Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Raccoon (Page 9 of 13)

LE RESEAU FANTOME d’Oliver Harris, le Seuil policiers

Traduit par Jean Esch.

« Le réseau fantôme » est le deuxième roman de l’écrivain anglais Oliver Harris. On y retrouve son enquêteur, Nick Belsey, tête brûlée qui apparemment a l’art de s’attirer des ennuis.

« Fantasque et indiscipliné, le constable Nick Belsey est astreint à des tâches limitées au sein de la brigade criminelle de Hampstead. Mais comment résister à l’attrait de l’aventure, quand la poursuite d’un chauffard en BMW vous mène dans un abri souterrain datant de la Seconde Guerre mondiale rempli d’ossements de rongeurs, de caisses de champagne millésimé et de stocks de psychotropes hors commerce ? Un décor pittoresque pour séduire sa nouvelle conquête. Mais une fois en bas, la jeune fille disparaît soudain, comme volatilisée dans l’obscurité, et l’exploration des entrailles de la ville qu’entreprend Belsey se solde par un échec. Ayant reçu du ravisseur des messages narquois et menaçants, Belsey persiste dans ses recherches, au cours desquelles il apparaît bientôt que ses véritables adversaires sont d’éminents serviteurs du Royaume, et que l’enjeu de cette affaire dépasse de loin la survie d’une innocente. »

Oliver Harris signe ici un thriller mâtiné d’espionnage qui nous entraîne dans les sous-sols de Londres sur un rythme trépidant. Pas de temps mort dans cette enquête pour Nick Belsey, véritable course contre la montre pour retrouver sa dulcinée. Course dans laquelle il fonce, tête baissée, coupable d’avoir entraîné Jemma dans ces souterrains, obligé de mentir à ses collègues sur son rôle dans cette histoire, de trouver des soutiens auprès de personnages plutôt louches… Il tient le coup grâce aux divers produits qu’il ingurgite et mène, halluciné, une enquête hallucinante.

Et cela fonctionne : Oliver Harris maîtrise et le suspense est là jusqu’au bout. Même quand on a du mal à apprécier ce genre d’univers, on veut savoir la fin et comment ce diable de Nick, personnage attachant, va pouvoir s’en sortir. On retrouve l’ambiance de la guerre froide, la peur de la menace nucléaire qui a apparemment été bien plus forte au Royaume-Uni qu’ici, les efforts déployés par les services secrets pour étouffer leurs manigances, les taupes… Pour les amateurs du genre, c’est parfait.

Les descriptions du Londres souterrain sont documentées : Oliver Harris est membre de l’association « Subterranea Britannica », consacrée à la recherche des structures souterraines à l’abandon. Londres évidemment a connu les bombardements pendant la deuxième guerre mondiale et contient bon nombre d’abris souterrains, reliés au réseau du métro, aménagés parfois en abris anti-nucléaires, tout un monde étrange…

La plateforme 4 abandonnée de Wood Lane.

Un thriller efficace dans un univers étonnant.

Raccoon

 

 

TRAME DE SANG de William Bayer chez Rivages / thriller

Traduction : Pierre Bondil

William Bayer est un grand auteur de polars et de thrillers, il a d’ailleurs obtenu plusieurs prix dont le prix Edgar Allan Poe pour Pèlerin en 1982 et le prix Mystère de la critique en 1986 et en 2005 pour Le rêve des chevaux brisés. Il arrive toujours à nous tenir en haleine tout en mêlant à une enquête passionnante où il décortique la psychologie de ses personnages, des éléments d’érudition sur des sujets variés parfois originaux : le tango (La ville des couteaux), les tarots (Tarot), la fauconnerie (Pèlerin)…

Il va mettre ici tout son talent au service d’un genre littéraire très anglo-saxon : la prep school story, roman initiatique se déroulant dans un de ces lycées/internats privés tellement importants dans ces pays. Ces écoles exercent une fascination bien moindre chez nous, tellement fiers de notre école laïque et publique. Mais apparemment elles représentent une expérience inoubliable pour ceux qui l’ont vécue (avec traumatisme parfois)  et l’auteur parle de l’atmosphère particulière qui y règne « l’effet de serre » exacerbant tous les conflits. William Bayer aime ce genre littéraire, il cite Tobias Wolff, Irving et bien sûr Salinger. Dans une petite interview post roman, il précise qu’il a eu envie d’écrire sur le passage à l’âge adulte dans un pensionnat de la Nouvelle Angleterre au moment d’une cérémonie pour le cinquantième anniversaire de la fin de ses études dans son ancien pensionnat : Phillips Exeter, il parle donc de ce qu’il connaît !

