Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 58 of 80)

LES HOMMES de Richard Morgiève / Losfeld.

« C’est surtout l’histoire de Mietek, un individu en déshérence, amoureux d’une femme qui ne peut pas l’aimer. Mietek ne s’en sort pas, s’enlise dans des histoires dont le dénouement risque d’entraver sa liberté. »

Mietek, dans les vingt-cinq ans, dans les années 70, sous Giscard, sort de prison et ne veut surtout pas y retourner. Il replonge dans la voyoucratie de bas-étage, proxénétisme, vol de voitures, petits cambriolages, une criminalité de petite envergure d’une époque artisanale de la délinquance.

«Depuis pas mal de temps, je me disais que c’était fini les hommes, que c’était vraiment une espèce en voie de disparition – ce qu’on appelait les hommes, c’était les derniers singes, quoi. J’ai écrit une cinquantaine de pages – et ils sont venus les hommes de ma jeunesse et ma jeunesse avec. Mais dans toutes les histoires d’hommes, il y a une fille, et même il faut une fille – sans fille, pas d’homme. Et l’autre raison du livre m’est apparue, c’était elle – ma fille, Cora. C’était pas une histoire d’homme que je voulais écrire, pas exactement, c’était une histoire de père et de fille.» Richard Morgiève.

Quand on lit ce petit texte de l’auteur, on comprend qu’on va se glisser dans l’intimité et combien il va creuser dans ses souvenirs, dans son histoire, lui, qui avait l’âge de son héros à cette époque.

Alors, c’est un bouquin extrêmement troublant, qui ne se lit pas comme un polar ordinaire qu’il n’est d’ailleurs pas vraiment même s’il met en scène divers petits malfrats , les pages sur les médiocres affaires de Mietek n’étant pas les plus passionnantes du roman. Chronique d’une époque en train de se terminer, une France qui peine à se libérer de l’héritage de la libération où ceux qui avaient choisi le bon camp pendant la guerre ou juste avant la chute, ont pu obtenir un blanc-seing de l’état pour revenir à leurs magouilles quand ils n’étaient pas directement dans les hautes sphères de la nation. 68 était passé mais les rapports hommes femmes étaient quasiment les mêmes que 30 ans auparavant, les femmes depuis la libération pouvaient voter mais Simone Veil était encore à fignoler cette réforme sur l’avortement qui allait tant faire pour les femmes.

Selon son âge, on ne lira pas cette chronique d’une époque révolue au travers de l’itinéraire d’un voyou de la même manière. Morgiève n’a pas voulu faire un tableau idyllique de son héros. Proxénète à ses heures, il voue une grande admiration pour José Giovanni l’auteur et cinéaste  dont le passé de collaborateur d’abord et de meurtrier ensuite glace un peu l’ambiance. D’autre part, Mietek collabore avec ce qui semble être le SAC ou une autre organisation identique avec ses entrées dans toutes les branches du pouvoir, une police parallèle au service du pouvoir gaullien au départ mais qui par sa présence auprès du pouvoir en place a su faire de belles affaires avec la pègre de l’époque avant d’être dissoute en 82 après deux décennies d’obscures manœuvres. Ces aspects ne nuiront pas à l’image de beau ténébreux à qui ne connait pas ces histoires mais cela peut avoir quelques aspects répulsifs mais Mietek, par manque d’informations, a peut-être mal choisi ses guides… Complexe et imprévisible dans ses rapports avec les gens, animé d’une grande volonté d’assistance aux cabossés de son entourage, amis alcoolos, putes toxicos, vieille femme esseulée, Cora, petite fille en péril… Mietek séduira les lecteurs qui aiment les héros tordus, ambigus et toutes celles et ceux qui trouveront que la balance penche du côté mec bien.

Chacun verra sa vérité de l’histoire dans une France aujourd’hui disparue, verra naître ou pas l’empathie pour Mietek. Par contre, on doit constater le talent de Richard Morgieve pour nous installer dans l’univers et le milieu des malfrats décrits par ses aînés Dard, Simonin ou Le Breton. On n’oublie pas non plus des pages gorgées de tendresse et d’amour, masquées pudiquement, sans dramatisation des effets. Enfin, « les hommes » est un roman qui respire l’authenticité, la sincérité, l’excellence, la belle ouvrage d’un auteur qui se souvient et dont le roman, par son originalité, fait finalement un bien fou.

Authentique.

Wollanup.

Entretien avec Michael Farris Smith pour « NULLE PART SUR LA TERRE ».

  • Vous êtes l’auteur de trois romans dont deux sont édités en France, UNE PLUIE SANS FIN paru chez nous en 2015 chez Super 8 et ce NULLE PART SUR LA TERRE qui arrive pour la rentrée littéraire mais vous n’êtes pas encore très connu en France, qui êtes-vous Michael Farris Smith ?

C’est facile (en français). Il y a deux endroits au monde qui comptent pour moi: le Mississipi et la France. J’ai eu la chance de vivre à Paris et dans le Val de Loire et la France me manque tout le temps. Je déteste citer Hemingway, mais il avait raison quand il disait que si vous aviez la chance de connaître Paris jeune, cette expérience resterait toujours en vous. Il y a deux ans, j’ai emmené ma femme et mes filles passer l’été en France et je cherche toujours un prétexte pour y retourner. Depuis le tout début, il y a quelque chose qui m’y attire.

  • Comment êtes devenu écrivain ? Désir depuis l’enfance ou projet d’adulte ?

Il n’y a pas eu de plan. Je n’ai pas commencé à écrire avant 29 ans. Et c’est seulement parce que, pendant que je vivais à l’étranger, j’ai commencé à lire, pour la première fois de ma vie, je lisais pour le plaisir. J’ai lu les grands auteurs parce que c’étaient les seuls que je connaissais – Hemingway, Faulkner, Fitzgerald, Dickens. Après quelques années, j’ai simplement senti quelque chose bouger en moi et j’ai voulu essayer. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais. Je ne pouvais pas savoir si j’allais réussir ou échouer lamentablement, mais je ne pouvais pas renoncer. C’était la première fois de ma vie que je savais ce que je voulais vraiment faire.

