Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Raccoon (Page 12 of 13)

LA VILLE DES BRUMES de Sara Gran aux éditions du Masque

Traduction : Claire Breton

Ex-libraire d’origine new-yorkaise, Sara Gran est l’auteur de cinq romans et c’est ici le deuxième opus des aventures de sa détective Claire DeWitt.  Elle est également scénariste pour le cinéma et la télévision, et prépare l’adaptation de la série des Claire DeWitt.

« Quand Paul Casablancas, l’ex-petit ami musicien de Claire, est retrouvé mort dans sa maison de San Francisco, la police est convaincue qu’il s’agit d’un simple cambriolage. Mais Claire sait que rien n’est jamais si simple.

Avec l’aide de son nouvel assistant, Claude, elle suit les indices, trouvant un éclairage sur le destin de Paul dans ses autres affaires – notamment celle de sa sœur de sang Tracy disparue dans le New York des années 1980 et celle d’une disparition de chevaux miniatures dans le comté de Sonoma. Alors que les visions du passé lèvent le voile sur les secrets du présent, Claire commence à saisir les mots de l’énigmatique détective français Jacques Silette : « Le détective ne saura pas de quoi il est capable avant de se heurter à un mystère qui lui transperce le cœur. » Et l’amour, sous toutes ses formes, est le plus grand mystère de tous – du moins dans l’univers de la meilleure détective du monde.

Avec cette nouvelle aventure addictive d’une héroïne irrésistible, Sara Gran propulse la femme détective traditionnelle au cœur du XXIe siècle, un mélange entre Alice Roy et Sid Vicious. »

On retrouve donc Claire DeWitt pour la deuxième fois et de nouveau Sara Gran fait mouche en transposant le mythe du détective paumé alcoolique à une femme déjantée, droguée (herbe, cocaïne, cachetons : tout y passe même si elle ne crache pas non plus sur l’alcool !) qui traîne son désespoir de ville en ville, enquête selon les préceptes ésotérico-métaphysiques du détective français Jacques Silette et s’appuie autant sur ses visions et ses rêves que sur les indices matériels. Bien sûr, c’est mieux d’avoir lu le premier pour le plaisir qu’on a à retrouver les personnages, mais le lecteur non initié ne sera pas perdu grâce aux rappels de l’adolescence de Claire et l’enquête dans le présent forme un tout.

Dans « la ville des brumes », Claire enquête à San Francisco où l’ambiance et la violence ne sont pas les mêmes qu’à la Nouvelle Orléans. La misère résonne différemment sur ces terres de hippies mais elle existe bel et bien. Sara Gran réussit parfaitement à nous entraîner dans cette ambiance et on sent l’odeur des back-rooms, des salles de concert surchauffées, des toilettes des bars où l’on échange la coke et les tuyaux.

Claire est détective depuis son adolescence chaotique à Brooklyn. Elle est hantée par la disparition d’une de ses meilleures amies depuis vingt ans. L’enquête sur la disparition de Tracy sert de fil rouge à cette série de Sara Gran qui en profite pour nous décrire l’Amérique des paumés des villes tendance acid punk. Gosses livrés à eux-mêmes, à la rue, à la drogue, abandonnés dans l’anonymat des grandes villes, confrontés à la misère et à la noirceur humaines, condamnés à la débrouille, ils n’ont ni illusion ni espoir et « sex and drugs and rock n’roll » est leur seul crédo. Claire fait partie de ces gamins et son désespoir lui donne un aplomb jouissif pour le lecteur : c’est elle la narratrice et elle balance : elle a des répliques dignes des personnages de Lansdale ! Le ton est drôle, mais seulement le ton car le fond est noir, noir profond. On rit en étant glacé.

Claire est un personnage d’écorchée vive, à part ses mentors Silette et Constance qui l’ont sauvée à un moment de sa vie et aujourd’hui morts, elle ne fait confiance à personne, surtout pas à elle-même. Elle agit selon ses propres règles : surprenantes, destructrices mais jamais hypocrites. Sa carapace de dure à cuire ne cache ni son intelligence, ni sa sensibilité, ni sa générosité. Elle ne s’aime pas, mais moi qu’est-ce que je l’aime ! Le regard qu’elle porte sur la vie fait penser à celui de Crumley : sans illusion mais avec une  humanité immense envers les plus perdus d’entre nous.

Claire ne s’intéresse pas aux apparences, aux raisons sociales, elle enquête sur les mystères de l’Univers et des êtres et découvre chez les autres des blessures, des fêlures qui font écho aux siennes avec une empathie qui ne peut que lui apporter de la souffrance et de la culpabilité. Cette enquête sur la mort d’un de ses ex la touche de près et risque de la submerger lui rappelant tous ses échecs.

Sara Gran mène son récit à un rythme effréné. Son écriture vive, nerveuse, ne nous laisse pas d’autre choix que de la suivre même si on sait que ce n’est pas une promenade de santé qu’elle nous propose, mais une descente dans les bas-fonds où se retrouvent tous les paumés, les oubliés du système, les marginaux. Ce faisant, jonglant dans le temps entre l’enquête actuelle et celle de son adolescence, elle fait progresser les deux et le mystère du présent sera résolu quoi qu’il en coûte ! Une enquête atypique mais qui tient la route, c’est bien d’un polar qu’il s’agit. Un très bon polar même qui nous entraine dans une exploration de l’âme humaine sans concession, éclairant bien tous les recoins même les plus sales, les plus tristes sans jamais condamner.

