Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 1 of 4)

LA GUERISSEUSE DE CATANE de Simona Lo Iacono/ Métailié.

Virdimura

Traduction: Serge Quadruppani

« Mon père Urìa me souleva dans ses bras, me fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave. Et il dit : Te voilà enfin. Forte comme les murs qui ceignent Catane. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur. Sois bénie, fille bien-aimée. Tu t’appelleras Virdimura, Vertdemur. »

1302. En Trinacrie. La Sicile d’alors.

Ce n’est pas un roman noir au sens habituel du terme. Pourtant le noir est partout : celui de l’époque marquée par la discrimination (envers les juifs, les femmes, les pauvres), le rejet du progrès, l’intolérance, et le fanatisme religieux…Le noir aussi du rat noir porteur de la peste… noire et celui de la lave de l’Etna qui domine encore aujourd’hui Catane.

Uria apprend à la jeune Virdimura à manier le forceps, à extraire les nouveau-nés du ventre de leur mère, à apprendre des morts, par la dissection, les secrets de la chair, à reconnaître les herbes et concocter des remèdes…

Mais il sera répudié pour son savoir, et la laissera seule.

Virdimura poursuit alors son œuvre : elle observe, analyse, expérimente… Elle consacre sa vie — et la risque chaque jour — à écouter et soigner les pauvres, les marginaux, les femmes victimes de violence. Toujours dans la clandestinité, puisqu’une femme ne peut exercer la médecine:

« J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. »

Inspiré d’une figure historique authentique — Virdimura, considérée comme l’une des premières femmes médecins officiellement reconnues en Sicile au XIVᵉ siècle — le livre prend la forme d’un plaidoyer. En 1376, elle tente d’obtenir le droit d’exercer son métier, tout en gardant en mémoire les paroles de son père:

« Et même si on te traduit devant la justice, manifeste ton respect aux juges mais ne pactise pas. A chaque interrogation, réponds toujours de cette manière : Vous ne l’entendez pas, le cri des derniers qui monte de la terre ?»

C’est un roman court, bien construit, documenté et sensible. Pour son premier roman traduit en français, Simona Lo Iacono s’exprime avec humilité, poésie et pudeur pour évoquer l’intime.

Un livre qui redonne du courage à ceux qui pensent parfois que 700 ans n’ont pas suffi à vaincre l’obscurité des hommes…

Soaz.

LA COLLINE de Mathilde Beaussault / Seuil.

«Elle tremble encore.
C’est terminé. L’enfant est né.
Ses mains le cherchent, entre ses jambes.
Ses yeux le cherchent, à droite, à gauche.
Son regard halluciné bute contre la porte qu’on referme. À clé.»

Monroe a dix-sept ans. Elle cherche son nouveau-né. Mais c’est Edouard, un papi, qui entend comme un miaulement au fond « du conteneur à poubelles enterré devant l’immeuble ». Et c’est Etienne un pompier qui, « avec harnais et cordes », découvre « un sac mal fermé et un autre, juste à côté, avec un bras minuscule qui dépasse.»

On plonge immédiatement dans l’horreur.

Les voix du papi, du pompier, puis de l’aide-soignante, Guilaine, à qui l’enfant est confié alternent tout au long du récit. S’y mêlera celle de Monroe, séquestrée, perdant peu à peu ses forces dans une mare de sang, et celle de sa mémoire qui effiloche les souvenirs de sa grossesse passée chez Madeleine, sa grand-mère guérisseuse, au Rocher :
«Le Rocher, lieu-dit habité par la grand-mère depuis plus de quarante ans, est au milieu de nulle part. On pourrait croire le lieu en déshérence tant les herbes sauvages ont pris possession de l’endroit. »

L’enquête policière se déploie sous forme de procès-verbaux d’audition, qui rythment ce chant choral :

«L’environnement Le 11 boulevard de Bulgarie se situe dans le quartier Le Blosne. Long de 400 mètres, le boulevard se trouve au nord près du CHU Rennes – Hôpital Sud. Différents immeubles d’habitation comportant pour certains des commerces sont implantés de chaque côté dudit boulevard.»

