Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 1 of 5)

LES MAISONS PARACHUTÉES de Didier Daeninckx/ Gallimard.

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. »
— Jean-Paul Sartre, La Nausée

Didier Daeninckx est Raconteur d’histoires.

Ici, il s’agit de celle de l’inspecteur Philippe Orbec, personnage bien construit, ancré dans le passé familial de l’auteur.

Pour démarrer sa Peugeot 203, il faut tirer le starter et actionner le démarreur ; pour remonter les vitres, tourner la manivelle. Philippe Orbec aime les œufs mayonnaise, la blanquette de veau et la brioche aux griaudes. Il se lave de la tête aux pieds à l’évier. Au cinéma Majestic, Les Mains sales de Sartre provoque l’indignation de la bonne société nivernaise…

Nous sommes à Nevers (Seine-Inférieure), en 1952. Nevers et ses quartiers bombardés huit ans plus tôt par des Lancaster anglais. A quelques kilomètres de là, au lieu-dit les Essarts, une pelleteuse vient de déterrer trois cadavres…

« Enfin ce qu’il en reste… »

Les Essarts : c’est également là que Charles Orbec, père de Philippe et commissaire de police, a trouvé la mort — ou plutôt a été exécuté — en juin 1944.

Entre les vols de bas étage, de la grivèlerie, des conflits de voisinage, l’organisation des festivités du 14 juillet, le passage de la caravane publicitaire du Tour de France (avec Yvette Horner), celui du peloton (emmené par Fausto Coppi…), l’inspecteur doit résoudre cette triple énigme criminelle.

Les morts commencent à parler. Mains liées dans le dos, balle dans le front, plaque d’identification au poignet droit. Un matricule y figure : KLM-39457.
M comme Mauthausen…

Dommage que la quatrième de couverture dévoile une grande partie des ressorts de l’intrigue !

Philippe Orbec parviendra-t-il à rendre justice à ces disparus dont l’institution ne s’est guère souciée ? Cette enquête lui permettra-t-elle de comprendre ce qui le hante : qui a exécuté son père dans le maquis des Essarts ? Des résistants ? Des collaborateurs ? Les Allemands ? Et que sont donc ces maisons parachutées dont le nom paraît intimement lié à cette affaire ?

La documentation est minutieuse, rigoureuse. Didier Daeninckx fait ressurgir des pans mal connus de l’Histoire. Son sens du détail laisse pantois — pour employer un terme un peu désuet, à l’image de ceux qui teintent ce récit de nuances sépia.

Aucune sophistication dans le style : l’écriture est simple, directe, réaliste. Le rythme pourra paraître parfois un peu lent, mais Philippe Orbec a fort à faire, et cette progression méthodique sert parfaitement l’atmosphère du roman.
Avec Les Maisons parachutées, Didier Daeninckx revient à ce qui fait sa force : le croisement du roman policier, de la recherche historique et du devoir de mémoire.

Et, comme toujours chez lui, et comme en embuscade, derrière la reconstitution d’une époque et la révélation de vérités enfouies se dessinent les permanences du pouvoir, les manipulations, les arrangements occultes et les règlements de comptes. Autant de mécanismes qui continuent de traverser notre présent.

Soaz.

DES ANIMAUX DIFFICILES de Rosa Montero / Métailié Noir.

Animales dificiles

Traduction : Myriam Chirousse

« Neuf ans, un mois et douze jours.
Je consigne : je m’appelle Bruna Husky et je suis techno-humaine. »

Ceux qui ont lu Des larmes sous la pluie, Le Poids du cœur et Le Temps de la haine connaissent déjà Bruna Husky. C’est une « rep », une réplicante. Ancienne rep de combat, elle a été transformée en rep de calcul. Elle sait désormais des choses dont elle ignorait même l’existence. Ces techno-humains avaient été créés à l’origine pour servir de main-d’œuvre esclave.

« Je suis un clone humain, j’ai été créée par gestation de quatorze mois dans une cuve de verre et d’acier. »

Et en ce 22 janvier 2111, à Madrid, il lui reste exactement neuf ans, un mois et douze jours à vivre.