« Joel Barley, jeune artiste prometteur, tombe amoureux de Liv Anders, danseuse et tisserande. « Ce qui ne peut être dit doit être dansé. Ce qui ne peut être dansé doit être tissé. Et ce qui ne peut être tissé doit être imprimé dans la chair » : l’étrange mantra de Liv intrigue Joel ; de même lorsqu’elle affirme « dissimuler sa douleur dans ses tissages ». Lorsque Liv est tuée, il apparaît qu’elle avait bien dissimulé quelque chose dans l’une de ses compositions abstraites, et Joel, aidé de ses deux amis Justin et Kate, veut découvrir quoi. »

Bon, j’avoue ! J’ai eu un peu de mal à m’intéresser aux problèmes de ces gosses de riches surdoués… Mais c’était sans compter sur le talent de Bayer qui parvient à nous entraîner dans cette intrigue originale : il n’y a pas de flic ici, ce sont ses amis qui n’arrivent pas à accepter le suicide de Liv qui enquêtent. Dans ce roman initiatique, il nous fait revivre avec justesse ces moments, ces premières fois où on est confronté à la noirceur du monde, au pouvoir qui corrompt, à la passion… Il développe aussi sa conception de l’art ( Delamere est une école inventée qui met en avant les matières artistiques) et ce qu’il implique dans la vie des gens.

Comme à son habitude, son livre est très documenté, il a fait une recherche approfondie sur la vie scolaire dans ce genre d’établissement. Il a collaboré également avec une tisseuse japonaise, Naomi Kobayashi pour vérifier si la manière dont Liv transmettait son message était plausible ! C’est d’ailleurs une des œuvres de cette artiste qui illustre l’édition américaine.

Il y a beaucoup de sous-intrigues dans ce roman : suicide, harcèlement, sex-club d’élèves, arrestation d’un prof… il s’en passe des choses graves dans cette école ! Bayer y condense dans le lieu et le temps des scandales réels dans de telles écoles WASP, mais tout se tient finalement !

Un Bayer atypique quant à la teneur de l’enquête, mais Bayer n’a pas besoin d’un tueur en série pour orchestrer le mystère et le suspense psychologique.

Raccoon

PLUIE DES OMBRES de Daniel Quiros aux éditions de l’Aube

Traduction : Roland Faye

Daniel Quiros est un écrivain costaricien vivant en Pennsylvanie où il enseigne la littérature espagnole à l’université. Ce livre est son deuxième roman. On y retrouve son enquêteur : Don Chepe, ex-guérillero et détective occasionnel. Je le découvre moi, mais cet opus est indépendant, il se lit et s’apprécie même sans avoir lu le premier.

« Costa Rica. Le corps d’un jeune homme est retrouvé, ­mutilé, au bord d’une route à quelques mètres d’une école. La ­police en fait peu de cas car c’est un Nica, un immigré du ­Nicaragua, et il y a de la drogue dans le ventre du cadavre…

Ce devait être encore un narcotrafiquant. Sauf que.

Sauf que Don Chepe connaissait le garçon, et qu’il n’était certainement pas un dealer. Épaulé de son fidèle Gato, l’ex-guérillero devenu détective à ses heures se lance à la poursuite des coupables. »

L’histoire se passe dans la province du Guanacaste au bord de L’Océan Pacifique, c’est la saison des pluies et Daniel Quiros sait sacrément bien nous mettre dans l’ambiance… Les trombes d’eau continuelles, les routes défoncées, les petits villages de pêcheurs du Guanacaste dont la vie est à l’arrêt pendant cette saison… on y est ! On ressent la moiteur de cette saison des pluies.

