Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 57 of 80)

COMME DES RATS MORTS de Benedek Totth / Actes sud.

Traduction: Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba.

« Ils fréquentent le même lycée et partagent les mêmes passions : la natation, le sexe, la drogue, les jeux vidéo… Quand ils ne sont pas à la piscine en train de s’entraîner, ils picolent, fument joint sur joint, jouent à GTA, matent des pornos et cherchent à se faire sucer par les filles. Le problème des ados, c’est que ça s’emmerde vite, et des ados qui s’emmerdent, c’est jamais très loin de faire une connerie. C’est ce qui s’est passé ce soir-là. Ils avaient coché toutes les cases : une voiture « empruntée », l’aiguille dans le rouge au compteur, les pupilles bien dilatées. Résultat : un mort. À partir de là, tout s’enchaîne. »

« Comme des rats morts » est le premier roman du Hongrois Benedek Totth qui s’est aussi distingué par ses traductions d’auteurs américains comme Cormac McCarthy, Hunter S. Thompson et Bret Easton Ellis. On note de suite la parenté visible avec les romans de Brett Easton Ellis comme « moins que zéro », « les lois de l’attraction » pour l’univers d’ados glandeurs et « Glamorama » sur les délires dus aux addictions… Je sais que Easton Ellis est aussi souvent détesté qu’apprécié et si vous ne faites pas partie du cercle des aficionados, restez néanmoins car l’auteur a su faire preuve d’originalité par rapport à celui qui semble être un peu son modèle.

Par ailleurs, une autre recommandation très utile, n’allez pas plus loin que moi dans la lecture de la quatrième de couverture sinon, vous vous priverez d’une « surprise » de l’histoire et le long résumé vous mènera, inutilement, à une vingtaine de pages de la fin.

Un mort, donc, un cycliste renversé par une des voitures de sport du père de Greg « empruntée » et conduite par le rejeton complètement défoncé et sans permis, cela va de soi. Greg est le leader de la bande car il a le fric parental pour acheter la came qu’ils s’enfilent et qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Cachetons, marijuana, shit, amphets, mixtures faites maison, space cakes, alcool, tout est bon, tout est consommable… Dans la voiture, se trouvait aussi à l’avant « la bouée », fidèle lieutenant dont la grande taille et le poids de 105 kg offre une bonne protection. A l’arrière, le narrateur  et Dany qui est en train de se faire faire une gâterie par Vicky, 15 ou 16 ans, une des deux créatures de Greg avec sa sœur Nicky (13 ans). Greg, bon prince, partage avec ses potes. Tout ceci, vous l’apprendrez lors d’un premier chapitre très fort présentant le raid nocturne et son issue terrible.

Alors, on s’imagine les remords, le sentiment de culpabilité, eh bien que dalle ! RAF, on continue la vie comme avant, c’est à dire les deux entraînements quotidiens de natation au club qui les prépare pour les championnats régionaux, quelques passages furtifs au lycée et le reste du temps à mater du porno « selon la couleur de la peau, des cheveux, la taille des seins, hentai, bukkake, animale, anal fisting, vomisseur, pipicaca, nectar de Satan, preteen, teen, MILF, BDSM, DP, TP, ATM et autres conneries. Plusieurs centaines de DVD. », à jouer à GTA ou à se taper les deux sœurs tout en se défonçant furieusement avec ce qu’ils ont sous la main.

Bien sûr, on pourrait croire qu’on est dans une version hongroise des « lois de l’attraction » mais, à la différence d’Easton Ellis, Totth utilise l’humour. Alors, attention, pas n’importe quel humour, de l’humour d’ados (et ce n’est déjà pas toujours facile à comprendre si on n’est pas dans le bon état d’esprit) mais de plus, de l’humour d’ados au cerveau cramé et là on atteint des sommets de connerie parfois réellement hilarants. La tentative de redresser un nez fraîchement cassé d’un pote bourré par le narrateur fracassé par la came, la mauvaise rencontre entre un 9 mm et le chat de la maison lors d’une démonstration de l’utilisation de l’arme, une compétition de natation effectuée après avoir ingurgité une gourde de jus de pommes bonifiée par les « amis » de quelques comprimés de viagra pilés … autant de scènes à hurler de rire et si vous arrivez à les supporter, si vous goûtez cet humour trash qui ferait passer McBride et son « Frank Sinatra dans un mixeur » pour un gentil plaisantin, alors vous allez gravement vous marrer une bonne partie du roman.

Mais, bien sûr, leur univers est factice et ils apprendront, à leurs dépens, la vraie vie, les conséquences de leurs actes et la fin sera, elle, forte en émotions et laissera les zygomatiques au repos.