  • Quel est votre moteur pour écrire ? Des sujets qui vous sont chers, le quotidien, une région ?

C’est une question difficile pour moi, car je pense que ça change, ça évolue. J’aime la langue, je m’intéresse à l’esprit humain et à la condition humaine, j’aime le sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un lieu et l’impact qu’il peut avoir. Les lieux ont joué de grands rôles dans ma propre vie. Je veux aussi essayer d’éprouver mes personnages sur un plan émotionnel, car c’est ce que nous vivons tous, tous les jours. Donc, pour moi, il y a beaucoup de choses qui m’inspirent pour essayer de raconter une histoire intéressante. Je pense aussi, comme la plupart des artistes, que c’est simplement quelque chose que je dois faire ou je serai malheureux. C’est difficile de décrire ce sentiment.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Il est impossible de lire un roman comme NULLE PART SUR LA TERRE et ne pas entendre l’écho d’un écrivain comme Larry Brown. Parlez un peu de ces influences – Larry Brown, William Gay, Barry Hannah, etc. – ainsi que du vide laissé après leur passage, un vide que ton travail semble parfaitement combler.

Ces noms que tu mentionnes sont au sommet de ma liste d’influences, et j’ai été triste ces dernières années, d’avoir enfin décidé d’être écrivain après qu’ils soient tous décédés. Je me souviens que quand il a été temps de partager les épreuves d’UNE PLUIE SANS FIN avant sa publication aux États-Unis, et que je discutais avec mon éditeur des écrivains à qui je voulais les envoyer, j’ai été déprimé car beaucoup d’écrivains auxquels je pensais, beaucoup de ceux qui m’ont inspiré avec leurs histoires de persévérance n’étaient plus là.

Donc, tu as raison lorsque tu dis qu’il y a eu un vide. Je l’ai ressenti, et beaucoup d’autres auteurs que je connais et avec qui je parle, ils l’ont tous ressenti. Je suis très fier d’être mentionné maintenant comme un écrivain qui aide à porter le flambeau. Je rêve toujours d’entrer dans un bar, de voir Larry Brown ou William Gay assis là, d’avoir la chance de leur offrir un verre et de les remercier. Les remercier pour leurs histoires, mais aussi d’avoir partagé leurs expériences d’écriture, avec ce que ça demande d’efforts et de persévérance. Car c’est ce qui m’a guidé à mes débuts quand j’apprenais, un apprentissage qui ne semble jamais se terminer.

  • Quand j’ai interviewé l’an dernier David Joy auteur brillant et grand lecteur, il avait cité ce NULLE PART SUR LA TERRE comme l’un des romans à ne pas manquer, quels sont vos pairs que vous appréciez et que vous voudriez nous encourager à lire ?

David est en tête de liste, et en plus d’être un écrivain d’enfer, c’est devenu un ami. Je n’aime pas trop faire ce genre de liste parce que je ne veux oublier personne, mais je suis heureux de recommander certains noms : Ron Rash, Tom Franklin, Brad Watson, Jamie Kornegay, Brian Panowich, Matthew Guinn, Steph Post. J’aime les écrivains qui montrent beaucoup de courage dans leurs histoires.

  • L’action de vos deux romans se situe dans votre région, pensez-vous qu’on écrit mieux sur des territoires connus ou vouliez-vous attirer l’attention sur la situation écologique du sud des Etats Unis puis sur le désarroi de ces populations oubliées, sur ces exclus du rêve américain ?

J’ai toujours écrit sur des lieux avec lesquels je me sens lié affectivement. Pour moi, cela a été, et ce sera toujours le Mississippi. Mais je ne suis pas lié à un endroit particulier du Mississippi. J’ai vécu dans tout l’État : sur la côte, dans les montagnes (Mississipi hills) et la plaine (Black prairie). Le Mississippi est un état très varié, ce que la plupart des gens ignorent. Chaque région a sa propre personnalité et ses propres caractéristiques géographiques. J’adore le sud du Mississippi. Je suis intrigué par le Delta. Le nord de l’état, où je vis maintenant, est une région de collines ondulantes aux innombrables musiciens et conteurs. C’est le genre d’émotion que je ressens à propos d’un lieu.

Je n’ai jamais voulu écrire sur un thème particulier. Je suis plus influencé par ce que je vois, j’entends et j’éprouve, et ces thèmes trouvent naturellement leur place dans mes romans.

Un exemple concernant le lieu : avant les romans du Mississippi, mon premier écrit, THE HANDS OF STRANGERS est situé à Paris, parce que j’ai été inspiré par une scène dont j’ai été témoin dans une rue de Paris. Je ne pouvais pas aider , mais je pouvais raconter. Et mon amour pour Paris a donné le ton de l’histoire.

 

 

  • Votre roman se démarque de beaucoup de la production ricaine ordinaire du genre par l’absence de délinquance ou de violence due à la meth tout en étant très proche de thématiques très visibles dans les romans américains comme le retour et la recherche de rédemption. Peut-on dire que votre roman parle de rédemption ou considérez-vous que la quête de Russell tout en étant très digne se situe ailleurs ?

Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de violence. Mais non, pas de meth. Mais il y a sacrément beaucoup d’autres problèmes. Ce n’est juste pas quelque chose qui a inspiré mon travail, pour quelque raison que ce soit. Je pense que NULLE PART SUR LA TERRE concerne une quête de rédemption, et la rédemption existe à plusieurs niveaux. Se sauve-t-on soi-même lorsqu’on sauve quelqu’un ? Peut-on changer le passé? Que fait-on lorsqu’on ne peut pas dormir la nuit en raison des erreurs qu’on a commises? des vies qu’on a changées ? Quand quelqu’un tend la main, la prend-on ? Je pourrais encore continuer, mais peu importe ce que vous écrivez, tant que vous poussez vos personnages vers leurs limites émotionnelles, et que vous attendez qu’ils les franchissent.