La pluie tape sur le système de Don Chepe, le narrateur, ancien guérillero vieillissant et revenu de tout mais qui ne peut se contenter de l’indifférence des autorités face au meurtre d’Antonio, un jeune homme qu’il connaissait, dont le cadavre détrempé a été retrouvé entre deux averses à côté de sachets de drogue. Les indices éventuels emportés par la pluie…

On découvre très rapidement que le Costa Rica, la « Suisse d’Amérique centrale » n’est pas le paradis écolo-pacifique que l’on aurait aimé découvrir… Cette province, paradis vert des riches touristes et des surfeurs, Daniel Quiros va nous en dévoiler des côtés sombres, extrêmement sombres et violents…

D’abord ce racisme anti-Nica, car beaucoup de Nicaraguayens pauvres sont venus chercher du travail dans cet Eldorado voisin. Et dire qu’ils ne sont pas les bienvenus est un euphémisme, les insultes ne précèdent que de peu les coups (de poing ou de machette !). L’amalgame Nicas/narcos est courant (il nous rappelle bien des choses… chaque pays a ses « Nicas » !) et bien utile pour justifier l’inaction de la police…

Ensuite la corruption… la police, toutes les administrations… Le développement du tourisme qui est devenu la première source de revenus du pays, devant l’exportation de plantes et fruits tropicaux, brasse des capitaux colossaux avec bien sûr l’opportunité de blanchiment d’argent, le Costa Rica est sur la route de la drogue qui remonte vers les Etats-Unis. Les grands complexes touristiques se développent en permettant toutes les magouilles et tous les trafics. Et si, côté clients, les promoteurs insistent sur le caractère écolo et durable de leurs installations, côté population locale, c’est une autre histoire ! Gare à ceux qui s’opposent aux projets ! Déjà, ils sont peu nombreux, les pauvres goûtent et apprécient le confort qu’un peu d’argent peut leur procurer et c’est bien connu : l’argent n’a pas d’odeur. Les rares qui s’y risquent sont à la merci d’accidents malheureux.

Enfin la violence… omniprésente, quasi naturelle : on dégaine, on sort la machette, on démolit à coup de couteaux, de poings. C’est la manière locale de régler un problème ! Don Chepe et le Gato, son acolyte ne sont pas en reste !

Daniel Quiros livre un portrait du Costa Rica qui fait froid dans le dos. Il le dévoile habilement au cours d’une enquête très bien construite. Don Chepe va s’acharner à découvrir la vérité en prenant de grands risques. Ce n’est pas un super héros, plutôt un homme désespéré sur le mode rageur ! Ça le rend attachant et on souhaite ardemment sa réussite… On adhère même aux dérapages !

Un solide polar qu’on ne lâche pas !

Raccoon

 

LA FILLE DU TRAIN de Paula Hawkins chez Sonatine.

Traduction de Corinne Daniellot

Paula Hawkins a été journaliste pendant quinze ans au Financial Times. Elle a écrit sous un autre nom une série sur commande qu’elle qualifie elle-même de « Bridget Jones en moins drôle ». Elle signe ici son premier thriller, et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! N° 1 des ventes en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada et en Australie, vendu dans 42 pays et Spielberg en a acquis les droits cinématographiques ! Paula Hawkins nous tient en haleine jusqu’au bout à partir d’…un train de banlieue et de notre instinct de voyeur qui nous pousse à regarder chez les gens et imaginer leur vie.

« Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu… »

Rachel n’a plus de vie, Rachel s’ennuie, Rachel observe, Rachel est témoin, Rachel raconte…C’est par sa voix qu’on découvre l’histoire, puis par celle de Megan, la disparue et enfin par celle d’Anna, l’heureuse rivale de Rachel. Ces voix s’entremêlent, se rejoignent, s’opposent et nous entraînent dans l’intrigue. Car chacune nous dévoile sa vérité à différents moments et apporte un morceau au puzzle qui n’apparaîtra en entier dans toute son horreur qu’à la fin. Et en attendant, quel supplice ! On s’engouffre dans des fausses pistes, on doute, on se doute, on redoute… L’auteur nous balade avec délectation !

Oui car Rachel boit, elle est instable, ce n’est pas un témoin fiable et elle-même n’est plus sûre de ses souvenirs… et il y a les trous noirs !

L’écriture de Paula Hawkins sonne juste. A propos de l’alcool où Rachel n’en finit pas de sombrer, une fois sa vie brisée. A propos du bonheur, cette chimère rose bonbon à laquelle on aspire tous, de la vie de couple qui étouffe malgré l’amour, du désir d’enfants. A propos des douleurs et des blessures qui nous façonnent tous.

C’est peut-être ça qui nous embarque si bien dans ce roman. Ces personnages n’ont rien d’extraordinaire, ils mènent des vies banales, et pourtant Paula Hawkins réussit à nous captiver. On pense à Fenêtre sur cour, à Hitchcock, à cette manière de distiller le suspense si finement qu’on halète jusqu’au bout !

