Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 2 of 5)

ÉCHOUÉS SUR LE RIVAGE de Sheila Armstrong / Albin Michel.

Falling Animals

Traduction Laetitia Devaux

Quand j’ai lu: « Sa mère donne des cours de peinture et, en fin de séance, elle conseille toujours à ses élèves d’ajouter de petites silhouettes en forme de carotte – un coup de pinceau effilé pour le corps avec un point pour la tête afin de créer de la perspective. », j’ai pensé que ce livre était exactement ce tableau.

« Au commencement, il y a un phoque sans yeux. C’est l’époque des grandes marées, la plage déserte se réduit à un croissant de lune argenté et les rochers plats au-delà de la laisse de mer s’assombrissent d’embruns inhabituels. Vers les eaux plus profondes s’étire la fine lueur de l’aube ; seule la proue en métal d’une épave est visible au-dessus des vagues.»

Des coups de pinceau effilé surgissent, au fil de courts chapitres, le collecteur, la spectatrice, la légiste, le fils, le chauffeur, le vagabond, le matelot, la cuisinière, le pyromane, le plongeur….et bien d’autres encore et… le policier. Il faut bien un policier car il n’y a pas que ce phoque échoué sur la plage.
Il y a aussi un homme assis dans les dunes qui « a l’air serein, les jambes croisées à hauteur des chevilles, les doigts entrelacés, comme s’il se reposait, ses yeux aux paupières mi-closes fixés sur l’océan. »

A ses côtés, ses chaussures – chaussettes soigneusement glissées à l’intérieur – ses vêtements, pliés, débarrassés de leurs étiquettes n’offrent aucune piste…

« Comme s’il était exactement là où il souhaitait être » mais un cadavre quand même !

Il faudra trouver l’identité du défunt, la cause du décès… c’est l’enquête de Gavin, le policier. « Des mystères qui s’empilent, des indices qui se contredisent. Un faisceau de coïncidences ou alors, tout simplement, des faits sans rapport qui, à force d’être scrutés, finissent par prendre des formes artificielles et irréelles »

L’enquête est longue et difficile, car tous ces gens venus du monde entier, qui forment désormais une communauté, se débattent avec leur mémoire. L’émotion causée par ce cadavre inconnu ou par les questions un peu trop directes de la police fait ressurgir des souffrances qui explosent dans leur esprit et occultent ou « polluent » leur témoignage.

La construction du livre me semble ambitieuse. La progression de l’intrigue aurait pu devenir confuse en raison du grand nombre de personnages, parfois situés à des époques éloignées, mais la rigueur de Sheila Armstrong lui assure une parfaite cohérence. L’écriture est poétique, sensible, subtile.

Le premier roman de cette autrice irlandaise est magnifique. Peut-être certains lecteurs s’impatienteront ils devant la lente progression de l’enquête ; mais il faut bien laisser du temps à tous les personnages pour que les liens qui les unissent s’imbriquent et émergent de leurs « brumes de mémoire » !

Soaz

LE GARDIEN DU CAMPHRIER de Keigo Higashino / Actes Sud.

クスノキの番人
Kusunoki no bannin

Traduction: Liza Thetiot.

Est-ce la magie de cet arbre gigantesque — ce camphrier dans le sanctuaire de Tsukisato — qui nous procure un tel apaisement ? Ou bien le rythme de l’écriture de Keigo Higashino qui nous donne la sensation de déambuler dans un jardin japonais? Les mots, lisses comme ces petits galets qui nous entraînent dans de drôles de spirales, leur douceur, leur sobriété, leur poésie — on pourrait presque dire leur silence — diffusent une émotion discrète et le motif de l’intrigue se dessine lentement.

Le jeune Reito Naoi « à peine un mois auparavant dormait dans une cellule de commissariat »…Chifune Yanagisawa, une tante oubliée, va lui confier une mission en échange de sa libération : devenir le gardien du camphrier. Il devra veiller au bon déroulement de rituels nocturnes, les nuits de pleine lune et de nouvelle lune…«Il paraît en effet que si l’on fait un vœu auprès du camphrier, il se réalisera. »

Légende urbaine ? Superstitions ? Histoires à dormir debout ? « Pour être franc, je n’y crois pas. C’est complètement invraisemblable. Si sacré qu’il soit, au bout du compte, ce n’est qu’un gros arbre. C’est tout simplement impossible qu’il exauce les vœux, voilà tout.» déclare Reito.

