Le hasard des sorties… La semaine prochaine nous parlerons de deux romans français traitant de la guerre d’ Algérie. Ils ne sont pas légion, on est très loin de la connaissance du conflit comme ont pu le faire les Américains avec le Vietnam, comme si chez nous, cette guerre , dont on ne voulait pas donner le nom à l’époque, n’avait pas créé de traumatismes, n’avait pas été le théâtre d’horreurs.
FRANÇOIS MURATET dans « Tu dormiras quand tu seras mort » chez Losfeld nous fera vivre le conflit au cœur du djebel tandis que PATRICK PECHEROT avec « Hevel » nous racontera la guerre telle qu’elle a été vécue depuis le Jura.
21 mars donc, débuts de la nouvelle collection Equinox des éditions les Arènes dont on vous a déjà parlé lors d’ un petit entretien avec son éditeur Aurélien Masson. Mais ce n’était que des mots, place au verbe maintenant. La page blanche que rêve d’enluminer l’éditeur pourrait être écrite par une Dominique Manotti dont on connaît déjà tous l’immense talent et dont le douzième roman “Racket” sort aussi aujourd’hui dans la même collection. Nous y reviendrons sous peu mais il semblait plus judicieux de s’intéresser, dans un premier temps, au premier roman d’un inconnu, Thomas Sands, une découverte maison et qui ne laissera pas indifférent, clivera peut-être.
“C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up. Soudain, il surgit de nulle part. Il n’a pas vingt-trois ans. Maigre comme sont les chiens de combat, le visage marqué parfois, arcades fraîchement refermées, pommettes étoilées de sang séché, phalanges éclatées. Il possède ce mélange de douleur, de mémoire et de fragilité qui mène certains hommes à la violence. Il se porte aux côtés de ceux qui ne sont rien. Il allume un feu dans la plaine…”
Et quel feu parce que si le roman ne comporte que 138 pages, l’incendie déclenché sera dévastateur. Ce premier roman de Sands entre, et c’est une évidence, dans la catégorie des bouquins coup de poing, grosse baffe, claque dans la gueule…pas forcément des coups de coeur mais toujours des garde-fous essentiels… si vous entrez dans l’histoire, si vous adhérez au propos. Dans le cas contraire, si le propos vous semble très éloigné du monde que vous vivez, que vous sentez, cet immense coup de gueule, particulièrement violent dans son issue, vous semblera vain.
Doit-on ici dissocier l’auteur de son personnage tant le propos semble écrit, jeté, avec les tripes, douloureusement, révélateur d’une colère froide qui engendrera bien vite la révolte, la lutte auprès de ceux qui n’ont plus grand chose et qui veulent exister malgré la félonie des politiques, les forces coercitives, les mensonges des médias valets d’un pouvoir parfaitement identifié ici comme macronien. Le style, urgent, colle parfaitement à l’intrigue, à la fièvre qui s’empare du héros et sied parfaitement à une histoire qui ira très loin dans l’outrance. L’urgence est prégnante, envahissante mais souffrirait certainement d’une certaine usure, d’une lassitude sur un format plus long.
Sans vouloir rappeler que beaucoup d’avancées sociales, de victoires populaires ont été gagnées dans le sang et non le cul posé sur une place parisienne à discuter ou en s’imaginant en marche alors qu’on est, au mieux, à l’arrêt, “Un feu dans la plaine” se veut le témoin impitoyable des dérives actuelles, des privilèges dégueulasses, de la paupérisation de classes “déclassées”, sans intérêt ni utilité, dans le monde magique que l’on nous concocte. La trajectoire douloureuse, mortifère, du personnage principal indique aussi très clairement que là-haut, tout en haut de la gabegie étatique, dans les salons des ministères comme dans les salles de rédaction inféodées, nul est à l’ abri d’un kamikaze désespéré, d’un sniper déterminé.
« On cesse d’être humain, d’être rattaché au monde, aux autres, à ceux que l’on aime à la seconde où l’on ne peut plus dissocier les événements de ses émotions.A la seconde où les mots vous manquent.C’est toujours la honte qui engendre le crime. »
Lawrence Millman, inconnu avant ce jour en ce qui me concerne, est un auteur spécialisé dans les récits de voyages et spécialiste en mycologie, ce qui ne nous sera pas réellement utile…Et donc, avant d’être poussé par le grand vent de l’aventure, Millman a écrit un premier roman qui était resté inédit en France.Sonatine, comme d’autres éditeurs, c’est un peu à la mode en ce moment, nous sort le roman et comme les autres, nous parle d’un chef d’œuvre qu’ils ont réussi à exhumer et c’est tout à fait leur droit.