Ce sont les femmes qui parlent dans ce roman, elles sont centrales mais les personnages masculins ne sont pas sacrifiés pour autant, ils existent vraiment, même si c’est par les yeux des femmes qu’on les connaît.

Bref, une grande réussite !

Prévoyez du temps libre : tout le temps de la lecture, vous ne serez pas très disponible aux requêtes de votre entourage…

Raccoon

Night windows d’Edward Hopper

LA REVOLUTION DE LA LUNE d’Andrea Camilleri chez Fayard

Traduction : Dominique Vittoz

Andrea Camilleri, Le Grand Camilleri, connu pour ses romans noirs parus chez Métailié et toutes les aventures de Montalbano parues chez Fleuve nous dévoile ici un autre pan de son œuvre : des romans basés sur des faits réels exclus de l’histoire officielle de Sicile, édités eux chez Fayard. L’homme est décidément prolifique ! Mais toujours passionnant ! C’est une bonne nouvelle pour moi qui ne connaissais pas toute cette partie de son œuvre. L’épisode révélé dans ce livre est celui du règne d’une femme en 1677 en Sicile, épisode qui, ainsi que l’explique Camilleri à la fin du livre, n’est que très peu mentionné dans les livres d’histoire de la Sicile.

« Palerme, en 1677, est la capitale d’une Sicile sous domination espagnole. Quand son vice-roi, don Angel de Guzmàn, meurt en pleine séance du Conseil, les notables siciliens cupides et dépravés exultent : cette brève vacance du pouvoir est une aubaine inespérée. Mais don Angel a laissé un testament, et le successeur qu’il désigne pour l’intérim n’est autre que…sa propre épouse, donna Eleonora di Mora. Si la stupeur est grande dans la ville, elle tourne vite à la fascination, car cette femme tirée de l’ombre se révèle d’une beauté envoûtante, d’une intelligence redoutable et d’une équanimité révolutionnaire.

Vite appréciée des fonctionnaires intègres, aimée par le peuple et adorée par le médecin de la cour, Don Serafino, donna Eleonora retrousse ses manches en faveur des plus démunis. Mais ses ennemis n’auront de cesse de trouver la faille pour que cesse le scandale d’un vice-roi femme. Et surtout, équitable. »

Dès le début, on replonge dans le langage si particulier de Camilleri mâtiné de tournures et de patois sicilien auxquels s’ajoute ici un peu d’espagnol, car la Sicile à l’époque est espagnole et le vice-roi ne maîtrise pas totalement la langue de ses sujets. Ce mélange n’est aucunement un obstacle au plaisir de la lecture mais au contraire un grand plus : cette langue est imagée et chaleureuse, sans doute un travail énorme de la traductrice !

Et puis il y a le rythme ! Camilleri, homme de théâtre et de radio, sait raconter une histoire : pas de temps mort, toujours dans le fil de l’intrigue, des personnages vivants et intéressants, croqués rapidement sans être caricaturaux.

Les éléments historiques sont amenés au fil de l’histoire, naturellement, pas d’exposés de situation parfois pesants dans les romans historiques.

Voilà pour la forme.

Pour le fond, Camilleri nous a gâtés. L’histoire est passionnante tout autant que poétique : cette femme a régné le temps d’une lune, astre ô combien féminin ! Elle a affronté les élites corrompues y compris l’Eglise et la Sainte Inquisition et défendu les opprimés dont, bien entendu, les femmes et les enfants abusés. Elle a su un temps s’imposer dans un monde d’hommes au XXVIIème siècle pour… je ne vous dirai évidemment pas quel résultat !

En plus cette histoire est vraie et là, ça fait encore plus rêver ! Bon bien sûr, c’est un roman et Camilleri avoue en fin d’ouvrage quelques libertés prises avec l’Histoire, mais elles sont mineures, enfin celles qu’il avoue et de toute façon, l’histoire qu’il a écrite est si belle qu’on lui pardonne tout !

Un livre tellement savoureux et passionnant qu’on le dévore en une seule fois !

Raccoon

LES CRIS DU MISSISSIPI de Ace Atkins aux éditions du Masque

Traduction : Jean Esch.

Ace Atkins a d’abord été journaliste, il a été nominé pour le prix Pulitzer pour une série d’articles sur des enquêtes criminelles et s’est lancé ensuite dans l’écriture de romans policiers. Il vit dans une petite ville du Mississipi non loin de celle où se déroule « les cris du Mississipi », deuxième opus d’une série de livres mettant en scène le shérif Quinn Colson (le 5ème paraît cette année aux Etats-Unis, bonne nouvelle pour ceux qui, comme moi, tomberont sous le charme !).