Alors, gardons-nous de faire de « comme des rats morts » un portrait de la jeunesse hongroise. On pourrait très bien situer l’histoire en Allemagne, en Italie, en France, au Canada, au Japon ou aux USA… Des ados en train de plonger, il y en a partout et peut-on vraiment comprendre leurs motivations, ceux qui ont ou qui ont eu un ado à la maison comprendront bien… Tott a su montrer comment les carences parentales peuvent mener à des tragédies, des comportements odieux.

« Comme des rats morts »,  roman trash, roman choc mais exceptionnellement jubilatoire qui, au travers des délires d’un bande de petits salopards, sait aussi très bien montrer une facette dramatique de la démission parentale et les conséquences désastreuses d’une éducation menée par GTA et Youporn. Pour public très averti.

Choc !

Wollanup.

UN HOMME DOIT MOURIR de Pascal Dessaint / Rivages.

Un nouveau roman de Pascal Dessaint, c’est un événement. Déjà parce qu’il fait l’ouverture de la rentrée littéraire noire de Rivages et ensuite parce que l’auteur a déjà prouvé depuis plus de 25 ans qu’il savait écrire des polars bien troussés, impeccables, bien dans leur époque, traitant de sujets d’actualité et le plus souvent environnementaux depuis quelques années. J’avais raté quelques-unes de ses dernières livraisons et je me réjouis de renouer avec sa prose. Pascal Dessaint est, par ailleurs, un homme charmant, à l’écoute de ses lecteurs, avec qui il discute facilement dans les nombreux salons de l’hexagone qu’il honore de sa présence chaleureuse avec, parfois, une chemise tropicale du meilleur goût…

« Boris, naturaliste, est expert auprès des industriels qui veulent installer des projets controversés dans certains territoires. Il s’arrange pour que ses rapports soient favorables aux projets. Autrement dit, il a plus ou moins vendu son âme au diable. Dans un paysage de mer, de dunes et de pins, qui ressemble à Hossegor, une maison futuriste et cossue se dresse. Son propriétaire a imposé cette construction dans une nature sauvage, grâce au pouvoir de son compte en banque. Dans cette même contrée, un groupe industriel veut implanter une unité de stockage de matières dangereuses. Pour les opposants, c’est une Zone A Défendre, un conflit qui couve. »

Roman à deux voix, « Un homme doit mourir » débute par un beau prologue où Dessaint, en prenant son temps, montre sa belle plume tout en nous offrant le cadre final de l’intrigue. L’ entame laisse présager une intrigue à forte connotation écolo, défense de la nature avec des approfondissements sur une libellule dont la vie et l’implantation locale gênent les lourds desseins des industriels et mettant en scène défenseurs anonymes de la région d’une part et financiers et élus intéressés par l’appât du gain d’autre part .

Mais ce n’est que le début et en fait on a le droit à un bon polar/ roman noir bien crispant grâce au talent de Dessaint qui tisse sa toile, son piège que l’on ne voit pas forcément venir et qui trouve son aboutissement  comme sa plénitude dans un huit clos étouffant lors d’une deuxième partie très nerveuse.

« Décider de tuer un homme n’est pas tout. Encore faut-il choisir le moment favorable et surtout la bonne arme. A ce moment, la question du courage reste secondaire, elle se posera bien assez tôt. »

Le roman couvre bien sûr des sujets brûlants comme les ZAD, la mondialisation, la course au fric roi, la corruption, la protection de l’environnement, le combat des humbles, les délocalisations, les migrants, tous traités avec sérieux et bien intégrés à une intrigue tendue qui font de ce roman un rendez-vous incontournable pour ceux qui veulent entendre le message d’un auteur qui sait trouver les bons arguments, apporter les infos utiles sans édulcorer la vérité, tout en maîtrise,et qui glisse des traits d’humour très fins avec un final qui s’avérera un beau pied de nez.

Juste et utile.

Wollanup.

PS: Et puis un auteur qui cite James Lee Burke et T.C. Boyle mérite respect.

DANSER DANS LA POUSSIÈRE de Thomas H. Cook / Le Seuil.

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

Le hasard des sorties au Seuil fait que nous avons la chance de découvrir le nouveau Thomas H. Cook juste après la dernière livraison du dernier Ron Rash dont j’avais écrit, comme d’autres chroniqueurs tant cela semblait évident, qu’il ressemblait, dans sa construction, à un roman du premier cité. J’avais ajouté, et j’avais aussi lu le courroux de certains, qu’à l’opposé de Cook, Rash ne savait pas tenir un suspense. Il ne s’agit pas de comparer les œuvres de deux écrivains respectables mais l’occasion m’est donnée ici de pouvoir appuyer ma remarque.

