Chroniques noires et partisanes

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TZIGANE, MAIS LE PLUS BEAU DE TOUS de Kristian Novak / Les Argonautes.

Ciganin, ali najljepši

Traduction: Chloé Billon

« L’histoire offre suffisamment d’éléments pour que chacun se raccroche à ce qu’il préfère. T’as des Roms, des immigrants clandestins, tu peux inventer ta propre théorie. «
Déjà, ce titre qui évoque une chanson populaire des Balkans, avec ce « mais » nous interpelle…

Dans ce roman magistral, quatre voix s’entrecroisent :

-Celle de Milena. Elle est de retour à Sabolščak, en Croatie, terre de frontières, ancienne cité minière, après quinze ans d’absence et de galères : licenciement, divorce, beuveries, coucheries…Elle s’installe dans la maison de son grand-père et embauche le jeune Sandi pour refaire les peintures. Sandi vient du hameau voisin, Bukov Dol, qui abrite une communauté Tzigane. Le climat entre les deux hameaux est tendu et complexe. Jalousie, mépris, entraînent injures et agressions sous l’œil « indifférent » voire partial de la police locale …

-Celle de Nuzat. Il vient de Mossoul, il est kurde et laisse sa femme et ses deux enfants pour fuir Daech. Il pense rejoindre un oncle à Calais. Longue errance, mensonges, maladies, humiliations, tabassages, découragement, désespoir. Amitié aussi. Et puis soudain, le récit semble perdre sa trace. Le retrouvera-t-on dans le livre ?

Milena et Sandi sont amoureux et bravent les rumeurs, la malveillance et les dangers. Mais soudain Sandi ramène beaucoup d’argent. Dans « quelles combines secrètes, dangereuses » s’est-il fourvoyé ?

Et le drame éclate :
« Sandokan Ignac, vingt ans, de Bukov Dol, transféré dans un état critique à l’hôpital régional de Čakovec »
« Tirs à bout portant, probablement avec un fusil de chasse. Nous avons donc trois victimes : une à l’article de la mort, et deux qui ont la tronche en bouillie »
Qui sont les deux autres victimes ? Qui est responsable de cette exécution ?

La police locale reçoit de l’aide : Bule, un inspecteur se révélant être « un mélange intéressant d’hypocondriaque et de suicidaire », Et Plančić qui « rêve de résoudre l’affaire en deux temps trois mouvements, et bim, je serai enfin là où je veux être, dans la vraie police… » La voix de Plančić construit un autre récit, celui des policiers, à partir de préjugés, d’ambitions personnelles et de cupidité pour certains.

Enfin, une autre voix va se faire entendre, celle de Sandi, dans le coma, ce « garçon doux et abîmé. » selon Milena. Cette partie m’a semblé un peu longue mais c’est aussi celle qui, avec la volonté de Milena, et un heureux hasard, permettra de découvrir la vérité et de résoudre l’énigme.

Mais quelle vérité ? Car chez Novak, résoudre l’énigme ne signifie pas retrouver une vérité simple, rangée au bout de l’enquête comme la pièce manquante d’un puzzle. Chacun possède une partie de l’histoire et chacun, avec ce qu’il sait, ce qu’il ignore et ce qu’il croit savoir, est tenté de combler les vides et le lecteur va parfois s’y perdre.

Et puis il y a la langue. Chloé Billon a su faire entendre ces voix différentes, leurs niveaux de langage, leur humour, leur brutalité, leurs silences. Cette polyphonie est l’une des forces du roman : La traduction ne gomme pas les différences : elle leur permet au contraire de coexister et de donner au roman son relief particulier.

C’est un roman grave, dense, parfois éprouvant.
Il faut du temps pour l’apprivoiser. Et sans doute un peu de temps encore, après l’avoir refermé, pour s’en défaire.

Kristian Novak fait entrer dans son roman, ceux que la société rejette : les Roms, les migrants, les exclus, et les place en face des intolérants, ceux du « droit du sol », les trafiquants et la force aveugle mais il ne prétend pas délivrer un message. Interrogé sur le rôle de la littérature aujourd’hui, il répond : « continuer d’exister. »

Et peut-être est-ce cela, au fond, le pouvoir du « mais ».