Un très grand roman.

Raccoon

MAGIC TIME de Doug Marlette au Cherche midi

Traduction : Karine Lalechère.

Doug Marlette en tant que dessinateur a reçu le prix Pulitzer pour ses dessins de presse. Il a également écrit deux romans. Ce livre, paru en 2006 aux Etats-Unis est son deuxième et le premier publié en France. Mort dans un accident de voiture en 2007, Doug Marlette  est né en 1949. Il est un peu plus jeune que les protagonistes de son roman et s’il n’a pas pris part à cette lutte pour les droits civils, il a vécu ces événements de près, habitant dans le Sud à cette époque. Son père a participé à la recherche des corps de militants disparus.

« 1965. Alors que le mouvement des droits civiques porté par Martin Luther King s’étend dans tous les États-Unis, le pays a les yeux fixés sur Troy, une petite localité du Mississippi. Quatre jeunes activistes y ont péri dans l’incendie d’une église. Deux membres du Ku Klux Klan sont arrêtés et condamnés à perpétuité

1990. L’un des condamnés libère sa conscience en désignant le vrai responsable du crime. Un nouveau procès se prépare donc à Troy. De retour dans sa ville natale, Carter Ransom, ancien sympathisant dans la lutte pour les droits civiques et journaliste au New York Examiner, est aux avant-postes. Son premier amour, Sarah Solomon, faisait partie des victimes et son père, le tout-puissant juge Mitchell Ransom, avait conduit le premier procès. Carter veut faire toute la lumière sur cette période qui l’a marqué à jamais. Et c’est dans le passé qu’il va devoir fouiller pour mettre au jour une vérité aussi terrible qu’inattendue. »

Carter Ransom est issu d’une bonne famille, il n’approuve pas la ségrégation et même s’il voit son meilleur ami Elijah Knight en subir les injustices, elle ne l’atteint pas assez pour qu’il remette en cause le système, trop bien élevé dans le respect des convenances par son juge de père. Puis vient « l’été de la liberté », l’été 64. Carter retrouve  Elijah devenu militant pour les droits civiques, son statut d’apprenti journaliste lui permet d’assister aux événements. Il tombe également amoureux d’une militante, étudiante new yorkaise…

On va assister à son évolution, à sa prise de conscience, car s’il n’est pas révolutionnaire, Carter est honnête et épris de justice (il n’est  pas fils de juge pour rien)…  En 1990, il parle de sa ville ainsi : […]Troy avait vu naître aux moins deux champions de renommée internationale – un coureur olympique et un joueur de football américain -, ainsi qu’une mezzo-soprano qui chantait au Metropolitan Opera. Mais ces enfants du pays couronnés de succès présentaient l’inconvénient d’être afro-américains. La ville avait attendu plusieurs décennies avant de se résoudre à donner leur nom à des rues, et encore, dans le quartier historique noir. Et quand elle avait décidé d’ériger une statue à l’un de ses habitants, elle leur avait préféré un idiot patenté qui se trouvait être blanc.

Bienvenue à Troy, Mississipi. […]

Le ton de Doug Marlette n’est pas dénué d’un certain humour, surtout dû aux décalages : dans le temps (le regard qui change avec le recul) et dans le choc des cultures  (les rencontres entre des New Yorkais férus de psychanalyse et de pauvres bouseux illettrés ). Mais l’ensemble est tout de même noir et sombre : Doug Marlette décrit un univers violent et dur, où n’importe quel abruti raciste peut, sous couvert d’une cagoule, assouvir impunément sa rage et ses pulsions violentes. Bien pire, car même des gens par ailleurs cultivés et sympathiques peuvent être impliqués dans le ku klux klan : les Noirs étant les seules victimes, les autres Blancs ne peuvent être témoins de ces exactions. Bien sûr, toutes les couches de la société sont gangrenées et la police ne donne pas sa part aux chiens ! C’est tout l’ancrage profond de la ségrégation dans la société du Sud qu’on peut observer et de quelle manière tous sont complices à force de fermer les yeux.

Doug Marlette construit brillamment son histoire, par des allers-retours entre les deux périodes, celle des faits et celle du procès, il dévoile habilement, par petits touches les ressorts de cette affaire qui éclaboussera bien des gens à Troy. Il s’inspire très librement de faits réels : le procès en 2005 d’un responsable du kkk  jugé 41 ans après les faits pour l’assassinat de trois jeunes militants des droits civiques, l’affaire qui a inspiré le film « Mississipi burning ».

La position de Carter journaliste, observateur plutôt qu’acteur dans le début de l’histoire permet à Doug Marlette de présenter le mouvement pour les droits civiques avec une certaine objectivité. Pas d’angélisme : même s’il lutte pour la bonne cause, le mouvement n’est pas exempt de luttes de pouvoir,  de tensions : entre les partisans de la non-violence et  ceux de la violence (pour eux Gandhi n’aurait pas vécu plus de trois jours dans le Mississipi !), ceux qui veulent que les Noirs et les Blancs luttent ensemble ou séparément… là aussi, l’auteur est bien documenté sans jamais être ennuyeux.

