Chroniques noires et partisanes

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DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA RIVIÈRE de Morgan Talty/ Terres d’Amérique / Albin Michel.

Fire Exit

Traduction : Stéphane Roques

« Face, on revient. Pile, non. »
C’est tombé sur pile. »

Selon la décision de Mary, Elisabeth, sa fille, ne reverra plus Charles… Elle n’a que trois ans et vient de rencontrer son père — sans le savoir — pour la première fois… et peut-être la dernière.

Charles est blanc. Exclu de la réserve indienne des Penobscots à 18 ans, il a construit, avec son beau-père Fredrick, une maison — pure coïncidence — juste en face de celle de Mary, De l’autre côté de la rivière. Il va ainsi voir sa fille grandir à distance.

À 50 ans, il décide qu’Elisabeth, désormais âgée de 25 ans, doit connaître ses origines, l’histoire de sa famille. Il veut lui offrir « la part d’elle-même dont elle ignore l’existence ».

Mais quelle histoire ? Tous les grands moments qui ont déterminé le cours de sa vie sont bâtis sur des mensonges dont il souffre encore aujourd’hui : la rupture d’une amitié d’enfance, les circonstances de la mort de Fredrick, cette décision prise par Mary « de mentir et de prétendre que la petite était l’enfant d’un autre homme, un autochtone inscrit » afin de lui faire bénéficier des droits auxquels elle pouvait prétendre.

Un jour pourtant, Charles n’aperçoit plus Elisabeth de l’autre côté de la rivière. L’inquiétude grandit, et avec elle sa détermination à faire tomber les secrets.
Sa mère, Louise, dont la mémoire vacille, ne l’aide pas à reconstituer « la poignée de vestiges » qui compose sa vie. Elle l’ignore parfois, le renie, le confond avec Fredrick ou le prend pour un infirmier. Elle le culpabilise, au point d’ébranler son équilibre :
« Ce que je ressentais n’était pas si différent du tremblement de l’asphalte qu’éprouve une fourmi quand elle traverse l’autoroute. »

Au début du roman, la nonchalance du narrateur et l’impression d’un temps suspendu peuvent laisser croire à une histoire simple, peut-être un peu mélancolique. Mais il faut juste patienter un peu !

Charles ne se pose jamais en victime. Les exclusions qu’il a subies n’ont engendré ni jalousie, ni haine, ni révolte. Pas d’apitoiement, mais de l’humour, de la sincérité et de la tendresse. Seule compte pour lui la quête de « la vérité, la vérité absolue ». Et cette recherche nous entraîne peu à peu dans la complexité des familles brisées et la profondeur d’êtres fragilisés par l’alcool, la maladie et le remords.

Morgan Talty, auteur amérindien, signe ici son premier roman. Son recueil de nouvelles Night of the Living Rez, paru en 2022, (Il sera prochainement traduit en français nous informe Albin Michel) a été largement remarqué. Il y explore déjà l’identité, la mémoire et les réalités sociales des communautés autochtones.

Un roman sensible et émouvant, bien loin des clichés sur les communautés indiennes et que l’on referme avec regret.

Soaz.

LE DESTIN CONNU DES BÊTES DE COMBAT de Laura Kind / Editions DO.

« Le 8 mars 1910, à Copenhague, pendant que la deuxième conférence internationale des femmes socialistes votait dans l’enthousiasme l’instauration de la Journée internationale des femmes, à 1770 kilomètres au sud, en Camargue, Torina mit son enfant au monde seule. »

L’enfant, un taurillon, s’appelle Torino.

Dès le lendemain, après la quatrième tétée, son oreille fendue le fait « mufler de douleur » : la chair entaillée porte sa boucle de repère. Le compte à rebours a commencé.

