Chroniques noires et partisanes

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EN VRILLE de Deon Meyer / Le seuil policier

Traduction de Georges Lory.

« Traumatisé par le suicide d’un collègue, Benny Griessel replonge dans l’alcool. Sa supérieure hiérarchique le protège en confiant à son adjoint Cupido l’enquête sur le meurtre d’Ernst Richter, créateur d’un site qui fournit en toute discrétion de faux alibis aux conjoints adultères. Richter faisait chanter ses clients. Est-ce là une piste ? L’analyse des relevés d’appels de son portable, l’épluchage des comptes de sa start-up, les interrogatoires de ses employés, les perquisitions ne donnent rien. Les soupçons se portent aussi sur François du Toit, un viticulteur en faillite. Rien de probant. Les Hawks sont dans l’impasse. La solution surgira, contre toute attente, de l’esprit embrumé d’un Griessel au bout du rouleau. »

 
J’ai toujours du mal à croire que mes auteurs favoris se plantent… et j’aime beaucoup Deon Meyer ! Ses romans, très bien construits au niveau de l’intrigue, du suspens, avec des personnages profondément humains (des failles, des défauts… mais sensibles, intelligents) vont bien au-delà du simple polar. Ses enquêtes prennent généralement en compte des faits de société et sont sacrément ancrées dans l’histoire de l’Afrique du sud dont on peut dire qu’elle a été sanglante et mouvementée. Il nous montre justement comment ce pays tente de se sortir du sous-développement et de retrouver la paix malgré les réticences et les grincements de dents de certains. Je lis Deon Meyer depuis longtemps, un nouveau Meyer était une fête mais avec ce livre, j’ai été franchement déçue !

 
L’histoire se tient, Deon Meyer sait toujours raconter une histoire et il nous amène à la résolution de l’enquête en bonne et due forme ! Un polar tout à fait correct mais pas époustouflant et lent.

 
Deon Meyer a perdu de sa profondeur, de son acuité, ses personnages sont plats (pourtant bon sang ! Benny se remet à boire !). Deon Meyer est dans l’action mais plus dans la psychologie, on ne les comprend plus… Il fait converger deux histoires, l’enquête et la vie d’un viticulteur sud-africain, il sait le faire, c’est intelligemment construit mais au lieu de renforcer le suspens, ce procédé l’atténue, on se perd, enfin je me suis perdue en route, l’intérêt parti en vrille…

 
J’ai ressenti un peu la même chose à la lecture des derniers Lehane ou Winslow… Et alors ? Est-ce un hasard ? Ces trois-là ont travaillé pour le cinéma. Comme si leur univers s’était formaté et tout ce qui faisait leur originalité, leur force, leur voix propre disparaissait. Meyer s’en est-il rendu compte ? Il fait faire la distribution du film par un de ses personnages, clin d’oeil ou promo ? Ce bouquin ressemble à un scénario qu’on aurait relooké en roman ou à un roman écrit à la manière d’un scénario sans réelle dimension sociologique, politique, psychologique…
En vrille…
Grosse déception
Raccoon

PERSONNE NE LE SAURA de Brigitte Gauthier à la Série Noire

Un livre sorti en 2015 dont on n’a pas assez parlé à mon goût…

Le sujet est pourtant d’une actualité brûlante. Une étude de l’Observatoire national de la délinquance sur les viols déclarés à Paris tord le cou à beaucoup d’idées reçues : 74% des viols se déroulent dans des lieux privés, la violence physique n’est pas le moyen le plus utilisé… Et « Osez le féminisme » rappelle que moins de 10% des femmes portent plainte après un viol ! libé 22/01/16 N’en déplaise aux fachos qui tentent de récupérer les évènements de Cologne pour alimenter leur discours raciste ou discréditer les féministes…

Et ce livre tout en traitant ce thème, tel un lanceur d’alerte, est bien plus que cela de par son style et la qualité de l’histoire! Re-focus donc sur « Personne ne le saura »!

 

Brigitte Gauthier est une universitaire, spécialiste de danse, cinéma et théâtre. Elle a écrit plusieurs livres spécialisés dans ces domaines. Elle signe ici son deuxième roman, le premier à la Série Noire, et c’est une grande réussite !

