Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 3 of 5)

ICI TOMBENT LES FILLES de Stephene Gillieux/ Editions Phébus.

«La Butte est certes plus proche que la ville. Techniquement, elle fait même partie du village. Pourtant, elle est une terre de pure étrangeté dont le grain irradie jusque sous la peau des fillettes qui leur offre un miroir hostile.»

Les frères Grimm seraient déçus de ne pas avoir écrit ce conte ! Sombre et violent, il est traversé de malédictions, de rites de passage cruels et de merveilleux. La nature y est puissante, belle et hostile. La fin de l’histoire laisse apparaître une morale…

  Les frères Grimm étaient aussi des linguistes et le style de Stephene Gilleux les aurait sans doute comblés… Ici tombent les filles est son le premier livre. Elle y déploie une connaissance fine de la psychologie des enfants et de leur famille. Sa plume est incisive et poétique

Les Editions Phébus — « Maison d’histoires et d’étonnements » — présentent sobrement l’ ouvrage :

«… Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles y mènent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le Père envisage un avenir »

La Butte est un  « Paysage de glace, de neige et d’eau », nimbé d’une « lumière étouffée par des nuages de cendres ». Régulièrement dévastée par des tornades et des séismes apocalyptiques, elle incarne « un monde où les hommes croient encore que la nature les punit d’avoir profité d’elle ».

Pilha, l’aînée, dès l’apparition « de la maladie du sang », sera la première en âge de « suivre le protocole » et à subir « l’entraînement » décrété par le père.

La tension ne cesse de s’intensifier jusqu’à la dernière page du livre, faisant osciller le lecteur entre l’espoir de voir ces enfants échapper au pouvoir effroyable du père, et la déception de les voir retomber dans ses griffes. Impossible d’interrompre ce rythme ensorcelant …

Comment vont-ils s’organiser pour résister au désastre causé par la violence et la folie du père, et par celles, d’une autre nature, de la mère 

Violence des superstitions, violence faite aux femmes, maltraitance, mensonges, souffrance de la forêt elle aussi décimée … Mais « la collusion avec les plantes en compagnie desquelles Dag se sent vivante», le sourire de cette renarde qui « troue sa solitude » et lui fait signe, l’institutrice bienveillante et courageuse …agissent comme ces baumes d’Arnica que fabrique Dag : ils soulagent, apaisent et redonnent espoir.

Soaz.

NOS FEMMES SOUS LA MER de Julia Armfield / Editions La Croisée.

Our Wives Under the Sea

Traduction : Laetitia Devaux, Laure Jouanneau-Lopez

La maison d’édition La Croisée définit sa ligne éditoriale ainsi:
« C’est la fenêtre qui aimante le regard, l’appel du dehors, les lignes de mire… C’est l’endroit vers lequel on tend – l’autre, l’ailleurs – et le point de rencontre
(Émilie Lassus, Éditions La Croisée)

Le roman Nos femmes sous la mer s’inscrit parfaitement dans cette vision. Il raconte l’histoire d’ « une personne qui a laissé son regard sombrer si profondément qu’elle ne parvient pas à le récupérer » : Leah. Et de celle de Miri, qui assiste, impuissante, à la mue — métamorphose ?décomposition ? — de la femme qu’elle aime.

Le récit alterne entre ces deux voix, sous forme de courts fragments.

Leah, biologiste, participe à une mission de recherche sous-marine à plus de six mille mètres de profondeur. Elle s’embarque pour trois semaines avec deux collègues à bord d’un submersible. Dès le début du roman, le sous-marin s’enfonce dans les abysses et tombe en panne. Une panne étrange : tout s’arrête, sauf les productions d’air et d’eau douce. Leah raconte lentement, paisiblement, les réactions singulières des trois naufragés.

« À part le fait qu’on était incapables de se déplacer dans une direction ou une autre, et incapables de communiquer avec la surface, ce voyage inaugural se déroulait en vérité sans accroc. »

Miri, la compagne de Leah, attendra six mois avant de la retrouver. Mais est-ce encore SA Leah ? Dans cette ville gorgée d’eau, où tout semble suinter, où même « le bruit saigne du plafond », Leah commence à présenter des altérations troublantes sur sa peau:
« Celle-ci est argentée, voire nacrée comme une huître, dans les plis du coude et au creux de la nuque. »
Elle ne se nourrit bientôt plus que d’eau salée et refuse de quitter la baignoire…

Avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, Julia Armfield aborde dans ce premier roman les thèmes du deuil, de la désagrégation des corps mais aussi la puissance de l’amour face à la transformation irréversible de l’être aimé.