Thomas H. Cook a écrit une vingtaine de romans depuis 1980 et, s’il a écrit des polars classiques, avec souvent un twist final particulièrement redoutable et imprévisible pour le néophyte (l’habitué, lui, s’y attend et cherche à anticiper la diablerie que l’auteur nous réserve pour nous assommer ou nous briser le cœur), il se distingue depuis une dizaine de romans par des histoires racontant un drame du passé qu’un témoin ou un proche tente d’élucider de nos jours. Ces enquêtes menées par des amateurs sont propices à montrer des drames souvent familiaux en explorant finement la psychologie des personnages, l’histoire des lieux et les mentalités de l’époque. Cook est un auteur qui me souffle à chaque fois tant son travail est minutieux, précis dans la narration tout en offrant un rythme qui rend totalement dépendant. Il faut être particulièrement brillant pour réussir à happer le lecteur de la sorte avec des histoires dont on connait au départ la fin macabre. Cook sait provoquer de l’empathie pour ses personnages en les faisant évoluer dans des histoires d’amour à l’issue terrible mais, à chaque fois, un tel fonctionnement représente sûrement un travail herculéen pour l’auteur. Et ici le charisme de Martine Aubert emporte tous les suffrages dès les premiers mots.

« Dans les années 1990, Ray Campbell s’installe au Lubanda, État imaginaire d’Afrique noire, pour le compte d’une ONG.
Sa vision de ce que devrait être l’aide occidentale ne rencontre pas l’approbation de Martine Aubert, née et établie au Lubanda, pays dont elle a adopté la nationalité. Elle y cultive des céréales traditionnelles dans la ferme héritée de son père belge, et pratique le troc. Tant que règne le bon président Dasaï, élu démocratiquement, Martine vit en harmonie avec la population locale. Mais tout bascule quand des rebelles instaurent un régime de terreur : elle devient alors une étrangère « profiteuse ». Sommée de restituer ses terres ou de partir, elle se lance dans une lutte vaine contre le nouveau pouvoir en place avant d’être sauvagement assassinée sur la route de Tumasi. Campbell, amoureux transi de l’excentrique jeune femme, rentre en Amérique.
Vingt ans plus tard, devenu le florissant patron d’une société d’évaluation de risques, il apprend le meurtre, dans une ruelle de New York, de Seso, son ancien boy et interprète. Voilà qui rouvre de vieilles plaies et ravive plus d’un souvenir brûlant. Ayant établi que Seso détenait des documents relatifs à la mort de Martine, il retourne au Lubanda pour confronter les coupables. »

Dans «  Danser dans la poussière », Cook innove en ancrant son récit dans les années 90 et aujourd’hui dans le pays imaginaire du Lubanda tout en complexifiant l’intrigue en y adjoignant des temps à New York, un mois avant l’expérience actuelle vécue par Ray Campbell en Afrique noire. Mais tout reste clair, limpide, de l’horlogerie suisse dans une intrigue qui tranche avec les autres écrits car, en implantant son intrigue en Afrique, Cook écrit aussi un roman hautement politique. Les suites du colonialisme, les peuples nomades, les dirigeants véreux, le droit du sang et le droit du sol, le racisme, le modernisme ou les traditions, l’aide humanitaire et ses limites autant de sujets évoqués avec intelligence et réflexion qui font de ce roman une belle ode à l’Afrique.

A partir de la moitié du roman, on tremble malgré que l’on sache l’issue fatale, voyant la souricière, le piège terrible…Une fois de plus, Cook réussira son twist final après vous avoir trimbalé où il voulait et s’il ne vous mettra peut-être pas sur le cul cette fois-ci, il vous laissera néanmoins un goût salement amer pour terminer un roman magnifique d’intelligence et d’humanité. Un must !

Brillant !

Wollanup.

TOUT EST BRISÉ de William Boyle / Gallmeister.

Traduction: Simon Baril.

« Tout est brisé « est le second roman de l’auteur américain William Boyle. Merci de ne pas le confondre avec William Boyd « Un Anglais sous les tropiques » ni avec T.C. Boyle « Water music ». Après « Gravesend », chronique d’un quartier de Brooklyn paru l’an dernier chez Rivages, revoici Boyle chez Gallmeister où il a suivi François Guerif qui nous l’avait fait découvrir.

« Tout semble brisé dans la vie d’Erica. Seule avec son vieux père tyrannique tout juste sorti de l’hôpital, elle n’a plus de nouvelles de son fils Jimmy, un jeune homme fragile parti errer à travers le pays sans avoir terminé ses études. Mais voilà qu’après un long silence, Jimmy revient à l’improviste, en piteux état. Erica fera tout pour l’aider, décidée à mieux le comprendre et à rattraper le temps perdu. Mais Jimmy se sent trop mal à l’aise face à sa mère, dans ce quartier de Brooklyn hanté par ses souvenirs ; un profond mal de vivre que ni l’alcool ni les rencontres nocturnes ne parviennent à soulager. Erica, elle, ne veut pas baisser les bras… »

Erica, quinqua est épuisée par la vie et les infortunes successives qu’elle a connues. Après avoir perdu sa mère et son mari récemment, elle se retrouve seule à s’occuper de son vieux père au bout du rouleau. Il lui reste une sœur occupée à autre chose et son fils Jimmy parti au Texas avec des amis et qui va revenir, ayant épuisé tous les canapés qui pouvaient l’accueillir dans le Sud. C’est un retour forcé, non prévu, non désiré…le roman va raconter ce retour à New York et cette confrontation entre la mère et son fils, entre deux générations épuisées par les mauvais coups de la vie, entre deux modes de pensée différents, entre deux mondes séparés par un océan d’incompréhension et surtout de maladresses.

