Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Raccoon (Page 8 of 13)

LA VENGEANCE DES MÈRES de Jim Fergus au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Jim Fergus, après plusieurs romans et des récits, écrit la suite de « mille femmes blanches », son premier roman qui a connu un grand succès. Il n’avait à l’époque pas envisagé d’en écrire une suite, mais après être revenu dans l’Ouest qui lui manquait, il a commencé à penser à ses trois survivantes… Pendant ses recherches, il a également été inspiré par la photo de la couverture, celle de Pretty Nose, un des personnages du roman qui a réellement existé et s’est battu à la bataille de Little Bighorn. Près de vingt ans plus tard, il revient donc en territoire cheyenne au XIXème siècle et son histoire commence où « mille femmes blanches » s’était arrêté. Et finalement, bonne nouvelle pour les amateurs, ce sera une trilogie !

« 1875. Dans le but de favoriser l’intégration, un chef cheyenne, Little Wolf, propose au président Grant d’échanger mille chevaux contre mille femmes blanches pour les marier à ses guerriers. Grant accepte et envoie dans les contrées reculées du Nebraska les premières femmes, pour la plupart « recrutées » de force dans les pénitenciers et les asiles du pays. En dépit de tous les traités, la tribu de Little Wolf ne tarde pas à être exterminée par l’armée américaine, et quelques femmes blanches seulement échappent à ce massacre.

Parmi elles, deux sœurs, Margaret et Susan Kelly, qui, traumatisées par la perte de leurs enfants et par le comportement sanguinaire de l’armée, refusent de rejoindre la « civilisation ». Après avoir trouvé refuge dans la tribu de Sitting Bull, elles vont prendre le parti du peuple indien et se lancer, avec quelques prisonnières des Sioux, dans une lutte désespérée pour leur survie. »

J’avais tellement aimé « mille femmes blanches » que j’appréhendais la lecture de cette suite et s’il n’y a plus la surprise de la découverte, le charme fonctionne encore et j’ai replongé dans ce monde pourtant bien noir avec bonheur. L’écriture de Jim Fergus n’y est pas pour rien, c’est un conteur hors pair ! Il a également su éviter l’écueil de la redite, il s’attarde moins sur l’adaptation des nouvelles femmes aux mœurs indiennes, facilitée par la présence de celles qui ont survécu et plus sur l’ambiance qui est différente : la guerre se prépare, une guerre totale dont les Indiens savent bien qu’ils ne peuvent sortir vainqueurs mais qu’ils ne peuvent refuser sans renoncer à leur liberté.

Le programme « femmes blanches pour les Indiens » a été interrompu. On a trouvé de l’or dans les environs et le gouvernement juge préférable d’expulser tous les Indiens de ce territoire pourtant promis, l’heure n’est plus à l’intégration mais à l’extermination. Néanmoins le deuxième convoi de femmes est parti par erreur de l’Est et les « nouvelles » sont arrivées dans leur tribu, vivantes pour la plupart malgré un massacre en route. Toutes arrivent avec des destins tragiques, il fallait forcément être au désespoir pour accepter de partir chez les sauvages !

Jim Fergus nous livre encore une fois de beaux portraits de femmes qui ont toutes une force extraordinaire. Toutes ont été victimes de la toute-puissance des hommes de ce XIXème siècle : exploitées, maltraitées, internées, sans droits, sans voix. Elles n’ont rien à retrouver dans leur ancien monde et se lancent dans la bataille juste pour une vie plus libre avec un peu de reconnaissance. Parmi les survivantes certaines ont tout perdu et ne pensent qu’à se venger : les jumelles, Phémie, Pretty Nose, d’autres, comme Martha ont été brisées pour de bon.

C’est à deux de ces femmes que Jim Fergus donne la parole par le biais de leur journal intime : Margaret Kelly, une des jumelles survivante du massacre du village ivre de vengeance et Molly McGill ancienne institutrice emprisonnée pour meurtre qui commençait juste à s’autoriser à vivre. C’est par leurs yeux qu’on découvre leur histoire à toutes. C’est leurs voix qui nous racontent la guerre, la cruauté des hommes, la cupidité, la folie du pouvoir, la douleur du deuil, la soif de vengeance…

Jim Fergus raconte le dernier sursaut victorieux des Indiens avant l’effondrement prévisible de leur civilisation, la bataille de Little Bighorn. Les Indiens, les femmes sont les perdants et les oubliés de l’histoire pourtant malgré la douleur et le désespoir, la force de ces femmes plus tournées vers la vie que vers la mort donne finalement à ce livre une lueur d’espoir.

Très beau !

Raccoon

Entretien avec DAVID JOY « là où les lumières se perdent » chez Sonatine.

 

David Joy est l’auteur d’un premier roman sublime « Là où les lumières se perdent » paru chez Sonatine fin août 2016. En lisant l’entretien, vous comprendrez que David Joy est un mec bien , aussi précieux que son  roman.

Enjoy!

 

 

  • David Joy, Là où les lumières se perdent est votre premier roman. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ?

 

 

J’ai grandi à Charlotte, en Caroline du Nord, où la famille de mon père vit depuis la fin du XVIIè siècle. C’est donc un sacré euphémisme de dire que je tire mes racines de cet État. Dès le moment où ils ont posé le pied dans ce pays, mes ancêtres sont restés ici, dans le Piedmont, à vivre de l’agriculture – notamment celle du tabac et du coton, ces dernières années. Mes grands-parents maternels vivaient quant à eux dans les montagnes, à Wilkesboro, donc j’y allais souvent, quand j’étais enfant. À dix-huit ans, j’ai emménagé dans le Comté de Jackson, qui se trouve au cœur des Appalaches, et je n’en suis jamais parti depuis. À ce jour, j’ai passé presque la moitié de ma vie dans les montagnes, et j’imagine que j’y resterai jusqu’à ma mort. Je n’ai aucune envie de quitter cet endroit un jour.