L’histoire débute par un attentat contre Eternal, une entreprise spécialisée dans le stockage de flops : des centaines de cerveaux, flottent dans leur cuve comme des jaune d’œuf dans leur blanc, connectés à des ordinateurs quantiques. Une forme d’immortalité conduisant à des organismes super puissants réservée aux plus riches.

Face à cela, une résistance s’organise : le mouvement TOUS OU AUCUN, les « toussistes ».

L’auteur de l’attentat, Tin Octobre, appartient à cette jeunesse déguenillée, perdue, désespérée, dont des centaines de membres disparaissent mystérieusement. Sont-ils morts ? Ont-ils été enrôlés par des cyborgs diffusant une idéologie de violence, une façon de canaliser leur agressivité tout en leur offrant enfin une place dans le monde ?

L’inspecteur Paul Lizard, humain gigantesque, « granitique », à la fois taciturne et tendre, mène alors une enquête extraordinaire avec Bruna Husky et ses amis : le journaliste Mircéa, Yiannis l’archiviste humaniste, Bartolo le boubi goulu…

Rosa Montero nous plonge dans un monde fulgurant.
2111… si loin, si proche.
La mort. L’humanité. L’eau. L’air. La planète. Les autres planètes. La démocratie. Les autres, tout simplement. Le développement de l’IA. La fusion de l’humain et de la machine… ???

L’écriture de Rosa Montero est vive, nerveuse, sensorielle. Elle mêle l’efficacité du roman noir à une science-fiction profondément humaniste. Son style est à la fois tendu et poétique, porté par des dialogues rapides, des images fortes et une grande intensité émotionnelle. Sous le suspense et l’anticipation affleure constamment une réflexion existentielle sur la fragilité humaine, la mémoire, la peur de mourir et notre rapport au progrès technologique.

Une science-fiction brillante, politique et profondément incarnée.

Soaz.

Egalement de Rosa Monero chez Nyctalopes: La chair.

QUE DIEU LES GARDE de Peter Grainger / Flammarion.

But for the Grace

Traduction: Traduction : Nicolas Paul

« Le cheminement était ardu, subtil, délicat et sinueux mais comment diable former un jeune enquêteur autrement ? »

Que Dieu les garde est le deuxième roman de Peter Grainger traduit en français.

Robert Partridge — le véritable nom de l’auteur — y remet en scène l’inspecteur DC Smith et son stagiaire zélé Chris Waters, dans la petite ville anglaise de Kings Lake, que l’on retrouve cette fois sous un triste voile de neige fondue.

Une étrange affaire, que l’on pourrait presque qualifier de crime sans criminel, éclate dans une maison de retraite huppée après la mort d’une vieille dame. Un mois plus tard, les analyses scientifiques révèlent qu’elle est décédée d’une overdose d’héroïne.

Autant dire une piste complètement refroidie…

La présence, dans cette institution, de la mère d’un très haut responsable de la hiérarchie policière de Smith risque-t-elle de compliquer l’enquête ? Et quel rôle jouent les trois amis de la résidente disparue ? Ils étaient cinq au départ… et voilà qu’une deuxième pensionnaire meurt soudainement à son tour.

On retrouve intactes « l’autodiscipline, l’autonomie et l’autorité morale » de Smith, ce personnage auquel on s’était attaché dans Une mort accidentelle. Toujours aussi intuitif, ingénieux et implacable dans sa manière de progresser, il travaille dans les interstices des non-dits, des silences et des expressions fugitives.

Le lieu même de l’intrigue entraîne naturellement des réflexions sur ces vestiges de vie abritées dans les maisons de retraite : des existences souvent brillantes, désormais réduites à un horizon qui se rétrécit chaque jour un peu plus. Sans jamais alourdir le récit, Peter Grainger aborde aussi, avec beaucoup de délicatesse, les questions de l’euthanasie et du suicide assisté.