« Parce que c’est pas une histoire inventée » Mathilde Beaussault ne cherche pas à désespérer ses lecteurs en racontant la noirceur de l’âme humaine. Dans cette galerie d’hommes et de femmes sortis de l’ombre – et où il y a d’ailleurs autant de femmes que d’hommes – personne ne se pose ni en victime ni en héros. Les voisins d’ordinaire indifférents, les pompiers malmenés dans leurs interventions, le personnel soignant débordé dans un hôpital en décrépitude : tous font preuve de bienveillance et de générosité. La ville et la campagne ne s’opposent pas ici en rivalité, mais comme un équilibre possible.

Avec La Colline, Mathilde Beaussault signe un roman noir où l’intime et le social s’entremêlent dans une tension constante. C’est violent, maîtrisé, solidement construit. L’écriture est tendue, sensorielle : Elle provoque une immersion physique qui peut parfois déranger le lecteur. Comme dans Les Saules, où la petite Marguerite était mutique, Monroe s’enferme dans ses dessins – le silence restant pour les êtres en souffrance, la seule arme pour résister car il laisse encore filtrer une forme fragile de lumière.

Soaz.

LE TEMPS DES BÊTES FÉROCES de Víctor Del Árbol / Actes Noirs/Actes Sud.

El Tiempo de las fieras.

Traduction: Alexandra Carrasco.

« Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. »
Nous sommes à Lanzarote, « une île tranquille, peut-être pas paradisiaque, mais pas loin ». Vesna vient d’être percutée par un véhicule lancé « à fond en pleine nuit, tous phares éteints ». Elle est laissée pour morte au fond d’un ravin. Arrivée de Tuzla, une ville de Bosnie-Herzégovine, elle espérait « voir le monde sous une autre perspective, le rendre meilleur. »

Accident de voiture, délit de fuite : C’est d’abord ainsi que l’affaire apparaît à Soria, le gros sous-inspecteur Soria, dont tout le monde cherche à se débarrasser depuis « l’affaire de Barcelone », trois ans plus tôt. Passionné de dioramas de la Première Guerre mondiale, il garde toujours « de la peinture de ses petits soldats de plomb sous ses ongles…» et ses collègues le prennent pour une « enclume rescapée du Pléistocène ». Ils ont tort : Soria est tenace, et assoiffé de justice.

Très vite, l’enquête déborde largement l’accident initial. Le lecteur se retrouve entraîné du Venezuela au Texas, du Mexique aux montagnes du Volujak, en Bosnie. Un chasseur de primes mexicain prend parfois la parole et devient narrateur, tandis qu’un autre fil nous ramène quinze ans en arrière, sur ces crêtes sauvages où une famille tentait de fuir la guerre.

L’intrigue est complexe — mais l’on sent que lecteur et auteur se font mutuellement confiance pour maintenir la tension sans se perdre. Derrière les événements affleurent peu à peu les véritables « bêtes féroces » : celles du crime organisé, du trafic d’influence et du blanchiment d’argent, où l’arrogance culmine.
«L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte » (ou à celles des pays qu’ils entraînent dans leurs guerres…)

Sur cette trame noire, Víctor del Árbol entrelace souvenirs traumatiques, destins croisés et secrets familiaux. Le lecteur suit, haletant, ces fils narratifs qui se croisent et se tendent jusqu’à former un motif précieux.

Complexe, sombre, élégant : un véritable travail d’orfèvre, quelque part entre les ateliers de damasquinage de Tolède et un grand roman en clair-obscur.

C’est le dixième roman de Víctor del Árbol chez Actes Sud et chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT, PERSONNE SUR CETTE TERRE.

Soaz.

ÉCHOUÉS SUR LE RIVAGE de Sheila Armstrong / Albin Michel.