  • Question de Simone du site « la livrophage » :

Ce qui me marque le plus pour l’instant, c’est le résultat obtenu par l’écriture. Il s’en dégage une langueur, un rythme lent et comme un temps suspendu par moments, dans les gestes des personnages, dans le déroulé de l’histoire, pas de vitesse. Ce n’est pas un ralenti, mais une lenteur que j’aime beaucoup…cette scène, quand Russell retrouve son père, la pêche, le retour et le temps de réadaptation entre père et fils, la manière qu’ils ont de se ré-apprivoiser. Comment choisissez-vous la façon de dérouler l’histoire, choisissez-vous ce rythme ou bien est-ce qu’il s’impose par ce que vivent les personnages, est-ce pensé ou bien il y a un truc naturel qui va de soi pour que le roman avance ainsi, pas à pas, avec en fait une sorte de sensualité palpable du temps ?

Je suppose que c’est juste la façon dont l’histoire se déroule dans sa progression naturelle. Je ne suis pas un écrivain qui regarde trop loin. Je n’ai pas de plan, pas les grandes lignes de l’histoire. Je me mets au travail le matin, et à la fin de mon temps d’écriture, je me laisse quelques notes sur ce que je pense qu’il va arriver ensuite. C’est ce qui a toujours le mieux marché pour moi car ça laisse intacte la notion de découverte. Quand je m’assois pour écrire, je découvre l’histoire en même temps que les personnages et finalement comme le lecteur. C’est peut-être la raison pour laquelle la langue ou le rythme de l’écriture se manifeste de cette manière. C’est difficile à dire. Ce processus est en si grande partie inné et naturel, du moins pour moi, qu’il est difficile de le nommer ou de dire comment il fonctionne. J’apprécie vraiment être au milieu d’un roman et être curieux de ce qui se passera le lendemain quand je reprendrai le récit.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Tu fais un merveilleux travail sur l’humanité de tous les personnages, forçant le lecteur à éprouver de l’empathie même pour les plus sombres – dans ce roman je pense spécifiquement à des moments comme la scène de Larry sur le terrain de baseball. Quelle est l’importance des scènes comme ça, d’essayer de trouver un moment de compréhension, même pour les personnes que nous pourrions mépriser?

C’est aussi une de mes scènes favorites et, même si Larry est le «méchant», c’est l’un de ceux que j’ai préféré créer. Pourquoi? Parce que les gens qui prennent de mauvaises décisions ou agissent de manière drastique ont autant de raisons de le faire que ceux qui prennent les bonnes décisions. Une des choses que j’ai apprises sur l’écriture de romans et la création de personnages, c’est que chaque personnage doit être comme une personne réelle. Que ce soit un personnage principal ou secondaire, il est important d’essayer de le présenter d’une manière inoubliable. C’est bien plus intéressant pour moi de tenter de comprendre ou de créer une sympathie pour un personnage «mauvais». Cela renvoie aux limites émotionnelles que j’ai mentionnées auparavant. Nous avons tous des raisons de faire ce que nous faisons, bonnes ou mauvaises, et je pense qu’on doit essayer de comprendre toutes les facettes des gens même les plus sombres.

  • Quelle serait la bonne B.O. de NULLE PART SUR LA TERRE ?

Bonne question. Avec quelques chansons de Steve Earle, de Lucinda Williams et de Merle Haggard , vous avez une bande sonore plutôt cool. Ce sont des auteurs qui n’ont pas peur de mélanger le malheur et la beauté pour créer des images poétiques merveilleuses, ce qu’essayent de faire tous les écrivains je suppose.

  • Pas de Drive-by Truckers, Two Gallants, Richmond Fontaine, Jason Isbell… dans la B.O. ?

Vous pouvez ajouter Drive-by Truckers et Jason Isbell, je n’étais pas sûr que le public français les connaisse mais je les aime.

  • Avez-vous un nouveau roman en cours d’écriture ?

Je viens de terminer les dernières modifications de THE FIGHTER. Il sortira en 2018, également chez Sonatine.

  • Il y  a sûrement un sujet qui vous tient à cœur et dont j’ai omis de parler, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Aucune autre question. Simplement que je suis ravi d’être publié en France, ce pays qui m’a tellement marqué.

Entretien réalisé par mail à la mi-août 2017 par Wollanup avec la participation de David Joy et de Simone Tremblay pour les questions, de Morgane et de Raccoon pour la traduction.

NULLE PART SUR LA TERRE de Michael Farris Smith / Sonatine.

Promis je ne parlerai plus dorénavant des phrases prétendument écrites par de grands auteurs pour vanter un bouquin. Cette fois-ci, c’est encore gonflé. James Lee Burke aurait comparé les romans de Michael Farris Smith à McCarthy et Faulkner. La référence Faulkner, tout roman noir ricain situé en-dessous de la ligne Mason Dixon qui tient à peu près la route y a le droit et McCarthy est souvent cité si le roman est particulièrement dur. Que Burke, mon idole, parce qu’il y a tout simplement Burke et puis tous les autres, ait pu balancer de telles inepties m’inquiète au plus haut point. Soit il avance trop rapidement dans une sénilité non visible dans ses derniers romans toujours impeccables soit il picole gravement ou alors, enfin, il n’aurait jamais lu les deux auteurs qu’il a cités et là je n’y crois pas une seule seconde.