Nos femmes sous la mer est un roman profondément mystérieux. Le lecteur rationnel n’y trouvera pas les réponses qu’il espère et pourra ressentir une certaine frustration. En revanche, s’il accepte de se laisser porter par le rythme lent et fluide du texte, par les sensations et l’émotion, il restera libre d’accueillir les ambiguïtés du récit.

Un roman troublant, d’une cruauté presque douce qui dilue les frontières entre l’inconnu et nos certitudes.

Soaz.

LE PETIT de Fernando Aramburu/ Actes Sud.

El Niño

Traduction: Pierre Mestre

«On dirait qu’en attendant une étrange tension se déploie dans l’air. On dirait qu’une substance invisible et volatile est en train de déposer un léger vernis de mauvais augure sur les objets, les dalles du trottoir, l’asphalte de la chaussée. »

Quel risque immense Fernando Aramburu a pris en nous confrontant à cet effroyable drame ! Une explosion dans une école maternelle d’Ortuella, près de Bilbao, au Pays basque espagnol – un fait réel – tue cinquante enfants entre cinq et six ans, et trois adultes.

On repose le livre et l’on dit non. NON, ce n’est pas supportable.

Nuco, Le Petit avait six ans.

Et pourtant, presque malgré nous, nous y revenons … Parce qu’il y a Nicasio, l’adorable grand père du petit Nuco, celui qui « préfère les oiseaux aux hommes», « le fada », comme va très vite l’appeler le village. Mais est-il vraiment devenu fou ? Joue-t-il à un jeu pour assurer sa survie? Le déni est-il, pour lui, la seule parade à une douleur qu’il est incapable de comprendre?

Ce qui nous ramène aussi au livre, ce sont ces passages dans lesquels « le roman prétend se commenter lui-même ». Le texte, comme un personnage qui s’invite, s’exprime librement, adressant des critiques à son auteur, souvent avec humour. Ces passages en italique, loin de gêner la fluidité de la narration, nous permettent de prendre de la distance avec nos émotions, et introduisent « de larges plages de réflexion paisible au sein d’une histoire qui se veut fréquemment intense. »

L’auteur fait entendre la voix de Mariaje, la mère du Petit, tout au long du roman. Elle raconte cette journée du 23 octobre 1980 et ce qu’était sa vie avant puis après la perte du Petit. Et elle raconte aussi son père, Nicasio.
«Autrement dit, elle oscille entre l’oubli et la mémoire et, dans le fond, elle se réjouit de ne pas pouvoir contrôler directement ses souvenirs.» Avec une grande pudeur, elle livre sa douleur, mais aussi ses trahisons, son désir de se reconstruire.

La force de Fernando Aramburu tient à cette sobriété digne avec laquelle il évoque une tragédie effroyable, d’en avoir eu le courage et le talent poétique pour traduire l’indicible. Sa sensibilité nous avait déjà profondément touchés dans Patria.

Laissons enfin au texte la satisfaction d’avoir le dernier mot : Espérant que l’auteur ne fasse pas de lui « une succession de paragraphes larmoyants ou un plaidoyer en faveur des nobles sentiments. » il nourrit « l’espoir (je suppose immodeste) d’être un jour jugé positivement.»

Soaz

UN HOMME RAISONNABLE de Hélène Couturier / Rivages.

« Il y avait une chose qui échappait encore plus que les autres à la capitaine Blandine Blanco, pourquoi un homme était plus attristé que sa femme, de la mort de l’amant de sa femme ? »

Serions-nous dans un vaudeville? Orso Orsini découvre que sa femme le trompe. Il s’empresse d’annoncer à la femme de l’amant que son mari couche avec sa femme…Elle le gifle. Il se met à suivre l’amant …
Ernesto Diaz, l’amant magnifique, fin, cultivé, marchand d’art et cubain… est assassiné. Pourquoi ?
Orsini est bien sûr le suspect numéro un.