Alors, ce n’est pas un polar, pas un roman noir même si le ton et l’ambiance sont sombres,très moroses. Il ne plaira pas à ceux qui recherchent un polar mais séduira tous ceux qui seront dans la bonne ambiance pour apprécier cette histoire bien malheureuse de gens bien ordinaires. Selon son âge, son histoire, le lecteur pourra très bien s’identifier à Jimmy ou à Erica tant le propos sonne juste, tant la prose de William Boyle bien posée, sans artifices, respire l’authenticité, l’humanité et l’affection de l’auteur pour ses personnages qui vous entraînent aisément dans une lecture « one shot ». Et puis il y a Frank…

Animé par une bande son futée qui accompagne impeccablement l’histoire, Sonic Youth pour l’asphalte newyorkais, Jeff Buckey et Eliott Smith, pour évoquer les destins brisés d’hommes jeunes tourmentés, « Tout est brisé », qui fait évidemment immédiatement penser au « Everything is broken » de Dylan, n’est pas un bon  mais un très beau roman qui honore vraiment son auteur.

Touchant et touché.

Wollanup.

PS: le morceau de David Bazan colle parfaitement à l’ambiance du bouquin.

BALTIMORE de David Simon /Sonatine.

Traduction:Héloïse Esquié.

Baltimore and more and more…

Lisez-le ! C’est une phrase que l’on utilise en fin d’écrit, comme supplique finale quand tous les arguments ont déjà été avancés mais ici je ne sais pas quoi dire sur cet ouvrage qui ne paraisse pas encore plus dérisoire qu’à l’accoutumée.

Dans Baltimore, David Simon raconte son expérience de journaliste suivant les équipes d’un commissariat de Baltimore, jour et nuit, pendant un an à la fin des années 80.

David Simon est un grand, c’est, entre autres, un des deux créateurs de la série culte se déroulant à Baltimore « the Wire », il est aussi l’auteur de la série « Treme » sur le milieu musical à La Nouvelle Orléans et tout récemment, il a écrit « the Deuce »  série sur Times Square dans les années 70 avec George Pelecanos, autre grande plume du polar ricain

Pour l’écriture de the Wire, il a été aidé par ses amis écrivains, la crème du polar urbain ricain. Au chevet de la bien malade Baltimore se sont succédés la plume de Washington : George Pelecanos, celle de New York : Richard Price et celle de Boston : Dennis Lehane.

Comment le produit pourrait-il être mauvais avec de tels compagnons ?

Baltimore raconte la criminalité à Baltimore en explorant tous les angles. C’est un travail de forçat qu’a effectué l’auteur ne laissant rien passer. Tous les aspects des tragédies urbaines sont étudiés. Du premier coup de fil pour annoncer un meurtre au pot entre flics une fois l’enquête terminée, tout est signalé, raconté, expliqué, analysé, vraiment tout mais d’une façon intéressante ne créant jamais de lassitude car David Simon sait écrire et sait aussi créer du suspense en nous servant l’enquête sur le crime d’une fillette comme fil rouge de l’ouvrage.

C’est un pavé qui fait plus de 900 pages mais, je pense que l’on voit ensuite les flics d’une autre façon, toujours aussi incompréhensible : comment peut-on faire ce boulot ? Comment peut-on se lever le matin en sachant qu’on repart à la guerre ?

Le seul bémol mais bien compréhensible car il était invité par la police de Baltimore, c’est que Simon n’explore pas le versant privé des flics. Ils apparaissent  comme des preux chevaliers dont le côté sombre n’est jamais dévoilé.

Baltimore est un témoignage fascinant, éprouvant par ce qu’on peut y lire, bouleversant bien des fois et profondément humain. Dernièrement, un auteur français racontait qu’il avait passé une journée dans un commissariat… David Simon, lui, a suivi les flics de Baltimore pendant un an…

Du sang, de la sueur et beaucoup de larmes !

Wollanup.

COMME DE LONGS ECHOS d’Elena Piacentini / Fleuve.

Elena Piacentini débarque chez Fleuve avec une nouvelle équipe de flics toujours basée à Lille où vit l’auteure.