 
« La drogue du viol est un thème à la mode, un sujet de société. Sauf quand le pantin qui tend ses seins et agite son cul, c’est vous, et que soudain, aveugle dans la nuit, vous êtes livrée à bien plus dangereux que des hommes, à votre imagination sans limites. Ils vous droguent. Ils vous violent. Personne ne le saura. Pas même vous d’ailleurs. Aucune preuve. Rien. Presque rien. Mais la vie ne sera plus jamais comme avant. Dans la nuit du Carmin, le club échangiste où l’a emmenée son ami Jules, Anna meurt. Trois heures de l’autre côté des miroirs. En s’éveillant de son coma, elle a tout perdu. Sa mémoire. Amar. L’homme qu’elle aime. L’obscurité demeure mais elle devra mener une enquête pour survivre à ce qu’il y a de pire. Pas ce que l’on vous a fait, ce que l’on vous a peut-être fait. »

 
Le roman commence à l’hôpital où se retrouve Anna, la narratrice de « personne ne le saura ». Anna, paniquée, hagarde, est dans le noir, au sens propre et au sens figuré, elle a perdu la vue, ne sait pas où elle est… Et dès les premières lignes, on est précipité dans sa tête. L’écriture de Brigitte Gauthier nous fait partager cette panique : phrases courtes, écriture syncopée, pensées qui s’éparpillent et se heurtent au noir… La lecture est éprouvante, mais elle se fait d’une traite, comme en apnée. Le style s’apaise au fur et à mesure qu’Anna reprend ses esprits mais Brigitte Gauthier nous a emportés, on est avec Anna, on ressent sa détresse, son désespoir.
Car Anna ne sait rien. Amenée à l’hôpital dans le coma, délirante, complètement saoûle… par l’ami avec qui elle était allée boire un verre dans le club échangiste d’une petite ville, elle est bien obligée de croire à sa version des faits puisque pour elle c’est le trou noir. Puis elle se rend compte que certaines choses ne collent pas, qu’elle a été droguée, violée… Son seul témoin lui ment : il est au moins complice mais n’en reste pas moins la seule piste qu’elle ait pour savoir… Anna est morte, complètement dépossédée d’elle-même, détruite à jamais, elle ne veut pas que ce crime reste impuni, elle veut porter plainte, mais que témoigner quand on ne se souvient de rien ? Sa parole d’alcoolique (c’est ainsi qu’elle a été enregistrée aux urgences lors de son passage à l’hôpital de la petite ville) contre celle d’un des notables de la ville… Elle doit même se battre pour être soumise à des tests gynéco… Elle est coincée, piégée, c’était prémédité ? Les violeurs vont-ils revenir pour achever le travail ?
On vit tout avec elle : son désarroi, son angoisse, sa rage, son impuissance. Elle revit toute son histoire remontant de plus en plus loin comme si elle prenait son élan pour fracasser ce mur noir qui enserre ses souvenirs. Anna se débat, mais c’est une femme forte, elle a de la ressource et elle va en user. Il faut qu’elle sache alors elle va enquêter elle-même. Mais pour une femme comme elle, qui se révolte, combien se sont tues ? Combien sont restées à jamais dans les ténèbres où on les a pécipitées ?
Tout au long de ce livre, on voit bien tout ce qui peut pousser une femme à passer son viol sous silence : le regard suspicieux des autres, la honte, la terreur des représailles… de quoi devenir folle ! Et les bourreaux sont tranquilles ! Tant qu’ils ne laissent pas de marques de cet acte barbare, ils restent incognito. Les victimes ne peuvent rien raconter, même à elles-mêmes : elles restent hantées par le peut-être, se noient dans l’incertitude… Eux, impunis, intouchables peuvent recommencer…
Anna est journaliste, elle n’est pas prude, elle sait s’exprimer, se défendre. On assiste à sa bataille pour revivre, pour émerger de ce cauchemar et c’est dur mais sans apitoiement ! On assiste à ses efforts pour s’en dépêtrer, on la suit dans son enquête, car c’est bien une véritable enquête qu’elle va mener, jusqu’au dénouement… noir, très noir on s’en doute !

On est dans un polar, un vrai, qui se passe dans une petite ville de province à l’atmosphère étouffante.
Un livre coup de poing ! Il a toute sa place dans la Série Noire qui nous en a offert en 2015 une bien belle série pour ses 70 ans !
Un coup de poing utile, car encore maintenant le viol est un crime à part. Il entraîne bien souvent des soupçons à l’égard de la victime (homme ou femme)… Certains ne peuvent s’empêcher de juger entre celles qui l’ont bien cherché (sic ! sic ! et re-sic ! au XXIème siècle !!!) et les autres, de glisser une morale au relent fétide dans les commentaires, comme si le viol d’une femme assumant sa sexualité était moins grave que celui d’une jeune pucelle. Comme si la sexualité des femmes faisait d’elles des êtres un peu méprisables et que finalement leur consentement n’était qu’optionnel. On trouve encore ce genre de pensées en filigrane un peu partout. Une fille qui a des plans culs est une salope… j’en passe et des meilleures !
Merci à Brigitte Gauthier pour ce livre âpre, fort et magnifique !
Raccoon

ZACK de Mons Kallentoft et Markus Lutteman, Gallimard Série Noire

Traduction : Frédéric Fourreau

Mons Kallentoft est un journaliste et auteur de polars suédois. Il est connu pour une série de romans avec une enquêtrice : Malin Fors. Markus Lutteman, est lui aussi journaliste et auteur de romans moins connu car non traduit en France. Ils ont collaboré pour cette série de romans inspirée par les travaux d’Hercule. Est-ce à dire que cette série aura 12 tomes ? C’est à espérer si tous les tomes ont la qualité de ce premier opus.