Qualifier l’écriture de Peter Grainger est finalement assez simple : il suffit de reprendre les commentaires que DC Smith lui-même emploie à propos d’un livre qu’on lui a adressé:

« Le style était clair, concis et précis, mais gardait l’humanité qui faisait défaut à tant d’autres récits sensationnels. »

Une définition qui correspond parfaitement à ce roman : une écriture respectueuse, factuelle et intègre.

Un livre très agréable — presque réjouissant et rafraîchissant malgré les thèmes abordés — dans lequel on boit aussi des quantités impressionnantes de thé !

Soaz.

UNE MORT ACCIDENTELLE de Peter Grainger / Flammarion.

An Accidental Death

Traduction : Nicolas Paul.

« Cependant, durant sa lecture du dossier, il avait remarqué un détail étrange dans le rapport d’autopsie, à partir duquel tout s’était enclenché. »

À son retour d’une mise à l’écart — sanction, rétrogradation ? — l’inspecteur DC Smith hérite d’un dossier déjà traité par la Criminelle. Le passé du policier ne sera jamais vraiment exhumé, sinon par petites touches, « d’une brosse très fine, vu la fragilité de l’œuvre du temps ». Juste assez pour comprendre que Smith est un enquêteur extrêmement expérimenté, sous ses dehors anticonformistes et volontiers drôles. « Depuis plus de trente ans qu’il exerce son métier avec autant de sagacité que d’obstination, Smith n’est pas homme à renoncer, même et surtout quand sa hiérarchie devient pesante. »

L’action se situe dans le Norfolk, comté rural ouvert sur la mer du Nord. Ce décor confère à ce roman noir un calme légèrement brumeux, une atmosphère grise et feutrée qui baigne tout le récit.

Et c’est un roman noir, assez classique dans sa forme : un jeune homme de dix-sept ans, athlétique, retrouvé noyé — accident ou meurtre ? —, des barbouzes bosniaques, des policiers déloyaux… Et malgré cela, la lecture demeure étonnamment paisible et plaisante.

L’enquête semble couler de source, alors qu’elle est menée avec une grande finesse et une rigueur constante et de grandes qualités d’observation.
Est-ce l’effet du jeune Chris Waters — qui aurait sans doute détesté cette expression —, novice « plein de fraîcheur et d’inexpérience », collant aux basques de l’inspecteur Smith ? Grâce à lui, et à l’estime que lui apporte immédiatement DC Smith, le lecteur demeure dans une forme de légèreté confiante généralement absente de ce genre de littérature.

L’écriture est sobre, élégante, efficace.

Peter Grainger, auteur britannique de la série DC Smith, compte déjà onze volumes publiés en anglais et a trouvé ses lecteurs, ceux qui apprécient le style d’enquêtes patientes, humaines et fines aux thrillers ultra-violents. (Même si l’un n’empêche évidemment pas l’autre !)

Flammarion vient d’ailleurs de publier une autre enquête de l’inspecteur Smith : Que Dieu les garde… Voilà qui donne très envie d’y jeter un œil.

Soaz

LE MYSTERE DU DERNIER STRADIVARIUS d’Alejandro G.Roemmers / Métailié.

El misterio del ultimo Stradivarius

Traduction: Albert Bensoussan

Ce roman mêle une enquête criminelle contemporaine inspirée d’un fait réel — l’assassinat sauvage, en octobre 2021 à Areguá (Paraguay), d’un antiquaire allemand et de sa fille de quatorze ans — à une vaste fresque historique remontant jusqu’en 1737, autour du dernier violon fabriqué par Antonio Stradivari, le célèbre luthier de Crémone, alors âgé de quatre-vingt-treize ans.

L’enquête est confiée au commissaire Alejandro Tobosa, homme terne à l’existence insignifiante, « qui avait tout du bureaucrate aux mains propres, la raie des cheveux bien droite ». Il doit composer avec son subalterne, Gutiérrez, rustre et déloyal.