Mais, fort heureusement, le livre va progressivement abandonner la légèreté du début et gagner en intensité et en profondeur.
On va en effet comprendre que la fascination éprouvée par Orso Orsini pour Ernesto, son obsession à le suivre est une sorte de compensation destinée à combler un sentiment de vide, laissé par le départ de son fils en Somalie.

« mon antidépresseur s’appelle Ernesto Diaz, lui et moi passons des heures à marcher dans Paris… »
«Et on me l’assassine !

La femme d’Orso est une copiste talentueuse spécialiste des peintres cubains. Peut-elle se retrouver « au centre d’un trafic d’œuvres d’art » ?…Peut-elle franchir la ligne parfois assez floue qui sépare le métier de copiste de celui de faussaire ?

Orso Orsini , en homme raisonnable, avec sa logique et son sens de l’observation, mais aussi son irrationalité, va s’attacher à aider la commissaire Blandine Blanco dans son enquête…

La Corse est très présente tout au long du roman. La Corse est l’enfance d’Orsini. Il l’a quittée depuis quarante ans mais se sent toujours déraciné. Son ascendance autonomiste et violente, peut-elle faire de lui « naturellement » un suspect potentiel ?

« Sur l’île, des tas d’enfants, corses ou pas, vivaient normalement, mais pas Orso, pas Stella, pas Antoine, la capitaine l’avait capté. Les détonations et les coups à la porte avaient traversé leurs nuits, toujours peur que les gendarmes débarquent, ou qu’un clan rival surgisse.  »

Une autre île, Cuba, est au cœur de l’enquête : Ernesto Diaz avait pour mission « d’assurer la protection des œuvres en danger, les éloigner des réseaux mafieux qui les exportent en secret vers des collections privées »
L’hémorragie des peintures cubaines, témoins de la sensibilité et de l’histoire du pays, qui finissent reléguées dans des coffres étrangers à des fins spéculatives, m’a particulièrement captivée.

Les recherches sur les peintres cubains sont bien travaillées et l’analyse de la personnalité d’Orso Orsini est fine et sensible. Les rebondissements de la fin du roman sont assez spectaculaires. On passe donc un bon moment avec toutefois la vague impression que l’auteure est « partagée entre la volonté que l’enquête progresse et la peur qu’elle progresse. »

D’autres livres parus chez Rivages Fils de femme (1996), Sarah, (1997) et De femme en femme (2023).

Soaz

LES BELLES PROMESSES de Pierre Lemaitre / Calmann Levy.

«Comment avait-il pu supporter cette femme pendant tant d’années ? C’est elle qu’il aurait dû tuer. Dès le début !»

Les Belles Promesses est le dernier livre de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre ( Le premier, Le Grand Monde en 2022 puis Le Silence et la Colère en 2023 et Un avenir radieux en 2025.)

Des promesses, Pierre Lemaitre nous en avait fait dans l’épilogue d’Un avenir radieux :« Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort. »

Jean, dit Bouboule, est le frère aîné chez les Pelletier. « Bouboule, c’est une éponge… » disait de lui son père et, pour sa mère, il est resté le « petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions ». Nous savons qu’il a déjà tué au moins trois jeunes femmes : c’est ce que pressent François, le frère cadet, balançant entre « la honte et la suspicion », ne parvenant pas à se défaire de ce doute affreux qui le ronge.

Pour se prouver d’abord à lui-même qu’il se trompe, François, ancien journaliste, va donc mener une enquête minutieuse…Et s’il découvre que son frère est coupable, sera-t-il capable de l’envoyer à l’échafaud ? De détruire ainsi toute la famille ?

Bien sûr, la vie des Pelletier continue pendant le long travail d’investigation de François. C’est le temps des travaux titanesques (on est dans les années 1960) qui, au nom du progrès, exproprient les gens humbles que ce soit pour la construction du périphérique parisien ou pour mener à bien le remembrement dans les campagnes…Jean trouvera même le moyen de devenir un héros !