« Quinn Colson, ranger vétéran d’Irak et d’Afghanistan, est le nouveau shérif du comté de Tibbehah, dans le nord du Mississippi. Il est chargé d’enquêter sur un cas de maltraitance d’enfant. Quand il arrive sur la propriété de Janet et Ramón Torres, les tuteurs, il découvre une scène qui dépasse l’entendement : une horde de chiens galeux attachés dans des cages souillées, treize couffins vides, des tas de détritus qui jonchent le sol de la maison décrépie, et surtout une boîte en carton pleine de dollars. Il est sûr que les Torres vont revenir pour récupérer leur trésor.
Pendant ce temps-là, la sœur de Colson est rentrée au bercail, sobre et clean – d’après elle. Quant à son meilleur ami, Boom, le vétéran qui a laissé un bras à Fallujah, il s’abîme dans l’alcool et les bagarres pour oublier la guerre. Mais Quinn a d’autres chats à fouetter. Son second, Lillie Virgil, et lui-même subodorent que le couple Torres a un goût particulier pour les trafics en tout genre : armes, drogues, enfants. Il semble qu’il y ait un lien entre eux et un cartel de la drogue qui contrôle le plus gros de la frontière texane. »

Nul besoin d’avoir lu le premier de la série pour comprendre celui-là,  par contre si on se prend de tendresse pour ce shérif au grand cœur, on aura envie de vivre son « Retour à Jéricho ».

L’intérêt principal du livre est de nous plonger dans l’atmosphère de cette petite ville du Sud profond. Dans ce comté pauvre, peu de perspectives de carrières, l’armée est un débouché naturel pour les pauvres et Quinn Colson n’est pas le seul vétéran du coin. Beaucoup de ses amis d’enfance sont partis aussi et les vétérans d’Irak et d’Afghanistan ont succédé aux vétérans du Vietnam… La guerre les a tous marqués, ils réagissent de manière différente : Quinn, que l’armée a détourné de la délinquance mais qui a parfois envie de rendre une justice expéditive à la mode du far-west, Boom qui ne veut que boire pour oublier et dormir, éventuellement se battre et Donnie qui en a profité pour faire des affaires illégales, forcément illégales… mais pas de pages torturées sur les horreurs de la guerre à la Burke, Ace Atkins insère ces données dans le quotidien, la guerre et ses dégâts semblent faire partie de la vie de ces gens depuis toujours !

La pauvreté avec les trafics et la violence qui en découlent, la corruption des élites locales, l’importance des églises, le poids du qu’en dira-t-on, les traumatismes de l’enfance… ces thèmes sont traités par le biais des personnages : certains s’en servent, d’autres y sont résignés, d’autres encore se battent contre.

Tous se connaissent : amis d’enfance, ils ont fait ensemble les conneries qu’on ne manque pas de faire quand on est ado dans une petite ville où il ne se passe pas grand-chose…  et cela compte! Puis ils ont suivi leur chemin… de part et d’autre de la loi… Les interrogatoires se font parfois au comptoir du bar, les arrestations sont parfois repoussées à la prochaine fois…

Et puis il y a les fédéraux qui débarquent et veulent tout régenter, à la manière des envahisseurs. On ne peut pas transiger avec eux, mais cela heurte tout de même les valeurs des Rednecks qui aimeraient faire régner l’ordre à leur manière…

L’enquête est de facture classique et ce n’est pas la première fois que je lis que les cartels mexicains élargissent leur territoire depuis Katrina et s’implantent sur les terres rurales du Sud voisines de la Louisiane. Ace Atkins est un conteur, il ne nous met pas dans la tête d’un personnage, il raconte, et il raconte bien. On s’attache à ses personnages, on ressent l’atmosphère de Jericho avec la misère, l’ennui et l’étouffement qui peuvent y régner mais aussi l’attachement à cette terre.

Un bon polar mais surtout une belle description de la vie d’une petite ville du Sud déshéritée.

Raccoon

L’OISEAU DU BON DIEU de James McBride chez Gallmeister

Traduction de François Happe

« L’oiseau du bon dieu » est le dernier roman de James McBride. Il se situe au XIXème siècle, avant la guerre de sécession et nous embarque en compagnie du célèbre abolitionniste : John Brown. Ce livre a remporté le National Book Award en 2013 et une adaptation cinématographique est actuellement en cours.

