans son propre pays et décide de tenter l’Amérique. Arrivant en temps que clandestine en Caroline au milieu des années 2000, dans une Amérique en proie aux affres du traumatisme du 11 septembre, elle subit l’exploitation des boulots clandestins sous payés, les rafles, le mépris des Américains mais aussi de ses compatriotes, l’incarcération et elle décide un jour de monter à New York.

Brad Skinner, lui, est un GI américain rentrant au pays après trois missions en Irak où il a connu des blessures physiques, des plaies morales. En fait, il est surtout dézingué dans sa tête, carbonisé, perdu pour/dans son pays et tente lui aussi l’aventure à New York.

Zou Lei veut vivre, veut travailler, juste s’en sortir, elle ne croit déjà plus au rêve américain si tant est qu’elle y ait cru à un moment. Skinner n’a plus toute sa tête, ne reconnaît pas ce pays qui est pourtant le sien, erre, se came, picole, hanté par les drames vécus, détruit par la perte de ses camarades. Fruit d’une improbable rencontre, ils vont entamer une histoire commune dans le Queens, dans un New York sale, glauque, très loin des zones luxueuses de Manhattan ou des quartiers bobos de Brooklyn. On bosse, on trime, on survit dans le Queens par des petites combines, des jobs au noir. Zou Lei et Skinner vont vivre là une liaison tout à fait extraordinaire, une histoire d’amour très peu conventionnelle qui va leur permettre d’ oublier leur détresse pendant quelques semaines jusqu’à ce que la tragédie les rattrape.

Atticus Lish nous ouvre les portes d’un autre New York, celui de la débrouille, de l’exploitation des misères sociales dans un Chinatown très loin de celui de Manhattan qui paraît, du coup, folklorique. Ici, peut-être plus qu’ailleurs, c’est marche ou crève et Zou Lei, comme des milliers d’autres clandestins tente de garder la tête hors de l’eau pendant que Skinner, lui, se noie. Le roman crée deux angoisses effrayantes: on prie pour la touchante jeune Chinoise et on tremble en attendant le pétage de plomb destructeur de Skinner. On a les prémices du drame, des alertes à plusieurs reprises et puis on en a la certitude à l’arrivée d’une figure du mal, d’une pourriture, d’une raclure dont l’histoire lamentable est contée avec tant d’insistance que l’on sait que l’ordure concoctera les pires desseins envers Zou Lei, envers Skinner et envers le couple.

Le style de Lish peut désarçonner par cette absence de ponctuation dans certains dialogues mais très vite, on est emporté par cette frénésie verbale qui donne une vitesse à l’histoire, cette magnifique et précise appétence à nous conter la ville. L’urgence de la vie est ressentie dans des passages furieux où l’auteur, avec une immense fougue et une connaissance parfaite du monde qu’il décrit brosse des portraits de la ville effrayants et néanmoins poétiques malgré leur extrême noirceur.

Lish par son réalisme terrible, par la violence de son écrit frappe, agresse, choque le lecteur tout en le laissant parfois pantelant par la force et la beauté poétique de son histoire pourtant si commune. C’est du grand art, c’est effroyable, c’est touchant, c’est du grand Noir urbain et politique. Et quelle plume, quelle capacité à nous faire entrer dans le cauchemar!

Impitoyable!

Wollanup.

YAAK VALLEY, MONTANA de Smith Henderson chez Belfond.

Traduction: Nathalie Peronny.

On y est, c’est la rentrée littéraire et le hasard des sorties fait que l’on commence avec un bouquin énorme, un premier roman et je vous conseille de retenir le nom de Smith Henderson, originaire du Montana et auteur d’un magnifique roman à vous briser le cœur par son humanité et à vous tenir éveillé toute la nuit tant le destin des nombreux personnages, les principaux comme les secondaires va vous fasciner, vous émouvoir si vous aimez ce genre de littérature chevaleresque aux sublimes héros ordinaires.

Smith Henderson a été éducateur spécialisé dans le Montana avant d’émigrer vers des terres plus clémentes au sud et nul doute qu’il s’est servi de son expérience professionnelle pour écrire ce roman choc, violent et magnifique par ce qu’il dégage comme hauteur d’esprit, élégance, un peu comme la littérature de Willy Vlautin.

Pete est assistant social dans un coin paumé de l’état au début des années 80, il vit dans une cabane où les commodités de la vie moderne n’ont pas été encore installées, cela viendra bien un jour mais il s’en fout car c’est un homme qui ne va pas très bien. Séparé maintenant de Beth son amour d’enfance avec qui il a eu, à 17 ans, une fille maintenant âgée de 13 ans, il survit à ce crève-cœur en picolant plus que de raison souvent et en s’impliquant autant qu’il le peut et parfois de manière quasi suicidaire dans son boulot.