 
« Quatre Thaïlandaises travaillant dans un salon de massage de Stockholm sont brutalement assassinées. Tout laisse à penser que leur activité ne se limitait pas aux soins du corps «traditionnels», et que leur exécution a pour but de faire passer un message… Guerre entre gangs de motards et mafia turque pour le monopole de la prostitution? Acte isolé d’un maniaque sexuel ou d’un dément xénophobe?
À vingt-sept ans, Zack Herry est le plus jeune membre d’une Unité spéciale de la police, récemment constituée pour se charger des affaires les plus difficiles. Il fréquente malgré tout les boîtes de nuit interlopes, se drogue, a pour meilleur ami un dealer rencontré lorsqu’ils étaient gamin – dans la banlieue où ils ont appris ce que «lutter pour vivre» signifiait…
En proie à ses addictions et ses excès en tous genres (dus à des failles intimes : il reste hanté par le meurtre sauvage et non élucidé de sa mère – elle-même policière – lorsqu’il était enfant, a dû s’occuper seul de son père amoindri et rendu amer par une grave maladie), Zack est pourtant bien décidé à résoudre cette énigme. Quitte à faire cavalier seul. Mais alors que les massacres se poursuivent, Zack le «loup solitaire» s’aperçoit qu’il risque d’être confronté à bien plus féroce que lui. »

 
Ce roman est très fortement ancré dans l’actualité. Les auteurs nous plongent dans les bas-fonds de Stockholm, ici les salons de massage/prostitution avec bien sûr en toile de fond la traite des femmes, l’exploitation de la misère des réfugiés… la criminalité mondialisée avec des mafias qui s’implantent, se délocalisent au gré des conflits qui déstabilisent la planète, à l’instar des multinationales plus légales, leur connexion (toujours !) avec les puissants de ce monde, les extrémistes racistes…

 
Tous ces éléments qui serviront à l’enquête sont posés dans un décor où bien d’autres maux sont évoqués : la drogue, la violence dans les cités, les terroristes islamistes, les attentats… comme des réalités incontournables, des éléments hélas bien réels de notre monde… En filigrane se dresse un portrait peu réjouissant de la Suède (comme chez Mankell) qui, malgré les fantasmes sur le modèle scandinave, s’avère être en butte aux mêmes maux que les autres pays occidentaux. Et cela sans lourdeur, juste un constat sans illusion, réaliste qui contribue à augmenter la violence et la tension de ce roman.

 
Et de la tension, il y en a !

 
Zack Herry, flic d’élite mais aussi junkie en train de plonger, nous entraîne dans son enquête sur un rythme trépidant, survitaminé (et ses vitamines sont loin d’être bio !!!). Il se lance dans l’action avant de réfléchir, fonce dans le tas, se met en danger et met en péril les autres…. un flic destroy et rock n’ roll dont le moteur est la rage, décuplée par le cocktail coke/amphets (ou autres produits, je ne suis pas pharmacienne) et qui n’hésite pas à combattre le mal avec ses propres armes. Mais ce n’est pas un gros bourrin, il y a chez lui des failles, des blessures, une empathie énorme envers les victimes, un sens aigu de sa responsabilité voire de sa culpabilité qui le rendent extrêmement attachant. Son personnage correspond à l’archétype du « flic alcoolique » fréquent dans les polars mais rajeuni et il fonctionne car il est crédible et s’intègre parfaitement au monde tristement authentique dans lequel il évolue.

 
Et les autres personnages sont à l’avenant, bien campés avec des histoires réalistes parfois douloureuses, des blessures et des moments où ils perdent pied face aux horreurs auxquelles ils sont confrontés : des humains, quoi ! Deniz, sa coéquipière, réfugiée turque, est un très beau personnage. Ses autres collègues ne sont pas en reste: Rudolf qui a perdu la vue, Sirpa la pro de l’informatique… Plus Abdula, son ami d’enfance et dealer, Ester la fille de sa voisine dépressive et alcoolique… Toute une galerie de personnages cabossés, attachants qui pourront être développés dans les prochains tomes…

 
En plus l’enquête est menée tambour battant, dans une course contre la montre affreuse car la maîtrise des nouvelles technologies n’exclut absolument pas la barbarie la plus moyenâgeuse et les cadavres s’accumulent rapidement ! Aucun temps mort, tout s’enchaîne, tout se tient : l’enquête autant que les personnages.