Le récit repose sur une double temporalité : d’un côté, les investigations policières, menées jour après jour par un Tobosa souvent dépassé par les événements ; de l’autre, l’histoire du violon, qui débute lorsque Stradivari appose sa signature sur son ultime instrument. « Le luthier se piqua le doigt avec un poinçon et, outre sa signature sur la table de fond, il laissa tomber des gouttes de sang qui recouvrirent une partie de son nom. »

« Sautant d’un propriétaire à un autre comme monnaie d’échange », le violon traverse les siècles et les tragédies humaines. Et c’est là que réside l’habileté de la construction romanesque : les deux récits finissent peu à peu par se rejoindre, donnant au roman sa véritable ampleur.

Avec ce violon comme témoin silencieux de l’Histoire, le lecteur traverse l’épidémie de choléra qui ravage Naples, l’invasion de Venise, l’assassinat de Sarajevo ou encore les camps de concentration…

La narration demeure toutefois inégale. À des passages remarquablement documentés succèdent des chapitres plus proches du vaudeville. De nombreux clichés ponctuent une écriture parfois trop simple, voire naïve.

Né à Buenos Aires en 1958, Alejandro G. Roemmers semble avoir abandonné le ton moralisateur, arrogant et hyperreligieux qui imprégnait son précédent roman, Le Retour du Jeune Prince, pourtant souvent présenté comme un conte philosophique. Mais cette tendance n’a pas totalement disparu, comme le montre sa volonté affichée de « rétablir l’équilibre moral de l’univers » et de souligner « le pouvoir de l’art, et de la musique en particulier, de soigner les blessures de l’âme et d’élever l’être humain et son destin au-dessus des passions propres aux bêtes. » ( ? )

Un thriller historique ambitieux, susceptible de séduire les amateurs de grandes fresques sombres et de romans érudits, mais qui pourra aussi laisser certains lecteurs sur leur réserve.

Soaz.

LA ROSA PERDIDA de Christophe Laquieze/ J.-C. Lattes.

« San Jacinto n’était qu’un assemblage de maisons basses aux toits inclinés, entourées de cèdres et de samaumas, qui la tenaient à distance des villes bruyantes, des journaux du matin, des bureaux aux ventilateurs grinçants et de ceux qui pensent que le temps se mesure en chiffres ».

San Jacinto del Río, village andin absent de toutes les cartes, vit sous le joug d’une dictature militaire. Un lieu isolé, figé, qui « n’est plus qu’un cimetière à ciel ouvert ».

« Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée. »

La mort est annoncée dès les premières pages. Et l’on pense immédiatement à Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, tant l’écriture de Christophe Laquieze semble, elle aussi, comme « imbibées d’une densité imprévue », ses mots n’étant « plus des mots, mais des courants vivants ».


La mère, dénoncée par son propre fils, est Sofia Ordoñez. Elle dirigeait la Rosa Perdida, « le bordel le plus célèbre du pays ». Mais ce n’était pas un simple bordel. Il permettait à Sofia d’offrir « un cocon pour les femmes perdues » et de manipuler les hommes, d’extorquer des renseignements aux militaires, tout en cachant les opposants à la dictature et leurs outils de sabotage… Un lieu de résistance et de courage donc.

« Ce n’était pas spectaculaire, c’était patient. Ça avançait par effritement. Et dans ce bordel, les soldats pleins de rage, de whisky bon marché et de solitude se livraient d’eux-mêmes, les pantalons baissés, croyant dominer ce qu’ils nourrissaient. ».

Le roman baigne dans une atmosphère à la fois sensorielle et trouble : des quetzals dans les manguiers, des touches de surnaturel, mais aussi un « calme infect, nauséeux, gluant » qui stagne dans les rues du village.

Mais au-delà de cette dimension presque magique, quelque chose de plus inquiétant affleure. À San Jacinto, où les habitants ont « assisté à l’exécution publique et détourné le regard », la violence du régime est devenue ordinaire. Acceptée. Intériorisée.