La jeune Yumi veut comprendre ce que son père vient faire régulièrement en se glissant dans la cavité qui s’ouvre sur le flanc du grand arbre, et quelle est la signification de ses marmonnements étranges. Reito, qui se juge pourtant « nul en tout, et pas capable de grand-chose » accepte de l’aider. Avec sa candeur, sa logique et sa grande bienveillance, il va tenter de résoudre ce mystère…

Un mystère qui plonge rapidement dans les racines lointaines d’une famille où « fierté mal placée et obstination mesquine » ont creusé des abîmes de culpabilité et de solitude. Le grand arbre parviendra-t-il à retisser des liens distendus, même au-delà de la perte de la mémoire et de la mort ?

Comme du camphrier, il émane de ce roman délicat, une sérénité qui permet au lecteur de se libérer de l’emprise du temps.

«Ne trouvant rien à répliquer, Reito se gratta derrière l’oreille.»

Soaz.

Le Gardien du camphrier est le quinzième roman de Keigo Higashino paru chez Actes Sud.

Du même auteur sur Nyctalopes: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA , LE FIL DE L’ESPOIR

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

A PROPOS DE NORA de Kristin Koval / Sonatine.

Penitence

Traduction: Héloïse Esquié.

« Nora a tué Nico. Je ne sais pas ce que je suis censée éprouver, comment une bonne mère est censée réagir. Est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »

Kristin Koval, qui a exercé comme avocate à New York et Denver, a constaté une hausse du nombre de fratricides. Ses pensées se tournant toujours vers les parents, elle ne cesse de se demander : « Seraient-ils enclins au pardon, ou pas ?» .Ce sera l’un des thèmes de ce premier roman.

« Nora Sheehan est assise dans une cellule de prison à Lodgepole, Colorado, entourée de trois murs de parpaings et de barreaux d’acier gris et froids tels qu’elle n’en avait vu jusque-là qu’à la télévision. Elle a treize ans, la femme qu’elle deviendra peut-être n’est encore qu’une ombre, bien qu’elle soit prête, déjà, à se défaire de son enfance. »

Nora vient de tuer son frère Nico, quatorze ans. Il avait « récemment été diagnostiqué comme souffrant de la maladie de Huntington juvénile ».

Alors que Nora, mutique depuis le meurtre, va être placée dans un centre de détention du Colorado, des « négociations » vont s’engager entre un procureur qui songe à faire un exemple pour se donner des chances de réélection et Julian, avocat pénaliste à Manhattan, en « croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire ». Des négociations passionnantes pour le lecteur, tant elles sont claires, pertinentes, à la fois nuancées et implacables. Nous n’assisterons pas au procès avec ses harangues habituellement mortellement ennuyeuses dans les romans. Dans ce système judiciaire, la « pénitence » de Nora sera fixée à l’avance.

Mais Julian Dumont « est quelque chose de plus qu’un avocat, par rapport à l’accusée, là. Mais quoi, il ne le sait pas.» Car il y a Nora et Nico mais aussi David et Angie Sheeman. « et par-dessus tout, Angie.» Tous les secrets enfouis par ces deux familles, qui les rongent depuis des décennies, émergeront lentement, à doses infinitésimales, tout au long du récit, sans en ralentir le rythme.

C’est un roman subtil et puissant. Que ce soit l’approche des nuances du droit pénal ou la construction psychologique des personnages, le travail est documenté, fouillé, passionnant. L’écriture est sobre, toute en retenue.

« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. » comme un leitmotiv, est une citation extraite de Et la justice égale pour tous de l’avocat Bryan Stevenson. Il est fondateur de l’Equal Justice Initiative, défendant un système judiciaire à l’opposé de celui de l’administration Trump, fournissant (entre autres) une assistance juridique gratuite aux enfants condamnés à mourir dans des prisons pour adultes…

Soaz.

ICI TOMBENT LES FILLES de Stephene Gillieux/ Editions Phébus.