Falling Animals

Traduction Laetitia Devaux

Quand j’ai lu: « Sa mère donne des cours de peinture et, en fin de séance, elle conseille toujours à ses élèves d’ajouter de petites silhouettes en forme de carotte – un coup de pinceau effilé pour le corps avec un point pour la tête afin de créer de la perspective. », j’ai pensé que ce livre était exactement ce tableau.

« Au commencement, il y a un phoque sans yeux. C’est l’époque des grandes marées, la plage déserte se réduit à un croissant de lune argenté et les rochers plats au-delà de la laisse de mer s’assombrissent d’embruns inhabituels. Vers les eaux plus profondes s’étire la fine lueur de l’aube ; seule la proue en métal d’une épave est visible au-dessus des vagues.»

Des coups de pinceau effilé surgissent, au fil de courts chapitres, le collecteur, la spectatrice, la légiste, le fils, le chauffeur, le vagabond, le matelot, la cuisinière, le pyromane, le plongeur….et bien d’autres encore et… le policier. Il faut bien un policier car il n’y a pas que ce phoque échoué sur la plage.
Il y a aussi un homme assis dans les dunes qui « a l’air serein, les jambes croisées à hauteur des chevilles, les doigts entrelacés, comme s’il se reposait, ses yeux aux paupières mi-closes fixés sur l’océan. »

A ses côtés, ses chaussures – chaussettes soigneusement glissées à l’intérieur – ses vêtements, pliés, débarrassés de leurs étiquettes n’offrent aucune piste…

« Comme s’il était exactement là où il souhaitait être » mais un cadavre quand même !

Il faudra trouver l’identité du défunt, la cause du décès… c’est l’enquête de Gavin, le policier. « Des mystères qui s’empilent, des indices qui se contredisent. Un faisceau de coïncidences ou alors, tout simplement, des faits sans rapport qui, à force d’être scrutés, finissent par prendre des formes artificielles et irréelles »

L’enquête est longue et difficile, car tous ces gens venus du monde entier, qui forment désormais une communauté, se débattent avec leur mémoire. L’émotion causée par ce cadavre inconnu ou par les questions un peu trop directes de la police fait ressurgir des souffrances qui explosent dans leur esprit et occultent ou « polluent » leur témoignage.

La construction du livre me semble ambitieuse. La progression de l’intrigue aurait pu devenir confuse en raison du grand nombre de personnages, parfois situés à des époques éloignées, mais la rigueur de Sheila Armstrong lui assure une parfaite cohérence. L’écriture est poétique, sensible, subtile.

Le premier roman de cette autrice irlandaise est magnifique. Peut-être certains lecteurs s’impatienteront ils devant la lente progression de l’enquête ; mais il faut bien laisser du temps à tous les personnages pour que les liens qui les unissent s’imbriquent et émergent de leurs « brumes de mémoire » !

Soaz

LE GARDIEN DU CAMPHRIER de Keigo Higashino / Actes Sud.

クスノキの番人
Kusunoki no bannin

Traduction: Liza Thetiot.

Est-ce la magie de cet arbre gigantesque — ce camphrier dans le sanctuaire de Tsukisato — qui nous procure un tel apaisement ? Ou bien le rythme de l’écriture de Keigo Higashino qui nous donne la sensation de déambuler dans un jardin japonais? Les mots, lisses comme ces petits galets qui nous entraînent dans de drôles de spirales, leur douceur, leur sobriété, leur poésie — on pourrait presque dire leur silence — diffusent une émotion discrète et le motif de l’intrigue se dessine lentement.

Le jeune Reito Naoi « à peine un mois auparavant dormait dans une cellule de commissariat »…Chifune Yanagisawa, une tante oubliée, va lui confier une mission en échange de sa libération : devenir le gardien du camphrier. Il devra veiller au bon déroulement de rituels nocturnes, les nuits de pleine lune et de nouvelle lune…«Il paraît en effet que si l’on fait un vœu auprès du camphrier, il se réalisera. »

Légende urbaine ? Superstitions ? Histoires à dormir debout ? « Pour être franc, je n’y crois pas. C’est complètement invraisemblable. Si sacré qu’il soit, au bout du compte, ce n’est qu’un gros arbre. C’est tout simplement impossible qu’il exauce les vœux, voilà tout.» déclare Reito.