 
Humanité, violence et addictions, 100% adrénaline !

 
Bien joué, messieurs les auteurs, me voilà accro dès la première dose !

 
Raccoon

 

LE CHANT DE LA TAMASSEE de Ron Rash, le Seuil

Traduction Isabelle Reinharez.

« Le chant de la Tamassee » est le deuxième roman de Ron Rash, publié aux Etats-Unis en 2004. On ne présente plus Ron Rash, grand écrivain américain, il est né en Caroline du Sud et vit actuellement en Caroline du Nord. Il a reçu de nombreux prix dont le grand prix de littérature policière en 2014 pour « Une terre d’ombre ». Les livres de Rash sont toujours enracinés dans un territoire mais par son talent, son écriture où il mêle le noir et le tendre, il parvient toujours à leur donner une portée universelle. Ici encore, une fois de plus, il nous livre un magnifique roman, et j’ignore pourquoi il n’a pas été traduit plus tôt !

 
« La Tamassee, protégée par le Wild and Scenic Rivers Act, dessine une frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Ruth Kowalsky, 12 ans, venue pique-niquer en famille sur sa rive, fait le pari de poser un pied dans chaque État et se noie. Les plongeurs du cru ne parviennent pas à dégager son corps, coincé sous un rocher à proximité d’une chute. Inconscient des dangers encourus, son père décide de faire installer un barrage amovible qui permettra de détourner le cours de l’eau. Les environnementalistes locaux s’y opposent : l’opération perturbera l’état naturel de leur rivière, qui bénéficie du label « sauvage ». Les deux camps s’affrontent violemment tandis que le cirque médiatique se déchaîne de répugnante manière et que des enjeux plus importants que la digne sépulture d’une enfant apparaissent… »

 
Maggie Glenn, la narratrice est photographe de presse. Originaire du comté d’Oconee où s’est produit le drame, elle est chargée de couvrir cette affaire avec son collègue journaliste Allen Hemphill. Elle connaît parfaitement cette communauté de montagnards où elle a grandi et les deux mondes qui cohabitent autour de la Tamassee.

 
Les autochtones qui ne peuvent plus exploiter les ressources forestières autour de la rivière depuis qu’elle est classée : très religieux, soudés, ils prennent soin les uns des autres. Ils respectent la rivière, même s’ils l’exploitaient, ils en connaissent la puissance, craignent sa violence comme ils craignent Dieu, c’est d’ailleurs dans la rivière qu’ils se baptisent… Mais elle sait leur rigidité et leur brutalité quand on ne respecte pas leurs valeurs, elle a testé leur intolérance, notamment celle de son père (étouffant dans ces montagnes, elle est partie dès qu’elle a pu).

 
Les écolos, arrivés plus tard, qui se sont battus pour faire classer la rivière, menés par Luke leur leader charismatique, ancien amant de Maggie. Lui est mystique, la rivière est vivante, magique, passage entre la vie et la mort. Maggie a partagé son point de vue, partage encore ? Elle sait en tout cas que la rivière est fragile et que le moindre écart à cette protection, même provisoire créera un précédent qui permettra aux promoteurs et rapaces de tout poil qui guettent toujours, comme partout dans le monde la moindre occasion de se faire de l’argent.

 
Puis il y a les parents de la fillette noyée, effondrés de douleur, Allen, le reporter qui a perdu sa femme et sa fille et chez qui ce drame fait douloureusement écho, le constructeur du barrage, scientifique méprisant quelque peu les «culs-terreux » du coin et les politiques, puants, allant toujours dans le sens du vent !

 
Tout au long du roman, la tension monte. Rash réussit à créer une ambiance inextricable sans jamais tomber dans la facilité du manichéisme, tous ses personnages sont humains, vivants, crédibles, tous souffrent… mais la tension ne pourra retomber qu’après un déchainement de violence, forcément ! Maggie oscille entre toutes ses loyautés, position inconfortable s’il en est… Rash nous parle de culpabilité, de pardon…

 
Et ce n’est qu’un pan de l’histoire, s’y greffe également une histoire d’amour entre Maggie et Allen, l’histoire du père de Maggie… un roman très riche !

 
Avec bien sûr, cerise sur le gâteau, des pages magnifiques sur la rivière (attention : rivière aux Etats-Unis c’est quelque chose de bien plus grand et puissant que ce que ça évoque en France, voyez la couverture !). Et là, Rash est le roi ! Il décrit comme personne cette nature qui nous accueille et nous façonne !