Torino va vivre « ses premiers mois dans un pacage éloigné, en compagnie de sa mère et de cousines plus âgées que lui. » A un mois et demi, il atteint le poids de 120 kilos. A huit mois il est sevré puis marqué au fer : sur son flanc gauche, « il porte une tache noire, si noire qu’elle fait comme un trou dans l’âme de ses muscles. »

Avec le temps, il reconnaît certains vachers, notamment Pedro et José, deux frères à l’enfance difficile et violente, embauchés sur la manade Baudricourt. Ils sont accompagnés de Paquirri, responsable des taurillons. Ils le nourrissent, le câlinent, le cherchent avec inquiétude lorsqu’il s’égare, utilisant de longues piques inoffensives… Ils l’éduquent…

Torino tuera Paquirri et blessera gravement Pablo. Mais, ces accidents ayant été provoqués, on continuera pourtant à le « préparer ».

Au bout de 4 ans « Torino fut déclaré par les hommes prêt au combat, ce qui ne signifiait pas qu’il l’était vraiment. »
La date de Pâques 1914 est fixée. Il pèse alors 480 kilos.

José, qui a beaucoup travaillé pour devenir torero, doit toréer ce jour-là… On lui a assuré qu’il n’affronterait pas Torino.

Inutile de raconter la corrida : Laura Kind le fait magistralement.

Cette œuvre singulière n’est pas le simple récit d’un combat. Elle montre comment on fabrique des combattants — humains comme animaux — et comment tous sont conduits vers un destin déjà écrit. Mais surtout, elle évite tout anthropocentrisme : l’animal n’est jamais réduit à un symbole ou à un simple miroir de l’homme. Son existence, sa perception, sa souffrance sont traitées à égalité avec celles des humains.

Le roman devient ainsi une métaphore puissante de la violence et des mécanismes sociaux qui mènent au conflit. Laura Kind explique qu’elle a voulu « raconter la naissance de la différence, l’évolution de cette différence et enfin l’opposition destructive de cette différence ».

Le texte est dense, sombre, et pourra bouleverser les âmes sensibles.

La poésie y est noire, rouge et brûlante, d’une grande puissance. L’écriture, très travaillée, se fait presque chirurgicale.

Les éditions Do publient le premier roman de Laura Kind. Ce texte exigeant s’inscrit pleinement dans leur volonté éditoriale, « de rendre le monde, et tout le monde, plus grand que ce que nous en connaissions. »

Soaz.

LA PLUPART DES HOMMES de Simon François / Editions du Masque

Et si le personnage principal de La Plupart des hommes n’était pas un homme, mais la Loire ? Non pas celle, douce et paisible, vantée par les guides touristiques, mais une Loire lourde de brouillard, qui sent la vase, qui inonde les jardins et fait suinter le salpêtre sur les pierres des maisons. Des maisons où même le « linoléum est vert d’eau » ! Une Loire sur laquelle il pleut ou il bruine sans relâche et dans laquelle se déverse un « genre de boue rose » en provenance de la fonderie…

La fonderie, justement, celle du père Bertrand Morin, principal employeur « de cette petite cité morne près du fleuve, où tout est gris, insignifiant, médiocre » et dans laquelle va se jouer « une comédie familiale comme une autre. »
Enfin…pas tout à fait.

Juliette Morin, la fille, a été violemment agressée et retrouvée dans le camion de Kad, ami d’enfance de Gabriel. Gabriel Morin, le fils, rêve de devenir acteur, mais se voit contraint de remplacer sa sœur à la tête de l’usine pour le plus grand plaisir du patriarche tyrannique… A moins qu’il ne découvre la réalité : des travailleurs sans papiers exploités dans des conditions indignes, et une direction indifférente aux cancers suspects qui touchent les enfants de la région…

Kad, lui, se rêvait en père de famille. Il se retrouve pourtant être un « rouage vaguement défectueux » d’un trafic de pièces mécaniques destinées à une casse tenue par des voyous …et contraint de mentir lors de l’enquête…
Karine, jeune gendarme déterminée, va se heurter à tous ces « mondes parallèles qui se télescopent », au silence d’une population dépendante de la fonderie, aux loyautés contraintes, et au racisme …

Les thèmes abordés font écho à ceux de La proie et la meute : écologie, violences familiales, cynisme patronal…

L’écriture est fluide — comme il se doit dans un roman où tout ruisselle — et reste humble : l’auteur ne se pose jamais en donneur de leçon, ne juge pas. L’intrigue, solidement construite, nous réserve de véritables surprises.