Les personnages sont très humains, avec des sentiments, des émotions, des failles, des ambitions… On les voit, on les comprend… Doug Marlette a un énorme talent pour croquer ses personnages et du coup le roman prend une autre dimension, beaucoup plus profonde: l’Histoire et les histoires de chacun avec les conséquences de cette violence dans la vie de Carter et des autres survivants : c’est une lutte politique, ce sont des camps qui s’affrontent, mais bien des vies entières et des êtres en chair et en os qui sont atteints, souffrent et n’en finissent pas de se remettre de leurs traumatismes. Il y a cette idée, finalement assez optimiste, que le jugement et la condamnation des coupables aideront les victimes à se reconstruire…

Une bataille gagnée, et à quel prix! mais pas la guerre… Les monstres à l’œuvre à l’époque ne sont pas forcément complètement détruits, et d’autres aussi haineux et violents peuvent émerger ailleurs…

Un formidable roman !

Raccoon

TOUT CE QU’ON NE S’EST JAMAIS DIT de Celeste Ng chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

 

Premier roman de Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » a eu un grand succès, critique et public, lors de sa publication aux Etats-Unis en 2014. Celeste Ng, comme beaucoup d’écrivains américains a d’abord écrit des nouvelles avant de s’attaquer à l’écriture de ce roman.

« Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…

Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.

Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.

Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés. Des secrets si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées. »

 

Le livre commence par le jour de la disparition de Lydia. « Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. » Celeste Ng nous fait vivre en direct avec les membres de la famille cette découverte et on est immédiatement  embarqué par la tension de son écriture. Tout de suite, c’est l’angoisse qui monte : Lydia est en retard au petit déjeuner, Lydia n’est pas dans sa chambre… L’auteure nous plonge dans les pensées des personnages qu’elle décortique avec talent et justesse. C’est par leurs yeux qu’on découvre l’histoire… L’enquête de la police n’a aucune importance, de toute façon elle est vite réglée, la jeune fille, issue de la seule famille mixte de cette petite ville ne les intéresse pas trop. Suicide ou accident, la piste du meurtre est rapidement évacuée par la police.

Pour la famille, le suicide est impossible en ce qui concerne Lydia, jeune fille modèle, sage, docile, bonne élève… Et chacun de l’évoquer, de remonter le  temps, pour essayer de comprendre ce qui a amené à ça : cette mort inacceptable, incompréhensible, cette chose insupportable qui les brise tous. Celeste Ng construit son histoire de manière classique par un va et vient entre le présent et passé mais cela fonctionne grâce à la justesse de son ton et de ses personnages qu’elle décrit avec intelligence et finesse et le suspense est bien là. Des ombres apparaissent assez vite dans le tableau, tous les membres de la famille n’ont pas les mêmes éléments…

On remonte aux origines: la rencontre des parents, un mariage entre une Blanche et un Chinois dans les années 60, leurs rêves, leurs aspirations contrariées, leurs blessures qu’ils taisent. Celeste Ng dévoile l’ampleur des failles chez tous ses personnages : la mère qui a renoncé à une carrière pour son mariage, le père issu d’émigré chinois prêt à tout pour se fondre dans la masse, le frère délaissé au profit de Lydia qui focalise tous les espoirs de ses parents, la petite sœur arrivée après la première grande bataille de cette famille et qui n’y a pas de place. Elle nous montre les dégâts des non-dits, la pesanteur des rôles imposés, endossés, acceptés parfois dans les familles et dont il est si difficile de se départir.  Et comment face à la mort, à la douleur, au deuil, tout peut exploser et chacun se retrouver seul.

Tous les personnages sonnent vrai : pas de méchants, de mauvais. Juste des humains qui se débattent pour ne pas souffrir et deviennent parfois, sans le vouloir, des bourreaux. Des mécanismes familiaux pas si rares mais qui se dévoilent dans toute leur cruauté dans ces conditions extrêmes et que Celeste Ng dépeint à la perfection. Comme elle décrit parfaitement le rejet au quotidien et la difficulté d’être différent dans une petite ville d’Amérique.

Du bon noir psychologique, finement ciselé.

Raccoon

MEURTRES RITUELS A IMBABA de Parker Bilal au Seuil/policiers

Traduction : Gérard de Chergé

Parker Bilal est le pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais dont certains romans sont publiés chez Actes Sud, écrit ses romans policiers. C’est ici le deuxième opus des aventures de Makana. On peut le lire indépendamment, l’auteur n’est pas un débutant et il réussit à rappeler les éléments indispensables pour comprendre la cause de la présence de Makana au Caire par petites touches. Ceux qui, comme moi, ont lu le premier seront ravis de retrouver ce détective attachant qui a déjà vécu la montée de l’intégrisme au Soudan, qui le voit émerger et monter en puissance dans son pays d’accueil et qui a du mal à garder sa langue dans sa poche.