Bref, ce genre de commentaires n’apporte rien et peut, tout simplement, nuire à la réputation d’un éditeur sérieux se hasardant à de tels artifices pour vendre une œuvre qui n’a pas besoin de cela tant la qualité est là. Michael Farris Smith fait tout simplement du Michael Farris Smith, c’est tout à fait recevable, et s’il fallait le comparer à un grand auteur américain sur le fond de l’histoire ce serait évidemment à Larry Brown que Farris Smith cite d’ailleurs comme influence majeure dans l’entretien qu’il nous a accordés et que nous mettons en ligne à la suite de la chronique. Willy Vlautin et le Tom Franklin du « retour de Silas Jones » et leurs écrits emplis d’humanité et de compassion et tendresse pour les plus humbles peuvent aussi être considérés comme ses pairs les plus proches actuellement.

On avait fait la connaissance de Michael Farris Smith, il y a deux ans chez Super 8 avec un plaisant « une pluie sans fin » et on le retrouve chez Sonatine dans un roman beaucoup plus ambitieux qui en surprendra plus d’un.

Russell revient chez lui dans le Mississipi après onze de prison pour avoir tué accidentellement un homme en roulant en état d’ivresse.

L’un de ces soirs où la lumière s’attarde et repousse sans cesse la nuit et tant qu’il y a de l’essence dans les pompes des stations on se dit que ce serait trop bête de ne pas la faire flamber.Plus d’une fois par la suite il s’était dit qu’il y aurait mieux valu qu’il y ait une raison. Quelque chose qui l’aurait provoqué, poussé, énervé, bousculé, quelque chose qui aurait pu expliquer qu’il ait tant bu… Mais il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Maben revient chez elle, brisée, après une dizaine d’années d’errance, et accompagnée de sa petite fille.

 Pas encore trente ans mais déjà le visage de quelqu’un qui est à terre. Le visage de quelqu’un qui s’accroche.

Russell, à la descente du car qui le ramène, est tabassé par les deux frères de la victime. Maben, lors de la nuit passée dans un motel est arrêté par un flic et violée à l’arrière de la voiture de patrouille. Un crime va les relier.

Ce genre d’histoires qui ressemblent à tant de chansons country, pas de doute, on a déjà lu… Aussi qu’est-ce qui fait que l’on va encore accrocher à un scénario si souvent utilisé ? Il y a d’abord, bien sûr l’écriture de Michael Farris Smith qui fait qu’on lit ce roman en un « one shot ». Les chapitres courts s’enchaînent merveilleusement, pas une page d’ennui, pas un chapitre végétatif, pas d’envolées lyriques inutiles et obsolètes voulant montrer qu’on a ses lettres comme dans tant de romans français médiocres, mais des descriptions que ne renierait pas Burke.

Ici, c’est le règne de l’ordinaire, du banal dans une région qui parait sinistrée avec une population résignée qui courbe l’échine devant les galères banales. Pas de flingues partout, un seul suffira, pas d’abrutis sous meth, pas besoin d’aide chimique dans la méchanceté. Des gens ordinaires qui ont fait des choix ordinaires, assumé leurs conséquences ordinaires, ont reçu une bonne dose de malheur somme toute ordinaire et vont répondre à l’adversité de multiples manières allant de la tristesse, l’accablement à la révolte, la rage, la folie, à la recherche de rédemption, à la quête d’une vie simple, ordinaire, banale e finalement rassurante

Beaucoup de belles scènes intimes poignantes, à vous briser le cœur dans « nulle part sur terre » : les retrouvailles entre Russell et son père, un père séparé de son fils et qui vient s’humilier ivre mort lors d’un match de baseball de celui-ci, la rencontre de Russell avec l’amour de sa vie qui a refait la sienne sans lui, beaucoup de silences, de non-dits pudiques, des instantanés comme marques d’amour, d’humanité dans une histoire pourtant bien sombre et qui font que ces mains tendues transcendent une atmosphère bien glauque pour envisager, qui sait, une éclaircie, une accalmie…

La fin m’a beaucoup surpris parce qu’une toute autre issue était très, très envisageable et ce choix effectué par Farris Smith montre le sérieux du travail de l’auteur et la mansuétude de l’homme.

Impeccable.

Wollanup.

PS: entretien à suivre.

LE SYMPATHISANT de Viet Thant Nguyen / Belfond.

Traduction: Clément Baude.

Viet Thant Nguyen est né au Vietnam qu’il a fui avec sa famille à la chute de Saïgon pour vivre aux USA et c’est donc un peu son histoire qu’il raconte même s’il était un enfant de 4 ans quand les évènements se sont produits. Belfond parle de roman choc et je ne vois pas quel qualificatif s’appliquerait mieux à ce « Sympathisant » premier roman, récompensé par un Pulitzer en 2016, prix prestigieux jamais usurpé.

Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.

Sous couvert d’espionnage et d’aventures, « le sympathisant », roman éminemment intelligent, brasse en profondeur de multiples thèmes particulièrement politiques et idéologiques envoyant au tapis à de multiples reprises l’occidental et sa vision de l’Histoire tout en montrant le fossé entre Occident et Orient, deux hémisphères qui se craignent souvent pour de mauvaises raisons. Ecrit avec un incroyable talent, le roman file, impossible de lâcher les belles digressions, les envolées lyriques, la réflexion dérangeante, le sens de l’intrigue, la profondeur de la réflexion et l’humour très fin permettant d’évacuer parfois la crainte voire l’épouvante sur la fin.

« Avril 1975, Saïgon est en plein chaos. À l’abri d’une villa, entre deux whiskies, un général de l’armée du Sud Vietnam et son capitaine dressent la liste de ceux à qui ils vont délivrer le plus précieux des sésames : une place dans les derniers avions qui décollent encore de la ville.