« Vincent Dussart est sûr de son coup. Ce break imposé par sa femme va prendre fin aujourd’hui. Il n’a rien laissé au hasard. Comme toujours. Confiant, il pénètre dans la maison de son épouse. Le silence l’accueille. Il monte les escaliers. Puis un cri déchire l’espace. Ce hurlement, c’est le sien. Branle-bas de combat à la DIPJ de Lille. Un mari en état de choc, une épouse assassinée et leur bébé de quelques mois, introuvable. Les heures qui suivent cette disparition sont cruciales. Le chef de groupe Lazaret et le capitaine Mathilde Sénéchal le savent. Malgré ses propres fêlures, ou peut-être à cause d’elles, Sénéchal n’est jamais aussi brillante que sous la pression de l’urgence. Son équipe s’attend à tout, surtout au pire. À des milliers de kilomètres, un homme tourne en rond dans son salon. L’écran de son ordinateur affiche les premiers éléments de l’affaire. Ce fait divers vient de réveiller de douloureux échos… »

Sans conteste, les fans de Piacentini seront comblés par le retour de la dame et se retrouveront en terrain connu mais les néophytes devraient aussi y trouver leur compte. Inspiré d’un fait divers assez incroyable, l’auteure a écrit un roman qui se lit d’une traite tant l’histoire, bien qu’un peu courte, est attractive. Elena Piacentini, avec beaucoup de sérieux, a su tisser une belle toile mystérieuse tout en commençant à dresser les portraits des différents flics de l’équipe regroupée autour de Mathilde Sénéchal, prototype de la femme flic particulièrement à la mode ces temps-ci dans la littérature policière. Pas de problème, le récit est enlevé et on note, par la présence des chapitres très serrés, l’influence du travail de scénariste pour la TV de l’auteure. C’est sérieux, c’est du bon boulot mais le terme de boulot, hélas, correspond bien à l’impression de tâche à accomplir pour atteindre une cible que donne le livre.

Un roman étant un produit commercial, il est normal que les éditeurs fassent tout pour bien vendre les bouquins qu’ils proposent, surtout ceux des auteurs qui arrivent précédés déjà d’une bonne réputation. Parfois, on a l’impression quand même que l’éditeur donne un cahier des charges assez strict à l’auteur, dénaturant l’essence créatrice de l’auteur.Les éditeurs s’en défendent mais les auteurs, off, parlent .Bref, je trouve que Fleuve en a fait un peu trop sur ce roman. Je n’ai lu nulle part ailleurs les réticences que je peux avoir pour totalement adhérer à ce livre, je n’en démords pas néanmoins. Dès la couverture, par le titre, l’illustration, j’ai immédiatement pensé Fred Vargas. Il est possible que je me fasse des idées, ces dernières sont néanmoins accentuées par le frôlement vers le fantastique ici comme souvent chez Vargas mais il me semble que c’est bien l’objectif recherché, peut-être inconscient. Par ailleurs, le fait que ce soit le début d’une série donne nettement moins de puissance au roman, on sent que l’auteure en a laissé beaucoup sous la godasse et n’a pas pu ou voulu faire de Mathilde, dès le début, un personnage réellement charismatique, qui me donne envie d’attendre impatiemment la suite. L’aversion terrible de Mathilde pour les odeurs mentholées dont on ne connait pas la raison à la fin du roman ne troublera pas mon sommeil outre-mesure. En fait, les multiples personnages  paraissent juste esquissés ce qui donne une impression d’un univers de flics assez lisse, en manque de pathos.

Dommage.

Wollanup.

 

VULNÉRABLES de Richard Krawiec /Tusitala.

Traduction: Charles Recoursé.

Billie Pike, quadra à la dérive depuis des décennies, deals, vols de voitures, casses, toute la panoplie du délinquant minable rentre chez lui, dans sa ville natale, pour venir en aide à ses parents victimes traumatisées d’un cambriolage barbare.

« Et d’un coup j’y étais, dans le centre de ma ville natale délabrée, fabriques de chaussures condamnées et vitrines basses aussi incolores que du carton. Des gens gris qui marchaient lentement, tête basse en entrant dans les banques, les grands magasins, les épiceries devant lesquelles, assis sur des tabourets, des clients en veste de mauvaise toile buvaient du café amer. »

Si on n’a jamais vécu une expérience américaine hors circuit touristique, la description conviendrait parfaitement au tableau général dressé par les médias français quand ils accablent l’Amérique de Trump. En lisant les journaux, on en arrive à croire que sous Obama souvent beaucoup plus chéri ici que là-bas, tout allait bien et que depuis l’élection du clown sinistre, c’est le chaos. Il est certain que Trump n’arrangera pas les affaires d’un pays continent déjà bien malade depuis très longtemps comme l’est certainement notre beau petit pays. Mais ce bouquin date en fait de la fin des années 80 et n’avait jamais trouvé preneur aux USA et c’est Tusitala, dénicheur de talents, qui nous permet d’être les premiers à profiter de ce roman choc, et le mot est très faible.