« 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême. Entre le Holden Caulfield de L’Attrape-cœur et le Patrick Bateman d’American Psycho, Jesse est difficile à situer. Est-il la victime d’un handicap mental, d’un contexte familial perturbé, d’une société où fleurissent les images violentes, ou bien un tueur en série sans empathie, capable d’éliminer ses contemporains aussi facilement que ces rats sur lesquels il aime tirer ? Lawrence Millman nous abandonne entre ces hypothèses perturbantes, jusqu’aux dernières pages du livre et leur étonnante conclusion. »
J’ai coutume, par paresse, d’ajouter la partie narrative de la quatrième de couverture mais pour celui-ci, j’ai tenu à mettre aussi l’avis de l’éditeur pour permettre à certains de ne pas tomber dans le panneau du roman prise de tête qu’il n’est pas forcément selon la manière dont on l’aborde. Il y a deux façons d’envisager la lecture. Soit on décide comme l’éditeur d’en faire un chef d’œuvre montrant les failles éducatives comme la misère de ce coin d’Amérique, soit on l’aborde comme un roman gore à l’humour noir assez ravageur au milieu d’horreurs et de forfaits assez terribles.
Ceux qui ont lu « L’attrape cœur comme « American psycho » ne vont pas forcément voir en quoi, « Jesse le héros », se rapproche de ces deux chefs d’œuvre. De fait, le roman est bien situé entre les deux romans cités au-dessus mais n’est vraiment proche d’aucun des deux. Il y a bien ici, une fuite d’un ado mais rien à voir avec le New York de Salinger. Le roman raconte bien aussi quelques moments de la vie d’un jeune psychopathe mais à des années-lumière de la perversité et de l’intelligence froide d’un sociopathe accompli comme Patrick Bateman de Brett Easton Ellis.
L’éditeur nous interroge sur la personnalité réelle de cet enfant. Est-il victime de son environnement familial ou géographique, des images véhiculées par la société et la tv ou souffre-t-il d’un handicap mental? En ce qui me concerne et j’ai pris très rapidement mon parti, Jesse est fou à lier. Tout est cramé dans son cerveau, faudrait le débrancher mais il n’y a pas le droit quand même ou il faudrait l’isoler comme tentent de le faire, en traînant des quatre fers, son père et son grand frère en envisageant de l’emmener dans un institut spécialisé.
Lawrence Millman a décidé de nous faire vivre son histoire depuis le cerveau ravagé du pauvre Jesse, à l’ouest de l’ouest. Il y a un bordel dans sa tête, franchement je n’aimerais pas y vivre. Et tout le long du roman, on ne peut s’empêcher de trembler, non pas pour Jesse, mais pour les gens qu’il rencontre, mais aussi rire de ses délires. D’ailleurs, il me semble que la fin, surprenante, du roman plaide en la faveur d’une bouffonnerie assumée plutôt que vers un autre roman social pointant une fois de plus les manques éducatifs américains.
Alors, ce n’est peut-être pas le chef d’œuvre annoncé, mais cela reste néanmoins un roman noir parfaitement réussi alternant moments tragiques et durs et passages furieux montrant l’aliénation grave de l’enfant, le désespoir de son père épuisé tout en pointant l’impuissance du grand frère à contrôler un peu son jeune frère.
« Le regard du gamin se fixa soudain, comme s’il venait seulement de remarquer sa présence. Son bras pivota dans sa direction, le pistolet se braqua droit sur sa tête. McCoy se figea tandis que le gamin affinait sa visée. Une détonation sèche retentit. Une nuée de moineaux s’envola du toit et la foule paniqua pour de bon. »
Avec Alan Parks, Rivages a sûrement touché le gros lot. Auteur d’un premier roman remarquable, le romancier écossais a l’intention de raconter une histoire criminelle de Glasgow en douze volumes, si j’ai bien lu, et à la fin de ce premier opus particulièrement attractif sur de nombreux points, on ne peut que l’encourager dans sa quête.