« En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain. »

C’est Henry le narrateur, et il raconte son histoire sur un tel rythme, avec une telle verve qu’on plonge rapidement dans ses aventures sans avoir envie de lever le nez.

Car si Henry, jeune esclave, est habitué à se taire et à ne pas contredire un blanc (ce qui l’amène à se faire passer pour une fille lorsqu’il est «libéré/kidnappé» par le fameux John Brown), il a un regard terriblement lucide, affûté par ses jeunes années passées dans un saloon et il n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit de commenter in petto…

Dans le même temps, Henry est également habitué à devoir survivre dans un monde où le plus crétin des abrutis peut lui créer des ennuis pourvu qu’il soit blanc. Il connaît donc la nécessité de sauver sa peau et, s’il repère la peur et la lâcheté chez les autres, il n’en est lui-même pas exempt et les comprend. Cela donne un ton profondément humain au livre, il n’y a pas de héros sans peur et sans reproche !

Henry, alias Henrietta, alias l’Echalote va donc côtoyer pendant trois ans John Brown, qui l’a adopté comme porte-bonheur, et son « armée » de quelques hommes dépenaillés.

John Brown en 1856.

James McBride nous donne à voir un personnage haut en couleur : humaniste, généreux, complètement illuminé, (il se sent investi de sa mission par Dieu lui-même avec qui il est en contact régulier !), et prêt à toutes les violences pour faire avancer sa Cause. James McBride nous fait un portrait extrêmement vivant de cet homme qui marqua son époque et dont la renommée traversa l’océan : quand il fut condamné à mort, Victor Hugo écrivit une lettre aux Etats-Unis d’Amérique pour demander sa grâce. On croise également d’autres personnages historiques qui se sont battus contre l’esclavage : Harriet Tubman et Frederick Douglass (qui n’a pas la sympathie de McBride).

Dans cet Ouest sauvage où la justice est expéditive, Henry, témoin privilégié, raconte cette lutte violente qui amènera la guerre de sécession. Sa situation en tant que fille (il va découvrir les avantages et les inconvénients de la féminité), sa liberté de ton agrémentent d’humour ses aventures et mésaventures. Il n’y a pas de temps mort et on suit avec passion l’évolution de ce drôle d’oiseau…

Un beau roman, épique, noir, drôle et tendre où la grande histoire et la fiction se téléscopent de belle manière.

Raccoon

 

INTERIEUR NUIT de Marisha Pessl chez Gallimard

Traduction de Clément Baude

Marisha Pessl est une jeune auteure américaine, « Intérieur nuit » est son deuxième roman.

Avant même de l’ouvrir, on est attiré par ce livre. D’abord on le voit, avec ses tranches zébrées par les illustrations, ensuite on le prend, on le soupèse et c’est du lourd, au sens propre, du dense avec un papier super fin, on le sent, il sent bon ! Un beau livre, sensuel… Enfin intrigué, on le lit…

« Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore… »

On est vite happé par cette traque étrange où le chasseur se retrouve proie, où on ne sait plus à quel saint (ou diable) se vouer. Les illustrations complètent parfaitement l’histoire, nous montrant la vie de Cordova par une revue de presse plus vraie que nature, celle de sa fille disparue par toutes les traces qu’elle a pu laisser au cours de sa courte vie, la force de l’adoration de ses fans par leur site internet… Et tout s’intègre sans lourdeur au récit, le lecteur découvre les indices en même temps que Scott McGrath, le narrateur.

Le journaliste, déjà broyé dans le passé par la puissance du maître de l’horreur s’engage une nouvelle fois sur sa piste, bien décidé à se réhabiliter et à prouver au monde qu’il avait raison lors de sa première enquête sur Cordova. Il est aidé dans cette quête par deux jeunes gens : un ancien ami d’Ashley, dur au cœur tendre et une actrice en devenir, un peu paumée. Les personnages sont assez stéréotypés mais ils sont attachants et le suspense fonctionne, on a vraiment envie de percer les secrets de cet homme qui a gagné la célébrité par l’horreur et dont la vie recluse sème bien des interrogations…  on est tenu en haleine jusqu’à la fin.