Il suffit parfois d’un petit mot pour fissurer une évidence.

Il est tzigane, mais…

Soaz.

WHITE RIVER de Ian McGuire / Rivages.

White River Crossing

Traduction: Sophie Aslanides

« …puis, en y regardant de plus près, il remarque que le quartz clair est parcouru de deux fines lignes jaunes, comme des rivières jumelles marquées sur une carte topographique »

1766, Magnus Norton, le « rusé et vénal » gouverneur du Fort Prince-de-Galles, un comptoir de la Compagnie de la baie d’Hudson, monte rapidement et en secret une expédition dans le Grand Nord, pour s’emparer de cet or dont un colporteur vient de lui rapporter un échantillon. Le gisement, s’il existe, se trouve à  » Ox Lake, à huit cents ou neuf cents kilomètres, au fin fond des Terres stériles, à deux jours de marche vers le nord de White River Crossing », près du camp d’été d’une tribu d’Esquimaux.« 

John Shaw, son second, est responsable de l’expédition. Tout le monde sait qu’il est « une fieffée canaille et une brute» . Il ne recule jamais devant l’adversité, et son avidité pour l’or est sans limites.
Deux autres anglais l’accompagnent :

-Tom Hearn, qui connaît les coutumes des esquimaux. Ses manières « réservées, courtoises » cachent son désarroi et ses doutes qui, autrefois, lui ont fait abandonner la prêtrise. Mais sa moralité restera-t-elle intacte ? pourra-t-il résister à la corruption qu’engendre l’or ?

-Abel Walker, le jeune neveu de Norton, naïf et influençable, qui travaille comme apprenti commis près de son oncle.

Quatre indiens du nord seront leurs serviteurs et complètent le groupe : Datsanthi et son fils Nabayah dont les épouses, traitées comme des bêtes de somme, tireront les traineaux…Nabayah, sanguin, grossier, voire « d’une bestialité excessive » comme le qualifie son propre père sera-t-il le premier déclencheur de « l’épouvantable calamité » à venir ?

Car, évidemment : Des Indiens du nord (Les Dénés), qui détestent les Esquimaux (Les Inuits, présentés comme un peuple sauvage et dangereux de brutes et de menteurs) qui les haïssent en retour, des anglais qui méprisent et asservissent les « races primitives », des conditions climatiques extrêmes et…de l’or…

Cocktail explosif, qui risque de décourager le lecteur qui a peur de se retrouver dans un western…Ce serait dommage !

Il y a des hommes morts, des caribous et des loups dépecés. Le style de Ian McGuire me fait penser au carnet d’un topographe qui note scrupuleusement les falaises de grès, les couches de schiste cassé, les plaques de roche granitique, les remparts de calcaire ténébreux…D’une part une minéralité sèche et froide, et d’autre part les trajets migratoires immuables des oies des neiges. Au milieu, la fragilité humaine et son orgueil démesuré, sa violence vaine.

Ce roman puissant et efficace est une exploration de la cupidité coloniale, de la violence et de la décomposition morale et constitue une belle suite au précédent roman de McGuire, Dans les grandes eaux du Nord. D’autant que les regrets exprimés par Nyctalopes en 2017 : « une psychologie des personnages qui aurait mérité d’être plus détaillée dans un univers masculin particulièrement barbare. » n’a plus lieu d’être ici : les personnages comme tout le reste du roman sont très fouillés, seule la barbarie persiste !

Soaz.

L’INCONNUE DU QUAI DE JAVEL de Philippe Jaenada / Flammarion.

Pourquoi ne pas commencer cette chronique en donnant la recette de la blanquette de veau ?

« Oh, ça va, on peut rigoler un peu. »

Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949 « le corps en partie dénudé d’une jeune femme » est retrouvé sur le quai de Javel. « Elle est pieds nus. Les cheveux mouillés, à cause de la pluie dans la soirée. »

L’inspecteur-chef Ferrière va mener une enquête très fouillée. Il va « ratisser large, explorer toutes les pistes possibles. » mais « Le 12 juin 1950, le non-lieu est officiellement déposé au greffe du tribunal de la Seine.
Au revoir Louise Cansot. »

C’est compter sans Philippe Jaenada ! (ni l’aide du commissaire Maigret, autre « bonhomme de routine » dont il va s’inspirer tout au long du livre…).
Et puisque nous ouvrons nous aussi des parenthèses si nombreuses chez Simenon et Jaenada, notons que si les romans de Maigret dépassent rarement les 160 pages, Il va falloir 528 pages à Jaenada pour mener son enquête !