« Dans l’un des secteurs les plus passants de Glasgow, devant la gare routière, un garçon d’à peine vingt ans ouvre le feu sur l’inspecteur McCoy et sur une jeune femme, avant de retourner l’arme contre lui. La scène se déroule sous les yeux de Wattie, l’adjoint de McCoy. Qui est ce mystérieux garçon ? Quel est le mobile de son acte ? C’est ce que les deux policiers vont s’efforcer de découvrir, malgré l’opposition de leurs supérieurs. »
L’action se déroule en 1973 et la parenté avec le regretté William McIlvanney qui a si bien écrit sur Glasgow dans l’impeccable série policière Laidlaw, n’est absolument pas usurpée. Peut- être un peu moins peut-être que chez son illustre prédécesseur, Glasgow reste néanmoins un personnage important du roman. Une ville en pleine déliquescence , rongée par la baisse de l’activité économique et par une criminalité bien organisée, ayant quasiment pignon sur rue, arrosant une police corrompue et se lançant dans le trafic d’héroïne tout en en méprisant les victimes de ce poison. Glasgow, la déglinguée…
Mais la grande star, c’est Harry McCoy, un flic abordant la trentaine et jeune inspecteur après de nombreuses années à arpenter le pavé de la ville. Quand on crée un personnage amené à durer, la difficulté provient de la capacité de donner envie au lecteur de retrouver ce personnage, d’arriver à laisser des éléments de l’histoire du personnage en suspens, de parvenir à rendre son héros attractif. Alan Parks n’a pas pu éviter certains clichés qu’on rencontre chez les flics de papier: des zones d’ombre dans l’histoire de McCoy, un adjoint novice, un chef particulièrement irascible, une copine toxico et prostituée, des amitiés sulfureuses, des addictions. Mais d’un autre côté, un flic lisse, quel intérêt… et là, le saupoudrage est tout à fait acceptable. On peut aisément rapprocher McCoy de l’Irlandais Jack Taylor de Ken Bruen pour cette propension à prendre des coups et de toujours avancer mais aussi à faire des mauvais choix avec un raisonnement perturbé par des substances prohibées ingurgitées en masse.
Commencée le premier janvier par une visite en prison, dans une atmosphère blafarde de chutes de neige qui dégueulassent la ville, l’enquête se déroule sur une dizaine de jours. Entamé par une scène forte, le roman ne perdra jamais ce rythme trépidant. McCoy va fouiller toutes les couches de la société glaswegienne: des toxicos, prostituées, barons du crime, SDF, à la haute bourgeoisie en effleurant la noblesse. C’est rude, violent, carré, pas un instant pour souffler. A la manière des enquêtes de Robicheaux de Burke, à un certain moment, quand il s’ intéresse à une famille de nantis, on comprend qu’il a touché aubut mais on devine aussi qu’il aura bien du mal à envoyer les coupables devant un tribunal.
McCoy est obstiné, déterminé, et dans cette atmosphère très sombre saturée de perversité et tapissée de testostérone, le souffle d’humanité qu’il apporte, contribue à garder une certaine confiance en l’homme.
« C’est une grande aventure, comme il en arrive une fois dans une vie d’éditeur: créer un univers à partir d’une page blanche. »
Il est de retour. Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire repart à l’aventure en créant une nouvelle collection EquinoX aux éditions les Arènes. Elle débarque chez votre libraire le 21 mars.
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Personne ne s’y attendait vraiment, pourquoi avoir quitté la SN et Gallimard ?
C’est une question très française, nous ne sommes pas les champions des changements et de le réinvention de soi. Je suis entré à la Série Noire comme lecteur en juin 2000, je l’ai dirigée de 2004 à 2017…je pense que 17 ans dans un même lieu c’est déjà bien non?
N’as-tu pas peur d’être associé longtemps à la SN ?
C’est une drôle de question, non seulement je n’ai pas peur mais en plus il n’y a rien infamant à porter cet héritage Série Noire, j’en suis même très fier sinon je n’y serais pas resté…
Concernant toujours la SN, y a-t-il des auteurs que tu aurais voulu éditer et que tu n’as pas pu faire par manque de temps ou par des problèmes de financement?
Je n’aime pas les regrets, ça fait du sang noir et après on pourrit de l’intérieur. Donc non pas de regret.
Que retiendras-tu de ton passage d’une dizaine d’années chez Gallimard ?
Bon d’abord c’est 17 ans pas 10 ans, c’ est pas pareil….on se sera bien marré…au début des années 2000 la Série Noire était dans une situation complexe et ne suscitait plus autant le désir…Quand Raynal s’est barré y a que Pécherot et Férey qui sont restés…Personne ne nous attendait, on était sous le radar et on défourraillait dans toutes les directions…avec le temps nous avons eu quelques succès et d’un coup l’aventure est devenue plus sérieuse. Pour reprendre Ravalec ces 17 années furent un « pur moment de rock’n roll », vite et fort, comme si on allait mourir demain…Lemmy sors de ce corps…
Le choix de ta nouvelle maison a beaucoup surpris tout en sortant de l’ombre une maison peu connue des amateurs de polars, pourquoi les Arènes?
Ce qui a tout décidé c’est d’abord ma rencontre avec Laurent Beccaria avec qui le contact est tout de suite passé. Je lisais XXI et je me suis très vite mis à rêver à EquinoX comme le pendant « fictionnel » du travail de défrichage du réel opéré par XXI. Et puis j’ai beaucoup aimé l’idée de sortir d’une page blanche. On m’avait proposé de reprendre des collections déjà existantes mais bon je dois avouer qu’après la SN, c’était impossible. Le seul moyen de quitter la SN était de sauter clairement dans l’inconnu. Comme dirait Raizer « face au gouffre un pas en avant ».
Qu’a fait Aurélien Masson depuis son départ de Gallimard?