Et les habitants ont fini « par penser que l’attente elle-même pouvait suffire à changer le cours des choses. »


« C’est comme ça. » se répétait-on, « un doigt coupé pour te faire parler, c’est comme ça. Un enfant enlevé pour rejoindre les rangs, c’est comme ça. Une femme violée et enfermée dans un cachot pour conduite inadéquate, c’est comme ça. Ne rien dire, ne pas se plaindre, car après tout, il n’y avait rien à faire, c’était comme ça. »

Et c’est peut-être là que réside (pour moi) la véritable force du roman : l’auteur qui connaît si bien ces pays des Andes, dont aucun n’a échappé à une dictature, montre que les mécanismes de soumission ne viennent pas seulement de l’extérieur. Ils s’installent lentement, insidieusement, lorsque la peur devient habitude et que l’endoctrinement s’infiltre dans les gestes les plus quotidiens.

La Rosa Perdida est un roman dense, habité, profondément troublant.

Soaz.

DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA RIVIÈRE de Morgan Talty/ Terres d’Amérique / Albin Michel.

Fire Exit

Traduction : Stéphane Roques

« Face, on revient. Pile, non. »
C’est tombé sur pile. »

Selon la décision de Mary, Elisabeth, sa fille, ne reverra plus Charles… Elle n’a que trois ans et vient de rencontrer son père — sans le savoir — pour la première fois… et peut-être la dernière.

Charles est blanc. Exclu de la réserve indienne des Penobscots à 18 ans, il a construit, avec son beau-père Fredrick, une maison — pure coïncidence — juste en face de celle de Mary, De l’autre côté de la rivière. Il va ainsi voir sa fille grandir à distance.

À 50 ans, il décide qu’Elisabeth, désormais âgée de 25 ans, doit connaître ses origines, l’histoire de sa famille. Il veut lui offrir « la part d’elle-même dont elle ignore l’existence ».

Mais quelle histoire ? Tous les grands moments qui ont déterminé le cours de sa vie sont bâtis sur des mensonges dont il souffre encore aujourd’hui : la rupture d’une amitié d’enfance, les circonstances de la mort de Fredrick, cette décision prise par Mary « de mentir et de prétendre que la petite était l’enfant d’un autre homme, un autochtone inscrit » afin de lui faire bénéficier des droits auxquels elle pouvait prétendre.

Un jour pourtant, Charles n’aperçoit plus Elisabeth de l’autre côté de la rivière. L’inquiétude grandit, et avec elle sa détermination à faire tomber les secrets.
Sa mère, Louise, dont la mémoire vacille, ne l’aide pas à reconstituer « la poignée de vestiges » qui compose sa vie. Elle l’ignore parfois, le renie, le confond avec Fredrick ou le prend pour un infirmier. Elle le culpabilise, au point d’ébranler son équilibre :
« Ce que je ressentais n’était pas si différent du tremblement de l’asphalte qu’éprouve une fourmi quand elle traverse l’autoroute. »

Au début du roman, la nonchalance du narrateur et l’impression d’un temps suspendu peuvent laisser croire à une histoire simple, peut-être un peu mélancolique. Mais il faut juste patienter un peu !

Charles ne se pose jamais en victime. Les exclusions qu’il a subies n’ont engendré ni jalousie, ni haine, ni révolte. Pas d’apitoiement, mais de l’humour, de la sincérité et de la tendresse. Seule compte pour lui la quête de « la vérité, la vérité absolue ». Et cette recherche nous entraîne peu à peu dans la complexité des familles brisées et la profondeur d’êtres fragilisés par l’alcool, la maladie et le remords.

Morgan Talty, auteur amérindien, signe ici son premier roman. Son recueil de nouvelles Night of the Living Rez, paru en 2022, (Il sera prochainement traduit en français nous informe Albin Michel) a été largement remarqué. Il y explore déjà l’identité, la mémoire et les réalités sociales des communautés autochtones.

Un roman sensible et émouvant, bien loin des clichés sur les communautés indiennes et que l’on referme avec regret.

Soaz.

LE DESTIN CONNU DES BÊTES DE COMBAT de Laura Kind / Editions DO.