« Le Caire, 2001. Makana, ex-officier de police soudanais exilé politique en Égypte, est chargé d’identifier l’auteur d’une lettre de menaces reçue par le patron de l’agence de voyages l’Ibis bleu. Peu après, Meera, employée copte de l’agence et femme d’un universitaire musulman révoqué pour opinions subversives, est assassinée dans une galerie marchande. Makana voit là un lien avec les meurtres sanglants de jeunes garçons à Imbaba, quartier déshérité comptant plusieurs églises. Et si les autorités avaient décidé d’en rendre les coptes responsables ? Ce qui semble à première vue n’être qu’un complot politico-religieux se révèle peu à peu, au fil d’une enquête semée d’embûches qui mène Makana jusqu’à Louxor et à un monastère désaffecté dans le désert, une magouille impliquant une banque cairote coupable de transactions douteuses.

Pouvoir, argent et corruption : une équation vieille comme le monde… »

On retrouve donc Makana, toujours désespéré par la perte de sa femme et de sa fille, vivotant sur la vieille péniche délabrée au bord du Nil. Au nom de la solidarité entre exilés et parce qu’il faut bien payer le loyer, il accepte cette affaire de lettre de menaces.

On retrouve également ses amis : Sami le journaliste intègre et donc souvent menacé et sa femme Rania, Aswani le restaurateur qui accepte de faire crédit, Yunis un faussaire presque aveugle qui connaît les dessous troubles de la ville, sa logeuse Oum Ali… qui forment la petite bande typique des acolytes du détective mais qui sont tellement bien croqués, intégrés au récit et à la réalité de la ville qu’ils dépassent largement les clichés. Pas de doute, Parker Bilal sait écrire !

Et on retrouve Le Caire bien sûr, le terrain d’investigation de Makana. Parker Bilal décrit magnifiquement cette ville. La description n’est pas idyllique, l’auteur nous montre une ville sous tension, surpeuplée où l’urbanisme sauvage et la corruption ont créé des quartiers entiers livrés à la misère et à la violence. Des enfants vivent dans la rue, y meurent aussi sans que cela dérange grand-monde.

Tous les ingrédients sont là pour une explosion de violence, il suffit de désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire et… les Coptes sont là. L’enquête de Makana va dériver après l’assassinat de Meera, vers les meurtres d’enfants des rues d’Imbaba et vers les intégristes qui ne sont jamais loin, envahissant peu à peu toutes les sphères de la société égyptienne.

On assiste à cette montée, on en comprend les mécanismes avec la connivence entre les services secrets, les intégristes, la pègre… tout ce beau monde trafique et se fait de l’argent ensemble. Le talent de Parker Bilal est d’intégrer tout ça à une enquête complexe, passionnante et mouvementée.

Et violente, forcément ! Tous ces gens ne sont pas des enfants de chœur et les réponses à qui s’occupe un peu trop de ce qui ne le regarde pas sont violentes et disproportionnées. Ça ne rigole pas avec les opposants dans cette ville où on peut disparaître sans laisser de trace du jour au lendemain !

Parker Bilal nous fait ressentir cette atmosphère oppressante de peur, de violence, de danger. Il y a  quelques lueurs d’espoir avec des personnages qui se révoltent un peu. Mais le livre se termine le 11 septembre 2001… Ce n’est que le début, il va s’en passer encore des choses…

Un excellent polar noir, très noir et très intelligent !

Raccoon.

NEVERHOME de Laird Hunt chez Actes sud

Traduit par Anne-Laure Tissut

 

Laird Hunt est un écrivain américain. Il a reçu pour ce roman le premier grand prix de littérature américaine créé par Francis Geffard à qui on doit déjà le festival littéraire America. Laird Hunt nous plonge avec « Neverhome » dans la guerre de sécession de manière singulière en y suivant une femme partie déguisée en homme pour aller combattre.

« Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l’armée de l’Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener.
Ayant perdu la trace de son régiment après une bataille féroce où elle a été blessée, Constance, la rebelle, dépouillée de son uniforme, reprend, au sein de paysages dévastés, le chemin de la ferme, guidée par l’amour infini qu’elle porte à son bien-aimé mais profondément hantée par la violence et l’étrangeté des aventures qui ont marqué sa périlleuse initiation à l’univers impitoyable des champs de bataille et à leurs sordides coulisses. »

 

Laird Hunt s’est appuyé sur des faits réels pour écrire son roman. Il s’est penché sur l’histoire de ces femmes-soldats pendant la guerre de sécession. Dans une interview, il dit qu’elles étaient au moins cinq cents. Elles ont été effacées de l’histoire officielle de cette guerre. Infirmières, cantinières… passe encore, mais c’était inconcevable au XIXe qu’une femme puisse combattre, ça ne rentrait pas dans le schéma de la gloire des hommes guerriers, comme dans l’histoire du far-west ou l’Histoire en général d’ailleurs, et, puisque les historiens aussi étaient des hommes… Elles partaient à la guerre avec la double peur au ventre : celle de la guerre bien sûr, comme tout le monde, et celle d’être découvertes car elles étaient alors humiliées, emprisonnées, enfermées dans les asiles de fous : imaginez, les asiles au XIXe en temps de guerre…

Frances Louisa Clayton

Laird Hunt ne s’est pas inspiré de l’histoire d’une femme en particulier. Il s’agit bien là d’un roman où on suit, intrigué, fasciné, l’itinéraire de Constance à travers cette guerre. Constance, partie à la place de son mari, plus faible qu’elle dans les rangs de l’Union (grosse bourde de l’éditeur sur la quatrième de couverture, corrigée depuis j’espère, au moins au niveau de leur site, Constance est bien dans le camp des Nordistes).