«La Butte est certes plus proche que la ville. Techniquement, elle fait même partie du village. Pourtant, elle est une terre de pure étrangeté dont le grain irradie jusque sous la peau des fillettes qui leur offre un miroir hostile.»

Les frères Grimm seraient déçus de ne pas avoir écrit ce conte ! Sombre et violent, il est traversé de malédictions, de rites de passage cruels et de merveilleux. La nature y est puissante, belle et hostile. La fin de l’histoire laisse apparaître une morale…

  Les frères Grimm étaient aussi des linguistes et le style de Stephene Gilleux les aurait sans doute comblés… Ici tombent les filles est son le premier livre. Elle y déploie une connaissance fine de la psychologie des enfants et de leur famille. Sa plume est incisive et poétique

Les Editions Phébus — « Maison d’histoires et d’étonnements » — présentent sobrement l’ ouvrage :

«… Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles y mènent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le Père envisage un avenir »

La Butte est un  « Paysage de glace, de neige et d’eau », nimbé d’une « lumière étouffée par des nuages de cendres ». Régulièrement dévastée par des tornades et des séismes apocalyptiques, elle incarne « un monde où les hommes croient encore que la nature les punit d’avoir profité d’elle ».

Pilha, l’aînée, dès l’apparition « de la maladie du sang », sera la première en âge de « suivre le protocole » et à subir « l’entraînement » décrété par le père.

La tension ne cesse de s’intensifier jusqu’à la dernière page du livre, faisant osciller le lecteur entre l’espoir de voir ces enfants échapper au pouvoir effroyable du père, et la déception de les voir retomber dans ses griffes. Impossible d’interrompre ce rythme ensorcelant …

Comment vont-ils s’organiser pour résister au désastre causé par la violence et la folie du père, et par celles, d’une autre nature, de la mère 

Violence des superstitions, violence faite aux femmes, maltraitance, mensonges, souffrance de la forêt elle aussi décimée … Mais « la collusion avec les plantes en compagnie desquelles Dag se sent vivante», le sourire de cette renarde qui « troue sa solitude » et lui fait signe, l’institutrice bienveillante et courageuse …agissent comme ces baumes d’Arnica que fabrique Dag : ils soulagent, apaisent et redonnent espoir.

Soaz.

NOS FEMMES SOUS LA MER de Julia Armfield / Editions La Croisée.

Our Wives Under the Sea

Traduction : Laetitia Devaux, Laure Jouanneau-Lopez

La maison d’édition La Croisée définit sa ligne éditoriale ainsi:
« C’est la fenêtre qui aimante le regard, l’appel du dehors, les lignes de mire… C’est l’endroit vers lequel on tend – l’autre, l’ailleurs – et le point de rencontre
(Émilie Lassus, Éditions La Croisée)

Le roman Nos femmes sous la mer s’inscrit parfaitement dans cette vision. Il raconte l’histoire d’ « une personne qui a laissé son regard sombrer si profondément qu’elle ne parvient pas à le récupérer » : Leah. Et de celle de Miri, qui assiste, impuissante, à la mue — métamorphose ?décomposition ? — de la femme qu’elle aime.

Le récit alterne entre ces deux voix, sous forme de courts fragments.

Leah, biologiste, participe à une mission de recherche sous-marine à plus de six mille mètres de profondeur. Elle s’embarque pour trois semaines avec deux collègues à bord d’un submersible. Dès le début du roman, le sous-marin s’enfonce dans les abysses et tombe en panne. Une panne étrange : tout s’arrête, sauf les productions d’air et d’eau douce. Leah raconte lentement, paisiblement, les réactions singulières des trois naufragés.

« À part le fait qu’on était incapables de se déplacer dans une direction ou une autre, et incapables de communiquer avec la surface, ce voyage inaugural se déroulait en vérité sans accroc. »

Miri, la compagne de Leah, attendra six mois avant de la retrouver. Mais est-ce encore SA Leah ? Dans cette ville gorgée d’eau, où tout semble suinter, où même « le bruit saigne du plafond », Leah commence à présenter des altérations troublantes sur sa peau:
« Celle-ci est argentée, voire nacrée comme une huître, dans les plis du coude et au creux de la nuque. »
Elle ne se nourrit bientôt plus que d’eau salée et refuse de quitter la baignoire…

Avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, Julia Armfield aborde dans ce premier roman les thèmes du deuil, de la désagrégation des corps mais aussi la puissance de l’amour face à la transformation irréversible de l’être aimé.