Chez McGrath, comme chez tout le monde, l’œuvre de Cordova ranime des fantasmes, floute la frontière entre réalité et folie et flirte avec la magie noire. On comprend la puissance de cet homme très riche, adulé, protégé par des fans dévoués et on s’inquiète de savoir si le journaliste pourra se sortir des manipulations en cascades dont il est victime. Puis on glisse, tout comme le héros, qui y perd quelque peu la raison, vers la magie … il y a alors quelques longueurs et pour moi une légère déception de trouver par ce biais les explications et… je ne peux rien dire de plus sans spoiler…

Le talent de Marisha Pessl est d’entraîner le lecteur aux côtés du héros dans le monde terrible de Cordova, un univers sombre oscillant entre réalité et cauchemar. On perd nos repères, on ne sait plus que penser… Très habile !

Raccoon

TROIS MILLE CHEVAUX VAPEUR d’Antonin Varenne chez Albin Michel

Antonin Varenne, l’écrivain voyageur qui a vécu au Mexique, en Islande, aux Etats-Unis avant la Creuse nous fait parcourir le monde dans ce roman « trois mille chevaux vapeur », son avant-dernier, paru en 2014.

« Le sergent Bowman appartient à cette race des héros crépusculaires qui traversent les livres de Conrad, Kipling, Stevenson… Ces soldats perdus qui ont plongé au cœur des ténèbres, massacré, connu l’enfer, couru le monde à la recherche d’une vengeance impossible, d’une improbable rédemption.

De la jungle birmane aux bas-fonds de Londres, des rives de l’Irrawaddy à la conquête de l’Ouest, ce roman plein de bruit et de fureur nous mène sans répit au terme d’un voyage envoûtant, magnifique et sombre. »

Arthur Bowman après l’échec d’une mission secrète, a survécu, avec neuf de ses hommes, à une année de torture dans la jungle birmane. Une fois rentré à Londres où il est policier, il découvre un cadavre dont les mutilations ressemblent trop à ce qu’il a subi et ce mot « survivre » tracé avec le sang de la victime… ça ne peut pas être une coïncidence, il comprend que le meurtrier est un des survivants parmi ses hommes et les soupçons se portent sur lui bien sûr, lui qui est violent, déséquilibré, alcoolique, drogué depuis son retour. Il se lance dans cette quête, trouver le coupable apaisera peut-être ses cauchemars…

Antonin Varenne nous entraîne dans un roman d’aventures époustouflant. Que ce soit dans la jungle birmane, dans le Londres du XIXème siècle, au fin fond du Texas, il sait peindre en maître les atmosphères de chaque lieu et on ressent la touffeur de la jungle, la puanteur de Londres, l’aridité du désert, la beauté des montagnes… et partout, la folie des hommes, la violence des batailles, la fièvre de l’or, la justice expéditive… Antonin Varenne est un conteur hors pair et on suit son héros, captivé de la première à la dernière ligne.

Et quel héros ! Sergent sans peur et sans pitié, courageux mais cruel, il n’est pas sympathique d’emblée. Il ressort de captivité brisé par l’horreur de tout ce qu’il a vécu, de tout ce qu’il a fait, comme tous les vétérans de toutes les guerres. Le syndrome de stress post traumatique au XIXème … les hommes sont broyés, détruits, certains croupissent à l’asile, d’autres tentent de se suicider : la chair à canon n’en finit pas de mourir. Bowman, ne peut plus que survivre, mais la traque de ce criminel dont il connaît les souffrances lui redonne une raison de vivre, un espoir de rédemption et l’empathie fonctionne, on s’attache, on souffre, on espère avec ce paumé désespéré mais si charismatique !

Et si Bowman est le personnage central, aucun autre n’est négligé : tous ceux que Bowman va rencontrer et ils sont nombreux, sonnent juste. Antonin Varenne réussit à croquer en quelques pages des personnages authentiques avec une palette très variée : des suicidaires, des doux rêveurs, des hors-la-loi, des policiers…

Cette poursuite l’entraîne vers ce nouveau monde, l’Amérique, terre d’utopie où beaucoup espèrent repartir à zéro et construire un monde meilleur. L’aventure continue donc dans ce pays plein de promesses… Bowman y débarque sans trop d’illusion, c’est bien chez l’homme que se situe la cruauté et cette Amérique qui se voulait meilleure, plus libre se révèle aussi violente et cruelle que le reste du monde, les plus forts écrasant toujours les autres. La lignée compte juste moins qu’ailleurs alors chacun peut tenter l’aventure, même le dernier des derniers… Antonin Varenne nous fait assister à la construction de ce pays tout juste « civilisé » avec ses espoirs fous et ses échecs cinglants : c’est magnifique, fort, émouvant…

Un roman d’aventures, un roman noir, un roman historique… Antonin Varenne réussit ce mélange à la perfection.