 
Un roman magnifique et fort !

 
Raccoon

LE PIQUE-NIQUE DES ORPHELINS de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction d’Isabelle Reinharez

 

Louise Erdrich a grandi dans le Dakota du Nord où se passe ce roman. Elle est née d’un père germano-américain et d’une mère ojibwa qui travaillaient au bureau des affaires indiennes et l’ont toujours encouragée à écrire des histoires. Elle appartient au mouvement de la renaissance amérindienne et a reçu plusieurs prix au cours de sa carrière. Ce livre date de 1986. Il a été publié en 1988 sous le titre « La branche cassée » et est réédité cette année dans une nouvelle traduction.
« La dernière chose que Mary et Karl entrevoient de leur mère, c’est la flamme de ses cheveux roux émergeant du biplan qui l’emporte pour toujours aux côtés d’un pilote acrobate… Devenus orphelins, les enfants montent dans un train de marchandises afin de trouver refuge chez leur tante, dans le Dakota du Nord.
Ainsi commence, en 1932, une chronique familiale qui s’étend sur plus de quarante ans, et fait vivre toute une galerie de personnages hors du commun en proie aux paradoxes de l’amour. »
L’écriture de Louise Erdrich est puissante, on sait dès le début qu’on ne va pas s’apitoyer sur le sort de ces orphelins. On va les voir affronter la vie chacun à leur manière, seuls et définitivement abîmés par cet abandon. Sur le champ de foire d’où s’est envolée leur mère, abasourdis, les deux aînés laissent un inconnu leur arracher des bras leur jeune frère, nourrisson. Et dès la première scène du livre, on sait qu’ils vont suivre des chemins différents : ils se séparent, sans que l’on comprenne bien pourquoi, comme pour en finir avec ce lien désormais insupportable. Karl fuit, il passera sa vie en errance et Mary reste, se construisant une carapace, se mettant à l’abri chez sa tante où elle n’hésitera pas à s’imposer et s’accaparer ce qui revient à sa cousine Sita : l’amour de ses parents, sa meilleure amie Célestine…
Les personnages de Louise Erdrich sont forts, atypiques et hauts en couleur. Ils ne sont pas animés par l’amour romantique mais par des passions violentes, âpres, parfois destructrices. Le pardon n’est pas forcément à l’ordre du jour dans cette terre froide du Dakota et malgré la fréquentation de l’école catholique de la ville, on ne tend pas forcément l’autre joue… Les êtres blessés sont, tout comme les animaux, capables de cruauté.
Mary, Célestine, Sita, Karl, Wallace et plus tard Dot… Tous vont se débattre pour exister, leurs trajectoires vont se croiser, parfois se mêler avec d’autant plus d’étincelles qu’ils connaissent peu la confiance et l’amour et sont très maladroits dans ces registres. Des cabossés de la vie. Et les personnages secondaires ne sont pas oubliés et participent à l’atmosphère du roman : Fleur, une Indienne colporteuse qui recueille et soigne Karl enfant puis le laisse dans un orphelinat, Russell frère de Célestine, héros indien de la guerre de Corée à Argus…
Louise Erdrich écrit un roman choral, les personnages principaux sont narrateurs à tour de rôle et le récit s’étoffe par les éclairages différents qu’ils apportent sur des évènements qui se chevauchent dans une belle construction. Ce sont plus souvent les femmes qui prennent la parole car ce sont elles les points d’ancrage de cette histoire, depuis la trahison initiale de la mère, mais les hommes ne sont pas négligés. Tous sont décrits sans aucun manichéisme avec des sentiments et des émotions fortes, violentes parfois paradoxales avec leur part d’ombre, comme dans la vraie vie…
Un beau roman sombre et torturé, heureusement, Louise Erdrich nous accorde une infime lueur d’espoir à la fin, infime, mais qui fait du bien !
Raccoon

LE POUVOIR DU CHIEN, Thomas Savage chez Belfond

Traduction : Pierre Furlan.

Thomas Savage (1915-2003) est un écrivain américain qui est longtemps resté méconnu du grand public malgré un succès critique et de nombreux prix. Il a grandi dans un ranch dans le Montana puis il a fait ses études et a fini par vivre dans l’est des Etats-Unis. « Le pouvoir du chien », publié en 1967, a permis à Thomas Savage de rentrer dans la cour des grands écrivains américains lors de sa redécouverte. Belfond l’a publié en France en 2002 et le ressort dans la collection vintage, spécialisée dans la réédition de grands noms. C’est tant mieux car je l’avais loupé à l’époque !