Dès les premières phrases, on est séduit par le langage de Constance. On suit ses pensées, ses visions : des plus prosaïques (elle est aux premières loges et montre sans fard le vacarme des batailles, les charniers qui ensanglantent la nature, les blessés, la boue, la crasse) aux plus intimes. Elle se réfugie dans ses souvenirs, seuls lieux à l’abri dans la guerre, et nous livre ainsi son histoire par bribes. Elle reçoit des lettres de son mari, lui écrit, son amour pour lui la déchire et la maintient en vie. Elle s’adresse aussi à sa mère morte, dans des circonstances qu’on devine tragiques dès le début. S’échapper dans ses pensées lui permet de supporter l’insupportable et l’emmène parfois loin de la réalité, dans un climat onirique où on la suit les yeux fermés tellement c’est beau.

Laird Hunt, dans une langue d’une grande richesse, à la fois sobre et poétique, nous offre le très beau portrait d’une femme au cœur d’une guerre dont elle veut revenir. Une femme forte et en même temps brisée.

Magnifique.

Raccoon

RETOUR A OAKPINE de Ron Carlson chez Gallmeister

Traduction : Sophie Aslanides

 

Ron Carlson est né dans l’Utah et vit actuellement en Californie, ce qui est un peu l’itinéraire de certains de ses personnages, l’Utah est un état voisin du Wyoming où se situe l’action. Il a écrit plusieurs romans et nouvelles qui ont reçu des prix aux Etats-Unis, participe aux cahiers livres du New York Times et du Los Angeles Times et enseigne la littérature.

« La petite ville d’Oakpine, au cœur des magnifiques paysages du Wyoming, offre une vie paisible à ses habitants. Et c’est à cela qu’aspire Jimmy, 50 ans, atteint du sida. Devenu un écrivain renommé à New York, il souhaite désormais retrouver sa ville natale pour y passer les derniers mois de sa vie, et renouer avec ses parents. Il découvre que le destin vient de réunir à Oakpine ses trois meilleurs amis d’enfance : Craig, Frank et Mason. Chacun a fait son chemin, construit une vie, mais tous se trouvent aujourd’hui à un tournant de leur existence. Petit à petit, au gré de ces retrouvailles, les quatre hommes vont se rendre compte que leur amitié est la meilleure arme pour effacer les fantômes du passé et affronter les obstacles du présent ».

Oakpine est une petite ville de l’Ouest où il ne se passe pas grand-chose. La vie est rythmée par les saisons qui amènent leur lot de réjouissances traditionnelles, la chasse aux antilopes et les festivités liées au lycée de la ville : bals et cérémonie de remise de diplômes. La plupart des jeunes quittent ensuite la ville pour aller vers des lieux plus animés.

Sur les quatre amis qui avaient formé un groupe de rock il y a trente ans, le temps de leur terminale, deux sont partis, deux ont fait leur vie à Oakpine. Jimmy, malade du sida et ruiné par le coût des soins revient dans sa ville natale pour y mourir et Mason, en pleine crise existentielle après un divorce, pour y rénover la maison familiale avant de la mettre en vente.

Trente ans passés si vite ! Ceux qui sont restés, ceux qui sont partis… tous sont abasourdis par ce constat. Ron Carlson exprime à merveille cette nostalgie, ce vertige qui nous prend quand on s’aperçoit qu’on a fait plus de la moitié du chemin : la routine qui emprisonne, les doutes, les désirs d’y échapper… Les personnages sont des gens ordinaires et leur vie, leurs pensées, leurs sentiments nous touchent d’autant plus : pas de héros, juste des humains confrontés à l’inéluctable.

Dans le même temps, on suit des ados, le fils d’un des couples et ses amis, là aussi, Ron Carlson est très fort pour raconter l’énergie, les espoirs, la force et l’enthousiasme de ces jeunes, bientôt adultes qui se trouvent face aux choix que leurs parents ont fait avant eux. S’il y avait un bémol à mettre, c’est là qu’il se trouverait : ces ados sont vraiment extrêmement bienveillants avec leurs aînés, cela doit exister sans doute des ados comme ça… Sinon, c’est vraiment très fort ce parallèle entre les générations.

Ces amis vont se redécouvrir, se retrouver, finalement pas si changés mais plus vrais, concentrés sur l’essentiel, conscients que rien ne peut durer. Tout cela dans les paysages du Wyoming qui doivent être magnifiques et que Ron Carlson décrit merveilleusement. Ils participent à l’ambiance du roman : les tempêtes dans la prairie, les orages, la neige, l’air d’Oakpine qui descend des montagnes sont autant de plaisirs qu’on ne peut manquer.

Le récit de Ron Carlson sonne toujours juste, chaque personnage est sondé, aucun n’est héroïque, aucun n’est maléfique, ils sont comme nous tous : vous, moi et c’est ce qui rend le livre si émouvant.

Un roman magnifique, pas noir, plutôt gris spleen.