Un chef d’œuvre !

Raccoon

LA POMME DE DISCORDE de Donald Westlake chez Rivages/noir

Traduction : Denise May, traduction revue et augmentée : Marc Boulet.

On ne présente plus le grand, l’immense, le génial Donald Westlake, alias Richard Stark, alias Tucker Coe, alias Alan Marshall… Il a écrit une centaine de livres et a gagné de nombreux prix littéraires américains et internationaux…

Je suis fan ! Et inconsolable de savoir que c’est fini… Alors je guette… et dès qu’apparaît quelque chose que je n’ai pas lu, je me jette dessus et … au diable le livre que j’avais en cours ! Je me jette littéralement sur les Westlake ! C’est plus facile maintenant que tout est réédité sous son vrai nom.

Alors, voilà, un « Mitch Tobin » que je n’avais pas lu…

Les « Mitch Tobin » sont sortis vers 1970 à la Série Noire sous le nom de Tucker Coe et le premier opus « Chauffé à blanc » a été réédité en 1995 pour le cinquantième anniversaire de la Série Noire, c’est là que j’ai connu Mitch… Rivages réédite maintenant la série des « Mitch Tobin » avec des traductions revues et augmentées, de nouveaux titres et sous le nom de Donald Westlake. J’ai acheté « On aime et on meurt comme ça », la nouvelle traduction de « Chauffé à blanc »  pour comparer… Vous êtes prévenus,  je suis complètement, totalement, absolument fan !

Revenons à ce « Mitch Tobin », « La pomme de discorde ». L’ancien titre était « Alerte aux dingues » paru en 1970. L’évolution de ces quelques mots de titre illustre vraiment bien l’image que le polar véhiculait à cette époque et les lettres de noblesse qu’il a gagnées depuis !

« La pomme de discorde » donc :

« Depuis son renvoi de la police de New York, Mitch Tobin flirte avec la dépression nerveuse. Aussi, lorsqu’il est interné dans un établissement de soins psychiatriques, peut-on se demander s’il est là en tant qu’enquêteur privé ou en tant que patient… »

Mitch Tobin enquête dans un centre de postcure. Mitch Tobin ne va pas bien, c’est un homme brisé qui n’arrive pas à se remettre de la mort de son co-équipier et qui expie en construisant un mur, il s’est condamné lui-même aux travaux forcés. Il sait également que son attitude blesse sa femme et son fils, il les aime mais ne peut tout simplement pas accepter de retrouver sa vie alors que son co-équipier, lui, est mort. Quand je vous dis qu’il ne va pas bien, c’est un euphémisme… Et c’est cet homme à la limite de la rupture qui va aller enquêter dans un centre psychiatrique. Il est quasiment dans le même état que les patients, mais n’a pas encore basculé tout à fait. C’est lui le narrateur. Westlake s’introduit ainsi en douceur dans l’univers de la psychiatrie de la fin des années 60 : les relations avec la police, la population de la ville…

Pas de théorie psy, tout est amené au fil de l’histoire et on retrouve le ton profondément humain de Westlake. Les pensionnaires du centre ne sont pas des monstres, on comprend comment ils ont pu sombrer dans la folie, ce sont des humains pour qui on a plus ou moins de sympathie, tout comme les psychiatres. L’histoire se déroule à huis clos dans le centre, de manière très classique, on pense à « la maison du Dr Edwardes » d’Hitchcock, à « Shutter Island » de Lehane… Ce n’est pas un Westlake drôle, on se frotte là à beaucoup de souffrance et peu d’espoir.

Mais Westlake sait tout faire : de l’hilarant avec les aventures et mésaventures de Dortmunder, du noir violent avec Parker qui, lui, n’a pas le sens de l’humour, et ici du noir plus psychologique avec Mitch Tobin, ex-flic dépressif… Plus des grands romans plus sociaux comme « le couperet », lucide et glaçant !

Avis aux amateurs donc, s’ils ont loupé la sortie de ce poche : c’est un polar classique mais écrit par Westlake…

Et il y a encore deux livres de cette série à sortir en traduction améliorée,  pourvu que ce soit prévu par Rivages !

Raccoon.

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