« Dans La Patience de Maigret, en 1965 : « C’est ainsi que le commissaire avait réussi la plupart de ses enquêtes : en montant des escaliers, en reniflant dans les coins, en bavardant à gauche et à droite, en posant des questions futiles en apparence, en passant des heures dans des bistrots parfois peu recommandables. » Je ne sais pas si je vais monter beaucoup d’escaliers (j’espère que non), trouver des coins à renifler, ni avec qui je vais bien pouvoir bavarder, mais passer des heures dans des bistrots parfois peu recommandables, je devrais pouvoir y arriver. »

Ayant accès aux archives de la Préfecture de police de Paris il épluche les dossiers, flairant les contradictions, les incohérences qui le « turlupinent ».
Il se plonge dans tous les journaux de l’époque qui se délectent de « l’histoire d’une déchéance, de l’atroce perdition d’une belle femme intelligente ».
Comme à Montparnasse, « elle détient le record du modèle le plus peint » il recherche les peintres qui l’ont côtoyée…

Il remonte la piste des fiancés bizarres aux alibis troubles, celle des vieux amants sérieux…VIEUX ? A l’époque ils ont sept ans de moins que lui !
« et je ne vois pas comment un petit vieux serait plus jeune que moi. »
Il utilise des outils absents en 1949 : Le site des archives numériques de la BnF, Chat GPT – ainsi que « son confrère ou sa consœur Claude » dont il se moque mais qu’il interroge quand même !

ET il se rend à Tréguier.

 » Si on n’a pas d’indice sur le meurtrier, c’est à la victime qu’il faut s’intéresser.« 
Tréguier dans les Côtes-d’Armor ou les Côtes-du-Nord à l’époque de Louise.Et ça va nous faire du bien de quitter Paris !
Et surtout nous allons VOIR la petite Louise franchir le seuil de la maison de son père, cordonnier, sa maison, 17 rue de La Chalotais, rentrer de l’école, se promener au bras de sa mère, ramasser son père ivre dans le caniveau…
«J’ai le sentiment, peut-être peu rationnel, de n’avoir jamais été aussi proche d’elle. »
On la suit lorsque qu’elle grimpe « au printemps 1936, sa petite valise à la main, dans le car de la Compagnie armoricaine de transport ». Et on l’imagine facilement débarquer à Montparnasse, pour le meilleur et pour le pire, comme ces milliers de petites Bretonnes de seize ans à cette époque. Courageuses mais vulnérables elles deviendront vite les proies faciles d’individus malhonnêtes.
Pour beaucoup d’entre elles, comme pour Louise, ce sera pour le pire.

Que Louise ait cessé d’être « L’inconnue du quai de Javel », est peut-être plus important pour moi que de savoir si cette enquête policière vieille de soixante-dix-sept ans peut être résolue…

Parce que Jaenada cherche un meurtrier, bien sûr.

Mais surtout, il cherche Louise et lui rend son histoire.

Soaz.

ALLUMETTES de Jurica Pavičić / Agullo noir.

Žigice

Traduction: Olivier Lannuzel

« Vous voulez une idée de la situation ?
— Ça se présente comment ?
— Voyez vous-même. C’est l’horreur. »

La couverture du livre a failli m’en détourner… Encore un auteur opportuniste, ai-je ronchonné… L’angoisse générée cet été par les quelques centaines de milliers d’hectares brûlés en France, les plus de six cent cinquante mille hectares partis en fumée dans l’Union européenne, les mégafeux au Canada… est encore vive.

Mais la vue du nom de l’auteur croate, Jurica Pavičić a fait s’envoler tous mes doutes ! On se souvient de la puissance de ses précédents romans : L’eau rouge (2021), La Femme du deuxième étage (2022), Mater Dolorosa (2024) … Il donne la parole à ceux qui semblent, dans cette Croatie post yougoslave, d’une « insondable banalité » : des gens ordinaires qui vivent dans une société extrêmement brutale où les familles se délitent, et où l’appât des richesses foncières embrase la société croate.