Comté de jackson

Comté de Jackson, Caroline du Nord.

 

  • Comment avez-vous commencé à écrire ? Était-ce inné, ou avez-vous pris des cours d’écriture ?

 

 

J’ai toujours écrit des histoires, même enfant. Dans l’un de mes plus vieux souvenirs concernant l’écriture, je devais avoir cinq ans. Je ne savais même pas écrire. Mes parents possédaient cette vieille machine à écrire, sous l’une des petites tables près du canapé. J’avais l’habitude de la sortir et de taper à la machine. Comme je le disais, je ne savais pas écrire, alors j’expliquais à ma mère ce que je voulais dire, et elle m’épelait les mots. Je me souviens encore du son des touches, et de l’odeur de cette machine, quand le papier chauffait. Donc aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit. Attention, ça ne veut pas dire que ce que j’écrivais était bon. En entrant à l’université, j’avais déjà probablement écrit un millier de pages, mais le fait est qu’il m’a fallu en écrire mille de plus avant d’obtenir un résultat convenable. J’avais la trentaine quand j’ai commencé à voir une réelle différence, et je pense que c’est à ce moment précis que l’idée d’être écrivain a vraiment pris forme. J’ai toujours adoré raconter des histoires.

 

 

  • L’intrigue se déroule en Caroline du Nord. Comme Ron Rash, pensez-vous que le lieu fait la personne ? Avez-vous le sentiment de mieux écrire, quand le sujet vous est familier ?

 

 

Si vous demandez à Ron de vous parler de son travail, il vous dira que tout est intimement lié à l’environnement, mais qu’il espère malgré tout que ça dépasse le cadre géographique pour atteindre un plus grand nombre de gens.  Il cite souvent Eudora Welty, qui disait : « Comprendre entièrement un seul endroit nous aide à mieux comprendre tous les autres. » Je crois que c’est la même chose, pour moi : j’écris sur les Appalaches parce que je ne connais rien d’autre. Ce n’est alors pas avec une page blanche, que je commence à travailler : je peux déjà y voir des lieux et des personnages qui me sont familiers. La voix de ces gens a un son bien particulier. Leur vision du monde est liée aux montagnes qui les entourent, et façonnée par elles. Mais j’ai le même espoir que Ron, en écrivant sur eux ; celui d’atteindre quelque chose de plus grand que cet endroit. Vous savez, un jour, on a demandé à James Joyce pourquoi il n’écrivait que sur Dublin, et voilà ce qu’il a répondu : « parce que si j’arrive à comprendre l’âme de Dublin, je peux comprendre l’âme de toutes les villes du monde. » Je pense que c’est le tour de force que tout écrivain souhaite réussir un jour.

Le monde à l'endroit de Ron Rash

Le monde à l’endroit de Ron Rash

 

 

  • Sur le site de Goodreads, vous avez chroniqué énormément de romans noirs dans lesquels la relation père/fils est au cœur de l’intrigue. Pensez-vous que l’histoire d’un homme est déjà tout tracée à sa naissance ? Si oui,  comment peut-il changer son destin ?

 

 

Je ne suis pas sûr de savoir si le destin d’une personne est déterminé uniquement à sa naissance, mais je peux affirmer avec certitude que beaucoup de gens nés dans un contexte désastreux ont un impact énorme sur la mobilité sociale. Dans d’autres termes, ce que j’essaye de dire c’est que, souvent, les gens naissent dans des situations qui les dépassent, et qui finissent par dicter qui ils sont. Mais ce n’est pas vrai tout le temps. Il y a certainement des gens qui ont réussi à s’en sortir malgré tout. Mais d’après moi, c’est très rare. Toute ma vie, j’ai vu des gens que j’aimais être victimes du monde dans lequel ils sont nés. Alors même sans en avoir la certitude, je crois que neuf fois sur dix, une histoire qui commence mal finira mal.

 

  • Vous nous avez dit que pour Là où les lumières se perdent, vous aviez été influencé par une image, et une chanson. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

 

Je pense que quand je commence à écrire, c’est toujours avec une espèce d’image en tête, ou parfois un bout de scène. Pour Là où les lumières se perdent, j’ai vu un jeune homme accroupi près d’un porc qu’il venait de tuer au couteau. Je pouvais sentir son père, debout, derrière lui, et je savais que ce gamin était au bord des larmes, mais qu’il devait le cacher à tout prix, sous peine de passer pour un faible. C’était la toute première image que j’ai eue de Jacob McNeely, et elle revient dans le roman, quand il revoit  un flashback de son enfance. Quoi qu’il en soit, j’avais cette image en tête, et je l’ai gardée un bon moment, en essayant d’écrire l’histoire de Jacob. Mais ça sonnait faux. La première fois, j’ai peut-être écrit dix-mille mots, que j’ai fini par brûler. La suivante, ça devait être trente-mille, que j’ai également brûlés. Des mois plus tard, l’histoire m’est soudainement apparue dans un rêve. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, et j’entendais la voix de Jacob dans mon oreille, comme si elle était réelle. Il y avait cette musique, aussi, une chanson de Townes Van Zandt. « Rex’s Blues ». Quand j’y repense, je me dis que c’est à cause du sentiment de désespoir, de perte inévitable que véhicule ce morceau.  À mes yeux, ce roman était plus une tentative de reproduire une ambiance, une tonalité, un sentiment qui perdurait du début jusqu’à la fin, comme le fait cette musique de Townes. Cette chanson a ouvert la voie à tout ce que je voulais écrire.

 

  • Votre prochain roman, qui sera publié en 2017, a-t-il été écrit suivant le même procédé ? Quel en est le thème ?

 

 

Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé.

 

 

  • Quand on lit Là où les lumières se perdent, on pense tout de suite à Daniel Woodrell, Ron Rash ou Larry Brown. Êtes vous d’accord avec cette comparaison ? Avez-vous été influencé par des auteurs en particulier ?