« En évoquant la lente dégradation des relations entre deux frères, que vient troubler l’arrivée d’une femme, Thomas Savage signe un huis clos d’une rare intensité psychologique, un western littéraire d’avant-garde qui scandalisa la critique lors de sa sortie en 1967 pour avoir porté atteinte au mythe du rude et viril cow-boy de l’Ouest.
Inexplicablement resté dans les limbes de l’édition pendant de longues décennies, redécouvert à la fin des années 1990, Le Pouvoir du chien est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature américaine du xxe siècle. »

A la lecture du livre, on comprend bien que ce roman n’ait pas eu de succès en 1967. Les thèmes traités sont bien trop modernes et iconoclastes. Ils écornent le mythe du cowboy viril protecteur de la veuve et de l’orphelin. L’homosexualité est encore un tabou à l’époque et inenvisageable sur ces terres de cowboys : des hommes, des vrais !

Le décor est planté magnifiquement. C’est bien un récit de l’Ouest et Thomas Savage qui y a grandi décrit parfaitement les paysages du Montana : le froid de l’hiver, les orages, les montagnes, les grands espaces… La nature qui fascine, domine et impose le respect, est très présente, comme souvent dans la littérature américaine, mais on ne s’en lasse pas! Ici, pas de visions fantasmées, c’est écrit de manière plus réaliste que romantique. Savage connaît son sujet et on découvre le travail du bétail, la vie rythmée par les saisons, les rassemblements des troupeaux, les foires, les saloons, les putes… Le western dans toute sa splendeur !

Thomas Savage a un talent particulier pour brosser des portraits extraordinairement vivants : de ses protagonistes principaux bien sûr, sombres et magnifiques, mais même des personnages les plus satellitaires, quelques lignes lui suffisent ! Ils s’intègrent parfaitement à l’histoire et les relations entre tous dévoilent des pans entiers de l’histoire de ce territoire : le sort des Indiens emmenés et parqués dans des réserves, celui des prostituées, l’antagonisme entre les éleveurs et les cultivateurs qui posent les fameux barbelés sur la prairie mais n’ont pas accès aux points d’eau pour irriguer… Tout un monde franchement cruel où il ne fait pas bon être faible ou différent !
Rien qu’avec ça, on avait de quoi avoir un bon roman ! Mais c’est encore plus et encore mieux !

On est en 1925, tout change : de nouvelles fortunes ont émergé de la guerre et de l’industrialisation, les premières voitures ont débarqué, le cinéma véhicule déjà le mythe du cowboy auquel essaient de se conformer les vrais cowboys du ranch sous le regard acéré et nostalgique de Phil, un des personnages de cette histoire. Cowboy macho, brutal, brillant et méprisant envers tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs et son mode de vie : Indiens, Juifs, « chochottes »… Il vit avec son frère Georges beaucoup moins flamboyant, effacé presque terne. Phil domine la vie du ranch : charismatique, il mène et entraîne sans difficulté tous ceux qui le côtoient par la fascination et la crainte. Quand Georges épouse Rose, veuve d’un médecin pied-tendre (et au cœur tendre) dont le fils, un peu bizarre est parfois la cible de la meute des gamins ordinaires, Phil ne le supporte pas et va faire vivre un enfer à la jeune femme… Il est prêt à tout pour retrouver sa vie d’antan, une vie où il chevauchait librement sur les terres indemnes de toute clôture en compagnie du célèbre Bronco Henry…

Je ne peux rien dire de plus de peur de dévoiler des ressorts de l’intrigue, mais là on a le droit à un thriller psychologique de toute beauté, une analyse fine avec tous les ingrédients de la tragédie classique : jalousie, honneur, vengeance, amour, désir, haine… et tout l’éventail de ce que les dogmes et l’intolérance peuvent provoquer comme souffrances…
La tension monte : on sait que ça ne peut que mal finir et … effectivement ! Mais comment ? Ne comptez pas sur moi pour vous le dire !

Un chef d’œuvre, à la fois moderne, classique et atypique.

Raccoon

AU-DESSUS DES LOIS de Justin Peacock chez Sonatine

Traduction de Johan-Frédérik Hel Guedj

 

Justin Peacock, lui-même ancien avocat ayant travaillé dans de gros cabinets d’affaires et plaidé dans des dossiers criminels, livre ici son deuxième roman, après « Verdict », mettant en scène un avocat. Ici le héros est confronté à la puissance d’un promoteur immobilier de New York.