Nos femmes sous la mer est un roman profondément mystérieux. Le lecteur rationnel n’y trouvera pas les réponses qu’il espère et pourra ressentir une certaine frustration. En revanche, s’il accepte de se laisser porter par le rythme lent et fluide du texte, par les sensations et l’émotion, il restera libre d’accueillir les ambiguïtés du récit.

Un roman troublant, d’une cruauté presque douce qui dilue les frontières entre l’inconnu et nos certitudes.

Soaz.

LE PETIT de Fernando Aramburu/ Actes Sud.

El Niño

Traduction: Pierre Mestre

«On dirait qu’en attendant une étrange tension se déploie dans l’air. On dirait qu’une substance invisible et volatile est en train de déposer un léger vernis de mauvais augure sur les objets, les dalles du trottoir, l’asphalte de la chaussée. »

Quel risque immense Fernando Aramburu a pris en nous confrontant à cet effroyable drame ! Une explosion dans une école maternelle d’Ortuella, près de Bilbao, au Pays basque espagnol – un fait réel – tue cinquante enfants entre cinq et six ans, et trois adultes.

On repose le livre et l’on dit non. NON, ce n’est pas supportable.

Nuco, Le Petit avait six ans.

Et pourtant, presque malgré nous, nous y revenons … Parce qu’il y a Nicasio, l’adorable grand père du petit Nuco, celui qui « préfère les oiseaux aux hommes», « le fada », comme va très vite l’appeler le village. Mais est-il vraiment devenu fou ? Joue-t-il à un jeu pour assurer sa survie? Le déni est-il, pour lui, la seule parade à une douleur qu’il est incapable de comprendre?

Ce qui nous ramène aussi au livre, ce sont ces passages dans lesquels « le roman prétend se commenter lui-même ». Le texte, comme un personnage qui s’invite, s’exprime librement, adressant des critiques à son auteur, souvent avec humour. Ces passages en italique, loin de gêner la fluidité de la narration, nous permettent de prendre de la distance avec nos émotions, et introduisent « de larges plages de réflexion paisible au sein d’une histoire qui se veut fréquemment intense. »

L’auteur fait entendre la voix de Mariaje, la mère du Petit, tout au long du roman. Elle raconte cette journée du 23 octobre 1980 et ce qu’était sa vie avant puis après la perte du Petit. Et elle raconte aussi son père, Nicasio.
«Autrement dit, elle oscille entre l’oubli et la mémoire et, dans le fond, elle se réjouit de ne pas pouvoir contrôler directement ses souvenirs.» Avec une grande pudeur, elle livre sa douleur, mais aussi ses trahisons, son désir de se reconstruire.

La force de Fernando Aramburu tient à cette sobriété digne avec laquelle il évoque une tragédie effroyable, d’en avoir eu le courage et le talent poétique pour traduire l’indicible. Sa sensibilité nous avait déjà profondément touchés dans Patria.

Laissons enfin au texte la satisfaction d’avoir le dernier mot : Espérant que l’auteur ne fasse pas de lui « une succession de paragraphes larmoyants ou un plaidoyer en faveur des nobles sentiments. » il nourrit « l’espoir (je suppose immodeste) d’être un jour jugé positivement.»

Soaz

UN HOMME RAISONNABLE de Hélène Couturier / Rivages.

« Il y avait une chose qui échappait encore plus que les autres à la capitaine Blandine Blanco, pourquoi un homme était plus attristé que sa femme, de la mort de l’amant de sa femme ? »

Serions-nous dans un vaudeville? Orso Orsini découvre que sa femme le trompe. Il s’empresse d’annoncer à la femme de l’amant que son mari couche avec sa femme…Elle le gifle. Il se met à suivre l’amant …
Ernesto Diaz, l’amant magnifique, fin, cultivé, marchand d’art et cubain… est assassiné. Pourquoi ?
Orsini est bien sûr le suspect numéro un.