C’est comme une véritable guerre atmosphérique qui a rendu ce feu possible.
Des masses d’air qui se percutent avec violence, un front d’air polaire russe qui déboule des steppes, des vents en tempête qui tournoient et poussent le feu à franchir les cols, traverser les dolines et la route, avaler les coteaux…

Et les soldats du feu vont devoir affronter un brasier apocalyptique pour stopper enfin l’incendie aux abords de Split.

Puis, sur une route : « Une petite voiture calcinée. De la tôle carbonisée sur l’asphalte noirci » Un cadavre est retrouvé.

Le jeune Petar Fradelić, inspecteur de police, ne cherche donc plus un incendiaire. Il recherche un meurtrier. Il est tenace, méthodique, minutieux, perçoit l’étrangeté de certaines coïncidences…

Le rythme de l’enquête, après la violence des éléments qui ouvrent le roman, paraît lent. Mais cette lenteur, paradoxalement, nous apaise : Aux masses d’air qui s’affrontaient, à la rage du feu, succèdent les gestes précis de ceux qui cherchent à comprendre : Petar observe, Stanko « lit le feu ». L’écriture, elle aussi, se fait minutieuse, sobre et précise, attentive aux traces, aux matières, aux détails les plus infimes.

Stanko Barada, inspecteur de la protection civile, travaille lui aussi dans cette minutie. Il examine tout : la courbure des herbes après le passage du feu, les écailles en peau de crocodile sur les écorces calcinées. Il y décèle le sens du vent et tente de trouver l’origine du feu. Puis rentre chez lui soigner son chat, ses oiseaux et écouter de la musique classique.

L’enquête policière va être assez vite résolue, mais on ne va pas se sentir frustré :
Car Petar ne va pas en rester là !

Sous les cendres du feu dévastateur, il va traquer dans cette société, la corruption, la cupidité, les rancœurs, les arrangements, qui le sont tout autant.
« Dans ce pays, on avait l’art de tout enterrer, il le savait bien. On était capable de polir et de maquiller n’importe quelle saloperie. Il se trouverait toujours un journaliste et un journal pour aider à faire reluire le moindre bobard. »

Il aura donc suffi de quelques allumettes pour que Pavičić nous montre ce qui couve encore dans les fractures de son pays et nous offre un excellent roman.

Soaz.

LA PIQÛRE D’ABEILLE de Paul Murray / Albin Michel.

The Bee Sting

Traduction : Pierre Demarty

« Une jeune Femme en blanc, fond rouge », tableau d’Henri Matisse, orne la couverture du livre de Paul Murray. Un corsage en forme de cœur, une femme flottant dans un espace immatériel … Rien ne laisse présager que le lecteur va se retrouver pris au piège d’une spirale infernale qui engloutira peu à peu la famille Barnes.

Cass est une adolescente. « Et non, je ne suis pas négative, se défendait-elle. Je voudrais simplement vivre dans un endroit où le café serait buvable, où je ne serais pas cernée par la nature et où les gens n’auraient pas tous une tronche de patate écrasée. »

Avec son amie Elaine, elle rêve de devenir Miss Univers-ambassadrice d’une marque de jus de fruit… ou… Sylvia Plath !

Toutes deux appartiennent aux deux familles les plus en vue de la ville. Le père de Cass, Dickie, dirige la concession Volkswagen locale et nourrit, depuis l’adolescence, une obsession pour la fin du monde. Celui d’Elaine, Big Mike, est un entrepreneur et éleveur de bétail aussi prospère que dénué de scrupules.
Le petit frère, PJ, trucide des nazis intergalactiques, construit des biosphères en Lego et se passionne pour les sciences.

Enfin, il y a Imelda, leur mère, si belle, si superficielle, si mesquine, si orgueilleuse. Elle cache un secret : une piqûre d’abeille, dix-huit ans plus tôt, aurait fait basculer son mariage dans le cauchemar… Est-ce vraiment la vérité ? Est-ce là que tout a commencé à dérailler ?