Vous allez avoir droit à une réponse ultra-originale. Depuis mon départ en mai 2017 de la SN et ben j’ai lu des livres, des manuscrits, j’ai rencontré des auteurs, des confirmés, des débutants…On repart au combat, tout est à faire, le ciel est la limite (et le caniveau). Et depuis le mois de janvier je fais la tournée des libraires avec les représentants histoire d’incarner au maximum EquinoX que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas d’une énième collection de polars mais de la prolongation amplifiée de ce que je fais depuis 17 ans.
La rumeur dit déjà que c’est l’influence de la trilogie de Sébastien Raizer qui a dicté ton choix, pourquoi as-tu nommé cette nouvelle collection EquinoX?
Et ben désolé de vous dire que c’est une pure et simple rumeur. J’aime beaucoup Sébastien avec qui j’ai fait une superbe trilogie qui n’a malheureusement pas trouvé son public, mais je connaissais le mot « équinoxe » bien avant…déjà gamin je rêvais de créer un label de musique qui se serait appelé EquinoX.
Qu’as-tu à répondre à ceux qui déclarent (aboient) déjà que tu es en train de monter une SN bis?
Les rumeurs, les aboiements, je vois que l’ambiance est bonne et bienveillante…J’avoue ne pas très bien comprendre la question. J ai bossé à la SN 17ans et je l’ai dirigée 13 ans, donc évidemment que je ne vais pas devenir un autre. Je défends une vision organique de l’édition, faite de hasards, de rencontres. J’ai toujours été affectif donc bien sûr j’ai toujours envie de bosser avec ceux que j’ai aimés et dans le même temps on continue de lire des manuscrits et on continue à rêver les yeux ouverts. Là, 5 personnes sont en train de travailler sur des livres qui ne seront pas finis avant 2020. Et puis la Série Noire Bis est une drôle d’expression: de quelle Série Noire parlons-nous? Celle de Duhamel ? Celle de Soulat et Mounier? Celle de Raynal? La période où je l’ai dirigée? Ou la nouvelle SN de Delestré et Aubert? Encore une fois ce qui compte ce sont les livres et les chocs qu’ils créent en nous. Quand on me demande quelle est la ligne, je réponds en citant Albert Londres « la seule ligne c’est la ligne de chemins de fer ». Et je pense que d’ici quelques années cette question ne se posera plus, là c’est sûr que pendant un an ou deux la SN va publier certains textes que j’ai choisis (tout comme j’avais publié des textes de Raynal à son départ).
Quel est le contenu de cette première « saison » d’ EquinoX? De nouveaux auteurs, des confirmés, des étrangers ? Qu’est-ce qui dicte tes choix éditoriaux?
Cette année nous publierons 9 textes. 4 romans en grand format, 4 romans d’un format court et un recueil de poèmes!! L’idée est d’avoir deux formats afin de ne rien s’interdire. Il n’y a rien de plus déprimant que de se faire entendre dire, quand on est auteur, « j adore votre texte mais il est trop court ». Dans les grands formats nous allons retrouver Dominique Manotti avec Racket qui nous décrit les coulisses machiavéliques du rachat d’Alstom par General Electric, en lisant ce livre on pense à la citation de Mao « le poisson pourrit par la tête ».
En mai il y aura le nouveau livre de Benoît Philippon Mamie Lugerqui nous décrit la garde à vue d’une auvergnate centenaire au sang chaud dont on vient de trouver 7 cadavres dans sa cave, humour noir garanti. En octobre, Patrick Delperdange revient avec L’éternité n’est pas pour nous qui confirme la proximité esthétique de cet auteur belge avec des auteurs américains comme Larry Brown. Un livre à la fois noir et tendre qui vous froissera le coeur. Et enfin en octobre nous publierons Présumé disparue de Susie Steiner, premier roman d’une jeune auteure anglaise et le début d’une série centrée autour d’une femme flic célibataire haute en couleurs (le second sera publié en octobre 2019).
Les textes courts, vous le verrez en les lisant, sont des textes coup de poing suffisamment forts de par leur sujet et/ou leur parti-pris stylistique pour que nous n’ayons pas besoin de plus. Le bal s’ouvre avec Un feu dans la Plaine, premier roman d’un jeune français, vous décrit l’errance hallucinée d’un jeune prolétaire dans une France tétanisée et fracturée gavée discours politiques rances. Le genre de livre qui vous fait vous sentir moins seul face à la folie du monde. Le mois suivant arrive Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn dont c’est le premier roman publié en France et qui nous décrit un vendredi saint dans une ville ouvrière américaine où une bande d’adolescents est laissée seule à elle-même pour le meilleur et pour le pire. Ce livre est une sorte de rencontre monstrueuse entre Sa majesté des mouches et la première partie de Voyage au bout de l’enfer. Une révélation… En septembre nous publierons le nouveau roman de Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, un livre âpre qui vous prend au tripes et vous hante et qui décrit en 60 pages la séquestration d’une femme par deux tueurs en série. Nous ne sommes pas ici dans la fascination du tueur, tout au contraire, l’auteur nous place à la hauteur de la victime et des bourreaux et nous fait plonger dans les méandres de la psyché humaine. En novembre ce sera le tour de Jedidiah Ayres avec Les féroces, roman sec et nerveux qui nous décrit la révolte sans pitié d’un groupe de prostituées mexicaines maintenues en détention dans le désert. Fils de pasteur texan, amateur de romans noirs, de rock n roll et Peckinpah, Jedidiah va faire parler de lui dans les prochaines années.