Mais, fort heureusement, le livre va progressivement abandonner la légèreté du début et gagner en intensité et en profondeur.
On va en effet comprendre que la fascination éprouvée par Orso Orsini pour Ernesto, son obsession à le suivre est une sorte de compensation destinée à combler un sentiment de vide, laissé par le départ de son fils en Somalie.

« mon antidépresseur s’appelle Ernesto Diaz, lui et moi passons des heures à marcher dans Paris… »
«Et on me l’assassine !

La femme d’Orso est une copiste talentueuse spécialiste des peintres cubains. Peut-elle se retrouver « au centre d’un trafic d’œuvres d’art » ?…Peut-elle franchir la ligne parfois assez floue qui sépare le métier de copiste de celui de faussaire ?

Orso Orsini , en homme raisonnable, avec sa logique et son sens de l’observation, mais aussi son irrationalité, va s’attacher à aider la commissaire Blandine Blanco dans son enquête…

La Corse est très présente tout au long du roman. La Corse est l’enfance d’Orsini. Il l’a quittée depuis quarante ans mais se sent toujours déraciné. Son ascendance autonomiste et violente, peut-elle faire de lui « naturellement » un suspect potentiel ?

« Sur l’île, des tas d’enfants, corses ou pas, vivaient normalement, mais pas Orso, pas Stella, pas Antoine, la capitaine l’avait capté. Les détonations et les coups à la porte avaient traversé leurs nuits, toujours peur que les gendarmes débarquent, ou qu’un clan rival surgisse.  »

Une autre île, Cuba, est au cœur de l’enquête : Ernesto Diaz avait pour mission « d’assurer la protection des œuvres en danger, les éloigner des réseaux mafieux qui les exportent en secret vers des collections privées »
L’hémorragie des peintures cubaines, témoins de la sensibilité et de l’histoire du pays, qui finissent reléguées dans des coffres étrangers à des fins spéculatives, m’a particulièrement captivée.

Les recherches sur les peintres cubains sont bien travaillées et l’analyse de la personnalité d’Orso Orsini est fine et sensible. Les rebondissements de la fin du roman sont assez spectaculaires. On passe donc un bon moment avec toutefois la vague impression que l’auteure est « partagée entre la volonté que l’enquête progresse et la peur qu’elle progresse. »

D’autres livres parus chez Rivages Fils de femme (1996), Sarah, (1997) et De femme en femme (2023).

Soaz

LES BELLES PROMESSES de Pierre Lemaitre / Calmann Levy.

«Comment avait-il pu supporter cette femme pendant tant d’années ? C’est elle qu’il aurait dû tuer. Dès le début !»

Les Belles Promesses est le dernier livre de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre ( Le premier, Le Grand Monde en 2022 puis Le Silence et la Colère en 2023 et Un avenir radieux en 2025.)

Des promesses, Pierre Lemaitre nous en avait fait dans l’épilogue d’Un avenir radieux :« Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort. »

Jean, dit Bouboule, est le frère aîné chez les Pelletier. « Bouboule, c’est une éponge… » disait de lui son père et, pour sa mère, il est resté le « petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions ». Nous savons qu’il a déjà tué au moins trois jeunes femmes : c’est ce que pressent François, le frère cadet, balançant entre « la honte et la suspicion », ne parvenant pas à se défaire de ce doute affreux qui le ronge.

Pour se prouver d’abord à lui-même qu’il se trompe, François, ancien journaliste, va donc mener une enquête minutieuse…Et s’il découvre que son frère est coupable, sera-t-il capable de l’envoyer à l’échafaud ? De détruire ainsi toute la famille ?

Bien sûr, la vie des Pelletier continue pendant le long travail d’investigation de François. C’est le temps des travaux titanesques (on est dans les années 1960) qui, au nom du progrès, exproprient les gens humbles que ce soit pour la construction du périphérique parisien ou pour mener à bien le remembrement dans les campagnes…Jean trouvera même le moyen de devenir un héros !