Et le beau Ryszard sorti de nulle part, quel rôle sinistre joue-t-il dans chaque catastrophe ?

Puis tombent les grands mots : récession, faillite, liquidation… Ils exacerbent la honte, la jalousie, la haine, les relations toxiques, les prises de conscience douloureuses et les comportements autodestructeurs, tandis que les désastres s’enchaînent.

Les voix singulières des différents personnages construisent peu à peu le récit. Et Paul Murray malmène ingénieusement son lecteur :

– La progression est lente : ces 688 pages pourront en décourager certains.

–Il faut décoder des échanges entiers par SMS entre adolescents constamment connectés.
–Le personnage que l’on déteste d’abord peut soudain devenir bouleversant lorsque, fouillant sa mémoire, il raconte les humiliations et les violences d’une enfance maltraitée.

« Les cris à l’intérieur Ouvrez pas c’est des manouches Les chiens qui aboyaient Les hommes qui vous toisaient d’un air sinistre »

– Enfin, il faut affronter la disparition de la ponctuation lorsque Imelda prend la parole. Ce n’est pas un simple effet de style. Elle modifie physiquement la lecture. On cherche son souffle, on perd ses repères et l’on éprouve presque un soulagement lorsque les points réapparaissent. Le lecteur épouse alors le rapport intuitif au langage d’Imelda, traverse son désarroi et pénètre au plus près de sa conscience.

La Piqûre d’abeille est un roman puissant, dérangeant et souvent drôle. Sous les dehors d’une chronique familiale, qui devient une véritable tragédie contemporaine, Paul Murray y explore une question vertigineuse : peut-on encore rester quelqu’un de bien lorsque nos choix, nos lâchetés ou nos silences ont contribué au malheur des autres ?

Considéré comme l’une des grandes voix de la littérature irlandaise contemporaine, Paul Murray confirme ici son exceptionnel sens de la construction romanesque. (Déjà présent chez Nyctalopes avec La marque et le vide)

Soaz.

ICI, MAINTENANT de Tom Newlands/ Métailié.

Only Here, Only Now

Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle.

« Est-ce que c’était mal de m’imaginer pousser le fauteuil de ma mère dans la mer ? J’ai regardé le Firth par la fenêtre humide. Je m’étais joué le film dans ma tête tellement de fois que ça ne ressemblait même plus à une vue de l’esprit… »
Pourtant, Cora Mowat adore sa mère, tout en la détestant. Comme elle déteste le Fife, cette région côtière de l’ouest de l’Ecosse et plus particulièrement Muircross :
« C’était un pauvre trou à rats miteux, isolé sur une excroissance de côte en forme de chicken nugget, entouré de pylônes et bourré de zonards, de vioques et de goélands gros comme des planches à repasser qui chiaient absolument partout. »
En fait, Cora Mowat, quatorze ans dans cette Écosse des années 1990, a la haine.

Haine de ses camarades de classe et de leurs moqueries féroces. Haine de Gunner, le dernier petit ami de sa mère, surgi de nulle part, pauvre voleur borgne qui lui sert pourtant des patates au four… Haine de son physique de « petit boudin » dans la dèche, de ses émotions impossibles à gérer, de ses « mots sortis en pagaille », de ses peurs, de sa culpabilité, de son sentiment de toujours tout gâcher, de son avenir foireux… « une conne, naïve et pathétique ».

Peu à peu, le lecteur comprend que quelque chose déborde chez Cora : sa demande constante d’attention, son impulsivité, ses conduites dangereuses et son hyperactivité, nécessitent un accompagnement. C’est ce que tente d’assurer Gunner, avec sa maladresse et sa pudeur.

Mais « en raison d’un scepticisme tenace, il faudra attendre l’an 2000 pour que le TDAH soit reconnu » nous précise Tom Newlands dans ses notes, lui-même ayant connu ces troubles durant son enfance.

Le roman suit donc Cora dans ses rencontres fracassantes, complexes ou tragiques, ses envies et ses rêves d’ailleurs :

« Et tu te souviens que j’avais dit que tout ce que je voulais, c’était un peu de distraction dans notre vie de merde ? Des moments auxquels on pourrait repenser dans dix ans quand on serait obèses, qu’on regarderait le tirage du loto et qu’on appellerait les numéros à la télé pour gagner une cheminée électrique ?»