La jeune Yumi veut comprendre ce que son père vient faire régulièrement en se glissant dans la cavité qui s’ouvre sur le flanc du grand arbre, et quelle est la signification de ses marmonnements étranges. Reito, qui se juge pourtant « nul en tout, et pas capable de grand-chose » accepte de l’aider. Avec sa candeur, sa logique et sa grande bienveillance, il va tenter de résoudre ce mystère…

Un mystère qui plonge rapidement dans les racines lointaines d’une famille où « fierté mal placée et obstination mesquine » ont creusé des abîmes de culpabilité et de solitude. Le grand arbre parviendra-t-il à retisser des liens distendus, même au-delà de la perte de la mémoire et de la mort ?

Comme du camphrier, il émane de ce roman délicat, une sérénité qui permet au lecteur de se libérer de l’emprise du temps.

«Ne trouvant rien à répliquer, Reito se gratta derrière l’oreille.»

Soaz.

Le Gardien du camphrier est le quinzième roman de Keigo Higashino paru chez Actes Sud.

Du même auteur sur Nyctalopes: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA , LE FIL DE L’ESPOIR

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

A PROPOS DE NORA de Kristin Koval / Sonatine.

Penitence

Traduction: Héloïse Esquié.

« Nora a tué Nico. Je ne sais pas ce que je suis censée éprouver, comment une bonne mère est censée réagir. Est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »

Kristin Koval, qui a exercé comme avocate à New York et Denver, a constaté une hausse du nombre de fratricides. Ses pensées se tournant toujours vers les parents, elle ne cesse de se demander : « Seraient-ils enclins au pardon, ou pas ?» .Ce sera l’un des thèmes de ce premier roman.

« Nora Sheehan est assise dans une cellule de prison à Lodgepole, Colorado, entourée de trois murs de parpaings et de barreaux d’acier gris et froids tels qu’elle n’en avait vu jusque-là qu’à la télévision. Elle a treize ans, la femme qu’elle deviendra peut-être n’est encore qu’une ombre, bien qu’elle soit prête, déjà, à se défaire de son enfance. »

Nora vient de tuer son frère Nico, quatorze ans. Il avait « récemment été diagnostiqué comme souffrant de la maladie de Huntington juvénile ».

Alors que Nora, mutique depuis le meurtre, va être placée dans un centre de détention du Colorado, des « négociations » vont s’engager entre un procureur qui songe à faire un exemple pour se donner des chances de réélection et Julian, avocat pénaliste à Manhattan, en « croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire ». Des négociations passionnantes pour le lecteur, tant elles sont claires, pertinentes, à la fois nuancées et implacables. Nous n’assisterons pas au procès avec ses harangues habituellement mortellement ennuyeuses dans les romans. Dans ce système judiciaire, la « pénitence » de Nora sera fixée à l’avance.

Mais Julian Dumont « est quelque chose de plus qu’un avocat, par rapport à l’accusée, là. Mais quoi, il ne le sait pas.» Car il y a Nora et Nico mais aussi David et Angie Sheeman. « et par-dessus tout, Angie.» Tous les secrets enfouis par ces deux familles, qui les rongent depuis des décennies, émergeront lentement, à doses infinitésimales, tout au long du récit, sans en ralentir le rythme.

C’est un roman subtil et puissant. Que ce soit l’approche des nuances du droit pénal ou la construction psychologique des personnages, le travail est documenté, fouillé, passionnant. L’écriture est sobre, toute en retenue.

« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. » comme un leitmotiv, est une citation extraite de Et la justice égale pour tous de l’avocat Bryan Stevenson. Il est fondateur de l’Equal Justice Initiative, défendant un système judiciaire à l’opposé de celui de l’administration Trump, fournissant (entre autres) une assistance juridique gratuite aux enfants condamnés à mourir dans des prisons pour adultes…

Soaz.