Billy et sa vie de délinquant ne cherchent pas la rédemption, veut juste aider ses parents, terrorisés par un ancien petit ami délinquant évincé de sa sœur. Billy survit juste, n’en a plus rien à faire de la vie, s’accroche comme il peut. Il a été bousillé par des adultes à l’âge de 10 ans, sans aucune compassion et compréhension de ses parents et après de multiples conneries a fui et depuis erre comme un fantôme, un monstre ?

« A condition d’être assez patient, on trouve toujours quelqu’un de pas trop difficile. Quelqu’un à mettre dans un lit, à plier en deux sur un bureau, à plaquer contre le carrelage d’une douche, à asseoir sur un lavabo, à doigter derrière une poubelle, avec qui partager un verre, un joint, une seringue, une baise une pipe une poignée de cachets. Quand on cherche suffisamment, quand on attend assez longtemps, on trouve toujours quelqu’un qui a le même besoin mortel de distraction et d’oubli »

Tout blogueur vous le dira, il est plus facile de parler d’un roman moyen que d’une pièce maîtresse où, personnellement je rame souvent à trouver ce que je veux exprimer avec la crainte d’oublier des choses importantes, ce qui se produit quasiment toujours, rageant en lisant les chroniques des autres. Ce roman est une vraie pépite noire, il m’a laissé coi, muet, non pas d’admiration pour la prose tout à fait banale, sans artifices de style ou d’originalité dans l’écriture, mais par la force de l’histoire, par le talent de l’auteur, par la sincérité, la mise à nu, sans rien masquer, de l’enfer d’un homme. On ressort vidé, effondré d’un tel roman comme chez Williamson, Fondation, ces auteurs ricains exceptionnels, acteurs sociaux importants, qui ne cherchent pas à enjoliver, juste à monter la misère, la pauvreté, le dénuement, à tenter avec leurs forces, leur talent, leurs possibilités, de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus et à ceux qui ne veulent même plus l’utiliser. Missile destructeur en direction de l’Amérique et plaidoyer pour les sans-grade, « Vulnérables » montre avec grand talent, les peurs, l’égoïsme habitant les classes moyennes ricaines basculant petit à petit vers la pauvreté et propose un tableau assez impitoyable de la famille Pike.

Alors, tout le monde n’arrivera ou ne voudra pas lire ce roman et pourtant on y trouve des personnages exceptionnels qui par une présence, un geste, un mot, font tenir encore un petit peu. Ce roman n’engendrant pas la gaieté, est très loin des publications mainstream mais des bouquins de cette puissance, de cette intelligence et de cette humanité aussi, vous n’en lirez pas souvent et si critiquer les Ricains est facile par chez nous, force est de constater que dans ce créneau Williamson , Larry Fondation et maintenant Krawiec, en France, on n’a personne d’équivalent.

« Vulnérables » cogne très, très dur et a une portée universelle amenant à une réflexion sur le monde tel que certains le subissent.

Profondément admiratif et ému. Un immense merci à Richard Krawiec et àTusitala.

Exceptionnel.

Wollanup.

 

 

A L’ OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker / Série Noire Gallimard.

Traduction: Alexandra Maillard.

« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »

« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.

Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.

Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.

Prenant.

« Un crime capital dans la capitale du crime. »

Wollanup.

LES ATTACHANTS de Rachel Corenblit / Le Rouergue.

A l’heure où vous lirez cette petite chronique, j’aurai accompli ma trente et une unième rentrée scolaire. Bon, ce n’est pas votre problème et je le signale en préambule uniquement pour indiquer que mon expérience du milieu me permet d’envisager la justesse ou pas d’un roman traitant de la vie d’une jeune professeure des écoles durant une année scolaire sans être ébranlé par l’émotion qui pourrait gagner certains lecteurs à la suite de pages difficiles, de témoignages issus d’un monde si proche de chacun mais tellement étranger pour beaucoup qui pensent encore que le métier de prof est un bon plan pour les vacances et pour la durée de la semaine de travail. Ceux qui se lancent dans la carrière avec ces plans sont forcément malheureux et souffrent évidemment un martyr les faisant bousiller de nombreux élèves surtout ceux cabossés par leur environnement familial et social s’ils n’abandonnent pas rapidement. L’égalité des chances brandie tel un étendard à chaque nouvelle réforme à chaque nouveau ministre fait doucement marrer les profs de ces écoles sinistrées dans les quartiers ghettos des grandes villes ou abandonnées sans moyens dans les zones rurales oubliées.