A partir du moment où l’auteur nous avait lui-même promis que « rien ne resterait impuni », je me suis davantage passionnée pour la recherche de la vérité menée par François. Et j’avoue que les découvertes amoureuses du jeune Philippe, ou les péripéties du montage d’une coopérative agricole m’ont paru plus artificielles que ce que l’on a pu lire dans les livres précédents. Pas grave !

Et toujours beaucoup d’humanité, de lucidité et une écriture fluide et efficace dans ce roman.
« Le romancier de polar est un mécanicien pour qui chaque pièce doit être exactement à sa place. » (Pierre Lemaitre.  Dictionnaire amoureux du polar paru chez Plon en 2020).

Voilà, exactement : une belle mécanique, vive, précise, bien rôdée, et un moteur qui ronronne ! (clin d’œil à Joseph, le chat qui « a vieilli de façon raisonnable… »)

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendieTrois jours et une vie, Dictionnaire amoureux du polar, Un avenir radieux .

JE SUIS LA MER de Elin Anna Labba / Rivages.

Far Inte Till Havet

Traduction: Françoise Sule

« Je me suis répandu sur les oiseaux, les arbres, les chaussures d’enfant entre mes pierres. Je me suis répandu sur les bateaux devenus trop petits. Ils m’ont pris. Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne
connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »

Dans la «Vies de Samis – Les déplacements forcés des éleveurs de rennes», publié aux éditions du CNRS en 2022, Elin Anna Labba donnait la parole aux Samis bannis de la toundra et des côtes de Norvège, ces « déplacés », qui selon la « solution »politique étaient déportés, et leur peuple disloqué…
Petite fille de déportés elle-même, Elin Anna Labba raconte ici, une autre forme de déplacement tout aussi tragique: celui de femmes Sami, parquées l’hiver près d’une centrale électrique dans des baraquements insalubres , et qui ne
rêvent, l’hiver durant, que de la transhumance vers l’ouest, au bord d’un lac de barrage, où elles ont construit leur campement d’été.

Lorsque Ravdna arrive sur les lieux, avec sa fille Inga et sa sœur Anne, « le lac avait atteint le meneau de la fenêtre de leur hutte en tourbe, il léchait les écailles de peinture blanche. » Le village a été englouti par la montée des eaux du
lac : le barrage a été rehaussé en leur absence, sans qu’elles n’en sachent rien, et la retenue d’eau a fait disparaître les berges, les chemins, les bouleaux, les plantes médicinales, les villages et les tombes…leur mémoire et leurs croyances.

Elles vont tenter de sauver ce qui peut l’être de ces territoires noyés, puis reconstruire …inlassablement, deux, trois, quatre fois : chaque fois que le barrage s’élève et que l’eau monte inexorablement… Elles vivent de la pêche et ne peuvent pas quitter ce lac qui, devenant une véritable mer, continue à leur parler pourtant, mais les sacrifie lentement au nom de l’électricité qui fait briller les fenêtres de l’autre rive …

Ravdna, Inga et Anne réagiront différemment face à la catastrophe. Mais elles susciteront des émotions d’une égale intensité et feront preuve d’un courage et d’une endurance admirables. La langue est belle, ponctuée, piquetée, de mots et d’expressions en Same du Nord, langue originale (un important
lexique est proposé en fin d’ouvrage). Pas de grandiloquence pour dire la révolte, l’indignation, l’obstination, la désobéissance… Une écriture poétique exprime la résistance d’un peuple méprisé (peuple surnommé « lapon », c’est-
à-dire guenilleux) qui reste digne devant des représentants de l’Etat bornés.

Le rythme est assez lent vers la fin du livre, mais il est peut-être celui d’« Un chant lancinant, joyeux, ou triste, le joik que chacun peut entonner pour se libérer, la substance même d’une langue qui résiste à l’oppression et à l’oubli,
capable de renaître après la mort pour ressusciter le temps aboli. »
(JMG Le Clézio)

« Au bord du lac, une fillette immobile regarde l’eau, et sans doute rêve à une autre vie… Labba a écrit ce livre magnifique pour Iŋgá, pour Ánne, pour Rávdná, pour le lac. Et pour toutes les jeunes filles et les femmes à qui on n’avait rien demandé ». Préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio Octobre 2025.