L’écriture épouse de près la voix de Cora, son langage franc et abrupt, son humour, mais aussi sa façon très singulière de regarder le monde. Ses perceptions comme ses émotions passent toujours par les images de son quotidien : le Firth devient un « gros bout de scotch marron », l’air de la forêt a des relents de soupe de nouilles…

C’est un roman drôle, lucide, douloureux et rude. Lumineux aussi ! Tom Newlands prête à Clara une voix d’une vitalité désarmante qui transforme sa colère en formidable énergie romanesque.

« Imagine, t’es une jeune plante délicate et sexy, tu vas éclore pour la toute première fois. Tu pourrais pousser n’importe où dans le monde, et là tu tournes délicatement ta petite tête pleine de pétales pour jeter un coup d’œil et tu découvres que t’es coincée à vie dans une fissure de macadam à Whiteinch. Pile à l’endroit où les câbles d’une cabine téléphonique s’enfoncent sous terre. »

Soaz.

LE PORTIER de Chris Pavone / Série noire / Gallimard.

The Doorman

Traduction: Jean Esch

« Le SUV s’arrête.
Ils tiennent tous une arme. »

Chicky est un gentil costaud. Depuis vingt-huit ans il est portier au Bohémia dans le très chic Central Park West, avec la Cinquième Avenue encore plus chic de l’autre côté. Uniforme immaculé et nuque bien dégagée sous la casquette, « il est tissé dans la trame du Bohemia ».

Depuis plusieurs années, il sent sa vie se rétrécir, mais assurer la sécurité justifie encore son existence. Et ce soir, il va devoir redoubler de vigilance : une manifestation a éclaté sur les lieux du meurtre d’un Noir par des policiers, et la tension menace d’embraser ce quartier de New York.

Alors qu’il est en poste sur le trottoir – son trottoir –, Chicky voit surgir un imposant SUV. Quatre hommes tout de noir vêtus en descendent, lunettes aux verres réfléchissants, masques sur le visage…

Il faudra attendre plus de trois cents pages pour que ces hommes fassent irruption dans le Bohémia. Leur arrivée déclenchera une cascade d’événements inattendus, époustouflants et explosifs.
En attendant, l’écriture de Chris Pavone, très cinématographique, semble mettre le Bohémia en « pause », en contraste avec la violence qui gronde à l’extérieur.

« Ici, tout est en marbre, en cuivre et en verre, immaculé et scintillant. »
« La lumière elle-même paraît plus riche »

Des vases Ming sur les paliers, des fleurs fraîches, des Hopper, des Rothko (vrais ou faux ?).
Tous les habitants sont fringués haute couture et font avec ostentation des dons fiscalement déductibles de leurs impôts…
Avec élégance et une ironie discrète, Chris Pavone prend le temps d’installer ses personnages dans cette forteresse pour milliardaires :

Emily Longworth, ses moments d’introspection, ses conflits intérieurs – sauf lorsqu’il s’agit d’argent –, et ses hésitations entre diamants et émeraudes ;

Julian Sonnenberg, qui a peur de tout : de son opération à cœur ouvert, de ses finances, de son mariage, de ses enfants éloignés, de son chien mourant, de la manifestation du soir, de l’état de la politique intérieure et étrangère, et même de la crise climatique ;

Chicky, qui connaît tout de ces gens : leurs secrets honteux, les détails sordides de leurs problèmes les plus intimes, leur hypocrisie, leur égoïsme et leurs histoires d’amour.

Malgré quelques longueurs et des réflexions sociales parfois appuyées, Chris Pavone séduit par une écriture visuelle, précise et immersive. Le portier est un thriller ambitieux et redoutablement efficace, où la critique sociale nourrit une intrigue aussi spectaculaire que maîtrisée.

Soaz.

Également de Chris Pavone chez Nyctalopes : Deux nuits à Lisbonne.

LES MAISONS PARACHUTÉES de Didier Daeninckx/ Gallimard.

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. »
— Jean-Paul Sartre, La Nausée

Didier Daeninckx est Raconteur d’histoires.