Et enfin pour finir en beauté, beauté crépusculaire mais beauté quand même, nous éditerons au sein d’EquinoX le recueil posthume de poèmes d’Hervé Prudon. Prudon était un ami, je l’appelais mon papa des étoiles car il avait toujours l’air d’avoir la tête perdue dans le cosmos. Les deux derniers mois de son existence, Hervé a noirci quelques pages dans différents carnets. Sa femme, Sylvie Péju, les a retranscrits avant de me les confier. Vous verrez, c’est fort et hanté, ça sort des clous, bref c’est du Hervé Prudon, jamais à sa place et c’est tant mieux…
Quel est le roman qu’il ne faudra surtout pas rater cette année, perso, j’ai repéré « les féroces », très bien critiqué aux USA?
Ouhh la vilaine question, un papa aime tous ses enfants donc aucun favoritisme mais bon d’après ce que tu viens de dire et te connaissant, je ne peux que te conseiller de lire Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn, tu vas te prendre une sacrée baffe et en plus c’ est admirablement traduit. Mais une fois lu, il faudra passer aux autres hein…
Propos recueillis par mail le 6 mars. Sincères remerciements à Aurélien Masson pour sa disponibilité et bonne chance à EquinoX.
« Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique… »
On avait fait la connaissance avec Rafael Menjivar Ochoa l’an dernier, déjà chez Quidam, avec « le directeur n’aime pas les cadavres » qui était le premier volet d’une trilogie mexicaine De certaines façons de mourir, qui donnera au final cinq romans dont le fil rouge est l’histoire et l’anéantissement d’une brigade spéciale de la police mexicaine. Ce nouvel opus prend bien en compte cette brigade « très » spéciale à l’œuvre dans une affaire d’élaboration de fausses preuves mais il n’est nullement besoin de lire le précédent roman pour apprécier cette histoire, ce court roman voire cette novella ou à mon goût, un conte macabre.
On est bien dans les terres du Noir avec ce tableau du Mexique apparemment dans les années 60 avec la lutte contre le communisme, la guerilla dans les campagnes, la police corrompue et la misère qui pousse les gens à des extrémités: « la fin faim justifie les moyens ». Et c’est précisément, un deal très alléchant proposé alors qu’il est dans une situation très précaire pour quelques mois qui tente notre comédien, grande voix de méchant des feuilletons radiophoniques. Celui-ci a bien conscience qu’ en contrepartie de tant de thune, on va lui demander de faire un truc bien pourri mais il tente le coup avec cette police secrète, si secrète qu’il commence à douter de son authenticité, de son combat juste pour le Mexique.
Citée dans le roman, la chanson de Javier Solis « payaso » c’est à dire « clown », donne très justement le ton du roman mais on n’est pas dans une farce, une comédie car la liberté, la vie de personnes est en jeu. Cette allusion aux clowns montre bien le masque que portent tous les personnages de cette histoire ; Le roman évolue dans un climat très incertain, qui est vraiment celui qu’il prétend être, les personnes évoquées existent- elles vraiment ou sont-elles créées de toutes pièces comme les preuves qu’on lui demande de fournir pour condamner des individus peut-être bien innocents.
Sans être totalement obscur car le style assez léger contrebalance avec la noirceur de l’histoire, le propos devient rapidement kafkaïen et offre, malgré le caractère bref de l’œuvre, un suspense assez dérangeant tout en montrant le côté obscur de la justice, de la presse et du secteur économique dans un Mexique corrompu mais néanmoins moins gangrené que maintenant. Une lecture complète de la trilogie permettra aussi certainement de mieux comprendre les intentions de l’auteur.
« Débâcle » premier roman de la Belge Lize Spit a fait un énorme carton dans sa zone linguistique flamande en Belgique et aux Pays Bas et c’est tout sauf une surprise. L’auteure, moins de la trentaine, scénariste de formation a réussi à montrer une impressionnante facette du roman rural. Dans le ton, le roman peut parfois ressembler à « L’été des charognes » de Simon Johannin mais l’œuvre est beaucoup plus aboutie, plus, plus… un grand roman, pas un coup de cœur, bien au-delà, pas une baffe plutôt un coup de batte. Ames sensibles et personnes fragiles, à tout prix s’abstenir.