On pourrait dire de Simon François qu’il agit comme « une éponge à émotions ». Il capte l’atmosphère de ces lieux où les gens sont enracinés et la restitue dans ses personnages. Le roman nous laisse une sensation diffuse et persistante : celle d’un monde où chacun tente de tenir debout, malgré ce qui l’enfonce.

« Il y a des hommes de valeur partout, à toutes les époques. La plupart le sont, certains ne sont que malchanceux, car la plupart des hommes valent un peu mieux que les circonstances dans lesquelles ils se trouvent ne leur donnent l’occasion d’être. » William Faulkner.

Soaz.

LA GUERISSEUSE DE CATANE de Simona Lo Iacono/ Métailié.

Virdimura

Traduction: Serge Quadruppani

« Mon père Urìa me souleva dans ses bras, me fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave. Et il dit : Te voilà enfin. Forte comme les murs qui ceignent Catane. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur. Sois bénie, fille bien-aimée. Tu t’appelleras Virdimura, Vertdemur. »

1302. En Trinacrie. La Sicile d’alors.

Ce n’est pas un roman noir au sens habituel du terme. Pourtant le noir est partout : celui de l’époque marquée par la discrimination (envers les juifs, les femmes, les pauvres), le rejet du progrès, l’intolérance, et le fanatisme religieux…Le noir aussi du rat noir porteur de la peste… noire et celui de la lave de l’Etna qui domine encore aujourd’hui Catane.

Uria apprend à la jeune Virdimura à manier le forceps, à extraire les nouveau-nés du ventre de leur mère, à apprendre des morts, par la dissection, les secrets de la chair, à reconnaître les herbes et concocter des remèdes…

Mais il sera répudié pour son savoir, et la laissera seule.

Virdimura poursuit alors son œuvre : elle observe, analyse, expérimente… Elle consacre sa vie — et la risque chaque jour — à écouter et soigner les pauvres, les marginaux, les femmes victimes de violence. Toujours dans la clandestinité, puisqu’une femme ne peut exercer la médecine:

« J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. »

Inspiré d’une figure historique authentique — Virdimura, considérée comme l’une des premières femmes médecins officiellement reconnues en Sicile au XIVᵉ siècle — le livre prend la forme d’un plaidoyer. En 1376, elle tente d’obtenir le droit d’exercer son métier, tout en gardant en mémoire les paroles de son père:

« Et même si on te traduit devant la justice, manifeste ton respect aux juges mais ne pactise pas. A chaque interrogation, réponds toujours de cette manière : Vous ne l’entendez pas, le cri des derniers qui monte de la terre ?»

C’est un roman court, bien construit, documenté et sensible. Pour son premier roman traduit en français, Simona Lo Iacono s’exprime avec humilité, poésie et pudeur pour évoquer l’intime.

Un livre qui redonne du courage à ceux qui pensent parfois que 700 ans n’ont pas suffi à vaincre l’obscurité des hommes…

Soaz.

LA COLLINE de Mathilde Beaussault / Seuil.

«Elle tremble encore.
C’est terminé. L’enfant est né.
Ses mains le cherchent, entre ses jambes.
Ses yeux le cherchent, à droite, à gauche.
Son regard halluciné bute contre la porte qu’on referme. À clé.»

Monroe a dix-sept ans. Elle cherche son nouveau-né. Mais c’est Edouard, un papi, qui entend comme un miaulement au fond « du conteneur à poubelles enterré devant l’immeuble ». Et c’est Etienne un pompier qui, « avec harnais et cordes », découvre « un sac mal fermé et un autre, juste à côté, avec un bras minuscule qui dépasse.»

On plonge immédiatement dans l’horreur.