Mais ce que le général ignore, c’est que son capitaine est un agent double au service des communistes. Arrivé en Californie, tandis que le général et ses compatriotes exilés tentent de recréer un petit bout de Vietnam sous le soleil de L.A., notre homme observe et rend des comptes dans des lettres codées à son meilleur ami resté au pays. Dans ce microcosme où chacun soupçonne l’autre, notre homme lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, parfois au prix de décisions aux conséquences dramatiques. »

L’œuvre et ce héros dont on ne connaîtra jamais le nom, issu de la liaison d’une jeune vietnamienne de 13 ans et d’un prêtre français, sont complexes et il est particulièrement difficile de relater sans trop déflorer et d’en parler sans oublier certains moments et réflexions essentiels. Le roman est, en gros, articulé en deux parties. La première démarre avec la narration des dernières heures de Saïgon quand l’élite militaire, politique et économique sud-vietnamienne quitte l’enfer de la défaite en suivant l’exemple du président à l’abri depuis longtemps. Le chaos des combats, les marchandages pour pouvoir être du dernier voyage en payant, en tuant, en vendant son corps, l’apocalypse de l’aéroport bombardé par l’infanterie vietcong et la terreur de celles et ceux qui ne pourront pas monter, des pages très fortes où on lit le cynisme, la lâcheté, l’asservissement à l’oncle Sam pour fuir une mort certaine promise à ces élites ayant vécu grand train jusqu’à la chute inenvisageable pour eux tant une défaite militaire de l’Amérique était impensable.

Le roman se poursuit ensuite par la démonstration, une fois la communauté des bannis en Californie, que le rêve américain n’est pas pour eux. La reconquête de la patrie perdue se fera sans l’aide d’un pays qui considère maintenant qu’il en fait assez en accueillant ces populations qui leur rappellent trop la grosse branlée qu’ils ont prise face à une armée de paysans mal équipés et sous-alimentés. Mais la paix californienne, une période où l’auteur se fait plus léger se moquant de ses compatriotes perdus dans le Nouveau Monde tout en raillant le comportement ricain moyen et ça envoie du lourd qui éclabousse pas mal aussi les Français, n’est que de courte durée pour notre homme qui, tout en continuant à informer le Nord Vietnam, doit répondre aux attentes de plus en plus bellicistes du  Général sous peine d’être découvert. En s’appuyant sur la situation du Vietnam, Viet Thant Nguyen extrapole brillamment sur le colonialisme, les conséquences dramatiques des découpages géographiques orchestrés par les occidentaux lors du XIXème siècle et raisons de tant de conflits du XXème siècle sur des territoires dont ils avaient éduqués les populations avec l’aide de missionnaires et prêtres dont certains devenaient des démons sans âme comme le père du narrateur. Il met aussi l’accent sur l’incompréhension entre l’Occident et l’Orient nés de deux philosophies de la vie différentes, c’est puissant et c’est toujours sujet à réflexion pour le lecteur. Vaut-il mieux être valet au paradis ou seigneur en enfer ?

Ce regard extérieur sur le comportement de la troisième république et de son grand partisan de la colonisation Jules Ferry surnommé le Tonkinois par les oppposants et par une opinion publique peu encline à une extension de l’empire (comment peut-on encore baptiser de ce nom des écoles aujourd’hui ?) est certainement douloureux mais permet aussi de rafraîchir la mémoire ou s’ouvrir sur une époque où la région était française, nommée Indochine, où l’Etat français était le dealer d’opium officiel.

La seconde partie, elle, montrera les conséquences de l’arrivée au pouvoir des Vietcongs ainsi que les pratiques de lavage de cerveau créées par la CIA et adoptées par l’Internationale des salopards tortionnaires. Cette partie est particulièrement difficile, l’anéantissement psychologique d’une personne exercée comme un art, une science est éprouvant à lire au fur et à mesure que l’on constate la fin des résistances d’un individu. Parallèlement s’ouvre encore une grande réflexion sur la Révolution et surtout ses conséquences quand les victimes deviennent les bourreaux.

« Maintenant que nous sommes les puissants, les Français et les Américains n’ont même plus besoin de nous baiser. On peut très bien s’en charger nous-mêmes. »

On peut légitimement s’interroger pour savoir si ce sujet et ce pays lointains peuvent nous intéresser vraiment. Je me suis posé la question en début de lecture mais les doutes s’évanouissement rapidement tant le roman est particulièrement bien écrit et monté d’une part mais aussi surtout parce qu’il permet d’universaliser une réflexion et de quitter le cadre américano-vietnamien. Quarante après, les guerres impérialistes continuent leurs effets dévastateurs enrichissant les industriels et laissant exsangues les populations locales, Guantanamo, entre autres, prouve qu’à la CIA on ne change pas une thérapie qui fonctionne, les « boat people » en mer de Chine des années 70 font écho aux embarcations de migrants en Méditerranée, les Sud-Vietnamiens abandonnés par les autorités américaines en rappel de l’histoire des Pieds Noirs et des Harkis au moment de l’indépendance de l’Algérie … et tous ces échos, ces rappels à l’Histoire mondiale, à notre Histoire nationale font du « Sympathisant » un roman important, un bouquin très intelligent.

« Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’ils ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ? »

Héros ou salaud, idéaliste ou opportuniste, cynique, pragmatique… à vous de vous faire votre idée.

Grand roman explosif à ne pas rater.

Wollanup.

PAR LE VENT PLEURÉ de Ron Rash / Le Seuil.

Ron rash est un écrivain qu’on ne présente plus à ceux qui aiment la littérature actuelle américaine. La qualité de ses romans et l’humanité qui ressort de l’homme quand on le rencontre plaident énormément en sa faveur. Il a aussi une vie de poète et cela donne des passages descriptifs souvent magnifiques dans des romans magnifiquement pensés, organisés et écrits de main de maître parlant de la Caroline du Nord où il a toujours vécu et où il enseigne la culture appalachienne, l’amour qu’il a pour ses terres natales. Assurément un auteur et un homme formidables et je m’en veux énormément de ne pas plus apprécier son œuvre et je m’en expliquerai plus tard car la raison de mes réticences est encore visible dans ce nouveau livre, une nouvelle fois, enchanteur.

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations.