Commencé à reculons, craignant un vulgaire thriller de vengeance, j’ai été rapidement ébloui. En fait, le ravissement démarre par la couverture très réussie, très dérangeante et correspondant parfaitement à une tonalité apparaissant souvent dans le roman. Quand un éditeur comprend que le visuel a parfois son importance, on a le droit à une couverture du niveau d’une pochette d’album rock glamour, photo de l’artiste belge Frieke Janssens extraite d’un série intitulée Smoking kids. En fait, la couverture française est bien plus réussie que l’originale qui sera vécue de manière éprouvante par ceux qui ont déjà lu le roman.
« À Bovenmeer, un petit village flamand, seuls trois bébés sont nés en 1988 : Laurens, Pim et Eva. Enfants, les “trois mousquetaires” sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rapports, insidieusement, se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux, et plus si possible, les plus jolies filles du village. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, il lui faudra enlever un vêtement. Eva doit fournir l’énigme et servir d’arbitre si elle veut rester dans la bande. Elle accepte, sans savoir encore que cet “été meurtrier” la marquera à jamais. Treize ans plus tard, devenue adulte, Eva retourne pour la première fois dans son village natal. Cette fois, c’est elle qui a un plan… »
Conte cruel, fable macabre, « Débâcle » évolue sur deux époques, qui progressent conjointement, harmonieusement en entretenant diaboliquement le terrible suspense inhérent à chaque période. La première se situe en 2002, l’année de la naissance d’un désir sexuel un peu malsain des deux amis d’Eva, ses deux compagnons depuis les bancs de la maternelle, deux potes pour qui elle pense compter, elle, qui aimerait tant exister aux yeux de quelqu’un. Eva vit dans une famille, où le père comme la mère avec des symptômes très différents, se noient dans l’alcool entraînant des sommets de bêtise, d’aveuglement, de beaufitude, de détresse et de malheur. Le roman se situe en Belgique mais vous pouvez l’adapter à n’importe quel coin rural français. Ici, la campagne, ce n’est pas un paradis romantique comme on le lit trop souvent ou un espace rude où les autochtones se serrent les coudes. Cette campagne, sans être franchement sinistrée, semble néanmoins bien isolée, un peu arriérée et peu divertissante ou enrichissante pour des ados. Racontant le retour désenchanté d’Eva sur les terres qui l’ont vu grandir, son passage dans divers lieux, témoins de son malheur, de l’horreur vécue, la deuxième époque invite, elle aussi, à des sentiments puissants.
Ce roman se distingue par une qualité proche de la perfection. On a tout d’abord deux suspenses et aucun ne souffre de la moindre faiblesse comme souvent dans pareils romans se situant sur deux époques. Dès les premières pages, on accroche, et dès les premières lignes, dans un style efficace, des détails, des indices permettent d’imaginer, de prévoir une issue, des issues dramatiques. C’est évident et on plonge avec Eva vers l’indicible en 2002 comme quinze ans plus tard. Ensuite, talentueusement et de manière très juste, Lize Spit décrit deux personnages absolument inoubliables au milieu du cloaque : Eva bien sûr et sa petite sœur Tessie qui devient un peu plus barge chaque jour, faisant naître une émotion justissime par des scènes à briser le cœur, à vous bloquer dans votre lecture. Beaucoup de pages révoltantes, noirissimes jusqu’aux deux ultimes sommets d’horreur. Lize Spit a le même âge que son héroïne et elle a fait montre d’un beau travail pour refaire naître cette époque en convoquant certainement beaucoup de souvenirs d’enfance avec autant d’authenticité palpable. Je n’ai pas lu beaucoup de romans du genre rural de ce niveau et vous n’en lirez sûrement pas d’autres d’une telle force émotionnelle cette année.
“Depuis qu’ Adele, la fiancée de son meilleur ami, a été assassinée par erreur, l’inénarrable Rocco Schiavone ne croit plus en rien et s’isole dans une pension sordide. Il décide malgré tout de retrouver l’assassin de la jeune femme et se met à passer en revue tous ceux qui pourraient lui en vouloir : entre Stefania Zaccaria, qu’il a arrêtée pour proxénétisme, et Antonio Biga, malfrat septuagénaire à la retraite, la liste des candidats est longue.
En parallèle, Rocco poursuit son enquête sur la famille Turrini, tous corrompus jusqu’à l’os. Rocco pense qu’ils sont les relais locaux de la ’ndrangheta, la mafia calabraise, visiblement bien implantée dans le Val d’Aoste.”