Raccoon

VIVANT, OU EST TA VICTOIRE ? de Steve Toltz chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

 

Steve Toltz dont le premier roman « Une partie du tout » a été finaliste pour deux prix prestigieux, signe ici son deuxième roman. Australien d’origine, il a vécu dans différents pays (Canada, France, Espagne) avant de s’établir à New York et a exercé des métiers variés : cameraman, agent de sécurité, responsable de télémarketing, détective privé… appliquant le conseil d’un de ses personnages de « Vivant, où est ta victoire ? » « Dès que vous aurez trouvé une voie de garage, vous vous y enfermerez. Quoi que vous fassiez, ne vous éparpillez pas, ne vous spécialisez pas ou ne maîtrisez pas quelque profession – une fois que vous serez « qualifié », vous ne vous en sortirez plus. »

« Aldo et Liam, deux amis, deux paumés, deux virtuoses du fiasco.
Aldo, inventeur insatiable de films de zombies made in Australia, de chewing-gums pour chiens, de vêtements de grossesse gothiques. Aldo, malchanceux perpétuel, phobique chronique, ami encombrant, amant lamentable. Aldo dont la vie semble guidée par une force qui le dépasse : l’échec.
Liam, ami indéfectible, flic cynique, écrivain raté, se détestant lui-même et détestant encore plus la société. Liam qui porte en lui, c’est certain, un chef-d’oeuvre. Et qui voit en l’existence même d’Aldo le matériau qui lui manquait.
Et Liam de se lancer un défi : devenir le biographe d’Aldo. Pour découvrir au passage que la cruauté humaine n’a guère de limites ; que Dieu rit de ses créatures ; et que nous créons de l’art parce que, être vivant, c’est être l’otage de ravisseurs silencieux dont nous ne pouvons même pas deviner les revendications.
 »

Dans ce livre, Steve Toltz, nous entraîne dans un univers très sombre. La vie n’est pas rose pour nos deux héros confrontés à la mort dès l’enfance, ils ont tous deux perdu une sœur. Ils ont une vision très noire du monde et un grand espoir chacun, une quête éperdue de réussite : dans la richesse qui les mettrait lui et les siens définitivement à l’abri pour Aldo, dans l’aboutissement de ses velléités artistiques et l’écriture de son grand roman pour Liam. En les confrontant aux difficultés, aux échecs, et pas qu’un peu, Steve Toltz nous livre une vision terrible de la condition humaine.

Il y a chez lui une critique violente de notre société et de notre mode de vie mais il va encore plus loin et touche à l’universel, en s’attaquant tout simplement aux questions les plus basiques et les plus essentielles : qui sommes-nous ? Pourquoi ?…  Il traite nos angoisses les plus primaires : la souffrance, le deuil, la solitude… de ce que nous sommes prêts à croire ou à faire pour les ignorer, de l’amour qui peut apaiser la souffrance. Et cela avec une verve et un humour ravageur qui font éclater de rire en lisant les pires horreurs.

Car la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour Liam et Aldo, loin de là ! Surtout pour ce dernier qui accumule tellement d’échecs qu’il n’en peut plus et tente plusieurs fois de se suicider, mais l’échec lui colle tellement à la peau qu’il rate même ses suicides. Et le spectacle de ses gesticulations, celles d’un homme qui se noie, est tel qu’Aldo devient la « muse » d’artistes en devenir (encore des portraits forts et cruels !). Il finit par être confronté à ses pires terreurs : la prison et l’hôpital, paralysé. Il y a là des pages criantes de vérité quand on sait que Steve Toltz a lui-même été paralysé pendant des mois avec beaucoup d’incertitude sur le pronostic.

Le roman est peaufiné à l’extrême.  C’est peu de dire que Steve Toltz écrit bien ! Les phrases sont précises, bien balancées, elles font toujours mouche et font passer outre que parfois les idées se répètent un peu. Liam et Aldo sont tour à tour narrateurs et livrent sans pudeur leurs pensées qui sonnent si juste. On a également le droit à une déposition chez les flics ahurissante, à un dialogue avec Dieu (oui, oui, lui-même !), à des poésies…

On se régale de cette variété de styles et on accepte de se coltiner toute cette noirceur car on y est entraîné de manière brillante, intelligente et drôle. L’humour, la « politesse du désespoir », est ici cruel mais il évite de fondre en larmes et permet de faire face au chaos absurde qu’est la vie.

Un roman brillant, très noir.

Raccoon

DES PETITES FILLES MODELES… de Romain Slocombe chez Belfond

Belfond dans sa collection remake propose aux auteurs de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d’en faire le remake. Tout est permis, pourvu que le souvenir de l’original ne soit jamais perdu. Ici c’est Romain Slocombe qui s’y colle. Auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe… il revisite ici « Les petites filles modèles » de la Comtesse de Ségur, classique s’il en est de la littérature enfantine et le fait basculer dans son univers.

 
« En 1858, la Comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au coeur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d’enfants bien nés saisis au moment où ils s’interrogent sur le bien et le mal, tableaux d’un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être « modèles » en vertu d’un idéal de comportement. Mais l’atteindre n’est pas si simple ! Et l’on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la Comtesse de Ségur, les bourgeons de l’ambigüité.»