Ici, il s’agit de celle de l’inspecteur Philippe Orbec, personnage bien construit, ancré dans le passé familial de l’auteur.

Pour démarrer sa Peugeot 203, il faut tirer le starter et actionner le démarreur ; pour remonter les vitres, tourner la manivelle. Philippe Orbec aime les œufs mayonnaise, la blanquette de veau et la brioche aux griaudes. Il se lave de la tête aux pieds à l’évier. Au cinéma Majestic, Les Mains sales de Sartre provoque l’indignation de la bonne société nivernaise…

Nous sommes à Nevers (Seine-Inférieure), en 1952. Nevers et ses quartiers bombardés huit ans plus tôt par des Lancaster anglais. A quelques kilomètres de là, au lieu-dit les Essarts, une pelleteuse vient de déterrer trois cadavres…

« Enfin ce qu’il en reste… »

Les Essarts : c’est également là que Charles Orbec, père de Philippe et commissaire de police, a trouvé la mort — ou plutôt a été exécuté — en juin 1944.

Entre les vols de bas étage, de la grivèlerie, des conflits de voisinage, l’organisation des festivités du 14 juillet, le passage de la caravane publicitaire du Tour de France (avec Yvette Horner), celui du peloton (emmené par Fausto Coppi…), l’inspecteur doit résoudre cette triple énigme criminelle.

Les morts commencent à parler. Mains liées dans le dos, balle dans le front, plaque d’identification au poignet droit. Un matricule y figure : KLM-39457.
M comme Mauthausen…

Dommage que la quatrième de couverture dévoile une grande partie des ressorts de l’intrigue !

Philippe Orbec parviendra-t-il à rendre justice à ces disparus dont l’institution ne s’est guère souciée ? Cette enquête lui permettra-t-elle de comprendre ce qui le hante : qui a exécuté son père dans le maquis des Essarts ? Des résistants ? Des collaborateurs ? Les Allemands ? Et que sont donc ces maisons parachutées dont le nom paraît intimement lié à cette affaire ?

La documentation est minutieuse, rigoureuse. Didier Daeninckx fait ressurgir des pans mal connus de l’Histoire. Son sens du détail laisse pantois — pour employer un terme un peu désuet, à l’image de ceux qui teintent ce récit de nuances sépia.

Aucune sophistication dans le style : l’écriture est simple, directe, réaliste. Le rythme pourra paraître parfois un peu lent, mais Philippe Orbec a fort à faire, et cette progression méthodique sert parfaitement l’atmosphère du roman.
Avec Les Maisons parachutées, Didier Daeninckx revient à ce qui fait sa force : le croisement du roman policier, de la recherche historique et du devoir de mémoire.

Et, comme toujours chez lui, et comme en embuscade, derrière la reconstitution d’une époque et la révélation de vérités enfouies se dessinent les permanences du pouvoir, les manipulations, les arrangements occultes et les règlements de comptes. Autant de mécanismes qui continuent de traverser notre présent.

Soaz.

DES ANIMAUX DIFFICILES de Rosa Montero / Métailié Noir.

Animales dificiles

Traduction : Myriam Chirousse

« Neuf ans, un mois et douze jours.
Je consigne : je m’appelle Bruna Husky et je suis techno-humaine. »

Ceux qui ont lu Des larmes sous la pluie, Le Poids du cœur et Le Temps de la haine connaissent déjà Bruna Husky. C’est une « rep », une réplicante. Ancienne rep de combat, elle a été transformée en rep de calcul. Elle sait désormais des choses dont elle ignorait même l’existence. Ces techno-humains avaient été créés à l’origine pour servir de main-d’œuvre esclave.

« Je suis un clone humain, j’ai été créée par gestation de quatorze mois dans une cuve de verre et d’acier. »

Et en ce 22 janvier 2111, à Madrid, il lui reste exactement neuf ans, un mois et douze jours à vivre.

L’histoire débute par un attentat contre Eternal, une entreprise spécialisée dans le stockage de flops : des centaines de cerveaux, flottent dans leur cuve comme des jaune d’œuf dans leur blanc, connectés à des ordinateurs quantiques. Une forme d’immortalité conduisant à des organismes super puissants réservée aux plus riches.