« Le 8 mars 1910, à Copenhague, pendant que la deuxième conférence internationale des femmes socialistes votait dans l’enthousiasme l’instauration de la Journée internationale des femmes, à 1770 kilomètres au sud, en Camargue, Torina mit son enfant au monde seule. »

L’enfant, un taurillon, s’appelle Torino.

Dès le lendemain, après la quatrième tétée, son oreille fendue le fait « mufler de douleur » : la chair entaillée porte sa boucle de repère. Le compte à rebours a commencé.

Torino va vivre « ses premiers mois dans un pacage éloigné, en compagnie de sa mère et de cousines plus âgées que lui. » A un mois et demi, il atteint le poids de 120 kilos. A huit mois il est sevré puis marqué au fer : sur son flanc gauche, « il porte une tache noire, si noire qu’elle fait comme un trou dans l’âme de ses muscles. »

Avec le temps, il reconnaît certains vachers, notamment Pedro et José, deux frères à l’enfance difficile et violente, embauchés sur la manade Baudricourt. Ils sont accompagnés de Paquirri, responsable des taurillons. Ils le nourrissent, le câlinent, le cherchent avec inquiétude lorsqu’il s’égare, utilisant de longues piques inoffensives… Ils l’éduquent…

Torino tuera Paquirri et blessera gravement Pablo. Mais, ces accidents ayant été provoqués, on continuera pourtant à le « préparer ».

Au bout de 4 ans « Torino fut déclaré par les hommes prêt au combat, ce qui ne signifiait pas qu’il l’était vraiment. »
La date de Pâques 1914 est fixée. Il pèse alors 480 kilos.

José, qui a beaucoup travaillé pour devenir torero, doit toréer ce jour-là… On lui a assuré qu’il n’affronterait pas Torino.

Inutile de raconter la corrida : Laura Kind le fait magistralement.

Cette œuvre singulière n’est pas le simple récit d’un combat. Elle montre comment on fabrique des combattants — humains comme animaux — et comment tous sont conduits vers un destin déjà écrit. Mais surtout, elle évite tout anthropocentrisme : l’animal n’est jamais réduit à un symbole ou à un simple miroir de l’homme. Son existence, sa perception, sa souffrance sont traitées à égalité avec celles des humains.

Le roman devient ainsi une métaphore puissante de la violence et des mécanismes sociaux qui mènent au conflit. Laura Kind explique qu’elle a voulu « raconter la naissance de la différence, l’évolution de cette différence et enfin l’opposition destructive de cette différence ».

Le texte est dense, sombre, et pourra bouleverser les âmes sensibles.

La poésie y est noire, rouge et brûlante, d’une grande puissance. L’écriture, très travaillée, se fait presque chirurgicale.

Les éditions Do publient le premier roman de Laura Kind. Ce texte exigeant s’inscrit pleinement dans leur volonté éditoriale, « de rendre le monde, et tout le monde, plus grand que ce que nous en connaissions. »

Soaz.

LA PLUPART DES HOMMES de Simon François / Editions du Masque

Et si le personnage principal de La Plupart des hommes n’était pas un homme, mais la Loire ? Non pas celle, douce et paisible, vantée par les guides touristiques, mais une Loire lourde de brouillard, qui sent la vase, qui inonde les jardins et fait suinter le salpêtre sur les pierres des maisons. Des maisons où même le « linoléum est vert d’eau » ! Une Loire sur laquelle il pleut ou il bruine sans relâche et dans laquelle se déverse un « genre de boue rose » en provenance de la fonderie…

La fonderie, justement, celle du père Bertrand Morin, principal employeur « de cette petite cité morne près du fleuve, où tout est gris, insignifiant, médiocre » et dans laquelle va se jouer « une comédie familiale comme une autre. »
Enfin…pas tout à fait.