“Un homme seul “ est la quatrième aventure de Rocco Shiavone, vice préfet particulièrement mal dépoli mais flic très efficace, Romain dans l’âme et pour l’éternité mais œuvrant dans le Val d’Aoste, géographiquement, thermiquement mais aussi culturellement très loin de la Louve. Rocco est certainement le flic le plus intéressant arrivé dans le polar ces dernières années.
Qu’est ce qui peut nous rendre un personnage de papier si sympathique ? Certainement, son comportement comme sa manière de vivre mais aussi bien sûr le talent de Manzini particulièrement habile pour nous sortir à chaque fois une enquête qui tient franchement la route. C’est cette corrélation flic atypique et intrigue de qualité qui fait que le rendez vous annuel avec Rocco devient un passage obligé pour les amateurs de polars d’investigation ritals.
Ce quatrième opus débute directement à la suite du précédent “Maudit printemps” et Rocco se rend compte que même en mai, il ne fait pas beau dans le coin mais ceci est finalement le cadet de ses soucis. Victime d’une dépression en début d’histoire, meurtri par la mort à sa place de la fiancée d’un ami, Rocco va sortir du “coma” particulièrement en colère. Lui qui, d’habitude, cultive un certain pédantisme, une belle forme de mépris et d’arrogance vis à vis des événements et des personnes dans sa périphérie va montrer un tout autre visage animé par une rage bien tangible.
On retrouve, bien sûr, les situations du dernier roman mais il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les précédents pour comprendre l’intrigue. Idéalement, il serait préférable d’avoir tout lu pour bien comprendre l’évolution du personnage mais ce polar, même s’il est peut-être moins habile que les premiers, se suffit à lui-même pour vous promener, vous berner, vous séduire par son intrigue pointue et claire.
On peut raisonnablement trouver quelques points communs entre Rocco et Montalbano le flic sicilien, personnage iconique d’Andréa Camilleri mais autant Montalbano aime la Sicile et tous ses trésors autant Rocco hait le Val d’Aoste et tout ce qu’il y vit et il sait très bien le montrer avec un humour noir particulièrement percutant et des répliques qui flinguent.
“Un homme seul” n’est peut-être pas le meilleur de la série mais il se distingue néanmoins, à l’aise, de la production policière ordinaire qu’on tente de nous vendre à longueur d’année.
“Jake”, premier roman de l’ Américain Bryan Reardon a connu un franc succès lors de sa sortie en 2015. Si, en fin de lecture, vous avez le même sentiment que moi sur ce roman, vous comprendrez aisément pourquoi il a tant plu là-bas et quel public a pu louer ses qualités.
“Simon Connolly est l’heureux père de deux enfants, Jake et Laney. Sa situation d’homme au foyer est pour le moins originale et Simon n’est pas toujours très à l’aise dans ce rôle. Mais, cahin-caha, la famille coule des jours paisibles… Jusqu’au matin où Doug Martin-Klein, un gamin insociable dont Jake est le seul copain, tire sur plusieurs camarades de classe avant de se donner la mort. Les survivants et les blessés sont peu à peu évacués, mais Jake est introuvable. Et très vite soupçonné d’être le complice de Doug. Commence alors pour Simon une véritable descente aux enfers. Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver? Comment a-t-il pu ne rien entrevoir du drame qui se profilait? Jake est-il coupable? Où est-il passé?”
Après un court prologue montrant que le personnage principal du roman sera bien le père, Simon, et que l’on suivra la tragédie dans sa tête et un court chapitre sur la conception de l’enfant ,“Jake” démarre à un rythme infernal, racontant les premiers instants après la tuerie dans le lycée, terrible plaie ricaine, déjà 18 fusillades dans des écoles depuis le début de l’année. Toute cette partie, fulgurante, vous cloue au fond de votre fauteuil, vous terrorise et même plus si vous êtes vous-même géniteur d’un ado. Étonnement, peur, angoisse, effroi, incompréhension, colère, doute, sentiment de culpabilité, toutes les nuances du cauchemar que vit Simon sont bien amenées, montrées. Malgré des qualités littéraires très moyennes, on se prend bien la chape de plomb qui s’est abattue sur Simon et on veut savoir ce qui s’est vraiment passé, quelle a bien pu être la relation entre Doug et Jake pour arriver à ce massacre.
Hélas, autant dans l’urgence Reardon se montre efficace autant son écrit devient franchement pénible quand il raconte l’ histoire de Simon avec Jake de sa naissance à quelques heures avant le drame. Ces chapitre insipides montrant que Simon et son épouse sont des parents formidables, que Simon a du mal à se faire des relations dans la version locale de “Desperate housewives” dans laquelle il vit ses journées de père au foyer, que Jake a toujours été un enfant puis un ado formidable, altruiste, un ange, sont d’un ennui et d’une niaiserie qui plombent toutes les 20 pages le suspense créé par la tension du présent et tout cela pour pas grand chose en ce qui concerne la genèse. Mais il est certain que s’il n’avait pas croisé ces flash-backs avec les événements dramatiques pour les regrouper en début de roman, je ne serai pas là à vous parler de ce pensum.