Roman imposant par le propos mais aussi par son volume, « Yaak valley, Montana » raconte quelques mois de la vie de Pete et de trois ados dont il s’occupe, trois histoires, trois drames d’innocents, victimes de leurs familles ou de ce qu’il en reste. Dans la littérature, mis à part chez Crumley, le Montana est souvent décrit comme une région paisible, inclinant à la méditation, à la poésie et Henderson connaît et montre l’envers de la médaille crûment, franchement, cet univers décomposé où les enfants sont détruits, punis par l’irresponsabilité de leurs parents.

Cecil vit dans le plus grand des dénuements avec sa mère dans une bicoque, un monde de sous alimentation, d’alcool, de drogues, de prostitution et introduit le roman par une scène marquante où il faut l’intervention de la police et de Pete pour mettre fin à un pugilat entre le fils et sa mère qui a déjà bien pourri la vie de son môme au delà de l’entendement comme Pete le découvrira bien plus tard.

Benjamin vit caché avec son père dans les bois, allumé survivaliste frayant avec les mouvements fachos, antisémites, le suivant partout dans une fuite des autorités, de l’état, attendant l’apocalypse proche prédite par la mère disparue comme le reste de sa fratrie. Les deux survivent de trafics  minables et annoncent la fin des temps en gravant des « hobo nickels ».

hobo nickel

Rachel, elle, est le cas insoutenable pour Pete puisqu’il s’agit de sa fille partie vivre au Texas avec sa mère et disparue un beau matin. Enlèvement, assassinat ou fugue…l’horreur des parents dans l’incertitude, les recherches désespérées aux quatre coins du pays dans les lieux de perdition pour la jeunesse.

Se greffent là-dessus d’autres personnages marquants pour créer un portrait au vitriol des USA des oubliés, des coins reculés, par les souffrances subies par les enfants. Drogue, prostitution, alcool, maltraitances, manquements voire absence d’éducation, cécité de la police et des services sociaux, tout y passe en une macabre parade et Pete s’emploie avec les moyens qui lui sont alloués et sa grandeur d’âme à donner un semblant d’humanité à un univers qui n’en a plus pour ces mômes sacrifiés sur l’autel de la connerie de leurs parents.Choc!

Humainement magnifique et d’une écriture éblouissante.

Wollanup.

PS: Smith Henderson sera à Paris début septembre et notamment à America à Vincennes.

RENTRÉE LITTÉRAIRE

ON ATTAQUE LE 17.

On a beaucoup lu, on est prêt et on s’octroie une petite pause régénératrice.

en pleine forme

Profitons de ce billet pour souhaiter de bonnes vacances à Chouchou dans sa Nièvre natale et qui semble pleinement apprécier ce retour aux sources.

.chcou chaman

A mercredi.

Take care!

Wollanup.

PS: « Ce premier roman m’a frappé tel la foudre, comme l’oeuvre d’un auteur au sommet de son art. Yaak Valley, Montana est un chef-d’oeuvre. »
Philipp Meyer, auteur de Le Fils.

BAAD de Cédric Bannel /Robert Laffont / La Bête noire.

L’été, les vacances pour les chanceux, c’est l’occasion de rompre avec la monotonie, de voyager un peu même si au train où va le monde, l’espace qui dépasse notre coin de pelouse ou notre palier deviendra une aventure. Bref, si vous n’avez pas la chance, l’envie ou les moyens, ce thriller de Cédric Bannel va vous faire voyager à moindres frais. Sans le conseil précieux et avisé de Glenn Tavennec le directeur de la collection « la bête noire », il n’est pas certain que j’aurais entrepris ce voyage périlleux vers l’Afghanistan tant il me semblait impossible de m’attacher dorénavant à une histoire se situant dans ce pays depuis ma lecture de « Pukhtu Primo » de DOA. Et j’avais tort…

« BAAD » : Homme mauvais, violent, cruel avec les femmes.
BARBARIE Des jolies petites filles, vêtues de tenues d’apparat, apprêtées pour des noces de sang.
ABOMINATION Deux femmes, deux mères. À Kaboul, Nahid se bat pour empêcher le mariage de sa fille, dix ans, avec un riche Occidental. À Paris, les enfants de Nicole, ex-agent des services secrets, ont été enlevés. Pour les récupérer, elle doit retrouver un chimiste en fuite, inventeur d’une nouvelle drogue de synthèse.
AFFRONTEMENT Il se croit protégé par ses réseaux et sa fortune, par l’impunité qui règne en Afghanistan. Mais il reste encore dans ce pays des policiers déterminés à rendre la justice, comme l’incorruptible chef de la brigade criminelle, le qomaandaan Kandar.
DÉFLAGRATION Nicole et Nahid aiguisent leurs armes. Pour triompher, elles mentiront, tortureront et tueront. Car une mère aimante est une lionne qui peut se faire bourreau. »