Juliette Morin, la fille, a été violemment agressée et retrouvée dans le camion de Kad, ami d’enfance de Gabriel. Gabriel Morin, le fils, rêve de devenir acteur, mais se voit contraint de remplacer sa sœur à la tête de l’usine pour le plus grand plaisir du patriarche tyrannique… A moins qu’il ne découvre la réalité : des travailleurs sans papiers exploités dans des conditions indignes, et une direction indifférente aux cancers suspects qui touchent les enfants de la région…

Kad, lui, se rêvait en père de famille. Il se retrouve pourtant être un « rouage vaguement défectueux » d’un trafic de pièces mécaniques destinées à une casse tenue par des voyous …et contraint de mentir lors de l’enquête…
Karine, jeune gendarme déterminée, va se heurter à tous ces « mondes parallèles qui se télescopent », au silence d’une population dépendante de la fonderie, aux loyautés contraintes, et au racisme …

Les thèmes abordés font écho à ceux de La proie et la meute : écologie, violences familiales, cynisme patronal…

L’écriture est fluide — comme il se doit dans un roman où tout ruisselle — et reste humble : l’auteur ne se pose jamais en donneur de leçon, ne juge pas. L’intrigue, solidement construite, nous réserve de véritables surprises.

On pourrait dire de Simon François qu’il agit comme « une éponge à émotions ». Il capte l’atmosphère de ces lieux où les gens sont enracinés et la restitue dans ses personnages. Le roman nous laisse une sensation diffuse et persistante : celle d’un monde où chacun tente de tenir debout, malgré ce qui l’enfonce.

« Il y a des hommes de valeur partout, à toutes les époques. La plupart le sont, certains ne sont que malchanceux, car la plupart des hommes valent un peu mieux que les circonstances dans lesquelles ils se trouvent ne leur donnent l’occasion d’être. » William Faulkner.

Soaz.

LA GUERISSEUSE DE CATANE de Simona Lo Iacono/ Métailié.

Virdimura

Traduction: Serge Quadruppani

« Mon père Urìa me souleva dans ses bras, me fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave. Et il dit : Te voilà enfin. Forte comme les murs qui ceignent Catane. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur. Sois bénie, fille bien-aimée. Tu t’appelleras Virdimura, Vertdemur. »

1302. En Trinacrie. La Sicile d’alors.

Ce n’est pas un roman noir au sens habituel du terme. Pourtant le noir est partout : celui de l’époque marquée par la discrimination (envers les juifs, les femmes, les pauvres), le rejet du progrès, l’intolérance, et le fanatisme religieux…Le noir aussi du rat noir porteur de la peste… noire et celui de la lave de l’Etna qui domine encore aujourd’hui Catane.

Uria apprend à la jeune Virdimura à manier le forceps, à extraire les nouveau-nés du ventre de leur mère, à apprendre des morts, par la dissection, les secrets de la chair, à reconnaître les herbes et concocter des remèdes…

Mais il sera répudié pour son savoir, et la laissera seule.

Virdimura poursuit alors son œuvre : elle observe, analyse, expérimente… Elle consacre sa vie — et la risque chaque jour — à écouter et soigner les pauvres, les marginaux, les femmes victimes de violence. Toujours dans la clandestinité, puisqu’une femme ne peut exercer la médecine:

« J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. »

Inspiré d’une figure historique authentique — Virdimura, considérée comme l’une des premières femmes médecins officiellement reconnues en Sicile au XIVᵉ siècle — le livre prend la forme d’un plaidoyer. En 1376, elle tente d’obtenir le droit d’exercer son métier, tout en gardant en mémoire les paroles de son père:

« Et même si on te traduit devant la justice, manifeste ton respect aux juges mais ne pactise pas. A chaque interrogation, réponds toujours de cette manière : Vous ne l’entendez pas, le cri des derniers qui monte de la terre ?»

C’est un roman court, bien construit, documenté et sensible. Pour son premier roman traduit en français, Simona Lo Iacono s’exprime avec humilité, poésie et pudeur pour évoquer l’intime.

Un livre qui redonne du courage à ceux qui pensent parfois que 700 ans n’ont pas suffi à vaincre l’obscurité des hommes…

Soaz.

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