Le roman est porté d’entrée par un titre français génial « par le vent pleuré », rimant tragiquement avec « par le sang versé » et laissant un voile de mystère sur une intrigue qui lorgne beaucoup plus que d’habitude vers le polar, un mystère que ne propose pas le titre original «  the risen » beaucoup plus évocateur pour le lecteur une fois qu’il a lu le bel incipit d’un magistral premier chapitre.

« Dès le début, la faculté d’apparaître et de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique. La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première. »

Dans ce premier chapitre éblouissant de classe, « la ressuscitée » du titre américain arrive telle une apparition divine, une sirène, une naïade et sa rencontre avec les deux frères en 1969 fera d’eux, à leur corps défendant, des hommes, des êtres de passion pour l’un et de pragmatisme pour l’autre. Les autres personnages importants, le grand père, le père défunt, tout est noté, signalé, tous les ressorts importants de la tragédie sont posés de manière simple, naturelle, limpide, coulant de source dirons-nous dans une nouvelle histoire au bord de l’eau comme cela devient vraiment une habitude chez Ron Rash. Pour terminer ce magnifique tour préliminaire de l’horizon proposé l’auteur finit par nous projeter de nos jours quand Bill apprend la découverte macabre des ossements d’une certaine Jane Mosely.

Par la suite Rash alterne admirablement chapitres sur ce « Summer of love » de 67 qui débarque avec Ligeia dans ce coin perdu de Caroline deux ans après son explosion californienne et chapitres sur les quelques heures où Eugene cherche à savoir auprès de son frère Bill qui a autant réussi sa vie que lui l’a ratée ce qui a pu se produire plus de quatre décennies plus tôt… qui a tué Ligeia et pourquoi ?

La partie 69 est vibrante, sans aucun doute, des souvenirs de Ron rash qui avait 16 ans à l’époque et vivait sur ces terres. La musique du Grateful Dead, de Jefferson Airplane, de Steve Miller, des Doobie Brothers… les premières bières, l’amour libre, les cachetons pour planer, la weed, des rêves de liberté et peut-être bien l’amour. Tout est joliment, intelligemment, conté avec un souci de précision où transparait l’expérience, les bons souvenirs de temps insouciants et finalement heureux s’il n’y avait la terrible issue.

Très proche du schéma préférentiel de Thomas H. Cook avec cette « enquête » sous forme de « cold case », « par le vent pleuré » démarre comme un polar très prometteur mais cela ne dure pas et c’est toujours là que le bât blesse chez Rash… quand il décide de faire du polar. Cook, magicien du genre, va vous balader pendant de longs chapitres pour vous laisser complètement abasourdi, pantois, stupéfait par une ultime pirouette plausible mais totalement inattendue et rageante pour le lecteur bluffé, abusé alors qu’ici la découverte du coupable est bien trop précoce pour le lecteur un peu expérimenté, l’issue bien trop prévisible et le coup de théâtre final bien pauvre. Non, on ne lit pas Rash pour ses talents dans le polar.

Par contre, tous les personnages, Bill et Eugene, leur mère veuve sous la domination d’un beau-père symbole d’un patriarcat très dur, un grand-père proche du colonel du roman « le fils » de Phillip Meyer, Ligeia, la rebelle hippie, sont peints avec grâce par un Ron Rash qui par des phrases d’apparence simples ajoutent des indices utiles à la connaissance intime des personnes. Et puis quelle écriture, pas une ligne inutile, tout est pensé, réfléchi et le roman se lit d’une traite avant de créer de multiples sujets de réflexion sur ces choix qui orientent une vie, une famille un peu comme dans le très beau roman de Larry Watson « Montana 1948 ».

Fidèle à sa réputation justifiée, Ron rash offre, à nouveau et qui pourrait encore en douter, un roman magnifique d’humanité, d’une écriture et d’une construction virtuoses qui l’installent définitivement comme un grand écrivain de son époque.

Brillant.

Wollanup.

LA TANCHE de Inge Schilperoord /Belfond.

La rentrée littéraire commençant de plus en plus tôt et dans un souci très modeste d’orienter vers certaines lectures les heureux vacanciers d’août désireux de profiter tranquillement et sereinement des premières richesses de la mi-août avant la déferlante de la fin du mois et de septembre, je vous propose donc un roman que je déconseille fortement sur le bord de la piscine, dans les transats à l’ombre ou dans tout lieu de villégiature où on aime passer du bon temps.

 « La tanche » n’est pas un polar mais un horrible roman noir, la tanche ne vous apprendra pas grand-chose de passionnant sur le poisson pas plus que sur sa pêche mais il faut le lire.

« La tanche » ne possède pas des qualités littéraires qui pourrait le distinguer du reste de la production littéraire et pourtant passer à côté de ce roman serait une grave erreur.

« La tanche » parle d’un sujet de société grave et particulièrement dérangeant, la pédophilie, certainement aussi difficile à lire qu’à écrire. Inge Schilperood est rédactrice et chroniqueuse pour des grands journaux aux Pays Bas et « La tanche » est un premier roman qui a enflammé les débats là-bas avant de recevoir un accueil enthousiaste de la critique en Angleterre.

 « En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur.
Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.

Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.

Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette… »

Il m’aura fallu plusieurs jours pour venir à bout de la lecture de ce roman n’excédant à peine les 200 pages. L’auteur, horriblement mais de manière très objective nous faire entrer dans le cerveau de Jonathan et ce n’est pas évident comme chacun pourra aisément le constater. La vie de Jonathan dont les psys ont constaté une intelligence en dessous de la moyenne est banalement triste aux côtés d’une mère anesthésiée par la chaleur caniculaire de l’été, une santé moyenne et une consommation excessive d’alcool et qui semble juste heureuse de retrouver son fils pour leurs parties de cartes et les programmes TV qu’ils partagent. Les deux fonctionnent comme un vieux couple et les récents événements sont venus juste les importuner dans cette routine appréciée de la mère.