 

 

Vous ne pourriez pas tomber plus juste, avec ces noms-là. Ron Rash est à la fois un ami et un mentor, pour moi ; Larry Brown est peut-être mon auteur préféré de tous les temps ; et Daniel Woodrell est indubitablement celui qui a le plus influencé mon écriture de Là où les lumières se perdent. À ce moment-là, j’étais tout simplement obsédé par lui, plus particulièrement par deux de ses œuvres : La Fille aux cheveux rouge tomate, et La Mort du petit cœur. Pendant un mois entier, j’ai lu en boucle La Fille aux cheveux rouge tomate, surtout les premiers chapitres, parce que j’étais fasciné par le rythme, fasciné par le fait que Daniel ait réussi forcer ses lecteurs à lire soixante pages avant de leur donner la possibilité de reprendre leur souffle. Alors quand j’ai commencé à écrire Là où les lumières se perdent, je pense que j’ai essayé de reproduire un rythme similaire. Je voulais que ce livre bouge. Je voulais que mes lecteurs le prennent entre les mains, qu’ils commencent à le lire pour finalement lever le nez une heure plus tard et se rendre compte qu’ils ont complètement perdu la notion du temps. C’est ce que Daniel Woodrell fait de mieux, et c’est ce que j’aspire à faire moi aussi. Concernant les auteurs qui m’ont influencé, je pense que ce sont les mêmes que beaucoup de gens, dans le Sud : de Poe à Faulker, en passant par Flannery O’Connor et Cormac McCarthy, et de Larry Brown à Barry Hannah, William Gay et Ron Rash. C’est la lignée à laquelle j’appartiens. Ce sont de vrais modèles d’excellence, pour moi. Ces dernières années, j’ai aussi été influencé par un auteur du nom de Donald Ray Pollock. Tous ces auteurs me fascinent : il suffit de lire la première phrase de n’importe laquelle de leurs œuvres, pour savoir tout de suite à qui on a affaire.

  • Qu’en est-il des auteurs plus modernes ? Y en a-t-il quelques-uns dont vous vous sentez proche ?

 

Comme écrivains originaires du Sud qui possèdent le même héritage que moi, je pense à Mark Powell, Charles Dodd White, Robert Gipe, Alex Taylor, Glenn Taylor, Jamie Kornegay, Michael Farris Smith, Taylor Brown, Sheldon Lee Compton, et je pourrais continuer à donner des noms pendant un bon moment. Je pense que le premier roman de Robert Gipe, Trampoline, est le meilleur qui soit sorti des Appalaches l’année dernière, et de la même manière, je pense que le prochain roman de Michael Farris Smith, Desperation Road, qui paraîtra en début d’année prochaine sera simplement époustouflant. Voici deux livres écrits par des hommes de mon temps qui ont vraiment eu un impact gigantesque sur moi, ces dernières années.

  • Y a-t-il une question que nous aurions oublié de vous poser ?

Je voudrais juste sincèrement remercier tous les fans extraordinaires que j’ai rencontrés en France, ainsi que le Festival America et les éditions Sonatine pour avoir rendu tout ça possible. Vous savez, je n’avais jamais vraiment quitté la Caroline du Nord avant de commencer à vendre des livres, et je n’avais jamais pris l’avion non plus. Quand je pense que j’ai parcouru la moitié du globe et rencontré des gens exceptionnels qui apprécient mon travail, ça me fait toujours un peu bizarre. C’était rafraîchissant de pouvoir parler d’art et de littérature à Vincennes. Je pense que les lecteurs français sont courageux, et qu’ils n’ont pas peur de prendre le risque de lire quelque chose de différent. Et ça, ça change vraiment de là où je viens, parce que j’ai souvent l’impression que mon public ici ne comprend pas ce que j’essaye de faire, ou n’est pas prêt à se laisser porter vers les lieux où j’aimerais les emmener. Je suis profondément reconnaissant envers tous ceux qui m’aiment et me soutiennent, et j’ai vraiment hâte de revenir. J’espère être invité à Lyon, à un moment ou un autre, et si ça arrive, je vous y retrouverai bien volontiers.

david-joy

Muriel, Raccoon et Wollanup, septembre 2016.

PS: Nous avons eu la chance de  rencontrer David Joy à America mais pas suffisamment pour l’interviewer. Qu’à cela ne tienne, grâce au professionnalisme et à la gentillesse de Muriel Poletti de Sonatine avec qui j’ai l’énorme chance de collaborer depuis quelques années, nous avons pu lui  envoyer des questions qui sont revenues très rapidement et qui ont été traduites impeccablement par Jessica Haouzi. Quand les relations avec un service de presse sont de la sorte, je peux vous dire que c’est un enchantement d’avoir un blog.Merci!

LA RAGE de Zygmunt Miloszewski chez fleuve noir

Traduction : Kamil Barbarski.

Zygmunt Miloszewski, journaliste, écrivain a été chroniqueur judiciaire pendant plusieurs années. Il a connu un grand succès en Pologne où polars et thrillers arrivent en tête des genres littéraires, avec la série des enquêtes du procureur Teodore Szacki. Les deux premiers tomes « les impliqués » et « un fond de vérité » ont obtenu le prix du meilleur roman policier en Pologne en 2007 et 2011. « La rage » est le troisième et dernier opus de cette trilogie.

« Le procureur Teodore Szacki n’est pas au mieux de sa forme depuis qu’il a quitté Varsovie. Il se sent en perpétuel décalage, tant dans sa vie de couple que dans ses relations avec sa fille adolescente.

Est-ce pour cela qu’un jour, il ne prend pas l’exacte mesure d’une plainte pour violences conjugales ? Avec des conséquences effroyables pour l’épouse battue…

Ou bien est-il simplement perturbé par une étrange enquête pour meurtre dont il a hérité – portant sur un squelette dont les os appartiendraient à plusieurs victimes… ?