BAAD, cette définition pourrait, devrait s’appliquer à 90% de la population masculine du pays tant le pays est dirigé, commandé par des hommes et pire, vous le savez, par des religieux, et comme toutes les religions ont été créées par des hommes pour asseoir le pouvoir des hommes, les pires d’entre elles sont aussi les pires pour les femmes. Et ici, on va très loin dans l’abomination dans un pays aux comportements moyenâgeux où la corruption est le sport national. Classé antépénultième du classement mondial annuel de 2015 de « Transparency International », l’Afghanistan ne devance que la Corée du Nord et la Somalie. Bref, dans ce pays où tout s’achète et tout se vend, les femmes sont des produits qu’on peut acheter et remplacer quand et comme bon vous semble. On le sait tout cela mais Cédric Bannel, par l’intermédiaire de son intrigue sur des meurtres de fillettes à Kaboul, va nous montrer des exemples concrets dans la vie des femmes de Kaboul qui ne semblent être finalement que les seules vraies victimes de la religion.

L’ Afghanistan est en guerre depuis de très nombreuses années. « La guerre avait été trop longue,trop violente. Guerre contre l’envahisseur russe, mais aussi guerre civile: traditionalistes contre modernistes, croyants contre communistes, djihadistes contre modérés, Tadjiks contre Pachtouns. Il y avait eu trop de combats, trop de clans, trop de camps. »Le pays est de loin le premier producteur mondial de pavot à opium avec tous les trafics que cela implique et personne n’ignore que Daesh y est fortement implanté tout comme Al-Qaïda et vous comprendrez à quel point le pays est gangrené.

Alors forcément une intrigue criminelle située dans le cloaque qu’est Kaboul prend tout de suite une dimension impressionnante et crée une intrigue renversante, très loin de nos critères et décors habituels et de nos modes de pensée occidentaux. Mais le cadre ne suffit pas et l’auteur a su faire revenir ce personnage chevaleresque Oussama Kandar, flic intègre et chef de la brigade criminelle de Kaboul, déjà héros de « l’homme de Kaboul » paru également chez Robert Laffont en 2011 et qui a connu un grand succès en France et dans plusieurs pays européens. A cette belle intrigue est greffée une seconde que j’ai trouvée plus dispensable car nous faisant quitter le cadre afghan pourtant bien prenant pour suivre Nicole Laguna menacée par la Mafia, obligée de retrouver un mystérieux chimiste virtuose.

Bien sûr, les deux intrigues se rejoindront, bien sûr les deux héros se rencontreront dans des épisodes très cinématographiques dans des contrées très reculées du pays, créant un roman très addictif, au climat très dépaysant, dépeignant une société afghane accablée par les traditions, la religion et permettant d’entrapercevoir la réalité du pays avec ses ethnies, ses cultures et ses souffrances.

BAAD? GOOOD!

Wollanup.

 

QUAND LES ANGES TOMBENT de Jacques – Olivier Bosco / Jigal.

C’est le dernier roman en date de Jacques Olivier Bosco qui nous fait l’honneur et l’amitié d’écrire quelques chroniques chez Nyctalopes. Il a déjà de deux ans mais je crois savoir que nous allons bientôt pouvoir lire sa prose à nouveau.

Ne faites aucun rapprochement avec le court métrage de Polanski racontant les souvenirs d’une dame pipi dans le titre du nouveau roman de JOB. Les références cinématographiques sont les mêmes que d’habitude : Giovanni et les films noirs des années 70 interprétés par Delon et Belmondo.

Et même si Jacques Olivier commence par faire très fort dès le départ… mieux qu’un Concorde rempli de retraités allemands voulant s’envoyer en l’air et se gaufrant dans les abords d’un hôtel souvent utilisé pour des 5 à 7 peu glorieux, il nous offre le crash d’un Airbus A340 sur un centre pénitentiaire alsacien. Suite à ce coup d’éclat digne d’un adepte des films « testotéronés » passés de Bruce Willis, l’auteur revient vers un théâtre plus en rapport avec ces écrits antérieurs.

Moi, ce bouquin, je l’aurais bien appelé « la fête des pères » tant certains vont morfler dans leur rôle de géniteur pour des fautes qu’ils ont commises en temps qu’ hommes publics ou aussi, pourquoi pas, pour lui donner des lettres de noblesse « les péchés des pères » comme le premier roman de Lawrence Block .