« Duncan Riley est l’étoile montante au sein du prestigieux cabinet d’avocats new-yorkais Blake and Wolcott. Aussi se voit-il confier l’un des plus gros clients de la maison : Roth Properties, une société d’immobilier, mise en cause après un accident sur un de ses chantiers à SoHo ayant couté la vie à trois ouvriers. Après avoir fait connaissance du clan Roth, Duncan noue une relation amoureuse avec Leah, la fille du patriarche, qui lui propose bientôt de devenir le conseil juridique du groupe.  Au même moment, dans le cadre des quelques heures qu’il consacre chaque mois à l’assistance juridique bénévole, Duncan est amené à défendre Rafael Nazario, un jeune hispanique accusé d’avoir tué un agent de sécurité qui le menaçait de l’expulser de son logement social. Lorsqu’une jeune journaliste d’investigation, Candace Snow, lui apprend que le groupe Roth est lié à cet assassinat, et que derrière les apparences respectables de l’entreprise se cache peut-être une hydre sans scrupules, Duncan est pris entre deux feux. Aurait-il vendu son âme au Diable ? »

La trajectoire semble toute tracée pour Duncan Riley, jeune avocat d’affaires brillant, bientôt associé dans un grand cabinet new yorkais. Conseiller d’une grande société immobilière, il a plus d’argent qu’il n’en peut dépenser, n’a pas trop de scrupules à défendre les grands de ce monde, même s’il sait qu’ils ne sont pas tendres. Né d’un père noir syndicaliste et d’une mère blanche assistante sociale, il a bien conscience d’être passé de l’autre côté de la barrière grâce à ses études et son travail et s’en accommode parfaitement. S’il s’est chargé pro bono du cas de ce jeune garçon accusé de meurtre, c’est à la demande de son boss qui avait besoin de redorer un peu le blason de son cabinet. Et la première fois qu’il rencontre la journaliste Candace Snow c’est lors d’une déposition en vue d’un procès en diffamation que lui intentent ses clients pour un article qu’elle a écrit… nous n’avons pas à faire là à un naïf ! Duncan est un être complexe, bien loin du preux chevalier, mais d’autant plus intéressant.

Et tous les personnages sont du même acabit : Candace, Rafael, les Roth : père et enfants… tous sont terriblement humains, absolument crédibles. Pas de manichéisme : tous seront amenés à faire des choses qui les dépassent, entraînés dans une spirale assez sombre par de petits actes qu’ils pensaient bien plus anodins. Et c’est un premier tour de force de Justin Peacock de réussir à brosser ces portraits riches qui, insérés dans une enquête rigoureuse, lui donnent une dimension profondément authentique.

Justin Peacock réussit aussi à nous guider dans les arcanes du système judiciaire américain tout en restant toujours dans l’enquête, sans jamais nuire au suspense ou à l’intérêt de l’histoire. Il nous emmène également à la prison de Rikers où les conditions de vie sont loin d’être idylliques (joindre DSK pour de plus amples renseignements…). Evidemment, il maîtrise son sujet et ce qui se conçoit bien…

Enfin, Justin Peacock réussit à dresser un portrait de New York effrayant et virulent, un peu à la manière de Tom Wolfe dans « Le bûcher des vanités » ou « Un homme un vrai ». Il nous montre des hommes si puissants qu’ils peuvent se sentir intouchables. Comment ils se mettent dans la poche les politiciens ou frayent avec la mafia. Comment, sous couvert de réhabilitation, ils magouillent pour empocher de gros bénéfices sur les logements sociaux et chasser les plus pauvres. Comment ils tentent de museler la presse. Et tout cela, pour le plus grand bonheur des avocats, car dans les limites de la légalité, enfin presque ! La corruption new yorkaise, plus sournoise, n’a rien à envier à celle des républiques bananières sauf qu’on peut peut-être dénoncer ces scandales via la presse d’investigation et attaquer via la justice… Derniers espoirs…

C’est ce que faisait déjà Jacob Riis au XIX ème siècle. Le titre américain « Blind Man’s Alley » issu d’une citation de Jacob Riis mise en exergue lui rend davantage hommage que le titre français « Au-dessus des lois » explicite mais somme toute banal. Cela correspond au marché français sans doute, où on connait moins Jacob Riis. Immigré danois, ce journaliste de la fin du XIXème siècle s’est battu contre la misère et les conditions de vie insalubres des pauvres à New York. On a donné son nom à une cité sur l’avenue D de New York, cité célèbre pour son insécurité et dont il est question dans ce roman. En fait rien n’a vraiment changé, depuis Jacob Riis, un constat accablant !

Une enquête passionnante, intelligente, très documentée : que demander de plus ? Un excellent bouquin !

Raccoon

Une photo de Jacob Riis extraite de son livre « How the Other Half lives » 1890

La cité Jacob Riis en 2013

 

 

LES ASSASSINS de R.J.Ellory chez Sonatine

Traduction de Clément Baude.