ICI TOMBENT LES FILLES de Stephene Gillieux/ Editions Phébus.

«La Butte est certes plus proche que la ville. Techniquement, elle fait même partie du village. Pourtant, elle est une terre de pure étrangeté dont le grain irradie jusque sous la peau des fillettes qui leur offre un miroir hostile.»

Les frères Grimm seraient déçus de ne pas avoir écrit ce conte ! Sombre et violent, il est traversé de malédictions, de rites de passage cruels et de merveilleux. La nature y est puissante, belle et hostile. La fin de l’histoire laisse apparaître une morale…

  Les frères Grimm étaient aussi des linguistes et le style de Stephene Gilleux les aurait sans doute comblés… Ici tombent les filles est son le premier livre. Elle y déploie une connaissance fine de la psychologie des enfants et de leur famille. Sa plume est incisive et poétique

Les Editions Phébus — « Maison d’histoires et d’étonnements » — présentent sobrement l’ ouvrage :

«… Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles y mènent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le Père envisage un avenir »

La Butte est un  « Paysage de glace, de neige et d’eau », nimbé d’une « lumière étouffée par des nuages de cendres ». Régulièrement dévastée par des tornades et des séismes apocalyptiques, elle incarne « un monde où les hommes croient encore que la nature les punit d’avoir profité d’elle ».

Pilha, l’aînée, dès l’apparition « de la maladie du sang », sera la première en âge de « suivre le protocole » et à subir « l’entraînement » décrété par le père.

La tension ne cesse de s’intensifier jusqu’à la dernière page du livre, faisant osciller le lecteur entre l’espoir de voir ces enfants échapper au pouvoir effroyable du père, et la déception de les voir retomber dans ses griffes. Impossible d’interrompre ce rythme ensorcelant …

Comment vont-ils s’organiser pour résister au désastre causé par la violence et la folie du père, et par celles, d’une autre nature, de la mère 

Violence des superstitions, violence faite aux femmes, maltraitance, mensonges, souffrance de la forêt elle aussi décimée … Mais « la collusion avec les plantes en compagnie desquelles Dag se sent vivante», le sourire de cette renarde qui « troue sa solitude » et lui fait signe, l’institutrice bienveillante et courageuse …agissent comme ces baumes d’Arnica que fabrique Dag : ils soulagent, apaisent et redonnent espoir.

Soaz.

NOS FEMMES SOUS LA MER de Julia Armfield / Editions La Croisée.

Our Wives Under the Sea

Traduction : Laetitia Devaux, Laure Jouanneau-Lopez

La maison d’édition La Croisée définit sa ligne éditoriale ainsi:
« C’est la fenêtre qui aimante le regard, l’appel du dehors, les lignes de mire… C’est l’endroit vers lequel on tend – l’autre, l’ailleurs – et le point de rencontre
(Émilie Lassus, Éditions La Croisée)

Le roman Nos femmes sous la mer s’inscrit parfaitement dans cette vision. Il raconte l’histoire d’ « une personne qui a laissé son regard sombrer si profondément qu’elle ne parvient pas à le récupérer » : Leah. Et de celle de Miri, qui assiste, impuissante, à la mue — métamorphose ?décomposition ? — de la femme qu’elle aime.

Le récit alterne entre ces deux voix, sous forme de courts fragments.

Leah, biologiste, participe à une mission de recherche sous-marine à plus de six mille mètres de profondeur. Elle s’embarque pour trois semaines avec deux collègues à bord d’un submersible. Dès le début du roman, le sous-marin s’enfonce dans les abysses et tombe en panne. Une panne étrange : tout s’arrête, sauf les productions d’air et d’eau douce. Leah raconte lentement, paisiblement, les réactions singulières des trois naufragés.