Soaz

KILLING ME SOFTLY de Jacky Schwartzmann /La Manuf

« En un peu moins de deux minutes, Thomas meurt, étouffé. Prestation moins longue que son dernier solo de guitare, sur scène, tout à l’heure, mais beaucoup plus originale. D’une certaine façon, je viens de rendre service au rock’n’roll. »

C’est l’œuvre d’un tueur à gages au «nom absurde Madjid Müller ». Quand il avait 6 ans ses parents « se sont fait descendre par la police, lors du braquage d’une agence du Crédit Lyonnais qui a mal tourné, à Montargis.» Des chances, donc, pour qu’il tourne mal lui aussi : la preuve, il possède un immeuble entier rue Saint-Honoré à Paris et gagne bien sa vie… en ôtant celle des autres.

Sa nouvelle mission que lui confie son patron : Supprimer un salaud de pédophile.

«  Le client est une de ses victimes. Il paie cher car il demande un, comment dire… supplément. Il veut être présent. »

Quel est le supplément en question ? Surprise…

Le pédophile : Robert Cueno. Un richissime retraité dans un« mouroir de luxe », un EHPAD, en Franche-Comté. À Besançon. 

Le client : Damien Battant.« C’est un universitaire, je ne peux miser sur son aplomb, sur sa jugeote, je dois partir du principe qu’il sera un boulet. »

Sans trop d’acrobaties, nous allons plonger dans presque une dizaine de revirements spectaculaires dans les quelques 180 pages du livre…Une bonne moyenne donc, sauf qu’on rencontre un problème : au fil des pages, nous devenons copains comme cochons avec Robert-l’octogénaire- pédophile. Il est « alerte, pétillant et enthousiaste » solaire, affectueux, courtois …« c‘est marrant de traîner avec lui ». On s’attache !

Dans cette farce, Jacky Schwartzmann, tape, comme d’habitude et pour notre plaisir ,(voir chez Nyctalopes :BASTIONKASSOPENSION COMPLÈTEDEMAIN C’ EST LOIN .) sur beaucoup de monde. Là, ce sont surtout sur les chaînes d’info en continu « dont l’unique fonction est de remplir les cases entre les publicités «  et dont les journalistes  sont des « laquais » qui passent à la moulinette…

Il y a de l’humour, de la tendresse, du cynisme, de l’énergie mais, pour moi, moins de bonnes vannes (et leur part de vérité) que dans des livres précédents.

« Entre l’os à moelle et l’andouillette triple A. Que dire ? » Il suffira en effet d’un rien du tout pour que le lecteur referme le livre en étant hilare, voire un peu attendri ou fasse la gueule !

Soaz.

WHITE CITY de Dominic Nolan / Rivages / Noir.

White City

Traduction: David Fauquemberg

«– Il est où, Papa ?
– Au travail, j’imagine.
– Elle voulait quoi, Maman ?
– Que j’éteigne le soleil. »
Nees haussa les épaules, cette requête n’étant pas la plus impossible que leur mère eût jamais faite.»

Tout est là, dans les premières pages du livre, le début d’une histoire discrète : Un papa jamaïcain soudainement absent, une mère déjà à la dérive, une fillette, Addly, qui va devoir prendre en charge sa petite sœur Nees, et un adorable petit voisin, Chabon, débrouillard et généreux… Des enfants qui vont devoir grandir avec le manque d’argent, de nourriture, le logement insalubre, les escrocs et la peur. Il y a un autre père qui ne rentre pas non plus à la maison, le mari de Claire et le papa de Ray… Nous allons les suivre dans leurs tourments dans cette ville de Londres de 1952 jusqu’aux émeutes raciales de Notting Hill en 1958.