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

« Les attachants » est un roman qui rend compte d’une année scolaire d’Emma, jeune professeure des écoles qui obtient, après plusieurs années de postes fractionnés dans diverses écoles aux sociologies variées, à des niveaux différents, dans des zones géographiques souvent éloignées les unes des autres dans la région toulousaine. On pourrait être n’importe où ailleurs en métropole, dans une autre ZEP (zone d’éducation prioritaire), abréviation faisant trembler le débutant comme le praticien beaucoup plus chevronné. Centré principalement sur la relation d’Emma avec son groupe de fracassés, de dézingués, on aurait pu craindre une niaiserie faisant basculer dans l’apitoiement ou un tableau idyllique de la réussite d’une enseignante. Il n’en est rien, ce roman est, très, très juste, absolument pas exagéré dans la succession des catastrophes qui arrivent à ces élèves de CM2, absolument crédible dans les combats désespérés que mène Emma. Les Michel, Caïn, Ryan, Dylan, Kevin dont parle Rachel Corenblit et leurs galères sont légions, premières victimes de la dangerosité de notre époque, de la précarité de leur situation, tristes reflets de la misère, du malaise, de l’aliénation de leurs parents. Les profs qui les ont toute l’année ont bien compris que le discours des politiques, les théories foireuses de l’aménagement des rythmes ou autres conneries à la mode, ne changeront rien au marasme actuel qui gagne les zones où la république n’est plus une vérité mais une idée fumeuse.

Le roman a vraiment valeur de document en signalant plusieurs cas de souffrance psychologique de gamins et puisque le sujet est suffisamment grave, oublions la langue de bois un peu pour juste ajouter que tous les gamins flingués dans leur tête que j’ai pu rencontrer l’étaient par la faute, consciente et inconsciente, de leurs parents, de la vie menée ou subie, résultat du malheur, de la malchance mais aussi très souvent de la connerie. Par l’étude de ces cas, en montrant l’attitude des parents, Rachel Corenbilt appuie là où cela fait mal mais ne s’y cantonne pas évoquant tous les autres acteurs de l’équipes éducative d’une école : la directeur (très beau personnage), les collègues, les psys scolaires, les inspecteurs mais aussi les acteurs discrets et méconnus, oubliés et pourtant si importants pour les élèves et pour les enseignants : les auxiliaires de vie scolaire, les ATSEM, les cantinières et les femmes de ménage.

« Les attachants » évoque aussi les collègues qui sombrent, la désertification du personnel d’aide psychologique de l’Education Nationale, le désarroi des familles, la peur de pénétrer dans l’école de certains parents, institution miroir de leur triste histoire ratée, la rumeur, la calomnie… Elle aurait pu aussi évoquer la disparition des réseaux d’aides spécialisés pour les enfants en difficulté, les médecins scolaires et les psys qui ne peuvent plus répondre à toutes les demandes désespérées, multiples et répétées des écoles, l’énorme différence entre le discours politique et la réalité du terrain, les lycées où enseigner la shoah relève de l’utopie suicidaire, le sentiment d’abandon des profs et la capitulation de certains, ainsi que les zones du pays, la Bretagne en premier, où certaines communes érigent des statues à la gloire de Jean Paul 2 et imposent à leurs enfants de faire 20 km pour être scolarisé dans un lycée public ainsi que les élus qui favorisent effrontément les écoles cathos au détriment de l’école de la République. Et coup de chapeau à ces instits ruraux bretons qui n’attendent pas des annonces ministérielles pour mener un combat juste pour la laïcité, une lutte quotidienne sale et épuisante contre l’hostilité des municipalités et d’une partie de la population et l’indifférence de nos gouvernants.

Mais, et avant tout, même si ce roman est hautement politique et grave par le constat qu’il dresse, il montre aussi les moments qui font que prof est le plus beau métier du monde, ces instants de bonheur intense, rares bien sûr, qui vous obligent à masquer votre émotion galopante parce que là, un gamin vous a fait chavirer en vous offrant un sourire, un regard, un dessin, un travail que vous n’espériez pas, que vous n’imaginiez même pas et ce sera peut-être fugitif, sans suite réelle, mais vous avez connu un vrai moment de grâce.

Lors des récents attentats en France, en voyant le profil et l’âge, je n’ai pu que constater que ces terroristes, je les avais eus en classe, pas eux évidemment mais leurs potes, leurs semblables qui eux n’ont pas sombré. Il est évident que, nous les profs, on a dû rater quelque chose et on le sait bien. Il faudrait que ceux qui nous gouvernent comprennent que ce n’est pas en faisant chanter les enfants le jour de la rentrée ou en les évaluant une énième fois qu’on changera quelque chose. Comme si on ne connaissait pas les raisons du marasme.

Un roman juste et utile.

Wollanup.

NITRO MOUNTAIN de Lee Clay Johnson / Fayard.

Traduction: Nicolas Richard.