Teodore Szacki va vite se rendre compte que les deux affaires pourraient être liées. La piste d’un insaisissable redresseur de torts se dessine, quelqu’un oeuvre dans l’ombre, visiblement déterminé à rendre la justice pour pallier l’incurie des services de police »

On retrouve Teodore Szacki  à Olsztyn, petite ville du nord de la Pologne ayant par le passé appartenu à l’Allemagne. C’est une ville touristique connue pour la présence de 11 lacs aux alentours où il s’est installé avec sa nouvelle compagne et sa fille de 16 ans, Hela dont il a désormais la garde. Le procureur est impeccable dans son costume gris, implacable dans son application de la loi qu’il respecte à la lettre et sans sentiment. Notre homme a également des lettres, il aime les romans de Pierre Lemaitre…

Mais c’est un homme sous pression que nous présente Zygmunt Miloszewski : dépassé par la vie de couple et la gestion de son ado de fille, ennuyé par les dossiers sans intérêt de cette petite ville somme toute tranquille, agacé par l’administration de la ville et sa hiérarchie qui lui impose des missions inutiles, irrité par l’hiver qui tarde à arriver et enveloppe tout dans un brouillard glacé au lieu de cacher la laideur de la ville sous une belle couche de neige, et je ne parle pas de la circulation en ville !  Zygmunt Miloszewski nous dresse par ses yeux le portrait d’une Pologne assez arriérée, ex-pays de l’est qui peine à se moderniser avec une bureaucratie lourde et souvent absurde.

Teodore Szacki est un râleur-né mais il se retient souvent d’exploser et évite au maximum les conflits ouverts. Il pose un regard acéré et sans illusion sur la société et l’humanité ; ses pensées participent au ton du bouquin, plein d’ironie, d’humour noir face au désespoir de situations absolument horribles. Zygmunt Miloszewski construit son roman en suivant différents personnages, tous bien campés, hauts en couleur : un adjoint stagiaire doué et zélé qui n’hésite pas à dénoncer Teodore à sa hiérarchie s’il commet une erreur, un officier de police taciturne et sans émotion face aux meurtres même les plus sordides, un légiste, Frankenstein (oui, oui) qui fait des fêtes dans le labo d’autopsies, Hela, ado dans toute sa splendeur…

Mais on est loin de la farce ! Si le ton est drôle, le sujet est bien sombre. L’enquête va porter sur les violences familiales, encore peu reconnues en Pologne, au point que même Teodore Szacki est un peu léger sur le sujet, ce qu’il regrette très vite évidemment. Zygmunt Miloszewski nous plonge dans cette horreur ordinaire, souvent impunie, peu dénoncée mais qui dévoile les pires côtés des hommes et détruit des vies entières. Teodore Szacki, se retrouve face à des crimes hors du commun, où les victimes étaient également des bourreaux. Cette enquête l’atteint profondément : en tant que procureur qui ne peut laisser rendre une justice sauvage, en tant que père aussi. On sait dès le début qu’il est capable de sortir de ses gonds et Zygmunt Miloszewski réussit à nous captiver en nous racontant juste comment et pourquoi. Et c’est avec une fin inhabituelle qu’il termine sa trilogie.

Un très bon polar noir et désespéré, dans un pays qu’on a peu l’occasion de visiter en littérature.

Raccoon

ANNA de Niccolo Ammaniti chez Grasset

Traduction : Myriem Bouzaher.

Niccolo Ammaniti est un écrivain italien reconnu, avec des livres traduits dans une quarantaine de langues, des adaptations cinématographiques pour plusieurs de ses romans et des prix pour « je n’ai pas peur » et « comme Dieu le veut ». Il livre ici un roman post-apocalyptique étonnant où seuls des enfants ont survécu, dont il a eu l’idée selon sa traductrice en regardant des enfants jouer, livrés à eux-mêmes sur une plage.

« Sicile, 2020. Un virus mortel, « la Rouge », a déferlé sur l’Europe quatre ans auparavant et décimé la population adulte ; les jeunes, eux, sont protégés jusqu’à l’âge de la puberté. Anna se retrouve seule avec Astor, son petit frère de quatre ans.

Elle doit affronter le monde extérieur avec ses cadavres, ses charognards, ses chiens errants et affamés, l’odeur pestilentielle, pour trouver, quand il en reste, des médicaments, des bougies, des piles, des boîtes de conserve, avec comme unique guide dans cette lutte pour la survie, le cahier d’instructions que lui a légué leur mère avant d’être emportée par la maladie.

Lorsqu’Astor disparaît, Anna part à sa recherche, prête à défier les bandes d’enfants sauvages qui errent à travers les rues désertes, les centres commerciaux et les bois. Mais l’ordre appartient au passé et les règles d’autrefois ont été oubliées. Pour réussir à sauver Astor, Anna va devoir en inventer de nouvelles, parcourant ce monde à l’abandon où la nature a repris ses droits, ne laissant que les vestiges d’une civilisation qui a couru à sa propre perte. »

Les adultes ont disparu et les enfants qui ont survécu sont contaminés à la puberté… Niccolo Ammaniti nous donne à voir un monde effrayant, angoissant, un monde d’enfants perdus qui doivent grandir sans repères, sans morale, sans éducation…Ils grandissent en sauvages, se racontent des histoires, s’inventent des mythes incongrus.

C’est un monde violent où chacun lutte pour survivre, un monde d’enfants tout de même où la denrée la plus rare est le pot de nutella, où les trocs se font sur des valeurs étonnantes. Même cruels, même violents, ils restent des enfants ignorants qui prennent des médicaments s’ils en trouvent quand ils sont malades mais n’importe quoi et n’importe comment ! Les personnages sont crédibles : les meneurs, la violence, la versatilité…

Anna approche de l’adolescence, elle était assez âgée au moment de l’épidémie pour savoir lire et se réfère comme à une bible aux instructions de sa mère pour survivre, un soutien que beaucoup d’autres n’ont pas. Par loyauté envers sa mère, elle veille sur son petit frère, elle lui raconte des horreurs magiques pour l’empêcher de voir les vraies, le protège du chaos extérieur…  Anna est un personnage magnifique, d’une grande force. Son envie de vivre et de sauver son frère lui donne le courage d’affronter ses peurs et les dangers. Son seul espoir est des trouver des Grands qui auraient survécu, trouvé un vaccin, car elle grandit.