Les voix du papi, du pompier, puis de l’aide-soignante, Guilaine, à qui l’enfant est confié alternent tout au long du récit. S’y mêlera celle de Monroe, séquestrée, perdant peu à peu ses forces dans une mare de sang, et celle de sa mémoire qui effiloche les souvenirs de sa grossesse passée chez Madeleine, sa grand-mère guérisseuse, au Rocher :
«Le Rocher, lieu-dit habité par la grand-mère depuis plus de quarante ans, est au milieu de nulle part. On pourrait croire le lieu en déshérence tant les herbes sauvages ont pris possession de l’endroit. »

L’enquête policière se déploie sous forme de procès-verbaux d’audition, qui rythment ce chant choral :

«L’environnement Le 11 boulevard de Bulgarie se situe dans le quartier Le Blosne. Long de 400 mètres, le boulevard se trouve au nord près du CHU Rennes – Hôpital Sud. Différents immeubles d’habitation comportant pour certains des commerces sont implantés de chaque côté dudit boulevard.»

« Parce que c’est pas une histoire inventée » Mathilde Beaussault ne cherche pas à désespérer ses lecteurs en racontant la noirceur de l’âme humaine. Dans cette galerie d’hommes et de femmes sortis de l’ombre – et où il y a d’ailleurs autant de femmes que d’hommes – personne ne se pose ni en victime ni en héros. Les voisins d’ordinaire indifférents, les pompiers malmenés dans leurs interventions, le personnel soignant débordé dans un hôpital en décrépitude : tous font preuve de bienveillance et de générosité. La ville et la campagne ne s’opposent pas ici en rivalité, mais comme un équilibre possible.

Avec La Colline, Mathilde Beaussault signe un roman noir où l’intime et le social s’entremêlent dans une tension constante. C’est violent, maîtrisé, solidement construit. L’écriture est tendue, sensorielle : Elle provoque une immersion physique qui peut parfois déranger le lecteur. Comme dans Les Saules, où la petite Marguerite était mutique, Monroe s’enferme dans ses dessins – le silence restant pour les êtres en souffrance, la seule arme pour résister car il laisse encore filtrer une forme fragile de lumière.

Soaz.

LE TEMPS DES BÊTES FÉROCES de Víctor Del Árbol / Actes Noirs/Actes Sud.

El Tiempo de las fieras.

Traduction: Alexandra Carrasco.

« Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. »
Nous sommes à Lanzarote, « une île tranquille, peut-être pas paradisiaque, mais pas loin ». Vesna vient d’être percutée par un véhicule lancé « à fond en pleine nuit, tous phares éteints ». Elle est laissée pour morte au fond d’un ravin. Arrivée de Tuzla, une ville de Bosnie-Herzégovine, elle espérait « voir le monde sous une autre perspective, le rendre meilleur. »

Accident de voiture, délit de fuite : C’est d’abord ainsi que l’affaire apparaît à Soria, le gros sous-inspecteur Soria, dont tout le monde cherche à se débarrasser depuis « l’affaire de Barcelone », trois ans plus tôt. Passionné de dioramas de la Première Guerre mondiale, il garde toujours « de la peinture de ses petits soldats de plomb sous ses ongles…» et ses collègues le prennent pour une « enclume rescapée du Pléistocène ». Ils ont tort : Soria est tenace, et assoiffé de justice.

Très vite, l’enquête déborde largement l’accident initial. Le lecteur se retrouve entraîné du Venezuela au Texas, du Mexique aux montagnes du Volujak, en Bosnie. Un chasseur de primes mexicain prend parfois la parole et devient narrateur, tandis qu’un autre fil nous ramène quinze ans en arrière, sur ces crêtes sauvages où une famille tentait de fuir la guerre.

L’intrigue est complexe — mais l’on sent que lecteur et auteur se font mutuellement confiance pour maintenir la tension sans se perdre. Derrière les événements affleurent peu à peu les véritables « bêtes féroces » : celles du crime organisé, du trafic d’influence et du blanchiment d’argent, où l’arrogance culmine.
«L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte » (ou à celles des pays qu’ils entraînent dans leurs guerres…)

Sur cette trame noire, Víctor del Árbol entrelace souvenirs traumatiques, destins croisés et secrets familiaux. Le lecteur suit, haletant, ces fils narratifs qui se croisent et se tendent jusqu’à former un motif précieux.

Complexe, sombre, élégant : un véritable travail d’orfèvre, quelque part entre les ateliers de damasquinage de Tolède et un grand roman en clair-obscur.

C’est le dixième roman de Víctor del Árbol chez Actes Sud et chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT, PERSONNE SUR CETTE TERRE.