A partir du moment où l’auteur nous avait lui-même promis que « rien ne resterait impuni », je me suis davantage passionnée pour la recherche de la vérité menée par François. Et j’avoue que les découvertes amoureuses du jeune Philippe, ou les péripéties du montage d’une coopérative agricole m’ont paru plus artificielles que ce que l’on a pu lire dans les livres précédents. Pas grave !

Et toujours beaucoup d’humanité, de lucidité et une écriture fluide et efficace dans ce roman.
« Le romancier de polar est un mécanicien pour qui chaque pièce doit être exactement à sa place. » (Pierre Lemaitre.  Dictionnaire amoureux du polar paru chez Plon en 2020).

Voilà, exactement : une belle mécanique, vive, précise, bien rôdée, et un moteur qui ronronne ! (clin d’œil à Joseph, le chat qui « a vieilli de façon raisonnable… »)

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendieTrois jours et une vie, Dictionnaire amoureux du polar, Un avenir radieux .

JE SUIS LA MER de Elin Anna Labba / Rivages.

Far Inte Till Havet

Traduction: Françoise Sule

« Je me suis répandu sur les oiseaux, les arbres, les chaussures d’enfant entre mes pierres. Je me suis répandu sur les bateaux devenus trop petits. Ils m’ont pris. Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne
connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »

Dans la «Vies de Samis – Les déplacements forcés des éleveurs de rennes», publié aux éditions du CNRS en 2022, Elin Anna Labba donnait la parole aux Samis bannis de la toundra et des côtes de Norvège, ces « déplacés », qui selon la « solution »politique étaient déportés, et leur peuple disloqué…
Petite fille de déportés elle-même, Elin Anna Labba raconte ici, une autre forme de déplacement tout aussi tragique: celui de femmes Sami, parquées l’hiver près d’une centrale électrique dans des baraquements insalubres , et qui ne
rêvent, l’hiver durant, que de la transhumance vers l’ouest, au bord d’un lac de barrage, où elles ont construit leur campement d’été.

Lorsque Ravdna arrive sur les lieux, avec sa fille Inga et sa sœur Anne, « le lac avait atteint le meneau de la fenêtre de leur hutte en tourbe, il léchait les écailles de peinture blanche. » Le village a été englouti par la montée des eaux du
lac : le barrage a été rehaussé en leur absence, sans qu’elles n’en sachent rien, et la retenue d’eau a fait disparaître les berges, les chemins, les bouleaux, les plantes médicinales, les villages et les tombes…leur mémoire et leurs croyances.

Elles vont tenter de sauver ce qui peut l’être de ces territoires noyés, puis reconstruire …inlassablement, deux, trois, quatre fois : chaque fois que le barrage s’élève et que l’eau monte inexorablement… Elles vivent de la pêche et ne peuvent pas quitter ce lac qui, devenant une véritable mer, continue à leur parler pourtant, mais les sacrifie lentement au nom de l’électricité qui fait briller les fenêtres de l’autre rive …

Ravdna, Inga et Anne réagiront différemment face à la catastrophe. Mais elles susciteront des émotions d’une égale intensité et feront preuve d’un courage et d’une endurance admirables. La langue est belle, ponctuée, piquetée, de mots et d’expressions en Same du Nord, langue originale (un important
lexique est proposé en fin d’ouvrage). Pas de grandiloquence pour dire la révolte, l’indignation, l’obstination, la désobéissance… Une écriture poétique exprime la résistance d’un peuple méprisé (peuple surnommé « lapon », c’est-
à-dire guenilleux) qui reste digne devant des représentants de l’Etat bornés.

Le rythme est assez lent vers la fin du livre, mais il est peut-être celui d’« Un chant lancinant, joyeux, ou triste, le joik que chacun peut entonner pour se libérer, la substance même d’une langue qui résiste à l’oppression et à l’oubli,
capable de renaître après la mort pour ressusciter le temps aboli. »
(JMG Le Clézio)

« Au bord du lac, une fillette immobile regarde l’eau, et sans doute rêve à une autre vie… Labba a écrit ce livre magnifique pour Iŋgá, pour Ánne, pour Rávdná, pour le lac. Et pour toutes les jeunes filles et les femmes à qui on n’avait rien demandé ». Préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio Octobre 2025.

Soaz

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