Face à cela, une résistance s’organise : le mouvement TOUS OU AUCUN, les « toussistes ».

L’auteur de l’attentat, Tin Octobre, appartient à cette jeunesse déguenillée, perdue, désespérée, dont des centaines de membres disparaissent mystérieusement. Sont-ils morts ? Ont-ils été enrôlés par des cyborgs diffusant une idéologie de violence, une façon de canaliser leur agressivité tout en leur offrant enfin une place dans le monde ?

L’inspecteur Paul Lizard, humain gigantesque, « granitique », à la fois taciturne et tendre, mène alors une enquête extraordinaire avec Bruna Husky et ses amis : le journaliste Mircéa, Yiannis l’archiviste humaniste, Bartolo le boubi goulu…

Rosa Montero nous plonge dans un monde fulgurant.
2111… si loin, si proche.
La mort. L’humanité. L’eau. L’air. La planète. Les autres planètes. La démocratie. Les autres, tout simplement. Le développement de l’IA. La fusion de l’humain et de la machine… ???

L’écriture de Rosa Montero est vive, nerveuse, sensorielle. Elle mêle l’efficacité du roman noir à une science-fiction profondément humaniste. Son style est à la fois tendu et poétique, porté par des dialogues rapides, des images fortes et une grande intensité émotionnelle. Sous le suspense et l’anticipation affleure constamment une réflexion existentielle sur la fragilité humaine, la mémoire, la peur de mourir et notre rapport au progrès technologique.

Une science-fiction brillante, politique et profondément incarnée.

Soaz.

Egalement de Rosa Monero chez Nyctalopes: La chair.

QUE DIEU LES GARDE de Peter Grainger / Flammarion.

But for the Grace

Traduction: Traduction : Nicolas Paul

« Le cheminement était ardu, subtil, délicat et sinueux mais comment diable former un jeune enquêteur autrement ? »

Que Dieu les garde est le deuxième roman de Peter Grainger traduit en français.

Robert Partridge — le véritable nom de l’auteur — y remet en scène l’inspecteur DC Smith et son stagiaire zélé Chris Waters, dans la petite ville anglaise de Kings Lake, que l’on retrouve cette fois sous un triste voile de neige fondue.

Une étrange affaire, que l’on pourrait presque qualifier de crime sans criminel, éclate dans une maison de retraite huppée après la mort d’une vieille dame. Un mois plus tard, les analyses scientifiques révèlent qu’elle est décédée d’une overdose d’héroïne.

Autant dire une piste complètement refroidie…

La présence, dans cette institution, de la mère d’un très haut responsable de la hiérarchie policière de Smith risque-t-elle de compliquer l’enquête ? Et quel rôle jouent les trois amis de la résidente disparue ? Ils étaient cinq au départ… et voilà qu’une deuxième pensionnaire meurt soudainement à son tour.

On retrouve intactes « l’autodiscipline, l’autonomie et l’autorité morale » de Smith, ce personnage auquel on s’était attaché dans Une mort accidentelle. Toujours aussi intuitif, ingénieux et implacable dans sa manière de progresser, il travaille dans les interstices des non-dits, des silences et des expressions fugitives.

Le lieu même de l’intrigue entraîne naturellement des réflexions sur ces vestiges de vie abritées dans les maisons de retraite : des existences souvent brillantes, désormais réduites à un horizon qui se rétrécit chaque jour un peu plus. Sans jamais alourdir le récit, Peter Grainger aborde aussi, avec beaucoup de délicatesse, les questions de l’euthanasie et du suicide assisté.

Qualifier l’écriture de Peter Grainger est finalement assez simple : il suffit de reprendre les commentaires que DC Smith lui-même emploie à propos d’un livre qu’on lui a adressé:

« Le style était clair, concis et précis, mais gardait l’humanité qui faisait défaut à tant d’autres récits sensationnels. »

Une définition qui correspond parfaitement à ce roman : une écriture respectueuse, factuelle et intègre.

Un livre très agréable — presque réjouissant et rafraîchissant malgré les thèmes abordés — dans lequel on boit aussi des quantités impressionnantes de thé !

Soaz.

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