Soaz.

ÉCHOUÉS SUR LE RIVAGE de Sheila Armstrong / Albin Michel.

Falling Animals

Traduction Laetitia Devaux

Quand j’ai lu: « Sa mère donne des cours de peinture et, en fin de séance, elle conseille toujours à ses élèves d’ajouter de petites silhouettes en forme de carotte – un coup de pinceau effilé pour le corps avec un point pour la tête afin de créer de la perspective. », j’ai pensé que ce livre était exactement ce tableau.

« Au commencement, il y a un phoque sans yeux. C’est l’époque des grandes marées, la plage déserte se réduit à un croissant de lune argenté et les rochers plats au-delà de la laisse de mer s’assombrissent d’embruns inhabituels. Vers les eaux plus profondes s’étire la fine lueur de l’aube ; seule la proue en métal d’une épave est visible au-dessus des vagues.»

Des coups de pinceau effilé surgissent, au fil de courts chapitres, le collecteur, la spectatrice, la légiste, le fils, le chauffeur, le vagabond, le matelot, la cuisinière, le pyromane, le plongeur….et bien d’autres encore et… le policier. Il faut bien un policier car il n’y a pas que ce phoque échoué sur la plage.
Il y a aussi un homme assis dans les dunes qui « a l’air serein, les jambes croisées à hauteur des chevilles, les doigts entrelacés, comme s’il se reposait, ses yeux aux paupières mi-closes fixés sur l’océan. »

A ses côtés, ses chaussures – chaussettes soigneusement glissées à l’intérieur – ses vêtements, pliés, débarrassés de leurs étiquettes n’offrent aucune piste…

« Comme s’il était exactement là où il souhaitait être » mais un cadavre quand même !

Il faudra trouver l’identité du défunt, la cause du décès… c’est l’enquête de Gavin, le policier. « Des mystères qui s’empilent, des indices qui se contredisent. Un faisceau de coïncidences ou alors, tout simplement, des faits sans rapport qui, à force d’être scrutés, finissent par prendre des formes artificielles et irréelles »

L’enquête est longue et difficile, car tous ces gens venus du monde entier, qui forment désormais une communauté, se débattent avec leur mémoire. L’émotion causée par ce cadavre inconnu ou par les questions un peu trop directes de la police fait ressurgir des souffrances qui explosent dans leur esprit et occultent ou « polluent » leur témoignage.

La construction du livre me semble ambitieuse. La progression de l’intrigue aurait pu devenir confuse en raison du grand nombre de personnages, parfois situés à des époques éloignées, mais la rigueur de Sheila Armstrong lui assure une parfaite cohérence. L’écriture est poétique, sensible, subtile.

Le premier roman de cette autrice irlandaise est magnifique. Peut-être certains lecteurs s’impatienteront ils devant la lente progression de l’enquête ; mais il faut bien laisser du temps à tous les personnages pour que les liens qui les unissent s’imbriquent et émergent de leurs « brumes de mémoire » !

Soaz

LE GARDIEN DU CAMPHRIER de Keigo Higashino / Actes Sud.

クスノキの番人
Kusunoki no bannin

Traduction: Liza Thetiot.

Est-ce la magie de cet arbre gigantesque — ce camphrier dans le sanctuaire de Tsukisato — qui nous procure un tel apaisement ? Ou bien le rythme de l’écriture de Keigo Higashino qui nous donne la sensation de déambuler dans un jardin japonais? Les mots, lisses comme ces petits galets qui nous entraînent dans de drôles de spirales, leur douceur, leur sobriété, leur poésie — on pourrait presque dire leur silence — diffusent une émotion discrète et le motif de l’intrigue se dessine lentement.

Le jeune Reito Naoi « à peine un mois auparavant dormait dans une cellule de commissariat »…Chifune Yanagisawa, une tante oubliée, va lui confier une mission en échange de sa libération : devenir le gardien du camphrier. Il devra veiller au bon déroulement de rituels nocturnes, les nuits de pleine lune et de nouvelle lune…«Il paraît en effet que si l’on fait un vœu auprès du camphrier, il se réalisera. »

Légende urbaine ? Superstitions ? Histoires à dormir debout ? « Pour être franc, je n’y crois pas. C’est complètement invraisemblable. Si sacré qu’il soit, au bout du compte, ce n’est qu’un gros arbre. C’est tout simplement impossible qu’il exauce les vœux, voilà tout.» déclare Reito.