En cours de roman, nous apprendrons ces fameux faits qui ont provoqué l’incarcération puis la remise en liberté avec un suivi psy à effectuer tant les risques de récidive dans le cas de Jonathan sont importants. Il est à signaler que les actes de barbarie de Jonathan sont particulièrement bien écrits, l’auteur ne rajoutant pas une horreur visible à des actes suffisamment monstrueux à la simple mention.

La tension, qui ne se relâchera qu’à la dernière ligne, est créée d’entrée avec l’apparition de cette gamine plus ou moins livrée à elle-même pendant la journée puisque sa mère, qui fuit les services sociaux, travaille dans la journée et la laisse donc seule durant cet été de braise. Il est évident que leur rencontre, leurs liens naissants, l’innocence de la petite fille, les pulsions de Jonathan provoquent chez le lecteur une énorme appréhension quant à l’évolution prévisible de cette relation, les nerfs étant mis à particulièrement rude épreuve. Inge Schilperrord qui a été psychologue judiciaire, connait bien les dispositifs d’aide mis en place et a donc travaillé avec des cas similaires montre les combats intérieurs de Jonathan tandis qu’on sent de plus en plus que l’inéluctable peut puis va se produire. Dans ce huis-clos stupéfiant, on comprend très rapidement que le salut de la gamine ne viendra pas d’une personne tierce, seul Jonathan peut éviter le drame, éviter cette chronique d’une catastrophe annoncée. Le suspense s’éteindra avec les dernières lignes.

Horrible et nécessaire.

Wollanup.

BACK !

Voilà, c’est l’heure de la rentrée littéraire et comme on a reçu quelques bouquins, on peut ainsi d’ores et déjà vous parler des recommandables qui sortent cette semaine.

On va le dire une bonne dernière fois pour toutes, cette année, on se concentrera encore sur les romans qui nous ont plu, dignes, pour nous, d’un intérêt. Les autres, les daubes dont la lecture a été un supplice ou ceux que vous avez totalement oubliés au bout de trois jours, tentant vainement de trouver un vague souvenir en se concentrant sur la couverture, eh bien, le temps perdu par la lecture est bien suffisant et on s’en épargnera la chronique. Notre avis n’étant pas parole d’évangile, vous trouverez aisément des sites vous proposant un avis compétent sur ces ouvrages. Par contre, quand un auteur reconnu, un éditeur sérieux, se fout de la gueule du monde, on va continuer à ne pas se gêner et on cognera comme par le passé.

Etant souvent cités dans le débat des vilains blogueurs qui reçoivent ces fameux exemplaires gratuits des éditeurs, les SP, il est bon de signaler notre position. Accusés de faire du mal aux libraires, égaux dans le mal avec le monstre Amazon, voici comment se passe notre « collaboration » avec les éditeurs, nos esclavagistes à qui nous rendons de bien vibrants hommages forcément subjectifs et putassiers.

Les bouquins que nous demandons, nous les chroniquons et si c’est franchement imbuvable, nous nous en expliquons avec le service presse, chaque membre de Nyctalopes gérant lui-même ses rapports plus ou moins cordiaux avec les éditeurs qui lui sont réservés. Par la discussion avec les fées des services de presse, nous arrivons à de moins en moins nous planter dans nos choix mais parfois il faut bien remettre les pendules à l’heure avec la dame qui nous a vanté un bouquin bien pauvre ou très loin de nos univers.

Et puis, il y a les SP que nous recevons sans avoir rien demandé, des sondes envoyées par certains services ayant du mal à caser leurs productions peut-être et là, on fait le choix de le lire ou pas mais aussi de chroniquer ou pas, ne nous sentant engagés d’aucune manière. Il est parfois nécessaire d’écrire à certaines maisons pour leur dire d’arrêter d’envoyer leurs productions qui n’ont rien à faire dans notre petit monde. La place dans les bibliothèques n’étant pas plus extensible que le nombre de bibliothèques dans une maison, nous sommes avides de grands romans oui, de la qualité oui, de la quantité, ben non. Par ailleurs, nous ne solliciterons plus les éditeurs qui nous snobent trop ouvertement et nous ne chroniquerons jamais les fachos.

Vu les sorties malines de cette semaine, on peut constater que la rentrée littéraire commence de plus en plus tôt et dès cette semaine nous vous proposons le nouveau Ron Rash, « la tanche » une horreur noire néerlandaise de Inge Schilperoord chez Belfond et une très réjouissante fresque ricaine de Nathan Hill en cours d’adaptation en mini-série avec Meryl Streep dans le rôle principal, un roman de chez Gallimard qui a fait un gros carton aux USA « les fantômes du vieux pays ».

Et pour les semaines à venir, du lourd, du très lourd ricain et deux entretiens Lisa McInersay pour le très rock n’roll « Hérésies glorieuses » chez Losfeld et Michael Farris Smith pour le magnifique « Nulle part sur la terre », splendide coup de Sonatine dans la même veine que David Joy l’an dernier. Et puis bien sûr tous les bouquins qui nous attendent et qui vont nous surprendre vous comme nous…

Bonnes lectures à vous qui passez.

Wollanup.

PS: Et évidemment, on méprise toujours autant les bons penseurs, les clodos du net, les juges et censeurs, les donneurs de leçons, les envieux, les pleurnichards, hauts représentants de la connerie sur le web et du discours stalinien adapté à la littérature.

AVANT PUKHTU de D.O.A. / Folio Gallimard.

« La peur, prélude à la violence, est là elle aussi. Jamais montrée, parfois discutée, mais avec une infinie pudeur. La guerre est un mystère intime qui place ceux qui la vivent face à eux-mêmes et les oblige sans cesse à redessiner les contours de leur humanité. »

Hou là, on ne s’excite pas en vain. DOA  n’a pas sacrifié à la mode du prequel utilisé par de plus en plus d’auteurs en mal d’inspiration ou voulant reprendre ou approfondir une histoire.