Mais où est le spectaculaire ? le braquage du fourgon postal ? le plus grand vol de l’histoire britannique ? celui qui affole, politiques, flics et médias ? N’est- il pas le sujet principal du livre ? Le déclencheur sans doute, mais on peut ne pas lui accorder la vedette…On connaît d’ailleurs tout de suite les coupables : Teddy Nunn alias « Mother », lieutenant sanguinaire de Billy Hill, chef de la pègre…Mother qui va avoir la cruauté d’exécuter les quatre braqueurs …une vraie boucherie…

Alors on revient à cette ville ravagée par les bombes nazies de la deuxième guerre mondiale, qui tarde à se reconstruire, « ses zones d’anéantissement » que se partagent les enfants pauvres et les rats. Les quartiers délabrés et les bars malfamés, empires du racket et de la drogue, dans lesquels navigue un personnage ambigu et torturé, blessé, trahi, Dave Lander :

«Perché depuis six ans sur le fil du rasoir entre flics et gangsters, Lander ne voyait plus guère de différence entre les deux. Peu lui importait»

Les personnages sont complexes, attachants ou odieux, mais toujours bien travaillés. Mais… (et c’est tellement dommage !) on peut regretter des passages confus avec quelques redites, des erreurs dans le nom des personnages : l’auteur lui-même confond Ray et Chay : Charles Bonamy, alias Chabon ou Chay…mais comment ne pas s’y perdre ?

Ce deuxième roman de Dominic Nolan (en 2024 paraissait Vine Street), est aussi un polar très dense et de belle facture. Il raconte plusieurs histoires tissées au sein d’une société en crise et aux prises avec les premières vagues d’immigration : A la fin du livre, quelques centaines de Blancs, les Teddy Boys , s’en prendront aux gens de couleur, aux cris de « Keep Britain White ».
Se rappeler que le 13 septembre 2025, ils étaient 150 000 manifestants d’extrême droite à défiler dans ces mêmes rues de Londres, réunis sous le slogan « Unite the Kingdom » et sur leurs pancartes on pouvait lire « renvoyez-les chez eux »…

Un sombre et admirable roman, avec, en équilibre précaire, la violence et la chaleur d’une humanité qui veut garder quelques éclats d’espoir.

Soaz

LES YEUX DANS LES ARBRES de Barbara Kingsolver / Albin Michel.

The Poisonwood Bible

Traduction révisée de l’américain de Guillemette Belleteste

«Eguor emulp euqinu’l. Tant de choses tiennent à l’unique plume rouge que j’ai aperçue en sortant des latrines. C’est le matin de bonne heure, ciel rose fanfaron, matinée d’air enfumé. De longues ombres cisaillant la route, d’ici à n’importe où. Le jour de l’indépendance. Le 30 juin.»

C’est Adah qui parle, la petite infirme. Elle aime Emily Dickinson et écrit et lit à l’endroit comme à l’envers…mais reste muette.

Le 30 juin 1960. Dans le Congo belge, Le chef du groupe nationaliste, Patrice Lumumba proclame l’indépendance du Congo. Il pense se libérer de cette « poigne paternelle » du gouvernement belge tout en faisant face à de nombreux groupes ethniques qui s’opposent, militairement parlant, appuyés par les Etats-Unis et l’Union soviétique, les rapaces à l’affût …Le chaos donc.

Chaos dans lequel Nathan Price, pasteur baptiste américain, fanatique, violent, brutal, va plonger sa famille. Il rêve d’évangéliser le petit village de Kilanga, malgré l’ordre d’évacuation des lieux imposé par sa congrégation. Tellement fermé à la langue congolaise, tellement obtus, qu’il ne comprend pas le refus de la population de faire baptiser les enfants dans le fleuve, tellement fou qu’il nie même la présence des crocodiles…

Cette famille, « bête à manger du foin » selon lui, et qu’il maltraite et méprise, c’est sa femme et ses quatre filles qui vont s’exprimer tout au long du livre, livrant leurs peurs, leurs terreurs, leurs enchantements aussi parfois.

-La mère, Orleanna, soumise et terrorisée par un cinglé d’époux évangéliste (en conviendra-t-elle beaucoup plus tard)

-Rachel, l’aînée, 15 ans, princesse au miroir, haïssant le Congo.

– Leah et Adah les deux jumelles, 14 ans, surdouées, sans concession, observatrices affûtées, tantôt cyniques ou (et) drôles.

-Ruth May, 5 ans, qui raconte elle aussi sa perception des choses, et nous fait sentir combien le regard d’un enfant est précieux.

Leur vie va prendre un tour différent au cours de la trentaine d’années qui va suivre « la crise congolaise », chacune  essayant de détricoter les nœuds de rancune, de surmonter sa culpabilité face à la tragédie, et de reconstruire sa propre version de l’histoire.