La jeune Yumi veut comprendre ce que son père vient faire régulièrement en se glissant dans la cavité qui s’ouvre sur le flanc du grand arbre, et quelle est la signification de ses marmonnements étranges. Reito, qui se juge pourtant « nul en tout, et pas capable de grand-chose » accepte de l’aider. Avec sa candeur, sa logique et sa grande bienveillance, il va tenter de résoudre ce mystère…

Un mystère qui plonge rapidement dans les racines lointaines d’une famille où « fierté mal placée et obstination mesquine » ont creusé des abîmes de culpabilité et de solitude. Le grand arbre parviendra-t-il à retisser des liens distendus, même au-delà de la perte de la mémoire et de la mort ?

Comme du camphrier, il émane de ce roman délicat, une sérénité qui permet au lecteur de se libérer de l’emprise du temps.

«Ne trouvant rien à répliquer, Reito se gratta derrière l’oreille.»

Soaz.

Le Gardien du camphrier est le quinzième roman de Keigo Higashino paru chez Actes Sud.

Du même auteur sur Nyctalopes: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA , LE FIL DE L’ESPOIR

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

A PROPOS DE NORA de Kristin Koval / Sonatine.

Penitence

Traduction: Héloïse Esquié.

« Nora a tué Nico. Je ne sais pas ce que je suis censée éprouver, comment une bonne mère est censée réagir. Est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »

Kristin Koval, qui a exercé comme avocate à New York et Denver, a constaté une hausse du nombre de fratricides. Ses pensées se tournant toujours vers les parents, elle ne cesse de se demander : « Seraient-ils enclins au pardon, ou pas ?» .Ce sera l’un des thèmes de ce premier roman.

« Nora Sheehan est assise dans une cellule de prison à Lodgepole, Colorado, entourée de trois murs de parpaings et de barreaux d’acier gris et froids tels qu’elle n’en avait vu jusque-là qu’à la télévision. Elle a treize ans, la femme qu’elle deviendra peut-être n’est encore qu’une ombre, bien qu’elle soit prête, déjà, à se défaire de son enfance. »

Nora vient de tuer son frère Nico, quatorze ans. Il avait « récemment été diagnostiqué comme souffrant de la maladie de Huntington juvénile ».

Alors que Nora, mutique depuis le meurtre, va être placée dans un centre de détention du Colorado, des « négociations » vont s’engager entre un procureur qui songe à faire un exemple pour se donner des chances de réélection et Julian, avocat pénaliste à Manhattan, en « croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire ». Des négociations passionnantes pour le lecteur, tant elles sont claires, pertinentes, à la fois nuancées et implacables. Nous n’assisterons pas au procès avec ses harangues habituellement mortellement ennuyeuses dans les romans. Dans ce système judiciaire, la « pénitence » de Nora sera fixée à l’avance.

Mais Julian Dumont « est quelque chose de plus qu’un avocat, par rapport à l’accusée, là. Mais quoi, il ne le sait pas.» Car il y a Nora et Nico mais aussi David et Angie Sheeman. « et par-dessus tout, Angie.» Tous les secrets enfouis par ces deux familles, qui les rongent depuis des décennies, émergeront lentement, à doses infinitésimales, tout au long du récit, sans en ralentir le rythme.

C’est un roman subtil et puissant. Que ce soit l’approche des nuances du droit pénal ou la construction psychologique des personnages, le travail est documenté, fouillé, passionnant. L’écriture est sobre, toute en retenue.

« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. » comme un leitmotiv, est une citation extraite de Et la justice égale pour tous de l’avocat Bryan Stevenson. Il est fondateur de l’Equal Justice Initiative, défendant un système judiciaire à l’opposé de celui de l’administration Trump, fournissant (entre autres) une assistance juridique gratuite aux enfants condamnés à mourir dans des prisons pour adultes…

Soaz.

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