Franchement, vous pensez que DOA a besoin d’approfondir sa furieuse épopée ? il est passé à autre chose depuis, très loin des barbus et  barbouzes..

« Avant Pukhtu » n’est juste qu’une nouvelle de moins de vingt pages écrite à l’occasion du dixième anniversaire de Quais du Polar et qui « sera ajoutée à la version numérique de Pukhtu à sortir le 7 septembre (Folio Gallimard) ou téléchargeable seule, mais payante. Il n’y aura pas de version papier. »

« Le 24 mai 2005, assistés d’une compagnie de soldats irakiens, mille marines se lancent dans une opération, dite d’encerclement et fouille, à Haditha. Son objectif est de localiser et neutraliser les groupes terroristes qui contrôlent cette cité. Ce jour-là̀, ils ne sont pas les seuls Américains à grenouiller dans le coin. Un groupe de paramilitaires, embauché par une société de sécurité privée et mené par Voodoo, se lance aussi dans la chasse à l’homme… »

En une quinzaine de pages hallucinées, on retrouve avec un énorme plaisir, peut-être coupable, Voodoo, Ghost et les membres de son commando privé dans une opération de traque de Abou Moussab Al-Zarqaoui à l’origine du projet Etat Islamique. Excellente introduction à l’aspect guerre du roman, « Avant Pukhtu » vous envoie dans une guerilla urbaine du XXIème siècle avec armes sophistiquées et appui de drones, fulgurant, de quoi vous donner envie d’acheter le bouquin et d’ entrapercevoir la qualité de l’écriture de DOA.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore entendu parler de « Pukhtu » et qui ne devaient donc pas être en France ces deux dernières années et n’être jamais passé chez nous avant, nos petits liens (chroniques et entretiens avec DOA) qui vous informeront un peu sur l’oeuvre, l’auteur et l’homme :

Entretien sur le cycle « Clandestin » de DOA.

Pukhtu Secundo par Wollanup.

Entretien avec DOA pour Pukhtu Primo.

Mon Amérique à moi

Pukhtu secundo par Chouchou.

Notons qu’avant la sortie folio de « Primo » et « Secundo » les deux parties du roman, le téléchargement de la nouvelle est gratuit et légal…

 

 

                                                                                                

 

Où télécharger « Avant Pukhtu » ? Allez, DOA se mérite et Google est votre ami.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

L’ OISEAU CANADECHE de Jim Dodge / Editions Cambourakis

Traduction: Jean Pierre Carasso.

Très court roman de Jim Dodge publié en 1985 par les éditions du Seuil, ressorti avec malice par les éditions Cambourakis en 2010 et paru également en poche chez 10/18. On peut parler aussi de novella si vous préférez, ou de conte métaphysique ou de fable vaguement animalière ou de récit sur un « néosurvivalisme » n’incluant pas de flingues ou d’attentats sur des buildings à Oklahoma city mais s’accompagnant d’une méfiance voire d’ une hostilité vis-à-vis des lois fédérales et tout ce qui concerne l’administration nationale et le système d’imposition. C’est tout ce que vous voulez mais c’est avant tout une heure voire une heure et demie de bonheur, de tendresse et de rire à gorge déployée à lire cette histoire qui n’en est pas vraiment une mais où on peut y voir beaucoup de métaphores si le cœur vous en dit.

« L’oiseau Canadèche » serait une introduction au roman « Stone Junction » qui a rendu célèbre Jim Dodge puisqu’on découvre ici « Sept lunes » sous la forme d’une réincarnation en sanglier personnage que l’on retrouvera par la suite .

Tout simplement, Titou, orphelin est recueilli par son grand-père excentrique pour que celui-ci puisse résoudre son problème d’impôts  non payés depuis des lustres. Ayant eu une vie très mouvementée de joueur de cartes dans les saloons de l’ouest américain que Jim Dodge vous racontera avec son humour charmant et dévastateur et sa verve contagieuse mieux que moi, notamment ses différents mariages très infructueux, Jake (plus de 80 ans au début de l’histoire) qui deviendra Pépé Jake  mène une vie pépère dans son ranch à regarder vivre la nature, en buvant  son dangereux whisky à 97°(quand même !) qui rend soi-disant immortel, vautré confortablement sous sa galerie quand arrive Titou jeune enfant qui a perdu sa mère et dont Jake se contrefout. Mais le vieil homme a du cœur et même si tout les sépare il va se créer une histoire d’amour fou du vieux pour son petit-fils et réciproquement. Ils vont être rejoints, quand Titou sera devenu un adulte très robuste, par un étrange volatile d’origine canard colvert, semble-t-il. Recueilli par Titou, l’ oisillon va prendre en grandissant une taille et un poids extraordinaires et va devenir le fidèle compagnon des deux hommes accompagnant Titou le matin dans ses tâches dans les champs et cuvant son whisky avec Pépé l’après-midi.

C’est une histoire toute simple qui respire le bonheur mais qui ne pourra se finir sans des moments de tristesse puisque le breuvage fabriqué par Pépé Jake ne peut pas, en fait, offrir l’immortalité. On rit beaucoup, on est ravis par tant de complicité, de gentillesse, de bons sentiments se plaisant à rêver à une vie simple dans la nature où votre environnement proche devient univers paisible où les événements des journées seront prétextes à des éclats de rire le soir venu. Un bouquin pour ceux qui ont envie de lire une belle histoire drôle, un vrai antidote à la morosité ambiante. Suivez la plus grande partie d’échecs du monde, découvrez les effets du whisky « vieux râle d’agonie » sur les néophytes, intéressez-vous au débat critique, épique et dérisoire entre les deux hommes sur l’utilité des clôtures… Un  coup de cœur, aussi roboratif que la lecture d’un roman de Drury, c’est dire !

Canardeur.

Wollanup.

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