 
Slocombe réussit à merveille à redonner le ton de la comtesse de Ségur qui s’adresse à ses jeunes lecteurs pour les édifier et leur inculquer les notions de bien, de mal, de convenances.
On retrouve Mme de Rosbourg, jeune veuve très comme il faut qui éduque sa fille selon des principes hautement chrétiens et très stricts, agrémentés d’un sentiment de supériorité de classe, inculqués pour garder cette société très bourgeoise en eau calme. Dès le début, ça gite un peu : Mme de Rosbourg, si distinguée est kleptomane et fait même un petit séjour à l’asile pour cela.
Marguerite, la douce et sage petite fille s’approche de la puberté dans l’ignorance totale des changements qui vont survenir. Éduquée par les curés dans le mépris de tout ce qui touche au corps et surtout au corps féminin, évidemment ses premières règles la rendent malade et voilà la mère et la fille parties prendre les eaux dans les Pyrénées. Arrivées en pays cathare, elles ont un accident de voiture non loin du château de Mme de Fleurville, veuve elle aussi qui vit avec ses deux filles Madeleine et Camille… Marguerite et sa mère, blessée, sont recueillies chez les Fleurville le temps que la maman guérisse…
L’accident !!! Il permet à Slocombe de rejoindre l’univers  du « medical art » de ses photos, il s’en donne à cœur joie et on retrouve Mme de Rosbourg dans les positions de ses modèles qui nuisent certes à sa pudeur mais réjouissent le lecteur tout en amenant le récit vers des eaux un peu plus troubles et sensuelles.

 

 

Yoko on hospital bed with multiple fractures, Romain Slocombe, 1993.

 

Nous voilà avec les personnages réunis ! Manque Sophie, morte depuis quelques temps, petit écart qu’on comprendra par la suite. Le scénario est fidèle : on joue aux poupées (elles sont blessées, bandées bien entendu), on va vivre ensemble, on se perd dans la forêt, il y a bien le boucher Hurel, un chien enragé…
Romain Slocombe nous plonge dans l’état d’esprit de l’époque, on ressent le poids de la chape morale avec les pensées de Marguerite, pieuse jeune fille. Puis par petites touches, le récit bascule un peu plus : Madeleine et Camille sont un peu plus délurées qu’il n’y paraît, un peu plus libres, la façade de principes se craquelle et Marguerite se laisse aller à quelques plaisirs, quelques émois dont elle se punit bien. On est encore dans le réel, comprenant comment tous ces principes ont pu mortifier les femmes et les dégâts qu’ils ont pu provoquer dans les psychismes.
Et le roman bascule encore. Tout en gardant ce ton bien élevé qui sied aux gens de bonne compagnie, on garde les particules, mais c’est le marquis de Sade qui est évoqué, et le récit dérive vers la perversion, les abus, le crime… et ce n’est pas fini ! Une autre invitée de marque, la comtesse sanglante, Elisabeth Bathory s’invite dans l’histoire apportant la touche finale d’horreur fantastique…
Marguerite et sa mère, puisque le récit est centré sur elles, vont affronter de fortes tempêtes!!!
Un excellent roman en exercice de style, c’est jouissif de voir ce récit si sage sombrer lentement dans le noir, l’horreur et le sang !
Raccoon

PRENDRE GLORIA de Marie Neuser chez Fleuve noir

 

Marie Neuser revient avec un deuxième opus consacré au tueur coupeur de cheveux, roman inspiré de l’histoire vraie d’un psychopathe qui a sévi en Italie et en Angleterre et dont la traque a duré de 1993 à 2011 avant d’aboutir. « Prendre Gloria » complète « Prendre Lily », partie anglaise de la chasse de cet homme abject, tellement gluant qu’il glissait entre les mailles des filets tendus par la police, pourtant convaincue de sa culpabilité. Dans ce deuxième tome, qui chronologiquement commence avant, on a le récit de la partie italienne de la vie de ce tueur bien né, malheureusement pour ses futures victimes, et la genèse de sa monstruosité et de son impunité.

 
« Dans la commune italienne de P., on sauve les apparences. Et surtout le dimanche. Le 12 septembre 1993 a dérogé à la règle.
Ce jour-là, Gloria Prats quitte son amie Elena pour honorer un rendez-vous. Elle franchit le perron de l’église de la Miséricorde. Un rendez-vous furtif, pas plus de quelques minutes.
Le 12 septembre 1993, les minutes deviennent des heures. Gloria ne ressort pas.
Une fugue, à coup sûr. Ou un coup de ce petit Albanais trop discret pour être honnête. Tout, mais pas le principal suspect, protagoniste numéro 2 du rendez-vous : Damiano Solivo. »

 
L’épigraphe du livre est claire « Io so. Ma non ho le prove » : Je sais tout. Mais je n’ai aucune preuve. Ici, la recherche du coupable n’est pas le propos, on sait qui est le coupable et pire : tout le monde le sait ! Pourtant, Marie Neuser parvient à nous tenir en haleine pendant tout le bouquin.
Par une construction habile, tantôt narratrice, tantôt faisant s’exprimer les personnages, elle démonte et nous donne à voir les mécanismes qui se sont mis en branle dès le soir de la disparition de Gloria pour sauver ce monstre né dans une « bonne famille », une famille qu’il ne faut pas contrarier. Contrarier certaines personnes peut s’avérer dangereux sur ces terres de mafia…

 
Les Solivo ont le bras long, tentaculaire même et c’est hallucinant de voir jusqu’où peuvent aller des puissants pour protéger leur rejeton et surtout leur nom car même le père Solivo considère son fils comme un raté, un bon à rien, un idiot pourri gâté par sa mère (ben oui, il faut bien un coupable et Solivo père, bourgeois imbu de lui-même et de sa réussite n’envisage même pas la moindre responsabilité de sa part). Peu importe que des innocents soient broyés dans cette machination.