Nitro Mountain, premier roman de Lee Clay Johnson, Américain originaire de Nashville, est un bouquin qui devrait beaucoup plaire à un certain public qui se pâme à chaque sortie d’un Néo-noir de chez Gallmeister, même pour les plus quelconques, les plus clichés. Avec l’étiquette à la mode, certainement que ce roman connaîtrait un vrai succès mais là, il sort chez Fayard qui semble, comme d’autres, se lancer dans ce type de polars et romans noirs ricains mettant en scène les inévitables parias blancs dans leurs magouilles plus ou moins crapuleuses et on peut se demander s’il n’arrivera pas un peu après la bataille. Bref, « Nitro Mountain » est bien dans la mouvance et il est très agréable à lire dans le genre malgré des maladresses et des imperfections bien rattrapées par une ambiance très agréable où l’extrême noirceur et la perversion qui y sont parfois racontées sont un peu adoucies par l’évocation du quotidien de musiciens malheureux.

« Dans une ancienne région minière des Appalaches ravagée par la pauvreté, l’ombre de Nitro Mountain s’étend sur la cohorte de laissés pour compte, junkies, piliers de comptoir, vauriens et marginaux sublimes qui y vivent. Jones, un musicien bluegrass qui se donne avec son groupe dans des bars glauques, prend sous son aile Leon, un jeune homme paumé qui ne se remet pas de sa rupture avec la séduisante, torturée et bouleversante Jennifer. Celle-ci a eu la mauvaise idée de tomber sous la coupe d’Arnett, un truand psychopathe aussi terrifiant que fascinant, reconnaissable au tatouage Daffy Duck qu’il porte au cou. Quand Turner, ex-flic cinglé à la gâchette facile qui a troqué son arme de service pour une arbalète, se met en tête d’arrêter Arnett, suspecté de meurtre, afin de regagner son insigne, les choses ont déjà commencé à tourner à l’aigre. »

La quatrième de couverture vous donne l’impression d’avoir déjà lu ce bouquin ? Vous l’avez déjà lu sans conteste mais pas dans la version de Lee Clay Johnson qui le place dans l’univers des bars où on joue du bluegrass et où on se bourre la gueule en écoutant de la country. Elmore Leonard avait dit à peu près et beaucoup mieux que moi que si vous écoutiez une chanson country à l’envers, votre chien n’était plus mort, votre voiture n’était plus en panne, vous n’aviez plus perdu votre boulot et votre femme n’était plus partie… Lee Clay Johnson a grandi dans une famille de musiciens de bluegrass et dès la naissance, il a dû baigner dans l’ambiance et il connait la chanson, peut-être un peu trop dans un début de roman qui peut faire craindre le pire parce que si on change juste un chien mort par un bras cassé, tout le reste arrive en un temps record à notre infortuné Leon en début de roman. Leon est une vraie chanson country à lui tout seul mais aventurez-vous un peu dans son univers de musico country dans les bars, les salles de concert médiocres au milieu de péquenots, de doux dingues et de dangereux tarés et vous verrez, le voyage vaut le coup. Une bouteille d’old crow, une Schlitz, Drive by Truckers à dégueuler des enceintes et vous serez bien dans l’ambiance. L’auteur connait visiblement bien ce milieu et sa manière de raconter le destin de ces musiciens maudits en fait vraiment un atout par rapport à certains autres romans du même genre et du même niveau. La musique adoucit les mœurs et les paragraphes consacrés au bluegrass, aux concerts craignos contrebalancent intelligemment certaines scènes violentes ou obscènes ou tout simplement hilarantes. Cela reste néanmoins du Noir et du bien relevé par la présence d’une figure du mal bien dérangée et surtout dérangeante.

Le propos très enlevé, les péripéties bien contées, la tension constante (saloperie de Daffy Duck) et les personnages bien frappés comme les héros malheureux Leon et Jones dont la geste sera contée dans la deuxième partie font de « Nitro Mountain » un roman particulièrement plaisant à lire même si on pourrait reprocher au livre d’être plus vraisemblablement un recueil de deux novellas auxquelles on aura ajouté une petite troisième partie plus dispensable où l’auteur explique les zones d’ombre restantes tout en laissant la porte ouverte à une suite qu’il n’a peut-être jamais envisagée au départ, un final assez superficiel.

« le meuble télé est encombré de bouteilles vides renversées qui font des flaques sur la moquette jonchée de morceaux de verre. Un magnum d’alcool pas cher gît, sans bouchon, sur le canapé. Des cendriers débordent. L’odeur qui règne est celle de toutes les chansons qu’il a chantées jusqu’à maintenant. »

Alors, certains comportements pourront choquer, certains passages pourront révolter voire outrer mais ce genre de came n’est pas faite pour les âmes sensibles, vous ne l’ignorez pas. Et si le roman n’est pas non plus inoubliable, il n’a pas à rougir de la comparaison avec la moyenne de la production du genre et procure un « one shot » particulièrement jouissif.

Country foutraque.

Wollanup.

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