Barbara Kingsolver qui, rappelons-le, a vécu deux ans au Congo, à l’âge de 7 ans, a publié 9 romans, dont On m’appelle Demon Copperhead (2024) et Les yeux dans les arbres publié en 1999 par les Editions Rivages et en 2025 par Albin Michel.


«J’ai eu, en effet, la chance d’avoir pour parents des gens qui, en tant que personnel de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et par la curiosité. Ils m’y ont fait découvrir un lieu d’émerveillement, d’attention aux autres et m’ont lancée très tôt dans l’exploration du vaste terrain toujours mouvant entre rectitude et justice.» (Prologue)

Que l’écriture est belle ! Quelle puissance d’évocation de cette Afrique flamboyante, généreuse, courageuse et pourtant pillée, tyrannisée, assassinée !

Les larmes aux yeux, souvent. Emotion suscitée par l’histoire intense et tragique de ces enfants et de leur mère, mais aussi, tout simplement, par la beauté des mots :

«le monde entier est une scène de terre ocre damée par les pieds nus »

A lire absolument !

Soaz.

UN AVENIR RADIEUX de Pierre Lemaitre / Calmann Levy

«Il en allait ainsi chez les Pelletier. Émotions, secrets, silences, aveux et déclarations se succédaient, il y aurait eu un roman à écrire sur les pensées des uns et des autres. Une vie de famille.» (Pierre Lemaitre, Le Silence et la Colère)

Le premier volet de la tétralogie Les Années Glorieuses était Le Grand Monde (2022). Le second, Le Silence et la Colère (2023). Le troisième, Un avenir radieux (2025).

Les Pelletier, ce sont Jean, François, Hélène, Etienne…et Dagobert…Non, je plaisante… et Joseph et c’est un chat… Si cette allusion irrévérencieuse au Club des cinq me traverse l’esprit, c’est peut-être parce que Pierre Lemaitre, lui-même, reconnaît volontiers dans le Dictionnaire amoureux du polar (paru chez Plon en 2020) avoir « palpité des heures et des jours » avec ces « histoires approximatives ! » du Club des cinq… Il avait 8 ou 9 ans …

Revenons aux Pelletier. Leur histoire est loin d’être approximative ! Aujourd’hui, ils sont en couples, ont des enfants (sauf le plus jeune, Etienne qui est mort à Saïgon)…C’est d’ailleurs Colette, une petite fille mal aimée, maltraitée, violentée, qui relance l’histoire…Sa mère est haïssable «d’une injustice ravageuse. », son père, incapable « de résister à la perversité des attaques » de sa femme, se libère du poids de l’humiliation en tuant des jeunes femmes …des excès de violence inouïs qu’il semble oublier, jusqu’à la prochaine victime…
Le reste de la famille, pourtant souvent bienveillante, va devoir faire face à une manipulation extravagante des Services du Renseignement , autrement dit l’espionnage, qui, jouant sur sa corde patriotique et sa loyauté vont entraîner François, le brillant journaliste, dans les serres terrifiantes de la police Tchèque…(on est en 1959 !)

Si on prend cet ample roman sans en avoir lu les premiers volets, qu’on se rassure, les événements précédents sont évoqués comme des souvenirs qui nous reviendraient naturellement et suffisent pour suivre la trame du récit.

On est tellement près des personnages, que l’émotion ressentie semble nous protéger de la fébrilité et l’anxiété de l’époque: guerre froide, menace nucléaire, guerre d’Algérie… C’est tout le talent de l’auteur !

Le travail de Pierre Lemaitre est précis, méticuleux. Son style est à la fois fluide et charpenté. Les mots sonnent juste.

«Pour le moment, on se gorgeait de profits, plus ou moins licites, on roulait plus vite, on lavait plus blanc, tout se vendait, tout s’achetait. Mais rien ne resterait impuni. Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort.» : Dans l’épilogue, c’est le quatrième volet qui se profile: Les Belles Promesses, qui va paraître le 6 janvier prochain toujours chez Calmann-Lévy. On a hâte !

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendie, Trois jours et une vie.

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