On ne présente plus le grand écrivain britannique R. J. Ellory, maître du suspense ! Il nous offre toujours des histoires riches et fortes sur des thèmes importants de l’histoire américaine. « Après la mafia dans Vendetta, les services secrets dans Les Anonymes et le NYPD dans Les Anges de New York, R.J. Ellory s’attaque ici à une nouvelle mythologie américaine : les tueurs en série. »

« Sur dix-huit mille assassinats par an aux États-Unis, seulement deux cents sont le fait de tueurs en série. Aussi les forces de police ne privilégient-elles que rarement la piste du serial killer. Lorsque quatre homicides sont commis en quinze jours à New York, selon des modes opératoires complètement différents, personne ne songe à faire un lien entre eux. Personne, sauf John Costello. Documentaliste au City Herald, et véritable encyclopédie vivante des serial killers, celui-ci découvre en effet que les quatre meurtres ont été commis à la date anniversaire d’un meurtre ancien, œuvre à chaque fois d’un tueur en série célèbre, selon des procédures rigoureusement identiques jusque dans les moindres détails. Y aurait-il dans la ville un serial killer qui s’inspire de ses prédécesseurs et leur rend ainsi un funèbre hommage ?  En compagnie de Karen Langley, une journaliste du City Herald, et de Ray Irving, détective du NYPD, John va se livrer à la traque de cet assassin très particulier, à l’intelligence aussi fulgurante que morbide et à la virtuosité impressionnante. »

Effectivement, Ellory bâtit son histoire avec tous les ingrédients de la traque d’un tueur en série : le flic fatigué de côtoyer ce qu’un humain peut infliger à un autre, les auxiliaires journalistes, le tueur implacable qui a toujours une longueur d’avance sur la police… Mais sur cette base, Ellory écrit bien autre chose qu’un simple thriller, il nous fait plonger au plus profond de l’âme humaine et nous mène au cœur de nos angoisses les plus profondes : la solitude, le deuil, la mort…

Car il sait y faire Ellory, et on tremble avec Ray le flic, Karen la journaliste et l’énigmatique John Costello, rescapé d’une attaque d’un tueur 20 ans auparavant… On avance avec Ray, on ne sait rien du tueur, on n’a aucun indice et on partage sa souffrance et sa frustration… on tâtonne avec lui dans le noir en sachant que ça ne s’arrêtera pas. Pire même, car on connaît les victimes avant les enquêteurs : Ellory nous les présente en quelques pages et grâce à son talent, son humanité on connaît leur vie avec ses grandeurs et ses faiblesses, on les comprend déjà et on sait que leur existence va finir sans qu’ils aient rien demandé, alors on rage… le suspense se fait oppressant…

C’est le grand Ellory qui mène la danse et il s’intéresse aux sentiments ressentis face à la barbarie. Les pensées du tueur, ses motivations ? Peu importe, on ne peut pas « rationnaliser l’irrationnel ». Le tueur, un dingue qui réédite les meurtres de ses prédécesseurs à leur date anniversaire, est le moteur de l’histoire mais il n’en est pas le héros.

Dans sa traque, Ray va être obligé de plonger dans la lie de l’humanité : les tueurs et tous ceux qui sont fascinés par le mal qu’on peut faire subir à quelqu’un. Il va rencontrer tant de noirceur, de malheur qu’il lui est difficile d’imaginer qu’il existe autre chose. Et on assiste à son désespoir, à sa lutte… Certains parviendront à ne pas être aspirés dans ce tourbillon de destruction, d’autres non, aucun ne sera indemne… une course contre la mort…

Avec tous les poncifs du genre, Ellory parvient à nous captiver. Ce commémorateur, qui synthétise tout ce que ses semblables ont réalisé, le Mal absolu, importe peu, il faut juste l’empêcher de nuire. Ce pourrait être un autre fléau de l’humanité. Ellory nous fait ressentir ce que ce combat entraîne d’angoisse et d’urgence comme personne.

L’enquête est bien la trame principale (et elle n’est pas négligée) mais se greffent dessus tant de tranches de vie, d’intrigues secondaires, de pistes qui n’aboutissent pas… autant de boucles dans le récit qui l’enrichissent et s’y raccrochent tellement parfaitement qu’elles lui donnent une profondeur, une beauté, une universalité rares dans les thrillers. Une fresque gigantesque et magnifique de l’humanité, car on comprend toutes les douleurs : celles des enquêteurs, des victimes, de leurs proches… Un travail d’orfèvre !

Un thriller noir, oppressant dont on tourne les dernières pages avec angoisse et qui nous touche profondément, car il fait écho à nos angoisses les plus profondes et il résonne en nous longtemps après avoir fermé le livre.

Raccoon

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