“Jake” est le premier roman de Reardon et on peut se demander quelle est la raison qui a pu le pousser à emprunter le même chemin que les deux romans “Il faut qu’on parle de Kevin” de Lionel Shriver paru chez Belfond en 2003 et “Le bon père” de Noah Hawley paru à la Série Noire en 2014, qui sont tous deux de vraies pépites sur le même thème. Quelle originalité dans le traitement pouvait bien apporter Bryan Reardon ? L’ innovation vient bien sûr du dénouement où l’auteur, en livrant les clés de l’intrigue, a voulu jouer sur l’émotion . Et, de fait, il en a beaucoup joué, usé, dans l’excès, dans une grandiloquence très américaine, et certains moments sont couverts, à la truelle, de bons sentiments, de niaiseries indigestes avec des sommets de très mauvais goût comme l’histoire d’un labrador. « Le bon père » de Noah Hawley était un formidable roman d’amour filial, ici, on en a sa triste parodie. Oh, bien sûr, cela va faire pleurer, pleurnicher dans les chaumières et les yeux embués, vous ne verrez peut-être pas les incohérences, les invraisemblances qui jalonnent la fin de l’histoire.
Ecrit en 1982, ce roman de l’auteur australien reconnu et multi-récompensé David Malouf n’avait jamais eu droit à une traduction française. C’était sans connaître le talent et la perspicacité de Francis Geffard et en ce début d’année, ce roman injustement oublié est venu rejoindre d’ autres joyaux de sa collection “les grandes traductions” chez Albin Michel.
« En à peine deux cents pages, L’infinie patience des oiseaux atteint des sommets que bien des romans plus volumineux peinent à gagner. »- Francis Geffard.
“Lorsqu’en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s’occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d’ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l’estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs. Loin de là, l’Europe plonge dans un conflit d’une violence inouïe. Celui-ci n’épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d’entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu’ils ont connus ?”
Roman court mais ô combien profond malgré la reprise d’un thème si souvent conté du passage entre l’ancien monde du début du XXème siècle et le nouveau qui verra son origine dans les blessures des grandes puissances européennes, le sang versé, le sacrifice de sa jeunesse, l’anéantissement de son avenir dans la boucherie de la première guerre mondiale.
Composé de deux parties complètement distinctes mais racontant toutes deux, en des termes différents, la vie de Jim, gosse du Queensland, vivant une vie toute simple, entièrement consacrée aux oiseaux et qui pris dans la grande folie des hommes, la manipulation des masses, qui sous tous les latitudes et de tous temps a toujours réussi ses basses oeuvres, s’engagera dans l’armée australienne pour combattre dans les Flandres. Triste destin que celui de ses mômes nés en Australie et ailleurs et qui crèveront vingt ans plus dans un bourbier français.
La première partie consacrée à Jim et à son ami Ashley se veut poétique s’attachant à la beauté de la nature, des oiseaux dans leur diversité et leur originalité. Les phrases, parfois du nectar, glissent et jamais, malgré la simplicité du propos, l’attention et le plaisir ne se relâchent . La vie s’écoule paisiblement dans ce petit coin béni des dieux en ce début de siècle tandis que même au fin fond du pays commencent à gronder les rumeurs, de plus en plus grandissantes et précises, de guerre, très loin, en Europe. Et puis la fièvre monte et elle est très contagieuse, jetant les deux hommes dans l’enfer du nord de la France.
La deuxième partie du roman raconte la guerre de Jim et le propos conserve néanmoins parfois son lyrisme malgré l’horreur racontée, l’enfer vécu. Et au cœur de ce pandémonium, parfois l’étincelle, le rayon de soleil par le vol d’un oiseau par-dessus les tranchées, une musique d’harmonie flottant dans l’air comme un signal de trêve, d’humanité encore vivante dans le camp d’en face ou “ O for the wings of a dove” de Mendelssohn chanté, prié dans un moment d’accalmie. Ultimes remparts à la barbarie.
« C’était un son d’une telle pureté, si haut, si clair, que tout le verger s’était tu, une voix ni masculine ni féminine qui ressemblait, lorsque vous vous détendiez et fermiez les yeux, à la voix d’un ange, même si, quand vous les rouvriez pour regarder, elle s’élevait de la bouche d’un enfant vêtu d’un uniforme dépenaillé et rapiécé guère différent des autres, debout tête nue dans la lumière vacillante des chandeliers du piano, et qui, lorsqu’il eut fini et dénoua ses grandes mains, sembla embarrassé de l’émotion qu’il avait suscitée, plein d’humilité face au don qui était le sien. »
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