« Cinq enfants kidnappés… Un truand impitoyable, Vigo, dit le Noir, condamné à perpét’ pour le meurtre de gamins qu’il nie farouchement avoir commis… Un avion en provenance de Russie qui par malheur s’écrase sur une prison… Un procès truqué, une vengeance… Un préfet assoiffé de pouvoir qui brouille les cartes, un flic déboussolé au fond du trou, un malfrat corse en rupture de ban, un cheminot alcoolo, un juge en fin de parcours, une avocate opiniâtre, des parents bouleversés mais combatifs… Et leurs cinq mômes bien décidés à survivre et prêts à tout pour s’en sortir tout seuls ! »

Alors, c’est un bon JOB même si, tant pis, cela sonne comme un pléonasme. Cent pour cent adrénaline, ce nouveau bouquin ravira les convaincus et drainera d’autres nouveaux adeptes tant la formule action, sentiments à fleur de peau, amitiés criminelles, flingues, bagnoles est une nouvelle fois bien mixée pour offrir un cocktail très addictif, très tassé provoquant une dépendance immédiate, heureusement pas trop longue, parce qu’elle implique un isolement et limite la vie sociale le temps qu’il faut pour lire les 321 pages.

Job est un passionné, un grand gosse qui veut et réussit à nous faire entrer dans son univers bizarre et obsolète si cinématographique. Et derrière cette apparence de thriller, se dressent toujours les thèmes qui lui sont chers comme l’amitié, la vraie, la paternité (il doit être un papa attentionné ou un papa qui craint de ne pas l’être assez) et une rage contre l’injustice qui font que les romans de JOB sont plus que des bons petits polars malgré l’apparence derrière laquelle ils se cachent. J’attends juste le jour où il va écrire le roman où l’action sera en retrait par rapport à une grande évocation de la paternité, par exemple.

Et puis il y a aussi les clins d’œil pour « happy few » que vous reconnaîtrez si vous traînez un peu sur les blogs de polar : les juges Maugendre, Le Nocher, Jégouzo et Lahérrère , l’hôtel de Faverolle et peut être aussi deux tueurs corses au destin tragique les frères Dominique et Christian Franzoni.

Du JOB explosif et plus cérébral malgré les apparences.

Wollanup.

ET L’ OBSCURITÉ FUT de Maurizio De Giovanni / Fleuve Noir.

J’ai déjà suffisamment avoué ma flamme pour les auteurs italiens de polars pour que vous compreniez aisément ma subjectivité maximale lorsque je parle d’un auteur transalpin et De Giovanni ne fera pas exception.

« Et l’obscurité fut » est la troisième enquête du commissariat atypique de Pizzoflacone à Naples après « la méthode du crocodile » et le très prenant « la collectionneuse de boules de neige ».

Bien sûr, il est toujours préférable d’avoir lu les premiers opus pour bien appréhender d’emblée les personnages récurrents, leur histoire, leur évolution, leurs déchirures, leurs failles mais on peut très bien lire celui-ci sans avoir lu les précédents puisque lors des premiers chapitres, dans une sorte d’introduction, l’auteur raconte le commissariat et les flics qui le composent. Pour ma part, j’avais lu le précédent sans connaitre le premier et n’avais pas connu réellement de problème.

« À l’image de Naples, écrasée par la chaleur d’un mois de mai estival, le commissariat de Pizzofalcone baigne lui aussi dans une atmosphère étouffante. En effet, l’équipe se débat avec un cas difficile : l’unique petit-fils d’un riche entrepreneur napolitain, aussi respecté que détesté, a été enlevé. La demande de rançon ne se fait pas attendre, toutefois, entre la mère révoltée contre l’autorité paternelle, le beau-père  » artiste endetté  » ou la secrétaire diffamée du patriarche, tout le monde semble avoir de bonnes raisons de vouloir toucher le magot. L’enquête, menée par Romano et Aragona, progresse à tâtons, tandis que Lojacono et Di Nardo sont chargés d’une  » simple  » histoire de vol dans un appartement. À première vue, aucun lien ne semble exister entre les deux affaires. Mais à l’instar des ruelles napolitaines, chaque découverte en fait resurgir une nouvelle… »

Tout comme le soleil napolitain, cette série de Maurizio de Giovanni brille de mille feux. En premier lieu, il faut bien sûr, souligner la belle étude des personnages, flics avec leurs forces et leurs faiblesses qui les rendent particulièrement humains et provoquent une empathie certaine dès les premières lignes. Tous les flics ne sont pas des machines aveugles.

Il faut aussi noter une intrigue qui si elle ne fait pas dans le sensationnel, met en lumière des secrets bien enfouis, révèle la noirceur de certains personnages dans une Naples magnifiquement décrite par un auteur amoureux de sa ville qu’il peint sans masquer la noirceur, la misère mais aussi les senteurs, les humeurs, les petits bonheurs. C’est charmant et touchant malgré la noirceur, donne envie de connaître la ville et aussi un auteur si plaisant à lire et si humainement désarmant.

Napolitain classe !

Wollanup.

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