 
Ca fait froid dans le dos ! Cette histoire de seigneurs tout puissants ne date pas du moyen-âge…

 
Les menaces, les intimidations remontent très haut et très rapidement, les flics se heurtent à un mur infranchissable de silence, de mensonge et de corruption… L’enquête est sciemment dirigée vers des innocents qui auront des ennuis puisqu’il faut bien enquêter !

 
Le suspense est là, dans l’assemblage de ce puzzle : corruption, arrangements entre amis, intimidation, accidents providentiels… Les pièces s’emboîtent parfaitement et on comprend comment de braves gens en viennent à se taire et à protéger d’ignobles pourris : les menaces sont réelles, concrètes et on n’a qu’une vie… La vérité peut s’avérer mortelle en Italie. Si la famille de Gloria n’avait pas été aussi têtue, acharnée puis soutenue par une journaliste intrépide…

 
Marie Neuser nous dresse un tableau très noir de la société italienne : corruption à tous les niveaux plus… l’église ! L’église, omniprésente dans ces terres catholiques par excellence, impliquée sans remise en question dans toutes les étapes de la vie des gens (du baptême à l’extrême onction en passant par les activités extra-scolaires) est totalement pourrie elle aussi ! Et complètement impliquée dans cette affaire bien entendu ! En collusion totale et active avec la mafia car elle aussi a de lourds et sombres secrets à cacher. Les petits arrangements avec la morale et l’honnêteté satisfont tout le monde ou presque pourvu qu’il n’y ait pas de vagues ! Un portrait vraiment glaçant de l’Italie !

 
Un livre passionnant mais effrayant !

 
Raccoon

UNE NUIT D’ETE de Chris Adrian chez Albin Michel

Traduction : Nathalie Bru.

 

Chris Adrian est un auteur américain sélectionné en 2010 par the New Yorker comme l’un des vingt meilleurs écrivains américains contemporains. Il a écrit plusieurs romans et des nouvelles. Seul un recueil de nouvelles : « Un ange meilleur » où il était déjà beaucoup question de deuil, notamment d’enfants, de frères a été publié en France. Pédiatre et oncologue, Chris Adrian connaît de près ces souffrances. Dans ce roman, il s’inspire du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare mais nous en offre une version beaucoup plus sombre.
« Henry, Will et Molly ne se connaissent pas mais ils ont quelque chose en commun. Tous trois viennent de perdre un être cher dans la mort ou la rupture. Un soir d’été, tandis qu’ils se rendent à une soirée, ils s’égarent dans Buena Vista Park sans savoir que ce lieu est devenu le refuge secret de Titania et Obéron, les souverains du royaume légendaire immortalisés dans la pièce de Shakespeare, inconsolables depuis la mort de leur fils… Ensemble, ils vont vivre une nuit à nulle autre pareille. »
Chris Adrian nous embarque dans le monde du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, référence incontournable, auquel il ajoute d’autres personnages de la mythologie anglo-saxonne comme les changelins. On se perd dans ce monde fantastique comme dans un rêve délirant, tels les humains qui entrent dans le parc : Henry, Will, Molly et des SDF qui répètent une comédie musicale.
Ce monde magique, plus beau, plus cruel que le nôtre est détraqué : la mort et la douleur ont frappé, funestes revers de l’amour. La douleur de la reine des fées, immortelle mais déchirée par la perte de son enfant est terrible, titanesque, elle peut provoquer l’anéantissement du monde car tout est plus supportable pour Titania que cette douleur lancinante et tenace qui la frappe. Même la destruction totale est préférable au vide de l’absence.
Elle libère Puck, esprit malfaisant (bien plus que dans « le songe d’une nuit d’été » ). Nos trois humains en deuil se trouvent mêlés à celui de Titania et du coup, en danger. Ceux qui résistent le plus sont ceux qui n’ont déjà plus rien, les SDF.
Le songe d’une nuit d’été confronté à la mort vire au cauchemar.
Tout en inventant un monde fantastique délirant, en mêlant les différentes histoires de ses personnages dans une atmosphère onirique, Chris Adrian évoque des souffrances bien réelles d’une manière totalement réaliste. Il nous parle de ce qui nous touche le plus profondément : la mort, l’amour, le sens ou le non-sens de la vie. Les pages sur les pensées, les sentiments qui animent les personnages : la douleur, l’incompréhension, la révolte, la colère, la culpabilité, la peur de l’oubli… sonnent effroyablement juste et sont magnifiques.
Ce livre est un livre sur la perte, le deuil, le grand vide que nos amours laissent dans nos vies quand ils nous quittent.

 

Avec des pages burlesques parmi les pages tragiques, comme on éclate de rire tout en sanglotant.
Un livre étonnant et fort.
Raccoon

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