Niccolo Ammaniti nous entraîne dans un véritable cauchemar, on suit ces enfants perdus avec angoisse, en tant qu’adulte, on ne peut que voir que l’humanité est en train de s’éteindre par la disparition progressive de ses représentants les plus dépendants, innocents abandonnés. C’est stressant et on se prend à espérer avec Anna qu’il reste un Grand de l’autre côté de la mer…

Angoissant, implacable, un livre terrible qu’on dévore malgré tout.

Raccoon

LES MUSELÉS de Aro Sainz De La Maza chez Actes Sud

Traduction : Serge Mestre.

Aro Sainz De La Maza est éditeur, traducteur, il a écrit des essais, des livres pour enfants et des recueils de contes. « Les muselés » est son deuxième roman noir, après « le bourreau de Gaudi ». On y retrouve l’inspecteur Milo Malart. Ce livre ne m’a pas posé de problème de compréhension alors que je n’avais pas lu le premier : je suis vite entrée dans l’univers de Milo, avec sa psychologie torturée et les rapports spéciaux qu’il entretient avec les autres. L’ambiance du roman et l’univers bien particulier de Milo Malart m’ont accrochée et j’ai désormais très envie de lire le premier opus de ses aventures. Si on peut lire les deux tomes dans l’ordre, c’est sans doute encore mieux !

« Dans un sous-bois à la lisière de Barcelone, caché sous des feuilles mortes, gît le corps d’une jeune femme à l’aspect en tout point ordinaire, si ce n’est ses ongles, impeccablement manucurés : une étudiante de famille modeste qui finance ses études au service de recouvrement de créances dans un cabinet d’avocats, et arrondit ses fins de mois en faisant l’escort-girl.

Quelques jours plus tard, un des associés du cabinet qui l’employait est retrouvé mort dans son appartement cossu du centre-ville. De la chaîne hifi high-tech s’échappent encore des accords de blues, tandis que le champagne s’évente sur le comptoir de marbre noir.

L’enquête s’annonçait déjà ardue quand un sadique entreprend d’exposer dans les squares, à la vue des enfants, des chiens empalés. Les plaintes fusent et la pression est à son comble pour l’inspecteur Milo, chaque jour un peu plus gagné par la schizophrénie qui a déjà emporté son père et ronge désormais son frère Hugo. Mais ces troubles psychotiques qu’il essaie d’endiguer sont aussi sa plus grande force : une capacité hors pair à se mettre dans la peau des meurtriers.

Le pouvoir politique veut des arrestations pour ramener l’ordre dans la ville et refuse d’entendre les clameurs d’une cohorte d’Indignés pris au collet par le chômage, la corruption et la misère, prêts à tout pour simplement survivre. Mais qui sont les coupables ? Ces victimes ? »

On est à Barcelone donc, mais loin, bien loin de l’image de carte postale qu’on peut en avoir en tant que touristes. La crise est là, violente, et la misère s’étend sur bien des quartiers. C’est l’hiver en Catalogne mais tous les appartements ne sont pas chauffés, loin de là !

L’inspecteur Malart en est douloureusement et rageusement conscient. Son travail l’amène souvent dans les quartiers populaires où il peut voir de près ce que la pauvreté contraint les gens à faire. La crise touche aussi la police où les coupes budgétaires atteignent des sommets sauf pour les brigades anti-émeutes qui, elles, ont des véhicules et du matériel flambant neuf qu’elles exhibent à la moindre manifestation, même pacifique. Et des manifs, il y en a, la colère gronde chez les pauvres !

Aro Sainz De La Maza nous dévoile une Barcelone pas vraiment glamour : le chômage de masse y est couplé avec le cynisme des élites, de plus en plus riches et des politiciens corrompus. Il réussit parfaitement à faire ressentir cette ambiance tendue où règnent le désespoir et l’angoisse avec la folie en embuscade car l’esprit humain bascule facilement quand les conditions de vie sont si difficiles.

Milo Malart est un écorché vif cerné par la folie : son père et son frère sont schizophrènes, son neveu s’est suicidé et l’angoisse d’être atteint à son tour le ronge et lui fait couper court à toute relation. Seul, révolté et désespéré : des ingrédients pour qu’il se lance dans l’enquête sans tenir compte ni du danger ni des pressions. Il est à l’unisson des malheureux de cette Barcelone glauque, les comprend et réussit à se « connecter » même aux assassins. C’est un beau personnage et il y en a d’autres dans ce bouquin : Rebecca sa coéquipière, moins torturée et beaucoup plus rationnelle, une juge toujours ébranlée par la précédente enquête, des êtres aux vies fracassées. Des personnages terriblement humains, imparfaits mais touchants si près du gouffre.

Une enquête sous tension, sous surveillance aussi car les élites intouchables ont le bras super long, et très bien ficelée, sur fond de régression sociale, un style tendu mais non dénué d’humour, noir bien sûr !  Aro Sainz De La Maza écrit un portrait de cette ville effrayant mais tellement juste qu’on est saisi, bouleversé même après avoir refermé le livre.

Un excellent polar très noir.

Raccoon

SUR LES HAUTEURS DU MONT CRÈVE-CŒUR de Thomas H. Cook au Seuil

Traduction : Philippe Loubat-Delranc

Thomas H. Cook est un grand du roman noir américain. Né dans l’Alabama en 1947. Il a enseigné l’histoire, été secrétaire de rédaction dans un magazine avant de se mettre à écrire. Il a écrit plus de vingt romans, à l’atmosphère sombre où se mêlent souvent des éléments d’histoire et toujours une psychologie très fine des personnages et un style magnifique. C’est le maître des lourds secrets qui, révélés, nous touchent énormément car ils viennent toujours des profondeurs de l’esprit humain les plus noires. « Sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur » est un roman de 1995, inédit jusqu’alors en France et c’est un immense bonheur de retrouver cet auteur !

« « Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »

Trente ans après le drame, Ben demeure obsédé par l’image du corps de Kelli tel qu’il a été découvert sur la hauteur de ce mont où, jadis, l’on organisait une course de Noirs avant les enchères du marché aux esclaves.

Dans un de ces flash-back troublants que Thomas H. Cook maîtrise à merveille, le lecteur revisite avec Ben, ancien condisciple de la victime devenu médecin de campagne, les événements qui ont bouleversé la petite communauté blanche et conservatrice de Choctaw, Alabama, au mois de mai 1962.

Le meilleur ami de Ben le soupçonne toujours d’en savoir plus qu’il ne l’admet sur l’agression de la jeune beauté venue de Baltimore : Kelli a-t-elle été tuée parce que Todd, le bourreau des cœurs local, avait plaqué sa petite amie pour elle ou parce qu’elle soutenait la cause des Noirs dans le journal du lycée ? »

Le théâtre de ce roman est une petite ville d’Alabama, Choctaw, où tout le monde se connaît et d’où peu s’échappent. C’est pourtant ce que Ben, lycéen en 1962, rêve de faire. Thomas H. Cook décrit l’atmosphère étouffante de cette petite ville du Sud, calme mais où tout semble en suspens en cette période de lutte pour les droits civiques. La ville a d’ailleurs un passé très violent comme Ben le découvre grâce à Kelli qui arrive du Nord, se passionne pour l’histoire locale et n’a pas les tabous du Sud ancrés dans la tête.

C’est Ben le narrateur. Il est hanté par la mort de Kelli, il nous livre ses souvenirs, ses pensées, ses rêves même, sans repère chronologique. Tout à son obsession, son esprit tourbillonne. Il s’interroge sans cesse sur les origines du mal, il sait que celui-cil ne s’arrête jamais et il n’en finit pas de revivre le passé. On comprend vite qu’il a un secret inavouable, mais Thomas H. Cook construit son histoire avec une habileté époustouflante, non seulement il ne nous perd pas en route mais il ne dévoile rien avant la toute fin.

De surcroît il réussit à mêler à l’histoire de Kelli celle de la ville et d’autres destins individuels, tous poignants. Car il n’y a pas que Ben et Kelli dans cette histoire mais toute une série de personnages, habitants de cette petite ville  dont les vies sont mêlées au drame. Tous sont bien campés, terriblement humains. C’est ce qui rend le bouquin si puissant ; ce qui leur arrive nous atteint, nous bouleverse, on le comprend si bien ! « Chaque lieu renferme le monde entier… », dans ce petit coin d’Alabama se déroule la tragédie universelle des humains, impuissants face à la passion et au Mal…

 « Au-dessus de nos têtes, le ciel demeure inchangé, les étoiles comme autant de pinces à linge argentées fixées dans les ténèbres, les planètes tournant sur elles-mêmes dans les fers de leurs anneaux, pour elles le don de la fixité, pour nous celui du mouvement, elles sans volonté, nous sans direction. »

Et en plus le style est sublime !

Une belle histoire, sombre mais si humaine ! Magnifique !

Raccoon

En lien la chronique de Claude d’action suspense :

http://www.action-suspense.com/2016/08/thomas-h-cook-sur-les-hauteurs-du-mont-creve-coeur-ed-seuil-2016.html

 

DE BEAUX JOURS À VENIR de Megan Kruse chez Denoël

Traduction : Héloïse Esquié.

 

«De beaux jours à venir » est le premier roman de Megan Kruse, jeune auteure américaine qui vit à Seattle, et c’est une réussite !

« Depuis des années, Amy subit la violence de Gary. Jusqu’au jour où elle reçoit le coup de trop et décide de s’enfuir avec ses deux enfants, Jackson, dix-huit ans, et Lydia, treize ans. Premier arrêt au Starlight, motel crasseux qui va leur servir de refuge. Tous les trois s’endorment sereins et soulagés, mais au petit matin Jackson a disparu. Croyant gagner l’amour d’un père qui le rejette, il est retourné chez eux et a trahi sa mère et sa sœur en révélant à Gary l’adresse du motel. Amy se rend alors à l’évidence : si elle veut assurer sa sécurité et celle de Lydia, elle va devoir abandonner son fils. Cette séparation brise le cœur de la petite fille, très attachée à ce frère doux et différent. Jackson, de son côté, doit désormais se débrouiller seul, tiraillé entre la recherche désespérée de l’amour paternel, sa culpabilité et sa difficulté à gérer son homosexualité naissante. »

Le roman commence dans l’état de Washington, nord-ouest des  Etats-Unis, à Tulalip, petite ville pauvre de cette région rurale, froide et humide. C’est là que vit la famille Holland, dans un mobil-home isolé au fond des bois, une situation recherchée par le père qui lui permet d’infliger sa violence à sa femme en toute impunité.

Megan Kruse construit brillamment son roman. Elle tisse son récit à trois voix : celle d’Amy, la mère et celle de Jackson et Lydia, les deux enfants, joue avec la chronologie et l’histoire se met en place en douceur, naturellement, sans jamais perdre le lecteur. Elle dévoile l’histoire de chacun de ses personnages, abîmés, marqués à jamais par la violence, la peur constante et bien sûr la culpabilité. Dans ces trois voix, elle mêle les faits, les sentiments, les émotions et réussit à dresser le portrait de chacun mais aussi des liens qui les unissent, se resserrent, se délitent et des causes, des conséquences… de la famille en somme, avec sobriété et justesse.