« À part le fait qu’on était incapables de se déplacer dans une direction ou une autre, et incapables de communiquer avec la surface, ce voyage inaugural se déroulait en vérité sans accroc. »

Miri, la compagne de Leah, attendra six mois avant de la retrouver. Mais est-ce encore SA Leah ? Dans cette ville gorgée d’eau, où tout semble suinter, où même « le bruit saigne du plafond », Leah commence à présenter des altérations troublantes sur sa peau:
« Celle-ci est argentée, voire nacrée comme une huître, dans les plis du coude et au creux de la nuque. »
Elle ne se nourrit bientôt plus que d’eau salée et refuse de quitter la baignoire…

Avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, Julia Armfield aborde dans ce premier roman les thèmes du deuil, de la désagrégation des corps mais aussi la puissance de l’amour face à la transformation irréversible de l’être aimé.

Nos femmes sous la mer est un roman profondément mystérieux. Le lecteur rationnel n’y trouvera pas les réponses qu’il espère et pourra ressentir une certaine frustration. En revanche, s’il accepte de se laisser porter par le rythme lent et fluide du texte, par les sensations et l’émotion, il restera libre d’accueillir les ambiguïtés du récit.

Un roman troublant, d’une cruauté presque douce qui dilue les frontières entre l’inconnu et nos certitudes.

Soaz.

LE PETIT de Fernando Aramburu/ Actes Sud.

El Niño

Traduction: Pierre Mestre

«On dirait qu’en attendant une étrange tension se déploie dans l’air. On dirait qu’une substance invisible et volatile est en train de déposer un léger vernis de mauvais augure sur les objets, les dalles du trottoir, l’asphalte de la chaussée. »

Quel risque immense Fernando Aramburu a pris en nous confrontant à cet effroyable drame ! Une explosion dans une école maternelle d’Ortuella, près de Bilbao, au Pays basque espagnol – un fait réel – tue cinquante enfants entre cinq et six ans, et trois adultes.

On repose le livre et l’on dit non. NON, ce n’est pas supportable.

Nuco, Le Petit avait six ans.

Et pourtant, presque malgré nous, nous y revenons … Parce qu’il y a Nicasio, l’adorable grand père du petit Nuco, celui qui « préfère les oiseaux aux hommes», « le fada », comme va très vite l’appeler le village. Mais est-il vraiment devenu fou ? Joue-t-il à un jeu pour assurer sa survie? Le déni est-il, pour lui, la seule parade à une douleur qu’il est incapable de comprendre?

Ce qui nous ramène aussi au livre, ce sont ces passages dans lesquels « le roman prétend se commenter lui-même ». Le texte, comme un personnage qui s’invite, s’exprime librement, adressant des critiques à son auteur, souvent avec humour. Ces passages en italique, loin de gêner la fluidité de la narration, nous permettent de prendre de la distance avec nos émotions, et introduisent « de larges plages de réflexion paisible au sein d’une histoire qui se veut fréquemment intense. »

L’auteur fait entendre la voix de Mariaje, la mère du Petit, tout au long du roman. Elle raconte cette journée du 23 octobre 1980 et ce qu’était sa vie avant puis après la perte du Petit. Et elle raconte aussi son père, Nicasio.
«Autrement dit, elle oscille entre l’oubli et la mémoire et, dans le fond, elle se réjouit de ne pas pouvoir contrôler directement ses souvenirs.» Avec une grande pudeur, elle livre sa douleur, mais aussi ses trahisons, son désir de se reconstruire.

La force de Fernando Aramburu tient à cette sobriété digne avec laquelle il évoque une tragédie effroyable, d’en avoir eu le courage et le talent poétique pour traduire l’indicible. Sa sensibilité nous avait déjà profondément touchés dans Patria.

Laissons enfin au texte la satisfaction d’avoir le dernier mot : Espérant que l’auteur ne fasse pas de lui « une succession de paragraphes larmoyants ou un plaidoyer en faveur des nobles sentiments. » il nourrit « l’espoir (je suppose immodeste) d’être un jour jugé positivement.»

Soaz

« Older posts

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