On voit le piège se refermer sur Amy, la mère, comment elle perd pied de manière insidieuse en acceptant de croire aux promesses, de s’excuser, de pardonner. Elle se retrouve terrifiée, isolée et renonce à sa vie sans réagir jusqu’à ce qu’elle sente le danger se rapprocher de sa fille. Lydia, elle, est prête à sombrer dans la violence à son tour et panique de pouvoir ressembler à son père. Jackson, le fils méprisé par son père pour son homosexualité, encore très mal acceptée dans cette Amérique rurale, va pourtant trahir sa mère et se retrouver seul sur les routes…

Megan Kruse raconte avec un style à la fois puissant et fluide, sans misérabilisme, avec une grande tendresse pour ses personnages et une vérité qui n’estompe pas les ambivalences. Elle ne juge pas et nous touche par l’authenticité de ses personnages, la force des liens entre eux. On la suit, bouleversé, dans cette histoire sombre mais pas sans espoir.

Un roman sombre, juste et émouvant.

Raccoon

STATION ELEVEN d’Emily St John Mandel chez Rivages

Traduction : Gérard de Chergé.

Emily St John Mandel, jeune auteure canadienne qui vit actuellement à New York, est déjà connue en France pour ses trois premiers romans, mais c’est ce quatrième, paru en 2014 aux Etats-Unis, finaliste du National Book Award qui lui a apporté un immense succès en Amérique du Nord. Comme pour tous les succès outre-Atlantique, le cinéma s’est emparé de l’histoire et il devrait y être adapté.

« Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoque avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel. »

Une grippe super virulente a effacé 99% de la population de la planète en quelques jours, les rescapés de cette catastrophe survivent dans les décombres de l’ancien monde, chasseurs-cueilleurs ayant connu internet pour les plus anciens. Le monde post-apocalyptique qu’Emily St John Mandel décrit est plausible, un monde rétréci, que l’on arpente à pied ou à cheval, un monde sans communications, où chaque survivant s’est fait piéger à l’endroit où il se trouvait le jour de la catastrophe, séparé à jamais des siens, un monde moyenâgeux où les routes ne sont pas sûres avec des pans entiers de terra incognita.

Logiquement, les hommes retrouvent les réflexes ancestraux et s’organisent en petites communautés, tribus vivant en autarcie, indépendantes les unes des autres et où l’ambiance doit beaucoup à la personnalité des leaders. Dans le désespoir le plus total, parfois des prophètes apparaissent et avec eux, comme toujours, le malheur…

C’est un monde violent, certes, mais on est loin des outrances d’un « Mad Max », on assiste juste à la résistance de la vie dans ce monde en ruine sans angélisme, sans héroïsme, sans illusion sur la nature humaine. Dans ce roman, Emily St John Mandel nous emporte avec une écriture belle et forte dans une ambiance sombre et nostalgique où tous les sentiments humains coexistent, de la violence à la tendresse, du désespoir à l’espérance, comme dans la vraie vie. L’empathie avec les personnages fonctionne car ils sonnent vraiment juste : des problèmes terre à terre, des aspirations humaines, des détails qui résonnent dans les mémoires et ravivent des souvenirs comme on le vit tous…

Vingt ans après la catastrophe, dans un monde plus ou moins apaisé, organisé, on suit une troupe de baladins : la Symphonie itinérante, acteurs et musiciens qui jouent surtout Shakespeare et Beethoven parce que « survivre ne suffit pas », slogan de la compagnie, une citation issue de  « Star Trek », tout ce qui vient du monde d’avant les fascine, pas de snobisme dans les vestiges de la mémoire.

Avant la catastrophe, on suit Arthur Leander, célèbre acteur d’Hollywood dont la vie se termine sur scène à la veille du cataclysme, dans cet ancien monde frivole et connecté où la vie était si facile. Par une construction brillante, avec des allers-retours continuels dans la chronologie, sans jamais perdre le lecteur, Emily St John Mandel tisse une grande toile où tous les personnages sont reliés par des fils parfois ténus, une BD, un simple objet, un souvenir et toujours par l’art auquel la plupart d’entre eux consacre leur vie et qui permet de ne pas sombrer dans la sauvagerie. L’art et la mémoire comme remparts à la barbarie…

Un roman passionnant dans un monde sombre et noir mais d’où le tendre n’est pas absent.

Magnifique !

Raccoon

LÀ OÙ LES LUMIÈRES SE PERDENT de David Joy chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

« Là où les lumières se perdent » est le premier roman de David Joy, jeune auteur américain qui est né et vit en Caroline du Nord où se déroule ce roman et c’est un grand premier roman !

« Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui ne laisse pas indifférent, un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est presque une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charly McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable. Amoureux de son amie d’enfance, Maggie Jenkins, Jacob n’a guère l’occasion de se montrer romantique. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter, régler les affaires de son père de la façon la plus expéditive qui soit. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve confronté à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer pour ses actes afin d’aller vers la lumière, ou bien s’enfoncer encore dans les ténèbres en suivant la voie paternelle ? Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, Jacob a encore l’espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie. Mais cela ne pourra se faire sans qu’il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui. »

David Joy connaît bien les Appalaches et les décrit de belle manière avec ses zones sinistrées où les trafics vont bon train. L’alcool et les cachets sont la norme pour les gamins de cette petite ville, tellement petite qu’il n’y a qu’une seule école, de la maternelle à la terminale, et puis il y la meth… Il y a aussi des touristes et de riches bobos en quête d’authenticité qui se font construire des maisons luxueuses au bord de lacs magnifiques, mais ces deux mondes s’ignorent.

L’histoire de David Joy se situe dans le monde de la meth qui délimite la vie de Jacob McNeely : son père est le trafiquant local et sa mère une junkie complètement détruite par la dope. Son avenir est tout tracé et il n’a jusqu’à présent pas eu le cran de refuser ce destin, il a quitté l’école dès ses seize ans et seconde son père dans ses activités : manque de courage mais surtout fatalisme et sentiment de ne pas mériter mieux. Il n’a pas froid aux yeux mais il n’a aucun espoir, aucune illusion, il s’enfile cachets et pétards pour supporter cette vie et guette les rares moments de lucidité de sa mère. On pense à Ree d’ « un hiver de glace » de Woodrell.

C’est Jacob le narrateur, terriblement mûri par tout ce qu’il a vu, il porte sur ce monde sombre et glauque un regard acéré, sans illusion et ironique, même si c’est douloureux. Et puis il y a Maggie, avec qui il a partagé une enfance à l’abandon dans les montagnes des Appalaches et qui peut aller à l’université et peut-être partir de là. Seule chaleur dans sa vie, elle ranime en lui une petite étincelle terriblement dangereuse : l’espoir, un espoir de rédemption, d’une vie meilleure qui le pousse à choisir son destin et à affronter son père. David Joy fait vivre cette tension dans son écriture, les contradictions entre l’envie de l’espoir et la certitude de l’échec, on est happé, fasciné par Jacob et on le suit avec frayeur.

On est dans un milieu dur et  violent, le père, chef de bande cruel, sans scrupule, sans pitié règne par la terreur sur son domaine et son fils en fait partie. Dans ce petit coin des Appalaches, la seule loi qui vaille est celle du plus fort, la police, la justice s’achètent. La velléité de Jacob de partir va avoir des conséquences qu’il ne mesure pas et on sait dès le début qu’il n’en sortira pas indemne.

La fatalité, la tyrannie, la révolte, la trahison, l’affrontement père/fils… des ingrédients de tragédie classique qui rendent ce bouquin si fort et le hissent vers l’universel. Une tragédie chez les rednecks !

Un livre noir, puissant, magnifique.

Raccoon

La chanson attachée au personnage pour David Joy :

SOLOMON GURSKY de Mordecai Richler aux éditions du sous-sol

Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Mordecai Richler, écrivain canadien anglophone né à Montréal en 1931 et mort en 2001 a été un auteur prolifique. Son goût de la satire et de la provocation a parfois fait scandale au Québec.  Les éditions du Boréal au Québec se sont attelées  à la retraduction de ses romans car apparemment celles qui existaient ne leur rendaient pas hommage. C’est cette nouvelle traduction, primée au Québec, que nous proposent les éditions du sous-sol et cela permet de découvrir cet auteur hors norme.

« Moses Berger est encore enfant quand il entend pour la première fois le nom de Solomon Gursky. Ce personnage énigmatique deviendra bientôt pour lui une obsession qui l’incitera à mener une vaste enquête aux quatre coins du monde. Toute sa vie sera consacrée à démêler le vrai du faux dans l’histoire d’une famille aux origines drapées de mystère.

Nous entraînant dans les bas-fonds londoniens du XIXe siècle, en Arctique avec l’expédition de Franklin en 1845, jusqu’en Amérique pendant la prohibition, des paysages vallonnés des Cantons-de-L’Est d’hier et d’aujourd’hui aux hauteurs de Westmount et ruelles du Mile End, Solomon Gursky est un roman puissant qui captive et terrasse par sa verve et son humour mordant.

Dans cette traversée épique et hilarante, il est autant question d’Inuits convertis au judaïsme, de la Longue Marche de Mao, d’âmes échouées au passage du Nord-Ouest, des bars jazz de Montréal, que d’un corbeau maléfique tournoyant au-dessus de six générations de Gursky. »

Dans ce roman, Mordecai Richler nous offre la gigantesque histoire, sur plus d’un siècle, d’une famille d’immigrés juifs, les Gursky. Il mêle cette saga familiale à l’histoire du Canada, brodant la fiction sur la réalité à la manière des mythes et obtient une épopée surprenante et drôle.

Il construit son récit sans suivre la chronologie et il y a énormément de personnages, forcément ! Au départ, on est un peu perdu dans ce foisonnement mais l’auteur est brillant, on a des repères  au fur et à mesure que l’histoire se met en place et on le lit finalement facilement. C’est une histoire mouvementée, racontée avec une verve truculente et des personnages hauts en couleur : Moses, le journaliste fasciné par cette famille dont l’enquête va servir de lien entre les différents éléments, est un alcoolique patenté ; les Gursky ont tous un grain, chacun dans un style différent  et les personnages secondaires ne sont pas en reste !

Chez les Gursky, deux personnages sont devenus légendaires, Ephraïm et Solomon. Ephraïm l’aïeul par qui la conquête du Canada a commencé, seul survivant de l’expédition Franklin partie à la recherche du passage du Nord- Ouest en 1845 grâce à son régime casher…

Un des vaisseaux de l’expédition Franklin pris dans les glaces.

Solomon le petit-fils qui, avec des trafics en tout genre, va faire décoller la fortune familiale pendant la prohibition… Ces deux personnages sont animés d’une énergie extraordinaire, rabelaisienne. Après des débuts misérables, ils ont une grande soif de vivre et ne sont ni étouffés par les scrupules, ni impressionnés par le moindre dogme. Rien ne leur fait peur : ils transgressent les lois, utilisent à leur profit la religion et les superstitions, escroquent sans vergogne les crédules. Des escrocs flamboyants ! Ils se créent dans le même temps une fortune et une légende.

Cette légende sera bien sûr revue et corrigée, la vérité parfois bien verrouillée par des descendants désireux de s’intégrer dans la bonne société et d’oublier leurs débuts peu glorieux…  Mordecai Richler s’attaque ainsi à bien des hypocrisies, des intolérances qui existent ou ont existé dans la société canadienne. Il a un grand talent pour mettre en scène et révéler les travers des grands bourgeois, des nouveaux riches, des immigrés juifs, des prêtres, pasteurs ou rabbins, des intellectuels… nul n’échappe à son humour ravageur, et s’il y a quelques longueurs dans ce roman très dense, certains passages sont vraiment drôles.

Un roman picaresque à découvrir.

Raccoon

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